ET RIVAROL
Pendant que le rationalisme critique tentait, non sans succès, de faire des conquêtes dans notre pays, le rationalisme dogmatique y défendait, non sans talent, les positions conquises. Inauguré au dixseptième siècle par Descartes, il fut professé, au dix-huitième, par Rousseau et par bon nombre de politiques du temps de la Révolution. Il n'y a pas lieu d'en être surpris : quand on réclame des réformes dans l'État, c'est toujours en se référante
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un certain idéal, et tout idéal est une conception de
la raison.
Parmi les représentants les plus ignorés, mais les plus curieux , du rationalisme politique, nous signalerons un auteur que nous avons déjà eu occasion de mentionner : nous voulons parler du lyonnais de Lisle de Sales.
Dans un ouvrage aujourd'hui peu connu, mais non sans valeur, intitulé : De la paix de r Europe et de ses bases, an IX, qu'il écrivit à propos du Congrès de Lunéville et dont il disait modestement qu'il serait encore lu, quand le Congrès de Lunéville serait oublié, de Sales professe un rationalisme aussi correct qu'on peut le désirer. Il fait remarquer, en effet, qu'il n'y a pas deux morales, dont l'une serait applicable aux individus et l'autre aux sociétés, mais qu'il n'y en a qu'une seule, de même qu'il n'y a qu'une seule raison, qui éclaire et gouverne tous les hommes et tous les peuples de la terre. — Or, c'est là proclamer, à rencontre de tous les sceptiques et de tous les empiristes, le caractère universel des vérités rationnelles en général et des vérités morales en particulier. Cette morale, ajoute de Sales, nous apprend qu'il y a des choses qui nous appartiennent en propre et que non seulement nos semblables, mais encore nos gouvernants, doivent respecter, sous peine de méconnaître le but de leur institution et de se frapper eux-mêmes de déchéance. Elles sont pour nous des propriétés inviolables. — S'exprimer ainsi, c'est reconnaître, au-dessus des faits contingents
Ï'ENDANT LA RÉVOLUTION.
et passagers que l'expérience nous découvre, des droits nécessaires et immuables que nous révèle la raison ; c'est se montrer rationaliste au premier
chef.
Les pages qui suivent offrent le même caractère : (( L'homme social, dit de Sales, est propriétairené de sa pensée, de son patrimoine et du fruit de ses travaux ; il l'est encore, si je l'ose dire, des lois qu'il a consenties librement, ce qui lui constitue une patrie, et du Dieu qu'il révère, ce qui forme sa religion. » Or, les gouvernements ne sont institués que pour protéger tous ces biens, qui sont comme les droits naturels de l'homme : en les attaquant, ils invalident leurs propres droits. C'est ce qu'a fait le gouvernement de la Terreur qui, au lieu de protéger la vie, la propriété, la liberté, la religion des citoyens, en a, plus que tout autre, fait litière*.
Suivant de Sales, les droits des peuples ne sont pas moins sacrés que ceux des individus, et il n'y a pas moins d'injustice à violer les uns qu'à violer les autres. Ainsi, tout peuple a le droit de conserver son existence comme peuple, celui de ne pas se voir ravir tout ou partie de son territoire, celui de garder le code éclos pour ainsi dire de sa civilisation, celui de maintenir au-dessus de sa tête le souverain dont la vie est comme identifiée à la sienne, et le Dieu qui le console soit des crimes de la politique, soit des desastres de la nature. Or, toute guerre suppose quelqu'un de ces droits, si-
< De la Paix de l'Europe, p. 7, 69, 71, 208.
