‹ Histoire de la philosophie moderne, traduction française précédée d'une introductionChapitre 2 sur 15 · I-^s conceptions philosophiques ne sont et ne peu · texte numérisé non relu

I-^s conceptions philosophiques ne sont et ne peu

%n$i KïïWOaXJIOSL

^etA fm Hit aliadbées à m sjrstèoie de noIatioD fsrariable; dks ne eooiporfeDt pas os fnrmoles toflesiMeiy dont k sensiiepait ni seperdreni c^^ Blés ne saoraient être fédniles en nn algorilluiie, qoi pAt les présenrer des inferprétalkins artnlraireSf amrer ridenUté des résoltats et lint^rilé des idées. Le langage seienlifiqne n'exprime rien de la pnrtie mobile et pasMHmée de la nature homaine, râme^ et il n^a de «gnes que poor des abstractions rigoorenseraeDt dél^ininées. Mais les idées philosophiques ne pgutictpent pas senlonent des variations da langage ordinaire^ ^dles sont liées encore à ces nuances individuelles qui constituent le style ; dies ne se communiquent qu'au moyen d'étemels à-pen-près. Et par la nature des facultés qui les engendrent, et par Tolgel qu'elles sont destinées à représenter, et qui n'est pas une abstraction convenue, mais le fond même de la réalité^ les idées philosophiques sont, quoi qu'on fasse, engagées dans le concret, et variables ccmune lui. Que cherchait Leibnitz dans cette Caractéristique univers selie^ rêve toujours caressé, jamais réalisé, sinon cette notation rigoureuse, qui devait éf re un gage de conservation, par conséquent de progrès, et le salut de la philoiophie ? Schelling confessait avec franchise Timpuissance du langage humain à transmettre les idées philosophiques, et il avait raison; mais il invo-

B^RODUCTION. xxxiu

quait on ne sait quelle intuition supérieure^ une sorte d'illumination on de grâce pour les élus de la philoso* phie, et il se trompait; car eût-on pu admettre cette intuition, il est une fatalité qui n'en subastait pas moins, c'est que tout esprit a sa propre lumière , c'est que chacun aperçoit le monde, Tembrasse, le coor^» donne, et le reproduit dans ses idées du lieu particulier qu'il y occupe; c^est, en un mot, qu'il y a autant d'univers que d'intelligences.

On apprend à philosopher, mais on n'apprend pas la philosophie. Il est possible assurément de comprendre assez certains systèmes pour que Fesprit y trouve > matière à penser, pour que cette étude le stimule et Vinspire ; mais ces systèmes ne reufe«*ment pas un principe, pas une loi, pas une notion, dont la fixité soit assurée, et que je puisse m'approprier sans craindre d'en altérer la valeur. Rien de mieux établi que ces variations par l'ensemble de la philosophie moderne, et le contraste qu'il forme avec la science jette sur ce point un jour éclatant. Que deviennent dès lors les illusions de ceux qui attendent pour la philosophie un état définitif, qui se flattent de voir se former un jour un trésor d'évidence supérieur au flux et au reflux des opinions, un trésor qui, si modeste qu'il soit, se transmette au moins, et s'accroisse lentement ou des dons gratuits du génie ou par les

copqaéles du travail ? Et que penser des espérances fondées sur la méthode, et des infatigables efforts faits pour trouver cette clef infaillible^ qui rendra le génie superflu ? Il faut bien croire que les inventeurs ont une méthode, puisqu'ils sont les premiers à la vanter, et qu'ils essaient libéralement de nous l'enseigner; mais, chose bizarre, jamais les procédés qu'ils nous communiquent n'ont rien fait découvrir après eux. Ils ont cru, de bonne foi sans doute, nous léguer ud anneau magique ; mais, sorti de leilrs mains, cet anneau est resté sans vertu.

De là, dans notre civilisation moderne, la situation précaire, indécise, sans cesse contestée des doctrines philosophiques ; situation inconnue à Tantiquité, qui, dans ridée confuse qu'elle se faisait de la science, en accordait volontiers à tous les systèmes Iç nom et l'autorité. Mais, chez les modernes, quelle place reste-t-il à la philosophie entre la science et Tart ? Il lui manque ce qui assure aux sciences la fixité et la transmissibilité, un ensemble de signes répondant à des abstractions précises, des symboles qui soient à la fois une écriture rigoureuse et un instrument de progrès. Sans doute les sciences elles-mêmes se renouvellent et font leurs plus grands pas bien plus par l'impulsion des penseurs originaux que par la puissance interne des méthodes; mais, en attendant la venue de ces génies clairsemés,|

pas un théorème, pas une vérité ne se perd ; la plus modeste des intelligences peut y être initiée et les garder fidèlement. Qui gardera ainsi les conceptions philosophiques? D'autre «part ce que la philosophie aspire à pénétrer, ce qu'elle veut me faire comprendre, ce sont les principes universels et vivants de la réalité ; et pour cela quels sont ses moyens ? Des abstractions. La poésie veut aussi faire sentir à Fhomme cette âme des choses, dont il paraît si près, et dont le train des intérêts vulgaires, des idées superficielles le tient toujours si éloigné ; pour arriver à son but la poésie prend rhomme tout entier, pensée, imagination, cœur, oreille; et, pourvue de moyens si variés, elle réussit à peine à produire de loin en loin une intuition vague et passagère. Cependant la philosophie prétend, avec son langage à la fois flottant et abstrait, aller plus avant. Cette complexité infinie des forces qui engendrent la vie, cette âme infinie, dont la poésie, épuisant toutes les ressources de l'art, évoque à peine une ombre devant moi, la philosophie se propose de renfermer dans ses équations.

Voilà pourquoi nous voyons la philosophie hésiter sans cesse entre les formes de la science et celles de la poésie. Tantôt elle affecte la marche austère de l'algèbre, sans avoir aucune rigueur ; tantôt elle s'abandonne à toutes les libertés de la poésie, sans en avoir le fonds

MlTi INTRODUCTION.

humain et concret. Ainsi Platon passe des formules du Parménide aux mythes du Banquet ; aiuËi, après la géométrie de Spinosa, nous pouvons écouter le poétique dialogue de Makbrancfae avec Jésus. Les Platon et les Malebranche sont rares ; cependant la France a encore ses philosophes qu'on voit ici argumenter par syllogismes comme des élèvesd'Âbeilard, et là renoncer à la démonstration pour le style ; leurs écrits tiennent du roman et du sermon, de Bonrdaloue et de George Sand. Mais la science désavoue ces beaux diseurs sans précision, Tart renie ces abstracteurs sans réalité. Ainsi tratne aujourd'hui, méprisée des uns^ n^ligée des autres, importune à tous, une philosophie déplorablement féconde dans sa caducité, et qui ne fait qu'encombrer de ses productions hybrides notre littérature. La suite des systèmes, qui se sont produits depuis deux siècles et plus, raconte l'histoire de ce déclin de la philosophie, et comment elle est tombée dans un tel abaissement, bien fait, je l'avoue, pour conlrister ceux qui ont gardé le culte de la pensée. Les premiers et les plus illustres promoteurs de la philosophie moderne avaient longtemps espéré de constituer la métaphysique scientifiquement ; l'essor inouï des mathématiques les avait frappés, et les mathématiques étaient deve* nues leur modèle. Mais leurs tentatives admirables sont restées san^ succès, et Tablme , qui sépare la philoso-

INTRODUCTION. uxm

pbie des matbémaUqaeSy les coDoeptions individuelles des vérités scientifiqaes, est toujours resté aussi pro* fond. Après cet échec, les philosophes ne perdirent pas coarage; les sciences physiques avaient grandi à leur tour, elles étaient dans toute la gloire de leurs premières conquêtes. On se crut modeste de rêver pour la philosophie une organisation analogue à la leur, et Ton assigna pour objet à la philosophie de constater des lois positives par Tobservation, la classification et l'indue* tien. Mais quoi? les faits dont s'occupait la philosophie étaient incertains, les expériences toutes personnelles et impossibles à vérifier ^ les lois irréductibles à ces formules numériques, sans lesquelles la physique serait à peine une science. Ce mécompte devait ébranler un peu la-confiance des philosophes. Mais la science prenait sur les esprits un empire croissant ; elle était proclamée la gloire des temps modernes, la reine de T avenir. On crut ne pouvoir renoncer au nom de science pour la philosophie sans Thumilier ; on inventa une certitude à son usage particulier, aussi différente de l'évidence mathématique que de la

certitude des sens. Pourquoi donc ne pourrions-nous pas nous entendre, sans signes invariables, sans expériences reproductibles à volonté? et ne nous sufiit-il pas, pour être assurés^de l'identité de nos conceptions^ qae nous nous servions des mêmes termes ? On en-

xann INTRODUCTION.

tendit alors répéter du matin au soir dans les écoles le dialogue de Hamlet et de Polonius :

Hahlet. — Voyez-vous ce nuage? Ne ressemble-t-il pas à un chameau?

Polonius. — Par la messe! En effet, il ressemble à un chameau.

Haiclet. — Il me semble qu'il ressemble plutôt à une belette ?

Polonius. — • Oui^ c'est bien là le dos d'une belette.

Hahlet. — Ou bien à une baleine?

Polonius. — Oui, à une baleine, tout à fait.

Après la première impression de stupeur que causent toujours les partis héroïques, il se trouva que par ce coup d^audace on avait porté à la philosophie le coup de grâce; les enfants mêmes souriaient et branlaient la tète à son nom. Elle n'avait plus qu'à se réfugier dans Téloquence.

