M DCCC LXI
Uyaun peuplas de trente anSflorsquelaFr
fa jt encore les stigmates tout vi fs de ses défaites
vait à Paris un auditoire nombreax poarappl
(béoriephiioBophiqaefort étrange. Cette théc
prenait ouvertement d'établir, non-seulement
victoire est nécessaire et utile, par [conséqi
lime, mais qu'elle est toujours juste dans I
plus étroit du mot. Jamais apologie du suce
été étalée avec une semblable intrépidité ;
n'avait entendu déclarer d'un front pareil q
ce monde est parfaitement juste. Cette tb^
d'ailleurs débitée sur un ton d'empire qui poi
doute opérer par lui-même la conviction et
des preuves ; mais l'illustre professeur , don
veaux oracles étonnaient alors la vieiUe {
daignait descendre à la démonstration, et il
sans sourciller qu'il n'y a que deux vertus,
contiennent toutes les autres, à savoir : la pi
le courage. Or, toute victoire supposant i
degré ces deux vertus, elle est, je ne dis pa
00 même digne d'admiration, je dis évidemment digne de respect.lie suocèô est le signe de la verto, comme il est le brevet authentique du génie.
Voilà ce que^ dans un cours d'introduction à Tbis* toire de la philosophie, la jeunesse française écoutait sans frémir. Il est douteux que cette théorie recueillit aujourd'hui d'aussi unanimes applaudissements (1). Peut-être serait-il téméraire de soutenir qu'en si peu d'années le sens moral soit devenu plus délicat ; ne nous flattons pas trop de valoir mieux aujourd'hui que nous ne valions alors. Seulement, comme il n'est pas parmi nous un seul homme qui, dans le cours desévénements très-diversqui ont rempli cestrente années, n'ait été vaincu à son tour en ce qu'il croyait le bon parti, les théoriciens nous trouveraient peu disposés à croire sans réserve à la moralité de la victoire.
Jenesais quelleavide curiosité saisit à certains jours les intelligences et les ouvre aux paradoxes les plus violents. Cette curiosité une fois rassasiée, lescircons-
(I) Cependant U« V. Cousin Tient de publier une quatrième édillen de fon Introduction à Vhiitoire de la philoiophie. Nous ignorons 8*il a «ppllqoé i ce lirre et particutléremenl i ia nenTième leçon la méthode d'allérations furtlrei , qu*il f*est mis h pratiquer dans les éditions Doarellef de ses aneiens ouvrages, depuis que la connaissance des affaires, rége,l«retraitej les séréres admonitions du clergé Tout rendu sage, et qo*ll f*est décidé i Jeter un froc quasi ecclésiastique par-dessus son ■tDteatt de philosophe. Les changements apportés clandestinement à éti idées dont rinfluence est maintenant épuisée, sont au moins aussi lostractib qiie ces idées mêmes.
INTRODUCTION. m
tanoes d'où elle était née disparues, les paradoxes vieillissent en un seul jour, et restent à la charge de ceux qui, séduits par Tappàt d*un succès certain, les ont formulés dans les termes les plus forts. C'est ce qui est arrivé à la doctrine historique que nous avons rappelée, elle n'est plus aujourd'hui qu'un souvenir humiliant pojar son auteur. Mais celte doctrine n'était que l'appendice d'un ensemble d'idées sur la philosophie et sur son histoire, émises à la même époque et par le même professeur. Or, pour être aussi hasardées que la théorie de la victoire, ces idées n'en ont pas moins duré beaucoup plus longtemps, et se trouvent encore répandues dans la plupart des écrits qui roulent sur ces matières. De telles idées n'étaient pas de celles que les événements peuvent rectifier.
On vante le mouvement imprimé vers la fin de la Restauration à l'histoire de la philosophie. En effet, beaucoup de vieux livres, peu lus depuis longtemps, et que dans le siècle passé Voltaire seul avait peut-être feuilletés dans sa retraite à l'Abbaye deSénones, ont été alors tirés de la poussière. De ces recherches sont sortis beaucoupde travaux distingués, un ou deux livres éminents, que nous n'avons pas liesoin de signaler. Mais l'honneur de ces travaux, loin d'appartenir à l'école qu'on prétend les avoir inspirés^ revient tout entier aux esprits qui ont eu assez d'élasticité pour se re-
,v INTRODUCTION.
dresser malgré la pression exercée sur eux par celte école, et qui ont retrouvé la liberté de les accomplir.
