‹ Histoire de la philosophie scolastique (volume 3)Chapitre 3 sur 25 · IS HISTOIRE · texte numérisé non relu

IS HISTOIRE

vinrent apporter et vendre à grand prix les monuments, les débris conservés de la littérature, de la philosophie profanes. Dans les académies de Cordoue, de Séville, de Grenade, de Tolède, de Valence, de Jaën, de Malaga, de Murcie, une nombreuse jeunesse entourait d'habiles interprètes de ces textes savants. Nous dirons plus loin comment la Physique, la Métaphysique et tant d'autres livres d'Aristote passèrent de leurs mains aux mains de nos docteurs. Nous avons présentement à faire connaître les opinions diverses que professèrent, dans leurs écoles d'Orient et d'Occident, les plus célèbres de ces interprètes, de ces amplificateurs arabes et juifs. Nos régents de Paris ayant reçu par leur entremise des textes peu fidèles et commentés avec la plus grande liberté, l'influence de ces libres commentaires n'a pu manquer d'être considérable sur des esprits naïvement avides de toute science. On ne conteste pas, assurément, que les ouvrages authentiques d'Aristote soient composés avec beaucoup de méthode ; on se permet néanmoins de faire remarquer qu'il n'est pas toujours facile de le comprendre. Sa phrase est courte, simple, sans images, sans vains ornements ; mais il s'exprime sur les questions graves, sur ce qu'on appelle le fond des choses, avec une prudence vraiment trop discrète. C'est pourquoi l'on a mis à son compte, dès les temps anciens, les systèmes les plus différents. Ce manque d'accord ayant toujours existé, même parmi les plus respectueux disciples d'Aristote, nos docteurs du moyen-âge n'ont fait que continuer de vieilles disputes. Ainsi, l'on jugerait très mal saint Thomas et Duns Scot, on les croirait plus inventifs ou plus téméraires qu'ils ne l'ont été, si l'on ignorait comment Avicenne, Algazel, Aver-

roès leur ont exposé la doctrine cVAristote sur les points capitaux de la philosophie. C'est donc pour nous une obligation de dire d'abord quels furent les sentiments communs ou particuliers de ces chefs d'école, pour indiquer déjà quelle part d'honneur ou de responsabilité leur appartient dans les thèses différentes qui doivent renouveler de si vifs débats.

Les Arabes nous désignent comme un de leurs plus anciens philosophes Abou-Jousouf Jaacoub ben-Ishâk Al-Kendi, contemporain du calife Al-Mansmoun. Ce laborieux écrivain avait composé deux cents volumes, ou plutôt deux cents traités sur un nombre à peu près égal de questions philosophiques. Le catalogue de ces nombreux écrits est dans la Bibliothèque arabiqueespagnole de Casiri. On y rencontre divers commentaires sur Aristote, et c'est principalement à ces commentaires qu'il dut sa grande renommée. Cependant ils étaient beaucoup moins lus dans les écoles d'Espagne, à la fin du XIP siècle, qu'ils ne l'avaient été, dans le IX% à l'école de Bagdad. Ils ne furent donc pas traduits en latin à l'usage de nos docteurs. Nos docteurs ne connurent, sous le nom d'Al-Kendi, que des traités originaux sur les facultés de l'entendement, la raison, le sommeil et le rêve et sur diverses questions d'arithmétique et d'astronomie. Mais, disons-le déjà, ce furent les imprudents qui citèrent ces traités sans faire aucune réserve. Les cauteleux ne tardèrent pas à les dénoncer comme farcis des plus dangereuses maximes. Voici l'opinion de ceux-ci, très nettement exprimée dans un petit livre du XIIP siècle, qui a pour titre Tractatus de erroribiis philosophorum. Tout le dixième chapitre de ce livre concerne Al-Kendi. C'est un savant homme, très digne d'estime, mais qu'il faut