,£^iJtiiMààSà^.
non tous ces droits, défendu ou attaque. Mais il n'y a de légitimes que les guerres défensives ; les guerres offensives ne le sont pas. Aussi de Sales condamne les guerres de convenance, c'est-à-dire celles qu'un peuple fait pour s'arrondir et pour atteindre ce qu'il nomme ses frontières naturelles, et, à plus forte raison, les guerres de conquête, qui sont le plus souvent de véritables brigandages : w Aucune puissance belligérante, dit-il, n'a le droit de ravir à une autre la propriété de son indépendance ; car la force ne constitue pas le droit ; on n'est pas criminel, parce qu'on est défait dans ces duels des nations qu'on appelle des batailles; on n'est pas juste par la raison qu'on a remporté la victoire*. » — De Sales se rencontre ici, comme on voit, avec Kant; car il proclame, lui aussi, que les principes delà morale ont un caractère universel et absolu et qu'ils s'appliquent, non seulement à la vie privée, mais encore à la vie publique. C'est au point qu'il propose à la France de rendre ses conquêtes injustes, comme il proposerait à un particulier de restituer un bien mal acquis, élevant ainsi la morale rationnelle à la hauteur de la morale chrétienne, telle que le plus honnête de nos rois, Louis IX, l'avait autrefois pratiquée : « Je ne pense pas, dit-il encore, que les puissances puissent légitimement disposer des réunions d'hommes qui leur obéissent, sans leur aveu formellement exprimé... La mutilation de l'État ou l'aliénation d'une province, quand il
» De la Paix de l'Europe, p. 82, 83, 102, 2o3,
est à dcmi-subjugué, se juge d'après les mêmes principes K » — Ce sont là des vues qui ont à peine prévalu aujourd'hui chez les peuples les plus avancés et qui impliquent, dans l'esprit de leur auteur, un rationalisme, je dirai même un kantisme inconscient peut-être, mais parfaitement caractérisé. Elles ont, en effet, pour fondements et le caractère universel de la loi morale et le respect absolu de la personne humaine.
Non content d'établir sur des fondements rationnels et le droit politique et le droit international, de Sales avait condamné hardiment les faits contemporains, qui paraissaient contraires à ses principes, tels que l'annexion de Modène et celle de Genève à la République française. Aussi son ouvrage fut-il saisi par ordre du gouvernement consulaire. L'auteur lui-même nous l'apprend, dans un livre humoristique et bizarre, intitulé : Mémoires de Candide, où il défend la liberté en général et la liberté de la presse en particulier. Il s'y élève, en effet, contre ceux qui font de la politique une sorte d'arche sainte à laquelle il soit interdit de toucher, à moins d'être lévite, c'est-à-dire membre du gouvernement. Suivant lui, les affaires politiques étant celles de tout le monde, tout le monde a le droit et même le devoir de s'en occuper. Prétendre qu'elles ne regardent que le gouvernement, c'est attribuera celui qui l'exerce une véritable infaillibilité; c'est faire de lui une sorte de Vice-Dieu, qui dispose de
* De la Paix de V Europe, p. 208, 209.
tout, qui mène tout et peut, de sa seule autorité et sans consulter personne, précipiter des millions d^hommes dans toutes les horreurs de la guerre K Il est surprenant qu'on n'ait jamais relevé ces paroles courageuses de Lisle de Sales, où les immenses tueries de l'Empire sont si clairement prophétisées et flétries.; car elles ne lui font pas moins d'honneur que sa protestation contre le coup d'État de fructidor. Elles s'adressaient, en effet, à une tyrannie d'autant plus dangereuse qu'elle était favorisée par la lassitude des discordes civiles, par l'éclat des services rendus et par le prestige de la gloire.
Ce n'est pas seulement sur les ouvrages politiques, mais encore sur les ouvrages religieux du temps de la Révolution que le rationalisme a mis son empreinte. Nous en trouvons la preuve dans plusieurs écrits de l'époque, mais surtout dans celui de Rivarol que nous avons déjà étudié à un autre point de vue. En même temps, en effet, que cet écrivain y défend les religions positives, au nom de l'intérêt social, il y défend la religion naturelle, au nom de la philosophie pure et de la science désintéressée. Il y traite rationnellement de l'existence de Dieu, de ses attributs et de ses rapports avec le monde, c'est-à-dire qu'il y aborde toutes les questions que la religion naturelle a coutume de se poser.