Cette école était plus faite pour fausser les jugements et pour égarer les esprits que pour les guider dans leurs recherches. H est vrai que, prétendant s'approprier le trésor de toutes les vérités disséminées et perdues dans les divers systèmes philosophiques , il fallait bien qu'elle se donnât Tair de les étudier. Mais sur les vérités qu'elle se proposait d'y trouver, sur les erreurs dont elle se réservait de faire justice, elle avait un parti parfaitement arrêté d'avance; elle cherchait partout, à grands frais et avec les plus louables apparences de désintéressement, ce dont elle était en possession. Aussi ces recherches historiques, où se sont usées les forces et l'originalité de tant d'esprits, ont-elles été conduites de dessein prémédité dans des vues qui les ont stérilisées. A cette heure où nous sommes excédés, saturés dece genre de travaux, cen'est pas trop, je crois, d'affirmer que la plus grande partie de ces histoires sont à refaire, et cela peut se dire surtout de la philosophie moderne. Si par histoire on entend une exposition vraie, sans mutilation et sans altération, des systèmes modernes, a\ec les traits délicats, souvent subtils qui les différencient, cette histoire n'existe pas chez nous. Nos historiens ont toujours voulu modestement mêler la critique à Texposition ; ni la gran-
INTRODUCTION. v
dear du génie, ni la difficoité des systèmes, rien n*a pu mettre les philosophies à couvert de la souveraineté de leurs décisions. Mais il est bien assez malaisé déjà d^exposer, d'une façon sincère et complète, dea idées exprimées dans pn langage individuel, éparses en cent endroits, jetées en courant dans des écrits différents de forme et de sujet ; c'est une tâche assez lourde de mettre dans une pleine lumière l'ensemble et la liaison de ces idées, et d'en reproduire la pbysionomie avec exactitude, sans y ajouter la tâche plas périlleuse encore de peser exactement ce qu'elles contiennent de vérité. Où est la balance vérifiée et légale ? Le lecteur, dont vous vous flattez de diminuer la peine, perd plus qu'il ne gagne à votre soin obligeant ; car il est obligé d'accepter sur parole l'exactitude des poids et des balances, on bien il est tenu d'examiner à la fois et lo système qu'on lui expose et le système de l'bistorien. Nous ne parlons pas de la juste défiance que laissent nécessairement dans l'espnt du lecteur des expositions qui peuvent n'être faites que pour motiver le jugement porté sur le système. La loyauté présumée de rhistorien n'est pas même une caution suflSsante. Qu'il se croie obligé de juger, c'est assez pour qu'en dépit de sa sincérité, à son insu, il coupe, il taille, il rapetisse les doctrines qui refuseraient de s'ajuster aux idées acceptées par lui comme mesure de to^le vérité.
Ceux qai se sont occupés en France de Thistoire de la philosophie ont-ils regardé le rôle de simple interprète des doctrines d'autrui comme indigne d'eux ? Ou bien ont-ils craint que le silence sur les funestes erreurs <, que contient plus d'un système^ ne les fît accuser de complicité cachée, et qu'on ne les rendit responsables de tout ce qu'ils s'abstiendraient de condamner? Cette seconde hypothèse est vraisemblable en plus d'un cas ; toujours est-il que nous manquons encore d'une histoire vraie de la philosophie moderne* Celle dont on publie la traduction, sans être de tous points défi* nitive, nous préparera peut-être à combler cette lacune •
On remarquera, et plus d'un lecteur s'en étonnera peulrêtre, que l'ouvrage deM. Ritter ne contientpas l'exposition des systèmes de la philosophie allemande depuis ' Kant. On s'accorde généralement sur l'époque où commence la ph ilosophie moderne ; on ne s' y mépren d guère , parce que l'esprit moderne exprime une chose bien différente et de l'esprit théologique du moyen âge et du paganisme érudit de la renaissance. De plus, la vanité nationale nous fait placer sans hésiter Descartes au péristyle de la philosophie moderne, à l'exclusion des penseurs étrangersqui pourraient revendiquer cette place d' honneur ; ainsi nous reconnaissons dans Bacon , malgré Téclat de son nom et malgré son génie, une intelligence qui visiblement se rattache bien plus au
INTRODUCTION. ni
seizièoie siècle qu'au dix-septième, à la renaissance qu'à rftge moderne. Mais si nous nous entendons sur le commencement de la philosophie moderne, où finit- elle? Chose singulière, ici les discussions commencent. 11 n'y a d'histoire que de ce qui a vécu ; or, tous les systèmes connus ont-ils fini de vivre, et les plus récents se trouveraient-ils déjà dans cet intervalle entre la vie et la mort, où ils tombent de droit sous Tappréciation éclairée de l'histoire ? Pour avoir commencé hier, un événement social ou intellectuel est-il nécessairement achevé aujourd'hui? Sommes-nous en mesure de le raconter, de lui assigner sa place, de lui donner sa signification ? Il faudrait donc savoir pour déterminer les droits de Phistoire sur les systèmes allemands, si ces systèmes vivent encore ou s'ils ont atteint leur terme. Au lieu d'entrer dans cette discusrion, dont ce n'est pas ici la place, nous présenterons, en serrant les faits d'aussi près que possible, quelques observations sur la durée, et, ({u'on nous passe Texpression, sur la longévité des doctrines philosophiques.
Les grands systèmes ne survivent pas à leur auteur; ils ne se conservent que dans les écrits originaux de ceux qui les ont conçus, ou bien dans les reproduc-* tiens affaiblies de disciples sans génie, dont l'histoire n'a pas à s'occuper. Â peine livré à la pensée
générale, si un système ne dépérit pas graduellement entre défi mains sans vigueur» vous le voyez dévier ou s^altérer subitement, et revêtir, lorsqu'il a été adopté de bonne foi par une intelligence tant soit peu forte, des formes sous lesquelles le maître refuserait de reconnaître sa pensée véritable. Nous savons ce que deviennent le platonisme après Platon, le cartésianisme après Descartes, le leibnitzianisme après Leibnitz, le sensualisme après Locke et Gondillac.
