CHAPITRE IX
Premiers essais pour la création de nouveaux svslèmes lihilosopliiques,
Raymond de Sebonde. — Le cardinal Nicolas de Cnsa. — Jt'rôme Cardan. — Jordan Bruno. — Thomas Campanella. — Nicolas Tanrellus.
Quel était, à l'époque de la restauration des lettres, le genre de réformation dont la philosophie avait besoin? Par où cette réformation devaitelle commencer? Quelle marche devait-elle suivre? Telle était sans doute la première question qui semblait s'offrir aux méditations des penseurs, au moment où l'ardeur pour les études libérales se ranima de toutes parts, où tant d'admirables modèles furent offerts, tant de secours apportés à ces études. Cette question cependant fut précisément celle qu'on négligea d'examiner, du moins avec le soin convenable. 11 arriva de là que les premiers réformateurs qui s'occupèrent du fonds môme de la science crurent qu'il s'agissait d'inventer de nouveaux systèmes, au lieu de s'appliquer avant tout à corriger les méthodes. Cette faute avait égaré déjà les anciens dans les premiers temps ; elle égara encore les modernes, lorsque l'exemple de leurs prédécesseurs aurait dû , au contraire,
3G8 HIST. r.OMP. DES SYST. DE PIHL.
avertir qu'il s'agissait de réparer leur faute, et que la nouvelle gloire à acquérir consistait à s'emparer de ce qu'ils avaient négligé.
Le champ de l'invention était cependant bien plus restreint pour les modernes. Quelque vaste et indéterminée que paraisse la sphère où peut s'exercer l'esprit humain dans la création des hypothèses philosophiques, dès qu'il s'abandonne au libre cours de ses conceptions, il se trouve cependant enfermé dans un petit nombre "de combinaisons principales. Soit qu'il aspire à pénétrer dans la nature des choses, soit qu'il étudie les facultés humaines ou qu'il cherchée déterminer les principes des connaissances, les questions à résoudre sont déterminées ; on peut dire même que cette sphère se restreint, du moins en ce qui concerne le choix des principes et les éléments des combinaisons, à mesure que la raison se rapproche de la vérité, non -seulement parce qu'en effet il y a plusieurs voies erronées, à côté de celle qui conduit au vrai, mais aussi parce qu'il est dans la mission de la philosophie de nous découvrir les limites marquées à nos connaissances. Or, les anciens avaient déjà exploré ce champ dans tous les sens, inspirés par ce génie poétique qu'ils avaient porté même dans les sciences. Si l'émulation pouvait s'enflammer en présence de leurs ouvrages , on se sentait cependant aussi découragé et refroidi en les retrouvant partout et toujours en avant de soi, lorsqu'on cherchait des idées nouvelles. Si, '
PHILOSOPHIE MODERNE. CHAP. IX. oGO
même dans les arts d'imagination , les modernes ont eu tant de peine à se créer des compositions entièrement neuves, combien ne devaient-ils pas se trouver gênés pour en concevoir dans l'ordre des spéculations rationnelles ?
Le siècle de l'érudition était, d'ailleurs, par luimême peu favorablement disposé pour le développement et l'exercice du génie inventif; les études qui l'absorbaient, le genre de curiosité intellectuelle qui l'animait, le portaient essentiellement à l'imitation. Il devait se prévenir même contre toute tentative qui, par une profanation coupable, eût voulu substituer de nouvelles créations à l'objet de son culte. Nous ne devons donc point être surpris de ne rencontrer dans le cours des XV' et xvié siècles qu'un si petit nombre de tentatives pour créer des systèmes originaux , ni de voir ces' systèmes , quelque arbitraires qu'ils soient, présenter, soit dans l'ensemble, soit dans les détails , si peu de choses véritablement neuves.
On a fait quelquefois remonter la succession des philosophes modernes auxquels appartient le caractère de l'originalité jusqu'à ce Raymond de Sebonde dont Montaigne a été le traducteur , et dont l'apologie forme l'un des chapitres les plus considérables et les plus curieux des Essais de ce dernier. Cette première apparition aurait ainsi devancé l'époque de la restauration des lettres : Toulouse aurait eu le pas sur Florence. On ne
370 ITIST. COMP. DES SYST. DE TIIIL.
peut nier que Raymond de Sebonde, en essayant d'établir non pas seulement les vérités de la religion naturelle, mais toutl'ensemble de la croyance chrétienne, sur les seules preuves directes de la raison, sans s'aider des témoignages de la révélation, et de convertir, comme il le déclare luimême, la théologie tout entière en une théologie simplement naturelle , n'ait donné l'exemple d'une entreprise fort extraordinaire, et déployé un talent remarquable dans une œuvre qui , par sa nature, semble au-dessus du pouvoir de l'homme. Mais si l'on considère que chez les scolastiques la théologie était complètement identifiée avec la philosophie rationnelle, le but que se proposa Raymond de Sebonde paraîtra moins extraordinaire pour son siècle qu'il ne le serait pour le nôtre. Raymond se distingua davantage de ses contemporains par une clarté 'd'exposition qui était certainement un vrai mérite à l'époque où il écrivait et en traitant un tel sujet. 11 s'en distingua aussi en substituant aux subtilités de l'école une sorte d'induction tirée des phénomènes de l'univers. « Le monde visible, dit-il, est le 11- » vre naturel des hommes ; la science s'y révèle » sans le secours d'aucun maître. » Raymond a évité à dessein d'employer aucune autorité (1). Mais son
(1) Théologie naturelle de Raymond de Sebonde, préface, p. 7. - Paris, 1GI1.
ouvrage restreint à la théologie ne peut guère être rangé parmi les systèmes de philosophie. 11 se compose, d'ailleurs, plutôt d'une suite d'explications que d'un enchaînement de raisonnements. L'auteur se méprend sur la nature des preuves d'analogie, et croit les faire valoir quand il n'emploie que de simples comparaisons. Il témoigne le dédain le plus absolu pour la science profane, et, par une contradiction singulière, il suppose que son livre, où le raisonnement seul est en jeu , où les phénomènes de la nature sont le seul moyen de démonstration , n'a aucun besoin du secours de la logique, de la physique, ou de la métaphysique 1
Les premières pages de ce traité pourraient , toutefois, figurer en tète d'un vrai traité de philosophie et ne le dépareraient pas ; aussi Charron les a-t-il mises à profit et conmientées assez longuement. Raymond place l'homme au railieu de la scène immense de l'univers , attiré d'abord par la variété des objets extérieurs, ramené ensuite au dedans de lui-même par la réflexion , et commençant seulement alors à entrer en possession de la vraie connaissance. « Car » toute certitude repose sur les témoignages, et «les témoignages obtiennent d'autant plus de foi
(I; Tlii'olotjic nalnrelle, iréfucc, p. 3.
372 nrsT. comp. des syst. de phil.
» el de créance, que le témoin est plus voisin de
»la chose certifiée (1). »
Le cardinal Nicolas de Cusa, quoiqu'il ait écrit dans un but à peu près semblable à celui que s'était proposé Raymond de Sebonde, pourrait être, à meilleur droit, rangé parmi les créateurs de nouveaux systèmes philosophiques. Il a beaucoup puisé, il est vrai, dans les nouveaux platoniciens, et particulièrement dans le prétendu Denys l'Aréopagite ; mais, en reproduisant les mêmes vues principales, il leur a donné un caractère qui lui est propre , par la combinaison qu'il en a faite avec les notions mathématiques. Le premier, parmi les modernes, il a fait revivre ce célèbre système de VabsoUi qui avait joué un si grand rôle dans l'antiquité, et qui semble aspirer à en jouer un non moins considérable dans nos temps. Le cardinal Nicolas de Cusa avait cultivé en effet avec beaucoup d'ardeur les sciences mathématiques, et, dans la sphère des hautes abstractions à laquelle ces sciences s'élèvent, il avait cru apercevoir d'étroites analogies entre la métaphysique des quantités et des grandeurs , et les principes élémentaires du système général des êtres. La grande question des rapports qui existent entre l'un et le multiple renfermait pour lui, comme pour les platoniciens, toute la clef de ce système. « Con-
;l) Tlti>oL liai tir., c. 1, 2, 3.
» naître, dit-il, n'est autre chose que mesurer (1 ) : »or, l'unité est la mesure du nombre. Dans la «science des nombres, l'unité engendre le multi- » pie ; en géométrie, le point engendre la ligne ; le » cercle et la sphère ont aussi leur unité indivisi- » ble ; le triangle est l'image de la triade qui con- » stitue l'essence divine, comme l'intelligence hu- » maine, et qui est aussi figurée dans le syllogisme » logique (2) . » L'absolu est le terme auquel tendent toutes les méditations de Nicolas de Cusa, parce que l'absolu est, à ses yeux, le fondement de toute essence, et par conséquent de toute science. Cet absolu est tout ensemble et le maximum suprême et le minimum ; le maximum et le minimum coïncident à la fois en lui. Leur notion est obtenue en faisant abstraction du plus et du moins (3).
Nicolas de Cusa n'a pas établi sa doctrine sur l'étude préliminaire des lois de la connaissance humaine ; mais il a déduit ces lois de la théorie métaphysique qu'il a préalablement constituée. Il détermine l'objet de la science, et il examine ensuite la capacité et les moyens que l'entendement possède pour y atteindre. Dans une sorte d'allé-
(i) De Benjllo libellas; card. Nicolai do Cusa opéra, in-f". — • Bàle, 156o, p. 28-4.
(2) De iloctà ignorantià, ibid., p. 3, li, 26.— De idiotœ mente y 1. III, ibid., p. 162.— Exercitftlionum 1. i, ibid., p. 362. — De venatione sapientiœ, ibid., p. 301.
(3) De do(t(! iijnoranl'û , c. IV.
37/l IIIST. COMP. DES SYST. DE Pllir.
gorie intitulée : De lâchasse à la sagesse, et empruntée peut-être à Raymond Lulle , il assigne pour point de départ aux investigations de l'esprit humain cet axiome : Ce dont la production est impossible n'est point produit. Il divise donc tous les êtres en deux catégories, l'une qui renferme l'absolu, Y éternel, l'autre qui contient tout ce qui est dans le temps, tout ce qui est contingent. La seconde nature est l'image de la première ; la première renferme la seconde en elle, comme dans sa cause (1). «Trois grandes régions sont ouvertes à » cette espèce de chasse intellectuelle : l'une , celle » dans laquelle la sagesse première réside cternel- » lement : la seconde , celle où elle se retrouve par «une perpétuelle similitude; la troisième, celle » où elle se réfléchit de loin dans le mouvement » d'une similitude passagère. Dix champs s'ouvrent » ensuite pour cette investigation. » Le premier est celui que l'auteur désigne par le nom de la docte ignorance. Cette docte ignorance, à laquelle Nicolas de Cusa a consacré ailleurs un traité tout entier, consiste à reconnaître que « l'absolu est » incompréhensible par lui-même à la raison hu- » maine , ainsi que le polygone ne peut servir à «mesurer le cercle parfait. Dans le second champ, » se rencontre le possible réduit en acte. Dans le » troisième, ce qui se définit par soi-même et non
(1) De vennl'wnp sapinitiœ, c. 3.
» par autre chose, mais définit au contraire toute » chose. Le quatrième champ est celui de la lu- » mière, où l'entendement voit en effet tout se dé- » finir par la cause première. Le cinquième est » celui de la louange de Dieu. Le sixième, celui de «l'unité. Le septième, celui de l'égalité. Le hui- » tième, celui de la connexion. Le neuvième, celui »du terme. Le dixième, celui de l'ordre (1).» C'est ainsi que le chasseur atteint sa proie, c'està-dire la vérité. « La vérité consiste dans ce qui » peut être, qui n'est susceptible ni d'augmenta- » tion ni de diminution , mais qui est éternelle- » ment permanent (:2). Le sotmneide la théorie est » donc dans la contemplation de la puissance, de la » puissance universelle , sans laquelle rien n'est » possible. Cette puissance est absolue et sans limi- » tes, puisque rien n'est, s'il n'est, avant tout, possi- » ble. La réalité lui est subordonnée, car elle n'est » que son image; elle est moins simple que la puis- » sance, puis({u'elle y joint un complément (3).» « Dans l'intellect on distingue l'intelligent, l'in- «telligible, et l'acte par lequel l'un conçoit l'au- » tre , trois choses qui sont cependant identiques : « telle est l'unité qui constitue l'intellect, telle est » la triade qui ressort de cette unité (h)- Compren-
(1) Devenat. sap., c. il à 32
(2) Ilnd., c. 30.
(3) De apice theoriœ , § 1 ;"i o, p. So".
(4) De (ioclà \ijnorantïà,\bid,, p. 7. — De venatione sapiniluc, c. 30,
;57() m ST. COMP. DES SYST. DE PllIL.
» dre, c'est assimiler. L'âme est donc de sa nature y> asshnilative ; elle s'assimile par les sens aux ob- » jets contingents, par la raison aux objets ration- »nels : c'est ainsi que la cire s'applique sur le «sceau (1). L'intellect descend dans la raison, «comme la lumière dans l'œil. Comprendre et » aimer se confondent l'un dans l'autre (2). »
« L'objet connu et la connaissance sont sembla- ))bles l'un à l'autre. La connaissance intellectuelle » est universelle. La connaissance sensible est une » connaissance contractée {réduite, limitée) ; lapre- «mière seule est intuitive; l'intellect se connaît »en se contemplant dans Dieu même (3). »
« La raison humaine ne peut atteindre par » elle-même aux essences. Nous ne connaissons » donc que des approximations, que des images ; )) notre science terrestre et profane ne repose que )) sur des signes , elle ne consiste que dans de « simples conjectures. Les modes de connaissances )) varient donc comme les signes : il y a des signes )) naturels, ce sont les impressions reçues par les « sens ; il y a des signes artificiels , c'est la parole » et l'écriture. Les signes naturels ne manifestent ï que la scène momentanée et mobile du monde
(!) De possest.,ibid., p. 253. — Cribrationis alchoran, 1. U^iind., p. 899. — De id'wtœ mente, 1. 111, p. 158.
(2) Exercitalionum 1. V, p. 504; 1. VU, p. 584.
