GARAT
Au lendemain de la Terreur, la Convention, rentrée en possession d^elle-môme, songea à réorganiser l'instruction publique et la haute culture intellectuelle, qui avaient disparu dans la tempête : elle créa FÉcole Normale et l'Institut. Ces deux créations furent marquées au cachet de son génie essentiellement unitaire et centralisateur;
car elles euront pour but d'animer du même es-
ml
prit et ceux qui étaient charges de répandre les connaissances humaines et ceux qui avaient pour mission de les élaborer. Malgré son peu de durée ', T École Normale rendit de grands services, grâce à la haute capacité des maîtres et à l'incontestable mérite des élèves. Quant à l'Institut, il fut — nous le verrons — un véritable foyer de lumières et prouva, par un exemple éclatant, que, si l'association produit des effets prodigieux dans l'ordre économique, elle ne donne pas des résultats moins merveilleux dans l'ordre intellectuel.
Parmi les maîtres de la nouvelle École, il suffit de citer Garât, pour la philosophie ; Bernardin de Saint-Pierre, pour la morale; Volney, pour l'histoire ; La Harpe, pour la littérature ; Bcrthollet, pour la chimie, et Laplace, pour les mathématiques : c'était l'élite des lettrés et des savants de l'époque. Quant aux élèves, ils avaient été nommés à l'élection — un par district — dans toute la France, et on comptait parmi eux bon nombre d'hommes faits et déjà connus par des travaux estimables. Aussi, au lieu de les astreindre à recevoir passivement les leçons des maîtres, on leur permettait de les discuter dans des conférences, où ils déployaient plus ou moins d'intelligence et formulaient des objections plus ou moins sérieuses. C'est ce que nous allons voir, en étudiant rapidement
* La création de l'École avait été décrétée le 3 brumaire 1794; FEcoie cessa de fonctionner le 3o tloréal 1793.
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les leçons de Garât, qui enseignait, sous le nom d'analyse de l'entendement, changé plus tard en celui d'idéologie, la philosophie de Condillac.
Garât était né en 1749, à Urbain, près d'Ustaritz, au fond du midi. Plein de confiance en lui-même et comptant sur son étoile, comme la plupart de ses compatriotes, il partit jeune encore pour Paris, s'insinua auprès des encyclopédistes, qui étaient alors les grands dispensateurs de la renommée, et écrivit, avec sa facilité méridionale, plusieurs éloges qui furent couronnés par TAcadémie française. Buffon le proclama un véritable écrivain et La Harpe fut jaloux de lui : c'était, comme on dit aujourd'hui, un homme arrivé. Quand la Révolution éclata, il profita de la notoriété qu'il s'était acquise dans les lettres pour s'ouvrir la carrière de la politique; il se fit envoyer par les Basques à l'Assemblée Constituante. Il ne joua pas un grand rôle dans l'Assemblée même, mais il s'en fit un au dehors, qui ne manquait pas d'importance et qui était parfaitement approprié à la nature de son talent souple et facile : il analysa, dans le Journal de Paris, qui comptait 12,000 abonnés, — chillVe énorme pour ce temps-là, — les séances de l'Assemblée nationale.
Sous la Convention, Garât fut nommé, sur la recommandation de Danton, ministre de la justice d'abord, puis ministre de l'intérieur, et encourut le reproche, sinon de cruauté, au moins de faiblesse, à la suite des événements qui ensanglantèrent cette terrible époque. Chargé de lire à
Louis XVI son arrct de mort, il plaignit le malheureux roi et admira,^ ses vertus; mais il n'en conserva pas moins ses fonctions. Il est vrai qu'il n'aurait pu s'en démettre sans condamner la politique du moment et sans jouer sa tête. D'ailleurs, s'il louait Louis XVI, il louait également Robespierre et, plus tard, il loua davantage encore Napoléon, moins peut-être par calcul que par bonhomie et par tic de rhéteur. Néanmoins ses variations lui valurent une place dans le Dictionnaire des Girouettes, et il faut convenir qu'il y avait bien quelque droit.