On ne dira pas que ces philosophies dérivées, que les historiens rattachent à telle ou telle grande doctrine originale, en sont, malgré le formel désaveu des mai* très, les développements naturels. Quand on voit les doctrines les plus opposées sortir d^un même système, ou nattre après lui, suscitées par lui, comment toutes ces doctrines contraires n^en seraient-elles que le prolongement? Un système puissant est un ensemble d^idées riche et complexe ; bien des doctrines peuvent donc y avoir leur berceau, sans qu'aucune d'elles ait le droit de s^arroger le titre de descendante légitime. En admettantdes principes divers, le philosophe a établi entre eux un équilibre qu'on ne peut troubler impunément; seul il est juge de la portée qu'il faut attribuer à chacun d'eux^ des restrictions qu'ils doivent recevoir. Si quelque intelligence moins vaste supprime quelquesuns de ces principes, ou en épouse un seul etledéve-
INTR<H>UCTION. IX
loppe à outrance, il est absurde de reprocher à l'auteur (hi système primitif cette altération de sa pensée. Le dogme de la responsabilité personnelle, un des fondemrats de la raison moderne, ne s'applique pas moins aux systèmesd'idées qu'à Tappréciationdes actes. Bien que passée dans une école finrt connue à Tétat de règle, la prétention de juger les maîtres par les disciples, ou d'imposer à tel système des conséquences qu*il répudie, est une lourde méprise. Il y a deux sortes de disciples : les disdples médiocres, qui répètent avec une admiration inoffensive les idées du maître, les disciples puissants qui distraient de l'immense édifice quelques pierres, sur lesquelles à leur tour ils érigent an monument de leur création. N'est-ce pas outrager l'histoire effrontément que de substituer ou sa propre logique ou celle des disciples à la logique de ces puissants réfléchisseurs, qui ont apparemment voulu dire ce qu'ils ont pensé, et su exprimer ce qu'ils ont voulu dire ? Parce que chaque idée contenue dans une doc* trine originale peut devenir, prise à part, laracine d'une doctrine nouvelle, s'avisera-t-on d'y faire rentrer péle« méletou tes celles deces doctrinesqui viend ront à éclore ? Autant vaudrait accuser un homme de tous les crimes, parce que toutes les passions qui les enfantent peuvent s'agiter dans son cœur, ou parce qu'il n'est pas de rêve monstrueux qtn ne puisse troubler son sommeil.
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Il n'y a donc qu'un seul représentant vrai d'un système philosophique, c'est l'esprit qui Ta créé ; lesouvrages où il a consigné ses méditations, sont les seuls documents irrécusables de sa pensée. Au moment où le philosophe descend dans la tombe, sonne l'heure suprême de sa doctrine; elle n'a vécu qu!en lui; quelques germes qu'elle puisse laisser après elle, et si loin que s'étende l'avenir réservé à telle on telle des idées dont elle se compose, elle tombe, à la mort de l'auteur, fatalement en déshérence. Le système durera peut-être , mais comme un monument désert, où ne s'abritera plas nulle intelligence qui mérite de compter.
Telle est la destinée de tous les systèmes, œuvres de génie, qui portent dans l'histoire le nom d'un homme ; mais cela n'est vrai que d'eux seuls. Au lieu de ces systèmes, qui ont réellement existé parce que, forme et fond, tout en eux était individuel, considérons-nous les aspects, limitésen nombre, sous lesquels Thomme peut regarder les choses, les diverses conceptions générales du monde auxquelles l'esprit peut s'attacher, on peut affirmer que ces conceptions ne périssent jamais. La controverse et le temps ne mordent pas sur elles ; elles résistent à toutes les difficultés, elles tiennent contre tous les genres d'attaques ou d'argumentation. On les croyait disparues pour jamais, et tout à coup elles re« paraissent avec Taltière confiance de la force invaincue.
prodigues de promesses et le cœor plein d^espérances. Leur occaltation passagère semble n'être qu'an temps de retraite nécessaire à leur rajeunissement.
C'est une entreprise souvent renouvelée de nos jours, mais toujours aventureuse, d'essayer le dénombrement complet de tous les points sur lesquels la pensée hu-» maine peut s'orienter, et de vouloir fixer le petit nombre de stations immuables , d'on il lui est possible d'embrasser l'horizon intellectuel. Des écrivains, épris d'un trop fervent amonr de la simplicité, ont réduit les points cardinaux de l'esprit, celui-ciàquatre,celui-làà trois, tel autreàdeux, selon la hauteur de leurs vues. Ces réducteurs acharnés, abordant ensuite chacun de ces systèmes tour à tour, se sont donné le plaisir de détailler les difficultés qu'ils soulèvent et sous lesquelles ils succombent. Puis, pour échapper à ces difficultés, ces prudents philosophes se sont placés en dehors de tons les systèmes exclusifs, tantôt embrassant un autel, tantôt s'établissant dans le caravansérail du sens commun. S'il y avait bien de l'audace dans ces tentatives d'énumérer tous les systèmes concevables, et d'y emprisonner d'avance toute pensée , il y avait bien de la si mpl icité à renoncer, parla crainte de faire unmauvais choix, à tous ces systèmes. Puisque, dès qu'elle se meut, l'intelligence s'engage nécessairement soit dans l'une, soit dans l'autre des trois on quatre grandes routes diver-^
sn INTRODUCTION.
gentés qui lai sont ouvertes, il ne lui reste, si elle craint d*ppter, qu'à ne pas marcher ; quiconque redoute si fort les égarements de la pensée n'a qu'à s'abstenir de penser ; c'est le parti que toute une école a pris gaiement de nos jours.