On a le droit d'appeler encore, si Ton veut, la philosophie une science, ou bien, si elle a cessé de Têtre, comme plusieurs en conviennent, d^ espérer qu'elle redeviendra. On a ce droit, dis- je, parce qu'on a celui de donner au mot science le sens qu'on voudra, en s'éloignant, il est vrai, de Tacception commune et de l'analogie. Mais on ne niera pas, je crois, que cette science, si elle existait, ne ressemblerait à aucune autre* Elle a'a pas la fixité, puisqu'elle semble ne rien posséder qu^à titre précaire; les doctrines tombent, les dynasties de philosophes se succèdent; aujourd'hui les réalistes sont au pouvoir, et demain les nominaux ; la logique de

INTRODUCTION. xxxix

Porl-Royal est supplantée par la logique de Condillac, remplacée à son tour par celle de Port-Royal; la philosophie a ses détrônements, ses révolutions, ses coups d'Etat, ses restaurations; elle a même chez nous ses assemblées de notables, qui ;ine fois par an distribuent les distinctions et les grâces. Et la philosophie n'a pas la fixité, parce qu'elle est destituée da caractère qui en est la condition, celui d'être transmis* sible. De là vient que d'une génération à l'autre on ne se comprend plus, et de là aussi le penchant des philosophes à traiter d'absurdes leurs devanciers. On ne sait vraiment comment l'admiration résiste à ces violences toujours renaissantes. Il faut que le génie ait un singulier ascendant, pour qu'on le respecte en Descartes malgré Gassendi, en Spinosa malgré Bayle, en Leibnitz malgré Voltaire, en Gondillac malgré M. Cou^ sin. Puisque, par une gloire unique, le nom de M. Cousin doit toujours se présenter quand il est quesr tioa de philosophie, félicitons cet écrivain de voir la postérité commencer pour lui de son vivant, et de pouvoir ainsi deviner le jugement définitif qu'elle portera sur son œuvre.

Si, pour avoir part désormais à la direction des in« lelligences, la philosophie devait prendre rang parnii les sciences, et si elle perdait avec ce nom toute raison d'être, elle n'aurait qu'à accepter un arrêt porté

par rbistoire et ratifié par la réflexion. En effet la mé* taphysique a été signalée de nos jours comme appartenant à un âge de min(Mrité intellectuelle, dont riiiimanité est sortie, et comme une préparation à Tère de la science dans, laquelle nous sommes entrés ; on a soutenu, et par des arguments bien spécieux, que la métaphysique ne ressusciterait plus; celte thèse, adoptée par les esprits les plus intimement pâiétrés des conditions de la science, et les raisons dont iis Vont fortifiée, ferment toute issue à ceux qui ne demandent rien moins pour la métaphysique que la pre* mière place parmi les sciences. Mais pour qui n'a pas une telle prétention il n'est pas démontré que la métaphysique soit à jamais relouée parmi les rêveries da passé. D'abord on peut trouver bien téméraire d'affirmer qu'une taidance aussi permanente que celle qui porte Tesprit humain à la spéculation, soit désomiais frappée de paralysie ou détournée vers une autre fin. Ces assertions absolues exposent à de cruels démentis. Après tout la science poâtive compte déjà trois siècles environ de durée, de progrès ininterrompus, de eon^ quêtes éclatantes; et dans ces trois siècles les théories métaphysiques n'ont pourtant pas manqué; au liea d'être étouffées par la science, elles se sont produites aussi nombreuses que jamais. Malgré l'hostilité des religions, le mauvais vouloir des gouvernements, malgré

INTRODUCTION. XU

les persécatioDS et les censures, malgré ses variations, plus dangereuses que tout le reste pour son crédit, la philosophie s^est maintenue, non sans honneur, à côté de la science. Qu'est-ce donc qui autorise à croire aujourd'hui que toutes ses racines soient coupées ?

L'histoire des systèmes modernes, écroulés les uns sur les autres, tous ensevelis et impossibles à relever, doit ou désoler comme la ruine d'un des plus beaux rêves de Thumanité, ou nous enseigner la raison éler« nelle des philosophies. Cette histoire est bien faite assurément pour dissiper rillusion des esprits qui voient la philosophie à la veille de faire son entrée triomphale parmi les sdences. Depuis le Grand œuvre de Ray-> mond Lulle jusqu'à la Caractéristique unwerseUe de Leibnitz, on a cherché à la philosophie une notation qui est encore à découvrir; de plus la philosophie ne se borne pas à considérer une face abstraite et définie des choses, elle veut embrasser la totalité des choses, en pénétrer le fond, et pour Texprimer elle ne dispose que d'un oi^ane abstrait et pourtant vague, qui frappe ses conceptions d'une éternelle mobilité; car le lan«gage et la réalité sont, si je puis me servir de ce mot, irrationnels l'un à l'autre; sans donc nier la valeur des abstractions métaphysiques, il est sage de ne pas la faire dépendre d'une organisation illusoire et toujours vainement attendue. Mais l'histoire ne permet

xiH INTRODUCnOX.

pas d^aflbmer non plos que les sciences aient envahi le sol sur lequel vivait la philosophie^ et que celle-ci soit destinée à périr, si elle n'a péri déjà, dans Tombre qu'étendent sur elles les magnifiques développements des premières. II n*est pas sAr que la science et Fart épuisent tout Thomme intdlectuel ; peut-être son esprit d(Mt-il s'exeroer encore dans des sphères différentes.Ken que le sort des religions et le sort des philosophiesne soient nullement liés Tun à l'autre, bien que œs deux ordres de puissances paraissent plutôt hostiles et incompatibles que sohdaires, la perpétuité des reli* gions prouverait au moins que l'homme renferme en lui d'antres richesses que celles de la sdence et celles de Tart; je n*en voix pas tirer d'autre conséquence. A toutes les époques je vois les intelligences qaii comptent, parce qu'elles sont éclairées et aAanchies, adhérer à une métaphysique établie, dont relèvent la majorité des esprits, et qui imprime à leurs travau]^ une frappante unité; ou bien quand il n'y a pas de métaphysique, danscesjoursd*interrègneoàil n'exist(t plus que des ruines de philosophies, j'aperçois à deÉ signes nombreux Tattente vague d'une nouvelle dooi trine. Jamais Tesprit n'abjure cette espmmoe ; Fidd de la métaphysique raccompagne toujours, et, quai des catastrophes récentes et^K^cnmulées ont déooncei sa foi dans les systèmes, il s'acharne encore à la m

INTRODUCTION. XLiii

ulôt que de n'y plus soûger. Au reste l'attente, dont parle, n'a rien de commun, je me hâte de le dire, ec rinquiétude maladive, qui travaille certaines géirations, et qu'on explique à son gré soit comme le luil d'une grandeur disparue, soit comme le présage une révélation imminente. Dans le débordement de ésie mélancolique, dont beaucoup d'entre nous ont I être témoins, dans ces langueurs et ces lamentations nt la philosophie ne s*est pas toujours défendue, il mrait eu de la démence, s'il n'y avait eu encore plus affectation. L'attente qu'excite l'absence d'une méphysiqae, est d'une nature plus mâle ; elle est calme patiente ; c'est l'inquiétude qu'on ressent toutes les s que dans l'homme une grande énergie morale reste nporairement inactive et sans culture.

L'explication scientifique du monde est une œuvre iposante et grandiose, mais elle n'est pas tout. Ima- Qez aussi complets qu'il vous plaira les résultats des iences, supposez mûres et parfaites celles qui bélyent encore, tout cela ne répondra pas à l'attente

l'esprit; les conceptions qu'il invoque à son insu, Qt d'un autre ordre. Quand le, savant aurait emassé, coordonné, expliquée tous les phénomènes, and il tiendrait dans sa main la terre et le ciel , il ne iisferait pas la pensée; car les deux bouts de la aîné lui manquent. Espérer d'atteindre par des voies

XIIT LVTRODUCTION.

scieotifiqaes le premier et le dernier anneau, cela n'ej plus permis aujourd'hui. Néanmoins tout esprit I^ conçoit d'une certaine façon ; il s'en forge une idée, q^ est dans sa pensée un principe d'ordre ; et cette idéj quand elle natt dans un esprit supérieur, n'a rien d'ai bitraire, car elle n'y saurait être en contradiction ^ avec elle-même, ni avec les résultats actuels de | science. Rejeltera-t-on cette conception d'ensemhl^ étrangère à la science, mais qui doit la dominer saij la contredire, comme un luxe et comme une chimèrd C'est aller un peu vite et prendre un parti hasardeui puisqu'on fait l'histoire de la pensée moderne, que ne récusera pas puisque la science la remplit, monti que l'esprit ne peut se passer de ce luxe, et puisque liaison des grandes impulsions scientifiques et d grandes conceptions métaphysiques, toujours contei^ poraines, et dues presque toujours aux mêmes géniej justifient assez cette chimère. |

Nous sommes mis en présence d'un amas énori^ de caractères, dont la signification est ignorée. Lei formes sont reconnues, des séries sont établies enl eux, ils sont groupés suivant des lois certaines ;

manque^t^ii plus rien pour les expliquer ? Il man(

une clef, c'est-à-dire une hypothèse qui attribue à c caractères une valeur absolue et une valeur relative si, moyennant cette hypothèse, les caractères forme^

des mots intelligibles, les mots des périodes, les périodes an discours, la clef est bonne. Est-elle définitive? Non, sans doute. Si les caractères augmentent m nombre, s'ils formeift incessamment des combinai- K)DS nouvelles que l'hypothèse ne puisse plus expli* ^oer, ou n'explique que d^une manière arbitraire et breée, il faut alors ou bien reprendre quelque hypohèse ancienne, en la modifiant, ou attendre une con- ^ption plus compréhensive et plus profonde.

