Histoire de la philosophie scolastique
M. Barthélémy Saint-Hilaire fait cette juste observation sur le caractère particulier de la philosophie grecque : « La philosophie grecque, dans toute sa « durée, n'a jamais eu auprès d'elle une autorité « ombrageuse etpersécutrice, qui prétendît lui imposer « violemment des solutions toutes faites, dont elle ne « devait pas s'écarter. Il n'y a jamais eu, dans son « sein, ces discussions déplorables et parfois homi- « cides où la raison et la foi religieuse ont été aux « prises. Dans la Grèce, la pensée a joui d'une liberté « absolue, parce qu'elle n'a pas connu de livres sacrés, « gardiens du dogme national (1). » Delà, noble Grèce,
(1) Préface de la Métaphysique cTAristote, p. 14.
l'incomparable majesté de toutes les œuvres que tu as transmises. Tu n'avais pas de livres sacrés !
Les livres sacrés ont cet avantage qu'ils procurent au commun des âmes beaucoup de sécurité. Mais on ne peut faire que les âmes mieux douées demeurent toujours soumises à l'autorité de ces livres. Tôt ou tard elles manifestent la volonté de s'en affranchir, et, comme, d'autre part, cette volonté ne peut ne pas être contrariée, il leur faut combattre. Quelle série de combats, d'échecs bientôt réparés, de succès bientôt contestés ! Nous reprenons l'histoire de ces luttes « parfois homicides » au point où nous l'avons interrompue.
Après avoir été la plus forte passion de tous les esprits cultivés, la philosophie, qui n'a pu vivre en paix avec l'Église, est généralement délaissée. Qu'elle le soit à jamais ! crie le choeur des évêques. Pénible et funeste étude, dit Gilbert Folioth, évêque de Londres ; plus on s'approche du but qu'elle se propose, plus on s'éloigne de Dieu : Logica suis relinquatur sudorïbus, quœ, quo profitât amplius apud se, eo sibi demies operamplus a Deo avertit (I). On connaît la légende de maître Serlon. Ce professeur de grande renommée avait placé toute sa confiance dans les vérités démontrées suivant les principes de la logique; mais, pour ce qui regarde les articles de la foi, son habitude étant d'en parler le moins possible, il donnait à ses ennemis le droit de dire qu'il les ignorait. Une terrible vision l'ayant converti, soudain il a quitté sa chaire et s'est fait moine (1). La légende de Serlon est l'histoire véri-
(1) Gilberti Folioth expositio in Gant, cantic, Cap. I. ; Migne, Patrologie, t. CGII. col. 1174.
(2) Mémoires de l'Académie des Inscript., t. XXVIII, 2e partie, p. 243.
table d'une génération tout entière. Au temps de sa jeunesse, elle encombrait les écoles ; Paris pouvait à peine contenir tous les maîtres et tous leurs auditeurs. Maintenant, sous la pression dîme grande terreur, la foule pénitente des auditeurs et des maîtres court tumultueusement vers les cloîtres lointains. Elle ne veut plus ni lire ni disputer, et les lieux qu'elle recherche sont les plus déserts, comme étant les plus propices à la méditation, à la prière.
Est-ce donc le désaveu définitif de la science, et d'un si beau zèle pour les études profanes ne doit-il rester qu'un remords ? On peut le croire ; il y a beaucoup de signes qui paraissent l'annoncer. Mais ce sont, heureusement, des signes trompeurs. On n'aime pas la science pour un temps. Qu'on s'éloigne d'elle par dépit ou par crainte, on reviendra tôt ou tard se remettre sous le joug qu'on croit avoir quitté pour toujours. Les séductions de la science sont irrésistibles.