Il est difficile de discuter ces classifications arbitraires, flottantes, dépourvues de toute rigueur. Mais enfin elles sont compréhensibles, pourvu qu'elles s'arrêtent aux oppositions les plus tranchées. Or, si l'on érige en autant de systèmes ces conceptions opposées, ces systè* mes sont impérissables. Us ont beau se combattre, se jeter réciproquement depuis le début de la pensée, des paroles de dédain et de malédiction, ils n'en subsistent pas moins. Tous peuvent citer, pour titres de noblesse, une suite à peu près égale d'ancêtres de génie ; ils ont tous eu leurs jours brillants et leurs périodes de déclin. Insolents dans le triomphe, ils sont restés indomp* tables dans la défaite. Bien des fois ils se sont voués l'un l'autre à l'exécration des hommes, et mutuellement accusés des désordres sociaux. Nul pourtant n'a péri, bien qu'ils fassent déjà vieux, il y a deux mille ans, et leur décrépitude n'annonce en aucune façon l'heure de leur éclipse définitive. Dans des sociétés toutes nouvelles, au sein d'une autre civilisation et sous une religion différente, l'âge moderne a vo
dresser tous ces systèmes de l'antiquité, mysti-
INTRODUCTION. Xfii
cisme, panthéisme, idéalisme, atomiane. Si les philosophes anciens, Xénophane, Platon, Leucippe , Heraclite, reyraaient au monde, ils retronveraient quelque chose de leur esprit dans Descartes, dans Maiebranche, dans Leibnitz, dans Spinosa, dansGondillac, dans Hegel. Grande consolation pour le penseur, qui a \écu isolé parmi ceux de son temps ! Défenseur dune doetrioe dédaignée ou proscrite, méconnu et peut-être conspué dans ses idées, il peut, s'il lui platt, rêver en mourant une postérité qui reprendra son œuvre et replacera son nom dans la série de ses pairs ; il peut sans illusion prophétiser un réveil tardif, mais éclatant de ses idées.
La perpétuité de ces conceptions diverses s'explique sans peine à un esprit attentif. Si Ton observe avec quelque soin les différentes qualités d'esprits, on s'aperçoit bientôt que Tunivers nesollidte pas toutes les curiosités de la même manière ; le problème capital n^est pas le même pour toutes les intdligences ; les difficultés, dont celle-ci s'effraie, bien que clairement reconnues, laissent en paix celle-là. Les principes n'ont pas la même autorité relative, les arguments n'cmt pas la même prise sur vous et sur moi. Donc, sans discuter s'il existe une vérité absolue, et sans contester non plus l'individualité intellectuelle de chaque homme, force est de reconnaître qu'une vocation, dirai-je fatale ? entraîne
XIV INTRMUCTION.
les divers esprits, en vertu de leur organisation et comme sous l'ascendant de leur étoile, vers i'ane ou vers l'autre des trois ou quatre solutions possibles. Il y aura toujours de froids logiciens, qui feront horrear au philosophe dont l'àme tendre a besoin de prier, d'adorer, de pleurer aux pieds d'un homme ou d'un Dieu ; il y aura toujours des philosophes, dont la piété sentimentale fera sourire les soldats sans peur de la raison ; il y aura toujours des penseurs doux, qai seront heureux de voleter modestement autour do colombier protecteur, non loin des troupeaux voaés à rimagination et au culte de la tradition ; il y aura toujours des aigles qui, l'œil en haut, fuiront à tire d'aile loin des foules, aimeront à bâtir leur aire sur le roc, et ne se plairont que dans les solitudes du ciel.
Si l'on ne sortait pas de l'examen de ces conceptions générales, il n'y aurait pas d'histoire. L'histoire ne peut avoir pour objet que les formes individuelles, sous lesquelles s'opèrent leurs apparitions successives, et qui leur impriment, malgré une analogie véritable à certains égards, le sceau d'une création. D'ailleurs ces conceptions semblent, en obtenant passagèrement on empire à peine contesté, caractériser telles ou telles époques ; on voit alors la plupart des doctrines incliner vers le même ordre de conceptions, et la masse des esprits suivre, dans des carrières très-diiïérenles, des
INIHODUCTH»^. %y
voies, non pas identiques, mais da moins trèa-voisines. Bien des causes extérieures et matérielles serviraient au besoin à expliquer cette prédominance d^uneméme idée mère pendant un demi-siècle ou un quart de siècle; c'est l'autorité politique ou ecclésiastique, qui imposera par contrainte une solution donnée ; ou bien c'est la puissance d'un homme de génie, qui frappera pour un temps de discrédit toutes les solutions opposées à la sienne; les esprits les plus indisciplinés subiront, è leur insu, les vagues exigences de l'opinion ou du pouvoir. Mais ces causes ne fournissent encore qu'une explication insuffisante ; il faut autre chose que la politique ou le despotisme du génie pour rendre compte de la gravitation générale qui porte, durant toute une période, la majorité des écrivains et des penseurs vers ^ certains systèmes.
On ne peut guère nier que Tanarchie intellectuelle, la plus profonde en apparence, ne couvre presque
toujours un fond de dispositions communes auxquelles une certaine conception des choses répond mieux, ou, si Ton veut, répugne moins que toutes les autres. Ces dispositions varient selon le temps ; aussi le sens commun (c'est le nom qui sert à exprimer ces dispositions) n'est-il pas une puissance tellement immuable qu'il se plaise toujours aux mêmes idées. Comme il arrive d'ordinaire à la puissance, atteinte de faiblesse d'es-
prit, le sens commun obéit quand il croit commander. Les révolutions dMdées, que le progrès lent de la science accomplit sourdement, que de soudaines découvertes, ou lescommotions sociales opèrenten xm clin d'œil , changent le tour général des esprits sans qu'ils s'en doutent, et les intéressent à de nouvelles questions. C'est conune un champ vierge, subitement ouvert aux recherches, où tout ce qui pense se précipite à l'envi; c'est un terrain icommun que tous acceptent^ et sur lequel néanmoins ladiversité se fait jour . Ainsi vous voyez lecartésianisme remplir de ses productions multiples la plus grande partie du dix-septième siècle ; ainsi, au dix-huitième, le sensualisme s'infiltre partout, pas un livre ne s'écrit alorsqui n'en soit imprégné, il transpire même dans les ouvrages destinés à le combattre, et jusque dans les beaux-arts.
