‹ Histoire de la philosophie pendant la révolution (1789-1804) [microform]Chapitre 33 sur 35 · DE MAISTRE OU LE TRADITIONALISME MYSTIQUE · texte numérisé non relu

DE MAISTRE OU LE TRADITIONALISME MYSTIQUE

Saint-Martin avait attaqué la philosophie du dixhuitième siècle avec vigueur; mais il n'avait pu la vaincre, parce qu'il ne lui avait opposé qu'une doctrine d'initiés, faite d'intuitions élevées et d'imaginations étranges et aussi incapable de satisfaire les raisonneurs que de s'imposer à la foule. Les adversaires qu'elle rencontra après lui la combattirent avec plus d'avantage, parce qu'ils lui opposèrent les croyances généralement reçues et s'armèrent contre elle des grandes traditions du genre humain. Nous voulons parler des écrivains connus sous le nom de traditionalistes.

A toutes les époques, on avait vu des penseurs isolés protester contre certaines opinions particulières à leur temps, au nom des croyances de tous les temps. Mais jamais on n'avait vu un groupe d'écrivains, vivant à la même époque, fonder un système et s'organiser en école, à Tunique fin de défendre les traditions universelles, qui font la vie des sociétés, contre les témérités individuelles, qui peuvent la compromettre. Or, c'est le spectacle que nous offre la philosophie tradiiionaliste — un nom nouveau pour une chose nouvelle — à la fin du dix-huitième siècle et au commencement du dix-neuvième. Il ne faut pas en être surpris; car jamais la tradition n'avait été attaquée avec autant d'ensemble et de vigueur, et l'action provoque toujours une réaction qui lui est proportionnée.

Le traditionalisme trouva, comme il était naturel, ses principaux représentants dans les provinces qui étaient restées le plus complètement étrangères à l'esprit philosophique du dix-huitième siècle et dans les classes que la Révolution avait le plus durement frappées. De Maistre (1754-182 1) et de Ronald (1753-1840) étaient nés, l'un dans la Savoie, l'autre dans le Rouergue, et appartenaient l'un et l'autre à des familles non seulement nobles, mais encore royalistes et religieuses. Il faut en dire autant de Chateaubriand (1768- 1848) qui, sans être philosophe, comme ses deux devanciers, se posa avec tant d'éclat en panégyriste du passé et le para de couleurs si brillantes. L'austère manoir féodal, où s'écoula son enfance rêveuse, était situé au fond

de la Bretagne, le pays des vieilles traditions et des vieilles mœurs.

De CCS trois personnages, c'est de Maistre que nous étudierons le premier, à cause de ses affinités avec Saint-Martin et parce qu'il marque, pour ainsi dire, la transition entre le mysticisme et le traditionalisme.

De Maistre vivait à Lausanne, où le flot toujours montant de la Révolution française l'avait contraint de se réfugier, quand il publia ses Considérations sur la France ( 1 796), le premier de ses ouvrages et le seul qui rentre dans le cadre de cette histoire. Le fier patricien y est déjà tout entier, avec son esprit à la fois aristocratique et sacerdotal et avec sa haine pour ce dix-huitième siècle dont il est, en quelque sorte, la négation incarnée et l'antithèse vivante. Il y traite d'abord des révolutions en général; mais, au lieu d'en chercher la raison, comme Condorcet, dans Faction das causes secondes, il la demande, comme Saint-Martin, à l'intervention de la cause première. Il les attribue à la Providence, qui déchaîne et retient, quand il lui plaît, les passions des hommes et qui renverse et relève, à son gré,, les empires. Aussi, la Révolution française est, à SCS yeux, un vrai miracle. La preuve qu'il en donne, c'est qu'elle va toute seule et emporte dans son tourbillon toutes les forces individuelles qui lui font obstacle. Comme s'il n'était pas dans la nature d'un événement général, d'un mouvement collectif, de briser toutes les résistances particulières, et comme s'il y avait lieu de recourir à une main cachée der-

PENDANT LA RÉVOLUTION. SSy

rière la nue pour expliquer un phénomène aussi simple !

Non seulement la Providence que de Maistre invoque, comme une sorte de Deus ex machina^ pour rendre compte des révolutions, agit d'une manière surnaturelle, mais elle tend à ses fins, sans s'émouvoir, comme une divinité d'airain, à travers le sang et les larmes des générations. Le clergé de France était profane et frivole, il en a été puni par la Révolution; les lettrés français étaient licencieux et impies, ils ont également reçu leur \ châtiment; la nation française avait participé ou avait assisté impassible à un épouvantable régicide, elle a été saignée à blanc sur les champs de bataille et sur les échafauds. Il y a loin, comme on voit, de cette Providence vengeresse à la Providence débonnaire de Bernardin de Saint-Pierre et des autres écrivains du temps.