Les leçons que Garât fit à l'École Normale furent pleines d'éclat et obtinrent le plus brillant succès. 11 était un de ces orateurs diserts qui, sans remuer l'àme profondément, s'emparent sans etfort, par le charme et la grâce, de l'oreille et de l'esprit de ceux qui les écoutent. Il exposa, dans sa première leçon, l'objet de cette analyse de l'entendement qu'il était chargé d'enseigner et à laquelle l'esprit du temps avait réduit la philosophie, sous prétexte que la plupart des questions que cette dernière se pose, échappent à l'expérience et ne sont pas susceptibles d'être résolues scientifiquement. — C'était le positivisme avant les positivistes, tant il est vrai qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil. — Garât retraça ensuite la marche progressive de la science nouvelle et essaya d'en caractériser nettement les principaux promoteurs, un Bacon, un Locke, un Condillac. Il s'était, disait-il, nourri pendant longtemps de leurs écrits et se proposait de composer,
SOUS leur inspiration, un grand ouvrage d'analyse : (( Il y a vingt ans que je le médite, s'écriait-il, mais je n'en ai pas encore écrit une seule page. C'est au milieu de vous que je vais faire l'ouvrage : nous allons le faire ensemble. Naguère et lorsque la hache était suspendue sur toutes les têtes, dans ce péril universel auquel nous avons tous échappé, un des regrets que je donnais à la vie était de mourir sans laisser, à coté de l'échafaud, Touvrage auquel je m'étais si longtemps préparé. »
Cet ouvrage que Garât méditait, depuis vingt ans, et que le bourreau avait failli nous ravir, sans le savoir, il a pu le méditer encore quarante, puisqu'il n'est mort qu'en i833,etilne nous l'a pas donné.
Dans la leçon suivante. Garât se montra plus sérieux; il traça le plan de son cours avec beaucoup de netteté et de précision. Il le divisa en cinq parties. Il devait traiter, dans la première, des sens et des sensations dont tout le reste découle; dans la seconde, des facultés de l'entendement, qui combinent les sensations et dirigent les sens; dans la troisième, des idées telles que l'entendement les élabore; dans la quatrième, des signes, qui servent à exprimer soit les idées, soit les sensations ellesmêmes; dans la cinquième, de la méthode, qui joue un si grand rôle dans l'exercice des diverses facultés et dans la production des phénomènes qui en dérivent. C'était là, on l'a remarqué, un plan excellent, étant données les limites de la science nouvelle, et, si Garât avait eu le temps et la pa-
rvS
tience de le réaliser, il aurait peut-être élevé à l'idéologie un monument comparable à celui que Destutt de Tracy lui éleva un peu plus tard. Mais, le plan seul a été tracé; le monument n'a pas été construit : il ne nous en reste que quelques pierres
d'attente.
Quoiqu'il en soit, les leçons que Garât lit à l'Ecole Normale furent remarquées entre toutes et obtinrent un succès éclatant. Elles étaient écoutées et recueillies avidement par un auditoire de plus de deux mille personnes; un journal du temps payait, à raison de dix louis la feuille, le droit de les reproduire et un auditeur ravi adressait au professeur une épître de sept cents alexandrins dont les deux vers suivants peuvent donner le diapason :
Je t'entendis, Garât : un nouvel univers Vint m'offrir h l'instant ses miracles divers.
Cet enthousiasme fait honneur à notre nation qui, la barbarie de la Terreur à peine dissipée, se reprenait si vite et si vivement aux choses de l'esprit; mais il dénote aussi son amour, toujours un peu excessif, pour le beau style et le beau langage. C'était surtout par là, en eîïet, que se distinguait Garât : son succès même nous le dit. On n'enchante pas un auditoire de deux mille personnes, en lui parlant de philosophie, sans sacrifier un peu
le fond à la forme.
Cependant, parmi les auditeurs de notre philosophe, il s'en rencontra quelques-uns qui se préoc-
cupèrent avant tout du fond des idées et qui s'en montrèrent médiocrement satisfaits. L'un d'entre eux adressa au professeur une lettre oii il lui faisait remarquer que, si toutes nos idées viennent des sens, comme il le prétend avec Condillac, rien n'existe pour nous que ce qui tombe sous les sens; que nous ne pouvons dès lors affirmer ni l'existence de rame, ni son immortalité, et que la morale n'a plus qu'une sanction terrestre et partant
insuffisante.