lire avec méfiance, car il s'est bien souvent trompé. « U y a, dit l'autem^ du petit livre, beaucoup d'erreurs « dans le traité d'Al-Kendi qui est intitulé Théorie des « arts magiques. Il se trompe lorsqu'il émet sans con- <( tradiction cette doctrine, que les événements terres- « très dépendent de la situation des astres... Il se « trompe encore en croyant que les effets de toutes « les causes qui sont en ce monde s'étendent à tous « les individus ; il s'ensuivrait, en effet, que toute « cause, et même toute cause créée, aurait un pouvoir « infini, et que le pouvoir de chaque cause s'étendrait <( à tous ses effets... Une autre de ses erreurs consiste « à prétendre qu'il sufidt de bien connaître une des « choses qui subsistent en ce monde, pour avoir une « claire notion de ce monde tout entier ; c'est ce qu'il « dit dans son chapitre sur les rayons des étoiles, as- « surant que la connaissance parfaite d'un seul mà\- « vidude ce monde nous offre, comme clans un mi- « roir, toute la représentation de l'harmonie cé- « leste.... Enfin, il se trompe en ce qui regarde les « attributs divins, disant qu'on les donne abusivement « à Dieu, et que ces noms de créateur, de premier « principe, de Dieu des cheux ne conviennent pas au « Dieu inconnu. En effet, à son avis, toutes ces perfec- « tions qui se disent de Dieu ne font aucunement (( connaître ce qu'il est en vérité (1).)) Ce n'est là qu'un

(1 « AUiundus, in librode Theorxcn ortium magicarum, nniltos errorcs protulil. ErraNit cnim quia simpliciter cl sine contradiclionc assoruit fulura pondère ex conditionc supercœleslium corporum... Ullerius crravit (juia credidit effoclum omnium causarum mundalium porlingerc ad quodlibet individuum ; e\ quo senuitur omnem causam etiam croalam quodammodo infinitam liabere virtutem, ex quo virlus cujuslibet cau:«re ad omnem effectum attingit... Ullf^riu- iniidit in alium crrorem, quod, qualibet re hujus mundi plene cognita, plene lotius mundi haberetur notitia; et boc est quod ail JD capitula de radiis stcllarura, quod unius indindui hujus mundi con-

extrait de l'acte craccusation dressé par nos orthodoxes contre le philosophe Al-Kendi ; mais cet extrait peut nous suffire, puisqu'il nous apprend dans quel esprit le premier-né des philosophes arabes avait commenté les livres d'Aristote. Des conclusions que l'on vient de nous dénoncer comme autant d'erreurs, une seule, la dernière, peut être à bon droit considérée comme péripatéticienne. Dès le VHP siècle de l'ère chrétienne, Wàcil-ibn-Ata, l'illustre chef de la secte des Motazales, ou dissidents, avait ainsi prétendu que l'essence divine ne saurait être proprement qualifiée ; que Dieu, n'étant le sujet d'aucun accident, n'a pas d'attributs positifs et réels (1). On peut donc croire que les Motazales avaient convaincu sur ce point de doctrine le sage et savant Al-Kendi. Il n'est pas toutefois impossible qu'il ait tiré des écrits d'Aristote cette juste critique des attributs divins. Quoi qu'il en soit, ses autres opinions sont toutes imputables à la gnose alexandrine ; Aristote n'y est pour rien. En rapprochant et mêlant ces thèses d'origine diverse, Al-Kendi se proposait peut-être de concilier la religion et la philosophie. Si ce fut son dessein, il y échoua. Repoussé par les théologiens rigides, il eut, du moins, l'honneur de fonder une école de philosophes ; mais cette école n'eut pas une doctrine bien réglée. On y avait pour loi de raisonner comme Aristote, et l'on y rêvait comme Platon. L'influence d' Al-Kendi et de ses

ditio plene cognita Uinquam per spéculum cœlestis liarmoniœ conditionem lûtam repnesentat... Ulterius erravit circa divina altributa, credens talia Deo compelere abusive, nolens Deum incognitum dici creatorem et principium primum et dominum deorum : voluit enim quod perfectiones de Deo dictic niliil dicunt positive de Deo. > Tractaius de erroribus philosophorum ; Wan. lat. de la Biblioth. nat., num. 16,195.

{[) Munk, note sur le ch. lxxi de la prem. partie du Guide des égarés ; t. I^ p. 837.

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disciples fut chez noii.^. au XIIF siècle, évidemment fâcheuse. En effet, parmi les erreurs qui lui sont attribuées, et qui sont de vraies erreurs selon la saine philosophie et selon la saine reliorion, quelques-unes ont été reproduites, dans nos écoles même, par des théologiens de grande renommée. L'imprudence fut, au moyen-âge, souvent censurée ; on constate néanmoins que les maîtres les plus applaudis n'ont pas toujours été les plus prudents.