Après avoir passionné les esprits, les discussions s'apaisent à mesure que la lumière semble faite sur ces questions. Certaines solutions s'accréditent et se vulgarisent ; bientôt on les donne, on les prend comme des vérités marquées d'une évidence qu'on s'étonne de n'avoir pas toujours aperçue ; mais du moins elles sont maintenant acquises sans retour ; on les regarde comme plantées à jamais dans la raison publique. C'est justement l'heure où elles vont se faner, tom- ' ber comme des préjugés, et être délaissées pour les
INTRODUCTION. \vn
idées que réclament les dispositions nouvelles des
esprits.
Les syst^es ont donc, en ce sens, une durée certaine, dont il est possible de fixer les deux termes. A côté d^eux, il y a place encore pour les doctrines dissidentes ; ils n'étouffent pas, même au plus fort de leur empire, les conceptions contraires ; mais enfin ils dominent visiblement, ils occupent les chaires officielles, ils envahissent les écoles, ils surmontent toutes les voix rivales ; ils prêtent, non, ils imposent de force à la littérature leur esprit, et même une partie de leur langage. Tant qu^une telle situation dure, il est clair que les systèmes régnants n^appartiennent pas à l'histoire ; leur destinée n'est pas achevée, les principes, dont ils sont issus, n'ont pas fourni leur carrière ; ces principes ne seront épuisés que lorsqu'ils disparaîtront, et ils disparaîtront quand la pensée générale, portée par une révolution insensible 00 entraînée par une doctrine nouvelle, aura parcouru un nouveau stade.
Si Ton tourne maintenant les yeux sur la philosophie allemande, on conviendra que la première elle a formulé certaines questions, et proposé des solutions analogues aux besoins actuels des intelligences. On essaierait vainement de faire parler sur ces questions les systèmes antérieurs, elles leur sont étran-
x?Hi INTRODUCTION.
gères. Je n'ai garde jde soutenir que tous les esprits soient pleinement satisfaits par ces systèmes^ qu'ils doivent tous s*y rallier un jour, ou la pensée s'y tenir à jamais. Je laisse volontiers à d'autres ces prétentions derègne.perpétuel. Toujours est-il que dans ces sys* tèmes, si divisés entre eux et même si hostiles l'un à l'autre, se trouve le seul ensemble dUdées qui inspire à cette heure l'histoire^ la théologie, la politique, les sciences. Les penseurs originaux, on l'a déclaré assez nettement, ne laissent pas d'héritier direct ; mais n'y eùt-il plus un seul kantien ou un seul hégélien au monde, la pensée de Kant et de Hegel a débordé de leurs systèmes, et s'est inrusée partout ; en ce sens, ces systèmes vivent, et ne relèvent pas encore de l'histoire. Beaucoup de gens peuvent trouver beau de déclarer, au nom des dogmes éternels, mortes ou près de mourir, des doctrines qui leur sont du reste peu connues ; ils peuvent triompher à Taise devant un public de badauds émerveillés, et venir chaque matin féhcîter la société d'avoir échappé, sans avarie, au cataclysme dont la menaçaient de malfaisants systèmes, et •
nous ne leur en voulons pas d'apporter à la France avec Tempressement de Trissotin la bonne nouvelle d'un grand danger couru et disparu :
Nous l'avons, en donnant madame, échappé belle, Un monde près de nous a passé tout du long.
INTRODUCTION. xix
Ce sont là des jeux d'esprit sans importdnce. En dépit de ces anathèmes, les systèmes allemands n'en sont pas moins, jusqa^à nouvel ordre, les seuls où ja peasée contemporaine reconnaisse, sous un langage étrange et d'autant plus regrettable qu'il n'était pas nécessaire, les seuls problèmes qui Tintéressent, 3t les seules réponses qui vaillent la discussion.
Toute philosophie tient donc à Tune des tendances 3ermanentes de Tesprit humain, et relève de Tun des grands partis qui divisent naturellement la républi- ]ue intellectuelle ; mais elle est en même temps indiridaelle. Et comment ne le serait-elle pas ? L*hoinme |ui a la puissance de créer une philosophie, n'est pas le ceux qui peuvent s'effacer derrière une doctrine )anale et anonyme, et ne rien laisser percer dans eur œuvre de leur caractère personnel ; il passe dans a sienne avec son génie tout entier, c'est-à-dire avec * es passions, ses souvenirs, ses croyances, ses préigés ; sa nature morale contribue, aussi bien que m entendement, à la génération de la philosophie u'il produit. Aussi tout importe-t- il dans Tétudede es vastes créations, qu'on appelle systèmes; les conaître, ce n'est seulement pas posséder une idée de ensemble, c'est avoir saisi les nuances fugitives qui !S distinguent. On ne saurait employer d'artifice plus srfide que de dépouiller une doctrine des linéaments
XX INTRODDCnON.