A ces objections, en définitive assez sérieuses, Garât fit une réponse qui satisfit peut-être ses admirateurs, mais qui nous paraît aujourd'hui bien peu satisfaisante. Qui croirait, en effet, qu'il cherche à prouver que la matérialité de l'âme n'entraîne pas nécessairement sa mortalité, et qu'il se fonde pour cela sur ce que les atomes, qui sont les principes composants de toutes choses, ne périssent jamais? Qui croirait qu'il affirme, sans hésiter, au lendemain des jours sanglants où l'on avait vu tomber sous le couteau tant de têtes innocentes, qu'en fin de compte chacun a toujours dans ce monde le sort qu'il mérite?
Mais le plus redoutable contradicteur de Garât fut un personnage d'un âge mûr, ancien officier, chevalier de Saint-Louis, qui avait déjà publié plusieurs ouvrages, sous le nom de philosophe inconnu : je veux parler du mystique Saint-Martin. Envoyé à l'École Normale par ses concitoyens d'Amboise, Saint-Martin n'avait pas tardé à remarquer, en écoutant Garât, quel était celui, comme il le dit
dans son langage biblique, qui se cachait sous son manteau. Aussi, bien qu'il fût assez timide, bien que le mysticisme ne dominât pas précisément parmi les deux mille auditeurs de Garât et que, pour leur parler utilement, il eût fallu, suivant l'expression spirituelle de Saint -Martin lui-mcMiie, leur refaire les oreilles, il crut de son devoir de prendre la parole, pour protester contre les doctrines du maître. A ses objections, présentées en termes assez brefs. Garât répondit sur le champ; mais, dans le compte rendu de la séance, il remania sensiblement sa réponse improvisée dont il n'était pas très content. Saint-Martin en prit occasion de revenir lui-même à la charge et d'écrire au professeur une lettre développée, où il faisait valoir avec force ses arguments contre le sensualisme ^
Suivant Saint-Martin, Garât avait tort de dériver de la sensation Tintclligence et la faculté morale : entre sentir et penser, il y a un abîme. Garât n'en convenait pas. Si, au lieu de dériver d'un seul principe toutes les opérations de l'àme, disait-il, on attribue la sensation à l'un, la pensée à un autre, on ne saura plus où s'arrêter. Il faudra reconnaître une faculté à part pour le souvenir, une pour l'acte d'abstraire, une pour l'acte d'imaginer et ainsi de suite : on multipliera les êtres sans nécessité : Quand je me mets au fond de mon àme, ajoutait-il, je reste convaincu que penser c'est sen-
* Séances des Écoles Normales, tome III, p. 61-1 Sq.
tir; car penser, c'est simplement distinguer les sensations. Voir le soleil et connaître le soleil, c'est évidemment une seule et même chose. A cela, Saint- Martin répond admirablement que les opérations et les calculs qu'il fait dans son entendement, pour acquérir une connaissance scientifique du soleil, sont profondément distincts des sensations que cet astre produit en lui ; que, pour en juger autrement, il faut, non pas se mettre au fond de son âme, mais demeurer à sa superficie. — Si Tintelligence du vrai n'est pas un simple eflet de la sensation, il en est de même, dit Saint-Martin, de la faculté morale, qui n'est que l'intelligence et le sentiment du bien : elle olTre avec la sensation, non seulement des différences, mais encore des oppositions marquées. Donc, sur ce point encore, la doctrine de Garât est entachée d'erreur.
Une deuxième objection de Saint-Martin avait trait au langage, à la parole, que Garât jugeait nécessaire à la formation de la pensée et qu'il regardait en même temps comme une invention de l'esprit humain. — Saint-Martin lui fait voir ce qu'il y a d'inconciliable dans ces deux opinions et lui cite la phrase bien connue de Rousseau, que la parole paraît nécessaire à l'institution de la parole. Il établit qu'il en est du langage, tel qu'il existe aujourd'hui, comme de tous les nobles attributs de l'homme, qu'il suppose un germe que nous développons, mais que nous ne créons pas, ce qui revient à dire qu'il n'a pas été inventé, mais qu'il est naturel. Enfin, une troisième et dernière objection
de Saint-Martin portait sur une prétention de Garât, souvent renouvelée depuis, sur la prétention d'éliminer, comme oiseuse et comme insoluble, la question de savoir si la matière pense ou ne pense pas. Saint-Martin ne comprend pas qu'on regarde comme oiseuse une question qui nous intéresse au suprême degré et de la solution de laquelle toute la morale dépend, celle de savoir si nous sommes esprit ou matière. Cette question d'ailleurs n'est pas aussi difficile à résoudre qu'on veut bien le dire. N'est-il pas clair, en effet, qu'il y a une différence profonde entre Thomme, dîme part, et les animaux, de l'autre? Ceux-ci restent toujours dans le même état, parce qu'ils n'ont que des sensations et sont des êtres corporels; celui-là se perfectionne, parce qu'il pense et qu'il est un être spirituel.
