CHAPITRE XXI
Jean de Salisbury.
On en a fait depuis longtemps l'aveu : « L'art de douter « a deux fins, l'une prochaine, l'autre éloignée. La fin « prochaine est d'éviter l'erreur, l'opiniâtreté et Farro- « gance ; la fin éloignée est de préparer l'esprit à recevoir « la foi (1). » Les mystiques, qui sont de faux sceptiques, ont en vue cette fin éloignée. Ils argumentent contre la raison au profit de la foi, et dans les mains de leurs disciples, auxquels ils ont appris à mépriser les livres des philosophes, ils mettent finalement d'autres livres, les saints livres, leur disant qu'après avoir vainement fatigué leur esprit en de périlleux exercices, ils trouveront dans ces livres les remèdes qui calment, qui guérissent, qui sauvent. Ainsi Jean de Salisbury nous raconte qu'un certain nombre des disciples clu nouveau Gornificius devinrent moines ou chanoines cloîtrés : Mmachorumawt clerlcorum claustrum ingressi sunt (2).
Cependant ces faux sceptiques n'atteignent pas toujours le but qu'ils se sont proposé. On les a crus quand ils ont déclamé contre les égarements de la raison ; mais, quand ils en viennent à célébrer les mérites de la foi, on ne se
\, Huet, De la faiblesse de V esprit humain, livi II, ch. vi. '2, Metalogicus, lib. I, cap. ni.
laisse pas aussi facilement convaincre. Ils avaient d'abord dissimulé la fin éloignée de Fart de douter ; dès qu'ils la font connaître, quelques-uns de leurs auditeurs se détournent, se dérobent. Ceux-ci n'entreront pas au cloître. Parmi les disciples de Cornificius , quelques autres, au rapport de Jean de Salisbury, quittèrent les écoles pour aller à la cour chercher des emplois fructueux. En les dégoûtant de l'étude, de la science, on leur avait inspiré le goût des frivolités auliques et des richesses mondaines. D'autres encore, pour apprendre quelque chose, allèrent à Salerne, à Montpellier, suivre les cours des régents en médecine : Salernum vel Montem-Pessulanum profecti, facti sunt clientes medicorum (1).
Les sceptiques sincères sont donc ceux qui, satisfaits d'éviter, autant qu'il est possible; l'erreur, l'opiniâtreté, l'arrogance, s'en tiennent à la fin prochaine de l'art de douter. De ce nombre fut Jean de Salisbury. Né dans la ville d'Angleterre dont il prit ou reçut le nom, il y fît ses études premières. Dès sa plus tendre enfance il montra qu'il était enclin à ne pas tout croire. Le prêtre qu'on avait chargé de lui apprendre les Psaumes, ayant voulu l'associer à quelques opérations magiques, n'y put réussir. Un de ses compagnons d'étude, plus âgé que lui, voyait, disait-il, apparaître sur la main du prêtre les bizarres produits de la magie. Quant à lui, vainement il s'efforçait d'apercevoir ces fugitives images. Dès lors il fut jugé naturellement incapable de remplir un office quelcDnque dans les opérations de ce genre (2). Ses premières études achevées, Jean de Salisbury traversa le détroit et vint, selon l'usage, étudier à Paris. Il entendit d'abord Pierre Abélard ; puis, en divers lieux, Alberic de Reims, Robert
(1) Mciulorjwus, lib. I, cap. eu.
