‹ Histoire de la philosophie pendant la révolution (1789-1804) [microform]Chapitre 35 sur 35 · ESTHÉTIQUE · texte numérisé non relu

ESTHÉTIQUE

Dans leur polémique contre le dix-huitième siècle et la Révolution, de Maistre et de Bonald avaient essayé de réhabiliter l'ancienne société dans son ensemble. Chateaubriand la défendit à un seul point de vue, mais qui embrassait tous les autres et donnait à son œuvre une certaine unité, sans rien lui ôter de sa grandeur, au point de vue religieux. Il semblait, en effet, voir dans la religion, comme plus tard Saint-Simon et Pierre Leroux, Lamennais et Edgard Quinet, l'élément primordial de la société, celui dont les autres — mœurs et institutions, arts et sciences— ne sont que de simples développements. Dès lors, il était naturel qu'il la défendît ayant tout et ne donnât aux autres institutions sociales nue la seconde place dans ses préoccupations. Ajoutons que les novateurs du dix-huitième siècle ayant combattu la religion non seulement par le raisonnement, mais encore par la passion, et l'ayant représentée non seulement comme fausse , mais encore comme odieuse et ridicule, son nouvel apologiste devait faire appel en sa faveur au sentiment, en même temps qu'à la dialectique, et s'ingenier à faire ressortir sa beauté, en même temps que sa

des études que nous leur avons consacrées dans notre Traditionalisme et Ultramontamsme, p. i-ioJ.

vérité. De là le titre de Beautés de la j^eligion chr':tienne donné d'abord au livre depuis si célèbre sous le nom de Génie du Christianisme, Ceux qui lui ont reproché de s'être ainsi placé sur le terrain de l'esthétique, pour résoudre une question de religion et de morale, n'ont pas réfléchi qu'il y avait été appelé par ses adversaires eux-mêmes. Si aux arguments de Bayle, il avait suffi d'opposer les arguments de Leibniz, on ne pouvait répondre à l'ironie moqueuse de Voltaire que par l'enthousiasme poétique de Chateaubriand.

Le caractère de la nouvelle apologétique ne fut pas seulement déterminé par l'état général du monde intellectuel, mais encore par le tour d'esprit propre à l'auteur et par sa situation particulière. Né à Saint-Malo, en face de l'Océan, élevé dans le vieux manoir paternel de Combourg, Chateaubriand avait été appelé tout jeune à Paris, comme souslieutenant au régiment de Navarre, et s'y était bien vite poli dans la fréquentation des salons de l'époque. Mais la Révolution coupa court, fort à propos, à cette vie factice peu faite pour lui. Emporté par son humeur aventureuse et parce besoin d'indépendance qu'il avait puisé à l'école de Rousseau, le jeune homme s'embarqua un beau jour pour TAmérique, non sans suivre des yeux avec émotion « les derniers balancements des arbres de son pays ». A peine eut-il mis le pied sur le nouveau continent, qu'il se mit en rapport avec ces hommes primitifs qu'il a si bien décrits, tout en les idéalisant un peu, et qu'il s'enfonça dans ces forêts vierges, contem-

poraines de la création, où « la nature dut être étonnée de s'entendre interroger pour la première ois " De retour en Europe, il combattit quelque ^ps dans les rangs des émigrés, puis il se re ugui à Londresety composa,dans les angoisses de la faim cet Essai sur les Révolutions ( . 797), ou .1 répondait par un scepticisme et un pessimisme s ^m ^^ux croyances absolues et aux espérances 1 imitées du d x-huitième siècle. Il en était là, quand le souvenr d'une mère, morte des souffrances endurées sous la Terreur, en gémissant sur les égarements de son fils vint, « comme une voix sortie du tombeau », fe rappeler à demi à la foi de son enfance. Fontanes q" l'avait deviné, fit le reste. U l'encouragea a devenir le chantre inspiré, encore qu'un peu mondain, de cette foi à laquelle le ramenait son cœur pC peut-être que sa raison, et à donner une voix ftouîes les douleurs, à tous les regrets, à toutes les plaintes, qui s'exhalaient d'une terre encore Jonchée de ruines et imbibée de sang. C était 1 idée fondamentale du Génie du Christianisme.