Garât répond à l'objection relative au langage en vrai nominaliste: « Penser, dit-il, c'est compter, c'est calculer des sensations; et ce calcul se fait, dans tous les genres, avec des signes, comme en arithmétique. » D'où il semble conclure que ce sont les signes qui engendrent la pensée. Puis il fait de l'esprit sur la phrase de Rousseau que son adversaire lui avait opposée, au lieu de la soumettre à une discussion sérieuse: « Rousseau, dit-il, voulait découvrir les sources d'un grand fleuve, et il les a cherchées dans son embouchure, ce qui n'était pas le moyen de les trouver; mais c'était le moyen de croire, comme on l'a dit des sources du Nil, qu'elles n'étaient pas sur la terre, mais dans le ciel. )> Sur la question de la distinction de l'àme et
du corps. Garât se défend avec plus d'habileté. Il s'élève contre ceux qui veulent voir de l'impiété partout où il n'y a point de théologie. Le propre du philosophe, dit-il, est de ne juger que quand il voit clair; de s'arrêter là où s'arrête la pleine lumière. C'est pourquoi, entre le matérialiste, qui prétend que la matière pense, et le spiritualiste, qui soutient qu'elle ne pense pas, le philosophe sensé et modeste fait comme Locke, il s'abstient, parce qu'il ne se sent assez éclairé ni pour affirmer ni pour nier. Est-il raisonnable de lui faire un crime de sa prudence et d'ériger en autant de forfaits toutes les précautions qu'il prend pour éviter l'erreur?
Saint-Martin répliqua qu'il comprendrait de tels doutes chez un simple particulier, mais qu'il ne les comprenait pas chez un homme investi de la fonction d'instruire ses semblables. Il les comprenait d'autant moins, disait-il, que la question, sur laquelle roulait le débat, n'était point de celles qu'on pouvait résoudre ou ne pas résoudre sans que la science cessât de subsister. Elle était telle que de la solution qu'on en donnait, dépendait celle de toutes les autres. Non content de combattre l'opinion de Garât, Saint-Martin explique comment il y a été amené par une sorte d'indécision et de mollesse d'esprit et aussi par son engouement servile pour Condillac, un auteur qui n'a pourtant rien de séduisant : « Soit que j'aie mal saisi le Traité des sensations^ dit-il, soit que je n'aie pas votre secret, je n'y ai presque pas rencontré de passage qui ne me repousse, et je puis dire n'en avoir pas rencon-
tré un qui m'attraie. Sa statue, par exemple, où tous nos sens naissent l'un après l'autre, semble être la dérision de la nature qui les produit et les forme tous à la fois. Jugez combien il y a à se reposer sur les conséquences. Pour moi, chacune des idées de Fauteur me paraît un attentat contre rame » Après ces énergiques paroles, notre théosophe déclarait qu'il ne mettait pas, comme Garât, Condillac et Bacon sur la même ligne. Autant, disait-il, il était repoussé par le premier, autant il était attiré par le second dont les grandes vues tranchaient si fortement avec les vues mesquines de son successeur.
Cette discussion fit du bruit, à cette époque de demi-renaissance intellectuelle : elle prit le nom de bataille Garât. Les auditeurs se partagèrent entre les deux champions, d'après leurs sympathies soit pour leur talent, soit pour leurs opinions. Garât avait montré une courtoisie de bon goût et une souplesse de dialectique qui ajoutèrent encore à sa réputation. Quant à Saint-Martin, il avait fait preuve d'une vigueur de logique, qui ne lui était pas ordinaire, et l'avait mise au service d'une doctrine pleine d'élévation. Il put donc écrire, sans trop de forfanterie, dans ce style que nous connaissons déjà, qu'il avait lancé une pierre au front d'un des Goliaths du temps, et que les rieurs n'avaient pas tous été pour lui.