Les travaux d'Al-Kendi sur la philosophie d'Aristote furent continués par Hassan ben-Sawâr, dont les écrits sont rarement cités, s'ils le sont quelquefois, par nos docteurs du XIIP siècle. Ils citent souvent, au contraire, avec le plus grand respect, Abou-Naçr Mohamed ben-Mohamed ben-Tarkhan Al-Farabi, ainsi nommé du lieu de sa naissance, la ville de Farab, en Ma^varalnahar. Après avoir étudié la doctrine d'Aristote à l'école de Bagdad, Al-Farabi se rendit à celle d'Harran. Il enseigna plus tard à Damas, où il mourut Fan 950 de notre ère. Guillaume d'Auvergne, Albert le Grand et Vincent de Beauvais se sont beaucoup servi des commentaires d' Al-Farabi sur la Logique d'Aristote. Ils avaient encore entre les mains divers ouvrages de ce philosophe plus librement composés : une sorte d'encyclopédie, appelée en arabe rhuçd-al-'Oloum, en latin De scientus, et un traité De intellectu et intellecto. La logique avait été l'objet principal des études d' Al-Farabi, et, comme logicien, il ouvrit à nos docteurs scolastiques des voies qu'xVbélard n'avait pas soupçonnées. Si, d'ailleurs, les critiques du XIIP siècle ne lui reprochent pas un grand nombre d'erreurs, c'est qu'ils l'ont imparfaitement connu. Au XIP siècle, on avait ignoré que Porphyre dut être compté parmi les

complices do Procliis; de même, au XIIP, on était loin de supposer qu'Al-Farabi passait, chez les Arabes, pour le précurseur d'Averroès. Il est vrai que, sur un point important, le maître et le disciple ne s'accordent guère. Al-Farabi n'a certes pas admis l'unité substantielle des âmes, après avoir judicieusement remarqué, bien avant Pomponace, que, suivant les principes de l'école péripatéticienne, on no prouve pas même que les âmes subsistent séparées des corps.

Après Al-Farabi se place Avicenne, qu'il faut nommer Abou-Ali-Al-Hocëin-Ibn-Sina, né, en l'année 980, à Afchénah, bourg aux portes de Chyraz. Il étudia d'abord la philosophie àBokhara, sous Abu-Abdallah, et fut ensuite envoyé par son père à Bagdad. Il eut bientôt acquis la renommée d'un sage, d'un homme versé dans toutes les sciences, et, comme il était d'ailleurs d'une famille honorée de l'estime du peuple et du prince, il allait être appelé à remplir les principales charges de l'état, quand la disgrâce des Samanides, ses protecteurs, le contraignit à chercher un asile près du roi de Kharizm. Ici commence, pour le jeune Ibn-Sina, l'existence la plus tourmentée. Il erre de ville en ville, et, partout où la fortune porte ses pas, il est appelé dans les palais et recherché par les princes, ou poursuivi comme criminel et jeté dans les prisons. Nous ne pouvons raconter ici toutes ses aventures, qu'on pourrait croire empruntées à quelquesunes des miUe fables recueillies par Galland. Il est, du moins, certain que, durant le cours de cette vie si féconde en incidents variés, Avicenne employa ses loisirs aux travaux qu'on appelle à bon droit les travaux de l'esprit, s'appliquant à la fois à toutes les sciences et composant de nombreux et volumineux

oiuTages qui ont joui lon^rtemps d'un immense crédit.

On avait en France, dès la fin du XIP siècle, à peu près toutes les œuvres médicales et philosophiques d'Avicenne qui furent éditées à Venise, vers la fin du XV* , par quelques chanoines réo'uliers de Saint- Augustin, sous ce titre : Avicennœ^ ;?j^r/pa^^^ici p/uloS'Ophi ac medicoruin facile imncipis^ Opéra in lucem redacta, Venise, 1495, in-fol. Leur succès fut si grand dans nos écoles, que Brucker a pu dire sans exagération : Usque ad renatas Utteras non inter Arabes modo, veritm etiam inter christianos, dominatus est Avicenna, tanturn non solus (1). Nous devons donc rechercher dans quel esprit Avicenne avait soit commenté, soit abrégé les livres d'Aristote. Quand nous l'aurons appris, nous pourrons apprécier ce que lui doivent plusieurs de nos éminents scolastiques.