La première partie de cet ouvrage, qui traite de la doctrine chrétienne, est la plus faible de toutes et cela devait être -, car il s'agissait là de raisonner, et Chateaubriand excellait principalement, sinon uniquement, à sentir et à peindre. Sans exiger de lui des spéculations sur la Trinité aussi remarquables que celles qu'on trouve chez nos grands historiens de l'École d'Alexandrie ', on souhaiterait

< Jules Simon et Vacherot.

du moins qu'il ne cherchât pas à justifier ce dogme en rapprochant les trois personnes divines soit des trois Parques, soit des trois Grâces. Sans lui demander, touchant le péché originel, la profondeur de Pascal ni même l'ingéniosité de de Maistre, on voudrait qu'il ne s'amusât pas, pour prouver ce mystère, à décrire avec une souplesse merveilleuse, mais sous des couleurs un peu fantastiques, le reptile qui séduisit notre première mère : c'est là un morceau brillant, maïs un morceau déplacé. Nous en dirons autant de la peinture du déluge et de la description du chant du rossignol : si admirables qu'elles soient, elles prouvent assez imparfaitement, l'une la réalité du déluge universel, l'autre l'existence d'un Être suprême. On sent déjà là l'écrivain de décadence qui, au lieu de faire concourir toutes les parties de son œuvre au but qu'il se propose, écrit pour écrire et donne aux détails qui se prêtent au beau style un développement disproportionné.

La seconde partie, où Chateaubriand fait ressortir l'influence que le Christianisme a exercée sur la poésie, est beaucoup plus remarquable que la première. Cela se comprend : l'auteur connaissait beaucoup mieux son sujet, et ce sujet exigeait, pour être bien traité, le goût délicat du lettré plutôt que la profondeur d'esprit du philosophe. On pourrait sans doute y signaler encore bien des hors-d'œuvre ; mais ces défauts sont rachetés par des beautés neuves et par des vues fécondes, qui ont contribué à renouveler et à rajeunir toute notre

PENDANT LA REVOLUTION. Sjl

littérature. On se souvient des heureux rapprochements que Chateaubriand établit entre les peintures que les poètes anciens nous ont laissées des caractères et des passions et celles que les poètes chrétiens nous en ont tracées depuis. Par cela seul que le Christianisme recommande à l'homme de placer en haut lieu son cœur et ses espérances, il donne à son caractère une élévation que la seule nature ne lui donne pas; par cela seul qu'il impose aux sentiments humains un frein que la nature ne leur impose pas, il suscite entre la passion et le devoir ces nobles luttes qui sont dignes des regards du ciel comme de ceux de la terre. C'est ce que Chateaubriand nous montre, en opposant au vieux Priam le vieux Lusignan, à l'Andromaque antique l'Andromaque moderne et à l'Iphigénie d'Euripide l'Iphigénie de Racine, dans laquelle il a vu le premier une vierge chrétienne. C'est ce qu'il nous fait voir encore, en comparant à la passion effrénée de Didon la passion combattue de Phèdre et ces remords qu'un Christianisme inconscient a pu seul lui inspirer. Il y a là une série d'études ingénieuses et intéressantes, qui ont sans doute suggéré à un critique venu depuis l'idée du plus remarquable de

ses ouvrages K

Mais là où Chateaubriand est vraiment original, c'est dans la polémique qu'il engage contre la mythologie et dans la guerre qu'il fait au merveilleux païen. Tous ces petits dieux de la fable, qui en-

< Saint-Marc-Girardin, Littérature dramatique.

chantaient Boileau et sans lesquels la poésie lui paraissait pâle et sans vie, lui inspirent un invincible dédain. Suivant lui, ils ne sont bons qu'à rapetisser la nature à leur taille, et c'est seulement depuis que le vrai Dieu est rentré dans son œuvre qu'elle nous donne l'impression du sublime, parce que c'est seulement depuis lors qu'elle a repris son caractère illimité. Mais, à supposer que ces divinités mesquines eussent des charmes pour les anciens, qui y avaient foi, quel sentiment sérieux et profond peuvent-elles inspirer aux modernes, qui n'y croient pas? Elles ne peuvent figurer dans notre poésie qu'à titre de machines artificielles et de fictions surannées. Or, la poésie, quoi qu'on en ait dit, est une œuvre vivante, et elle vit de vérités et non de fictions. C'est là, comme on voit, une protestation éloquente en faveur de la vraie poésie, de celle qui devait éclore, quelques années après, sur les lèvres de Lamartine et de Victor Hugo et qui diflere autant de la poésie pseudo-classique de Delille et de Saint-Lambert que l'expression des sentiments vrais et naturels diffère de celle des sentiments factices et conventionnels.