Nous avons cru devoir retracer en détail ce curieux débat, parce qu'on y voit aux prises, pour la première fois, deux doctrines, qui doivent
encore pendant longtemps se disputer Tcnipire, et aussi parce que ce qui était engagé dans cette discussion, scolastique en apparence, c'était ce que nous devons avoir à cœur par dessus tout, les intérêts moraux et religieux de l'espèce humaine.
Malgré son peu de durée et le petit nombre de leçons qui y furent faites, la première École Normale remit en honneur les choses de l'esprit, après le règne grossier de la Terreur, et donna aux études philosophiques, en particulier, une impulsion assez vigoureuse. Il en fut de même et à un bien plus haut degré de cette autre création de la Convention, qui est encore une des gloires de notre pays, de l'Institut. C'est ce que nous verrons dans les chapitres suivants^
L'Institut est une des créations les plus heureuses et les plus fécondes de la Révolution. Sous l'ancien régime, Paris renfermait bon nombre d'Académies dont les trois principales étaient TAcadémie française, l'Académie des inscriptions et belles-lettres et l'Académie des sciences physiques et mathématiques. Mais ces Académies étaient sans lien entre elles et formaient, à vrai dire, des
^ V. le Saint-Mjrtin de M. Caro et Li Philosophie mystiq^iiç au dix-huitième siècle de M. Franck.
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corps distincts plutôt que des membres d'un seul et même corps. Cependant ces diverses sociétés et celles qui s'étaient organisées à leur imitation, dans la province, rendirent d'incontestables services. En les supprimant, comme elle le fit le S août lyoS, la Convention montra donc à leur égard une véritable ingratitude, en même temps qu'elle suspendit, de la manière la plus funeste, la haute culture intellectuelle sur toute la face de notre pays.
Heureusement elle s'aperçut à temps qu'il ne s'agissait pas seulement de détruire les institutions du passé, mais qu'il fallait encore les remplacer et les remplacer, s'il était possible, avec avantage. S'inspirant de ce sentiment de l'unité du savoir humain, qui avait, trente ans auparavant, donné naissance à l'Encyclopédie, elle créa l'Institut, qui devait réunir en un seul faisceau toutes les grandes manifestations de l'esprit de Thomme et constituer comme une encyclopédie vivante. Déjà conçue par Mirabeau, puis préparée par Talleyrand et Condorcet, cette admirable création fut réalisée par la Convention, sur le rapport de Daunou (23 octobre 1793) et forma désormais, suivant l'expression du digne rapporteur, l'abrégé de tout le monde savant, le corps représentatif de toute la République des lettres. Cette réunion de toutes les puissances de l'esprit humain, dans un même centre et comme dans un même sanctuaire, frappa les contemporains, et je ne m'étonnerais pas qu'elle ait suggéré à Saint Simon l'idée qu'il transmit plus tard à Auguste Comte, d'un pouvoir spirituel, re-
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présenté, non plus par des prêtres, mais par des savants, et destiné à faire équilibre au pouvoir temporel dont les grands chefs d'industrie, héritiers naturels des grands chefs féodaux, seraient désormais les détenteurs.
Outre le mérite de ramener à l'unité toutes les formes de la culture intellectuelle, l'Institut eut encore celui de faire à la philosophie une place qu'elle n'avait pas eue, au moins officiellement, dans les anciennes Académies, en lui affectant la seconde des quatre classes dont il était composé, celle des sciences morales et politiques. Cette innovation s'explique, d'une part, par le bon sens, qui veut que les sciences relatives à l'homme et à la société soient cultivées et honorées au moins à l'égal des sciences de la nature, et, de l'autre, par le rôle immense que la philosophie avait joué au dix-huitième siècle et par celui qu'elle jouait encore dans la Révolution; car cette dernière n'avait pas cessé de s'inspirer de ses principes et de se considérer comme son œuvre. La classe des sciences morales et politiques comprenait d'ailleurs, outre la section d'analyse des sensations et des idées, qui répondait à la philosophie pure, celles de morale, de législation, d'économie politique, d'histoire philosophique ou générale et de géographie, qui répondaient à la philosophie appliquée.