compliqués, qui en compoeent la phyaonomie originale, de la réduire à quelques prétendus prinapes générateurs, ef de la juger là*dessus. La dialectique la plus rusée a beau s'exercer sur ces prindpes communs à plusieurs philosophies , ces critiques générales, à force de vouloir porter contre tous les systèmes, ne portent contre aucun, ce A mesure qu'on a plus d'esprit, dit Pascal, on trouve qu'il y a plus d'hommes originaux. » H en est de même des doctrines ; ce qui fait la nouveauté et la valeur de chacune d'elles, ce sont des traits fins, que les bonnes vues aperçoivent, que les esprits faibles et faux, amis des généralités, ou ne voient pas, ou suppriment sans se douter de leur importance. De là se déduit uoe méthode historique qui consiste à chercher dans les systèmes bien moins ce qui les rapproche que ce qui les différencie, et à retrouver l'empreinte de l'esprit individuel dans les doctrines en apparence les plus semblables. Méthode nouvelle en France,, et dont l'application suffirait seule à justifier le rang honorable, assigné depuis longtemps au livre deM. Ritter. L'habitude de ne voir à l'œuvre dans la fornaation des doctrines qu'une raison pure sans liens avec ce monde en ^ rendu les diversités inexplicables. Par une illusion facile à comprendre, les philosophes euxmêmes ont pu prétendre à celte indépendance de la
INTRODUCTION. xxi
pensée ; mais les historiens ne devaient pas s'y tromper; ils devaient^ non-seolement apercevoir dans l'économie d'un système, le jeu de toutes les énergies individuelles, mais encore y voir inscrit son millésime et le caractère du peuple où il s'est produit. En effet, chaque philosophie a sa date, et toute la suite des systèmes qui composent la tradition philosophique d'un peuple, manifeste par quelque analogie indestructible le tempérament national. On a eu grand tort de repousser autrefois avec une indignation si tragique l'idée de philosophies nationalesy et de dépenser tant d'éloquence à soutenir que la philosophie ne connatt pas ces délimitations géographiques. H n'est pas question d^ établir entre les divers peuples une hiérarchie fondée sur la capacité philosophique ; nul orgueil n'est par conséquent intéressé à fermer les yeux sur un fait incontestable, dont l'histoire entière porte témoignage ; ce fait peut embarrasser les maladroits, tentés de réclamer pour la phi^ losophie l'universalité qui est le propre des sciences géométriques, mais il est tellement visible qn'on perdrait son temps à le confirmer par des exemples particuliers. Toute doctrine, qui fait figure dans l'histoire, a une pbysionomieindividuelle, et déplus toutes les doctrines, nées chez un même peuple, auquel ne manque pas la faculté philosophique, présentent des plus humbles aux
plus grandes un air de famille, et reproduisent le tour d^ esprit qui caractérise la nation.
Cette analogie, qui surnage à toutes les diversités d'époque et de génie, et que ne couvre jamais complètement nulle originalité vraie ou affectée, se sent assez de prime abord. Il est vrai qu'à la vouloir exprimer dans une formule simple et générale, on s'exposerait grandement à se tromper; les exceptions et les difficultés s^élèveraient en grand nombre, comme il arrive toutes les fois qu'on veut déBnir abstraitement la nature ondoyante de ce qui vit. Cependant, toutes ces réserves faites, est-on fort 'éloigné du vrai, si Ton croit reconnaître comme trait commun des doctrines françaises le goût de Tunité spéculative, une certaine roideur de principes jointe à la plus rare intrépidité de déduction ? Chez Descartes, comme chez Condillac, malgré leurs différences, malgré la plénitude de confiance du premier en ses idées, et la modestie captieuse qu'affecte le second dans son langage, vous retrouvez la même ambition de simplicité. Les diverses
parties de leurs systèmes se joignent, s'ajustent, se montent et se démontent avec une facilité admirable ; et au dedans est le grand ressort, le principe simple, magnifique, infaillible, qui met la machine en mouvement. L'œil embrasse tout d'un regard ; rien de plus aisé à concevoir que l'univers, tel qu'ils le font; ils
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voas coDStitaentun monde aassi facilement que Tabbé Sieyès constituait un État. En fait, il résulte de là une certaine beauté architectonique, dont je ne Qie point l'agrément ; elle fait autant d'honneur au génie inventif des philosophes qu'elle est propre à frapper l'imagina* tien, et à gagner d'enthousiasme les jeunes gens et les femmes. La lumière circule à grands flots dans ces édifices symétricpies , construits à Téquerre et au compas; et n'est*ce pas de lumière que nous sommes avides en France, plus encore que de vérité? Seulement quand la vogue de ces systèmes est passée, nous sommes les premiers à rire de nos admirations ; et il n'est pas d'irrévérences que nous ne nous permettions envers les plus grands de nos architectes. C'est que plus leurs systèmes sont simples, plus ils sont pauvres de vérité; et malheur à eux, quand l'impression de leur nouveauté et de leur grandeur apparente s'étant aifaiblie, nous ne voyons plus que leur indigence.
Un peuple, tel que nous, qui se console d'avoir si peu le sentiment de l'idéal par le sens pratique dont il se targue, qui professe l'amour de l'action et le dédain du rêve, qui se flatte , s'il ne monte pas trèshaut, de ne jamais perdre pied, veut naturellement que la réalité soit simple comme sa pensée. S'il peint la vie humaine sur le théâtre, l'action sera réglée comme une partie d'échecs, tes personnages seront
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simples oomme ane passion, intelligibles comme le nom d'un vice ou d'une vertu. Yent-il refaire la sodété, il épousera quelque principe bien palpable^ surtout simple et unique, tel que celui de l'infaillibilité numérique, ou de Tégalité, on de Tordre; à ce principe il sacrifiera tout ; et tant que son principe le portera, il se précipitera sans trembler, au galop, comme les chevaliers de la légende, sur la pente des précipices. S^agit-îl enfin de philosophie, lorsqu'il aura aperçu une face des choses, cette face deviendra la principale d'abord, et bientôt Tunique ; il n'aura qu'une idée à la fois, tout devra s'expliquer par elle, et pour y réussir il fera des miracles de finesse, de logique et de rhétorique. Peuple amoureux de l'unité, qui centralise ses idées comme son administration.