(3) De idiotœ mente, I. III, ibid., p. 152. — Compendium, c. 2. — De doctâ ujnoranl'iâ, 1. III, c. i. — De filiatione filii Z)enibellus , p. 126.
nULOSOPHIE MODERNE. CHAP. IX. 377
» extérieur. On est porté à croire que les termes du » langage sont une fidèle configuration des choses; » Aristote a mis tous ses soins à leur procurer «cette fidélité; mais leur valeur est nécessaire- » ment très imparfaite, et, de là, les dissentiments »des savants. Les conjectures dérivent de notre » intelligence , comme le monde réel de la raison » infinie et divine ; car, lorsque l'intelligence hu- «maine, sublime similitude de Dieu, participe, » autant qu'il lui est possible, à la fécondité de la » nature créatrice , elle tire de son sein , comme » d'une image de la forme toute-puissante, les notions «rationnelles, à l'imitation des choses réelles. «Ainsi l'intelligence humaine est la forme du «monde conjectural, comme la raison divine est » celle du véritable univers. De même que la cause «première, nécessairement unitriple, est le prin- » cipe unique de toute multitude, de toute inéga- «lité, de toute division ; que de son unité découle «cette multitude, de son égalité cette inégalité, » de sa connexion cette division ; de même, aussi, «notre intelligence construit son édifice ration- «nel sur un principe uniiriple: car la raison seule » est la mesure du nombre, de la grandeur et de la «composition. L'unité produit le nombre en se » multipliant, le nombre produit l'inégalité et la » grandeur ; l'unité rallie le multiple en un fais- » ceau, et opère ainsi la composition. Voilà pour- » quoi les animaux ne peuvent compter. Le nom- «bre n'est autre chose que la raison expliquée.
»Le nombre est l'exemplaire symbolique des cho- » ses (1). »
«La vraie perfection de l'entendement s'ob- » tient donc par cette tliéoplianie qui descend dans «notre esprit, en remonte incessamment, pour «s'approcher de l'assimilation avec l'unité infi- » nie (2) . »
Nicolas de Cusa, dans plusieurs écrits, a exposé sa doctrine sous la forme du dialogue , à la manière des platoniciens. Son style est concis , énergique même, mais austère et sans élégance; il emploie fréquemment le secours des figures géométriques , et presque constamment des comparaisons empruntées aux sciences mathématiques. Une doctrine aussi ardue demandait le secours d'un langage clair, et celui de Nicolas de Cusa est fort obscur. Cependant , au travers même de cette obscurité , au milieu des abstractions de l'idéalisme transcendental qui caractérise son système, on y démêle parfois des conceptions fortes , des vues profondes sur les opérations de l'esprit humain. Ce n'était pas une entreprise vulgaire que de reconstruire sur un nouveau plan l'édifice déjà si hardi des Parménide, des Plotin et des Proclus, et de l'avoir aussi étroitement identifié à la théologie chrélienne, sans cependant avoir porté au-
(1) De venatione sapientiœ, c. 23. — De ludo globi, 1. II, p. 235. — Compeudium, c. 2. — De conjecluris, 1. 1, c. 2, 3, 43.
(2; De coiijiuturis , 1. 11, c. IG.
cune altération dans ses éléments. On dirait qu'il a voulu faire, sous ce rapport, du système des nouveaux platoniciens, le même emploi que les scolastiques avaient fait de la doctrine d'Aristote.
Le cardinal Nicolas de Cusa florissait vers le milieu du xv^ siècle ; il précéda Marsile Ficin , et cette circonstance relève le mérite relatif de ses travaux. Métaphysicien , il ouvrit la voie à Jordan Bruno ; géomètre , il pressentit les découvertes de Copernic. La marche de ses idées a quelque chose de semblable à celle que nous pouvons, dans l'antiquité , attribuer à Pythagore.
Au commencement du xvi" siècle, parut un homme que la nature avait doué de tous les talents , de toutes les dispositions propres à lui faire obtenir le litre de philosophe original , qui luimême y aspira avec une vive ardeur, mais qui cependant ne sut le mériter que bien imparfaitement , entraîné qu'il était par l'inconstance de son humeur et la mobilité de son imagination , avide d'ailleurs de tout embrasser, et laissant évanouir dans cette dissémination de ses forces l'énergie nécessaire pour devenir créateur , malheureusement contrarié aussi par les vicissitudes de tous genres auxquelles sa destinée fut en proie , et par les adversités dont l'accabla la fortune. On a mieux conservé le souvenir de la vie de Jérôme Cardan que celui de ses écrits , quoique ceux-ci ne forment pas moins de dix énormes volumes
in-folio , et peut-être en partie pour cette raison même. La vie de Cardan fut si extraordinaire et si agitée , qu'elle a presque l'intérêt du roman ; elle excite une curiosité que ses ouvrages aujourd'hui ne pourraient faire naître , ou que du moins ils ne pourraient satisfaire qu'au prix d'une patience peu commune. La singularité de sa vie n'est pas, d'ailleurs, sans rapport avec le caractère de ses écrits ; elle sert quelquefois à en expliquer la tendance. Celle-là, comme ceux-ci, nous montrent un homme impatient d'agir, de connaître , de changer , dont l'inquiétude , l'agitation , les bizarreries, les contradictions elles-mêmes, devaient servir à donner un certain mouvement aux esprits , à éveiller autour de lui de nouvelles idées, alors môme qu'il ne savait pas les concevoir, ou du moins les achever. On ne reconnaît pas en lui un de ces flambeaux qui éclairent la région de la science; c'est une sorte de vent impétueux qui la traverse , qui ébranle et déplace.
^Jérôme Cardan a beaucoup entrepris, beaucoup entrevu , beaucoup proposé ; mais il n'a suivi, ni même conçu aucun plan. Ses idées sont à lui ; elles sont souvent inattendues ; quelquefois elles pourraient être fécondes .: mais elles ne sont jamais coordonnées; elles sont même rarement en accord. Il passe des excès de la témérité à ceux de la crédulité; tour à tour il se montre superstitieux et devient suspect d'athéisme. Cette dernière accusation , il est vrai , prodiguée sou-
vent avec tant de légèreté , est assez démentie par ses ouvrages, et en particulier par l'hymne qui termine le 3' volume de leur recueil.
Un grand nombre de savants se sont exercés sur les écrits de cet homme extraordinaire, auquel ses ennemis eux-mêmes n'ont pu refuser les dons du génie ; mais personne n'a entrepris de résumer sa doctrine, et l'histoire de la philosophie, qui lui assigne un rang parmi les philosophes originaux, n'a point encore tracé l'inventaire des acquisitions que peut lui devoir la science. C'est qu'en effet, ainsi que nous venons de le dire , ses idées sont tellement éparses, incomplètes, qu'elles se refusent à être coordonnées dans un système régulier. Il n'est peut-être pas un sujet dans les sciences physiques, mathématiques ou morales, qu'il n'ait traité ou du moins effleuré; mais ses découvertes ne sont que des aperçus. C'est ainsi, par exemple , qu'à l'occasion d'un sourd-muet de naissance qui, suivant Georges Agricola (1), avait appris à lire , à écrire , et qui exprimait tout ce qu'il voulait par ce moyen , Cardan remarque fort bien que pour le sourd-muet la lecture peut remplacer l'ouïe, l'écriture peut remplacer la parole, et qu'il s'agit seulement d'associer les idées, un ordre de signes à un autre. Mais , après avoir saisi' un principe si fécond et qui aujourd'hui en-
(I] De hiveulioitc dïalecluic, I. III.
382 IIIST. GOMP. DES SYST. DÉ PIIIL.
core est si nouveau pour beaucoup de gens , il ne s'arrête pas un seul instant à en développer les corollaires (1). Souvent même sa pensée n'est pas achevée, et son style incorrect et rude ferait croire qu'il s'occupait, en écrivant, de tracer des notes pour son propre usage, plutôt que d'exposer ses idées pour l'instruction de ses lecteurs.
Le problème favori des nouveaux platoniciens , celui qui embrasse les rapports de Vun et du multiple , problème sur lequel l'attention des penseurs venait d'être rappelée, occupe fréquemment Cardan. Il a reconnu le rôle essentiel que joue l'unité, soit dans le système général des êtres, soit dans la sphère des conceptions de l'esprit humain. Il a vu qu'elle occupe nécessairement le sommet de l'échelle des causes; il a vu que le caractère propre de l'intelligence est de rappeler la varijété à la simplicité , comme les rayons à leur centre. 11 a consacré un traité spécial à cette considération (2). Mais la doctrine de l'absolu avait trop de simplicité et de rigueur pour convenir à un esprit tel que le sien. Aussi , les fonctions qu'il assigne à l'unité ne consistent-elles point à absorber la multitude , mais à la produire ou à la régir, et il a ébauché sous ce rapport les grandes
(1) ParaUpomenon , 1. 111, c. 0, i. 10 de ses œuvres, p, 40?.
(2) De iiiiii^ i. I, p. 277.
riTlLOSOPIIIE MODERNE. CHAP. IX. 383
vues développées plus tard par Leibniz, a Tout «n'est pas renfermé dans Vim comme sa partie ; » il en dérive comme son produit. La cause pre- »mière seule est, parce que seule elle existe né- » cessairemenl (1). La pluralité ne peut exister, si «elle ne dérive d'un principe unique (2). Tout » tend à l'unité, comme à son terme. Ce qui est bon » est un, ce qui est multiple est mauvais; chaque » chose se perfectionne à mesure qu'elle se réduit » à l'unité. L'unité est la source de l'ordre, et, par » cela même, la lumière de l'esprit : c'est ainsi que » l'intelligence est à la fois une et toutes choses (3). «L'unité réelle du monde, comme celle du règne «intellectuel, n'est pas dans l'identité, mais dans «l'ordre (4). »
« Cet ordre qui fonde les rapports de la variété à «l'unité, et de la mobilité à la permanence, re- »pose sur deux grandes lois qu'avaient déjà pro- « clamées les anciens : la sympathie et l'antipa- «thie. L'une combine, l'autre dissout. L'âme est «le principe d'action; elle est une substance éter- » nelle, unique; elle se répand dans tous les êtres «animés, sans se diviser : mais cette âme n'est » point l'esprit, l'entendement; ce dernier prin- » cipe est individuel. » Cardan lui donne le nom
(1) Hijperchen, % 3, 12, 24, 2H, t. T, p. 284 et suiv.
(2) De uno, p. 280.
(3) Ibid., p. 277. — De reruin uarlelate, t. lil, c. 57.
(4) Ibid.~De naturâ, t. 11, p. 283.
38'i HIST. C )MP. DES SYST. DE PHIL.
de mens, ainsi que l'avait fait Nicolas de Cusa (1^.
Jérôme Cardan a adopté une sorte d'éclectisme relativement à la théorie fondamentale de la connaissance humaine. Il assigne trois sources à cette connaissance : les principes, les sensations, et les déductions tirées des uns et des autres. « Les » connaissances sensibles sont de quatre ordres : le » premier est celui de la connaissanceext érieure ; » le second, celui de l'image retenue par la mémoi- » re; le troisième, celui de l'association (junciio); le » quatrième, celui du jugement. L'âme exerce qua- » tre fonctions : elle reçoit, elle conserve, elle con- » naît, elle juge. L'âme voit, et en même temps elle » perçoit qu'elle voit. L'intellect est identique avec » son objet. 11 y a huit genres de connaissances qui »ne trompent point : les principes, les notions » transcendantes ou universelles, les notions des » êtres incorporels , celles des êtres corporels et «incorruptibles, celles des êtres mortels, les ab- «stractions, simple ouvrage de l'esprit, les arts » didactiques , comme la dialectique , la rhéto- » rique, etc. , enfin les arts pratiques , comme la «médecine, l'architecture, etc. (2).»
Jérôme Cardan a semé dans ses nombreux écrits plus d'une réflexion judicieuse sur les causes de nos erreurs, de nos dissentiments, des il-
(h De anima, t. II, p. '211.— De svMililale, 1. XIV, t. III, p. 58i. -Pnralipomeiion, 1. III.
(2) De sul>lilil(il<', 1 XIV. — /Je invenlione, t. X, p. 02.
PniT.nSOPHIE MODERXF. CIIAP. IX. 385
lusîons des sens; il a marqué avec sagacilé les limites alors trop peu connues entre la dialectique et la science dont cet art n'est que l'instrument (1). Il n'a pas craint d'accuser d'incertitude cette philosophie première qu'on confondait alors avec la théologie (2). Tl s'est surtout élevé avec beaucoup d'énergie contre l'abus de l'autorité dans les matières qui appartiennent à la raison. Mais il a en même temps répété, en se les appropriant, toutes les maximes des mystiques sur la contemplation et l'extase. « Nous ne vivons réel- »ment, a-t-il dit, que dans la contemplation do » Dieu (iS). « Heureux encore s'il s'en était tenu là , et s'il n'avait entrepris de se rendre l'apologiste delà démonologie, de la magie, de l'astrologie et de tous les arts occultes.
Cardan était mathématicien et médecin, et quelque graves qu'aient été les écarts auxquels l'a entraîne son imagination, il a fourni aux sciences physiques le tribut de quelques observations utiles ; il a concouru à les faire sortir enfin des fausses voies oi^i les avaient engagées les traditions péripatéticiennes.
Jérôme Cardan se place, dans l'ordre des temps, entre Nicolas de Cusa et Jordan Bruno; mais ces deux derniers se suivent immédiatement dans
(1) Dialecticœ , p. 4 , t. 1.
(2) Paraliijomenon , 1. XVII.
