CHAPITRE XXIV
Jean Dumbleton. Jacques de Douai, Gérard de Bologne.
Raoul le Breton, Jean de Pouilli, Jean de Jandun,
Augustin d'Ancône.
Duns-Scot vient de ranimer la controverse par la vivacité de sa polémique et par la nouveauté de ses ingénieux aperçus. Les franciscains reprennent quelque confiance : les dominicains, qui s'étaient crus définitivement vainqueurs, sont maintenant forcés de le moins croire et se préparent à de nouveaux combats. On aura bientôt le spectacle d'une grande mêlée. Déjà tant de jouteurs se présentent à la fois, tant de contradicteurs s'élancent tumultueusement dans l'arène, confondant leurs gestes et leurs cris, qu'il nous est impossible de les entendre tous. Nous ferons donc un choix dans cette multitude ; parmi tous ces maîtres si fort échauffés les uns contre les autres, nous prêterons particulièrement l'oreille à ceux dont Técole a le plus longtemps conservé le souvenir. Ce n'est pas que nous ayons résolu de la fermer à tous les autres. Quelques écrits très-vite oubliés nous ont paru dignes d'une meilleure fortune, et ne pas les faire connaître serait se rendre complice de cet injuste oubli.
Voici d'abord plusieurs maîtres étrangers à l'ordre de Saint-François comme à celui de Saint-Dominique. Puisqu'ils étaient libres de choisir telle ou telle doctrine, ils doivent, pour justifier leurs préférences, alléguer des raisons sincères. Cela nous rend très curieux de les entendre.
Le premier qui s'offre à nous est l'Écossais Jean Dumbleton, élève du collège de Merton. Fabricius et Ducange le placent en Tannée 1320 ; mais c'est une date conjecturale. Nous le croyons un peu plus ancien. De ses écrits divers un seul nous est connu. M. Coxe nous en signale plusieurs exemplaires à Oxford, dans les numéros 32 et 195 du collège Marie- Madeleine et dans le n° 306 du collège Merton (1). Notre Bibliothèque Nationale en conserve un autre, provenant de la Sorbonne, qui porte aujourd'hui le n° 16,146 du fonds latin. C'est une somme de philosophie, en dix livres, où sont amplement traitées toutes les questions qui se rapportent à la logique, à la physique, à la métaphysique. L'auteur de cette somme paraît un philosophe sans passion. Sur tous les points qu'il aborde successivement, il donne la preuve qu'il a beaucoup étudié ; mais, pour avoir longtemps séjourné dans les écoles, il n'y a pas pris le ton de la polémique ; il expose et ne querelle pas. Il a toutefois une opinion faite sur les questions controversées, et cette opinion, toujours contraire, ce qu'il prend soin de dire, à celle d'Anaxagoras, de Mélissus et de Platon, est celle d'Aristote, qui lui semble la plus si'ûiple','''la!' plus conforme au sentiment commun (2k; ;'!* ^^iiuiii-iihiAi
j" l'^iil'JiiJ (iiuur îiqi'jTiq
(1) Coxe, Catal. codd. coll, aul. Oxon. t. iijiM^jijnKl 'ii\ < tîvili'^JnJ Lnin
(2) C'est ce qu'il déclare avant de se prononcer sur la grave ^îuesiîon'.dçD la nature des choses : « Jam restat'i'opirîk)nem"AmtotèH$iWxpi<iirt©re; quia'
C'est la même pensée cfn'exprime fermement Jacques de Douai, dans plusieurs commentaires dont nous avons ailleurs désigné les rares manuscrits (1). Où s'est formé ce docteur? Voilà ce qu'on ne nous apprend pas. Nous ne savons pas même s'il était séculier ou régulier. Aucun des anciens bibliographes ne Ta conim. 11 est bien rare qu'un homme d'un vrai mérite soit ainsi tout à fait ignoré. Cela n'est pourtant pas sans exemple, comme le prouve le silence généralement gardé sur ce philosophe instruit, convaincu, dont la doctrine est habituellement saine et le langage toujours clair.
Jacques de Douai veut être, disons-nous, compté parmi les péripatéticiens résolus. Il réclame d'abord ce titre en se déclarant avec énergie contre la thèse des idées innées. On dit que l'intelligence n'a qu'à s'interroger elle-même pour tout connaître. Ce sera, répond-il, un vain interrogatoh^e; l'intelligence, naturellement- dépourvue de toute notion, est une faculté qu'une autre actualise, et cette autre faculté, dont les opérations précèdent nécessairement celles de l'intelligence, c'est la sensation, elle-même déterminée par la présence d'un objet extérieur (2). Les termes de cette proposition ne sont-ils pas d'une clarté remarquable ?
inter cèleras raagis naturalis et maxime humano sensui conformis. » Bibl. Nation., num. 16Ji6, fol. 16, col. 1. "(1) HUt. littér. de la Fr., t. XX VII, p. 156 et suiv.
(È)*i Ouicumque laboral art hoc quod intellectus suas intelligat se per se i^ !inaq^,^^jfirui;tra laborat. InteUectus enim humanus secundum se non est actu intelligens et inlelligibilis, sed per aliud efficitur actu inlelligens el inlelligibilis. PropfcT quod, cum intelligil aliud a se, intelligit et percipit suum intclligere et reflfctifur super se. Unde inlellectus humanus nihil intelligit sine fantasmât^, et inlellectus non habet fantasma nisi per of^traliiim'iDiBHaHiii. n4ioperi»<4(Mi«<». «|0n habet nisi per aliud agens quoa inteHif(t;«!Aidep/ifi(^U«i'>tiJ»humiULtiA i^.ipMimnon potestinlelligere per se.»
Ajoutons aussitôt que, sans prétendre à la subtilité scotiste, Jacques de Douai ne s'en tient pas toujours, dans ses commentaires, à présenter, à justilier l'opinion qu'il croit celle d'Aristote. Souvent il se propose des questions, quelquefois des questions nouvelles, et fait preuve en les discutant d'une i^rande sagacité. Ainsi, dans un autre passage de sa glose sur le traité De rame, après s'être demandé quel est le degré de certitude de la connaissance empirique, il reconnaît que le sens interne est toujours certain d'avoir senti, toujours certain d'avoir recueilli telle notion de l'objet sensible, mais que néanmoins l'intelligence peut et doit avoir des doutes sur la conformité de cette notion et de cet objet. En effet, dit-il, nous percevons les choses non telles qu'elles sont, mais telles que nous sommes disposés à les percevoir : Id quod recipitur ah aliquo 71071 recipiho" secundumnaturam y^eireceptœ.sedsecunduni natur^am recipientis (1). Cette critique de Tempirisme n'est donc pas aussi moderne qu'on a coutume de le supposer. Hâtons-nous toutefois de le déclarer, Jacques de Douai n'a jamais eu le dessein
Jacobus de Duaco, De anima: dans le n" 14,ô9S de la Biblioth. Nation, fol. 36, verso.
(t) a Sensus judicat de objecto, judicat etiam de sua passione; judicat enim se sentire. In judicando autom de sua passione non deeipitur sensus, quia sicul sensus patitur ab unoquoque objecto sic judicat de illa passione. Objectum est agens in sensum quod sensus est recipiens ab objeclo, et id quod recipitur ab aliquo non recipitur secundum naturam rei receptfï», sed secundum naturam recipientis, et sicut recipit ita palilur: et ideo sensus judicando de sua passione non deeipitur.... Circa objectum... Si fuerit parus (sensus) et si fuerit médium bene dispositum et sensibile fuerit in débita distantia, non deeipitur; at si sit impedimentum in aliquo islorum, sensus potest errare circa objectum proprium^ quia objectum est agens et sensus est patiens, et quod recipitur in aliquo recipitur secundum modum recipientis : et ideo, si sensus fuerit impurus et médium maie dispositum, et color non fuerit in débita subjccta distantia, non agit -sensiMle in sensum sicut agere non essent illa impedimenta. « Ibid., fol. 48.
d'argumenter sur cette critique, d'en tirer des conclusions et d'en faire le fondement d'un système. Un tel dessein suppose une liberté d'esprit qu'il n'avait pas.