Si Chateaubriand s'est montré original, en combattant la mythologie et la poésie artificielle, qui en fait son aliment, il s'est montré plus original encore en célébrant la poésie primitive et spontanée et en la mettant bien au-dessus de la poésie réfléchie et de seconde formation. Au lendemain du siècle où Voltaire, avec cet esprit anti-poétique qui le caractérise, avait raillé à la fois la Bible et

Homère, Chateaubriand vint proclamer que c'était là les deux grandes sources de toute poésie, et que la question était seulement de savoir quelle était la plus haute des deux et celle à laquelle il convenait de donner la préférence. Il se plaçait ainsi, sans le savoir, au point de vue de Saint- Martin et de de Maistre, les panégyristes des premiers âges et des époques inspirées, et devait y entrer plus profondément encore, en décrivant, à propos des Hurons et des Francs, les beautés de la vie sauvage et de la vie barbare. Quoi qu'il en soit, il produisit par là toute une révolution dans la critique qui, à partir de ce moment, a préféré les œuvres un peu rudes des âges primitifs, avec la haute et sincère inspiration qui les anime, aux œuvres plus léchées, mais plus factices des âges

ultérieurs.

Cependant nous devons reconnaître que les rapprochements ingénieux que Chateaubriand s'est permis, soit entre le merveilleux chrétien et le merveilleux païen, soit entre les beautés de la Bible et celles d'Homère, n'ont pas laissé d'avoir quelques inconvénients au point de vue supernaturaliste^ où il s'était placé. Ils ont préparé le public à goûter des écrits, comme le Génie des religions d'Edgar Quinet, où l'on voit dans le Christianisme une religion plus belle qu'une autre, mais une religion comme une autre, et d'autres ouvrages plus récents où, tout en admirant sa beauté, on se refuse à admettre sa divinité.

La troisième partie du Génie du Christianisme,

qui traite des arts et de la littérature en prose, est moins remarquable que la seconde. Elle n'est pourtant pas sans valeur. L'auteur y retrace l'influence que le Christianisme a exercée sur la peinture et sur la sculpture, à l'époque de Raphaël et de Michel-Ange, et y venge l'architecture gothique, si pleine du sentiment de l'infini, des dédains que lui avaient prodigués les deux siècles précédents, uniquement épris de la beauté antique, c'est-à-dire de k régularité des formes et de l'harmonie des contours. Il apprécie un peu faiblement et non sans quelques préventions antiphilosophiques et antiscientifiques, du genre de celles de de Maistre et de Saint-Martin, les savants et les philosophes modernes; mais les moralistes, les historiens et surtout les orateurs, trouvent en lui un juge aussi impartial qu'éloquent. Son chapitre sur les Pères de l'Église, dont l'étude était alors complètement abandonnée, a eu le mérite de susciter, dans le monde laïque, de remarquables travaux, parmi lesquels il suffit de citer ceux de Villemain. Quant à ses chapitres sur Bossuet et sur Pascal, ils ont remis à leur vraie place, c'est-à-dire à la première, les grands écrivains du dix-septième siècle, et les conclusions en ont été sanctionnées par les juges les plus compétents, soit en philosophie, soit en littérature, depuis Victor Cousin jusqu'à Villemain et Sainte-Beuve.

Tout le monde connaît les chapitres du Génie (4^ partie) sur les pompes du culte, sur les cloches, sur la Fête-Dieu, sur les cimetières de campagne

et sur les tombeaux de Saint-Denis. Pour comprendre l'effet qu'ils produisirent et qui nous étonne un peu aujourd'hui, il faut songer qu'ils parurent à une époque où, depuis près de dix ans, les églises étaient fermées, les fêtes abolies, les cérémonies funèbres supprimées et les âmes privées de toute consolation religieuse. Mais les chapitres les plus importants pour le fond et qui rentrent le mieux dans le sujet du livre, sont ceux que l'auteur consacre à l'éloge du clergé, soit séculier, soit régulier. Tant qu'if ne s'agissait que de célébrer les ordres à la fois religieux et militaires, comme les chevaliers de Malte et de Calatrava, ou les chevaliers en général, l'enchanteur, comme l'appelait Fontanes, avait beau jeu pour nous séduire; car nous sommes d'un pays où la voix du clairon n'est jamais restée sans écho. Le difficile était de nous inspirer un peu de sympathie et d'admiration pour les moines proprement dits, pour ces moines qui avaient toujours été honnis et conspués, depuis le moyen âge jusqu'à la Renaissance et depuis la Renaissance jusqu'à la Révolution. Pour y arriver. Chateaubriand nous décrit, avant Montalembert, avec la magie ordinaire de son pinceau, la vie à la fois sainte et héroïque de ces missionnaires, qui vont porter les lumières, avec la foi, dans les contrées les plus lointaines, dans l'Asie-Mineure, dans la Chine, dans les Antilles et dans la Guyane. Il nous dépeint, à côté des hôpitaux, où les filles de Vincent de Paul prodiguent leurs soins, d'un cœur si dévoué, à toutes les souffrances humaines, les collé-