De Maistre ne se sépare pas seulement des auteurs du dix-huitième siècle par ses vues sur la Providence et sur les révolutions, mais encore par ses vues sur la guerre. Pendant que ceux-ci la considèrent comme un fléau et comptent sur le progrès des lumières pour en amener la suppression, celuilà déclare qu'elle est un bienfait du ciel et qu'elle durera autant que l'espèce humaine. A l'appui de cette dernière assertion, il trace un long et sinistre tableau de toutes les tueries, qui ont eu lieu depuis l'aurore des temps historiques jusqu'en 1789, et en conclut, par une induction assez naturelle, que la. guerre ayant toujours existé jusqu'ici, elle existera.

vraisemblablement toujours. Du reste, il serait vraiment fâcheux, suivant lui, qu'elle vînt à disparaître. Elle est, en effet, éminemment propre à purger les nations des vices qui les travaillent et à faire renaître dans leur sein et les hautes vertus morales et les beaux-arts qui en sont comme la fleur. Aussi, de Maistre n'hésite pas à comparer le genre humain à un arbre qu'une main invisible taille sans relâche et qui gagne toujours à cette opération. Il est impossible de rien imaginer de plus contraire à Tesprit philanthropique du dixhuitième siècle et à ces rêveries, sur la paix perpétuelle, dont s'étaient enchantés non seulement l'âme douce de l'abbé de Saint-Pierre, mais encore l'austère génie de Kant.

Les vues de de Maistre sur la guerre ont à la fois quelque chose de sensé, qui les recommande, et quelque chose de paradoxal, qui empêche de les accepter de tout point. Il en est un peu de même de ses vues sur les constitutions politiques : elles paraissent à la fois plausibles et contestables. Suivant lui, une constitution n'est pas une œuvre mécanique qu'on fabrique artificiellement du dehors et qu'on applique après coup à telle nation ou à telle autre; c'est une production organique, qui naît et se développe d'elle-même, par une végétation spontanée et naturelle. Un homme peut faire un métier à bas ou une pompe à incendie; il ne peut faire ni une plante ni une constitution. C'est ce que nos Constituants n'ont pas compris : ils ont confondu les oeuvres de l'art et celles de la nature.

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Les constitutions sont si peu des œuvres artificielles, fabriquéesde toutes pièces, après mûre réflexion, par des assemblées délibérantes, que les constitutions les plus parfaites sont nées toutes seules et comme par hasard, témoin la constitution anglaise qu'un soldat sans lettres créa, sans savoir ce qu'il faisait, après la bataille de Lewes. Aussi, un politique spéculatif est aussi incapable de collaborer utilement à la constitution d'une société que l'auteur d'une poétique à la composition d'un poème : Montesquieu est à Lycurgue ce que l'abbé Batteux esta Homère. Un autre avantage des constitutions naturelles sur les constitutions artificielles qu'on fabriquait au dix huitième siècle, de celles qui sont nées du sol social sur celles qui sont simplement posées à sa surface, c'est d'être appropriées à telle société, non à toutes les sociétés, c'est-à-dire à aucune ; c'est d'être faites pour l'homme de tel temps, de tel lieu, de tel degré de civilisation, non pour l'homme en général, c'est-à-dire pour une abstraction et une chimère. De là la boutade bien connue de de Maistre : (( La constitution de 1795, tout comme ses aînées, dit-il, est faite pour l'homme. Or, il n'y a point d'homme dans le monde. J'ai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes, etc. Je sais même, grâce à Montesquieu, qu'on peut être Persan ; mais, quant à l'homme, je déclare ne ravoir rencontré de ma vie ; s'il existe, c'est bien à

mon insu

^ Considérations sur la France, chap. vi.

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Nous avons relevé ailleurs ce qu'il y a d'excessif dans quelques-unes des assertions de de Maistre i « Prétendre que c'est uniquement par instinct et par hasard qu'un peuple perfectionne ses institutions, n'est-ce pas déclarer que la raison n'est bonne à rien dans le gouvernement des choses humaines ?.. De Maistre, qui admet la végétation et la croissance naturelles de la société, comme celles de l'individu, aurait bien dû voir que, dans cette végétation et cette croissance, la raison a sa place après l'instinct. Ces deux principes sont également naturels, mais Tun appartient à la nature encore enveloppée et rudimentaire, l'autre à la nature achevée et arrivée à la plénitude de son développement. C'est précisément pour cela que les peuples, de même que les individus, quand ils sont parvenus à leur maturité, se livrent à ces délibérations que de Maistre n'aime pas, au lieu d'agir sans réfléchir et sans raisonner : l'établissement des gouvernements parlementaires dans toute l'Europe éclairée n'a pas d'autre cause. Condamner un peuple à ne jamais sortir de l'état d'irréflexion et d'inconscience, parce qu'il a débuté par là dans la vie, c'est condamner l'enfant à ne jamais sortir du

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Sauf ces réserves, les vues de de^Maistresont vraiment dignes de considération. C'est ici le sentiment du réel et du concret, qui réclame contre celui de

< Traditionalisme et Ultramontanisme, p. 14 i 5, Perrin, 2- édition. — V. aussi Nos Devoirs et nos Droits, p. 2*32 et suivantes.

lidéal, mais aussi de l'abstrait et du chimérique ; ou plutôt, c'est déjà l'esprit historique du dix-neuvième siècle, qui proteste contre l'esprit ultra-philosophique du dix-huitième. De Maistre semble en avoir eu conscience, lui qui appelait l'histoire, c'està-dire l'ensemble des traditions du genre humain, une politique expérimentale, justifiant ainsi par avance la qualification de traditionaliste qui lui a été donnée plus tard.

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