Ces conceptions sont exclusivement des œuvres de (énie. Puisque la philosophie ne se transmet pas, il httt l'inventer, et Tinvention en métaphysique est le )lusrare de tous les dons. Quoique ce don paraisse l'être fort affaibli depuis Tantiquité, que Thistoire de a pensée offre de longues périodes sans philosophie louvelle, et comme d^ immenses steppes arides, quoi- |ue enfin la métaphysique semble aujourd'hui exilée à amais, lesphilosophies récentes ont cependant certains ivantages sur leurs ainées par les questions qu'elles posent, par les solutions qu'elles excluent ; leur supériorité repose sur celle de la civilisation d'où elles sont lorties, et Ton peut croire, en comparant des philoso- )hies séparées par de grands intervalles, qu'il en est d'elles comme des civilisations diverses qui ne se continuent pas, mais se remplacent l'une l'autre. Toutefois si elles avancent, ce n'est pas à coup sûr par la vertu

XLYi INTRODUCTION.

de leurs méthodes, ni par la iente et anonyme colla

boration d'ouvriers obscurs, c'est toujours par de

coups imprévus et accidentels. L^histoirede la philo

sophie est celle d'un petit nombre de grands esprits

elle se réduit, comme l'ouvrage de Rilter, à quelque

noms illustres qui expliquent tout ; au-dessous, à côt<

de ces noms, une mention rapide est accordée au]

essais avortés. Mais l'histoire est dispensée de Tinutil

nomenclature de ceux qui n'ont d'autre titre que d'à

voir étudié consciencieusement la philosophie qu'oi

leur a enseignée. Le génie seul justifie la métaphysique

L'histoire de la philosophie moderne montre dam

ces métaphysiciens de génie les inspirateurs de leu|

temps ', ces derniers mots n'ont, je crois, rien d'exa

géré. Je veux dire que les idées, proposées par eux

deviennent le point de vue d'où les penseurs des diver

ordres , sans excepter les savants, considèrent peo

dant toute une période ou la totalité de l'univers, o

le domaine circonscrit qu'ils étudient. Certaines m

ceptions philosophiques ne dépassent jamais une élil

peu nombreuse d'esprits indépendants : telles soi|

celles qui semblent trop directement menacer les esp^

rances que chaque imagination caresse. D'autres foi

les idées philosophiques s'imposent à l'État, pénètreii

dans les écoles, descendent dans la foule, s'insinoen

partout. En se popularisant, elles se défigurent gros

INTRODUCTION. xlvii

sièrement. Chaque hommei selon son caractère, son tempérament, son éducation, ses habitudes, les frappe à Teffigiede son esprit ; il n'y a pas deux intelligences où le système le plus solide et le plus compacte se retrouve identiquement ; et si Taut^urd'un système pouvait voir ce qu^en font, non les esprits vulgaires, mais les plus pénétrants de ses disciples, il dédaignerait peut-être de le communiquer. L'identité du langage couvre tout ; et d'autre part, les circonstances, l'état social, le degré de civilisation, influences communes que subissent et le penseur et le public, mettent à ces écarts de la pensée première d'infranchissables limites. On ne voit guère les grands métaphysiciens prier qu'on admette par grâce leurs idées au rang de la science ; ils ne quémandent pas une place dans la pensée, ils la prennent. Descartes, Leibnitz s'installent dans le monde intellectuel avec une autorité souveraine ; ils énoncent leurs idées, et soudain un mouvement énergique est imprimé à l'esprit dans toutes les directions. Légitime ou non, leur métaphysique s'affirme avec une force devant laquelle tout s'incline ; les contestations qu^elle soulève, comme les applications qu'elle inspire, tout parle pour elle. Ne semble-t-il pas que cette prise de possession de l'esprit public par les métaphysiciens, à des époques généralement éclairées, aux moments les plus éclatants de Tessor scien-

XLTin INTRODUCTION.

tifique, pendant le rendez-vous des plus belles intelligences dans tous les genres^ compense bien la mobilité des systèmes et leur fragilité? H y a là tout autre chose qu'une satisfaction offerte à des imaginations affamées et à de prétendus besoins de cœur. Le but, qui préoccupe ces métaphysiciens, est bien différent; ils se soucient peu de confirmer, d*ébranler aucan dogme; il s'agit pour eux d'interpréter, sans oublier les exigences du temps, tous les résultats acquise la science, et de munir celle-ci d'hypothèses régulatrices, de boussoles pour de nouvelles explorations.

Les époques de vigueur d'esprit et de forte passion intellectuelle enfantent seules ces hautes conceptions. Le génie ne tient rien sans doute que de lui seul, il est le déploiement spontané d'une organisation où la force pensante est en excès ; autour de lui cependant la vie se révèle toujours intense et robuste^ une ardente curiosité agite toutes les âmes, et caractérise l'époque où il apparaît. C'est une chance sur laquelle il ne faut pas trop compter, en des jours où tout trahit Tépuisement, que celle de voir du fond d'une multitude médiocre, conduite par des esprits médiocres, surgir une philosophie puissante. Mais vienne un métaphysicien de génie, et voos le verrez , sans s'arroger l'évidence qui n'appartient qu'à la science, marcher l'égal des savants, et leur rendre plus qu'il ne leur devra. On verra que des conceptions

INTRODUCTION. xlix

purement probables peuvent non*seulenient frapper les esprits par leur grandeur, mais primer les résultats certains, se passer elles-mêmes de certitude, lancer avec une puissance de propulsion incomparable la science en des voies où les vérités seront abondantes, réduire les sophistes au silence, rasséréner les intelligences troublées, retremper les esprits, et rétablir au rang d'où elle est déchue à cette heure, Tune des plus hautes énergies de Fhomme, la faculté métaphysique. Cette influence est irrésistible, et, pour être quelquefois latente,' pour n'être que confusément sentie comme celle des plus vastes agents de notre planète, comme celle des courants magnétiques et de l'état électrique de l'atmosphère, elle n'est pas moins sou* veraine ni moins générale. Mais cette action de la philosophie, variable, intermittente, est bien facile à méconûaitre ou même à déplorer en face des résultats positifs, solides et toujours grandissants des sciences. On ne doit pas s'étonner que tant d'esprits, qui ne se piqueni pas de génie métaphysique, se cantonnent volontaire* ment dans un coin de la science ; leur tort n'est certes pas de n'en point sortir, ni de vanter les trouvailles qu'ils y font, il est de croire qu'ils y trouveront toute chose, et que ce coin serait toujours fécond, quand même nul rayon, parti d'en haut, ne viendrait l'éclairer. Ils font bien de se complaire dans leur œuvre, ils

font mal de la déclarer l'œuvre unique. Ils rappellent toujours par leur dédain une vieille similitude, passée presqueau rang d'allégorie chez les auteurs anciens(1 ) : ces savants si durs pour la métaphysique, et qui em* brassent au lieu d'elle la physique ou l'entomologie, ressemblent aux amants de Pénélope qui mettaient au pillage le cellier d'Ulysse, et qui prenaient en patience les lenteurs de la reine à choisir un époux, en se consolant chacun avec une de ses chambrières.

Cette hostilité des savants contre la métaphysique serait sans péril, si elle n'était trop justifiée par ceux qui dans les temps de stérilité prennent l'enseigne de métaphysiciens ; c'est à eux seuls qu'il faut imputer le discrédit où tombe la philosophie. Incapables d'inventer, trop timides pour adopter parmi les vieux systèmes un système net, trop orgueilleux pour s'abstenir, ils prennent dans le passé et recousent soigneusement les morceaux de doctrines, qui peuvent s'ajuster à leurs desseins ; Socrate, qui les connaissait bien, ne craignait pas de leur faire tort en les comparant à

(I) Cette comparaison né manquera pas de scandaliser nos graves pbi losopties, qai m*accaserontde déroger à la dignité obligée du style philoi phfqne. Aussi ne me serais-je pas hasardé à la reproduire, si je n*éial couvert par l*autorit^ de Diogéne de T^aérte qui l'attribue k Arislippe (i 79), de Stobée qui la prête à Ariston de Cbio (Pldrill. Ut. iv, 110), Plutarque qui la rapporte à Bion {De l'éduc, des enf., c. iO), d'i Tieux scoliaste qui en fait honneur à Aristote (édit. de Berl., p. 8; de plusieurs autres. Puisse du moins mon pédantisme détourner moi les rigueurs de ces juges austères !

des rapelassenrs, à des cuisiniers et à je ne saiscom* bien d'artisans du même ordre. Hs érigent en théories tous les préjugés qui remplissent les intelligences ; ils

systématisent des proverbes ; ils se font de leur autorité privée les défenseurs du sens commun, défenseurs peu tolérantSi soupçonneux, agressifs, tellement qu'au frontispice , des livres ou ils prétendent en abriter les maximes, on croit toujours lire Tavertissemeot ancien : Cave canem. Vient-il à se produire quelque libre effort de la pensée, pour peu qu'il les gêneon les inquiète, ils exercent contre lui une étrange justice, et disposent, pour le réprimer, de plusieurs moyens habilement gradués : ou ils ont soin d^ignorer la doctrine intruse, ou ils la falsifient, ou ils la dénoncent. Ne calomnions personne : ils ne la dénoncent pas à l'autorité, comme faisaient Anytns et Mélitus ; ils font mieux, ils la dénoncent au bon sens public, c'est-à-dire au tribunal le plus passionné et le plus incompétent; ils la montrent menaçante pour les intérêts les plus sacrés, et subversive de toutes les idées vénérables et tutélaires : quel système résisterait à cette profonde tactique ? C'est ainsi qu'ils parviennent à se maintenir en possession ; ils implorent alors une place où ils soient tolérés à côté de la science, ils affrontent ses dédains et ses refus, jusqu'à ce que le mépris qu'inspire leur néant leur

ui INTRODUCTION.

fasse un rempart, et leur assure une durée trop réelle et un semblant de vie. Les grandes métaphysiques dans leur décrépitude engendrent d'ordinaire ces tristes adeptes. A voir le mal qu'ils font, on est tenté d'accuser les systèmes ; mais les systèmes sont innocents, et, quel qu en doive être h prix ^ iljaut bien les payer aux dieux.