En logique, Avicenne suit Al-Farabi ; il ne prétend rien ajouter à VOrganon et se contente d'en reproduire toutes les définitions. En physique, il est un peu plus novateur, et voici les hérésies que lui reproche fauteur déjà cité du Tractatus de erroribus philo sophorum : « Avicenne, dit-il, s'est trompé ou » paraît s'être trompé, lorsque, dans le troisième » traité de sdi Mètaphi/siqae, au chapitre qui concerne » la division de la substance corporelle, il n'attribue » qu'une forme au composé, soutenant que rien du » dehors ne vient spécifier la forme du genre ; d'où il » suit que la forme de l'espèce n'est pas quelque » essence autre que l'essence de la forme du genre. » Il s'est, de plus, trompé en supposant l'éternité du » mouvement... Une autre de ses erreurs a été de pré- Ci) Histor. crit. phil,, t. III, p. 88.

» tendre que rien de mnable ne peut procéder immé- » diatement d'un Dieu immuable... Une autre a été » d'admettre l'éternité du temps... Il a faussement » encore exposé comment les choses sont émanées du » premier principe; car non-seulement il a dit que )) cette émanation ne s'est pas faite dans le temps, il a » dit encore que toute chose immédiatement émanée » du premier principe est numériquement une, comme » l'intelligence première (1). » Ainsi l'une des erreurs d'Avicenne est, dit-on, de n'avoir pas admis la pluralité des formes. Ce grief nous apprend à quelle école appartient l'auteur du réquisitoire. Tous les nominahstes répéteront, après Aristote, après Avicenne, que la forme substantielle mérite seule le nom d'essence, et rejetteront d'une seule voix la thèse réaliste, qui consiste à supposer, dans la nature, autant d'essences et de formes que l'esprit conçoit de genres, d'espèces et de modalités prédicamentales. Passons donc rapidement sur le premier chef d'accusation. Les autres sont plus graves.

Pour ce qui regarde le second, il semble dès Pabord ne pas concerner moins Aristote qu'Avicenne. La cou-

(1) Avicenna err.ivit, vel errasse videlur^ ponens imam formam in composilo, ut patet ex tertio tractalu Meiapfiysicœ sux, capilulo de divisionn substanticC corporca?, ubi vuU quod forma gcneris non specilicetur per aliquid exlrinsecum ; per quod invenitur quod forma speciei non sit aliqua essenlia pra^ter essentiam forma? gcneris. Ulterius erravit in ponendo îcternitatem motus : posuit enim motiim a,'ternum esse, unde ait in nono Meiaphysicœ sax, capitulo de proprietate activa primi principii..., motum non fieri postquam non fuit, nisi per aliquid quod erat, et in quod erat non cœpit fieri nisi per motum contingcntem illum alium molum... Ulterius voluil quod a Deo invariabili niliil variabile immédiate progredi poterat... Ulterius erravit quia posuit ai'ternitatem temporis,... Ulterius erravit de exilu rerum a primo principio ; nam non solum posuit producta a primo processisse ab eo ab anerno, sed ctiam voluit quod a primo non procedit immédiate nisi unum numéro, ut intcUigentia prima... Tractaius de erroribus philos.; n" 16493 de la Bibliotli. nation.

tinuité, IVternilé du mouvement, c'est, en eflVî, un des principes de la physique péripatéticienne. Mais ce n'est pas ce principe qui révolte le plus notre censeur orthodoxe ; c'est toute la série des conséquences qu'on en tire. Al-Farabi et plus tard Avicenne, séduits, égarés par les chimères de Jamblique, de Proclus, ont très-librement discouru sur les données de la Physique ; dans les explications qu'il fournit touchant la génération des choses, Avicenne met beaucoup du sien au compte d'Arislote. C'est une remarque déjà faite par Averroès (i) ; et elle est fondée, bien qu'Averroès n'ait pas le droit de reprocher aux autres ce défaut de fidélité. La thèse d' Avicenne est donc que réternel, l'immuable, ne peut immédiatement produire ce qui s'altère sans cesse, ce qui naît pour mourir, et, afin d'expliquer comment de tels effets dérivent néanmoins d'une telle cause, il suppose des sphères en nombre infini, qui, procédant les unes des autres, vont du premier moteur immobile au plus infime des êtres animés. Le premier moteur communique le mouvement à son propre tourbillon ; celui-ci meut le tourbillon inférieur, lequel en meut un autre, et ainsi de suite, de telle sorte que l'effet instantané de ces impulsions successives a toujours été la création d'une sphère nouvelle. Mais, comme l'impulsion donnée par le premier moteur a beaucoup perdu de son énergie lorsque les dernières sphères sortent du néant, les individus qui les habitent ne possèdent plus la vie au même degré que les substances des sphères supérieures ; c'est pour cela qu'ils s'altèrent si vite, tandis que les premiers-nés du suprême moteur sont éternels comme

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