SyÔ HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE

ges et les Académies, où d'aimables et savants religieux enseignent la politesse aux enfants et la science aux adultes. Il n'y a pas, dit-il, jusqu'à l'agriculture qui ne doive au clergé ses commencements et ses progrès. Ce sont les hôtes des monastères qui, les premiers, se sont imposé la rude tâche de défricher des landes stériles et de les sillonner de nouvelles voies de communication, pendant que leurs supérieurs hiérarchiques, assis dans les conseils des rois, s'attachaient à rendre les lois criminelles plus douces, les lois civiles plus équitables, et qu'au-dessus d'eux tous le Souverain Pontife, surtout quand il s'appelait Léon X, faisait rayonner de toutes parts le flambeau de la civilisation. Cest là un tableau auquel on pourrait bien ajouter quelques ombres, mais qui ne laisse pas d'être exact dans ses traits essentiels.

Sans doute le Génie du Christianisme a des défauts, dont quelques-uns furent relevés par les contemporains et qui sont aujourd'hui reconnus par tout le monde. Le premier est le caractère indécis et hybride de l'ouvrage. Est-ce une apologétique ? alors la partie que l'auteur nomme poétique du christianisme est de trop. Est-ce une poétique? alors la partie apologétique est superflue. Si Aristote, dit Ginguené, eût traité de l'emploi de la mythologie dans la poésie, il n'aurait pas commencé par démontrer la vérité des dogmes du polythéisme : il aurait laissé ce soin aux hiérophantes et aux prêtres de Jupiter. Un autre défaut de ce livre fameux, c'est d'être plutôt un plaidoyer qu'une

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PENDANT LA RÉVOLUTION. ijj

œuvre de science pure et désintéressée. Tout prêtre qu'il est, Bossuet ne craint pas de condamner l'ambition de certains pontifes romains ; tout calme qu'il est, Montesquieu n'hésite pas à s'élever contre la cupidité des moines ; Chateaubriand ne se permet jamais rien de semblable. On a également trouvé que l'auteur subordonne trop la vérité soit à la beauté, soit à l'utilité et professe tantôt une sorte de dilettantisme, tantôt une sorte de positivisme religieux. Bien que nous ayons cherché plus haut à atténuer ce qu'il peut y avoir d'excessif dans ce reproche, nous devons reconnaître qu'il n'est pas tout à fait immérité. Chateaubriand, en effet, s'adresse trop souvent aux sens et à l'imagination, ces puissances trompeuses, comme les appelaient les graves écrivains du dix-septième siècle, au lieu de parler à l'entendement pur et à la conscience. Il tend ainsi à substituer un christianisme politique et littéraire, un christianisme tout en dehors et pour ainsi dire à fleur de peau, à ce christianisme en esprit et en vérité, qui prend l'homme aux entrailles, s'identifie avec sa vie morale elle-même et rayonne de là sur toutes ses actions.

Malgré cela, le Génie du Christianisme est resté comme une glorification éclatante de l'influence intellectuelle, morale et sociale que la religion chrétienne à exercée. Que ce livre contienne certains développements plus ingénieux que solides et certains arguments plus propres à établir le caractère esthétique du christianisme que sa mission surnaturelle, il faut bien en convenir. Mais, par ces dé-

SyS HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE

fauts mêmes, il répondait à l'esprit du temps, qui était plus amoureux de la belle littérature que de la pure dialectique, et qui préférait des sentiments touchants et bien exprimés à toute la théologie du monde. C'est par ce christianisme à la fois latitudinaire et sentimental que Chateaubriand ébaucha la réconciliation des hommes de son époque dans l'ordre moral, en même temps que Bonaparte l'essayait dans l'ordre politique. Le même jour, en effet, (le jour de Pâques 1802) où ce dernier faisait publier le Concordat dans toutes les rues de Paris et se dirigeait, en grande pompe, vers la vieille basilique de Notre-Dame, revêtu de la robe rouge des Consuls et environné de tous les hauts dignitaires de la République, Fontanes rendait compte, dans le Moniteur, du livre récemment publié, mais déjà célèbre, de Chateaubriand. Le dix-huitième siècle et la Révolution venaient de finir : le dix-neuvième siècle commençait.