L'histoire de la philosophie moderne nous décèle à chaque page les deux causes capitales de notre décadence philosophique. J'ai signalé l'une d'elles, c'est cette prétention malencontreuse au nom de science pour la philosophie ; mais, dans un siècle ébloui par le vif éclat qu'ont jeté les sciences, destinées, ce semble, à occuper toute la pensée de l'homme, comme elles ont maîtrisé la nature, cette prétention pouvait seule justifier l'enseignement officiel de la philosophie et la métaphysique sans génie. L'autre cause, et la principale, de cet abaissement, c'est^ que la métaphysique est descendue par degrés au rôle d'instrument de la politique, et qu'elle n'a plus été cultivée que pour restaurer, fortifier, propager les maximes chères au pouvoir. Lorsque 1^ préoccupation du résultat palpable, lorsque le culte de la grandeur visible, cette grande hérésie moderne, est devenu universel, des voix se sont élevées pour demander à la métaphysique : a A quoi serstu? » C'était réduire les métaphysiciens à donner leur

INTRODUCTION. lui

démission de tout emploi dans F Etat, «^ils avaient le courage de se confesser inutiles. Le cœur leur a failli au moment de faire ce pénible aveu, et pour réponse ils ont dressé la longue liste des services qu'ils sont capables de rendre à TEtat, s^engageant à raffermir les saines croyances^ à maintenir les bons principes, à démontrer exclusivjement, sous le nom de lois morales, les maximes qu^on ne peut ébranler sans faire chanceler la société et Tautorité qui la gouverne, à épier enfin Tapparition des idées dangereuses pour les étouffer dès leur naissance. En un mot, les métaphysiciens ont érigé des autels à la peur ; et la peur a rangé du parti de la métaphysique ainsi comprise Fimmense armée des visionnaires, que hante de nos jours la terreur des révolutions. Quelque adroite que fût cette réponse, il en est sorti des conséquences qu'on n'avait pas prévues. La première a été de raviver, d'envenimer la concurrence seculaire de la métaphysique et de la religion Jalouse de prot^er seule et à sa manière la société politique; il s*est élevé entre ces deux puissances une lutte inégale, d'où la métaphysique n'a rapporté que des blessures à son amour-propre et à sa dignité. La seconde conséquence a été plus dangereuse encore. Puisque les politiques n'avaient accepté la métaphysique pour alliée qu'en vertu d'un traité précis, la métaphysique n'a pu s'en écarter d'une ligne, elle n'a pu suspendre son in

cessante prédicatiOD des vérités officielleSi elle n'a pu s'oublier une sealefois jusqu'à traiter librem^ t la question la plus abstruse, sans être traitée aussitôt, non pas seulement d'inutile, mais de malfaisante. Comme ces écarts, quoique rares, étaient inévitables, comme la métaphysique est toujours en péril prochain de faire acte d'indépendance^ elle a paru incorrigible, elle a été dès lors, en dépit de sa réserve, tenue pour suspecte et vue de mauvais œiL Par une contradiction grossière, elle réclamait la tolérance, après Tavoir rendue impossible en intéressant les préjugés, les institutions, les traditions, les intérêts, les vagues désirs de l'imagination à Tempire exclusif d'une métaphysique de convention. Devant les systèmes dissidents, on professait la plus ferme confiance dans le triomphe de la vérité; mais il fallait, en attendant ce triomphe, que le gouvernement calmât les inquiétudes de l'opinion par des rigueurs qui s'étendaient à toute métaphysique. Ainsi la philosophie elle-même avait proclamé que des idées, dont les racines se perdent dans les entrailles de l'humanité, que les institutions les plus vieilles et les mieux assises étaient à la merci des rêveries d'un solitaire, des pensées tlirbulentes d'un négateur aigri et malintentionné. Elle l'avait dit, et on l'avait crue; pouvait-on s'empêcher dès lors de juger les& doctrines sur la conformité de leurs conclusions avec des dogmes

qui ont un tout autre sens que les idées philosophiques, qui s'appuient sur des bases d*un tout autre ordre, qui s'adressent dans rhomme à nne tout autre faculté que la faculté spéculative? Entre les persécutions imminentes de l'autorité et la dialectique délatrice des philosophes patentés^ Tesprit métaphysique sufibquait; il a fini par s'éteindre. Il ne saurait acheter du pouvoir par des services le droit d'exister; il se soucie peu d'être utile; il se tient dans une sphère de calme indifférence; il lui faut la paisible contemplation d'un égoïsme supérieur.

La nature humaine renferme des énergies, qui trouvent dans l'exercice d'elles-mêmes toute leur satisfaction, énergies que Féconomiste a parfaitement raison de classer dans ses calculs parmi les forces improductives. On a peine, en ce temps, à se faire à de telles idées ; de là vient que ceux-ci imposent à la poésie de moraliser les masses, que ceux-là demandent à la métaphysique d'épauler des croyances branlantes. Qu'on le sache pourtant, la poésie et la métaphysique ne peuvent rien; ces nobles choses ne sont pas des moyens, mais des but&; ayez des peuples moraux, héroïques, pour que dans leur sein il naisse une grande poésie; ayez, s'il se peut, une société bien faite, ce qui ne veut pas dire bien repue, où les caractères soient forts, où la pensée soit libre, afin d'à-

LTi Emi(M)UcnoN.

voir une grande métaphysique; surtout n'attendez nulle aide de la poésie ou de la métaphysique dans vos projets de domination, dans vos désirs d^ordre, dans votre course effrénée après le bien*ètre ; il faut choisir entre ces choses et le bonheur, qui abrutit. Sans doute, on peut admettre que la poésie et la métaphysique ont une action indirecte; elles élèvent et complètent une société ; dans une aussi savante organisation que celle de l'homme ou de la société humaine, il n'est pas d'exercice de l'âme qui ne fasse vibrer tout le système. Mais ce n'est pas en vue de cette action subordonnée qu'elles existent ; et cette action, fort différente des seuls résultats que le vulgaire apprécie, sert plus à la grandeur morale qu'au bonheur; il est superflu de chercher dans une société bourgeoise de sentiments et de mœurs d'autre raison que celle-là pour se rendre compte de l'indifférence obstinée des hommes sérieux à T égard de ces distractions de jeunesse, la poésie et la philosophie.

Les deux siècles et plus, qu'a duré la philosophie moderne, fournissent un ample commentaire des idées que je viens d'énoncer ; la métaphysique , dans ses fortunes diverses, y a été, plus d'une fois au milieu des circonstances les plus difficiles, cultivée pour ellemême, et alors on Ta vue grande; d'autres fois, elle a été mise au service d'une passion politique ou d^un

INTRODUCTION. ^ Lvu

biérêt social^ et dès ce moment on l'a vne déchoir. Après avoir cherché pendant tout le moyen Age à se dégager des dogmes imposés, la métaphysique affirme chez Descartes son indépendance, et Descartes ouvre une ère de fécondité philosophique qu'on ne saurait assez admirer. Je n'ai pas oublié le but que Descartes se propc^ formellement en tête des Méditations ; et je De sais pas de ceux qui imputent légèrement aux grands hommes la honte d'un bas stratagème. Quand Descartes déclare avoir pour but d'en finir avec les aihées, il est sincère, et il croit de bonne foi n'user de la métaphysique que comme d'un moyen. Mais enfin^ c'est à messieurs les doyens et docteurs de la sacrée faculté de théologie qu'il adresse cette déclaration. Qu'on songe au principe dont il part^ qu'on embrasse reosemble de sa doctrine, tel que l'offre par exemple le livre des Principes, et qu'on ose dire, malgré la place réservée à telle ou telle théorie, que cette cons* tniction prodigieuse a pour objet unique de leur faire un asile. Descartes a pu le croire au début, comme il a pu d'ailleurs user d'une précaution légitime, puisqu'elle ne l'obligeait à rien affirmer qu'il ne crût. Il faut vivre, et vivre en paix : c'est aux yeux de Descartes la condition de la métaphysique. Mais son inteU ligence, malgré tant d^obstacles sociaux ou personnels dont il est entouré, est emportée bientôt par le génie

LTiii INTRODUCTION.

indocile qui crée les doctrines indépendantes. Les esprits les plus sagaces ne s'y sont pas trompés, comme le prouve la colère mal contenue de Pascal contre Descartes. Cette indépendance se retrouve chez Maiebranche, malgré les efforts de Foratorien pour la pallier; elle apparaît sans réserve dans Spinosa,et le circonspect Leibnitz ne prend pas la peine de la voiler. Le vieux conflit du moyen âge semble par moments se prolonger jusque chez eux. Mais dès quUls ont mis à part un certain ordre de vérités, ils sont parfaitement à Taise §ur tout le reste. Si on les voit fléchir, ce n*est que sot les'points où leur pensée est près de heurter ces vérités réservées, mais lorsqu'ils ont amorti le choc ou évit^ la rencontre, ils s*abandonnent de nouveau, libres de toute préoccupation étrangère^ à Tîntérét spéculatif.