Quant à sa doctrine physique, c'est tout à fait celle de saint Thomas. Ceux-ci prétendent que les genres, les espèces sont, dans la nature, des touts substantiels. Ceux-là soutiennent, au contraire, qu'il n'y a pas d'autres universaux que les universaux intellectuels. Ils ne sont dans la vérité ni ceux-ci ni ceux-là. En effet, runiversel proprement dit ne subsiste pas tel qu'il est conçu ; cet abstrait n'est pas le semblable d'un concert. Cependant il faut reconnaître que les choses individuelles ont des manières d'être vraiment communes, vraiment identiques, qui précèdent et justifient la notion de l'universel (1). Mais il suffit d'inviter les nominalistes à modérer les termes de leur
(i) « Modo sunt aliqui qui ipsum universale et quantum ad intentionem universalitatis et quantum ad rem subjectam volunt ponere extra animam, et hoc considérantes ad hoc quod universale praedicatur de singularibus, et propter hoc id quod sit praedicatum de singularibus penunt extra animam, cum ipsa singularia sint extra animam. Alii autem universale secundum se totum, et quantum ad rem subjectam et quantum ad intentionem, volunt ponere in anima; attendentes ad hoc quod intentio universalitatis non est extra animam, ponunt totum universale intra animam. Et aliqui, propter hoc quod intentio ipsa universalitatis est in anima, ponunt totum universale in anima; et utrique decipiunlur. Cum enim in universali duo sint, scilicet res subjecta intenlioni universalitatis et ipsa intentio universalitatis, unum istorum habel esse in anima et reliquum extra animam. Et non potest aliud dici sine errore. Quod autem res subjecta intentioni universalitatis habeat esse extra animam manifestum est ; constat enim quod quidditates rerum non sunt in anima; non enim perficitur anima per quidditates rerum ; tune enim anima esset essentialiler ex omnibus rébus, sicut dicit Empedocles ; sed per species rerum perficitur
« Aliquid habet intentionem universalitatis cum est abstractum aprincipiis individuantibus; sed in rerum natura non est aliquid abstractum a conditionibus individuantibus, imo quidquid est in rerum natura ipsum est determinatum et signatum Tel per se vel per aliud; ergo intentio universalitatis non
polémique contre la thèse des substances universelles. C'est pourquoi, persuadé qu'ils feront sans difficulté toutes les concessions nécessaires, Jacques.de Douai n'insiste pas sur ce qui les concerne. Mais contre les réalistes il engage une polémique suivie, qu'il termine par cette déclaration énergique : « On dit avec raison « que la substance est le terme de toute génération ; « cependant ce terme de toute génération n'est pas la (( substance seule, c'est la substance accompagnée de « certaines dimensions et de certains accidents. La (( substance n'est pas produite pour exister au sein de « la nature sans une dimension quelconque, et comme (( les dimensions, les accidents individualisent la sub- <( stance, toute substance produite au sein de la nature « est individuelle et non pas universelle... Quoiqu'une « chose soit en elle-même ce qu'elle est, indépendam- « ment des principes individuants, elle n'existe pas « néanmoins dans la nature à part de ces principes. « C'est pourquoi, dans la nature, rien n'existe qu'indi- « viduellement (1). » Voilà ce que nous appelons parler sans équivoque.
existit in rebus; si enim esset in rébus, tune res essent abstraclae a conditionibusindiYiduantibus,et boc non reperitur. Undo homo.sive aliquid aliud, noc a natura nec ab intcllectu apprehendente babet quod in rerum natura existât universaliter et abslracte; ubi ergo existit homo abtracte et universaliter, non in rerum natura, sed in intellectu, eo quod intellectu« ejus est universalis et abstractus a conditionibus individuantibus. Qui ergo ponit universale totaliter in anima vei in rebus errât, et hoc intendit Philosophus in littera, cum dicit quod universalia quodammodo sunt in anima. Et ex hoc constat quod de universali verificantur plura diversa praîdicata, sicut praedicata realia et etiam intentionalia, secundum quod universale habet esse in anima, » Num. 14, 698, fol. 48.
(1) <c Licet ita sit quod generatio omnis lerminetur ad substantiam, nihilominus tamen non ierminatur ad substantiam, quando ipsam substantiam concomitent dimensiones et accidentia. Unde non generatur substantia itA quod ipsa existât sine dimensionibus in rerum natura ; et ideo quia individuatur substantia per dimensiones et accidentia, ipsa substantia qu;p
A la même école appartient le savant carme Gérard de Bologne. On ignore la date de sa naissance. Les historiens de son ordre ne commencent à parler de lui que lorsqu'il vient d'être proclamé docteur en théologie dans l'université de Paris {[). Ce fut un événement de quelque importance. Les carmes avaient eu (l'abord peu de zèle pour les études scolastiques. Institués, disaient-ils. par le prophète Élie, ils ne s'étaient crus obligés qu'à vivre dévotement, saintement, leurs anciens pères du Mont-Carmel n'ajant pas dû beaucoup s'inquiéter d'apprendre et d'enseigner la logique ou la physique d'Aristote. Quelques-uns, il est vrai, de leurs derniers généraux, Nicolas de Narbonne, Albert de Trapani. Guillaume de Sandwich, avaient été quelque peu lettrés ; mais aucun ne s'était fait admettre parmi les docteurs. Gérard de Bologne fut le premier, parmi les carmes, qui, ses études régulièrement achevées, obtint dans l'université de Paris les insignes du doctorat en théologie. Au rapport d'un de ses confrères, qui rédigeait ses mémoires au cours du siècle suivant, ce fait notable eut lieu en l'année 1295. Gérard enseigna quelque temps à Paris. Ensuite, en 1297, Raymond de Lille ayant abdiqué la charge de prieur général, il fut désigné par toutes les voix comme son successeur. On a de lui divers ouvrages. Un seul est imprimé ; c'est une glose sur les Sentences, publiée à Venise en 1622. Le P. Cosme de Villiers inscrit en outre aucatalo^^ue de ses œuvres une
fPTïPTâXUT in rerum natura est individua Pl non uni\ ersalis. Ad aliam rationem diro, quod, licel res ipsa sit aliquid prîeter principia iridividuanlia s<>unduni sp, ipsa tamen non existit in rerum natura sine isiis principiis individuantibu*!, et ideo in rerum natura non fxi<;tit sine individua-
lione » Ibid.
(I) Cosmas de Villiers, Biblioth. carm., t. 1, col 548.
Sornme de théologie, des Questions ordinaires et des Quodlibeta. Ces Questions et ces Quodliheta se rencontrent dans le n'' 17,485 de la Bibliothèque Nationale. Les Questions ont toutes pour objet la théologie dogmatique, à l'exception de la dernière, qui concerne la morale. Les Quodlibeta^ au nombre de quatre, nous intéressent davange, particulièrement les deux derniers. On reconnaît bientôt en les lisant que Fauteur est du parti de saint Thomas.
Si, par exemple, on lui demande en quoi consiste l'unité du genre ou de l'espèce, il répond que, dans Topinion de certains maîtres, cette unité est une chose, un tout réel ; mais il combat cette opinion, et les arguments qu'il fait valoir contre elle appartiennent aux cahiers des thomistes. Limité, dit-il, est mot qu'on emploie pour exprimer quatre notions différentes : l'unité par analogie, l'unité du genre, celle de Tespèco, enfin Tunité de la substance individuelle, l'unité numérale. Or, de ces quatre unités, une seule est vraiment réelle, la dernière, parce qu'elle a seule pour sujet une certaine quantité de matière (1). De l'opinion
II) « Palet ex praeniissis qualis est unitas speciei: quod unitas rationis et format ; et per hoc patet aliqualiter qualis unitas numeralis : quod quantitatis et malerise : et qualis unitas generis : quod similis pr^edicationis vel rnodi praedicandi, sumpla a conformitate modi essendi etoperandi; et qualis unitas analogiae : quod propoitionis et habitudinis, sive ordinis. Rationes autem qua^ concludebant unitatem speciei esse unitatem realem et rationes eis oppositaî videntur per jam dicta posse dissolvi, vel quasi esse abolilae; nam primae concludunt unitatem realem per se, alise vero diversitatem et divisionem per accidens et hoc credo esse inlentionem Philosophi... Rationes vero illas qua? argucbant unitatem generis esse realem, pro quanto veritatem non habent, utpote si aliam realitatem a realilate specierum et individuorum intendant concludere, non est difficile solvere, nam diversitas generum includit diversitatem specierum et individuorum, quee est realis diversitas, ut palet ex dictis; unitas autem generis non includit unitatem specierum vel individuorum, ut patet per Philosophum, iv Metaphysicœ ; unde non est simile quod prima ratio pro simili assumebat, sed oppositum
qu'il condamne on tirait une grave conséquence ; après avoir admis la réalité de l'espèce et du genre, on devait logiquement admettre la réalité du plus général des genres, l'être, et supposer l'être réellement commun au créateur et à ses créatures. Mais c'était une impiété manifeste. Ce n'est pas, du moins, Aristote qu'il faut en rendre responsable. Suivant Aristote, fidèlement interprété, c'est simplement par analogie que l'être se dit à la fois du créateur et de la créature, l'être en général n'étant pas quelque tout réel et divisible (1).