Sur la première question, Rivarol est assez sobre
* Mémoires de Candide, p 176 et 198 .
de développements : « En voyant l'univers et ses lois, dit-il, on reconnaît l'éternel géomètre; on le reconnaît aussi en disséquant l'homme et les animaux; mais en les voyant agir, aimer, penser ^, » on le reconnaît mieux encore. On se demande alors qui a pu exécuter des mécanismes capables de palpiter d'amour, construire des automates susceptibles de sécher de crainte ou de tressaillir d'espérance, et doués avec cela de la faculté, non seulement de penser, mais encore de s'étonner d'eux-mêmes et de rechercher comment ils pensent. L'admiration augmente, quand on songe que les mouvements de quelques fibres semblent seuls expliquer de tels prodiges; on s'extasie à la fois sur la fécondité des effets et sur la simplicité des moyens, et on s'élance en esprit vers une cause première, dispensatrice du mouvement, du sentiment, de la pensée et source de toute harmonie 2. C'est la preuve de l'existence de Dieu par les causes finales, par l'appropriation des moyens à la fin, des moyens les plus humbles et les plus simples à la fin la plus relevée et la plus magnifique. Si Rivarol n'a pas suffisamment développé cette preuve, il l'a du moins rappelée à l'attention publique et remise en honneur.
En voici une autre qui n'est pas moins remarquable et que nous reproduisons littéralement : « L'homme ne maîtrise le mouvement que parce qu'il a plus que le mouvement. Une horloge ne
* Œuvres de Rivarol, t. I, p. 262.
2 Œuvres de Rivarol, t. I, p. 234, 262, 263.
3l8 HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE
saurait faire une autre horloge : Thomme a donc reçu le sentiment. Mais celui qui a donné le sentiment doit avoir plus qu'il n'a donné; celui qui a mesuré l'esprit à tous les animaux doit avoir autre chose que l'esprit, puisque l'homme qui dispose du mouvement et le mesure a plus que le mouvement. Et quand l'essence de Dieu ne surpasserait l'esprit humain que de la portée dont l'esprit humain ^surpasse le mouvement, c'en serait assez peut-être, pour expliquer l'univers et ses prodiges K » Cette preuve de l'existence de Dieu pourrait être mieux présentée; mais sous la forme particulière dont notre auteur l'a revêtue, elle n'est autre que la preuve donnée autrefois par Aristote et si admirée de M. Ravaisson -, que l'inférieur ne peut s'expliquer que par le supérieur, et elle conserve encore aujourd'hui une valeur incontestable.
Suivant Rivarol, ce n'est pas seulement le monde physique et le monde intellectuel qui postulent Dieu, c'est encore le monde moral : « Il me faut, dit-il, comme à l'univers, un Dieu qui me sauve du chaos et de l'anarchie de mes idées. » « Son idée, ajoute-t-il, délivre notre esprit de ses longs tourments et notre cœur de sa vaste solitude. » « Sans Dieu, dit-il ailleurs, le monde est un monde orphelin. )) Il y a là comme un élancement vers Dieu, comme un cri vers le Père des êtres, qu'on ne s'attendait pas à trouver sur les lèvres d'un auteur du dix-huitième siècle.
1 Œuvres de RivaroL t. 1, p. 263.
