CHAPITRE II
Philosophie dos Arabes et des Juifs.
Les Arabes étaient alors très supérieurs aux Latins dans toutes les sciences qu^on appelle justement libérales. Moins barbares à l'origine que les hommes du nord, ils s'étaient plus facilement et plus tôt civilisés au contact des populations par eux vaincues. Un de leurs anciens califes, Omar Ibn al-Khattab, a bien, il est vrai, quelques traits de ressemblance avec notre Clovis. On rapporte que les Arabes, ayant conquis la Perse, trouvèrent dans ce beau pays un grand nombre de livres, et que le chef de l'expédition ayant fait demander au calife Omar s'il convenait de les distribuer, comme le reste du butin, aux vrais croyants, celui-ci répondit : « Non, jette à l'eau tous ces livres. S'ils « renferment ce qui peut guider vers la vérité, nous « avons reçu de Dieu, pour nous y conduire, un guide « bien meilleur. S'ils renferment des tromperies, nous « en serons heureusement débarrassés (1). » Mais plus tard, quand, après avoir soumis tant de peuples, ces nomades devinrent sédentaires, ils montrèrent une égale aptitude pour les lettres, les sciences et les arts.
(1) Prolégomènes d'Ibn-Khaldoun, dans les Notices et extr. des Man., t. XXI, prem. part.j p. 125.
L'étude do la philosophie commença chez les Arabes vers rëpoque où la dynastie des Ommiades fut remplacée par celle des Abacides. Les Abacides avaient fait un long- séjour dans le Khorasan, au milieu de populations dont les mœurs étaient douces et l'esprit cultivé. Ils revinrent dans leur pays avec le dessein des réformes qui, dans la suite, furent entreprises par Abou Djafer el-Mansour. Appelés par ce calife dans les écoles récemment ouvertes, ces maîtres futurs de l'Europe chrétienne firent, dit-on, leur premier apprentissage sous la discipline de quelques juifs et même de quelques païens, venus de Syrie, qui leur transmirent d'abord des notions assez étendues sur l'arithmétique, l'astronomie, la physique et la médecine des Grecs. Ils furent ainsi conduits des sciences physiques aux sciences morales. Comme on peut le supposer, Galien, qui parle souvent de Platon et d'Aristote, dut leur inspirer le désir de mieux connaître ces philosophes de si grand renom. La plupart des ouvrages d'Aristote, dont on avait depuis longtemps un texte syriaque, furent alors traduits du S3Tiaque en arabe. Les premières de ces versions arabes sont attribuées à un certain Jean Ibn-al-Batrik, contemporain du cahfe Al- Mamoun (1) qui régna de Tannée 813 à Tannée 833. Il s'établit ensuite à Bagdad, en d'autres villes, des collèges d'interprètes. Au temps d'Al-Motawakkel, Honaïn ben-Ishak, que nous appelons Johannitius, médecin nestorien de Bagdad, son fils Ishakben-Honaïn, et son neveu, Hobeish el-Asam, traduisirent en arabe les principaux ouvrages d'Aristote, de Thémiste, de Porphyre, d'Ammonius, d'Alexandre d'Aphrodisias,
(Ij E. Renan, De p/tilosophia peripaietica apud Syros, p. 57.
et, dit-on, outre quelques dialogues de Platon, les petits traites de Proclus (1).
Les SATiens d'Édesse et les Arabes de Bagdad étaient donc, au VHP, au IX*" siècle de notre ère, avec les Scots d'Hibernie, les derniers représentants, les derniers conservateurs de la philosophie hellénique. Très excité chez les Arabes par les encouragements des califes, le goût des études gagna rapidement l'Afrique et l'Espagne. Nous voyons en Espagne, au X" siècle, le calife Hakem II s'employer de tous ses efforts, et avec le plus grand succès, à faire venir de l'Orient des livres, des maîtres, et à créer des écoles. « Son palais, dit M. Renan, devint un atelier, où l'on « ne rencontrait que copistes, relieurs, enlumineurs. « Le catalogue de sa bibliothèque formait quarante « volumes, et encore n'y trouvait-on que le titre et « la description sommaire du livre. Quelques écrivains « racontent que le nombre des volumes montait jus- « qu'à quatre cent mille, et que, pour les transporter (( d'un local à un autre, il ne faUait pas moins de six « mois (2). » Le récit de ces écrivains n'est pas assurément digne de toute confiance ; ils doivent ajouter beaucoup à la vérité : on peut néanmoins admettre qu'aucun des livres alors connus ne manquait dans la bibliothèque du calife Hakem IL Ajoutons que les principaux de la nation suivirent son exemple. Ces magnifiques seigneurs faisant partout rechercher les beaux livres, l'Andalousie fut le bazar où, de toutes les régions du monde, les marchands juifs, arabes,
(1) Brucker, Hist. crit. j^hil., t. III. — Amable Jourdain, Recherches criiiq., p. 78 et suiv. — Munk, DicUonn. des Sciences philos., au mot Arabes. — Ern. Renan, De philos, perip. apud Syrns, p. 58. — Ch. Jourdain, Philos, de saint Thomas, t. I., p. 22.
(2) Ern. Renan, Averroès, p. 3.