Quelquefois, il est vrai, Gérard a fait aux logiciens du parti contraire des concessions dont ils ont pu certainement abuser. On va l'apprécier. Il s'agit de la matière en puissance, que Gérard définit en ces termes : « Il faut démontrer comment on peut dire que l'un nu- (( mérique est en plusieurs. L'un ainsi considéré n'est « pas actuellement ; mais, comme étant en puissance, « on peut dire qu'il est à la fois un numériquement et « commun à plusieurs, car il n'a pas, en cet état, les (( différences par lesquelles il diffère en chacun des « individus, c'est-à-dire parce que les différences indice viduelles sont absentes et manquent des formes dans « lesquelles se trouve la pluralité. Les formes cora- « munes, les formes universelles, sont des êtres en « puissance ; c'est pourquoi connaître une chose en (( tant qu'universelle, c'est la connaître en puissance.
magis possetex ea argui et concludi. » Bibl. Nal. lat., 17,485, fol. 86, verso, col. 2.
(1). a Primo quidem, inchoando ab ente, patet quod sequendo doclrinam Pliilosophi sit dicendum, quia per Philosophum et etiam Commenlatoreni ubicumque de hoc fit mentio expresse habes quod analogice et mullipli citer dicitur; in quo vel neci'sse sit eos negare totaliter Philosophum, vel sic extorte glossare quod eorum intentioni talis glossa nequaquam conve niât sed penitus contradicat .. » Ibidem.
« Donc la communauté que Ton conçoit propre aux « formes communes n'est qu'en puissance hors de « l'entendement. Or cette communauté que l'on con- <( çoit propre à la matière est pure privation, car on « ne la conçoit qu'en la privant de toute forme indivi- « duelle ; en conséquence la matière ainsi conçue « n'existe pas hors de l'entendement ; hors de l'enten- « dément elle n'existe qu'en tant que commune à tous « les individus générables et corruptibles.... S'il en est « ainsi, ce par quoi la matière diffère du non-être, c'est « en tant qu'elle est hors de l'entendement quelque «être sujet des individus sensibles.... Telle est l'idée « vraie de la matière. Aristote n'a dit cela nulle part, « mais c'est bien là le sens qu'il faut donner à ses « paroles (1). » Cela est beaucoup plus subtil qu'exact. Aristote distingue, il est vrai, les choses des pensées ; il distingue, en outre, la puissance des pensées et des choses. Mais, pour comprendre ces distinctions, il ne faut pas vouloir être plus ingénieux ou plus profond qu'Aristote. Les choses sont ce qu'elles sont, des
(1) ce Demonstranduni est quomodo unum numéro potest dici in pluribus Hoc quidcm non inveiitur in eo quod est in actu; in eo autcni quod est in polentia, convenit dicerc quod est unum numéro et commune pluribus, quia non liabet differenlias quibus différai in singulis individuis, et quia diiïerentiîe individualcs absunl et carent formis in quibus invcnitur pluralitas. Formée communes, iu quibus inveniuntur universalia, sunt entia in polentia. Et ideo scire aliquid secundum quod est universale, est scire in polentia. Communicatio ergo, quse intelligitur in formis communibus, babel esse extra animam in polentia. Ista autem communicatio quan intelligitur in materia est pura privatio, cum non intelligitur nisi secundum ablaiionem formarum individualium ab ea ; materia ergo non liabel esse extra animam secundum luinc intelleelum, sed quia est communis omnibus generabilibus et corruplibilibus, cum non inleiligalur sic nisi secundum privationem ; et, cum ila fuerit^ id igilur quo diffcrl a non esse esl aliquod en< extra animam quod est subjectum individui sensibilis, quod vero non esl id quod intelligitur ex ea. Et hoc est perfecta imaginatio materiaR ; et hoc nunquam dixit Aristoteles in aliquo loco, sed invenitur ex suis verbis. » Quodlib. IL queest. xix.
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substances individuellement déterminëcs par l'acte morne qui leur a donné l'être ; les pensées sont des vues de Tesprit, et l'esprit, qui compare et divise, a la facidté de se présenter les choses telles qu'elles sont et telles qu'elles ne sont pas. Enfin, on dit en métaphysique que si les choses engendrées sont des effets produits hors de leurs causes, ces effets étaient au sein de leurs causes avant qu'ils fussent produits hors d'elles par l'acte du principe générateur ; ce qui signifie que, s'ils n'existaient pas en cet état, du moins ils devaient exister, puisque toute cause engendre nécessairement ses effets. Or, comme devoir être est plus que n'être pas, on distingue du non-être la puissance de devenir, cest-à-dire la raison d'être nécessitante qui précède la génération des êtres. Voilà ce que dit Aristote et cela suffit. Mais ajouter que si la matière en puissance de devenir peut seule être considérée comme numériquement une, la matière devenue la matière réelle est, du moins, sous les formes individuelles, commune à plusieurs, et qu'en ce dernier état elle est quelque être sujet des individus sensibles, aliquod ens qiiod est subjechcm indioidui sensibilisa c'est interpréter Aristote en des termes suspects de réalisme. Entre les créatures elles-mêmes la matière n'est commune que par analogie. Voilà ce que Gérard aurait dû déclarer résolument.
Mais si nous lui reprochons de n'avoir pas fait cette déclaration précise, assurément nous ne nous méprenons pas sur ses vrais sentiments. En réalité, Gérard de Bologne est un des thomistes les plus constants. Ce n'est pas même assez dire ; nous allons, en effet, pi-ouver ({u'il a formellement désavoué, sur une question grave, la doctrine de saint Thomas, pour en pro-
poser une plus nouiinaliste et plus sage. Cette question grave est celle des espèces mentales. Après avoir respectueusement expose Topinion de saint Thomas, Gérard la combat. Pourquoi suppose-t-on ces espèces nécessaires? Parce qu'on ne sait expliquer, sans elles, la succession des pensées en l'absence des choses qui en sont les objets. Mais c'est là, selon Gérard, une nécessité qui n'est aucunement démontrée (Ij. La discussion qu'il engage sur ce point est longue, bien soutenue. Nous n'en pouvons citer qu'un extrait. Mais en voici la conclusion tout à fait décisive : l'intellect est
(1) ce Ponitur talis species in intellectu a multis, el dicunt esse ipsi in inlolleclu primum quo est ratio intelligendi, ita tamen quod non est prius nalura vcl tempore cognila quam res quse per eam cognoscilur, sed posterius. Quod aulom talis species sit ponenda in intellectu probant sic : quia ralioiio in aliqua potenlia cognitiva passiva ab objecte, scilicel imaginaliva, ponitur. talis species ergo est in intellectu. Major, ut dicunt, videtur probabilis ; minori^m probant quia ab sensato sensibiii exteriori manet aliquid iinpressum in imaginaliva, per quod postea coiitingit imaginare objectuni ; nec hoc potest esse actus, quia sic cum aliquis desineret actu imaginari non remaneret aliquid impressum in ejus imaginaliva, per quod postea possel eamdem rem imaginari. lielinquitur ergo quod sit aliqua species qua3 sil ratio imaginandi rem inabsentia rei sensibilis... Sed movent contra se quamdam instantiam, quia posset aliquis dicere quod in imaginaliva niliil imprimilur nisi aclus imaginandi; sed simililudines sensibilium imprimuntur in aliqua parle cerebri in qua non est vis cognitiva, el taies similitudines movent imaginativam ad actum imaginandi, sicut species in speculo movent visum ad actum videndi... iioc autcm posilo (^uod oporleal ponere specicni in intellectu eo quod ponitur in fantasia, vel imaginaliva, oslendunt consequenter quomodo se iiabet ha'C species ad creandum acium intelligendi, et dicunt (juod non est causa furmalis talis actus, sed ipsc aclus intelligendi solus est id quo formaliter inteileclus est intelleclus, sed habet se species ad actum intelligendi ut primum eiï'ectivum, non sicul supposilum agens, sed sicut ratio agendi. Ratio lamen agendi el forma, (|ua) est primum quo alicujus actus in eodem subj(?clo, ut dicunt, non semper denominal idem agens, vel movens, ({uia inlerdum subjeclum in quo est dicilur in se agere, vel in se movere, sicut animal per appetitum alicujus rei dicitur se moverc^ ad comedondum rem illam. interdum vero non, sed extrinsecus, ul, verbi gralia,c;ilor impressus aquce ab igné est causa effectiva per modum quo raritatis in eadem a({ua, tatnt;n aqua non dicitur se ipsam rarefacere, se;i ignis, mediante calore impresso aqute, rarefacit aquam.... Sed ha!C positio non videtur esse conveniens, sed in multi^^ deficiens. Et primo quod ratio
naturellement capable d*agir, et, pour qu'il agisse, que faut-il ? La présence ou le souvenir d'un objet ; l'espèce est, en tout cas, absolument inutile (1). No7i est ponenda species in intellectu ! C'est la première fois que nous entendons exprimer cette opinion très sensée. Félicitons Gérard de Bologne d'une telle initiative. Elle lui fait beaucoup d'honneur.