L'esprit du dix-neuvième siècle, au moins durant la première moitié de son cours, diffère, en effet, sensiblement de celui du dix-huitième. Il n'y a nulle ressemblance entre la poésie satirique et toute païenne de Voltaire et la poésie essentiellement lyrique et chrétienne de Lamartine. Il n'y a guère de rapport non plus entre YEssai sur les Mœurs, où ce même Voltaire apprécie les croyances et les institutions du moyen âge avec tant de défaveur, et Y Histoire de la Civilisation , où Guizot les juge avec une impartialité si voisine de la sympathie. Ce que nous disons de la poésie et de l'his-

toire, il faut le dire aussi de la philosophie. Tous ceux qui ont l'habitude des lectures sérieuses conviendront que, quand on passe des livres si limpides, mais si secs de Condillac et des ouvrages si irréligieux et si communs en même temps de d'Holbach et d'Helvétius, aux écrits si nobles et si distingués de Cousin et de Jouffroy, de Jean Reynaud et de Jules Simon, on change d'atmosphère et on se sent pour ainsi dire transporté dans un monde nouveau. Or, de telles différences, entre Tesprit de deux grands siècles, ont leurs raisons et il n'est pas impossible de les

découvrir.

Tant que l'ancien régime avait existé et qu'il avait pesé sur les âmes et sur les corps de tout le poids de ses abus, on n'avait eu qu'une pensée, celle de le détruire. On l'avait attaqué tantôt par son côté politique, tantôt par son côté religieux, tantôt par son côté moral, et on avait confondu dans la même réprobation ce qu'il avait de bon et ce qu'il avait de mauvais. La littérature du dix-huitième siècle — à prendre ce mot dans sa plus large acception — avec son caractère négatif, ironique et un peu vulgaire, s'explique en grande partie par cet état de la société et par les sentiments qui en furent la conséquence. Mais en iSoo, après dix ans de troubles et de révolutions, la situation et partant les sentiments étaient tout autres. Ce qu'on avait en horreur, après ce laps de temps assez long, ce n'était pas une royauté maintenant abolie ; ce n'était pas une noblesse pour jamais disparue v

ce n'était pas un clergé désormais privé de son ancienne opulence et décimé par l'échafaud. G^était un pouvoir tour à tour cruel et corrompu, glissant aujourd'hui dans le sang et demain dans la boue ; c'était la mult'tude secouant ses haillons dans les rues et érigeant en lois ses moindres caprices ; c'était une littérature de sans-culottes, qui outrageait la raison, en la déifiant, et compromettait la morale, en ruinant la religion, qui en est à la fois la forme la plus générale et la garantie la plus sûre. Désolée, épuisée, haletante, la société aspirait ardemment à l'ordre matériel et à l'ordre moral, et un moment devait venir où ce double sentiment obtiendrait satisfaction : ce fut l'époque de l'établissement du Consulat et de l'apparition du Génie du Christianisme. Or, ces sentiments nouveaux devaient, avec le temps, enfanter toute une nouvelle littérature et ils l'enfantèrent, en effet, comme nos pères et nous avons pu le voir. Ils devaient enfanter et enfantèrent aussi toute une nouvelle philosophie. La philosophie, en effet, est toujours plus ou moins solidaire de la littérature, de la politique et des autres parties de la civilisation et ne peut aller seule dans un sens, quand celles-ci vont dans un autre. Sans s'en apercevoir, elle s'adapte au milieu où elle se développe et se modifie avec lui. C'est pour cette raison, sans parler des autres, qu'à partir des premières années du dix-neuvième siècle, les philosophes ne professèrent plus que par exception le matérialisme vulgaire et l'incrédulité systématique de l'âge précédent et inclinèrent de plus en plus vers un spiri-

tualisme élevé et assez voisin de la doctrine chrétienne.