2 Ra/aisson, L.i Philosophie au dix-neuvième siècle.
PENDANT LA RÉVOLUTION. SlQ
En fait d'attributs, Rivarol accorde à Dieu celui de l'immensité : « Dieu, dit-il, ne peut être conçu sans espace, de sorte qu'il est peut-être moins indigne de la majesté divine de le confondre avec Tespace que de l'en séparer. Il est de leur double essence qu'on n'y puisse rien ajouter, rien en retrancher, ce qui les distingue éminemment de l'univers que j'étends ou que je resserre à mon gré. » Il lui accorde, en outre, l'attribut de l'éternité : (( Dans nos idées, dit-il, l'un et l'autre (l'espace et Dieu) sont inséparables de cette paisible éternité qui ne connaît ni origine, ni succession, ni fin. » Enfin, il lui reconnaît l'intelligence, la puissance et la perfection en général : « Il est pourtant, dit-il, une différence entre ces deux infinis. Il faut que Dieu soit intelligence suprême et que l'espace reste étendue sans bornes. Or, l'idée d'une cause intelligente nous porte à celle de puissance et de perfection. » Rivarol ne se fait cependant pas illusion sur ce que nous pouvons savoir de la nature divine. Dieu est pour lui, comme pour tous les philosophes sincères et comme pour le christianisme lui-même, sinon un Dieu inconnaissable, au moins un Dieu mystérieux et caché, Deiis absconditus. C'est ce qui ressort de cette grande parole à la Royer-Collard, par laquelle il termine son rapprochement entre Dieu et l'espace : « Dieu est la plus haute mesure de notre incapacité; l'univers, l'espace lui même ne sont pas si inaccessibles ^ »
* Œuvres de Rivarol, t. I, p. 74.
De la question des attributs de Dieu, Rivarol passe à la question des rapports de Dieu et du monde, de Tinfini et du fini, question redoutable, s'il en fut, qu'il ne résout pas, bien entendu, mais dont il sent mieux qu'homme de son temps la mystérieuse profondeur. Il y rattache cette question de l'infinité de l'univers, qui a depuis tant occupe Emile Saisset et Henri Martin, et qui a inspiré à Jean Reynaud des pages si splendides K Rivarol ne fait qu'y toucher, mais avec quelle grandeur et quelle magnificence, on va Je voir : « Les deux systèmes, dit-il, dont l'un borne l'univers créé et l'autre ne le borne pas, sont également admissibles. Mais, dans ce dernier système, il faut se décider ou pour l'espace infini tout peuplé de globes et de soleils et alors le monde est éternel; car à quelle époque l'infini eût-il été rempli ? Ou si l'on suppose que la nature tend toujours à remplir et à peupler l'espace, il faut se résoudre à la voir, non comme une âme puissante animant, éclairant et conservant la masse de la création, quelles que soient ses limites ; mais comme un courrier infatigable, parcourant sans relâche des espaces sans termes, et semant toujours des mondes sur sa route infinie, dans un désespoir éternel de jamais remplir sa carrière et de pouvoir terminer sa course, aussi peu avancée à quelque époque qu'on la surprenne que si elle n'avait encore rien conquis sur les déserts qui l'environnent -. » Rivarol
< V. notre Spiritualisme, p. 436, et notre Socialisme, p. 23o, 3p édition.
-* Œuvres de Rivarol, tome I, p. 70-71.
n'essaie pas de résoudre cette antinomie. Il comprend qu'il V a là une idée dans laquelle l'imagination se perd et devant laquelle il faut s'arrêter comme devant un abîme. Suivant lui, l'infini n'est qu'une perspective; la vie seule est une carrière; contents de donner un regard à l'une, nous devons surtout songer à parcourir l'autre. — Cela est aussi bien pensé que bien dit. En s'exprimant ainsi, Rivarol laisse planer sur le monde quelque chose d'inconnu et de mystérieux qui en fait la grandeur illimitée et la saisissante poésie, au lieu d'afficher la prétention de tout expliquer, comme on le fait dans les écoles, par des formules étroites que déborde de toutes parts l'immensité des choses.