De toutes ces sections, celle qui se distingua le plus, soit par sa fécondité, soit par son originalité, fut celle d'analyse. Elle comptait, parmi ses membres, des hommes comme Garât, Laromiguière,
Destutt de Trac}% Cabanis. Or, si le premier se désintéressait assez généralement des travaux de la section et se réservait pour l'enceinte plus bruyante des assemblées politiques, les autres, qui étaient des hommes aussi modestes et aussi laborieux qu'éminents, lui firent de fréquentes communications : « Plusieurs de ces écrivains, dit M. Jules Simon, qui les caractérise à merveille, étaient mêlés aux affiiires publiques ; mais leur principale affaire était la philosophie; leur vie entière lui appartenait; on trouverait difficilement à une autre époque une pléiade aussi nombreuse d'esprits distingués voués exclusivement au culte de la science. Les encyclopédistes étaient des combattants, ceux-ci sont des penseurs ; et ce qui rend le fait encore plus remarquable, c'est qu'il se produit à une époque où tout le monde était obligé de lutter pour la
vie
Nous étudierons successivement ces divers philosophes et d^iutres encore, en commençant par Laromiguicre - dont les mémoires sont fort brefs et peuvent être regardés, malgré leur mérite, comme de simples préliminaires à des travaux plus considérables. L'un roule sur ranal3^se des sensations et l'autre sur la détermination du mot idée. Nous allons faire connaître le premier, qui est le plus important et qui offre un curieux spécimen de la manière de philosopher de cette époque.
' J. Simon, Une Académie sous le Directoire^ page 464. Calmann-Lévy, i885.
2 V. sur ce philosophe, notre ouvrage intitule : Spiritualisme. Perrin, 1887.
Dans ce mémoire, lu le 27 germinal, an IV, Laromiguière fait remarquer qu'en établissant une section d'analyse des sensations, la Convention a sans doute voulu qu'à une métaphysique obscure et inintelligible, succédât une métaphysique fondée sur la connaissance expérimentale de l'homme, et qu'au lieu d'agiter stérilement des questions insolubles, on abordât seulement, sur les pas de Locke et de Condillac, celles qui comportent une solution positive. C'est le demi-positivisme que nous avons déjà rencontré chez Garât et que nous retrouverons chez la plupart des idéologues. Mais notre auteur estime, en vrai disciple de Condillac, habitué à procéder avec méthode, qu'avant de traiter de l'analyse des sensations, il faut se rendre compte de la nature de l'analyse, d'une part, et de celle des sensations, de l'autre, et qu'avant d'expliquer ce qu'on entend par le mot analj^se, il faut expliquer ce qu'on entend par le mot principe et par le mot système, vu que l'analyse consiste à ramener tous les faits à un seul principe et à les coordonner en un système unique. Dans ses explications, Laromiguière va, comme la plupart des condillaciens, des exemples aux définitions, et procure ainsi à ses lecteurs la satisfaction de croire qu'ils ont trouvé ces dernières tout seuls. D'où vient, se demande-til, le pain, qui fait le fond de notre alimentation journalière } Il vient de la pâte. Et la pâte } De la farine. Et la farine } Du grain. Donc le grain est le principe, c'est-à-dire l'élément primordial du pain. Un principe est donc un fait qui prend successive-
l8 HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE
ment diverses formes : voilà la définition cherchée. Cette définition est-elle aussi exacte qu'elle est ingénieuse? Nous ne le pensons pas. Laromiguière n'accorde le titre de principes qu'aux éléments composants, sans se préoccuper des forces composantes et, en cela, il a grand tort. Le grain peut être la cause matérielle du pain, mais les deux industriels qui l'ont, Tun moulu, l'autre pétri et fait cuire, en sont les causes efficientes, c'est-à-dire les vraies causes, les vrais principes.
Après avoir expliqué tant bien que mal le sens du mot principe, Laromiguicre explique celui du mot système. Selon lui, quand nous voyons une suite de faits ordonnés les uns par rapport aux autres, et tous ensemble coordonnés à un principe, et que nous embrassons le tout d'un seul regard, nous appelons cela un système. Ce qui fait l'incomparable mérite d'un système, — Laromiguicre le dit avant M. Taine, — c'est qu'il « oifre toute une science dans un seul fait, dans une seule idée, dans un seul mot, qui représente cette idée ou ce fait ».