Ne reste-t-il donc rien du mouvement d'idées que nous avons si longuement décrit et qui finit à peu près à Tapparition du Gew/erfz/ Christianisme? Il en reste le souvenir d'une tentative originale, s'il en fut, celle d'assimiler les sciences morales aux sciences physiques, en leur assignant le même objet, les faits, en leur appliquant la même méthode, l'observation, et en les portant par là au même degré de certitude : c'est la substitution de l'idéologie à la métaphysique. Or, si une telle tentative a ses inconvénients, elle a aussi ses avantages. Si elle ne permet pas d'élever aussi haut, d'élever jusqu'aux nues, l'édifice de la philosophie, elle permet peut-être d'en construire plus soUdement les étages inférieurs et d'en mieux assurer les fondements. Aussi, si les idéologues nous ont laissé des spéculations moins sublimes que certains métaphysiciens, ils nous ont peut-être légué plus de résultats positifs, plus d'idées acquises pour toujours aux sciences morales. Leur théorie des signes, prise dans son ensemble, n'est sans doute pas irréprochable ; mais que de vues ingénieuses n'offre-t-elle pas soit sous la plume de Tracy, soit sous celle de Gérando ! Il faut en dire autant de celle des rapports du physique et du moral, telle que Cabanis l'a conçue. Malgré le vice fondamental que nous y avons signalé, elle offre encore aujourd'hui une foule d'observationsde détail aussi fines qu'exactes. Quant à la théorie de l'habitude, élaborée par Maine de Biran, elle a le double

mérite d'établir les lois de l'habitude proprement dite et de mettre en lumière le grand fait de la libre activité. Ajoutons qu'en rattachant la psychologie à la physiologie, Cabanis a été le promoteur de cette école psycho-physiologique, qui est aujourd'hui si puissante, et qu'en la faisant reposer sur le fait de l'effort, Biran a été le fondateur de cette école spiritualiste, qui lui dispute l'empire, de sorte qu'ils ont donné tous deux aux études philosophiques une orientation nouvelle. Nous ne devons pas oublier non plus Condorcet dont VEsquisse, malgré ses imperfections, a ouvert aux esprits une nouvelle voie et inauguré parmi nous cette philosophie de l'histoire, qui a déjà produit tant d'œuvres remarquables, depuis celles de Guizot et de Cousin jusqu'à celles d'Auguste Comte, et qui est bien loin d'avoir dit son dernier mot.

Mais, en regard des qualités, qui ont, je ne dis pas illustré — ce serait trop dire — mais honoré l'idéologie, il faut signaler les défauts qui l'ont compromise et qui ont déterminé sa chute. Au lieu de maintenir son autonomie à l'égard des sciences biologiques, sauf à faire son profit de leurs découvertes, elle a trop incliné à se laisser absorber par elles, comme s'il ne devait pas toujours y avoir, suivant la remarque de Rémusat, une profonde différence entre la science de Platon et celle d'Hippocrate, entre cette logique et cette métaphysique, qui ont été organisées par Aristote, et cette histoire des animaux dont il nous a donné le premier modèle. De là le caractère erroné de son principe

fondamental et le caractère à la fois erroné et funeste des conséquences qui s'en déduisent. Elle pose, en effet, en principe que toute notre nature se réduit, en définitive, à la sensibilité animale, ce qui revient à dire qu'entre les animaux et nous il n'y a aucune distinction à faire. Elle en conclut ensuite que nous n'avons d'autres devoirs que ceux que la sensibilité animale suppose, ce qui est à la fois la négation de la vie morale, telle qu'elle a été comprise dans tous les temps, et de la dignité civique, telle qu'elle résultait de l'esprit même de la Révotion. A cette conception si basse de l'être humain et de ses devoirs répond, chez les idéologues, une conception non moins mesquine et non moins plate de la destinée humaine qu'ils circonscrivent dans les limites de ce monde borné et passager, au lieu de lui donner l'infini pour carrière, cet infini plein de mystère dont la pensée peut seule satisfaire notre raison, enchanter notre imagination et remplir notre cœur. C'est par là qu'ils ont donné prise aux attaques de leurs adversaires. C'est ce qui ressort, nous l'avons vu, des travaux trop peu connus, où s'est manifesté, à cette date, le rationalisme soit critique, soit dogmatique ; des livres souvent étranges, mais quelquefois profonds, oii le mysticisme a exhalé ses aspirations ardentes, et des ouvrages divers où, en présence de la banqueroute réelle ou prétendue de la Révolution, le traditionalisme a offert à notre pays l'abri vénérable, mais périlleux des institutions du passé. Quoi qu'il en soit, tout ce mouvement d'idées nous a paru digne d'être

étudié, parce qu'il marque la fin d'une période et le commencement d'une autre ; parce que les doctrines les plus opposées s'y montrent dans leurs développements et dans leurs conflits, en attendant qu'un spiritualisme large et libéral prenne le dessus et les concilie au sein d'une doctrine supérieure.

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