DE DONALD OU LE TRADITIONALISME DIDACTIQUE
De Maistre n'avait publié, durant la période qui nous occupe, que ses Considérations sur la France^ c'est-à-dire qu'un simple opuscule. De Bonald, réfugié comme lui à l'étranger, y publia, non un opuscule, mais un grand ouvrage en trois volumes, intitulé : Théorie du pouvoir politique et religieux dans la société civile^ démontrée par la raison et par riiistoiî^e (ijgG). Cet ouvrage fut bientôt suivi de plusieurs autres, tels que le Divorce et la Législation primitive [1^02). Aussi l'influence de Bonald fut-elle plus grande, à cette date, que celle de de Maistre, bien qu'il lui fut inférieur comme penseur et comme écrivain. Nous n'avons pas dessein d'analyser en détail ces diverses productions : nous l'avons fait ailleurs. Nous nous bornerons à en rapprocher brièvement le contenu de celui du livre du publiciste savoisien.
De Maistre sent parfaitement les affinités qui existent] entre ses doctrines et celles de Bonald : « Est-il possible, lui écrit-il dans son langage expressif, que la nature se soit amusée à tendre deux cordes aussi parfaitement d'accord que votre esprit et le mien ?... Je n'ai rien pensé que vous ne Tayez écrit; je n'ai rien écrit que vous ne l'ayez pensé. » Mais, à côté des ressemblances que de Maistre voit entre lui et de Bonald, il y a des diffé rences qu'il ne voit peut-être pas, mais qui n'en sont pas moins réelles. De Maistre affirme l'existence de Dieu ; mais il ne s'inquiète pas de l'établir démonstrativement, parce que son génie primesautier répugne aux procédés trop didactiques. De Bonald, au contraire, s'ingénie, en vrai raisonneur qu'il est, à en administrer la preuve, et cette preuve, il la trouve dans l'étude des langues, qui toutes, suivant lui, contiennent le nom de Dieu, et dans l'histoire des sociétés, où le sentiment de Dieu existe universellement. C'est, comme on voit, fonder la théodicée sur la tradition, c'est-à-dire faire du pur traditionalisme. Seulement de Bonald ne songe pas à expliquer les révolutions et les guerres, comme de Maistre, par la volonté de ce Dieu dont il vient de démontrer l'existence': il les expliquerait bien plutôt par les passions des hommes; surtout il ne se plaît pas, comme son émule, à nous dérouler les scènes de carnage auxquelles la guerre a donné lieu, et ne songe pas à y voir un moyen dont la Providence se sert pour purifier la terre des vices qui la souillent.
De Bonald préconise, comme de Maistre, les constitutions politiques qui ont leur racine dans l'histoire, et condamne, comme lui, celles qui émanent des assemblées délibérantes : « Je crois possible de démontrer, dit-il, que l'homme ne peut pas plus donner une constitution à la société politique qu'il ne peut donner la pesanteur aux corps ou l'étendue à la matière, et que, bien loin de pouvoir constituer la société, l'homme, par son intervention, ne peut qu'empêcher que la société ne se constitue, ou ne peut que retarder le succès des efforts qu'elle fait pour parvenir à sa constitution naturelle '. » Mais, si de Bonald est d'accord avec de Maistre sur l'excellence des constitutions naturelles, il se sépare de lui en ce qu'il n'en admet qu'une seule, tandis que de Maistre en admet autant qu'il y a de sociétés particulières. Ce dernier s'élève, en effet, nous l'avons vu, contre ceux qui songent à élaborer une constitution pour l'homme en général, non pour les Français ou les Russes, pour les Anglais ou les Italiens, c'est-à-dire pour telle ou telle agglomération d'hommes en particulier.
Pour établir l'excellence de cette constitution naturelle, qui convient, suivant lui, à toutes les sociétés, de Bonald part de principes fort abstraits et s'appuie sur des raisonnements fort compliqués ; car sa manière de discuter a généralement quelque chose de forcé et de scolastique. Il part du principe, que la cause est au moyen ce que le moyen
< Théorie du Pouvoir, t. I, préface, p. m.