(2) Poli/craticus, lib. II, cap. xxvn.
de Melun , Guillaume de- Gonches , Richard l'Evèque , Thierry de Chartres, Pierre Hélie, Gauthier de Mortagne, Adam du Petit-Pont, Guillaume de Soissons, Gilbert de La Porrée. Ayant été durant dix années, pour le moins, un des auditeurs de ces maîtres célèbres, Jean de Salisbury retourna dans son pays, où l'on ne tarda pas à lui confier de hauts emplois. Devenu secrétaire de Thibault, archevêque de Cantorbéry, il fut bientôt un des familiers du chancelier Thomas Becket et du roi Henri II, qui le chargèrent l'un et l'autre de missions difficiles, en France, en Italie. Ce fut dans un de ces voyages en Italie qu'il contracta les plus intimes relations avec le pape Adrien IV. Adrien était Anglais comme lui ; Jean était, comme Adrien, zélé pour les intérêts de la cour romaine: la communauté de leurs sentiments les unit. Quand, en Tannée 1162, Thomas Becket remplaça Thibault sur le siège primatial de Gantorbéry, Jean de Salisbury, maintenu dans sa charge de secrétaire, fut un des plus actifs et des plus vaillants conseillers de l'archevêque persécuté. Il était, dit Pierre de Blois, son œil et son bras. Aussi le roi, qui pouvait le considérer, ayant appris à le connaître, comme un de ses plus dangereux ennemis, le força-t-il à quitter F Angleterre. Jean de Salisbury revint en France, où bientôt Thomas Becket le suivit. Ramenés l'un et l'autre à Gantorbéry par les perfides assurances d'une réconciliation impraticable , ils devaient succomber l'un et l'autre sous les coups des mêmes assassins; mais un heureux hasard sauva le secrétaire, qui mourut en France, le 25 octobre 1182, remplissant les fonctions d'évêque de Chartres.
Nous ne racontons ici que les faits principaux d'une vie très-active. Il nous suffit de montrer Jean de Salisbury constamment passionné pour la c use qu'il avait
choisie, courant au-devant des périls pour la servir, et toujours supérieur par son caractère aux disgrâces qu'il avait encourues. On n'a pas manqué de rappeler turbulent et rebelle. Tout mouvement d'indépendance est pour les courtisans un acte de rébellion ; et comme il avait peu ménagé ceux de son temps, ceux d'un autre- temps ne devaient pas le traiter avec plus d'égards. C'était un homme fier, convaincu, plein de courage. Il ne faut donc pas s'étonner s'il est à la fois un rebelle pour les courtisans, et, pour les philosophes, un sceptique. Quant aux philosophes ils ne l'ont pas mal jugé; mais c'est un préjugé de croire que le scepticisme philosophique dénote quelque faiblesse de caractère. L'esprit faible, banal, est, en effet, celui qui reçoit tout, sans examen; celui qui contrôle, qui doute, qui résiste, qui, naturellement incrédule, ose faire profession de l'être, prouve, au contraire, sa force, sa vertu.
Les œuvres conservées de Jean de Salisbury forment un recueil assez considérable. Après ses lettres, si précieuses pour l'historien, ses principaux ouvrages sont deux traités intitulés, l'un, Polycraticus de nucjis curialium et vestigiis philosophorum ; l'autre . Metalogicus. Quoique ces deux traités, écrits à la hâte par un homme très-affairé, soient composés presque sans méthode, ils sont l'un et l'autre très-remarquables. L'écrivain le plus correct, le plus élégant, le plus aimable du xne siècle, c'est Jean de Salisbury. Il a tant d'aisance' et de grâce qu'il ne paraît aucunement appartenir à la même famille que les autres écrivains de son temps ; on le prendrait volontiers pour quelque contemporain des beaux esprits de la Renaissance. Gomme eux, en effet, il sait sourire, et sourit à propos Mais il faut exposer sa doctrine.