L'obscurité des philosophes allemands est proverbiale en France. Ilusieurs des critiques français qui nous ont exposé les systèmes de ces philosophes, en leur prêtant par inintelligence ou mauvaise foi des lourderies qui auraient dû mettre le public en défiance, et en les obscurcissant encore, tes ont transformés en vraies caricatures. Je ne prétends pas que ces systèmes ne laissent rien à désirer en clarté; mais je n'accorderai pas non plus, ce qui sans doute flatterait notre paresse en Texcusant, que cette obscurité soit le trait national II en est un autre, qui
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attéauera peut-être la sévérité de nos jagements sur rimperfectioD de ces systèmes quant à la fonne. De Jacob Bœhme à Leibnitz, de Leibnitz à d'Holbach, do d'Holbach à SchelUng, l'esprit allemand n'a jamais perdu de vne l'infinie complexité des choses. Jamais il ne s^est avisé de croire à l'existence d'un principe simple, qui se put enfermer en un apophtegme et qui expliquât tout. 11 né s^est pas empressé d'allumer, selon le mot de Bacon, la lampe au milieu de l'édifice avec Tespoir d'en éclairer les immenses et sinueuses régions. U Allemagne a toujours été pénétrée du senti* ment des forces latentes qui animent l'univers. Prenez le génie le plus lumineux de l'Allemagne, Leibnitz (car je ne crois pas qu'on puisse hésiter un instant sur sa nationalité intellectuelle, bien qu'il ait écrit en français et qa^il ait tant de liens avec Descaries), et dites si ses efforts les plus constants ne vont pas à saisir ces principes multiples et indéfinissables, qui n'arrivent à l'entendement qu'à travers la confusion du sentiment. Partout, chez tCMis les philosophes de l'Allemagne, vous aipercevezcetteidéequ'en face de la nature nous sommes toujours devant l'antique Protée, qui ne se laisse pas enchaîner facilement, et qu'il fout poursuivre sous mille brmes, avant de le contraindre à se révéler.
Les Allemands sont donc obscurs par suite de la lenlance qui les entraîne à embrasser les inncHnbrahles
raisons des choses. Quand on introduit dans ses calculs des fonctions si diverses^ si compliquées, comment n'arriverait-on qu'à des formules simples ? Dès qu'on se propose d'étudier tous les organes, dont le jeu simultané entretient la vie dans l'individu et dans les peuples, et produit le rhytbme animé de la nature, la pensée se revêt de mystère, le langage se voile : heureux si toute lueur ne s'éteint pas ! A chaque pas du philosophe, un rideau se lève, mais retombe derrière lui, et peu à peu se multiplient les barrières qui le separent de la foule. Et comment avec le langage philosophique, œuvre delà réflexion, désigner avec une netteté parfaite ces agents spontanés, qui ont toutcréé, et quela philosophie allemande cherche à comprendre ? Les symboles des religions, la poésie, la musique, les langues les plus vastes et les plus profondes, celles, en un mot, qui portent Pâme le plus près du centre des choses, ne parviennent pas à le lui faire toucher ; on ne leur reproche pas leur obscurité , parce qu'elles prétendent s'adresser au sentiment, et non pas à la raison. Mais a-t-on le droit de crier si fort si, quand la philosophie entreprend de découvrir à l'entendement les mêmes choses, sa langue balbutie, et si ses expressions demeurent encore parfois enveloppées de nuages ? La forme et les idées présentent donc dans les doctrines allemandes une visible communauté de caractère. Corn-
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fflenl s'étonner après cela si ces doctrines ne se transplantent pas, si elles périssent parmi nons aumilieo delà SQ rprise et de l'indifférence ? Aussidevons-nous admirer avec modération lesgtadiateurs, que nous voyons para* der contre elles dans une arène vide d'adversaires et les écraser si facilement sous le poids de leur éloquence. Les philosophies anglaises semblent moins étrangères à Tesprit français ; nous les avons empruntées, réformées, perfectionnées, simplifiées. Les noms des philosophes anglais nous sont aussi familiers que ceux de la France ; nous les avons à plusieurs époques hautement avoués pour nos maîtres. Ces philosophie^ ne porteraient-elles donc aucun caractère national ? Au contraire, il n'est peut-être rien de plus anglais chez les Anglais que leurs philosophies, et leur tradition philosophique se distingue par une merveilleuse unité d'esprit. En effet il n' y a pas une doctrine anglaise, qui , dans son plus téméraire essor, ait cessé de viser à un "ésultat£^///e; dogmatique ou sceptique, toute doctrine rest toujours proposé de confirmer la morale, de jusifier la religion, de servir la constitution et le pays, ^enple trafiquant,'occupé, industrieux, politiquement tévot, le peuple anglais n'a pas le temps de négliger es affaires pour de pures idées, et il ne peut prêter oreille aux philosophes que s'ils lui offrent pour coniasion quelques salutaires maximes de conduite, quel-
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que nouvelle recelte de bonheur. Qu'on lise pour s'édifier la curieuse appréciation que Macaulay a faite de Bacon ; la gloire de Bacon, la grandeur de son génie^ son immortel service, ce n'est pas l'impulsion donnée par lui à la science, c'est uniquement d'avoir intéressé enfin la philosophie aux besoins de l'homme, c'est de l'avoir tournée à la recherche de l'utile. Locke est le métaphysicien de l'anglicanisme et de la constilDtion de 1688. Hume ébranle tout, mais pour asseoir enfin sur des bases solides la morale et l'Etat. Cette préoccupation de l'utile en philosophie e^ la négation même de l'esprit spéculatif, ce n'est pas douteux; cette subordination de la philosophie à ud intérêt, terrestre ou céleste, mais positif, est la plus grande humiliation qui puisse lui être infligée, je Tavoue; mais au moins ne pourra-t-on nier que cette recherche ne signale dans tous les systèmes anglais une profonde analogie, et n'en soit le trait national.
