‹ Histoire de la philosophie pendant la révolution (1789-1804) [microform]Chapitre 2 sur 35 · CT · texte numérisé non relu

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De toutes les périodes de Thistoire de la philosophie française, la moins connue est peut-être celle qui s'étend de 1 789 à 1 804 et qui répond à Thistoire de la Révolution. C'est pourtant une période intéressante, non seulement parce qu'elle marque la fin d'un siècle et le commencement d'un autre, qui le continue sans lui ressembler, mais encore parce que les doctrines qui s'y produisent ont par ellesmêmes une véritable valeur. C'est pourquoi, après avoir consacré trois volumes à l'histoire de la philosophie française au dix-neuvième siècle, nous croyons devoir en consacrer un au tableau de cette même philosophie pendant la période révolutionnaire. ^Q^Q^.3

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Dans ce volume, comme dans les précédents, nous chercherons moins à faire l'histoire des livres que celle des idées; à enregistrer minutieusement toutes les élucubrations philosophiques de la période étudiée qu'à saisir sur le vif la doctrine, qui en est pour ainsi dire l'ame, et à la suivre soit dans ses manifestations diverses, soit dans ses conflits avec les doctrines contraires. Nous consulterons donc principalement, sinon uniquement, les œuvres plus ou moins remarquables, où respire l'esprit vivant de l'époque et qui sont seules dignes d'arrêter les regards de la postérité. L'histoire, en effet, ne doit pas tout dire, mais dire tout ce qui mérite d'être dit et de demeurer dans la mémoire des hommes.

Parmi les doctrines qui se disputent l'empire des esprits pendant la Révolution, il en est une qui l'emporte de beaucoup sur les autres et par le nombre des écrits qu'elle inspire et par l'étendue de l'influence qu'elle exerce : c'est la doctrine sensualiste qui prend, à cette date, le nom de philosophie idéologique. Nous l'étudierons d'abord en ellemême, dans les principes qui la constituent essentiellement, et dans les développements théoriques que ses principaux représentants lui ont donnés, ainsi que dans les modifications que quelques-uns d'entre eux ont fini par lui fiiire subir dans le sens spiritualiste. Ce sera Tobjet de la première partie de cet ouvrage, que nous intitulerons: Idéologie théorique. Nous suivrons ensuite cette même doctrine dans les applications si variées et si curieu-

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ses qui en ont été faites soit dans le domaine de la philosophie de l'histoire, soit dans celui de la morale, soit dans celui de la religion. Ce sera l'objet de la deuxième partie, intitulée : Idéologie appliquée. Enfin, nous jetterons un coup d'œil rapide sur les autres doctrines, qui s'élèvent contre la doctrine régnante et qui essaient de la supplanter dans la faveur publique, telles que le rationalisme, le mysticisme et le traditionalisme. Ce sera l'objet de la troisième et dernière partie, intitulée : Doctrines dissidentes.

Avant de retracer l'histoire de la philosophie qui domina, en France, pendant la période révolutionnaire, il importe d'en rechercher les origines et le mode de formation. Or, cette philosophie n'étant autre, à quelques modifications près, que celle qui avait régné durant tout le dix-huitième siècle, nous demander quelles sont les origines de cette philosophie, c'est nous demander quelles sont celles de la philosophie du dix-huitième siècle dont elle n'est que le prolongement.

Ces origines, tout le monde les connaît. La philosophie du dix-huitième siècle est née du dixhuitième siècle lui-même, c'est-à-dire de l'état social, moral et intellectuel auquel avait abouti, après bien des évolutions, le siècle de Louis XIV. A la mort du grand roi, l'esprit religieux et l'esprit féodal, qui avaient montré tant de vitalité et accompli des choses si mémorables, dans les âges précédents, étaient en pleine décadence. Le clergé frivole, mondain, luxueux, n'avait plus aucune des

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vertus évangéliques, qui lui avaient donné l'empire, et avait vu s'éteindre une à une toutes les grandes lumières qui l'avaient récemment illustré. La noblesse, de son côté, avait perdu jusqu'à cet esprit militaire, qui avait été sa raison d'être et qui lui avait valu une si haute situation dans le passé. Elle était arrivée à cet état d'abâtardissement, qui se trahit, suivant la remarque de Bernardin de Saint-Pierre et de Joseph de Maistrc, jusque dans les portraits de famille qui datent de cette époque. Et cependant ces deux classes, si longtemps dirigeantes, s'obstinaient par habitude à vouloir conduire encore la société et ne savaient pas se résoudre à céder à d'autres le gouvernail que leurs mains débiles ne pouvaient plus tenir. Il ne faut donc pas s'étonner que la nation, qui sentait croître sa valeur morale, en même temps que déclinait celle de ses anciens dominateurs, ait revendiqué le droit de se diriger elle-même et combattu les principes au nom desquels on prétendait lui faire la loi. C'était l'esprit libéral du dix-huitième siècle qui commençait à s^affirmer.