Pour terminer l'étude de cet essai de théodicée, qui a marqué d'une manière si inattendue la fin du dix-huitième siècle et celle d'un lettré dont la vie avait été consacrée à des travaux d'un tout autre genre, il ne nous reste qu'à voir comment Rivarol a traité cette question du mal, qui a été de tout temps la pierre d'achoppement de ceux qui ont spéculé sur l'existence et les attributs de Dieu. Il se demande coinment les souffrances des animaux et l'extermination des uns par les autres peuvent s'accorder avec la sagesse et la bonté de leur auteur. Il reconnaît que tous les animaux souffrent et qu'ils sont tous sujets à la crainte et à la douleur. Mais il fait remarquer que leurs souffrances ont leur raison d'être et leur utilité. Les êtres animés ne pouvaient être insensibles à la douleur qu'à la condition de l'être au plaisir, et ils ne pou-
valent l'être à la crainte, sans péril pour leur existence : leur vie, en effet, n'a pas de meilleure sauvegarde que la crainte de la perdre. D'ailleurs, c'est le plaisir qui domine parmi tout ce qui respire. Le principe sentant, quelque forme qu'il revête, et quelque élément qu'il habite, — l'^air, la terre ou la mer, — se délecte dans la joie d'exister et aspire à perpétuer indéfiniment son existence. Il se plaît à remplir les fonctions que son organisation lui assigne et ne recule devant aucun labeur et aucune douleur pour y parvenir. Aussi peut-on affirmer que les bruits qui s'élèvent de tous les points de la création forment comme un immense concert à la gloire du Créateur K
Cependant Rivarol veut bien convenir qu'il y a une note discordante dans cette harmonie universelle : au banquet de la vie, auquel ils sont conviés, les animaux se dévorent les uns les autres. Comment expliquer et surtout justifier un fait aussi monstrueux? La fréquence des destructions, répond notre philosophe, était nécessaire pour balancer l'exubérance des productions et maintenir dans de justes limites la population de l'univers. C'est pourquoi l'auteur des choses a fait naître, sur l'arbre qui bourgeonne, l'insecte qui doit dévorer sa fleur, et, à côté de l'insecte, l'oiseau qui doit le dévorer à son tour, attentif seulement à ce que les espèces persistent à travers ces diverses métamorphoses. Ce qui importe, en effet, c'est
* Œuvres de Rivarol, tome I, p. i63, 164, 265.
l'espèce, non les individus. Ceux-ci boivent tour à tour dans la coupe de la vie; mais tout est viager pour eux dans un ordre éternel. Qu'importe, s ils ont participé, à leur heure, aux dons du Créateur ? Rivarol estime, comme le poète allemand Novahs, qu'ils ne doivent pas se plaindre, si l'amphitryon qui les a invités à sa table ne les y laisse pas assis
éternellement. .
Dieu, d'ailleurs, a traité l'homme avec une délicatesse particulière. Il a mis, entre lui et le plus parfait des animaux, un hiatus immense, qui leur interdit tout commerce de pensée et de sentiment. Sans cela, il n'aurait jamais eu le cœur de verser le sang d'un agneau, qui lui aurait dit : -Que vous ai-ie fait? -Que si, malgré tout, l'homme porte souvent la main sur l'homme lui-même, cela tient à la violence de ses passions. Or, la Providence n'aurait pu les rendre plus calmes, qu'à la condition de plonger le monde moral dans la torpeur. Elle a préféré leur donner plus de force, au risque de dechaîner plus d'orages, de même qu'elle aime mieux livrer les cités, les forêts et les mers aux coups de la foudre et à la fureur des tempêtes que de diminuer le ressort élastique de l'air et l'activité du
feu ^ . , ,
Rivarol ne se flatte pas d'avoir résolu, par ces
considérations rapides, le redoutable problème du
mal. Il sait que, si le maître de la nature nous
laisse entrevoir ses lois, il nous dérobe ses raisons,
< Œuvres de Rivarol, tome I, p. i65, 166, 167.
et que Va quoi bon de l'univers restera toujours caché pour nous sous un voile impénétrable. C'est là, comme on voit, un optimisme modeste et plein de réserve, qui tranche à la fois avec l'optimisme intempérant des anciennes écoles et avec le pessimisme outré qui tend aujourd'hui à prévaloir.