(3) De rertim variclate, c. oT. • Throiiostoii , 1. \\\. — Uesu!'tiHtaie, I. XîV.
l'ordre des idées. Jordan Bruno a puisé aux mêmes sources que le cardinal; il est parti des mêmes principes ; il s'est formé lui-même à l'école de ce moderne Pythagore; non-seulement il en reproduit les idées, mais il en répète souvent les expressions et les formules. Dans Nicolas de Cusa nous reconnaissons une branche sortie de la souche antique de Plotin; dans Jordan Bruno, un rejeton sorti à son lourde cette branche nouvelle, mais qui s'élance de toutes parts en poussant des rameaux touffus. Cependant le métaphysicien de Trente est demeuré presque inconnu, ou du moins a été promptement oublié , tandis que Jordan Bruno a acquis une grande célébrité. Depuis trente ans surtout ses systèmes ont excité une curiosité toute nouvelle dans une poftion de l'Europe savante ; mais le nom de son maître est à peine rappelé, et l'on ne paraît pas avoir encore remarqué les rapports qui existaient entre le maître et le disciple. Nicolas de Cusa vécut paisible, honoré, n'éprouva aucune contradiction, n'excita aucun scandale ; il fut revêtu des suprêmes honneurs de l'Eglise. Jordan Bruno vécut errant; longtemps suspect, enfin persécuté, saisi par le bras de l'inquisition, il périt à Rome sur un échafaud, et la postérité hésite encore à prononcer, non si cette sentence fut ou non barbare, mais s'il ne fut pas lui-même le plus dangereux des novateurs. C'est que Nicolas de Cusa se renferma dans les notions fondamentales du sys
tème, et que Jordan Bruno en pressa toutes les conséquences. Nicolas de Cusa, ne saisissant de cette haute abstraction que le côté mystique, s'efforça de la mettre en accord avec les dogmes de la croyance religieuse , et eut le bonheur d'y réussir : Jordan Bruno , embrassant tous ses rapports à la fois, vint au contraire heurter de front cette même croyance , et se plut à y joindre tous les genres de paradoxes, comme à l'accompagner du langage de la satire. Ni l'un ni l'autre ne furent bien compris de leurs contemporains : on ne prévit pas où pouvait conduire la théorie du premier ; on s'exagéra ce qui paraissait résulter de la tendance propre à la doctrine du second. Ajoutons que la conduite publique de l'un fut aussi mesurée, aussi sage, aussi pure, que celle de l'autre fut imprudente, téméraire et passionnée; que l'un spéculait tranquillement dans la solitude, et que l'autre parcourait l'Europe, enseignant, discutant, attaquant l'enseignement reçu ; l'un ne traita que des doctrines, l'autre attaqua les institutions et les personnes ; enfin, dans l'intervalle de temps qui s'était écoulé entre l'un et l'autre, les controverses relatives aux innovations religieuses avaient pris naissance; l'attention était éveillée; on jugeait davantage, on jugeait plus sévèrement ; ce qui ne paraissait, un siècle auparavant, qu'une pure conception systématique, se présentait plus tard comme une atteinte aux institutions existantes.
388 IITST. r.OMP. DF.S SVST. DE PïiTr..
Une imagination ardente et l'enthousiasme le plus exalté, réunis à une haute faculté d'abstréiction, à une prodigieuse subtilité d'esprit; une fécondité inépuisable, secondée par une infatigable persévérance ; un zèle courageux pour les intérêts de la vérité, un amour sincère pour la vertu, mais des passions impétueuses, une excessive vanité , une mobilité inquiète, le goût du sarcasme, tels étaient les traits dominants du caractère de Jordan Bruno. Son style offre un mélange de versification incorrecte et de prose quelquefois poétique, un langage obscur, chargé de métaphores, précipité comme ses actions, encore hérissé de la terminologie de l'école. 11 a lu, médité les sages de l'antiquité et les docteurs du moyen âge; il s'est exercé dans les sciences mathématiques et dans les arts occultes ; il parcourt toutes les universités de l'Europe, cherchant partout un auditoire, des disciples, ne. pouvant se fixer nulle part. Il s'adresse aux savants, aux professeurs , aux princes, aux rois, aux empereurs; partout il attaque avec violence et les doctrines reçues et leurs organes; partout il se crée des ennemis; il aspire à la gloire la plus pure , et n'obtient qu'une renommée équivoque. L'infortuné vient expier sur les bûchers de l'inquisition ses imprudences, ses torts ou ses erreurs, erreurs qui, dans leurs conséquences, seraient dangereuses sans doute, surtout si elles étaient intelligibles , mais qui, dans leur auteur, n'étaient rien moins que coupables.
PHILOSOPHII- :,ÎODERNE. CIIAP. IX. 389
Il ne rencontre que dans la tombe ce repos et celte paix qui lui semblaient être le ternie de la sagesse.
Dans cet homme, le plus extraordinaire qu'ait produit la philosophie moderne, nous voyons revivre tout ensemble et Pythagore, et l'antique école d'Elée, et le néoplatonisme, et les mystiques, et la cabbale, et Raymond Lulle. Il prodigue ses éloges à Xénophane, à Parménide; il justifie Heraclite, il célèbre Plotin ; il s'appuie sur cet Avicebron que nous n'avons plus ; il rend hommage tout ensemble à Gilbert de la Porée, à saint Thomas, à Nicolas de G usa et à Gornelius Agrippa ; il vante et il adopte les découvertes récentes de' Gopernic (A). Enfin, quoiqu'il oe cesse de combattre Aristote, ses commentateurs et les scolastiques, avec une véhémence emportée, il s'empare de leurs nomenclatures, il dérobe quelques idées à Averroës lui-même. Nous voyons en quelque sorte en lui seul un résumé de tous ces systèmes. Il ne les a pas seulement conciliés; il les a presque identifiés; il les a complétés, perfectionnés. L'unité absolue, réalisée par un idéalisme objectif, en d'autres termes, le panthéisme spirituel, trouve en lui le plus ardent de ses promoteurs, le plus franc de ses panégyristes , le plus explicite de ses interprètes, celui qui a donné le plus de développements à ses motifs, à ses formes, à ses corollaires. •
Par quels nœuds a-t-il rassemblé tous ces élé-
ments divers? Comment a-t-il pu rajeunir et achever cette vieille hypothèse qui nous était apparue au berceau même de la philosophie? Par quels artifices a-t-il pu en déguiser et les choquantes contradictions qu'elle renferme, et l'arbitraire qui en vicie les fondements? Ne cherchez point dans les nombreux écrits de Jordan Bruno la trace fidèle de la marche de ses méditations. Dans chacun d'eux, il s'adresse à ses disciples ou plutôt aux néophytes qu'il veut initier. Partout où il se montre, dans ses rapides apparitions, il veut exposer la substance de sa doctrine dans un tableau sommaire ; ces écrits divers se répètent donc à peu près les uns les autres, et toujours sont empreints de la forme didactique. Avec une méthode en apparence rigoureuse, mais ordinairement synthétique, il accumule les axiomes, il emploie jusqu'à l'excès l'artifice des nomenclatures, des tableaux figuratifs , des terminologies nouvelles, des figures les plus bizarres, des divisions les plus multipliées et les plus oiseuses ; il se perd et vous perd avec lui dans ces cadres innombrables qu'il s'est créés à plaisir. La régularité est dans les compartiments extérieurs, pendant que le désordre est dans les idées. Disciple trop fidèle de Raymond Lulle, s'il est redevable à cet art puéril d'une facilité incroyable pour combiner les termes, pour reproduire la même idée spus mille aspects , il abuse encore d'un art qui était déjà lui-même un grand abus
de la logique; et lorsqu'au travers des épaisses ténèbres qui dérivent tout ensemble et de ses vues et de son langage, un rayon de lumière vient tout-à-coup vous pénétrer dans ses productions, ou lorsque par les efforts d'une attention persévérante vous parvenez à saisir sa pensée, vous y découvrez un mélange bizarre de paradoxes absurdes, de conceptions frivoles et de vérités profondes. Si l'on veut exposer son système avec quelque fruit pour l'histoire de la science, il faut le dégager de l'immense appareil dont il l'a inutilement embarrassé ; il faut ensuite chercher à se rendre compte de la manière dont il a procédé lui-même, et refaire ainsi en quelque sorte son ouvrage en pénétrant, s'il est possible, dans les secrets ressorts de l'instrument qui l'a produit.
Jordan Bruno se sépare, par un divorce éclatant, de tout enseignement reçu ; il a dépouillé cette crédulité qui se fonde sur l'habitude; il a brisé les liens de cette servitude intellectuelle qui accepte comme des lois les arrêts de l'autorité dans les matières philosophiques ; il a réclamé les droits de la raison humaine et senti toute sa dignité. Le nombre de ceux qui soutiennent une opinion ne lui en impose point; cette multitude subjuguée par un seul maître est à peine un individu à ses yeux; il n'a point ^ssez d'expressions pour témoigner le mépris que lui inspire le profane vulgaire; il croirait être ingrat envers la divinité qui l'a doue des bcns et de rintcliigence, il
se regarderait comme indigne des dons qu'il en a reçus, s'il voyait par les yeux d'autrui. Il a été constitué juge dans la grande cause de la vérité, lia abdiqué tous les préjugés; il regarde comme également douteux et ce qu'on traite de plus absurde, et ce qu'on proclame comme le plus évident, afin de ne rien admettre en philosophie qui ne soit fondé sur la raison seule. 11 abhorre surtout cet esprit de secte qui n'engendre que la dispute et qui viole la grande loi de l'amour, loi conforme à la nature universelle, dont l'influence partout répandue devait entretenir une philanthropie générale. Dans cette guerre perpétuelle entre la lumière et les ténèbres, entre la science et l'ignorance, héros de la cause sacrée, il brave la haine, les clameurs, les insultes et les périls. 11 considère d'un œil intrépide et les ombres qui l'assiègent, et la destinée qui l'attend. Et déjà, libre et affranchi, il prend son vol, il s'élance au delà des nuées, au-dessus de la région des orages (1).
Dans ce début intrépide, il a seulement négligé de se défier de lui-même. 11 y a plus, tout respire en lui une confiance sans bornes dans ses propres forces.
Quel sera l'objet de ses méditations? Quelle
(1) ArticiiU '](iO; Hôdicncp à l'eniporiMir lîo'îd'pîio 11. — De r?'0nadt'., vers qui servcul de [U'élude, clc.
PHILOSOPHIE MODEIUNE. GHAP. IX. 393
sphère embrassera son essor audacieux ? .Quelles limites saura- t-il s'imposer? 11 n'aspire à rien moins qu'à saisir le système entier des êtres, la vaste chaîne qui le cona^ose, à pénétrer dans le mystère de toute existence et de toute production. Dieu, la nature, l'homme, leurs rapports mutuels , voilà ce qu'il se promet de contempler. Écoutons-le nous exposer lui-même le but qu'il suppose à la philosophie , la tendance qu'il lui prête, la route qu'il lui trace, les moyens qu'il met à sa disposition , les points de départ qu'il lui assigne. Il nous révélera ainsi ses propres desseins, le sentiment qui l'anime, les espérances qu'il a conçues, et la direction qu'il a suivie :
« Tout être tend, d'après la loi de sa nature, au » but de sa destination; plus cette nature est par- » faite, et plus aussi ce but se rapproche du bon. 7) Seul entre tous les êtres, l'homme semble ap- »pelé à la fois vers deux buts contraires, dont »run consiste dans le bien-être de son corps, «l'autre dans le perfectionnement de son àme. 11 » habite en deçà des confms du temps ; il est placé » entre le monde intellectuel et le monde sensi- »ble^ entre le type primitif et son image; il par- «ticipe à deux natures, il sert d'intermédiaire neutre deux extrêmes; cependant son but pro- «pre, sa destination véritable, appartiennent j) essentiellement à l'intelligence : car son corps » est limité, dépendant; ce n'est qu'un instrument. «Son âme, au contraire, bimple, libre, et renfer-
» mant quelque chosede divin, domine sur la ma^ » tière corporelle, et, tirant d'elle-même le principe » de sa vie , illimitée dans son expansion , comme » dans sa force, atteint à l'éternelle vérité. Elle as- » pire à la suprême vérité, comme au bien suprê- » me. Elle ne peut se contenter de ce qui n'est que » partiel et temporaire ; elle veut ce qui est par- »tout et toujours. L'homme est donc appelé à » l'investigation du grand tout; son regard s'élève » aux cieux, interroge les mondes; il y contemple, «comme dans un tableau, comme dans un mij) roir, l'image des lois par lesquelles la bonté su- » prême a coordonné ses vastes plans; il y entend » retentir les accords de l'éternelle et sublime har- «monie. L'unité et l'absolu, qui n'est autre que » l'unité, voilà le centre de ce dessein, l'accord qui «préside à ces concerts, la condition essentielle » qui constitue le tout, et le but vers lequel sont «dirigées toute philosophie, toute étude de la » nature. Tel est aussi le terme vers lequel ont » conspiré tous les sages. L'esprit, dans ses opéra- » tions, part de l'unité et y retourne ; il divise et il » compose. Cette unité seule est le principe du » beau et de toute perfection, et nous l'imitons en- » core dans nos ouvrages , lorsque nous ne l'admi- »rons plus dans sa source première (1). Cepen-
(1) Dr innnmerabiUbas , p. ii8àl52. — Dellacausa, prhtcipio e
» dant de nombreux obstacles nous arrêtent dans «cette haute investigation. Les uns sont acciden- »tels , particuliers à certains individus. Peu » d'hommes sont dignes et capables de sentir et de » déployer tout ce qu'il y a de divin en eux-mêmes, » et d'exécuter cette héroïque entreprise; l'imita- »tion, l'intérêt personnel aveuglent, égarent le » plus grand nombre. D'autres obstacles sont in- » hérents à la condition humaine ; car nous ne «pouvons atteindre directement au premier prin- » cipe, à la première cause ; nous ne pouvons con- «ccvoir l'absolue unité. Il nous est permis scule- »ment de reconnaître son existence, d'en consi- «dérer les reflets (1). »
Le célèbre traité des causes a sans doute servi de guide à Jordan Bruno dans ses démonstrations fondamentales : « Tout a un principe et une cause, » hors la première cause et le premier principe. Il » y a sans doute une différence entre cause et prin- V cipe. Le principe est pour un être le fondement » intérieur, la source de l'existence possible; la » cause est le fondement extérieur, la source de » l'existence réelle : mais ces deux caractères se » réunissent et se confondent dans le premier des » êtres ; par cela môme qu'il est nécessaire , la » possibilité et la réalité ne peuvent s'y séparer, ï Le changement ne s'opère que dans les apparen-
(j) De iiiiiuiitcra!iili!,us, [t. (Ji'j. — De iiiiaoinuiti, de, cviitiiL'S.lknw. — Délia causa, elc ; § ] .