Quand les hommes qui représentaient cet esprit nouveau, jetèrent les yeux autour d'eux, pour y chercher une philosophie qui répondît à leurs aspirations, ils n'en trouvèrent aucune. Sans doute le cartésianisme avait été, dans le principe, un mouvement libéral. En remplaçant le vieux critérium de l'autorité par celui de la raison. Descartes avait proclamé implicitement l'excellence de la libre discussion dans tout le champ de la pensée humaine.

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Mais, par prudence de caractère et par esprit de conduite, il avait hautement déclaré qu'il ne voulait faire usage du libre examen que dans le domaine de la métaphysique et qu'il se garderait bien de toucher aux problèmes politiques et religieux. Tous ses disciples, à l'exception de Spinoza, dans son Tractatus theologico-politicus, se comportèrent comme le maître, de sorte que son système resta un système de philosophie pure, aussi étranger que possible à l'étude des institutions sociales. Il finit même, après avoir été remanié par des ecclésiastiques éminents, par s'associer à l'ancien récrime, qui l'avait d'abord proscrit, et par devenir une doctrine officielle. Ce qui dut résulter de tout cela, il est facile de le deviner. Le cartésianisme se trouva incapable, le moment venu, de donner à l'esprit nouveau les solutions qu'il cherchait. On l'interrogeait sur les droits de l'homme, et il répondait par des considérations sur les attributs de Dieu; on lui demandait un remède aux inégalités sociales, et il répondait par des spéculations sur les causes occasionnelles. Évidemment il n'y avait pas moyen de s'entendre avec lui. Il était arriéré de cent ans et devait être enveloppé dans la condamnation du régime auquel il s'était incorporé.

Si l'esprit du dix-huitième siècle n'est autre chose, dans l'ordre pratique, que l'esprit libéral, il se confond, dans l'ordre spéculatif, avec l'esprit scientifique, né, lui aussi, du développement graduel de la société et de la maturité croissante des intelligences. Or, cet esprit animait aussi le carte-

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sianisme naissant. C'était par besoin d'exactitude et de rigueur en matière de preuves, c'est-à-dire par esprit scientifique, que Descartes avait érigé le doute en méthode et s'était imposé la loi de ne reconnaître pour vrai que ce qui lui paraîtrait d'une évidence souveraine. Malheureusement, après avoir commencé par douter de tout, Descartes et ses disciples avaient fini, comme on l'a dit, par ne douter de rien. De là les célèbres hypothèses des tourbillons, de l'animal-machine, de l'harmonie préétablie, qui choquaient d'autant plus l'esprit nouveau que le cartésianisme lui même l'avait rendu plus exigeant. Ainsi, au point de vue scientifique, comme au point de vue libéral, la philosophie régnante ne pouvait plus satisfaire les hommes éclairés. Elle n'offrait que des hypothèses indémontrables et invérifiables à des gens qui demandaient des faits manifestes et évidents. Le cartésianisme, comme critérium de certitude et comme méthode d'investigation, avait tué le cartésianisme comme système.

A ces causes intérieures, qui préparèrent la ruine du cartésianisme, se joignirent des causes extérieures qui la précipitèrent et qui déterminèrent l'avènement d'une philosophie nouvelle. L'attraction de Newton ayant remplacé, en Angleterre, et ayant commencé à remplacer, sur le continent, les tourbillons de Descartes, l'autorité de ce dernier, comme philosophe, en reçut une atteinte semblable à celle que l'autorité d'Aristote avait reçue de la découverte du mouvement de la terre autour