Malgré la puissance dont ces vérités sont encore armées de leur temps, je serais peu éloigné de soutenir qu'elles les gênent bien moins qu'on ne croit. Dans I( fiiècle suivant, ces dogmes ne gardent plus même aitf ombre d'autorité sur les philosophes ; ceux-ci n'oni qu'une pensée , déraciner la tradition , et pour cel4 tout leur sert, le persiflage, l'invective, le sérieux le bouffon, la science, la poésie, la métaphysiique ; h siècle, si affranchi, ne respire que la guerre, et j'ose rais dire que par cette raison même il a moins d^ind^ pendance en métaphysique que le siècle précédent.

INTRODUCTION. ux

Oo ne m*aUribaera pas le dessein d'amoindrir la bataille qui remplit le dix-*huitième siècle ; je ne veux que signaler la direction qu'elle imprime à Tesprit métaphysique, et je reconnais d^ailleurs volonlierït que sur une pareille échelle tout a de l'intérêt ; j'admire autant que personne la liberté, la furie des combattants, leurs ressources d'esprit, leurs merveilleux arlificesy et enfin (ce qui impose à l'esprit malgré qu'il en ait) leur formidable succès. Quand on voit ces dogmes révérés de nos pères, ces idées qui ont créé un monde, et desquelles l'humanité a vécu durant tant de siècles, devenues pour les fils un objet de risée, traînées sur le théâtre comme des farces honteuses , livrées aux moqueries du peuple après avoir été avilies par ceux qui en avaient le dépôt ; quand on songe à la foule^ incapable de suivre des débats dont les plus bruyants épisodes arrivent seuls jusqu'à elle, livrée par habitude à des observances et à des crovances héréditaires, où elle sent le mensonge sans savoir où il est^ tiraillée entre une autorité qui a le temps, l'imagination de son côté, et des négations iqui promettent la lumière plutôt qu'elles ne la donnent ; quand on suit dans leur destinée périlleuse ces lutteurs^ dont la main vaillante poursuit, soQs le coup des caprices du pouvoir et des terribles iiccès de la superstition populaire^ leur travail de démolition; un passé glorieux qui illumine la dégrada*

(ion actuelle ; une multitade livrée poor la premièJ fois à la conduite d'une raison mineure, et, comme i pnsonnier de la Bastille, aveuglée par le joor ; ii petit ncxnbre d'assaillants, stimulés par des proted teurs furtifs qui les renient au premier péril ei les exi cutent en riant; Tagonie d'un monde moral; m chaînes d^ autant plus lourdes qu'on les pèse chaque mi lin dans la balance de la justice ; le salut sans ces^ promis, sans cesse ajourné^ et sur le lendemain de prd fondes et orageuses ténèbres ; il n'est pas sarprenai que ces pensées répandent dans l'àme un trouble iii volontaire. Je ne sais pas dans Thistoire d^époqd plus tragique, et pour nous qui voyons quel reflet I dénoûment jette sur ce prologue, les rires el la lég< reté des démolisseurs a quelque chose de poignant i d'héroïque. On conçoit que pour une telle guerre toul arme ait servi , qu'on n'ait eu pendant un temps qu'q seul intérêt et qu^une seule pensée. Mais si Ton coni prend ce renoncement volontaire aux intérêts les ph élevés de la pensée en vue d^un intérêt social plus pre sant, il n'en est pas moins nécessaire de le constatei Au dix*huitième siècle la représentation sereine d( choses, des hommes et de leurs passions, n'eût b que distraire et endormir ; l'universelle sympathie c poëte eût été trop amollissante, au moment où les coij rages avaient besoin d'être fermes et même impi

INTRODUCTION. LXi

oyables ; il fallait pour se faire tolérer que la poésie /enrôlât au service de la cause qui enflammait tous es cerveaux, et dans celte crise, dont Tissue allait lécider des destinées humaines, Tindifférence poétique »ùt semblé une trahison ; voilà pourquoi le dix-huiième siècle n'a pas de poésie. La métaphysique soufre, conmie la poésie, de Tardeur des esprits à détruire ; e génie métaphysique était moins rare en ce siècle }ae le génie poétique, des aperçus très-profonds éclamt souvent , mais ils se perdent comme des lueurs )assdgères. Au lieu d'être une libre conception des choses, la métaphysique est un bélier, dont on dirige es coups redoublés contre les portes de fer qui sépa- *ent encore le monde de la liberté. Quel est le meta- )hysicien qui, sans le savoir, sans le vouloir, ne s'im-

;)ose alors pour tâche de conclure contre le présent ? iussi la moitié au moins des faits, qui constituent les conditions du problème, sont laissés par lui en dehors Ju calcul , et de là une simplification arbitraire qui frappe à nos yeux de nullité les théories, et fait paraître les solutions mesquines et artificielles. Pour créer une grande doctrine, le dix-huitième siècle avait le génie, la science, Findépendance de tout préjugé, sauf un seul ; mais ce seul préjugé, le dédain excessif et par conséquent Tinintelligencedu passé. Ta stérilisé en lui ôtant la liberté d'esprit.

La métaphysique n*a pas à remplir en ce moD(É de fonclion militante ; elle n'attaque ni ne défend Inaccessible au désespoir et à Tenthousiasme, el assiste à la grandeur et à la décadence des peupi sans s'en émouvoir. Elle confesse son inutilité, q dis-je ? elle s'en fait gloire, elle la proclame, par qu>n elle seulement réside sa sûreté. C'est pourquoij elle peut dominer tous les cataclysmes, contempler dans le plus grand calme les décompositions de croyances et de sociétés, se faire de la mort un sujet! d'étude, et ne voir dans l'univers qu'une scène de métamorphoses, ou, si l'on veut, un amphithéâtre, où la nature lui étale ses expériences et lui découvre ses lois. Comme Pline le naturaliste, le métaphysicien s'avance, oublieux de son propre danger comme de celui des autres, entre une pluie de cendres et une mer

irritée, jusqu'au pied du volcan, pour l'étudier d'aussi près qu'il le peut sans se jeter dans le brasier.

Il y a longtemps qu'il n'existe plus trace parmi nous de ce calme d'esprit/ Lorsqu'en 1815 on a cru les commotions finies, on s'est occupé de relever son toit et ses idoles ; quand les commotions ont recommencé, on s'est apprêté résolument à la défense. En proclamant la sainte ligue contre l'esprit de bouleversement, en appelant aux armes toutes les forces sociales, les politiques faisaient leur métier ; ils défendaient leui

INTUOÛUCTION. LXiii

œuvre et se défendaient enx-mèmes. Mais qoe dire du zèle nouveau qui a porté la métaphysique à s'écner : a Employez-moi, » et de ses instances à demander qu'on ' vouIAt hi&k lui assigner son rang et lui prescrire sa tâche ? Dès ce moment les philosophes ont échangé le rôle de libres interprètes du monde contre le titre de bons fonctionnaires, de sujets fidèles de Tautorité qui les emploie, de sentinelles alertes à donner Talarme, du plus loin qu'ils aperçoivent une idée d'apparence (laugereuse pour le gouvernement ou la société. Mais la société est moins égoïste qu'on ne croit. Depuis que, trahissant sa mission naturelle, la philosophie a volontairement accepté le labeur ingrat d^aider le pouvoir et de ramener les esprits à Téquilibre, elle n'a cessé de baisser dans Testime publique. Ses manifestations de zèle l'ont décriée plus que ne Pavaient fait tousses écarts. On l'a traitéeen hypocrite, qui viendrait Irop tard pour guérir le mal qu'elle-même aurait fait. Exclue définitivement par ce jury d'élite, qui compose le monde pensant, la philosophie s'est adressée à la foule des oisifs et des lettrés ; elle n'a visé qu'au succès littéraire, et elle Ta, dit-on, obtenu. Ce qui découvre l'abîme d'abaissement où elle est tombée , c^est que ces applaudissements, moissonnés dans un public nourri de préjugés^ et le premier à se récuser dès qu'il est question de métaphysique, ne l'ont pas humiliée.

my INTRODUCTION.

La décadence actuelle de la philosophie s'expliqpie donc par des causes trop naturelles poiir rien prouver contre la métaphysique. Après s'être faite, il y a près d'un demi-siècle, et être restée depuis lors rinstrument volontaire d'un parti, elle est devenue une occupation oiseuse ; elle a fini par n'avoir pour représentants que 1^ esprits impuissants, les seuls qui pensent par ordre et se meuvent par des suggestions étrangères, nerm alienis mobile lignum. Mais déjà rhistoire moderne pouvait nous apprendre par d'autres exemples que la métaphysique se compromet, quand elle travaille à des fins qui ne sont pas les siennes, de même que cette histoire réfute ceux qm de nos jours affirment encore qu'après tant de retards la philosophie va cesser d'être une construction individuelle et passagère, s'organiser enfin scientifiquement, et de même aussi qu'elle démontre, contre les savants, qu'en dépitde ses variations la métaphysique est un exercice légitime, une manifestation impérissable de la pensée humaine.