» ces extérieures; il n'atteint point la substance. » La substance suppose ](X forme et la matière, c'est- » à-dire une force qui s'exerce, et un sujet sur )' lequel elle s'exerce; cette matière doit être étery nelle, réelle et parfaite ; une /orme primitive et » générale lui correspond; quoique ces deux élé- » ments soient distincts, ils se réunissent dans le » premier être : la puissance et Faction, en lui, ne « sont qu'un. Chaque être sensible suppose un » sujet ; chaque être intellectuel en suppose un «également; il faut remonter, dans chacun de " ces deux ordres , à un sujet primitif. Mais, au » sommet de l'échelle, les deux sujets se réunisi»sent encore, ou plutôt, l'un se confond et dis- » paraît dans l'autre. Car le premier être n'est «point mixte; il est pure intelligence. 11 n'y a s donc qu'une seule substance universelle, comme ïil n'y a qu'un principe, qu'une cause véritable- »ment dignes de ce nom ; tous les êtres et tous ' les niodes sont en lui. l'out est donc un , comme w l'nn est tout (1).»
Jordan Bruno donne encore à cette démonstration la forme mathématique, ou plutôt il soumet la métaphysique entière aux sciences mathématiques ; il transporte celles-ci dans celle-là avec leurs théorèmes , leur langage , leurs figures. Ici la substance devient le minimum ou la monade.
(1) Della causa, prïnclpïo e iino , § 1, 2, 7, 9, 10, 17. — DelV in/inilo, elc, ij 10.
PHTr.OSOPHTE :\IODER\E. CHAP. IX. oOT
« Tout composé suppose un simple; le nombre «n'est que le produit de l'unité. Le point en se » mouvant engendre la ligne, comme la ligne en- » gendre la surface. Les œuvres de la nature , «comme celles de l'art, ne peuvent se résoudre »à l'infini; il y a donc un élément primitif. — » On ne peut expliquer la géométrie que par la «notion du minimum. L'individu est le minimum 9 et la mesure la plus générale. Rien n'existe donc «véritablement que le minimum et l'individu; le » juinimum est la première matière et la première « substance. Toute la force des corps est dans la «sphère ; celle de la sphère, dans le cercle ; celle «du cercle, dans le centre. Toute puissance ré- «side donc dans le minimum, quoiqu'elle y soit «cachée à nos yeux et peut-être à ceux des im- « mortels. L'expansion du minimum ou du cen- «tre dans sa circonférence est la génération. «Aussi, tout ce qui se montre composé , sensible, « commensurable , dissoluble, n'est qu'un dans • l'être simple, primitif, constant, immuable, «éternel, seul véritable. La vérité elle-même est «le principe et la fin, le commencement et le » terme , Valplia et V oméga. Ce qui n'est pas un «n'est rien. L'un est vrai, le multiple n'est qu'un «accident, un néant. Hors de la monade, il n'y ï a rien de réel. La monade seule est vraie, le nom- » bre n'est qu'un nom, la figure n'est qu'une qua- » lité extérieure. Ce ne sont pas là seulement les » principes fondamentaux de la géométrie, ce sont
398 HTST. GOMP. DES SYST. DE PHIL.
» ceux de la science universelle. Dieu est la mo- »nade des monades; il est Ventilé des êtres; car «c'est par la monade que tout est un, c'est par «elle que tout est (1). »
« L'être infini , l'être unique, en même temps » qu'il est la substance essentielle, qu'il est la » monade , est non-seulement une intelligence , « mais il est Vidée elle-même , l'idée par excel- »lence. » Bruno tire de cette considération un argument ingénieux en faveur de sa proposition fondamentale : « Tout ce qui n'est point le ré- » sultat de la nécessité , tout ce qui est le produit «d'un dessein, suppose la notion antérieure de » l'objet. Ainsi, l'idée précède la chose comme sa » cause ; il faut remonter à une idée primitive qui » coordonne toutes les autres, à une idée unique «dans l'intelligence divine, de laquelle dérivent » les idées distinctes dans les intelligences subor- » données ; cette idée n'est autre que la sub- » sLance; cette idée sera le principe effectif, suma- » liini^ siibstantifique, superessentiel. Il sera la cause » première ; car cette cause est à la fois efficiente, » formelle et finale (2). »
(i Et loin que les contrastes qui se manifestent V de toutes parts donnent un démenti à cette
(1) ArlicuH 160, menibru'in 1, 11, 111, § 18 à 40. — De monade, prélace. — Deminmo, p. 10, 16, 17.
(i) De imaginum, etc., composilione, I. 1. — Délia causa, de, § iJ, elc ~lh' nmbris ideariun , iiiliHilio 7, 23, 2i.
PHILOSOPHIi: MODERNE. CHAP. IX. 399
» unilé el contraignent d' admettre un double prin- »cipe, ces contrastes eux-mêmes font ressortir » l'unité absolue avec un nouvel éclat ; car tous les » contraires viennent s'accorder et coïncider dans » l'être unique. » Bruno cherche à établir cette proposition par des exemples et des preuves tirés non-seulement des sciences mathématiques , mais aussi de l'expérience. « La naissance et la • mort, l'amour et la haine, ne proviennent-ils y pas d'une même cause? Le miuimiim et le maxi- »miim se confondent l'un dans l'autre; ces deux » extrêmes limites de toutes choses convergent au » même point; il faut, pour pénétrer les plus pro- »• fonds secrets de la nature, découvrir ce point de » réunion, et surtout apercevoir conmient les con- » traires jaillissent de cette source commune(l). » Ainsi s'établissent l'ordre général, la gradation des êtres , et ce que Bruno appelle la grande chaîne d'or qui unit tous les phénomènes. Pour revêtir des formes de la beauté cet immense ouvrage, la variété n'était pas moins nécessaire que l'unité; mais, par leur heureuse combinaison, la multitude de ces phénomènes , en apparence confuse , se résout en une céleste et éternelle harmonie (2).
[i] Délia causa, etc., § KJ, 17. — Arliculi l60, nienibruiu 111, § 26. — De umbris idearum, intenùo 21. — De minimo , p. 17.
(2) De umbris Ulearum, inlenlio 7. — De Irijinta idearum cunceittUtis, CDiittjilus 2, l.i— De monade, pri'i&ce.
/iflO lîîST. coMP. nr.s syst. de pîttl.
« Le même principe de l'univers se manifeste , » s'organise , se déploie avec une fécondité iné- V puisable dans tous les règnes de la nature , » comme dans la pensée de l'homme. Tous les .. êtres dérivent les uns des autres et se perdent » dans l'absolue unité , dans la lumière qui est .) l'intelligibilité des choses , dans le même , le «-stable, l'éternel. Les êtres sont ou métaphysi- » ques, ou physiques, ou logiques : Dieu, la na- .. ture , l'art. Les idées qui se rapportent à cette M idée simple , principe , substance , qui est Dieu » même , les idées , seule réalité , sont avant la » nature ; la nature ne renferme que les vestiges >' des idées; l'entendement, qui vient à la suite de la » nature, ne contient que leurs ombres. Il y a donc >' trois intelligences : l'intelligence divine, celle » de la nature, celle de l'homme. L'œuvre entière » de la divinité s'exécute par une puissance in- » Lellectuelle qui se développe de degrés en de- M grés , se manifeste de signes en signes ; la nai> ture imite la divinité ^ l'intelligence humaine « imite la nature (1). »
Ainsi, dans le système de Bruno, la gradation n'est qu'apparente, l'identité seule est réelle. Il n'y a pas de production effective; il n'y a que manifestation, illustration, annotation. Aussi n'y a-t-il, à ses yeux, que ce qu'il appelle les êtres, les
(1) De uvtbrh idearuin, iiilenlio 7, 9, 10, 26, 28. — De imaginuni, rtc, (■oniposiUoiii', I. T. — Bt'Ua cnunc , etc., § 4.
PHILOSOPHIE MODERNE. CIIAP. IX. ZiOl
êtres réels , vrais , les sul3stances qui se réduisent, comme on l'a vu, à Yan'aé absolue, et les accidents ou simples indications (1).
On voit pourquoi nous avons caractérisé ce système comme un panthéisme spirituel ; car, loin d'identifier la divinité avec la matière corporelle, il anéantit celle-ci, il lui refuse toute existence positive; il ne reconnaît de réalité que dans l'intelligence ; il ne reconnaît comme existante et vraie qu'une intelligence unique. On voit aussi pourquoi nous l'avons caractérisé comme un individualisme objectif; car il n'admet d'autre substance que Vidée : mais cette idée, c'est Dieu môme. Dieu est 'le principe de l'être, la source des genres, lïutelligence, l'être par essence, l'un^ le vrai, le destin, la raison, l'ordre :
Entls principium, cunclarum fons specierum;
Mens, Deus, eus, unum, verum, fatum, ratio, ordo [2).
« La nature (constamment personnifiée par » Bruno ) exécute quatre opérations : elle or- )) donne , elle assemble , elle meut , elle réfère. » Elle est un miroir vivant dans lequel se réflé- » chit l'image de la divinité, qui contient l'idée » comme sa cause principe. L'univers est la nature - non engendrée ; i! est tout ce qu'il peut être, » parce qu'il comprend la matière universelle, la
(1) De unaijïnum , etc., compo i! oue, 1. I.
{■1) Di' inninucrabilil-iis, lc< '!ni\ dornirr.s Vi'is.
'(02 IIIST, COMP. DES SYST. Dl- PHIL.
» forme générale, éternelle. Dans sa manifestation » seulement, il reste incomplet, parce qu'il ne s'é- » puise pas, et il n'est plus que l'image du premier » principe. L'univers réel est un, infini, immua- » ble, indivisible; son centre est partout, sa circonfé- » rence nulle part (1). » Bruno a composé plusieurs traités presque entièrementdestinés à justifier cette proposition : Dell' infinito, iiniversoe monda , — De tripiici minimo et mensurâ^ — ïm cena délie ceneri. « C'est » par des preuves métaphysiques , dit - il , que » cette vérité doit être établie ; car le principe de «la cerlitude des connaissances ne peut se trou- » ver dans les sens (2). » Ces prétendues preuves métaphysiques, qu'on peut voir dans les écrits de Bruno, sont peu de chose ; elles roulent en partie sur ce qu'on appelle une pétition de principes, en partie sur des suppositions gratuites : « Dieu » n'a pu que créer un univers infini , ou ne rien » créer; car il ne pouvait rien produire qui ne fût » parfait et accompli (3). » Cependant Bruno veut aussi appeler l'expérience à son secours; il invoque l'astronomie, la physique générale. Nous ne remonterons point avec lui ces échelles mystérieuses que, nouveau Pythagore, il a essayé de construire avec la théorie des nombres ; nous ne
(1) De imag'mum, etc., compositione , 1. I. — Délia causa, etc ,
(2) DelViiifinUo , etc., dialogue l'''.
PHILOSOPHIE MODERNE. CHAP. IX. /i03
le suivrons point dans ces divisions et so us-divisions infinies dans lesquelles il a classé les diverses espèces de la matière et de la forme. Nous nous bornerons à indiquer, en passant, qu'il a fait dériver le mouvement de l' univers d'une cause intrinsèque, qu'il a identifié la force avec la substance, et présenté l'hypothèse des tourbillons. Il nous importe davantage de jeter avec lui nos regards sur cette intelligence humaine qui ne reçoit que d'une manière indirecte et lointaine V ombre des idées renvoyée par la nature, apuès qu'elle a reçu elle-même, à sa surface, les traces de la lumière pure et primitive. On est avide de voir comment, en proposant à l'esprit humain d'aussi sublimes objets , Bruno mesurera les forces de cet esprit lui-même, et comment, après avoir refusé à la raison le privilège d'atteindre à la seule vérité , à la seule réalité , il réussira cependant à lui attribuer un ordre quelconque de connaissances.
C'est à dessein que nous répétons cette expression favorite de Bruno, les ombres des idées; car elle définit toute sa théorie de la connaissance humaine , comme elle forme le titre de celui de ses ouvrages où cette théorie est le plus complètement exposée.
« Comment notre connaissance aurait-elle quel- » que solidité? Elle ne repose que sur des images; «elle se borne à l'opération de compter, et l'unité «seule est réelle. Notre connaissance ne roule
406 IlIST. COMP. DES SYST, DH PHTL.
» que sur les ressemblances et sur les rapports (1 ). »La lumière, en partant de son foyer naturel , » subit, pourarriver jusqu'à nous, des dégradations «successives, descendant du superessentiel à Tes- »sence, de l'essence à l'être, de l'être à ses si- «mulacres, lesquels se produisent ensuite aux » sens ou à la raison. La vérité des ombres, devant » être en raison de leur clarté , croîtra à mesure «que l'esprit s'approchera de la lumière, quoi- » que sans jamais y pouvoir atteindre (2). »
« Il y a deux entendements : l'un qui agit au «dehors, l'autre qui se replie au dedans; le pre- »mier est la sensibilité ; le second est Tentende- » ment pur, qui s'exerce à la fois et sur les espè- » ces intelligibles et sur Ventendemeni extérieur ( la «nature) (3). » Bruno distingue ce qu'il appelle les internions des ombres et Xes conceptions des ombres, et il ne distingue pas moins de trente espèces de chacune. Les premières expriment en quelque sorte le mouvement des ombres , et les secondes leur configuration ; les premières sont censées expliquer la formation des notions , les secondes déterminent les objets de ces notions. 11 distingue aussi deux espèces d'ombres : les unes sensibles ,
(I) J)e iinaginiim, etc. , composilioac , 1. I. — De umbrix 'nlcarum, Proù'iii. , vers la lin.— Delta causa, elc, § ÎJ. Ci) he umbris ideanim , iiuemlo 7, N, îi, (3) De compeniUosà archUi'riurj el cnmplemento rrrUs 'iiUn'iiicr.
PHILOSOPIHE AIODERNE. CHAP. IX. 405
les autres intellectuelles (l). H y a, suivant lui, neuf opérations par lesquelles l'àme exerce son activité : i° ce qu'il appelle Vintcntion , c'est-à-dire l'action d'un objet sur le sens intime ou externe ; 2° le mouvement imprimé à l'imagination; 3" l'affection passive; [i° le mouvement actif; 5" le jugement {scrutiniiim) ; 6° l'image de l'espèce propre à être retenue dans la mémoire ; 7" ce qu'il appelle Vintcntion de cette image, qui la distingue des autres; 8" l'acte qui rend cette intention présente ; 9° enfin un dernier jugement qui prononce sur le rapport de cette intention à cette image. Dans ce nombre, la cinquième opération, le scrw/mJMm, joue le rôle le plus important; elle constitue l'instrument essentiel (2). Cette énumération est sans doute aussi peu lumineuse que peu exacte; mais elle nous offre un exemple utile pour faire jugerce que la psychologie de liruno offre tout ensemble de vague et de subtil. C'est ainsi encore qu'il donne à l'âme quatre conducteurs : l'amour, l'art, la magie, les mathématiques; qu'il lui assigne quatre objets principaux : la lumière, la couleur, la figure et la forme ; qu'il établit quatre modes ou degrés de considérations: la métaphysique, la physique, la logique et la morale; qu'il donne à l'es-
(1) De umbris ulcanm , Ir' parlie , intentio 17; 2<^ partie, conceptns 2.