est à Teffet, qu'il identifie d'abord avec le principe, que le pouvoir est au ministre ce que le ministre est au sujet, puis avec cet autre principe, que le roi est à la noblesse ce que la noblesse est au peuple. De ces principes tirés on ne sait d'où et identifiés on ne sait comment, il fait sortir assez péniblement cette conséquence, que la meilleure constitution est celle où le pouvoir du roi est héréditaire, où le ministère de la noblesse l'est aussi et où la condition des sujets l'est également. A force de subtilité, il retrouve la constitution naturelle qu'il a conçue., jusque dans la société religieuse et dans la société domestique, où les trois termes de sa formule sa cramentelle, la cause, le moyen et l'effet, sont représentés, d'un côté, par Dieu, par le Médiateur ou par son Vicaire et par les fidèles ; de l'autre, par le père, par la mère et par les enfants. Cet écrivain est mieux inspiré, quand laissant de côté ces assimilations forcées et ces raisonnements étranges, il prêche le culte de la famille et celui des mœurs, qui avaient reçu, pendant la Révolution, d'assez graves atteintes. Ainsi, il recommande, dans sa Théorie du Pouvoir, de museler cette presse licencieuse, qui ne respecte rien et qui jette dans le cœur de la jeunesse le semence de tous les vices : « Gouvernements, dit-il, voulez-vous accroître la force de l'homme? gênez son cœur, contrariez ses sens. Semblable à une eau qui se perd dans le sable, si elle n'est arrêtée par une digue, l'homme n'est fort qu'autant qu'il est tempérant, w Ainsi, il essaie, dans son opuscule/)// Divorce, de conjurer la ruine
de la famille, en défendant l'indissolubilité du lien conjugal menacée par le libertinage universel : « Il ne faut pas, dit-il, que la loi conspire avec les passions de l'homme contre sa raison Du côté que
l'homme penche, ajoute-t-il, la loi le redresse, et elle doit interdire aujourd'hui la dissolution à rhomme dissolu, comme elle interdit, il y a quelques siècles, la vengeance privée à des hommes féroces et vindicatifs. »
On comprend qu'à une époque où l'on était profondément dégoûté de l'anarchie et de la licence, les graves appels de Bonald à la réorganisation morale et sociale aient été écoutés avec respect par une partie du public et aient rallié à sa doctrine un certain nombre d'adhérents. Mais, quand on considère aujourd'hui cette doctrine en elle-même et en l'isolant des circonstances où elle fit son apparition, on n'est pas disposé à l'accueillir si favorablement. D'abord, le principe sur lequel elle repose est aussi faux que bizarre : la cause ne serait au moyen, comme il le prétend, ce que le moyen est à l'effet que si la cause était la cause du moyen et le moyen la cause de l'effet, ce qui n'est pas. De plus, les conséquences que l'auteur en tire sont à la fois erronées et choquantes. Dire, comme il le fait, que non seulement le pouvoir du roi doit être héréditaire, mais que le ministère de la noblesse doit l'être aussi et que la condition des sujets doit l'être également, c'est vouloir supprimer l'égalité entre les citoyens et nous ramener à ce régime des castes qui, partout où il a régné, a immobilisé la société
et coupé les ailes au génie. — Bonald accepte, du reste, ces conséquences de sa doctrine. Il préfère, en effet, sans hésitation le régime social de Tantique Egypte, où le fils était tenu d'embrasser la profession de son père, à celui de la France moderne, où la place de chacun dans l'État lui est assignée par sa capacité personnelle, non par celle de ses ancêtres. — D'an autre côté, dire que le roi est à la noblesse ce que la cause est au moyen, et que la noblesse est au peuple ce que le moyen est à l'effet, c'est dire que l'Etat c'est le roi, suivant l'expression de Louis XIV, puisque la noblesse n'est pour lui qu'un simple moyen d'action, qu'un instrument passif, et que le peuple ne subsiste que par son bon plaisir; c'est, en d'autres termes, concentrer toute la vie de la société dans un seul de ses membres et réduire tous les autres à une sorte de mort politique et morale.
Les contemporains ne se méprirent pas sur le vrai sens de la doctrine de de Bonald : elle valut à son auteur, d'un côté, les faveurs de Bonaparte, de l'autre, les attaques de Marie-Joseph Chénier. Ce dernier lui reprocha, non sans amertume, de réhabiliter l'ancien régime, jusque dans ses abus, sans tenir compte des critiques que les philosophes, les hommes d'État, les magistrats les plus éminents •.avalent dirigées contre eux, pendant un siècle et .demi, et il faut convenir que ce reproche n'était pas dénué de fondement K
< ^ M. J. Chénier, Tableau de la littérature française depuis r7Sg, p. 64-G6. V. sur de Maistre et de Bonafd, les deux gran-