Pour nous défendre de la tristesse que pourraient jeter dans notre âme ces variations et ces éclipses de la philosophie, deux choses subsistent et doivent nous rassurer. La première est le génie, qui peut, il est vrai, se faire longtemps attendre. Les génies de la pensée et de l'art ne se produisent guère que lorsque 1 mtelligence n'est pas tout entière absorbée par Tac-

INTRODUCTION. lit

(ioD. Il faut, pour qu^ils se connaissent et qu'ils créent, ou bien que rincertilude des situations, violemment bouleversées à chaque instant par le tumulte des événements, n'enchaine pas les intelligences les plus hautes au soin de leur sécurité, ou bien que la splen* deur des événements, l'éclat de la vie active ne séduisent pas tous les esprits au point de les dérober complètement à la méditation. Voilà pourquoi les époques douloureuses^ dans lesquelles le despotisme débarrassait les honmies des soucis du présent, les temps où les misères d'une anarchie sans but dégoûtaient de l'action les plus grands et les éloignaient de la vie politique, ont été tant de fois ceux où le génie s'est révélé dans sa puissance ; je parle, bien entendu, du despotisme violent, senti, et non du despotisme consenti, qui tue en endor* mant et atteint jusqu'aux racines de la pensée. Quand le génie est absent pendant plusieurs générations, rame se serre comme en traversant les jachères d'un inonde abandonné. Mais, quelque longues qu'aient été jusqu'ici ses absences, il n'a jamais manqué de reparaître. Le nivellement moderne, à force de s'étendre, en a-t-il desséché les germes ? Je ne sais; mais il est permis encore de croire à la venue d'esprits capables d'un nouvel et puissant effort pour embrasser le monde cl l'expliquer par une conception de génie. Tout mort que semble à celte heure le foyer de l'enthousiasme,

ixvi INTRODUCTION.

ces esprits le rallumeront chez leurs contemporains; rien ne résiste à leur action viviGante ; ils prennent rhomme par totites les facultés de son être, ilss'imposentàlui surtout par Tadmiration. Quoiqu'ils doivent soit au passé, soit à Faction sociale, leur langage est fier comme s'ils ne devaient rien qu'à Dieu ; mais ce qu'il peut y avoir d'excessif dans cet orgueil n'est que l'appel sonore, qui tourne sur leurs idées l'attention des contemporains. Leur œuvre périra ; mais leur existence seule me rassure, en me révélant dans la nature une vitalité qui ne tarit pas. Quand je sais que demain peutêtre une voix, muette encore, va s'élever, qui ralliera les esprits épars et versera en eux l'amour des idées et la conviction, je m'endors tranquille; si je n'entends pas cette voix, d'autres l'entendront, comme d'autres ont eu le privilège d'entendre Platon ou de converser avec Leibnitz .

De même que les sources du génie ne s'épuisent pas, la réalité, mobile et étemel océan, est toujours là, qui sans cesse sollicite l'esprit à méditer l'immense problème. Connue ou inconnue, ombre ou corps, l'es' prit sait qu'en elle est une vérité, et tant qu'il lui sera donné de la poursuivre, dût-il n'en trouver que de^ parcelles. Une se lassera, il ne se plaindra pas. Pourvfl que nous ne fassions pas, comme il est arrivé ploj d'une fois en des temps de maladie morale, dépende^

INTRODUCTION. lxyu

toute notre vie de la possession absolue de la vérité, Doos trouverons dans Fétude obstinée de la réalité des satisfactions sans cesse renaissantes et d'une variété infinie.Car la pensée peut l'étudier sous trois aspects, et rinterpréterde troismanières : par la science, par Fart et par la philosophie. La science étudie la réalité sous une face abstraite et restreinte, elle constate les lois qui en régissent les phénomènes ; Tart en reproduit les types sous des formes vivantes ; la première n'apprend rien an delà des résultats qu'elle formule, elle ne dépasse pas ce qui peut se vérifier et se transmettre ; le second va bien plus loin, car à travers le vêtement des choses, il en fait reluire non à l'entendement, maisàVâme, les raisons les plus profondes, et parla il émeut toutes les fibres du cœur ; on apprend la science, et on jouit de Tart. Puis la philosophie vient de temps en temps proposer hardiment ses explications de Pensemble : explications passagères sans doute, car , quelque vaste que soit notre horizon, il a toujours pour bornes un cercle de ténèbres, et, si ce cercle parait aux yeux du métaphysicien créateur la limite des choses, ce n'est pas Teffet d'une présomption puérile, mais d'une illusion naturelle, condition de sa force et de son ascendant. Toutefois, pour être défectueuses et destinées à changer, les conceptions philosophiques n'en sont pas moins Texcitant le plus énergique qui puisse ranimer les intelligences; elles

Lxviii INTRODUCTION.

sont une des formes de l'idéal, qui ne pourrait être anéantie sans que Tactivité humaine fût atteinte d'une mortelle langueur. L'homme ne réagit sur lui-même avec efficacité, comme il ne s'empare vigoureusement de la nature, que s'il se flatte d'en posséder le secrel. 11 existe entre le génie et la réalité je ne sais quelle secrète intelligence, quels profonds et indéfinissables rapports. La marque du génie est de ne souffrir entre lui et les choses nul intermédiaire ; il voit directement dans la réalité ; vous sentez que ses pensées germent et grandissent devant elle, non devant des réminiscences d'école, ou devant la pensée d'autrui. La foule regarde la nature, assiste à la vie sans la pénétrer, tout occupée des onàbres mobiles qui se jouent à la surface; de la foule sort une nombreuse espèce d'habiles gens, qui ont bien autre chose à faire qu'à regarder celte insignifiante réalité; après avoir dévoré une honnête provision de livres, et emmagasiné un certain nombre d'idées, ils se mettent à écrire et ne s'arrêtent plus ; enchaînés par une formule, séduits par un mot, dupes d'un mouvement oratoire, ils vont répétant les choses apprises ; idées et langage, tout est convenu chez eux ; l'élégance et la correction ne peuvent simuler la vie absente, donner à leur voix! 'accent î|u'elle n'a pas ; et voilà pourquoi l'ennui plane sur leurs livres. Ils ont beau donner à leurs raisons le

INTRODUCTION. Lxix

tour le plus savant, et les orner des plus riches décorâlions jamais la vérité d'une idée, tirée des entrailles de la réalité, ne vous arrache ce cri : a C'est bien cela. » Tant d'habileté ne réussit qu'à faire prendre la parole humaine en horreur. Cette classe écrivassière est au génie qui regarde, comprend, explique la réalité, ce que le singe est à Thomme.

Nulle méthode, nulle éloquence ne peut tenir lieu de cette sagacité, pour laquelle il n'est pas de lieu commun; parelle, maisparelleseule, la plus vieille desvérités sort, brillante de jeunesse et frappante comme une révélalioo, du plus vulgaire accident de la vie, du fait le plus banal, d'un mot dit au hasard; mais cette sagacité, que tout instruit, est le don du génie. La réalité seule renferme la vérité vivante ; les livres n'en contiennent que la momie. C'est pour cela, par exemple, que dans Pascal, malade, janséniste, halluciné, intolérant, jetant ses pensées sans lien, sans système, à toute heure, avec force contradictions, niant tout haut la philosophie, il y a plus de philosophie que dans d'illustres philosophes ; toutes ses idées jaillissent du plus intime (le la vie. Si Descartes est grand, c'est pour avoir voulu se placer en face de la réalité ; mais après un premier et profond regard jeté sur les choses, il a laissé des abstractions scolastiques s'introduire entre elles et lui, il a rompuaveclaréalilépours'attacheràdes principes uni-

wx INTRODUCTION.

versels qui rontd'aulant plus égaré qu'il avait plus de vigueur et d'audace. La gloire de Leibnitz, ce if est pas d'avoir interrogé tous les livres, taudis que Descaries les méprisait tous, den'avoir rien négligé de la science acquise, d'avoir tout étudié, tout vu, tout compris ; sa gloire est d'avoir vécu si près de laréalilé, et d'en avoir entrevu d'une vue si perçante jusqu'aux éléments imperceptibles. Leibnitz a été pénétré du sentiment de la vie, il en a suivi curieusement les mouvements les plus fugitifs ; et nulle part il n'est plus admirable que dans ces courts fragments conçus en présence de la réalité, rédigés à la hâte sous sa dictée, tout pleins de l'émotion que cause une vérité direclement aperçuei De là tant d'intérêt et de variété dans les œuvres de Leibnitz ; il vous y raconte la vie au lieu d'y étaler son savoir-faire, il y fait parler toutes choses, les plus petites, les plus vulgaires, au lieu d'y déployer la souplesse de sa dialectique. Le nom de penseur, qui est venu depuis assez peu d'années se placer à côté du nom- de philosophe et qui menace de mettre celui-ci hors d^usage, a été fait pour désigner les esprits qui, comme Leibnitz, au lieu de remuer sans fin et sans fruit les idées des livres, s'inspirent directement du monde inépuisable.