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du soleil et de celle de la circulation du sang. On se dit que, puisqu'il s'était trompé dans sa physique, il avait dû se tromper aussi dans sa métaphysique : le discrédit de l'une rejaillit sur l'autre. En même temps que la métaphysique cartésienne était ainsi ébranlée indirectement par Newton, elle était attaquée directement par un autre Anglais célèbre, qui avait pour lui tout ce qu'il fallait pour réussir, à cette date, dans notre pays : le prestige qui venait de s'attacher à la pensée anglaise, ces habitudes d'observation qu'on prisait alors par dessus tout, la haine des systèmes aventureux et des hypothèses, la réputation d'un penseur sagement indépendant, qui s'était signalé par une opposition modérée, mais ferme, aux Stuarts, par une lettre remarquable sur la tolérance et par des vues à la fois exactes et avancées sur le gouvernement civil. La philosophie de la France du dix-huitième siècle, de la France à la fois libérale et savante, était trouvée : c'était la philosophie de Locke. Une circonstance, du reste, qui ne contribua pas peu à hâter et à consolider son triomphe parmi nous, c'est qu'elle y fut introduite par le plus vif et le plus aimable, le plus français et le plus populaire de nos écrivains, par Voltaire, qui la professa ouvertement, dès son retour d'Angleterre, et qui lui resta fidèle durant cette longue vie, qui fut un long règne sur les intelligences.

Voilà comment s'établit et se constitua la philosophie française du dix-huitième siècle. Une fois établie et constituée, on pressent ce qu'elle dut faire.

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En sa qualité de philosophie libérale, elle dut être animée non seulement de l'amour de la liberté, mais encore de la haine des institutions théocratiques et féodales et des doctrines qui leur servaient ou semblaient leur ser/ir de fondement. De là les attaques acharnées et incessantes de Voltaire et des encyclopédistes soit contre la religion, soit contre l'Etat, et leurs appels éloquents et réitérés aux lois de la nature, pour reconstituer la société sur des bases nouvelles. En sa qualité de philosophie scientifique, elle dut se passionner non seulement pour l'expérience, mais encore contre les hypothèses, et ranger, à tort ou à raison, parmi elles les doctrines a priori de la métaphysique. De là les tentatives de Condillac et de ses partisans pour faire reposer la philosophie tout entière sur la sensation, c'est-à-dire sur ce qui se voit et se touche, et leur projet hautement avoué de refiiire toutes nos idées en les confrontant avec leurs objets. Grâce à ces deux genres de réformes que réclamaient à l'envi la philosophie militante et la philosophie spéculative, les progrès de l'espèce et ceux de l'individu devaient recevoir une vigoureuse impulsion et la face de la terre devait être renouvelée.

Sans doute il y avait, parmi les représentants de cette philosophie, des tendances diverses et même des divergences marquées, et les audacieuses négations des uns provoquèrent plus d'une fois les protestations indignées des autres. On sait combien Voltaire et Turgot se montrèrent antipathiques à

la morale d'Helvétius et avec quelle énergie ils se prononcèrent contre elle. Mais enfin toutes les forces vives de l'esprit nouveau, bien que composées, comme il arrive, d'éléments hétérogènes, n'en avaient pas moins un but unique, le renversement de l'ancien régime mental et social ; une organisation puissante, l'Encyclopédie, et elles n'en remportèrent pas moins, à la fin du siècle, cette victoire décisive qu'on nomme la Révolution.

Une fois la Révolution commencée, que devient la philosophie ? En tant que philosophie militante, elle descend des livres dans les codes, elle sort tout armée des esprits pour pénétrer dans les faits sociaux. C'est elle qui s'affirme dans la prise de la Bastille, comme dans la nuit du 4 août; dans la Déclaration des droits de l'homme, comme dans la proclamation de la République, et qui se décerne à elle-même, dans la fête de la Déesse-Raison, une bizarre apothéose. Mais, en tant que philosophie spéculative, elle disparaît presque entièrement, durant les années les plus tourmentées de la Révolution, et il était difficile qu'elle ne disparût pas. Il faut que l'homme ne soit pas constamment assailli par les bruits du dehors pour qu'il puisse se replier sur lui-même ; il faut qu'il jouisse du calme et de la sérénité pour qu'il puisse se livrera des méditations suivies et fécondes. Or, les esprits les mieux faits pour la pensée recueillie ne pouvaient guère réfléchir, au fracas de la société croulante ; ils se sentaient arrachés hors d'eux-mêmes et précipités loin de leurs voies naturelles par la pression des

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événements extérieurs. Aussi il n'y avait plus de livres, il n'y avait que des brochures ; il n*y avait plus de ces ouvrages lentement mûris dans le silence du cabinet, où se développe puissamment la pensée de toute une vie : il n'y avait que des articles improvisés, un matin, au coin d'une rue, et décochés, comme autant de traits mortels, contre les personnages les plus en vue du parti contraire.