La passion qu'elle inspire ne peut, dit-on, aboutir qu'à des mécomptes. C'est là certainement un propos calomnieux. Les leçons des philosophes viennent de cesser ; mais ce qui les a fait condamner, ce n'est pas d'avoir été stériles. Non, sans doute, des clercs, des moines à demi barbares, à demi lettrés, n'ont pas lu sans quelque profit ces fragments d'Aristote, de Platon, de Porphyre, qu'ils considèrent maintenant avec tant de méfiance. L'antiquité profane ne leur était pas restée jusqu'alors inconnue. Donatet Priscien leur avaient enseigné la grammaire. Ils avaient appris de Senèque à discourir tristement sur les maux de la vie, et d'Ovide, de Martial, à s'en distraire un peu trop gaiement ; mais, quand déjà tant de siècles s'étaient écoulés depuis l'invasion de la barbarie, voilà tout le
fruit qu'ils avaient retiré de leur commerce avec les auteurs profanes. Avant que la voix puissante et si loin entendue du jeune Pierre Abélard vînt remettre en honneur la philosophie trop longtemps dédaignée, on comptait en France un nombre suffisant de prosateurs diserts, de versificateurs raffinés, et cependant les intelligences étaient encore généralement engourdies. Cette décevante philosophie, qui ne peut savoir, dit-on, ce qu'elle enseigne, elle a seule pourtant la vertu de nous appeler à vivre de la vie de l'esprit.
N'a-t-on pas alors à lui reprocher d'être ennemie de notre repos ? Il est vrai qu'ayant reçu le premier rayon de cette vivifiante lumière, les intelligences se sont à l'instant éveillées, et que le sentiment du réveil est, pour la paresse, une angoisse. La science exige, en effet, du travail. Mais l'obligation du travail est une loi de la nature ; il n'y a que la paresse pour le contester. Elle le conteste en disant qu'il suffit de croire, et que la croyance est un don obtenu sans effort, sans mérite, un don purement gratuit. Cependant, comme l'a très bien remarqué le sage Aristote, le plus impérieux de nos désirs est encore celui de connaître. Il n'est donc pas vrai que Dieu commande de croire à la condition d'ignorer.
Vers la fin du XIIe siècle, les écoles étant presque désertes, on signale une reprise soudaine des études abandonnées. De là de vives inquiétudes dans le parti des conservateurs, qui n'avait pas eu le temps de recueillir tous les profits de sa victoire. Elles seront plus vives encore, et à bon droit, quand sera mieux connu, mieux compris, le langage, plus ou moins secret ou déguisé, de ces nouveaux philosophes. On
recommencera donc les enquêtes, les poursuites et d'autres arrêts seront rendus. Ce serait trop peu dire de ces arrêts que de les appeler sévères ; ils seront cruels, ils seront d'une cruauté jusqu'alors inouïe. Mais tout l'effroi qu'ils pourront inspirer ne saura prévaloir contre la force des choses. Les bûchers éteints, on regrettera bientôt de les avoir allumés, et, après cette nouvelle disgrâce, la philosophie retrouvera des clients encore plus nombreux que ceux d'autrefois ; elle aura reconquis, pour ne plus le perdre, l'empire des esprits.
C'est là ce qui s'accomplit dans la période dont nous allons écrire l'histoire. Elle comprend deux siècles, dont le plus grand fut le premier.
Cette loi de la nature que suit la raison lorsqu'elle essaie de pénétrer le mystère des choses, n'exerce pas toujours la même action sur l'intelligence humaine ; ce désir de tout sonder, de tout connaître, même ce qui ne doit jamais être connu, n'est pas toujours également vif et dominant. Il y a des races qui l'éprouvent moins que d'autres, et, dans la vie des races qui semblent les plus ingénieuses, il y a des temps où prévaut une sceptique indolence, où le besoin qui se fait le plus sentir est celui de vivre en paix, de rester en place, tandis qu'en d'autres temps les esprits, travaillés par un besoin contraire, no sont impatients que de savoir, d'agir, d'innover. Le XIIIe siècle est à bon droit compté parmi les siècles novateurs. Il vient de commencer et déjà se manifestent les mêmes tendances dans la société religieuse et dans la société civile. Il faut que partout l'on se meuve, et que partout on s'emploie soit à détruire, soit à fonder quelque chose ; ce qui semble intolérable, c'est le repos.