Nommons ensuite un autre thomiste, Raoul le Breton. Parmi tous nos docteurs du moyen-âge, il n'y en a pas un peut-être de qui l'on ait moins parlé. Nous devons protester contre cette ingratitude. Voici, dans toute son étendue, la notice que M. Daunou a consacrée dans VHistoire littéraire à ce logicien distingué, à cet interprète fidèle, sobre et judicieux de la lettre péripatéticienne : « Raoul le Breton, Radulphus « Brito, n'est connu que par un traité scolastique sur « l'âme. De anima^ dont un exemplaire, conservé à la
illa pro qua ponitur species in intellectu non concludit, nam major illius ra tionis non est vera, sensus enim exlerior est vis cognitiva et tamen non est in eo alia species ab actu, dicente Auguslino, vi De trinitate, c. 4 et 5, quod forma quae imprimitur sensui visus a colore visibili est visio, nisi forte accipiatur species pro impressione factain oculo,prout est corpus diaphanum, quaj non est ad proposilum quia loquimur de specie ut est principium cl ratio cognoscendi; quod non est verum de illa impressione, ut patel per Philosophum in libro De sensu et sensato. Similiter etiam déficit ratio in sensu communi sallem, secundum opinionem AvicennfE. .. » Quodlib. III, fol. 144, verso.
(1) ce Ex dictis patet quod non est ponenda species in intellectu, quia potentia intellectiva est de se in potentia ad actum intelligendi et recipiendi fantasma, cum intellectu agent»; ad ip=um creandum : pro nihilo ergo poneretur species. Aut lalis species ponitur ad efBciendum aclum per modum ralionis agendi ; et hoc non est necessarium, quia hoc eflicit fantasma cum inlclleflu agenlo, ut dictum est. Aut ad disponenduin intellectutn ad actum intelligendi ; nec sic est necci ssaria species, quia sicul in tabula rasa non requiritur alia dispositio ad recipiendum scripturam vel picturam, sic nec in intellectu ; ut Cominonlalor, tertio De anima, commenlo xiv, tractans illud de tabula rasa, dicit quod hoc est proprium intellectui non haber» dispositionem mediam inter potentiam et actum. » Ibid. fol. 178, recto
(( bibliothèque de Saint-Germain-des-Prës, a été in- (( diqiié par Montfaucon et cité dans un des recueils « bibliographiques de Fabricius. C'est par pure conjec- « ture que nous le plaçons au milieu du XIIP siècle (1). » Si brève que soit cette notice, elle renferme plus d'une erreur. Raoul le Breton est mort non pas au miUeu du XIIP siècle, mais dans la première moitié du XIV°, et nous le connaissons par d'autres écrits que son commentaire sur le traité De Vàme. Ce commentaire existe, en effet, dans plusieurs volumes de la Bibliothèque Nationale : le n*" 12,971 , provenant de Saint-Germain et le \f 14,705, provenant de Saint- Victor; mais voici ses autres écrits. Outre le traité De rame, il a commenté les Premiers et les Seconds analytiques. Ces commentaires sont réunis dans le n° 14,7u5. Celui qui concerne les Seconds analytiques se rencontre encore dans notre no 16,609 et dans le no 2,319 de la bibhothèque impériale de Vienne. Raoul le Breton a laissé de plus des gloses sur les Topiques dont nous avons deux copies, dans les n^" 11,132 et 11,133 de la Bibliothèque Nationale. Enfin nous devons joindre aux écrits déjà cités divers commentaires sur la Physique d'Aristote, sur le traité de Boèce intitulé Be la divisiofi et sur les Six principes de Gilbert de La Porrée.Ces commentaires sont mentionnés dans Vlnventaire général des manuscrits des ducs de Bourgogne. Celui qui se rapporte à la Physique est, en outre, sans nom d'auteur, dans notre numéro 16,609. Comme on le voit, les informations de M. Daunou n'étaient pas suffisantes. Le temps où vivait Raoul le Breton nous est, d'ailleurs, précisément indiqué par quelques explicit.
'1) Hist, littér. de la Fr., t. xviii, p. o29.
274 HISTOIRK
Le coniinentaire sur les Premiers analytiques se termine par ces mots : Expliciunt Quœstiones super librurn Priorum A}'islotens, datœ ^je^' copiarn a ntagistro Radulpho Britone, et fuerunt scriptœ anno Domlni 13 Ti. rnense Julii, in die Dominica^ ante festum heati Johannis evangelistœ. Deo gratias ! En outre, dans notre n° 11,133, la glose sur les Topiques linit par : Expliciunt Quœstiones super omnes libros Topirorum Aristotelis, editœ a magistro Radulpho B)'ito)ie, et fuerunt complétée anno Domini 132U, feria sexta circa festum beati Marci evangelistœ. Ainsi Raoul le Breton vivait encore en Tannée i:)20. Il n'ëtcut pas inutile, on le voit, de rectifier la notice de V Histoire Littéraire ayRiiX d'aborderTexamen des thèses de notre philosophe presque ignoré.
C'est encore un adversaire de Duus-Scot, un disciple de saint Thomas. Lui demando-t-on. comme à Gérard de Bologne, si le genre peut être pris pour une chose? Il répond, avec Thomiste, que le genre est un concept sans fondement, sans hypostase ; que si le genre était une chose, la forme de cette chose serait la forme même des espèces; que les espèces, privées de leurs formes, se confondraient dans le genre dont elles ne sont pas matériellement distinctes, et que les individus disparaîtraient à la suite des espèces pour aller se confondre au sein d'un tout uniforme, au sein d'une matière commune essentiellement déterminée par une forme commune. Telle est sur ce premier point l'opinion de maître Raoul (1). Si les universaux ne
,1) « Dico quûtl genus riuii esi aliquiil unuin in ro, et hoc apparet primo aucloribus. Primo au<Mûrilate Philosoplii , sexto Physicorunr. ibi enim dicit quinl juxla genus laUiit multa... Item hoc palet auctoritate Themistii super prœmium De anima dicit enim quod genus est quidam conceptus sine hyposlasi, id est sine fuDdamento, ?nmptus ex tenui similitudine «n-
sont pas des choses, no7i dicwil rem^ sont-ils, du moins, dans les choses ? Oui sans doute, mais ils n y sont qu'au titre de prédicats essentiels ; ils actualisent le sujet individuel, et, à ce titre, ils sont l'un des deux éléments de la substance, mais ils ne sont pas des substances; les substances se suffisent à elles-
gularium, id est ex modo cssendi sin^ulaiium, qui est debilis siinilitudo; ideo patet ex ejus intenliono quod genus non sit unum in re iila forma. Item hoc patet ratione, quia si gonus esset aiiquid unum in re per unam formam, illa forma esset unius speciei tantum, et tune non posset genus praîdicari de aliqua specic nisi de iila soia cujus est forma. Si illa forma sit communis omnibus speciebus, tune arguilur : illa forma communis aut est eadem cum forma cujuslibet speciei, aut diversa. Si est eadem essentialiter cum forniis specierum, tune, cum formae specierum sint mulUc et non una, sic etiam ista forma generis non crit una, sed multaî. Si sit diversa a formis specierum, aut est diversa numéro, aul specie, aut génère. Si sil diversa numéro ab istis. vere non poleril pra^dicari de islis, sicut non vere dicilur quod Socrates sit Plato, qui differunt numéro. Nec, si sit diversa specie vel génère, otiam non pr?iedicabitur vere de istis speciebus. Et si dicatur ad hoc, quod, licet aiiquid sit diversum ab aliquibus ut sic non potest praedicari de iliis, tamen, si habet (ordincm) ad illa, bene potest, et quod sic esl hic, quia, Ucet forma generis sit diversa a formis specierum, non tamen habet ordinem ad illas, ideo poterit facere idem esse cum illis, sicut completum et incompletum faciunt idem in e«se, contra, quia quaecumque forma substantialis, quantumcumque sit incompleta, dat esse simpliciter, sicut forma elementorum, quae inter alias est completissima, etiam tamen dat esse simpliciter, ergo si forma generis sit diversa a formis specierum, quantumcumque sit incompleta in ordine ad formas specierum, dabit esse specierum simpliciter aliud ab esse specierum : ergo non poterit per se pra-dicari de speciebus, quia quod dat aliud esse essentialiter ab illo quod habet species non potest praedicari de speciebus... Item, sequetur aliud inconveniens, scilicet quod idem essentialiter sit diversa essentialiter; ergo genus non potest esse idciii essentialiter in diversis speciebus. item hoc probatur per aliam ralionem, quia si genus sit unum in rc per unam formam, tune non poterit per se praedicari de 3pecie. Hoc est inconveniens-. ideo et cet. Probatio majoris : quia pars integralis per se non prsedicatur de suo toto : sed si genus esset unum in re per unam formam, lune esset pars integralis speciei, quia tune ad essentiam speciei pertineret una forma per quam est species et eliam forma generis, ila quod species componeretur ex forma per quam est species et ex forma generis. et sic genus erit pars integralis speciei: tune ergo genus non pra^dicaretur per se de specie. Ergo genus non est una forma in re, sed realiter mult». » Super Topica ; lat. 11,132, fol. 39, verso.