Cependant on peut citer deux productions philosophiques importantes, qui sont nées à cette terrible époque et qui ont poussé, pour ainsi dire, au milieu de la tempête et dans le déchaînement de l'orage. L'une est l'ouvrage de Volney, intitulé Les Ruines y où éclatent en traits déclamatoires, les passions politiques et les sentiments antireligieux du temps qui l'a vu naître. L'autre est l'ouvrage où Condorcet, traqué par ses bourreaux et la mort devant les yeux, se console de ses malheurs personnels, en traçant d'une main ferme le tableau des progrès indéfinis de l'humanité.

« Mais enfin la tempête se calme, l'orage s'apaise, la Révolution passe de sa période de lutte à sa période d'organisation, les Écoles normales sont établies, l'Institut est créé. La philosophie du temps est représentée au sein de ces Ecoles normales, qui d'ailleurs durèrent si peu, parle brillant Garât, qui développe avec élégance les doctrines psychologiques de Condillac A l'Institut, elle est plus

heureuse encore. C'est pour cette illustre Compagnie que sont composés les deux ouvrages philosophiques les plus forts du dix-huitième siècle finis-

sant : les Rapports du physique et du moral de

/'//o;7/;;/e, de Cabanis, qui agrandissent et complètent la psychologie de Condillac, en la rattachant à la physiologie, et V Idéologie de Destutt de Tracy, qui coordonne et systématise, non sans originalité, les Vi\ doctrines du même philosophe et leur donne toute là valeur dont elles sont susceptibles K » Viennent ensuite d'autres travaux que les concours de l'Institut ont suscités ou qui se sont produits en dehors de son influence, mais qui n'en sont pas moins remarquables, et qui commencent à imprimer à l'esprit public une nouvelle direction : l'ouvrage de Gérando sur les signes qui greffe, sur l'idéologie ou philosophie delà pensée, toute une philosophie du langage ; le mémoire de Maine de Biran sur l'habitude, qui, en conservant la terminologie de la philosophie des sens, y fait déjà pénétrer, à fortes doses, la philosophie de l'esprit; U homme intellectuel et moral d'un écrivain d'une autre école, qui fait souvent éclater, à travers une doctrine plus ou moins condillacienne, des lueurs inattendues, qui l'agrandissent et la dépassent.

(( Mais, à côté de ces livres, qui ont un caractère tout spéculatif et où les conséquences du sensualisme se montrent à peine, il en paraissait d'autres d'un caractère pratique, où elles se montrent à découvert. Volney et Saint- Lambert enseignaient ouvertement, l'un dans sa Loi naturelle, l'autre dans

* V.notre Socialisme, introd., p. xxui, xxiv de la 3^ édition. Perrin.

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son Catéchisme universel, la morale de régoïsme et méconnaissaient complètement cette loi absolue du devoir que Kant venait de graver, en caractères impérissables, dans sa Métaphysique des Mœurs et dans sa Critique de la Raison pratique. Vers le même temps, un écrivain de peu de portée, Naigeon, publiait ses élucubrations vulgaires, où il

niait Dieu et l'àme spirituelle tandis qu'un

autre encore moins sérieux, Sylvain Maréchal , écrivait le Code d'une société d'hommes sans Dieu et le Dictionnaire des athées, qui marquèrent si tristement la fin du dix-huitième siècle *. »

Ainsi, la philosophie du dix-huitième siècle, avec ses bons et ses mauvais côtés, avait survécu à la chute de l'ancien régime. Elle se trouva debout, active et même puissante, dès que les événements lui permirent de donner signe de vie et d'élever la voix. Sa puissance ne tenait pas seulement au talent très réel de ses membres, mais encore à leur sincère amour de la science et à leur parfaite conformité de vues en toutes choses, particulièrement en politique. Ils se voyaient, non seulement à l'Institut, mais encore à Auteuil, dans le salon dont faisait si bien les honneurs l'excellente veuve d'Helvétius. Là ils s'entretenaient de leurs travaux, se confiaient leurs projets et mêlaient constamment aux nobles préoccupations de la science le mâle souci du bien public. Partisans modérés de la Révolution qu'ils avaient servie pour la plupart, ils l'avaient vue

* Socialisme, introd., p. xxvi.