On ne peut qu'admirer la force avec laquelle le caractère de la nation se grave dans les doctrine philosophiques plus encore que dans tout le reste. Voilà an peuple qui a Shakspeare, qui a Milton , qui a les grande poëtes du commencement de ce siècle, Coleridge, Wordsworth, Shelley, Byron. 11 n'y eut jamais amon^ plus passionné que celui de ces poêles pour la fantaisie, l'idéal et le rêve. Je ne crois pas qu'on pm*sse nommer
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QQ contemplateur des choses plus désintéressé que Shakspeare, m un poCte qui, avec une profonde iotaition de la réalité, respire un esprit plus spiritualiste ; son génie est toujours plein du pressentiment de rinvisible. Les autres poëtes, loin de songer à Tutile, s'en détachent de toutes leurs forces ; Sheiley et Byron se font un monde d'imagination, d'où ils déversent l'ironie et lancent Tanathème sur les conventions et les vils intérêts, qui passionnent le monde d'en bas. Et ce caractère apparaît dans la poésie anglaise aussi persistant que la pensée de l'utile dans la philosophie. Comment s'expliquer ce contraste ? Serait-ce que la poésie est par essence une immortelle protestation contre l'empire des intérêts subalternes? Ou bien, chose douteuse, le génie poétique serait-il, dans la sphère qu'il habite, plus indépendant que le génie spéculatif du monde réel , plus à l'abri des in fluences de race et de religion , des préjugés traditionnels, des vices d'esprit et de cœur particuliers à la nation? Ou enfin la vraie spéculation revêtirait-elle nécessairement en Angleterre la forme poétique, tandis que la philosophie ne serait, comme la logique si cultivée en ce pays, qu'une gymnastique d'école, un organe passif des doctrines impo* sées par l'Eglise officielle, ou commandées par l'Etat ? Cette profonde empreinte nationale, cette pérennité du même esprit dans les doctrines philosophiques d'un
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peuple, etriodividoaIité,qoie8tattacliéeàtoutsystèine, aitralDeDtdescoiiséqiieacesimportaiites; d'abord il en résolte qoe nolle doctrine ne peat se naturaliser sor nn sol étranger, et secondement, conséquence pins grave encore, quela philosophie engénéralestintransmissible* Certaines doctrines ang^ses ont pn, comme je le disais tout à Thenre, s'introduire en France, mais à condition d'y subir bientôt une transformation radicale, et de s'approprier ainsi à un nouveau climat. Le prosélytisme Je plus ardent , la propagande la plos habile ne sauraient conquérir à une doctrine une seule province hors de son pays natal; émigrer pour elle, c'est mourir. Aussi lorsqu'ona vu de nos jours des esprits distingués, qui se trouvaient mis en demeure d'improviser une philosophie pour le ser\ ice d'un parti politique, aller ramassant les dépouilles de tous les âges, de tous les pays, lorsqu'on a entendu qualifier cette pauvre ressource de largeur d'esprit et décorer un expédient pitoyable du nom d'impartialité, on a pu croire que la France s'enrichissait de tout ce qu'elle empruntait ; mais on a reconnu le lendemain qu'on y avait prononcé seulement la déchéance de la pensée. La ruine accélérée de l'esprit spéculatif a montré que les philosophies sont des œuvres moins préméditées; elles sont les plus spontanées des créations humaines ; et de plus elles portent un nom, elles ont une date, elles tiennent
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à toute rhistoire morale d'une nation. 11 n'est rien sans doute qa^elles ne puissent s'assimiler, mais ilûiut d'à* bord qu'elles soient. Or on avait cru en France avoir à sa disposition toutes les idées sans exception, quels qu^en fassentrâgeet la patrie, et bientôtrabsenced'idéesa jeté nos philosophes dans Téloquence, et les a réduits àquel* questh^es sur lesquels des ménétriers, encore enchantés après quarante ans par les maléfices d'un sorcier, répètent des variations qu'on n'écoute plus. Ces philosophes ont eu beau enfler leur généalogie des noms les plus illustres depuis Platon jusqu'à Descartes, leur doctrine a fini par s'appeler doctrine tout court, comme s'il n'y avait pas de nom pour désigner ce qui n'est rien. La doctrine ne restera dans l'histoire que pour signaler une époquede stagnation et d'appauvrissementintellectuels.
La philosophie est intransmissible, et tout système est viager. Le chef d'une école fameuse avouait, dit-on, qu'il n'avait jamais eu qu'un seul disciple, et qu'encore celui-là ne l'avait qu'à moitié compris. Cet aveu est grave, car il n'est pas de philosophe qui, à certaines heures, ne le laissât arracher à sa sincérité. L'isolement est la destinée des créateurs de systèmes ; l'histoire en montre bien qui d'âge en âge se répondent, mais dont la voix, répercutée par mille échos qui l'altèrent, perd toute signification précise pour ceux qui Tinterrogent.