mêmes, et les imiversaux, n'ayant cfu'une existence dépendante, sont unis à la matière au sein de leur sujet commun. L'universel ne peut-il, toutefois, être pris en lui-même, à part de ce qui lui est naturellement uni? On l'accorde, mais on ajoute qu'en cet état l'universel est un concept recueilli de plusieurs différents en nombre, et formé non par la nature mais par l'intellect. Ce sont là des distinctions que Raoul le Breton développe avec abondance (1). Sur tous les autres points de la doctrine thomiste, il se prononce avec la même résolution et la même sincérité. Qu'on l'interroge sur les questions qui peuvent sembler étrangères au problème principal, il n'est pas moins fidèle aux principes de l'école qu'il a préférée. C'est ainsi qu'il argumente très dogmatiquement contre les scotistes, dans les explications étendues qu'il donne
(1) a Intenlio nihil aliud ctl quam quaedam ratio intelligendi rem ut est in pluribus, sive quaedam cognilio rei ; çicut universale nihil aliud est quam quaedam ralio intelligendi ut est in pluribus, et genus nihil aliud est quam quaedam ratio intelligendi rem ut est in pluribus differentibus specie, et sic de aliis. Logica igitur est de secundis intentionibus, non in abslracto, sed in concrète, ut concernunt rem primo intellectam. Unde logicus non considérât do generalitate et specialitate in abstracto, sed considérai de génère et specie in concreto modo. Islae intentiones sunt triplices secundum triplicem operationem intellectus, quia ex quo intenlio est cogilalio, sicul est triplex cogilalio vel operatio intelleclus, sir erunt triplices intentiones. Una cnim est operatio intellectus qu« apprehendit simplicia ; alia est quae simplicia apprehensa componit et dividil; teitia est discurrere a pricmissis ad consequcntiam. Unde quaedam intentiones secund;e attribuuntur rei apprehensîc per primam operationem intellectus, sicut intentio speciei et generis, et sic de aliis : allribuunlur rei incomplex^e apprebenssp per primam operationem intellectus. Unde genus, species, dicuntur quîedam incomplexa, ut denominata sunt intentionibus; itaquod, sicut intintio concreli accidentalis forma accidentali subjectum denominat, sicut in hoc quod est albus, ita istae intentiones denominant objpctum supir quod fundantur; quia sicut isla est per accidcns hoino est albus, ita ista/<onjû est specie^ ctilla animal esl y enus, cl sic de aliis : liccl aliqui dicant quod ista sinl per se, quia genus et species dicunt rem, tamen istae intentiones non dicunt res, ni?i ut denominatae sunt intentionibus, ut homo
sur la perception synthétique et le discernement analytique des choses. Remarquons en passant que, pour mieux défendre ici Topinion de saint Thomas, il la propose sous une forme nouvelle qui n'offre guère de prise à la critique (1). C'est un disciple, mais c'est tou-
est species. Hinc est dicenduni : homo est intollcclus ut est in pluribu» numéro, differentibus in quid; et de istis iiitentionibus, atlributis roi apprehensïE per primam operationem intellectus, est liber Prœdicamentorum et libri sibi annexi, scilicet liber Porpbyrii est libar Sex principioriim. » Super librum Posteriorum ; lai. 14,705; fol. 73, recto, col. 2.
H) « Ad istam quaestionem dico per dislinctionem. Quœdam enim sunt universalia causalitale, alia propositione. Modo si quaeratur de universalibus causalitate, dico quod illa sunt notiora secundum naturam quam singularia, tamen non sunt notiora quoad nos. Primum apparet sic : quia causa nolior est suo effeclu secundum naturam. Modo universalia causalitate sunt causœ istorum inferiorum cujus sunt substanliiii separatœ ; ergo sunt notiora istis secundum naturam. Secundum apparet, quia remotiora a senlibus sunt minus nota quoad nos, quia omnis nostra cognitio dependet a sensibus. Manifesto universalia causalitate sunt remotiora a sensibus, sicut substantia^ separatae et corpora sunt cœlestia; ergo ista sunt minus nota quoad nos. Si autem loquimur de universali preedicatione, dico per dislinctionem quia aut accipilur pro intentione universalis, aut pro re subjecla intentioni. Si pro intentione universalis, sic dico duo : primo, quod universale illo modo est posterius singularibus, accipiendo singulare pro re; secundo dico, quod si accipialur singulare pro intentione, quia singulare potest accipi pro re vel pro intentione, sicut universale, quod universale prius est singulari. Primum apparet sic, quia quod est acceptum ex singularibus posterius esteis. Primo modo universale pro intentione universalis, ut ralio inlelligendi rem ut est in pluribus, sumitur ex singularibus, ut apparet per Themistium, proœmio De anima, qui dicit quod genus est conceptussine hypostasi ex tenui similitudine singularium summatim collectorum ; ergo universale pro intentione posterius est quam res. Secundo dico quod accipiendo singulare pro intentione et universale pro intentione, singulare posterius est quam universale, quia sicut se habetobjectum ad objectum sic se habet intenlio ad intentionem. Manifesto objectum cui allribuilur intenlio universalis est prius quam objcclum cui attribuitur inlenlio singularis secundum naturam, ut jam apparebat; ergo sic etiam in intenlionibus.Si aulem accipialur universale et singulare pro re subjecta intentioni, adhuc dupliciter possunt considerari, quia vel pro re abslracte sumpla, vel ut consideratur sub aliquibus proprietatibus ex quibus accidit raiio universalis et ratio singularis; sicut homo et animal possunt considerari abslracte quantum ad naturam suam, vel quantum ad islam naturam ut est sub diversis proprietatibus quœ sunt raiiocinari et sentire. Si considerenlur pro re abslracte, sic unus non est prius nec posterius aitero, quia unus non est
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jours lin libre disciple. On pense que rien ne l'obligeait à se prononcer pour ruii ou pour Tautre des ordres belligérants, n'étant sans doute ni de Tun ni de Tautre. Un Raoul le Breton fut, de Tannée 1315 à Tannée 1320, proviseur du collège fondé par Robert de Sorbon (2). N'est-ce pas notre docteur ?
Il y avait dans ce collège, vers le même temps, un homme d'un savoir étendu, d'un esprit vif, original, un peu chagrin, à qui de fortes études en philosophie paraissent avoir inspiré peu de confiance dans la méthode des philosophes. C'était un Picard, nommé Jean de Pouilli. Le plus considérable de ses ouvrages est un recueil de dissertations, Quodlibeta, que nous a conservé le n° 15,372 de la Bibliothèque Nationale. Parmi les questions traitées dans ces Quodlibeta^ celles qui se rapportent à la philosophie sont particulièrement subtiles et frivoles ; mais, s'il ne les a pas choisies lui-mêmes, il les a très volontiers acceptées
prius nec poslerius seipso, modo res qu.T est universalis et singularis est eadem, ut homo et animal sunt eadem sub alia et alia ratione considerata; ergo videtur quod sic unum non est prius allero nec posterius.Si aulem accipiatur pro re ut stat sub aliqua proprielale a qua sumitur intentio universalis et intentio particularis, dico duo : primo quod in eodem génère cognilionis univorsalia sunt prius singularibus et quoad nos et quoad naturam; secundo, dico quod, non fada relalione ad unam cognilionem vel ad diversas, sed abslracte, sic universalia sunt priora singularibus secundum naturam, taraen singularia sunt priora quoad nos. Primum apparet ex intcntione Philosopbi, primo Physicorum, qui dicil quod confusiora sunt nobis raagis nota quam minus confusa et minus universalia... Si aulem accipiantur secundo modo, sic universaliora sunt priora secundum naturam minus universalibus, quia illa sunt priora et nofiora simpliciteret secundum naturam quibus primo et secundum viam gencrafionis debetur esse : multo rei consideratae sub proprietate a qua sumitur ratio universalis prius debetur esse secundum viam generationis, quam roi consideratae sub proprietate de qua sumitur ratio particularis, sicut embrio in matrice prius habet opéra vivi quam opéra animalis, et prius opéra animalis quam hujus animalis ; ergo qu« sunt magis universalia secundum naturam sunt priofa...» Lat. 14,70o, fol. 79, recto. (i) Franklin, La Sorbonne, p. 224.