(2) Ars memoriœ, r»20elbuiv. — IJe compendiosà archilccturd, etc.
i06 HIST. COMP. DES SYST. DE PIIIL.
prit humain, pour nous servir de ses expressions, douze prosécuteurs , quatre indicateurs , quatre témoins, quatre directeurs, douze princes enfin, ou ministres de la divinité , parmi lesquels les astres occupent le premier rang, comme autant d'intermédiaires entre Dieu et le monde sublunaire. C'est ainsi qu'il attribue ensuite trois sujets ou formes à nos connaissances : les composés naturels , les notions semi-mathématiques , et ce qu'il appelle les verbaux positifs. A la suite des formes des êtres naturels , il expose celles de la langue des jugements : de même que la nature a ses signes , dont la lumière est le véhicule , l'àme a ses divers modes d'écriture ou ses alphabets ; mais on cherche en vain la corrélation de ces termes qui devraient se correspondre. Bruno pressent, cherche, essaie la grande hypothèse de l'harmonie préétablie , sans pouvoir réussir à la construire. 11 suppose , admet l'hypothèse de certaines espèces émanées des objets et introduites dans l'entendement (1). Il admet aussi , avec les péripatéticiens , certaines cellules distinctes dans le cerveau (2). C'est en vain qu'il se propose sans cesse le grand problème : « Quel est le sujet de la «connaissance? Quel en est l'organe? » Et pour nous servir de sa langue : a commeni les formes sont-
(1) Explicalio irUjinta sir/'illoruw, pars 11. — Nova et compléta ars reminiscendi, proœmium. — De imnginum, etc., composil'ione, 1. II.
(2) Nova et cnnipleln nrs remhiiscendi, proœmium.
réelles formées? »11 ne peut sortir du cercle de ses signes mnémoniques. Ses régies pratiques , qu'il annonce avec une grande ostentation , ne justifient l'attente qu'il a excitée que par leur nombre et leur appareil compliqué; elles se réduisent à une sorte de topique, traduite dans le langage des métaphores et le plus souvent imitée de Raymond Lulle. Cet art frivole , pour lequel il avait conçu une si haute admiration, n'a pas seulement pour lui une valeur logique , mais une valeur métaphysique, comme si ces bizarres compartiments, dans lesquels Lulle a combiné en tant de manières les éléments du dictionnaire de nos langues, représentaient les rapports intrinsèques des êtres. La mnémonique n'est pas seulement pour Bruno un procédé mécanique, imaginé pour rendre le réveil des idées ou des mots plus facile et plus rapide : elle est la logique de la pensée elle-même , car la mémoire est considérée par lui comme le centre de nos facultés, le terme du repos intellectuel (1). Ici encore on peut démêler cependant, au milieu d'une foule de puérilités que Bruno donne sérieusement pour des théories, quelques aperçus féconds et utiles; telles sont, en particulier, ses vues sur l'éducation du sens intérieur. Mais on s'étonne de l'entendre donner pour conseil de commencer, dans l'exposition de
(1) De compendiosâ arclv.Ucturà , clc.
^08 IlIST. COMP. DES SYST. Dli l'IIIL.
la vérité , par les objets les plus rapprochés des sens. On remarque aussi quelques-unes de ses vues sur ce qu'il appelle la contraction des facultés intellectuelles, c'est-à-dire sur l'énergie que ces facultés acquièrent par leur concentration (1).
Bruno employait l'art de Lulle comme une introduction à sa doctrine , et voilà pourquoi il en a exposé les règles à diverses reprises et sous diverses formes. Il avait compris peut-être combien les formules techniques sont favorables pour accréditer un système, pour enchaîner les adeptes; combien leurs difficultés mêmes donnent de force à l'initiaition, en fermant toute retraite à ceux qui y ont été admis, et souvent la font d'autant plus ambitionner qu'elles la mettent à un plus haut prix.
Il semble qu'après avoir apporté un si grand luxe dans les instruments qu'il offre à la raison humaine , Bruno se soit lui-même défié de leur puissance et de leur énergie; car il finit par avouer que les vérités enseignées par lui ne peuvent être le prix d'une conviction raisonnée, qu'il faut croire, sous peine d'ignorer. 11 finit par recourir à un certain esprit fantastique (spiritus fantasticus) , à une intelligence supérieure {mens superior), et qui est le privilège d'un petit nombre d'hommes.
(1) De umbris idearum, corice|>uis 20. — Nova cl. compléta ars reminiRcendi, proœmium. — Suvima ternihinnim nielnjiliijsicfli }im, o\v., dans l'"ulIeborn, Beitrnge, XI'' pnrlipj p. 8.
PHILOSOPHIE MODEr.NE. CIIAP. IX. /|09
C'est le sens des sens , c'est la lumière d'en haut, qui illumine non -seulement l'àme du monde, mais celle de l'homme , de son éclat tout spirituel, et à l'aide de laquelle nous nous retraçons, pendant la veille et le sommeil , les objets éloignés (l). C'est proprement ce que Bruno appelle le sens intérieur, confondant ici, comme il le fait sans cesse , la faculté de concevoir, ou plutôt l'imagination seule , avec la faculté de connaître.
Aussi, Bruno emprunte-t-il souvent le langage d'un homme éclairé par une inspiration supérieure. Voyez, dans le début de ses huit livres De innumrrabUihits , à quelles hauteurs il se croit transporté , « après avoir franchi le seuil des porn tes mystérieuses , délivré des vicissitudes que le )) temps amène avec lui, supérieur aux siècles, » planant avec intrépidité sur rimmensilé de l'es- «pace, éclairé par une intelligence sublime qui » dissipe tous les nuages de l'erreur ! » Voyez comme il imite sans cesse les éloquentes exhortations de Plotin , invitant l'homme à se dégager des impressions des sens, à s'identifier les espèces y à remonter là «où les espèces sont pu- ') res , où il n'existe rien d'informe (2) ! » 11 a consacré plusieurs dialogues à célébrer la puissance
(1) De imafiinum , etc., roiiipasilione , I. 1, c. 3.
(2) f)fl timbris idearvin , coiiCcptUL; !^ , 17 , etc.
/4lO HIST. COMP. DES SVST. DE TlllL.
de cet enthousiasme dont lui-même était transporté (1).
Il est toutefois à remarquer, et c'est en ceci que le système de Bruno se distingue essentiellement de celui des néoplatoniciens, qu'il ne fait point entrer dans le sien l'intuition immédiate et intellectuelle, ou l'extase, comme un principe direct et fondamental de connaissance ; son intelligence supérieure ( tneus superior ) n'est qu'une sorte de moyen auxiliaire auquel il s'abstient de recourir dans le cours de ses expositions théoriques. C'est pour lui une prérogative, une sorte de faveur céleste , et non un moyen de démonstration.
Celui des écrits de Bruno qui a obtenu le plus de célébrité , ou plutôt qui a fait le plus de bruit, estleSpriccio delta bestin trionfante; encore est-ce à son titre qu'il en est redevable ; car, pour avoir voulu en juger par le titre, on s'est mépris sur son contenu. On a supposé qu'il renfermait une attaque contre la cour de Rome, lorsqu'il ne contient réellement qu'une allégorie morale dans laquelle est représentée la lutte des vertus contre les vices. On y chercherait, d'ailleurs, inutilement quelques vues sur les principes du devoir ou l'origine des notions morales.
Nous devions quelque attention aux travaux de
(1) Begli eroici furori, Paris , 1585 , in-8°
PHILOSOPHIE MODEREE. CHAP. IX. k\i
cet homme singulier, aujourd'hui si i)eu connu en France, quoiqu'il y ait enseifijné sa doctrine et publié une portion de ses ouvrages. Ses écrits sont devenus extrêmement rares ; ils contiennent les germes informes et confus de plusieurs théories brillantes qui se sont produites le siècle suivant. On a cru y découvrir quelques-unes des vues de Gassendi , de Descartes ; on y voit toute l'essence du système coordonné depuis par Spinosa ; mais on ne peut y méconnaître aussi l'ébauche de plusieurs des hypothèses les plus importantes de Leibniz, comme sa monadologie, son optimisme, son haiMuonie préétablie; on y voit mis en œuvre le principe de la raison suffisante ; on y rencontre même avec surprise quelques-uns des axiomes qui , reproduits à peu près dans les mêmes termes par des écrivains postérieurs, sont devenus en quelque sorte classiques.
Bruno avait la plus haute idée du mérite de sa philosophie et de l'influence qu'elle devait exercer. Cependant ses succès ne répondirent point à son attente. 11 eut partout des auditeurs, des disciples, mais il ne forma point d'école ; sa vie errante, les persécutions dont il fut l'objet, y mirent à la fois obstacle. Dans le nombre de ses disciples fut sans doute ce Chàteauneuf auquel il a dédié plusieurs de ses écrits. Quel était ce Merlin, auteur d'un poème cité par Bruno ? Nous ne le connaissons que par cette citation placée en tête des dialogues sur les ombres des idées.
UV2 IIIST. COMP. DES SÏST. DE PIUL.
Ce n'est point ici le lieu de faire ressortir les contradictions de cette philosophie et la faiblesse des appuis sur lesquels elle repose. Il suffira de faire observer que Bruno a constamment confondu l'unité de coordination , compatible avec la multiplicité des individus, et l'unité absolue ou identique, qui détruit toute individualité.
Cette heureuse contrée qui portait autrefois le nom de grande Grèce, qui fut, dans l'antiquité, le théâtre de l'illustre école d'Italie, qui, depuis peu, avait produit Telesio, Jordan Bruno, donna le jour, soixante-huit ans après la mort de ce dernier, à Thomas Campanella.
Campanella ne fut guère plus heureux que Bruno. A l'âge de trente ans, il fut accusé à Naples d'un crime d'État, accusation dont on ne connaît pas bien les véritables circonstances, dans laquelle, suivant Scioppius, aurait été comprise aussi l'hétérodoxie de ses opinions, et qui, d'après le même témoignage, aurait été, du moins en partie, bien peu fondée, puisqu'on lui imputait le fameux livre des Trois imposteurs, publié longtemps avant lui. Il n'en subit pas moins des tortures aussi violentes que répétées et une captivité de vingt- sept ans. 11 dut sa liberté au pape Urbain VIII , et finit paisiblement ses jours en France, en 1639, jouissant d'une pension que lui avait procurée notre illustre Peiresc. C'est pendant le cours de cette longue captivité qu'il composa une partie de ses
PHILOSOPHIE MODERNE. CHAP. IX. /jl3
écrits, et cette circonstance suffirait pour leur donner quelque intérêt. Comme Jordan Bruno , Thomas Campanella, ennemi déclaré du péripatéticisme des écoles, lui emprunta cependant une portion de son langage en cherchant à le détrôner. Comme Bruno , en se portant pour rénovateur de la science, il préluda à cette réforme par une étude approfondie des philosophes de l'antiquité ; il transporta dans ses systèmes une portion de cet illustre héritage, en le revêtant de nouvelles formes. Comme Bruno, il prit le doute critique pour point de départ; mais, comme son prédécesseur, en concevant l'entreprise la plus vaste et la plus hardie, il ne mesura pas assez la portée de ses forces, il abandonna trop souvent les voies d'une prudente sagesse, pour s'abandonner aux élans d'une imagination exaltée et désordonnée. Comme son infortuné prédécesseur, il crut pouvoir résoudre l'immense problème de l'unité, déterminer les rapports essentiels entre Vim et le multiple, entre Finlini et le fini, entre le créateur et ses ouvrages ; en voulant resserrer ces rapports, il tomba plus ou moins dans le panthéisme, lui associa les illusions du mysticisme , et les superstitions des arts occultes. Cependant le génie de ces deux hommes singuliers différait à beaucoup d'égards. Bruno fut plus impétueux, plus téméraire, plus emporté; Campanella, plus calme, plus patient, phis réservé, s'abslinl prudemment de tonle
Ht* HIST. COMP. DES SYST. DE PHIL.
hostilité contre les personnes et les institutions. « Bruno, dit un judicieux historien de la philoso- ))phie {]), était plus poète, Campanella plus pro- «sateur. » Le premier est habituellement obscur, le second est toujours clair. Bruno avait pris pour guides les éléatiques métaphysiciens, les néoplatoniciens, Raymond Lulle et Nicolas de Cusa. Campanella s'était attaché à l'école des éléatiques physiciens , à Platon , à Démocrite , aux stoïciens, à Pline, à Galien ; il avait étudié dans le monastère de Cosence , et y avait recueilli les traditions de Telesio. Aussi, quoique Bruno et Campanella tendissent au même but, quoiqu'ils fussent partis à peu près du même point , ils prirent des routes très difierentes. Pendant que Bruno cherchait dans la contemplation la source de la lumière et n'employait pour instrument que les formules logiques, Campanella consulta l'expérience et appela l'induction à son secours. Le système de Bruno est plus homogène; mais ses écrits sont plus divers, plus multipliés, plus rapides. Le système de Campanella renferme les plus singulières disparates; mais il se développe avec lenteur, dans toute son étendue, sous une forme pompeuse et en apparence méthodique ; un seul de ses ouvrages est une encyclopédie presque entière. Enfin , quoique tous
(Ij TciiiiO:n:inn , Hist. do l;i [)iiil., p. 373.
PIIILOSOPinE MODERNE. CHAP. IX. /|15
leux aient animé toute la nature par la présence le l'intelligence, le premier détruit toute indivilualité, pour confondre tous les êtres dans leur >rincipe ; le second conserve les êtres , pour les ubordonner à ce principe, et n'établit que les reations de la concordance et de la ressemblance, .e premier veut fonder l'unité absolue; le second e contente d'exagérer l'unité de coordination.
Enfin, pour achever ce rapprochement, tous eux sont demeurés longtemps oubliés, et cepenant on suppose que tous deux ont beaucou[) iflué sur les réformateurs du grand siècle, noimment sur Descartes et Leibniz. 11 est certain u moins que ces deux derniers philosophes ont ^produit des vues propres à l'un et à l'autre, et ue Leibniz les avait consultés tous deux.