En France, en Italie, en Allemagne, dans la Bretagne insulaire, tons les rois, tons les princes, tous les chefs des familles prépondérantes ont le glaive en main et se livrent de meurtriers combats, à la suite desquels l'ordre politique se transforme et les nationalités se constituent. Est-ce le simple jeu des ambitions rivales qui produit un si grand tumulte ? Les ambitieux sont de tous les temps ; pour qu'il leur soit donné de changer le monde, il faut que le monde aspire après le changement. Au milieu de ces luttes affreuses, des trêves sont conclues, des arrangements particuliers désarment les princes ; mais alors ce sont les soldats qui se tournent contre leurs chefs ; sur tous les points de l'ancien empire d'Occident on voit apparaître des bandes formidables, qui, sous les noms et les drapeaux les plus divers, menacent tous les établissements de l'ancienne société, et ruinent ceux qu'elles rencontrent sur leur passage avec une fureur que rien ne semble pouvoir satisfaire. Des prophètes assurent que la fin des temps est venue ; quelques hommes plus calmes et plus sages croient qu'il est utile d'offrir un aliment à cette activité délirante, et, par leurs conseils, les papes et les rois font prêcher des croisades. Aussitôt l'Europe se précipite sur l'Asie. « Les croisades, » a dit une femme peu romanesque, à l'ordinaire très-sensée, mais qui savait mal l'histoire, « les croisades me paraissent aussi « extravagantes que le roman d'Amadis, et cette pasce sion pour recouvrer les lieux saints la plus plate « entreprise qui pût jamais passer par la. tête (1). » Ces croisades, quand on les juge sans avoir égard aux circonstances, doivent, en effet, paraître aussi folles qu'elles ont été désastreuses ; mais, puisqu'il fallait un
(1) Lettres de Mme Du Deffand ; édit. Lescure, t. II, p. 122.
champ de combat à des masses avides de combattre, puisqu'il leur fallait des villes à piller, à dévaster, ne fut-il pas prudent de les envoyer aux plaines de l'Asie, de l'Afrique, assignées pour théâtre à leur démence ravageuse et sanguinaire ?
Eh bien ! c'est durant cette crise sociale, durant ces guerres civiles, étrangères, que se produisent les plus grands artistes, les plus grands docteurs du moyenâge. Partout s'élèvent de gigantesques cathédrales, construites selon les règles d'un art nouveau. Les écoliers affluent de toutes parts, en si grand nombre, aux lieux où se distribue la science, que les écoles deviennent des villes. On voit fonder presque clans le même temps, après l'université de Paris, celles d'Orléans, de Bourges, de Toulouse, de Montpellier. Les papes, les rois les protègent, les dotent de privilèges, de revenus considérables. Contre l'université de Paris, la plus glorieuse de toutes, de nouveaux ordres religieux, plus lettrés que les anciens, s'efforcent d'organiser une redoutable concurrence. Mais, si de là viennent de fâcheuses querelles, le bon effet de cette rivalité sera de stimuler le zèle des maîtres et de leurs élèves. La Sorbonne est instituée et bientôt sont ouverts d'autres collèges semblables, asiles offerts aux pauvres écoliers par la charité des riches prélats.
Fière de présider à la distribution de la science, l'Église se laisse volontiers persuader qu'elle n'a plus à la redouter. Enfin elle a trouvé, dit-elle, le moyen d'accorder la raison et la foi. A la foi de commander, à la raison d'obéir. Gela convenu, l'entente devient facile ; tout subalterne est-il nécessairement un insoumis ? Les mystiques ont eu le tort de contester à la raison qu'elle soit propre à rendre des services ; on
déclare, on proclame que les mystiques se sont trompés, que la raison peut très utilement servir la foi, et, cette déclaration faite, on se persuade que la raison et la foi sont décidément réconciliées. C'est une illusion ; on ne peut faire la paix entre la raison et la foi qu'en attribuant à chacune d'elles un domaine particulier, fermé par d'infranchissables barrières. Mais, à la faveur de cette illusion, la raison voit, du moins, reconnaître quelques-uns de ses droits. L'Église encourage l'étude ; l'école rend à l'Église de très humbles hommages. Les papes applaudissent, et chaque jour la liberté gagne du terrain.