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avec rintention de montrer qu'on perd son temps et sa peine à les vouloir résoudre. Il lui plaît de répondre à ses interlocuteurs imaginaires qu'il ne peut leur dire ce qu'il ne peut savoir ; que de très illustres maîtres, s'étant engagés dans ces difficultés, n'en sont pas sortis à leur honneur ; qu'il faut donc user discrètement de la logique et ne pas lui demander, comme on a l'habitude de le faire, tous les secrets de Dieu. Cet amer censeur de la logique est-il tout simplement un mystique? C'est là ce que nous nous sommes demandé plus d'une fois en le lisant. Mais, après avoir achevé notre lecture, nous l'avons autrement jugé. Souvent sollicité par le P. Mersenne de se déclarer cartésien, Sorbière n'avait pu s'y décider. Les hautes spéculations ne le tentaient pas, et, craignant de s'égarer dans les régions métaphysiques, d refusait, non pas de louer Descartes, mais de le suivre. « Volontiers, disait-il, « je vois en nos foires ceux qui voltigent, pourvu « qu'on me laisse au parterre et qu'on ne m'oblige pas « démonter sur la corde (1). » Cependant Sorbière n'était pas un sceptique, et Jean de Pouilli ne doit pas davantage être rangé parmi les mystiques. Il a même quelquefois guerroyé contre eux en des termes dont la vivacité causa dans Fécole une bruyante émotion. C'est lui-même qui nous raconte le fait. Une de leurs thèses particuhères était que notre volonté, toujours déterminée par Fun de ces deux mobdes, la grâce ou le péché d'origine, est absolument indépendante à l'égard de la raison. Eh quoi! dit un jour, dans sa chaire, Jean de Pouilli, Thomme n'est-il pas avant tout un animal raisonnable ? Mais il ne put con-
(i) Sorberiana, au mot Cartésien.
tinuer ; les clameurs des assistants l'obligèrent à se taire (1). Nous avons d'ciilleurs rencontré, dans les mêmes QuocUiheta. de très fermes déclarations sur la nature des genres, des espèces et de toutes les abstractions réalisées. Par exemple, on n'en peut souhaiter une plus formelle que celle-ci : Omnia entia secundmi esse quod liabent extra intellectum suât pariiculai^ia ; non enim entia universalia existimt^ licet sic intelligantur(2). Les prétendus intermédiaires de la sensation n"y sont pas plus ménagés. Notre docteur n'a même qu'une indulgence équivoque pour les intermédiaires de l'intellection. bien qu'ils soient protégés par le grand nom de saint Thomas. A tous les êtres qui lui semblent créés sans nécessité il fait la même guerre, qu'on peut appeler une guerre systématique ; ceux qu'il épargne sont ceux qu'il ne voit pas (3). Non. Jean de Pouilli n'est pas un mystique.
(1) « Benediclus Deus î Vidi, non est diu, quod non erat Parisius nisi unus solus qui liane partem, quam puto vcram, auderet sastinere ; et Deus scit causam et ego. Sed modo plures et meliores de Parisius hanc tenent, et tenebitur quamdiu manebunt naluralia judicaloria et rerum natura (non) mulabilur. Hoc fuit quod volui dicere in aula, sed non polui impedilus. » Num. lb,3'i, fol. ^?, col. 2.
(2) Ibid., fol. 17. col. 2.
(3) a Id est falsum ponere quod frustra ponitur. Sed taie simulacrum quod isti ponunt oranino frustra ponitur, quia ponitur, ut dicunt, quasi instruraentum ad intelligendum alterum, scilicet suum objeclum, sive rem ipsam cujus est simulacrum seu spéculum. Sed propter hoc frustra ponitur, quia id frustra ponitur propter aliquid quo posito sine alio non propter hoc habetur id, et, quo non habito seu non posito, id propter quod ponitur potesl haberi aiio biibito, et tequc bene. Sed habito isio speculo quod ponis non propter hoc habetur perfecta et clara cognitio objecti, propter quam tu ponis ipsum, nisi habeatur aliud, scilicet fantasma in actu determinatissimura objecti. Nam, ul dicitur tertio De anima, cum intelligis necesse est simul faotasmata speculari. Ergo si perfecte intelligimus rem, determinate et clare, oportet fantasma rei determinatissimum speculari : ergo sine hoc, habito quocumque idolo, res perfecte non posset intelligi Quia, ut dicitur tertio De anima, fantasmata sunt intellectiva; animœ sicut sensibilia sensui, ut sensibile proprium prjrsens ipsi sensui propriam suam cognitio
Ce n'est pas même un ennemi de cette philosophie qu'il raille souvent. C'est un philosophe à sa manière, nominaliste par instinct et par raison, qui tient pour certaines les propositions claires, précises, dupéripatétisme thomiste, mais qui, prenant soin de distinguer les vérités acquises des vérités révélées, ne tolère pas ceux qui, dit-il, commettent l'imprudence de les confondre. Or, quels sont, à son avis, ces gens là? Ce sont les glorieux sophistes de l'école, qui prétendent tout démontrer logiquement, ce sont les maîtres franciscains, Duns-Scot et ses adhérents.
Nous avons enfin à nommer le Champenois Jean de Jandun. Parmi tous les philosophes de son temps, c'est aujourd'hui l'un des moins connus, et cependant c'est un de ceux qu'il importe le plus de connaître. Non seulement, en effet, il n'est religieux d'aucun ordre, mais il n'est pas même théologien. Simple maître ès-arts au collège de Navarre, il a le droit de professer une philosophie tout à fait personnelle. Pourvu que cette philosophie ne soit pas suspecte d'hérésie, personne n'a qualité pour la censurer. Si d'ailleurs Jean de Jandun fut indépendant par sa condition, il le fut aussi par son caractère ; ce qui le jeta dans une entre-
nein causal in sensu, oportet quod fantasma proprium rei, seu res ipsa in fantasia, per proprium fantasma generet et efficiat in intellectu possibili propriam cognilionem,et hoc in virtuteintellectus agentis. Et hoc experimur in nobis; cum enim rem videmus a longe, statim cognoscimus quod est substantia; cum vcro percipimus quod movetur, statim judicamus quod est animal; 3um vero apparet magis determinatum fantasma, cognoscimus quod est laie animal. Et ideo luum simulacrum frustra ponilur. Et ideo tertio, cum frustra fiât per plura quod potesl fieri per pauciora, ut dicilur primo Physicorum, et sine tuo idolo reque bene habelur perfecla rei cognitio sicut cum eo, dicas quare et quomodo id quod format verbum, quidquid sit id, in quo verbo sicut in speculo res ipsa perfecte cernitur, dicas, inquam, quare idem non potest in intellectu formare statim perfectam rei cognitionem. » Bibl. Nat.; lai.; n" 15,372, fol. iOo, col. 2.
prise dont rinsuccès lui lut très funeste. Jean XXII et Louis de Bavière se disputant Tltalie, l'humble régent du collège de Navarre, qu'aucun intérêt n'engageait dans cette querelle, prit avec ardeur le parti du roi contre le pape, nous voulons dire de la royauté contre la papauté. Le pape Texcommunia ; les papistes s'éloignèrent de lui, l'appelant fils du diable (1) ; sa vie fut même menacée, il dut fuir. On a lieu de croire qu'il mourut dans l'exil.