La nature du principe et celle du système étant déterminées, il ne reste plus qu'à déterminer celle de l'analyse. « Pour abréger le langage, dit Laromiguière, au lieu de dire que l'esprit décompose un tou't en ses parties, pour se former une idée de chacune, qu'il compare ces parties entre elles pour découvrir leur liaison et pour remonter de la sorte à leur origine, on dit, d'un seul mot, que l'esprit analyse ^ » — Laromiguière ne s'aperçoit pas que
< Mémoires de l'Institut, t. I, p. ^(>o.
IQ
l'analyse, telle qu'il la conçoit, comprend à la fois la décomposition et la recomposition, l'analyse et la synthèse. — D'un autre côté, il remarque que cette explication de l'analyse est une petite analyse elle-même, dans le sens où il l'entend: elle nous montre, en effet, dit-il, dans ce procédé plusieurs faits qui se transforment les uns dans les autres ; (( la décomposition se transforme successivement en comparaison, en perception du rapport des parties et en connaissance du principe. » — Or, c'est là un langage que nous ne saurions approuver. Les faits dont parle ici Laromiguière, sont parfaitement distincts; nous ne les transformons pas et, à plus forte raison, ils ne se transforment pas eux-mêmes les uns dans les autres : nous les ajoutons les uns aux autres, par autant de déploiements spéciaux d'activité, ce qui est bien différent. On peut très bien, en eilet, décomposer un tout sans en comparer les parties, et en comparer les parties sans remonter à leur principe; de l'un de ces faits aux autres, il v a succession, mais non transformation. Nous insistons un peu sur cette inexactitude de langage, dans ce cas particulier, parce qu'on la retrouve dans l'analyse des facultés de Condillac et dans celle de Laromiguière lui-même. Laromiguière explique beaucoup moins longuement le mot sensation que le mot analyse. Suivant lui, la sensation est « ce bien-être ou ce mal-être que nous éprouvons, lorsqu'il se fait quelque mouvement dans nos organes ou dans nos sens ». Non seulement nous sentons, dit-il, mais, à chaque ins-
tant, nous éprouvons une infinité de sensations; car, à chaque instant, l'univers presque entier se réfléchit sur nos organes. Aussi l'analyse de nos sensations semble une entreprise presque aussi difficile que celle de l'univers lui-même. Heureusement notre auteur nous rassure, en déclarant qu'il ne s'agit pas d'étudier la sensation dans ses objets — on n'en finirait pas, — mais en elle-même et dans les phénomènes dont elle est le principe. Seulement il nous rend toutes nos appréhensions, quand il ajoute que ces phénomènes, dont la sensation est le principe, sont le jugement, la réflexion, Tamour de la vertu, la contemplation de la divinité. Nous nous demandons, en effet, comment nous pourrons bien faire sortir d'un principe aussi pauvre que la sensation des phénomènes aussi riches, et aussi comment les animaux, qui sentent comme nous, ne jugent et ne réfléchissent pas comme nous, et n'ont aucun soupçon ni de la vertu ni de la divinité, bien loin d'aimer l'une et de contempler l'autre. Tout cela nous porte à croire, en dépit de Laromiguière, que toutes ces manifestations de la vie intellectuelle et morale ont une source plus haute que la sensation, à savoir, la volonté et la raison.
Ce mémoire de Laromiguière offre, comme on a pu en juger, bien des vues fines et ingénieuses, et l'art avec lequel elles sont présentées en augmente encore le prix. Il est impossible de mieux expliquer que l'auteur ne le fait le mol principe^ dans le sens purement scientifique qu'il lui donne, ainsi que le
mot système^ à le prendre dans le sens où on doit le prendre et où on l'a pris de tout temps. Néanmoins nos observations subsistent. Il reste vrai qu'outre les principes, au sens scientifique du mot, il y a des principes au sens métaphysique ; qu'outre les simples antécédents, il y a des causes efficientes ; qu'outre les sensations, qui précèdent la plupart des faits de l'ordre moral, il y a la raison et la volonté libre qui les engendrent. Nous aurons occasion de renouveler ces remarques à propos des travaux plus développés de Destutt de Tracy ; mais le travail de Laromiguière, si bref qu'il soit, les appelait naturellement.