Comme on l'a remarqué, la philosophie fut, au XIIIe siècle, la science qui remplit le rôle principal parmi les autres sciences d'origine profane. C'est une juste remarque, qui sera confirmée par beaucoup de preuves. Voici donc le caractère particulier du XIII0 siècle en ce qui regarde la direction des études et l'éducation des esprits : il est philosophe, il est même, à proprement parler, idéologue ; sa méthode inquisitive est la spéculation, sa méthode démonstrative est l'argumentation, et dans l'usage qu'il a fait de l'une et de l'autre il n'a pas encore été surpassé. C'est pourquoi l'ère vraiment glorieuse de l'enseignement scolastique commence et finit avec le XIIIe siècle.
Quoique la philosophie soit, dans l'ordre logique, la première des sciences morales, elle aurait pu n'être pas cultivée la première après les temps de barbarie. Mais comme elle eut cet avantage, il lui fut ainsi donné de contribuer à la restauration postérieure des autres sciences et de leur imposer ses méthodes avec ses principes ; ce qui suffit pour les maintenir sous son autorité quand elle ne fut plus
DE LA PHILOSOPHIE g COL ASTIQUE id
elle-même l'objet de si fervents hommages. C'est ce qu'on vit au XIVe siècle. Le XIVe siècle, qui s'ouvre par les débats de Philippe-le-Bel et de Boniface VIII, n'a pas le goût des inductions métaphysiques ; il a celui des déductions pratiques ; les sciences qu'il préfère étudier sont la physique, qui commence à devenir expérimentale, la morale, la politique, le droit canonique et le droit civil. Il est encore un grand siècle, puisqu'il doit faire, avec beaucoup de ruines, beaucoup de constructions nouvelles ; cependant il occupera, dans cette histoire, la moindre place, n'ayant pas été fécond en philosophes remuants et renommés. Nous ne disons pas qu'il ait tout à fait négligé la philosophie. C'est une injure qui ne peut lui venir de nous. Bien au contraire, nous professons une vive estime pour sa philsophie nullement téméraire, nullement bruyante, très circonspecte et très sensée. Mais les foules ne se forment pas autour des sages. C'est pourquoi Guillaume d'Ockam eut moins de disciples que Duns Scot.
Nous abrégeons ce discours préliminaire, avec le désir de commencer au plus tôt le récit des grandes luttes dont Técole fut le théâtre durant ces deux siècles si différents l'un de l'autre. Nous ne pouvons toutefois entrer en matière sans faire d'abord connaître comment eut lieu la restauration de ces études profanes, que nous avons précédemment laissées en pleine décadence et dans un complet discrédit.
La première impulsion vers ces études avait été donnée par quelques livres d'Aristote, traduits et commentés par le latin Boëce. La seconde le fut par d'autres livres du même philosophe, commentés par les Grecs d'Alexandrie et leurs disciples juifs ou musulmans.
Assurément nous ne sommes pas de ceux auxquels il plaît d'amoindrir les grands événements en leur assignant les plus petites causes. Oui, toutes les manifestations de l'intelligence humaine se succèdent dans un ordre qu'on peut appeler, au gré des systèmes, fatal ou divin. Si l'on n'a pas une notion assez claire de cet ordre pour prévoir sûrement les choses qui doivent être, on se persuade et l'on démontre qu'il existe en constatant le régulier enchaînement des choses qui ont été. Le cas fortuit joue, sur la scène de ce monde, un rôle vraiment secondaire. Attribuer au cas fortuit toutes les révolutions imprévues, c'est donc imputer à la cause accidentelle ce qui vient de la cause nécessitante. La cause nécessitante est le fait du dedans, qui se produit, au cours des temps, selon la loi qui régit nos destinées ; la cause accidentelle est le fait du dehors par qui cette loi se révèle. Ainsi nous croyons fermement que, malgré tous les anathèmes de l'Église contre la philosophie et les philosophes, la raison, dont le propre est de raisonner, aurait toujours fini par faire prévaloir ses droits méconnus ; mais il nous est, d'autre part, clairement prouvé que la lecture de la Physique, de la Métaphysique, du Traité de Vâme et des commentaires joints à ces livres par quelques théologiens musulmans fut, vers la fin du XIIe siècle, la raison contingente de cette révolte nécessaire, dont l'éclat aurait pu tarder et résulter d'un autre accident.