Ses traités philosophiques sont nombreux. On cite d'abord un commentaire sur la Phynque d'Aristote, Quœstiones in libros Physicorum, publié, pour la première fois, à Venise, en 1488, puis, dans la même ville, en 1501, 1505, 15u6, 1544, 1552, 1575 et 1586. Cet ouvrage considérable offre une série de déclarations très fermes, très précises, sur tous les points du débat scolastique. Qu'on ne s'étonne pas si les éditions en ont été nombreuses ; les philosophes du XVP siècle devaient en faire un cas particulier, car il est écrit dans une langue peu différente de celle qu'ils ont parlée. En n'abusant guère du syllogisme, Jean de Jandun montre qu'il aurait préféré n'en jamais user. Mais il faut toujours suivre, plus ou moins, la mode de son temps. Outre la Physique, il a commenté le traité Du ciel et du monde^ les traités De Vâme^ les Parva naturalia, la Métaphysique, ainsi que le traité d'Averroès De substantia orbis^ et ces commentaires, également estimés au XVP siècle, ont été de même plusieurs fois imprimés. Il existe enfin dans les manuscrits quelques opuscules de ce fécond écrivain, un
{[) Gontin. Gerardi de Frach.. dans le Rec. des Hist. de la Fr., t. XXI, p. 68.
notamment De sensu agente, daté de Tannée 1310 (1), où sont traitées à part, avec plus de développements, des questions déjà résolues dans les commentaires.
Le premier des philosophes est, selon Jean de Jandun, Aristote ; le second est Averroès (2) ; enfin le meilleur interprète d'Aristote, chez les latins, est saint Thomas (3). Cela veut-il dire que la recherche de la vérité consiste à concilier sur tous les points Aristote et ses deux commentateurs ? Non, sans doute; cette conciliation générale est, il faut le reconnaître, impossible. Voici donc le but très différent que se propose Jean de Jandun : réduire l'ensemble des vérités démontrables et démontrées aux propositions également admises par le maître et par Tun et l'autre de ses disciples, le latin et le musulman. C'est la méthode éclectique mise en œuvre sur le domaine restreint du péripatétisme. Il fallait, pour mener à bonne fin une telle entreprise, avoir la résolution ou l'habitude de penser et de parler librement. Jean de Jandun en avait l'habitude. C'est pourquoi ses décisions sont généralement très claires. On va l'apprécier.
Quand Aristote appelle la métaphysique philosophie première, c'est un titre d'honneur qu'il lui donne. En effet, toutes les sciences aboutissent à la métaphysique, qui les résume toutes. Mais si l'on veut étudier avec méthode, avec profit, ce n'est pas à la métaphysique qu'il faut d'abord s'adresser, c'est à la physique. Les choses qui nous sont premièrement connues ne sont-elles pas ces choses individuelles dont traite la physique expérimentale ? Ainsi donc, en allant de ces
(1) Man. lat. de la Bibl. Nat.; num. 16,089, fol. 160.
(2) In octav. Physicorum, qusest. 7.
(3) In prim. Physic, qusest. 2.
choses individuelles aux choses universelles qui sont l'objet de la métaphysique, nous irons, suivant la voie que nous indique la nature, du connu vers Tinconnu. La voie contraire d'où part-elle ? Elle part de Dieu. Mais a-t-on vu Dieu, Dieu lui-même ? Toute notion de Dieu nous vient de ses œuvres, qui sont les choses individuellement déterminées dans les diverses parties de l'univers. En conséquence la théologie procède elle-même de la physique (1).
Un des premiers principes de la physique, c'est que toute chose, composée de matière et de forme, est individuelle et corruptible. Le ciel n'est pas corruptible, n'ayant pas de matière (2), et, n'étant pas corruptible, il est éternel (3). Mais il n'en est pas de même de notre monde. Composé de matière et de forme, ce monde n'est pas même un tout réel. Assurément les choses multiples dont il se compose sont le produit d'un acte simple ; mais puisque ces choses multiples existent à part les unes des autres, le tout du monde n'est pas un être, c'est un pur concept (4). Autre était l'opinion de MeUssus et de Parménide. Suivant ces philosophes, il n'y aurait qu'un être. Or c'est précisément cet être unique qui n'est pas (5). Qu'est-ce donc que la notion de Tinfini? La plus vague des notions, celle d'une puissance ilUmitée. Ce n'est pas même, à proprement parler, une notion ; c'est une abstraction logique, qui répond à la simple idée d'une raison d'être ; Tinfini selon son étendue, c'est-à-dire selon le nombre de ses parties, ne
(i) Quœit. in P/iys. l, quîEst. 1 et 6. — In \II Metaphys., quœsl. 7. (2) In VIII Metaphys.. quœst. 7.
(3j In De suhtt. orbis,, quaesl. 14.
(4) In De cœlo et rnundo, queest. 29.
(5) In prim. Phyticor., quaest, 13.
se conçoit même pas (1). Gonséquemment on a très faussement supposé que tous les êtres ont pour fondement une seule matière. La matière en elle-même peut être, il est vrai, considérée comme indifférente à toutes les formes ; mais cette indifférence n'implique pas une communauté réelle (2). Supposer la matière réellement commune, c'est en supposer la génération antérieure à celle de la forme. Or cela peut s'appeler déduire une chimère d'une chimère. En elle-même, avant la détermination d'une forme quelconque, la matière n'est pas (3). Ainsi Jean de Jandun ne concède rien aux partisans de l'unité ; bien qu'Averroès leur ait suggéré plus d'un argument respectable, sur tous les points il les combat, avec Aristote et saint Thomas. Sa physique serait donc purement thomiste, s'il n'avait pas cru devoir remettre en honneur quelques thèses abandonnées, qu'il nous est difficile de concilier avec les principes généraux de sa doctrine. Mais nous négligeons ces détails. Il y a plus d'originalité dans sa psychologie. C'est ce qu'on va tout d'abord reconnaître. Qu'est-ce que l'âme ? On la définit la plus noble partie du tout composé. Mais avant de s'unir, dans ce tout, à la matière, avant de contracter l'alliance qui l'a sans contredit individuahsée, n'était-elle pas en elle-même une substance et conséquemment une substance universelle? A cette question, qui prime toutes les questions psychologiques, on connaît la réponse faite par le commentateur musulman. On sait aussi que, bien loin de l'accepter, le commentateur
(1) Ihid. qncKst. 14.
(2) « Comniuniias maleri;i> prima' ad umnia goneralia non est aliud nisi ojus indifferenlia ad ipsa, in quantum non habet actum sibi propriuni quo sit hoc, id est spéciale distinctum ab alio. ^ Ibid. quaest. 24.
(3) Ib.d qufBst. 19 et 20.
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latin l'a vivement réfutée. Quel parti prendra Jean de Jandun, ayant fait profession de les estimer autant l'un que lautre? Il expose d'abord la thèse dAverroès; il donne ensuite les raisons contraires, qu'il présente sous le nom d'Albert le Grand ; puis il argumente très longuement contre ces raisons, cherchant à prouver qu'Aristote a frayé le chemin dont Averroès ne s'est pas, comme on le pense, écarté. Enfin il aborde les objections faites à cette thèse dans rintérét de la foi catholique. Ces objections, dit-il, sont sans valeur : il est impossible de démontrer Findividualité native des âmes. Cependant il y faut croire : les décisions synodales portent quil y faut croire ou se faire compter parmi les hérétiques. Il y croit donc, mais par un simple acte de foi, ^ola fide, comme à un miracle. Sa raison proteste, néanmoins elle doit se soumettr-e. et très humblement elle se soumet (1 ).
Les âmes étant donc réputées naturellement individuelles, que sont-elles à l'égard de la matière dans le tout composé? Ce sont, dit-il. de vraies substances (2). Ont-elles un siège particulier? Elles n'en ont pas;
(1) « Quamvis haec opinio (opinio Averrois; non possil removeri ralionibus Jomonsiralivis, tani-^n epo dico quod intellectus non est unu? numéro omnibus hominibas ; imo ipse est Dumeratu.s in diversis secuadum numeratiooem corporum humanorum et est perfcctio dans esse simpliciter. Hoc autem non probo aliqua ratione demonstraliva, quia hoc non scio esse possibile, et, si quis hoc sciât, gaudeat. Istam aatem conclusionem assero simpliciter esse veram, et indubilauier leneo sola fide. Et ad raiiones contra istam opinionem responderem breviter,concedendo tanquam possibilia apud Deum oninia illa quae illae rationes dedacunt tanquam ad impossibilia. Quod enim aliqua forma dans esse mateiiae sine quacumquc alia forma substanliali non sit extensa secundum extensionem corporis hoc non video nisi ex solo miraculo divino contingere posse, et quod aliqua forma individuata individuatione maieria^ corporalis reoipiat comprc'hension^m universalem diversam a comprehensione sen.sitiva hoc non video possibile nisi solum per divinuui miracuium. » De anima, ]ib. III, quœst. 7.