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avec regret comprimée par la main d'un soldat, bien qu'ils eussent d'abord encouragé et favorisé son entreprise. Celui-ci, de son côté, s'irritait contre ceux qu'il nommait les idéologues, sentant bien qu'ils portaient dans leur cœur le deuil des libertés publiques et qu'ils n'attendaient qu'une occasion favorable pour les faire revivre. Aussi s'efforça-t-il, en toute circonstance, de les amoindrir. C'est dans cette vue qu'il supprima, en i8o3, au sein de l'Institut, la classe des sciences morales et politiques et la fondit dans celle de langue et de littérature françaises. Mais si leur influence en fut diminuée au point de vue philosophique, elle le fut peu au point de vue politique. Ce fut un idéologue, ce fut Destutt de Tracy, qui proposa plus tard au Sénat la déchéance de l'Empereur ; ce furent les idéologues qui transmirent l'esprit des encyclopédistes du dix-huitième siècle aux libéraux du temps de la Restauration.

En attendant, la doctrine de ces philosophes devait, par ses conséquences morales et religieuses, provoquer une réaction. Celle-ci se produisit à la fois au nom de la tradition, au nom du sentiment et au nom de la raison : le traditionalisme, le mysticisme et le rationalisme ou prirent naissance, ou acquirent de nouvelles forces. Le rationalisme avait toujous conservé un certain nombre d'adhérents, grâce à l'antique influence de Descartes; il commença à en recruter de nouveaux sous Tinfluence naissante de Kant, et, sans se rallier positivement à son drapeau, quelques libres esprits

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lui accordèrent leurs sympathies. Le mysticisme n'avait jamais rencontré beaucoup de faveur dans notre pays; mais les excès du sensualisme lui donnèrent une puissance inattendue. Par l'organe de Saint-Martin, il attaqua la philosophie de la sensation dans sa théorie de l'origine des idées, dans sa théorie de l'origine du langage, dans sa théorie de l'origine de la société, et ne lui laissa ni paix ni repos. Quant au traditionalisme — un nom et un système jusqu'alors inconnus — il fut suscité par le dédain que la philosophie régnante avait professé pour le passé : de Maistre et de Bonald le représentèrent avec éclat et firent à la philosophie du temps de cruelles blessures.

Du reste, cette philosophie portait dans son propre sein plus d'une cause de ruine. Sans doute, elle avait eu raison de préconiser Tesprit scientifique et la méthode d'observation; mais elle avait eu tort de bannir de la science, comme autant d'entités scolastiques, les substances et les causes, et de ramener tous les phénomènes que l'observation nous découvre dans l'âme, à la seule sensation. C'était à la fois faire de la science avec des idées préconçues et pratiquer l'observation d'une manière étroite et exclusive. Sans doute, elle avait eu raison de revendiquer la liberté de l'homme, au sein de l'État, et de protester contre l'oppression du droit; mais elle n'avait pas compris que le droit et la liberté politique supposent le devoir et la liberté morale, et que le devoir et la liberté morale sont incompati-

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bles avec la doctrine sensualiste. Faite d'éléments inconciliables, une telle philosophie ne pouvait vivre : elle était condamnée à une inévitable dissolution.

Mais les circonstances extérieures y aidèrent singulièrement. Qu'on songe, en effet, au spectacle qui avait suivi le triomphe de cette philosophie et qui semblait en être la réfutation éclatante, pour ne pas dire la sanglante dérision. Elle avait protesté contre l'intolérance en matière religieuse, et, sous son règne, on avait vu les temples et les autels profanés et la conscience violée dans ce qu'elle a de plus intime. Elle s'était élevée contre les jugements arbitraires et les supplices barbares, et, sous ses auspices, on avait vu le tribunal révolutionnaire rendre ses arrêts, sans forme de procès, et la guillotine lasser le bras des bourreaux. Elle n'était sans doute pas responsable des crimes commis en son nom. Néanmoins, ils durent à la longue, soulever contre elle l'opinion et faire reculer, en même temps que la Révolution, la philosophie qui l'avait suscitée.

Ces sentiments se manifestèrent par des faits éclatants, dès l'aurore du siècle nouveau, dans le monde politique et dans le monde littéraire tout ensemble. En même temps que, de sa puissante main et à la satisfaction du plus grand nombre, le Premier Consul relevait les autels abattus et replaçait la société en ruines sur de plus solides fondements, un de ces enfants de l'Ouest que la Révolution n'avait jamais pu conquérir, publiait

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un livre où il célébrait les croyances, les sentiments, les mœurs de la vieille France, de la France religieuse et chevaleresque, dans un style d'une jeunesse et d'une fraîcheur merveilleuses, et la France nouvelle, la France philosophique et révolutionnaire, émue par ces doux souvenirs et lasse de raisonner, Técoutait chanter. L'imagination et la sensibilité, comprimées si longtemps, venaient de secouer le joug de la réflexion et de Tanalyse : la poésie avait vaincu Fidéologie.

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