Le philosophe se distingue cependant du penseur par un point essentiel ; comme lui, sans doute, il inter-

INTRODUCTION. Lxxi

roge directement la réalité, mais il ne s'arrête pas aax vérités éparses qu'elle lui révèle, il les réduit en système; et c'est par là qu*il leur imprime son sceau, c'est par là aussi qu'il marque son système d'un signe fatal, qui le condamne d'avance à périr. Le philosophe entreprend, avec quelques pans de muraille, de restituer le plan de tout l'édifice ; il fait, mais avec bien moins de certitude, ce qu'essaient les Guvier, quand sur des débris d'animaux, sur de vagues empreintes de végétaux^ ensevelies dans des blocs de houille, ils refont une flore ou une faune disparue. L'entreprise du philosophe est audacieuse, elle est pleine de risques, mais elle est nécessaire. Du reste si son œuvre est toujours fragile, en est-il pour cela moins admirable? Phidias est-il moins grand, parce que le temps a anéanti le Jupiter d'Olympie, et parce qu'il a mis en pièces le fronton et les métopes du Parthénon ? On s'expose gravement à encourir l'imputation de scepticisme, en déclarant qu'éclairé par l'histoire moderne et par l'étude des conditions essentielles de la philosophie, on ne croit pas à la possibilité d'une métaphysique définitive ni à Torganisation scientifique de la philosophie. Après tout, admettre cette mutabilité éternelle, n'est-ce pas proclamer l'éternelle incertitude? Certesje ne doute pasque s'il se produisait un système puissant, mille esprits, livrés au doute, n'y

Lxxii INFRODUCTION.

fussent, comme moi, promptement ralliés, ou que du moins ce système ne rallumât en nous la ferveur philosophique, ne fût-ce qu'en nous forçant à le combattre. Mais il n'est pas de système pareil, et, s'il faut l'avouer, nous ne sentons rien en nous de cette illusion féconde, de cette foi en un système, que le génie inspire et propage si vite. Cette foi existe-t-elle quelque part ? J'en voudrais d'autres preuves que les livres, où on la professe, disons mieux, où on l'affiche avec tant de faste; je voudrais la voir on peu soulever des montagnes^ c'est-à-dire se communiquer à de libres intelligences^ imprimer quelque mouvement aux esprits pensants^ recruter ses adeptes ailleurs que parmi ceux qui en vivent. Ceux qui se contentent de si peu, voilà les^ sceptiques qu'il faut accuserde désespérer vraiment de la métaphysique. Cette foi rare fût-elle aussi sincère qu'elle est suspecte, je n'estime pas qu'elle fût ud avantage dont on eût le droit de se targuer trop haut ; quand on est jeté dans un temps où rien ne peut tenir contre la réflexion, où il ne subsiste que des doctrines usées, incompatibles avec les faits comme avec les besoins actuels de l'intelligence , est-il si beau de rester, en pleine mer, misérablement collé à une pauvre épave, et de paraître aussi confiant que si l'on voguait dans un vaisseau de haut bord? Je croirais le repos^ si précieux qu'il soit, acheté trop cher au prix d'une

INTRODUCTION. uwu

telle illusion, si voisine du mensonge. La seule condoite virile est de nous avouer le vide qui nous entoure; c'est dépouiller une dernière misère, et la plus triste, que de se guérir de Tinfatuation de sou temps. Parmi les doctrines qui traînent à cette heure parmi nous leur vieillesse honteuse, quelle est celle qui vaille un regret? Qu'on ne rappelle pas la gloire de leur passé ou l'enthousiasme qu'elles ont allumé à une autre époque, car il n^en est pas une qui, depuis, n'ait attaché son sort à la tyrannie, qui ne se soit souillée de complicité avec Tinjustice et la corruption. Osons donc reconnaître que nous habitons des ruines, sans nous laisser imposer parceux qui nousouvrent à deux battants Tarche dont ils sont les lévites ; osons vivre, puisqu'ainsi le veut la destinée, dans cette solitude intellectuelle, qui est la suprême épreuve de la vie, mais qui est peut-être le salut des caractères.

Au surplus affirmer que la philosophie ne conquiert pas les esprits aux mêmes conditions ni par les mêmes procédés que la science, ce n*estpas nier que son empire ne soit légitime ; reconnaître qu'elle le perd quelquefois, sauf à le reconquérir encore, ce n'est pas dire que la philosophie ne soit qu'illusion. Contre Tengourdissementd'une foi puérile, contre la torpeur d'un scepticisme sans espoir, l'esprit a les solides garanties d'une . réalité, qui Taiguillônne sans cesse par son mystère, et

txxiy INTRODUCTION.

derautorilé iinprescriplible des génies qui osent Texpliqaer. Si Tintelligeoce pouvait se défaire jamais de ce besoin d^explication totale, si rhomme renonçant à scruter T univers parvenait enfin à regarder ]a terre des yeux de ranimai, où se lit la morne stupidité d'un songe qui ne finit pas, et à n'y plus voir pour lui qu'une crèche et une litière ; si même il pouvait, comme Ty convient tant de gens qui mettent sans le savoir toute la vie intellectuelle en péril, s'arrêter aux explications partielles que les sciences lui donnent, c'en serait fail alorsde la philosophie. Si l'humanité appauvrie ne devait plus enfanter que des esprits vulgaires, sans pouvoir produire désormais de ces intelligences élues qui dominent et qui éclairent les siècles, la curiosité toujours inassouvie s'éteindrait à la longue et avec elle toute activité d'esprit; l'idée et le nom de la philosophie s'effaceraient bientôt de Tintelligenoe ; car si la pleine possession de la vérité n^est pas nécessaire à rhomme, au moins iaut-il, pour la chercher avec persévérance, qu'il se flatte d^en saisir quelque jour un fragment. Mais cette curiosité, tant de fois trompée, est vi vace encore, je le sens ; elle appelle, elle encourage les prochaines audaces du génie; la terre a encore des génies à donner, sans quoi l'hiver éternel sérail déjà venu pour elle, et la mort aurait déjà commeno^ sur le globe que nous habitons à prendre le pas sur 1^

INTRODUCTION. lxxy

vie. Je puis donc, quand tous les dogmes de mon symbole ont été ébranlés, renversés, énoncer encore, pour dernier article , celui-ci: Je croisa la philosophie. Peut-être même est-il permis de présager dès à présent, d'après le cours régulier de la philosophie moderne, ce que sera, quant à la forme, la prochaine philosophie. Elle sera une exposition systématique des lois de la pensée humaine, cherchées dans les œuvres immenses et merveilleuses, langues, religions, arts, systèmes, civilisations, sciences, dont cette pensée agissante a inondé les siècles. On étudiera la raison humaine, telle qu'elle se déploie, sous mille influences diverses, dans les masses et dans les grands individus qui les conduisent, à travers Tespace et le temps. Toutes les sciences, depuis la philologie jusqu^à la chimie, travaillent aujourd'hui pour cette doctrine future; elles tirent de la mine, elles dégrossissent, elles ordonnent les malériaux que l'intelligence du philosophe se sera nécessairement appropriés, avant de songer à en faire sortir l'univers. On ne s'ingéniera plus à tirer d'une raison abstraite les lois de la raison vivante ; on ne se fati- ^'uera pi us à engendrer des profondeurs obscures de l'entendement pur les forces qui remplissent toute l'histoire. Ce fut, j'en conviens, le dessein avoué de Des- <^artes de se conGner en lui-même, de bannir de sa raison tout ce qui y était entré par étude ou par sur-

LXXTi INTRODUCTION.

prise, et d'élever dans le seia de cette raison , avec les seuls matériaux qu'elle lui offrirait, tout le système des choses. Si Descartes avait aussi parfaitement réussi qu'il l'espérait, à vider son esprit de toute pensée traditionnelle, de toute idée acquise, il n'eût trouvé en lui qu'une puissance affamée de réalité, et tourmentée par Texcès d'une force inutile. Forger un système du monde sans s'appuyer sur l'observation du monde réel, chercher les principes et les lois de la pensée ailleurs que dans les créations permanentes ou successives de la raison en acte, sont deux tentatives également extruvagantes. Heureusement ces grands esprits essaient vainementdefermertoutaccèseneuxauxinspirationsdeFbistoire, aux confidences de la réalité; ils jettent toujours sur ces choses un regard decôté,el de ce seul regardilsy découvrent tout ce que leur doctrine contient de vérité. Les systèmes, on le sait trop, ne séduisent pas moins par leurs erreurs que par les vérités qu'ils apportent; les tourbillons avaient encore des partisans, quand toutes les autres parties de la doctrine de Des^ cartes tombaient déjà en ruines. Les erreurs répondent souvent à des dispositions d'esprit très-générales el très- profondes, qui leur assurent une adhésion immédiate. Que dis-je ?resprit public a ses préférences exclue sives, qui le portent à étudier tel ordre de faits, tandis qu'il méconnaît ou néglige tous les autres; ces préfé-

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renées se communiquent au philosophe, qui élève un système plein de hardiesse, mais dont la base élroite, peu solide, s'effondrera demain. S'il eâl lenu quelque compte de la tradition, Descartes eût construit une doctrine moins symétrique, mais qui eât eu peutêtre une durée plus longue. Au dix-huitième siècle, siècle de sévérité excessive pour le passé, Rousseau ne se contente pas, comme Voltaire, de voir dans l'histoire les sanglantes annales delà tyrannie et du fanatisme ; il regarde l'institution sociale comme une déchéance, il date la première aberration de la raison humaine de sa première œuvre; dès lors, les faits sociaux nesigniGent rien, et il ne les subit qu'en protestant. Voilà pourquoi Rousseau, avecson beau génie, est un des plus féconds inventeurs de contre- véiités qu'il y ait jamais eu.

Tant que 1 homme, faute d'avoir eu conscience de l'unité de l'espèce et des destinées de l'espèce, faute de s'intéresser à son passé et par conséquent de le connaître, na pas recueilli avec un respect pieux, interrogé atlenlivement les œuvres de la raison vivante, il a été ballotté entre deux doctrines opposées, ennemies, qui sont toujours en présence, et dont la lutte ne finira pas. 11 a fallu qu'il cherchât, par une bizarre erreur, les lois des choses dans la raison individuelle et abs« traite, ou bien que, parmi tous les faits historiques, dénués de valeur et qui n'enseignent rien, il reconnût

ixxTiii INTRODUCTION.

un fait privilégié, un événement spécial, unique, non pas humain, mais divin, dans lequel se trouvât la vérité, mais mesurée à Phomme selon la capacité de son intelligence. Ces deux doctrines, semblables par l'oubli ou le dédain de la raison humaine telle qu'elle agit dans l'histoire, différentes par le principe où elles placent la source de toute vérité, se combattent Tune l'autre sans pouvoir se vaincre. Le rationalisme reproche à la révélation de vouloir fixer l'homme à une

ancre immobile, et de ne savoir le sauver du naufrage qu'en l'empêchant de naviguer, et l'écrase fièrement du perpétuel démenti que jettent à cette doctrine d'immutabilité les révolutions du monde. La révélation reproche au rationalisme de vouloir découvrir dans une faculté vide les principes des choses, et de recoin* mencer toujours sur nouveaux frais sa création ex nihiU); elle lui soutient que tous ses dogmes sont, quoi qu'il fasse pourse le dissimuler, abstraits des dogmes religieux, et que le glorieux résultat de son travail est de dépouiller ceux-ci de leur réalité, qui fait seule leur puissance. En effet le rationalisme ne vit que d'emprunts, de larcins souvent; et c'est pitié de l'entendre se proclamer affranchi, répéter sans cesse d'un ton si hautain le a moi seul » de Médée, quand on le voit si risiblement enchevêtré dans le réseau des traditions religieuses et dans les pièges de sens commun.