(2j De anima, lib. Il, qudest. 1.
chacune de ces âmes individuelles est dans toutes les parties du corps qu'elle anime (1). Mais cette proposition (3st-elle communément acceptée ? Non, sans doute ; de grands docteurs distinguent au moins deux âmes dans la personne de Socrate, Tâme sensitive et rame intellective. Cependant parmi ces grands docteurs ne figure pas saint Thomas, qui tient fermement pour Tunito de la forme substantielle. Jean de Jandun se met de son côté. Ce n'est pas qu'il ignore les objections faites à la thèse thomiste, ouïes juge sans poids. Il dit, au contraire, et prouve qu'elles sont de grande importance. Elles l'inquiètent donc et Finquiètent beaucoup ; mais comme il lui semble peu philosophique d'admettre une fausse majeure pour éviter une conséquence justement redoutée, il ne veut pas recourir à cet indigne artifice. On dit que si l'âme intellective et l'âme sensitive sont une seule âme, cette âme est périssable et meurt avec le corps. Oui, répond-il, la conséquence est rigoureuse, et la raison ne peut se défendre de l'admettre ; mais la foi ne l'admet pas, et c'est à la foi qu'il faut se rendre, en reconnaissant qu'il y a des mystères impénétrables à la raison. « Je dis (telle est sa conclusion), je dis que « l'âme intellective de l'homme est une forme qui « communique son être à tout le corps humain ; je dis « qu'elle est absolument indivisible, qu'elle n'est pas « par elle-même étendue, qu'elle ne peut l'être par « accident, et qu'elle parfait l'ensemble du corps « humain ainsi que toutes les parties de ce corps sans « le concours d'aucune autre forme substantielle « inhérente à la matière ; je dis que, lorsque cette (( âme intellective a commencé d'exister, elle a été un
(1) De animcL, lib. II, quœst. 7.
(( fait nouveau, qui n'a pas eu son principe dans un « fait antérieur, qu'une autre âme ne l'a pas engen- « drée, mais qu'elle a été créée de rien, et que la « volonté de Dieu la rendra désormais impérissable. » Tout ce que professent à cet égard les catholiques (( fidèles, je déclare simplement que, sans aucun « doute, je tiens cela pour vrai, mais que je ne saiscom- (( ment le démontrer. S'il en est qui le savent, qu'ils « s'en applaudissent ; pour moi, cette croyance que je « confesse, c'est à la foi seule que je la dois. Je ré- (( ponds donc selon ma foi aux arguments contraires. « Quoique toute forme inhérente à la matière doive « être corruptible, je dis qu'il est néanmoins en la « puissance de Dieu de rendre une forme immortelle, (( de la préserver éternellement de toute corruption. « Mais comment Dieu le peut-il faire ? Je l'ignore ; il « le sait (1). »
Cette déclaration est-elle sincère ? Il n'est pas rare que l'on trouve ou plutôt que Ton montre la raison en défaut pour avoir occasion de recommander la foi comme nécessaire. Mais puisque Jean de Jandun n'était pas théologien, il ne peut être suspect d'avoir fait ici le jeu des mystiques. Il est plus vraisembable que
(1) « Dico quod anima intellecliva hominis est forma communicans esse suum corpori humano et indivisibilis omnino et inextensa et per se et per accidens, et perficit totum corpus humanum et omnes ejus partes sine omni alia forma substanliali inhserente maleriie ; et ista anima intellecliva incœpit esse de novo postquam non erat, non quidem per generationem, scd per creationem ex niliilo, et ista perpeluabitiir aparté posi virtute divina : et omnia talia qu.'f dicunl fidèles catliolici ego dico simpiiriter esse vera, sine omni dubilatione, sed demonslrare nescio. Gaudeant qui hoc sciunt, sed sola fide teneo et confitoor. Rationem in opposituni dissolvam secundnm eamdem viam ; quamvis enim omnis forma inha^rens matériau esset corruptibilis, tamen dico quod Deus potcst eam perpetuare et prieservare a corruptione in sternum. Modum tamen nescio, Deus scit. » Quœstiones de anima, lib. III, qu«st. 12.
conti'aint par décret à désavouer la thèse de la forme universelle, il aura voulu malicieusement prouver que la perpétuité de la forme individuelle est une croyance sans autre fondement qu'un décret pareil. Nous le faisons ainsi raisonner. Vous m'obligez à croire, contre le sentiment d'Averroès, que Tâme n'était rien par elle-même avant d'être la forme substantielle de cette matière. Je le crois, mais sans le comprendre. Vous me dites ensuite de tenir pour certain que cette forme substantielle, inhérente à cette matière et n'ayant pas avant elle subsisté, ne périra pas néanmoins avec elle, quoique n'ayant à part d'elle aucune actualité. Oui, je tiens encore cela pour certain, puisque les décrets me le commendent, mais je ne le comprends pas davantage.
Jean de Janduii nous paraît être le premier des maîtres de Paris qui se soit montré favorable à la doctrine de l'àme universelle et perpétuelle. Est-ce une raison suffisante pour le compter, comme l'ont fait Zimara et les régents de Goïmbre (1), parmi les averroïstes déclarés? Nous ne le pensons pas. Gomme Pierre d'Abano, qu^il a commenté, c'est un conciliateur éclectique. Quelquefois il prend le parti d'Averroès, mais le plus souvent il suit saint Thomas. Il le suit même en des voies dont le péril a été déjà signalé. Ainsi, nous regrettons d'avoir à le dire, il n'y a pas de plus fanatique partisan de toutes les espèces thomistes, impresses ou expresses (2). En fait, cet homme
(1,1 Renan, Averroès, p. 270.
(2) « Dico quod species inlelligibilis rei materialis est quid aliud realiter ab intellectione illius rei, et intelligo per speciem intelligibilem fonnam abstraclam et spiritualem productam ab inteUeclu, reprsesentanlem ipsam rem nialerialeni universaliter abstracte. et per inlellectionem intelligo
savant et lettré, doué d'un esprit à la fois ingénieux et résolu, ne fut ni ne voulut être le disciple fidèle de personne, et c'est en philosophant librement qu'il a tantôt conclu suivant un naaitre, tantôt suivant un autre. C'est pourquoi nous avons lu ses écrits avec intérêt, quelquefois même avec plaisir. Les lectures plaisantes sont, dans le fatras scolastique, d'une grande rareté. Il faut noter celles que l'on rencontre, et témoigner quelque reconnaissance à qui les a procurées.
Il nous reste à dire quelques mots sur Augustin Triumpho, plus souvent appelé Augustin d'Ancône, écrivain fécond, dont quelques écrits philosophiques ont été justement remarqués. Religieux du même ordre que Gilles de Rome, il adhéra comme par devoir à toutes ses propositions. Il a toutefois mérité de n'être pas confondu dans la foule des thomistes serviles. Il ne se contente pas, en effet, d'exposer; dans son opuscule D^ cognitione animœ etejuspotentiis, publié à Bologne en 1503, in-4o, il entend démontrer, et démontre clairement que les universaux sont de purs concepts, que toutes nos idées sont des idées acquises, les plus géné-
cognitionem quam habet intellectus de ipsa re sibi pr^sentata per speciem. Et islam positionem sic probo... Si species inlelligibilis esset idem realiter cum intelligere, tune illud idem quod est immediatum principium activum speciei inlelligibilis osset inimedialuni principium aclivum intelleclionis. Haoc est manifesta de se. Conscquens est falsum ; quia pbantasma est principium immediatum activum speciei inlelligibilis, ut concedunt quasi omnes ; sed ipsum phantasma non polest esse principium per se immediatum aclivum, ipsius intellectionis perfeclivum, ut probabitur inferius: quare et cet. Quod autem pbantasma sit principium immediatum activum speciei inlelligibilis facile est probare, nam immediatum ejus principium non est inlelleclus possibilis, cum ipse sil in potenlia recepliva respectu ejus...; nec intellectus agens potcst esse hujus principium propinquum, quia ipse est universalis causa omnium specierum, et ideo non polest esse causa immediala et propria unius earum, nisi delerminetur per aliquod activum principium pru^^iUim et imnicdialum; et quid esset illud nisi phantasma? » De anima, libr. ili, qua;5t. lo.
raies, qui couronnent la série, étant abstraites ou déduites des plus particulières. Si donc ce docteur ne fut pas, à proprement parler, un philosophe, c'est du moins un théologien fort versé dans la philosophie, dont le nom, très honorablement cité par M. Prandtl, ne pouvait être par nous oublié.