Nous avons choisi de Lisle de Sales et Rivarol, comme spécimens du rationalisme dogmatique pendant la Révolution, parce que l'ouvrage de l'un étant absolument inconnu et celui de l'autre très peu connu, nous avons cru donner ainsi aux pages qui précèdent, à défaut d'autre mérite, celui de la nouveauté. Cependant cette doctrine eut encore, à cette époque, d'autres représentants remarquables, auxquels nous devons tout au moins une mention rapide. Ce fut Prévost de Genève (1751-1839), qui commença à faire connaître à la France le rationalisme tempéré de l'Ecosse et qui s'en inspira dans ses propres écrits, notamment dans ses Essais de philosophie (1804). Ce fut Stapfer (17G6-1840), un autre philosophe suisse, qui nous initia aux doctrines de l'Allemagne, par ses articles sur Kant et sur Villers, et qui professa lui-même un rationalisme élevé, où l'on sent à la fois le ministre fervent de l'Evangile et le lecteur passionné de la Critique de 7-aiso7i pratique. Ce fut Ancillon (1766-1837), un autre pasteur protestant, né, à Berlin, d'une famille d'anciens réfugiés français, dont le rationalisme éclectique ne fut pas sans influence sur celui de notre pays. Ce fut l'ancien ministre Necker (1732-1804) qui, après avoir protesté en faveur
des doctrines religieuses, à la veille de la Révolu- • tion, essaya de leur élever un monument durable dans son Cours de morale religieuse qu'il publia à la veille de l'Empire. Ce fut enfin Marmontel qui, dans ses Leçons d'un père à ses enfants^ sut allier à l'austérité de la morale antique la suavité de la morale chrétienne.
Il est à remarquer qu'à l'exception de ce dernier, tous les auteurs que nous venons de signaler comme ayant travaillé, dans la mesure de leurs forces, à maintenir ou à propager le rationalisme, appartenaient à la communion protestante. On serait tenté d'en conclure qu'il y a, entre le protestantisme et le rationalisme, une certaine affinité et on n'aurait pas tout à fait tort. Dès qu'on professe le christianisme, comme le font les protestants, moins sur la foi de l'autorité que sur celle de la raison, et qu'on y voit moins un ensemble de pratiques extérieures, imposées de haut, qu'un système de croyances intimes, rationnellement vérifiées, on est bien près de faire de la philosophie rationaliste. C'est ce qui explique comment cette philosophie atrouvé, au dix-huitième siècle, dans un protestant comme Rousseau un défenseur si éloquent et comment elle a rencontré, au dix-neuvième, dans deux protestants comme M™' de Staël et Guizot , et dans un janséniste, c'est-à-dire dans un demi-protestant, comme Royer- CoUard, des champions si exercés et si intrépides. Quoi qu'il en soit, les travaux que nous avons plus ou moins longuement analysés, n'avaient, malgré leur mérite, ni assez d'éclat, ni un caractère
asscz systématique pour modifier sensiblement le mouvement des idées à Tépoque de la Révolution. Le triomphe de la philosophie rationaliste ne devait avoir lieu que plus tard. L'année où paraissait le livre de Rivarol (1797), les hommes qui devaient la représenter si brillamment sur la scène du monde, ou s'ignoraient encore ou naissaient à peine. Frappés par le coup d'État de fructidor, Maine de Biran et Royer-Collard ne songeaient guère, pour le moment, ni à la théorie de l'effort ni à celle de la perception extérieure, et l'enfant de cinq ans, qui devait être un jour Victor Cousin, jouait encore, sans se préoccuper ni de la raison impersonnelle, ni du vrai, du beau et du bien, dans la boutique paternelle et dans les rues de la Cité.