INTRODUCTION. uxix

Oui, la raison humaine est créalriœ; mais ce n'est pas la raison abstraite et réfléchie du philosophe. C'est celle qui, toujours unie à la nature, n^a cessé sous toutes tes zones, dans les vallées luxuriantes du tropi« que et sur la terre la plus ingrate, de répandre avec prodigalité ses richesses inépuisables ; c'est celle qui a inspiré les Jivres sacrés, après avoir elle-*méme produit ses idiomes, celle qui a dicté aux législateurs les constitutions, sculpté les idoles du Mexicain et les no* blés formes des dieux de la Grèce, engendré les philo* sophies antiques et les sciences modernes. Ces œuvres, longtemps éparses, résultats du travail collectif ou du génie, éblouissent, accablent aujourd'hui la pensée. Ces débris énormes, qui indiquent les lieux où la raison a campé dans ses migrations perpétuelles et qui forment en ce moment un entassement où ne circule pas encore la lumière, quel génie faudra-t-il pour lé^ embrasser et pour en donner rexplicalion? Je n'en doute pas pourtant; un homme sortira quelque jour de notre confuse caravane, et osera définir la courbe que Thu* manité parcourt dans le champ infini de la pensée.

A rage où nous sommes arrivés, Tintelligenee de r homme s'est dilatée, et peut s'ouvrir avec sympathie à tous les systèmes et à toutes les religions du passé. L'homme peut sentir vibrer encore aujourd'hui dans son cœur les fibres, qui ont enfanté, dans une période

i^xxx INTRODUCTION.

lointaine, les religions de la nature ; dans les racines, qui ont porté les religions politiques ou mystiques, coule encore une sève abondante, bien que les jets qu'elles donnent ne se revêtent plus des mêmes frondaisorfs. A vous observer de près, vous retrouveriez en vous par moments un concitoyen de Pérîclès ou de Scipion ; si des égarements vous étonn.ent chez les Juifs, chez les Grecs, chez les Romains, n'ayez garde d'y insulter : les jpasslons qui en ont été la cause pourraient se trouver encore en vous, et peut-être éclatentelles chaque jour sous une forme qui vous empêche de les reconnaître. Si cette antiquité a des grandeurs qui nous émeuvent, si elle nous forcé à nous incliner devant la divine splendeur de ses arts, devant la majesté de ses héros, et a saluer en eux ce que la terre a vu de plus sublimement humain, pourquoi ne pas reconnaître, étudier aussi dans les ignorances et les écarts deces peuples l'immuable humanité ? Il n'y a pas grande humilité à m'avouer qu'en un autre temps j'aurais sacrifié pieusement à Jupiter, que j'aurais eu des esclaves si je ne l'avais été moi -même, qu'à Rome j'aurais été plein de l'orgueil patricien ou de l'envie plébéienne, aristocrate ou démagogue à Athènes, disciple de Zenon et peut-être d'Âristippe au temps de Qcéron et de César, incrédule et homme de parti comme eux. Cet aveu justifie pour moi l'humanité de son passé.

LNTRODUCTION. Lxxn

On ne confondra pas sans doute cette sympathique intelligence des doctrines et des institutions qui ont vécu avec une molle indifférence au bien et au mal. Comprendre les fatalités qui produisent telle institution, ce n'est pas absoudre les défaillances 'publiques ou les crimes des individus ; ce n'est pas sanctifier toute victoire ; trouver aux croyances les raisons qui en expliquent dans le passé Forigineet la durée, n'est-ce pas au contraire les repousser pour le temps actuel, et opposer à qui voudrait nous ramener la plus pé* remptoire des réponses? Je sais toutes les raisons qui rendent insoutenable aujourd'hui le système de Lucrèce ; et c'est précisément parce que de telles raisons n'existaient pas au temps de Lucrèce et qu'au contraire des causes nombreuses préparaient, fomentaient à Rome Tépicuréisme , que, sans parler du génie du poète, celui du philosophe qui a développé ce système me parait admirable et beau. Aujourd'hui, comme dans tous les temps, des doctrines autrefois puissantes, des idées religieuses, philosophiques, sociales, qui ont eu leurs périodes de grandeur, prétendent, au nom de leur passé, continuer à vivre, et regagner le terrain qu'elles ont perdu ; voulons-nous que par respect pour leur histoire on leur livre le monde ? Qu'il soit donc permis au meta physicien d'accueillir toutes les doctrines avec bienveillance, et de chercher, sans s'entendre prêter une pensée

Lxxxii INTRODUCTION.

rétrograde ou taxer d'indifférence, jusque dans les doctrines les plus éloignées de Tespril moderne non rhumiliation, mais les lois de la raison humaine.

Du reste nous maintenons fermement que les philosophes sont, comme tous les autres hommes, res* ponsables de leurs desseins et de leurs procédés. Les doctrines relèvent de toute intelligence libre, éclairée, capable de les discuter ; les procédés ont pour juge irrécusable toute conscience droite. C'est pourquoi, lorsque la réflexion spéculative a été asservie à des maximes d'Etat, lorsque les doctrines ont été appréciées sur leur utilité politique au lieu derétresur leur valeur rationnelle, les philosophes qui ont été les auteurs de cette manœuvre, ont usé d'un procédé où nous sommes fondés à signaler une trahison de la philosophie.

L'histoire de la philosophie moderne n'a guère servi jusqu'à cette heure qu'à déprécier et à réhabiliter, dans des vues personnelles et politiques, telle ou telle doctrine. On s*est appliqué ici à relever le cartésianisme, sous le nom de spiritualisme, ailleurs à combattre Gondillac ; les fluctuations journalières de la pensée, j'ai presque dit de la politique contemporaine se trouvent exprimées dans ces histoires. Comprendre les doctrines en ellesrmémes, les replacer dans le temps où elles se sont produites, chercher uniquement les contradictions qu'elles renferment ou celles qu'el-

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les présentent avec l'esprit de leur époque, est une œuvre rarement essayée. M. Rilterest le seul peul^tre qui ait tenté ces expositions désintéressées. On sera surpris de voir si rarement une doctrine propre percer dans ses appréciations ; il a su prendre parti pourtant dans les questions philosophiques, comme le prouve la publication récente d'un très-estimable ouvrage sur la métaphysique. Mais il n'a pas cru qu'il fallût avoir et évoquer à tous coups un critérium universel ; rhistoire ne lui a pas semblé devoir être absolument rimmolation de tous les systèmes à la gloire de son propre système.

En France on n'a pas cherché dans l'histoire la vérité historique, mais la vérité métaphysique. Les historiens se sont toujours déclarés cartésiens, leib» ni(zieDS, sensualistes, ou tout cela à la fois. L'histoire est ainsi devenue une cause de déconsidération et de slérilité pour la philosophie.

L'histoire est l'institutrice de la pensée, comme elle est celle de la politique. S'il est insensé de l'étudier en vue d'implanter dans un pays des institutions exotiques ou de restaurer dans un siècle ce qui a fleuri dans un autre,* il n'est pas moins absurde de vouloir reprendre en sous-œuvre un système abandonné, que repoussent les exigences de la science et de l'esprit moderne, ou même en conserver un fragment, comme si le plus beau fragment pouvait, après avoir été dé-

Lxxxiv INTRODUCTION.

taché de son tout, entrer dans un autre plan et devo nir partie intégrante d^un nouvel ensemble. Ce que le politique apprend de l'histoire consciencieusement étudiée, c'est à percer les obscurités du présent, à reconnaître les forces immuables avec lesquelles il lui faut compter et accomplir ses desseins, à distinguer de ce fond permanent les circonstances locales, passagères qui le modifient ; c'est à comprendre les fatalités extérieures, auxquelles il doit lâcher la main avec douleur, s'il veut n'être pas emporté à jamais par elles loin de son but, brisé violemment, perdu sans ressource par Tadoration inflexible do sa propre pensée. De même dans Thistoire des systèmes, et surtout des systèmes modernes, l'esprit reconnaît les vertus impérissables de l'intelligence ; il s'accoutume à croire à la permanence de ses énergies les plus hautes, même quand eile3 sont assoupies, et à attendre patiemment leurs éblouissants réveils; il sW convainc que ce qu'elles ont fait une fois, elles ne peuvent plus le refaire, que ce qui les a satisfaites un jour ne les satisfera plus, et que trouvant sans cesse de nouveaux matériaux, des. peuples animés de nouveaux sentiments et remplis d'une nouvelle attente, ces énergies ne peuvent rien renouveler : il faut qu'elles créent. Cette nécessité est la grandeur de la philosophie, et celle-ci n'a pas d'autre raison d'exister.

10 mai 4861.

Ciiallemel-Làcour.

Dl LA

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