Leibniz, il est vrai, parait avoir trouvé dans ampanella bien moins d'éléments à sa conveance; il y a même trouvé les doctrines les plus )ntraires aux siennes sous quelques rapports.
n'en compare pas moins Campanella à Bacon;
va jusqu'à déclarer « que Ilobbes et Descaries semblent ramper auprès des deux premiers; que Campanella et Bacon, par la grandeur de leurs censées, de leurs desseins, de leur destination, semblent s'élever aux nues, et tenter ce qui est i peine accessible aux forces humaines (1).«
(1) Mixcellaneu , p. 1():2.
h\C) IlIST. COMP. DES SYST. DE PHIL.
La doctrine de Campanella commence par les procédés de la plus extrême prudence , et cette prudence si inconnue jusqu'alors formerait son meilleur titre de gloire , surtout en présence de l'immense dessein qu'il avait conçu , s'il y était demeuré plus constamment fidèle. Dès ses premières études, Campanella avait été conduit à contempler la nature comme le grand livre dans lequel la divinité a tracé les rudiments de la science humaine. « C'est dans l'ob- «servation, dit-il, et non dans le vocabulaire » de Raymond Lulle , qu'il espéra s'instruire. )> Il essaya de distribuer en neuf classes toutes » les notions que l'observation peut présenter ; »il considéra les définitions comme la conclu- »sion, et non comme le principe de la scien- »ce (1). »
Campanella était aussi peu satisfait des bases données à la métaphysique parles péripatéticiens. que de la constitution et de la forme qu'elle avait reçues dans les écrits de leur chef. 11 en conçut une idée plus vaste, à ses yeux plus juste et plus complète ; il voulut la fonder d'une manière entièrement neuve, delà seule manière cependant que puisse approuver une raison sévère. «Lesapparen- )'Ces sensibles, dil-il, ne suffisent pas pour donner «l'explication des phénomènes de la nature; elles
(I) C;inipaii('ll;i , De lil'ris i)ro; riis , j>. \~i'A , l7-i.
» contraignent donc de rechercher un ordre de ^causes supérieures aux causes physiques, et » qui seules puissent nous révéler la réalité. Toutes «les sciences ne concernent que des objets partixculiers; il doit donc y en avoir une qui em-. "brassera les généralités. Les sciences ne sont «que les anneaux épars d'une chaîne; la raéta- » physique doit les réunir en démontrant la dépen- » dance et la coordination des êtres. Elle traite de » tous les éires, tels qu'Us sont et en tant qu'ils sont (l); « elle comprend la théorie de la possibilité, c'est-à- «dire de l'origine et de la nature essentielle de «l'être.). Campanella cherche en elle ce qu'il appelle les primautés, les principes, les causes, les germes, les conditions, les occasions de toute existence (2). Aussi, la psychologie, la pneumatologie entière, la physique générale, la morale, appartiennent-elles à la métaphysique telle qu'il l'a conçue et qu'il cherche à la construire. Elle est proprement l'encyclopédie des principes, elle est l'essence même de la science, puisqu'elle seule peut déterminer la possibilité de tout ordre spécial de connaissances.
Maintenant, de quelle manière Campanella vat-il procéder en s'engageant dans cette carrière? « Il faudrait savoir, avant tout, si la connaissance
{\) MeUiphijsica Companellnj , proœmium p. ^ (2) //'/V/.. !. Il, c. i, ,,ri. I. J,
» elle-même est possible à l'homme, quelles en sont ))la source, la nature, la condition, l'étendue, la «limite, la réalité, la garantie.» Avant d'entreprendre la solution de ce grand problème, Campanella se proposera, sous la forme de doutes, toutes les objections des sceptiques ; il accroîtra encore le nombre de ces objections et leur force. Il n'aura garde surtout de se dissimuler celles qui ont pour objet de montrer que nous connaissons les choses, non telles qu'elles sont en elles-mêmes, mais seulement telles qu'elles paraissent ; que ces apparences mêmes sont altérées 5 que savoir n'est autre chose qu'être affecté ; que l'homme ne peut même se connaître ; que les signes de nos idées sont défectueux (1). En réfléchissant sur ces doutes, il définit d'abord la vérité : il la fait consister à percevoir les choses telles qu'elles sont. Il distingue l'erreur de la simple ignorance (2). Il fait remarquer que les sceptiques, en déclarant qu'ils ne savent rien , sont du moins obligés de convenir qu'ils savent en effet qu'ils ignorent. Contestent-ils cette proposition elle-même? Campanella ' les considère alors comme des hommes qu'il s'agit plutôt de guérir que de convaincre. Il établit ensuite qu'il existe réellement une connaissance ; il en signale le principe fondamental dans ce fait
(1) Metaphysica, 1. 1, duhïtalïo \ ;i 14.
(2) Ibid., cil, nrl. 1.
simple et primordial : « L'homme a la conscience » qu'il existe, qu'il sait, qu'il veut; » auquel Campanella joint deux autres faits également primitifs : « L'homme est limité dans son existence, son » savoir et sa volonté ; il connaît, il sait, il veut des » objets externes, parce qu'il se connaît, fait et veut » ce qui le concerne (1). »
«Mais, après avoir guéri ceux qui professent une » ignorance universelle , il faut guérir aussi ceux » qui prétendent tout savoir. »
« Nos connaissances dérivent des sens. Dans la «sensation, l'objet est d'abord reçu; puis il est » senti ; puis sa présence fait naître le plaisir ou » la douleur. La sensation a donc lieu par une mo- » dification passive. Tout objet qui la détermine » produit dans l'âme quelque chose de semblable » à lui-même , et nous le connaissons parce que «nous nous assimilons à lui. » Campanella paraît en conclure que l'àme sentante est une âme corporelle ; mais on voit ensuite qu'en lui attribuant certaines qualités matérielles il reconnaît en elle un principe simple , ou du moins il suppose qu'à l'esprit sensitif vient s'unir une intelligence simple, immatérielle, spirituelle, divine, à laquelle il donne, avec les platoniciens, le nom de mens (2). « Toute sensation est un tact ; la sen-
(1) Metaphys., c. III.
(2; Il)iJ., c. VIII, nrl. 1.
«sation est une perception réelle, immédiate. «Tout ce que nous percevons parce tact intérieur » est en nous, nous en lui ; Faction de l'objet est »la communication de l'entité (1). Les cellules » que les péripatéticiens placent dans le cerveau ))Sont une hypothèse chimérique. Les organes » des sens sont divers , mais une substance uni- »que leur sert de centre commun. La mémoire «n'est que la sensation conservée; l'imagination, «que la sensation représentée; l'entendement, » que la sensation généralisée par suite des com- » paraisoDs (2). » N'est-ce pas ici le germe de la célèbre théorie de Condillac ?
On entrevoit déjà que Campanella, dans sa précipitation à admettre certains faits, néglige de les restreindre, en tire ainsi des conséquences trop absolues, et qu'en rencontrant ensuite les faits qui les modifient, il se trouvera amené à se contredire. C'est ce qui lui arrive dès les premiers pas : « La sensation n'est pas une modification, » mais la pei'ception de cette modification et un M acte déterminé par elle, un acte vital et cor> gnitif (3). La science n'est donc pas passive, » mais active. La sensation ne saisit qu'une par- » tie de l'objet ; la science embrasse sa totalité ;
(1) Metaphys., pars 111, 1. XIV, c. I. — Physiologicorum, c. \G, art. 1.
(2) Metaphys., c. IV, an. 1, 2, 3, 4; c. VI, an. 4, 3, G.
(3) Ibid., c. V, an. i.
PHILOSOPHIE MODERNE. CHAP. IX. h'2\
» elle saisit les rapports de similitude. La sagesse )' consiste dans la conformité de la perception » avec la réalité de l'objet. L'esprit ne sent point » dans les organes, mais par les organes ; il est un » et le même (1). Dans la sensation, l'esprit ne per- »cevant les objets que d'une manière partielle, » et percevant surtout comment il est aflecté par » eux , ne les perçoit pas tels qu'ils sont en eux- » mêmes. Les sensations que le même objet fait 0 éprouver aux sujets divers sont diverses comme » eux ; de même aussi la perception des objets ob- » scurcit par son mélange la conscience que nous » avons de nous-mêmes. Nous possédons certaines «notions communes auxquelles nous donnons » naturellement notre assentiment ; quelques- » unes viennent du dedans et dérivent d'une fa- » culte innée; les autres viennent du dehors et du » consentement de tous les hommes. Lorsqu'on » descend aux objets particuliers et individuels , » l'incertitude commence dans ce passage de la » connaissance subjective à la connaissance objec- » tive, parce que l'àme est détournée d'elle-même »par les objets, parce que les objets ne se pré- » sentent point distinctement et dans leur ensem- .. ble, mais confusément et sous une seule face. » La sagesse fonde les principes des sciences , en y formant un souvenir de plusieurs sensations in-
(1) Metaphijs., c. 111, arl. o; c. V, uil. ^, o.
h22 HIST. COMP. DES SYST, DE PIUL.
y dividuelles et répétées, en tirant l'expérience de "plusieurs souvenirs, en déduisant de l'expé- « rience ces propositions universelles qui sont les » fins des sciences inventives, les principes secon- » daires des doctrines artificielles : il faut compa- » rer ces principes à des arbres, non'à des semen- » ces (1). » Dans cette investigation, Campanella est sans cesse aux prises avec Aristote, et cette polémique le détourne fréquemment de son but. La confusion qui résulte d'observations justes en elles-mêmes, mais mélangées au hasard, au lieu d'être combinées judicieusement, va se faire sentir de plus en plus à mesure qu'on avancera dans le système.
Pour établir ces maximes fondamentales, Campanella ne se contente pas de la seule autorité de la raison , mais a constamment recours à celle des saints Pères. 11 va maintenant répondre aux objections des sceptiques. Il s'établira comme un arbitre entre eux et les dogmatiques ; il fera quelques concessions aux uns et aux autres. « Notre «connaissance est réelle, mais elle n'est que par- » tielle et limitée. Nous ne connaissons point les » objets tels qu'ils sont, parce que nous ne les con- » naissons que par les sens ; si l'un d'eux se trompe, » le témoignage des autres vient à notre secours;
(1) Metaphijs., c. VIII, art. 1,
» la fonction de la sagesse est de réunir et de cora- » parer ces témoignages. Si nous ne nous connais- » sons point nous-mêmes , la faute en est à ce » corps dans le sein duquel l'âme est exilée ; ce- » pendant il y a quelque chose de vrai dans cette » connaissance de soi. D'ailleurs, les sciences s'oc- » cupent moins de ce que les choses sont elles- » mêmes que de ce qu'elles sont pour nous. Gon- » venons que notre spience est imparfaite, notre >• langage imparfait comme elle ; mais déclarons » que celle-là est quelquefois vraie, et celui-ci » quelquefois fidèle (1). »
Campanella distingue deux sortes de démonstration : l'une inductive ou sensitive, l'autre qu'il appelle intelleciive ; l'une qui appartient plus spécialement à l'invention, l'autre à l'enseignement. « Car la science, dit-il, a son origine dans les sens, » et sa consommation dans l'entendement. La se- » conde espèce de démonstration est l'instrument » de la raison, de ce principe intellectuel, simple, » immatériel, qui se combine dans l'homme avec » l'âme sensible. Ces deux principes recueillent » également l'expérience par le moyen de nos or- » ganes. L'entendement, associé à la faculté sen- » sitive, lit au dedans de nous et en déduit les » propositions universelles (2). »
(1) Metaphijs., c. IX, art. 1 à 12.
(2) Metaphijs., 1. II, c. X.
1x211 HIST. COMP. DES SYST. DE PHIL.
« La sagesse, suivant Campanella, appartient » essentiellement à l'homme ; elle est pour lui un » don de l'auteur de la nature, comme la puis- » sauce d'être, comme l'amour de l'existence. La » science est acquise accidentellement par la sa- » gesse qui aperçoit les êtres objectifs placés au !» dehors. L'être sensible est le premier qui nous » soit offert ; il est connu d'une manière confuse; » cette notion devient graduellement distincte » jusqu'à ce qu'elle puisse être définie. La sagesse )' humaine n'est point créatrice ; elle n'est point » interne aux choses; elle ne peut les connaître à » priori; mais comme ces choses agissent sur elle, « elle en conclut qu'elles sont, parce qu'elle sent » extérieurement l'action qu'elles exercent sur » elle-même. Le mot être est donc le signe de la » notion première; il indique l'essence, parce » qu'il indique l'existence. Mais l'existence con- )' siste à être dans autrui et hors de la cause. Ce « qui est en soi est véritablement ; il est ce qu'il » y a de plus simple, un, et par conséquent pre- » niier, infini. Son essence ne se distingue point de » son existence ; il n'est pas dans un autre. Le fini, » au contraire, est multiple, composé d'identité » et de diversité. Notre connaissance commence » à l'existence des choses qui sont hors du prin- » cipe et qui, par conséquent, en dépendent, puisi- que tout ce qui n'a pas son principe en lui- » même a sa source hors de lui. Or, ce qui est » produit porte l'image , la ressemblance du
PHILOSOPHIE MODEREE. CHAP. IX. h25
» principe dont il dérive, et la reçoit comme son » essence propre (1). «
C'est de là que part Campanella pour pénétrer dans la mystérieuse essence des êtres. Son système de métaphysique est simple dans ses éléments, immense dans ses développements. Trois primautés constituent l'essence de l'être : la première est la puissance; la deuxième, la connaissance ; la troisième, la volonté ou l'amour. Elles résident dans la Divinité comme dans la cause, dans les autres êtres comme dans les effets; et ici on aperçoit d'un coup d'œil comment Campanella est conduit à prêter la vie, l'intelligence et le sentiment à la nature entière, à tous les êtres qu'elle renferme dans son sein. Non-seulement la matière, mais l'espace même, sont par lui dotés de ces trois caractères constitutifs (2).
h L'objet de la puissance est Veire, celui de la » connaissance est la vérité, celui de la volonté ou » de l'amour est le bon. A l'être est opposé le ?wn- » être, dont les trois caractères sont l'impuissance, » l'ignorance et la haine ; les degrés du non- » être sont la diversité, la contrariété , la diffé- »> rence, l'individualité. Les êtres produits, par )' cela même qu'ils sont produits et limités, sont >. un composé d'eïreet de non-être, ou de réalité et » de privation. »
(1) Metaphys., 1. 11, c. I, art. 1.
(2) md., 1. 11, pars H, c. VH.
/l26 HIST. COMP. DES SYST. DE PHIL.
'. Tous les êtres étant doués de puissance, de » connaissance et d'amour, agissent les uns sur » les autres. » Cette hypothèse, qui explique comment les objets externes agissent sur notre âme, explique aussi, suivant Campanella, comment notre âme agit sur eux. « L'action qu'exerce la » cause première descend sur notre monde sub- » lunaire par le ministère des esprits angéliques » et par l'intermédiaire des astres. L'unité n'est » qu'en Dieu seul, car elle confère la perfection; » elle est le tout dans l'infini. Chacune des trois » grandes primalités a son influence qui lui est » propre. La nécessité est l'action de la puissance; » son mélange avec le non-être donne la contin- » gence. Le destin est le produit de la connaissance, » l'harmonie celui de l'amour. L'ensemble des * êtres naturels n'est donc pas dans l'unité; il en » découle et s'y rattache. »
Dans ce grand cadre de la métaphysique de Campanella que nous venons d'esquisser, entre, comme nous l'avons annoncé, la logique, quoique Campanella s'attache à prouver qu'elle n'est point une science. Les catégories semblent la lier à la métaphysique proprement dite. Campanella refuse au syllogisme la puissance de servir « à l'in- » vestigation des vérités les plus certaines, parce » que les choses les plus connues sont celles qui se » manifestent aux sens, et que nous ne connais- » sons même que les choses réellement senties. » Il distingue trois sortes de propositions univer-
PHILOSOPHIE MODERNE. CHAP. IX. Ull
selles : celles qui naissent des signes de la chose, du temps ou du lieu, c'est-à-dire qui se rapportent à l'essence , à l'accident ou à l'existence (1) ; il admet les deux modes de démonstrations , l'une synthétique ou de la cause à l'effet , l'autre analytique ou de l'effet à la causi". Il suppose que l'une et l'autre ont à la fois leur fondement commun dans la démonstration sensible. Il accorde cependant à la démonstration synthétique des principes immédiais , qui sont les premiers et les plus notoires (2). Il n'en reproduit pas moins, mais en cherchant à les rectifier, les principales règles du syllogisme instituées par Aristote. On voit qu'il soupçonne, sans pouvoir en obtenir une vue claire et précise, comment les propositions générales peuvent servir à la transformation des vérités expérimentales. On le voit mieux encore dans un livre assez curieux sur ridéation et la distinction des sciences. Là, il énumère sept modes de connaissance : les sens , qui s'éclairent par la présence des objets; la mémoire, qui s'appuie sur les lieux logiques et les catégories ; la réminiscence, sur les similitudes et les dissemblances; la foi, qui consiste à sentir par les sens ou l'entendement d' autrui, c'est-à-dire du témoift digne de confiance ; la connaissance discursive, qui est réglée par
{i) Metaphys., 1. IV, c. 1, art. 3, G. (2) Ilml., 1. 111, c. V, an. 1.
h'2S HIST. COMP. DES SYST. DE PHIL.
les formes du syllogisme; l'entendement, qui lit inlérienremeni et rassemble ce qui a été apporté du dehors par les notions particulières et préliminaires, genre de connaissance dans lequel la métaphysique est tout entière renfermée. La septième, enfin, est l'imagination qui compose certains types de sa création, et les applique par des déductions régulières ; c'est à cette imagination, non sensible, dit Campanella, mais intellectuelle, qu'il appartient d'idéaliser les sciences et de présider aux arts (1). Cette dernière vue le conduit à combattre la distinction établie par les scolastiques entre l'être réel et l'être de raison. « L'être »de raison, dit-il, a toujours une sorte de réalité, » un fondement réel ; car la raison n'a rien à faire «avec le néant. » Trois procédés sont employés par elle dans cette opération : le premier consiste à concevoir un objet réel d'après un objet réel également; le second, à concevoir, d'après le même point de départ, un objet sans réalité; le troisième , à tirer une application pratique des images que nous nous sommes formées. L'emploi de ces êtres de raison constitue les sciences instrumentales ou organiques. Les mathématiques sont la science organique de la puissance ; la logique, celle de la connaissance; les sciences légales , celle de la volonté ; la mécanique ( qu'il appelle aussi la magie) , celle de l'action opéra-
Ci) Metaphys., pars II, L V, c. H, iirt. 3.
tive(l). « Touteconnaissance, sensitive, iiiiagina- »tive, intellective, mémorative, consiste on ce que • le sujet connaissant est identilié à l'objet con- «nu (2). r>
Les considérations présentées par Campanella sur la connaissance Imaginative et les êtres de raison nous préparent à comprendre comment il adopte en partie la théorie des idées de Platon. « Les idées sont les exemplaires à l'aide desquels » connaissent, et d'après le type desquels agissent » les causes actives, dans les œuvres qu'elles se i> proposent. Les inventeurs les puis'^nt en eux- » mêmes; les imitateurs les reçoivent d'autrui. » Elles sont , dans la Divinité , son essence elle- » même qui se prête, suivant divers modes, à la » participation (3). « Ici, Campanella expose et discute les objections d'Aristote contre cette célèbre théorie. Voici ce qu'il conclut de cette discussion : « Il est vrai que nous ne connaissons «rien de particulier, ni d'universel, que par le » moyen de l'idée; et comme nous nous identifions » à l'objet compris, il faut que la première cause » tienne des idées la plus grande fécondité, que son «essence soit dans les idées. L'homme ne peut se » former d'idées ; il les reçoit. Dieu se forme des » idées, parce qu'il se comprend , ou plutôt il est
(1) Melaphijs., pars II, 1. V, c. II , art. 4 et 5.
(2) Ibid., c. VIII, art. 2.
(3) Il>id., 1. XIII, cl, art. 1.
«les idées elles-mêmes. Aristote s'est donc égaré «quand il a placé en nous, et non en Dieu, les «idées objectives, et quand il a refusé auxouvra- »ges de la nature le caractère de l'art. L'idée de «Dieu étant la cause des choses, la nôtre n'étant «que leur effet, Platon a été fondé à établir qu'il «y a des idées, eL qu'elles sont la cause de la gé- » nération et de la science. Sans les idées, Dieu » n'eût pu créer les choses suivant des règles et « des formes certaines, et ces choses ne pourraient «s'imprimer dans notre entendement par leurs « similitudes. Mais Platon erre à son tour quand » il prétend que les idées comprennent seulement «les espèces, et non les individus et les acci- » dents (1). »
« Les choses sont vraies en tant qu'elles sont If adéquates à l'entendement divin duquel elles « tiennent l'être. Tout est vrai dans la nature ; «la vérité n'est que l'entité. Il y a une vérité du » signe , et une vérité du signifié. La première » est relative à l'être de raison ; la seconde à » l'être réel (2).» Ici, on reconnaît de nouveau que Campanella avait aperçu la distinction essentielle de la vérité de fait et de la vérité logique, distinction qu'il a négligé de développer, comme tant d'autres germes utiles semés au hasard dans ses écrits.
(1) Metaphus., pars II, 1. XllI, c. 1, art, i.
(2) //;/•(/., 1. VI, c. XV, art. 1 , 2.
Campanella va quelquefois jusqu'à emprunter aux mystiques les maximes qui prêtent la plus haute puissance à la contemplation. « L'âme, dit- »il, conçoit les idées universelles et éternelles, » non pas seulement dans les objets particuliers, «mais dans leur source même, c'est-à-dire dans »la notion de la Divinité (1). »
Qu'on ne s'étonne plus maintenant de voir Campanella embrasser en partie les théories des néoplatoniciens,, adopter leur distinction fondamentale par laquelle ils assimilent l'intelligence à la lumière, ranger sérieusement l'astrologie, la divination, la magie, au rang des connaissances positives, consacrer une branche de sa métaphysique rationnelle aux attributs et aux facultés des substances angéliques.
Les mêmes vues , les mêmes amalgames, les mêmes contrastes se retrouvent dans ses questions physiologiques ^ dans sa dialectique, dans son traité de sensu rerum. Ajoutons seulement, dans l'intérêt de sa gloire , qu'il entreprit une apologie de Galilée.
Imitant Aristote, alors même qu'il le combat sans cesse, qu'il aspire à le rectifier, à le surpasser, il a voulu, comme lui, donner des lois à la grammaire, à la rhétorique, à la poétique, à la politique, à la science économique. Aussi, àl'exem-
(1; Melaphys., pars HT, 1. XiV , c. IV, art. 2.
f-[?i2 H [ST. COMP. DES SYST. DE THIL.
pie des anciens , ses regards se portent-ils souvent sur la coordination des sciences et les rapports qu'elles ont entre elles. Le système qu'il a adopté pour leur classification encyclopédique n'est pas indigne d'attention. L'idée que nous allons en donner complétera et résumera tout ensemble l'esquisse de ses vastes travaux.
« Le mensonge et l'erreur sont le partage de » l'homme. Dieu seul est vrai, et celui qui aspire à » la vérité doit se diriger vers le premier, le seul » maître, vers Dieu. Or, Dieu instruit l'homme » par deux genres de leçons : il déroule à nos yeux, » comme une sorte de livre, le tableau des êtres )) (jui sont son ouvrage; il se manifeste par la ré- » véiation religieuse. Les premières s'étendent, se «généralisent, s'appliquent par l'induction; les » secondes nous découvrent des vérités physiques » ou surnaturelles auxquelles nos sens ne pou- » valent atteindre, si ce n'est, d'une manière im- » parfaite, à l'aide des causes , des signes ou des » effets : elles se transmettent soit aux sens exté- » rieurs, soit au sens intérieur, soit à l'intelligence » [me7îs) que nous avons reçue de Dieu (1). »
« Le fondement de toute science est l'histoire, » puisque toute science commence. Or, il y a deux «genres d'histoire, l'une divine, l'autre humaine; » et la seconde, à son tour, se partage en deux
(1) Meiapliiift. ,pron'i)iiii»i.—'])(' GeniiVmno non ret'mcndo ^ p. 45.
PHILOSOPHIE MODERNE. CHAP. IX. ZiSS
«brandies, l'une naturelle, l'autre morale. De là «deux sciences principales: la théologie et la mi » crologie. » On voit que Campanella avait conçu l'idée démettre un terme aux controverses nées de la confusion de ces deux ordres de connaissances, en les séparant par des limites fixes et précises. Aussi, combat-il l'opinion accréditée dans son temps, que « ce qui est vrai en philo- » Sophie peut être faux en théologie. »
« La première branche de la micrologie' , dit-il , j> c'est-à-dire la physiologie, comprend la méde- » cine,la géométrie, la cosmographie, lastronomie »et l'astrologie; les mathématiques lui servent » d'instrument. La seconde branche, ou la morale, «comprend l'éthique, la politique, l'économique, « et la logique comme instrument. » Ajouteronsnous que Campanella admet la magie comme une classe particulière, et la sous-divise en naturelle, diabolique etangélique (1)?
Dans le chapitre trop incomplet qui termine sa grammaire, Campanella ébauche rapidement quelques principes sur la création d'une langue philosophique.
Campanella était contemporain de Bacon; il était même né sept ans plus tard et lui survécut treize années ; mais il ne connut point les ouvra-
(1) Melapliys., 1. V, c. 11, ;:il. 2.
434 niST. COMP. DES SYST. DE PHIL.
ges de l'illustre chancelier d'Angleterre, et il lui est antérieur dans l'ordre des conceptions philosophiques. Il eut le mérite de sentir souvent ce qui restait à faire, mais le tort de tenter une entreprise au-dessus de ses forces. 11 a laissé beaucoup de vériiés fécondes, sans tirer parti de leur fécondité. Sa raison et son imagination étaient dans une sorte de lutte violente et continuelle ; la première posait des règles, des limites ; la seconde violait les unes et franchissait les autres.
L'école d'Italie, qui la première avait ressuscité les doctrines de l'antiquité, fut donc la première aussi qui donna le signal du retour à une philosophie indépendante. Ce n'étaient encore que des essais, il est vrai ; ces essais furent peu nombreux ; ils furent surtout peu heureux, parce qu'ils furent mal dirigés. Il est cependant digne de remarque qu'ils renfermaient les germes épars et informes de plusieurs systèmes qui se développèrent plus tard; il convient de remarquer aussi que, dans ces premières tentatives pour F affranchissement de la science, les novateurs dépassèrent souvent les limites. Ils ne parurent pas même songer qu'il y eût, en eflet, des limites.
Cette faute ne fut point celle d'un Allemand dont le nom mérite d'être tiré de l'oubli et d'être rangé parmi ceux des premiers penseurs qui tentèrent de rétablir la philosophie sur de nouvelles bases. Nicolas Taurellus, né en 1547, avait d'abord étudié la théologie à Tubingue ; mais
il se livra ensuite à l'étude de la médecine qu'il exerça à Bàle. Son âme connut le noble sentiment qui seul pouvait rendre à la philosophie une juste indépendance : en lui respirait cet amour de la vérité, qui doit être le premier trait du caractère du sage. Cette bonne foi sincère lui fit comprendre quels étaient alors les premiers besoins, les besoins essentiels de la science. Il secoua avec hardiesse le joug qu'Aristote imposait alors à tous les esprits. Il releva la dignité de la philosopliie en rappelant à ceux qui la cultivent que leur devoir est de penser d'après eux-mêmes, qu'ils doivent chercher la science, non dans les livres, mais en eux-mêmes (1). A ces déclarations, qui parurent alors si téméraires, il joignit en même temps une réserve et une prudence inconnues à ceux-là mêmes qui blâmaient sa hardiesse. Il se demanda quels étaient les forces de l'esprit humain , les droits de la raison et l'étendue du domaine assigné à son empire (2). Depuis qu'Aristote était mieux connu, et que, tout en le révérant comme le suprême régulateur de la science humaine , on avait été forcé de s'avouer qu'il n'était pas en accord sur tous les points avec les dogmes de la foi chrétienne, on avait contracté l'usage d'admettre, dans les exercices
(1) Pliilusdphiœ {riuinjiIiUH , p. i , -, 'î.
(2) De œlernitalc rcruin , [H'âtMlio, j). 'J ol M.
académiques des écoles, que ce qui était philosophiquement vrai pouvait se trouver théologiquement faux, et réciproquement : maxime fort commode , en effet , pour ceux qui disputaient. Taurellus avait trop de droiture pour souscrire à une distinction semblable. Il s'étonna que des théologiens pussent autant se complaire dans des systèmes philosophiques contraires à leur croyance religieuse. A ses yeux , il ne pouvait y avoir qu'une seule vérité. En se répandant, en se déployant dans des régions différentes, elle doit rester fidèle à elle-même. Taurellus partit de ce principe, que la théologie et la philosophie ne peuvent se contredire , et il se proposa de fixer les limites du domaine propre à l'une et à l'autre. Il n'hésita point à proclamer que les vérités théologiques, don de la révélation, doivent d'abord être mises hors de doute et planer au-dessus de toute science humaine. Mais la philosophie peut-elle se constituer légitimement? Quelle est sa source? Si l'autorité préside nécessairement aux matières religieuses, elle n'est qu'un obstacle à la marche de la raison dans les matières philosophiques. « La philosophie est la » connaissance des choses divines et humaines, ac- » quise par la puissance de concevoir innée en nous- » mêmes , et par un enchaînement certain de dé- »ductions. Concevoir le vrai, tendre au bon, sont » les effets propres de l'âme ; choisir le mal et » tomber dans l'erreur ne sont pour elle que des
«accidents (i). » Taurellus reproche à Aristote de ne pas avoir assez reconnu la part que l'âme prend, par sa propre activité, à l'acquisition de ses connaissances. Lui-même a jeté sur ce sujet si important quelques regards qui ne manquent point de sagacité; cependant il n'aperçut point ou il négligea d'indiquer jusqu'où cette coopéralion de l'activité propre de l'âme s'étend dans l'ordre de ses perceptions. « L'âme humaine, dit- » il , ne saurait jamais être comparée à la toile »d'un peintre, à la table rase d' Aristote, puis- » qu'elle est incorporelle ; elle ne ressemble point »à une cire molle qui reçoit passivement l'em- » preinte des objets. Ce que l'àme peut atteindre » par la pensée devient sa propriété véritable. La «pensée n'est point, comme la sensation, un état » passif; elle est le produit de l'âme, et non une «modification qui l'affecte, comme la douleur » qu'elle éprouve. » Taurellus combat , mais par de faibles raisonnements, le grand et célèbre principe d' Aristote, qu'il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait été dans la sensation] ou plutôt l'opinion qu'il oppose à Aristote diffère peu, au fond, de celle de ce philosophe. ^ L'âme, dit-il, est » elle-même l'origine de toute science, mais en ce » sens qu'en elle est une puissance , une faculté » de comprendre tout ce que Dieu a soumis à sa
(I) Philoxoithicr Iriuwphii'i , p. 1,2, 42.
» connaissance. Les principes et les raisonne-
» ments sont la voie et la méthode par lesquelles
» elle exprime ce qu'elle fait. La science , en ce
» qui constitue sa forme et sa matière, n'est point
» une réminiscence ; elle n'appartenait point à
«l'âme avant sa réunion avec le corps; mais la
» science simple, en ce qui concerne sa fin la plus
«absolue, était cachée, ensevelie en nous-mêmes,
» et ne fait que se découvrir au grand jour. Ce-
» pendant c'est à l'aide des images et des induc-
» lions que la science se produit dans l'âme ; car
» c'est avec le secours des unes et des autres
» qu'elle considère les choses extérieures ; elle les
«emploie comme des signes qui lui découvrent
« la substance de ces choses. La vue et les autres
» sens nous proposent les individus , qui sont les
" premiers objets de nos connaissances et dont la
«présence excite notre activité individuelle (1).
« L'âme intelligente conçoit de la même manière
» que l'âme sensible voit les objets (2). »
En se proposant de séparer d'une manière précise les deux domaines de la philosophie et de la théologie, Taurellus considère la première comme une préparation à la seconde ; il considère aussi celle-là comme devant servir d'instrument à celleci. Mais, après avoir conçu un dessein aussi louable , il est bien loin de remplir l'espérance qu'il
(1) Plnloaophiœ trinmphus , p. 6d , 69. (2 llnd., |). 21 G.
avait fait naître, o La théologie, dit-il, repose » sur la foi, la philosophie sur la science; la pre- «mière invoque l'autorité ; la seconde, les prin- » cipes. La première est une révélation de la vo- » lonté divine ; la seconde est la connaissance de » la puissance et des autres attributs de la divi- » nité. La science n'embrasse que les choses né- «cessaires, éternelles; ce qui dépend d'une vo- ') lonté libre ne peut être que révélé, v Bientôt ces limites, que le médecin bàlois s'était flatté d'établir, disparaissent; les deux domaines se confondent ; le prétendu triomphe de la philosophie, annoncé avec tant d'éclat, n'est plus qu'une véritable défaite suivie d'une nouvelle captivité. Taurellus le déclare lui-même et s'en applaudit. C'est dans les points de vue de la théologie qu'il se place pour combattre les principes d'Aristote sur la physique générale ; c'est pour appuyer les vérités de la foi qu'il construit sa métaphysique; il veut démontrer par le simple raisonnement les mystères eux-mêmes. Il composa un ouvrage tout exprès pour ramener la métaphysique d'Aristote au type de la doctrine chrétienne (1). « La philo- » Sophie, dit-il, trouvant l'homme corrompu, » atteint de la dégradation qui est la suite de la » chute du premier homme , ne peut que recon- » naître et proclamer le besoin d'une révélation
(1) Synopsis Afistolelis iiu'iaijhysic(S,elc.,lUno\iiC , 1396, id-S".
htii) nrsT. coMP. des syst. de i'H[l.
» immédiate qui répande sur la terre la lumière «divine (1). v Tant de zèle pour les intérêts religieux ne put cependant mettre Taurellus à l'abri des accusations d'hérésie, de socinianisme , et même d'athéisme. L'indépendance d'opinions qu'il professa , l'ardeur et la cpnstance qu'il porta dans la critique des doctrines aristotéliques, excitèrent contre lui un cri général; ses amis eux-mêmes le taxèrent d'imprudence; il fut persécuté.
Plus on examine les diverses entreprises successivement tentées dans le xvi' siècle, pour rendre à la philosophie quelque indépendance, moins on s'en trouve satisfait. Ces entreprises ressemblent à une sorte de soulèvement contre la philosophie d'Aristote, plutôt qu'elles ne constituent une véritable réforme. Il était naturel que les esprits doués de quelque énergie, qui avaient le sentiment de la dignité de la raison humaine, s'indignassent en effet de voir la science ainsi asservie à l'autorité d'un seul homme, et qu'ils aspirassent à l'honneur d'affranchir la philosophie. Mais ce n'est point par un examen impartial, par une critique judicieuse et méthodique des doctrines ou des méthodes du Stagyrite, qu'ils essaient d'opérer cette délivrance. Les raisonnements qu'on lui oppose ne sont point empruntés à une saine
(I) PhUoaophlœtrUimjihits, p. 212, 290.
PHILOSOPHIE MODERNE, CHAP. IX. t\U\
logique. On veut le décrier, le proscrire, plus qu'on ne se montre habile à le juger. Aussi, les nouveaux systèmes qu'on prétend introduire sont-ils bien inférieurs en solidité, comme en utilité, à cette vieille doctrine aristotélique, si sage, si grande et si bien ordonnée, même au milieu de ses imperfections et de ses lacunes. Gn n'aperçoit dans ces tentatives aucun but déterminé; on n'y puise rien d'utile pour la direction de l'esprit ou pour l'amélioration des mœurs. Ces premiers réformateurs ressemblent à des esclaves qui ont subitement rompu leurs chaînes, qui courent çà et là au hasard , empressés à jouir de leur liberté , sans savoir encore en faire usage. Il ne subsiste rien aujourd'hui de tant de travaux qui répandirent quelque éclat avant Descartes et Leibniz, si ce n'est des germes qui se sont développés plus tard dans l'un ou l'autre de ces deux derniers philosophes, et si ce n'est aussi les instructions que l'histoire de l'esprit humain peut recueillir de ces exemples.
La première et la plus précieuse de ces instructions est celle qui nous montre , dans l'impuissance même de ces premiers efforts, l'une des conséquences inévitables qu'entraîne un asservissement trop aveugle et trop prolongé à l'autorité, dans ce qui appartient au domaine de la raison. Le véritable génie inventif ne se fait point jour au milieu d'un tel genre d'habitudes; il ne se produit point par des efforts isolés, par des secousses subites et tumultueuses ; il demande un certain
tltt2 niST. COMP. DES SYST. DE PHTL.
concours, une certaine préparation, une certaine suite clans les essais ; il veut être secondé par une disposition générale des esprits 5 il a besoin de trouver la raison humaine déjà en possession de son indépendance, accoutumée à en jouir comme d'un droit naturel, avec paix, sécurité, régularité. On peut comparer les effets de cet asservissement philosophique à ceux de la servitude politique qui, trop souvent, rend ceux sur lesquels elle pèse incapables de recueillir, du moins dans les premiers tanips, les bienfaits de la liberté.
Combien d'autres enseignements salutaires n'aurons-nous pas à puiser dans ces écarts des premiers réformateurs ! Ils veulent réformer la science, et ne s'occupent point d'examiner quelles ont pu être les causes réelles des erreurs de ceux qui les ont précédés. Ils veulent apporter le remède, et ne se sont point appliqués à déterminer la nature du mal. Ils veulent créer de nouveau la science, et ils ne se sont demandé ni quelles sont les bases sur lesquelles elle peut reposer^ ni quel est le but vers lequel elle doit se diriger, ni quelles sont les limites qui lui sont marquées, ni quelles sont les sanctions qu'elle doit invoquer. Ils veulent renouveler le système de nos connaissances, et ils s'ignorent eux-mêmes ; ils n'ont point interrogé leur propre entendement, étudié la nature, la marche de ses opérations. Ils veulent être créateurs, et ils ont négligé de s'armer des instruments convenables , et ils n'ont pas aperçu qu'il
PHILOSOPHIE MODEBNE. CHAP. IX. hh?>
fallait, avant tout, étudier et perfectionner l'art des méthodes.
Des tentatives aussi mal conçues, aussi désordonnées, ne pouvaient que fortifier encore le despotisme qu'elles prétendaient combattre ; elles discréditaient toute innovation; le crédit de Faristotélisme , loin d'être ébranlé , s'accroissait par ces comparaisons. Ce n'était pas, d'ailleurs, par de simples théories spéculatives , eussent-elles même été plus séduisantes et plus spécieuses, que l'enseignement établi pouvait être ébranlé. Il fallait des armes d'une autre trempe, il fallait des témoignages irrécusables, propres à frapper tous les esprits par leur évidence (B).
NOTE A
GingTiené suppose {Hist. litt. cVltalie, tom. vu, page 530) que ce que Brucker a trouvé de plus étonnant dans Jordan Bruno , c'est que celui-ci ait clairement enseigné le système de Copernic et les conséquences de ce système. Puis il ajoute : « Mais cela n'aurait droit de surprendre qu'en supposant que «Copernic, mort cinquante-sept ans avant Bruno, n'avait » point publié de son vivant ses découvertes, etc. » Cette observation n'est pas exacte; c'est Morhoff, et non Brucker, qui a commis l'erreur relevée par Ginguené; Brucker, au contraire, rectifie l'erreur de Morhoff, et dit expressément que « Bruno » a puisé beaucoup dans la doctrine de Copernic ( Hist crit. jdAîV., tome v, page 32 ; v. aussi les notes au bas de la page).
hhU niST. COMP. DES SYST. DE PHIL.
Bruno, en effet, parle souvent avec éloge des travaux du savant géomètre prussien, notamment dans son traité De maxiw.o, 1. III, c. IX, p. 327, 329. Copernic mourut en 1543, Bruno en IGOO.
NOTE B
Quelques historiens de la philosophie ont compté l'infortuné Vanini au nombre des auteurs qui ont tenté d'opérer une révolution dans la marche de cette science. Nous ne saurions imiter leur exemple ; Vanini est loin d'avoir, à nos yeux, ce caractère; on ne saurait reconnaître même en lui un droit réel au titre de philosophe. Car il ne suffit pas, pour mériter un tel titre, de discourir ou d'écrire sur la philosophie. Rien de plus airoce, sans doute, que l'arrêt porté contre ce malheureux, rien de plus odieux que le langage passionné avec lequel certains auteurs, tels que le P. Garasse, Durand et autres, ont encore poursuivi sa mémoire. Mais la juste indignation que les âmes honnêtes doivent ressentir en présence de telles iniquités ne doit point influer sur l'idée qu'on peut concevoir du mérite des travaux exécutés par celui qui en a été la victime. Ceux des écrits de Vanini qui nous sont connus annoncent un homme qui avait beaucoup lu, qui avait exercé son esprit sur toutes sortes de sujets, qui affectait la singularité; mais ils ne signalent point un penseur , ils annoncent plutôt le désordre des idées que leur originalité. L'un porte pour titre : Amphitheatrum optimœ Providentiœ, divino magicum, christiano physicum , necnon astrologico catholicum , adversus veteres pJtilosopJios ^ atheos, eplcureos, peripateticos et stoicos; Lugd. , 1615, in-8°. Le second: De admirandîs naturœ re- (jinœ deœque mortaiium arcanis , libri iv; Lutet., 161 G, in-8". Tous deux avaient été examinés par des docteurs, imprimés avec approbation et privilège; tous deux étaient dirigés, en apparence du moins, cor.tre l'athéisme; mais dans
l'un et l'autre on peut soupçonner l'intention caciiée d'affaiblir plutôt que de faire valoir les fondements sur lesquels reposent les idées religieuses. On suppose que l'opinion secrète de Vanini confondait la Divinité avec la nature, le Créateur avec ses ouvrages. Cependant quelques savants, tels que Morhoff, Barlccus, Dieckmann, ont porté de lui un jugement plus favorable, et le procès fait à ses ouvrages ne peut certainement être considéré encore aujourd'hui comme définitivement jugé au tribunal d'une raison impartiale. On cite aussi de lui quelques autres ouvrages, tels qu'un Traité de la périfable sagesse, un autre De conteninendà gloriâ, dans lesquels il faisait, dit-on, l'apologie de la religion, mais qui ne paraissent pas avoir survécu.