M. de Pastoret veut qu'il ait été réaliste (1). Rebelle, soit ! mais il nous est impossible d'accorder qu'il ait été réaliste. Est-ce un réaliste qui aurait appelé le péripatéticien du Pallet son « cher Abélard, » même après la condamnation, après la mort de cet illustre maître, après la dispersion de son école? L'erreur ici commise par M. de Pastoret est d'autant plus singulière, que Jean de Sali sbury s'est plusieurs fois très-nettement exprimé sur les questions débattues entre les deux sectes et s'est toujours prononcé contre le sentiment des réalistes. « Dans le « récit que l'on fait de l'œuvre des six jours, on rapporte, « dit-il, comment chaque chose fut créée dans son « genre, et l'on ne parle aucunement de la création des « universaux. Il en aurait fallu parler si les universaux « étaient essentiellement unis aux singuliers, et si la « doctrine de Platon était la bonne doctrine. D'où ces « universaux ont-ils pris naissance et quand sont-ils « nés? Je ne me rappelle avoir lu cela nulle part. Il y a « donc lieu de dire, avec Aristote, que les universaux « sont intellectuels et que rien n'est universellement en « acte au sein des choses... Tout ce qu'est l'homme est « cet homme-ci, cet homme-là, c'est-à-dire une chose « singulière. Mais parce que l'on peut se former une « idée de l'homme sans aucune acception de celui-ci, de « celui-là, d'aucune chose une par la singularité de son « essence, on peut aussi raisonner selon cette idée sur « quelque sujet, en d'autres termes se faire l'image d'une « chose actuelle qui représente la communauté de cette « idée; et la chose qui est ainsi conçue, bien qu'elle ne « soit réellement conçue par personne, est dite chose (( commune ; car les choses ont entre elles une ressem-
(1) Histoire litlér. delà France, t. XIV, p. 116.
« blance que l'esprit considère, l'ayant déduite de « l'observation des choses. En effet, cet homme res- « semble à cet homme en cela qu'ils -sont hommes Y un « et l'autre, bien qu'ils diffèrent l'un de l'autre par leurs « propriétés personnelles : en outre, ils ont de commun « avec ce cheval... qu'ils vivent, qu'ils sentent, c'est-à- « dire qu'ils sont des animaux comme lui... Donc, sui- « vantAristote, les genres, les espèces... sont en quelque « sorte certaines images fabriquées par la raison, s'exerce çant elle-même à l'étude, à l'observation attentive des « choses (1). » Ce langage n'est aucunement réaliste. Il nous semble même que le premier maître de Jean de Salisbury, son « cher Abélarcl, » n'a pas aussi librement apprécié la nature des universaux conceptuels. En effet, Abélard avait coutume de les appeler des notions nécessaires, sans doute légitimes, et Jean de Salisbury les appelle des fictions, figmenta, faisant emploi, pour les qualifier, d'un terme critique. Or quelle est,. à son avis,
fl) « In operibus sex dierum in génère suo singula creata memoran- « tur, nec tamen creationis universalium mentio aliqua facta est; nec « oportuit qnidem si essentialiter singularibus unita sunt, aut si Plato- « nicum dogma obtineat. Alioquin unde esse habeant, aut quando « cœperint, nusquam memini me legisse. Ergo duntaxat intelliguntnr, « secundum Aristotelem, universalia ; sed in actu rerum nihil est quod « sit universale... Omne quod homo est iste vel il le est, id est res sin- « gularis est. Sed quia intelligi potest homo ita quod nec iste intelligau tur vel ille, nec aliquid singularitate essentiee unum, et secundum « intellectum illum deliberari potest de re subjecta, id est actualiter « exemplificari ob intellectus communitatem, et res qua3 sic intelligi «< potest, etsi a nullo intelligatur, dicitur esse communis ; res enim sibi « conformes sunt, ipsamque conformitatem, deducta rerum cogitatione, « perpendit intellectus. Siquidem homo homini conformis est, in eo quod « uterque est homo, etsi personalibus proprietatibus ditrerant. Habet « autem commune cum equo... quod vivunt et sentiunt , scilicet quod « animalia sunt... Ergo, ex sententia Aristotelis, gênera et species non « omnino quid sit sed quale quid quodammodo concipiuntur, et quasi « qugedam sunt tigmenta rationis seipsam in rerum inquisitione et doc- « trina subtilius exercentis. » (Metalogicus, lib. II, cap. xx.)
la vraie valeur d'une notion fictive? Elle vaut, dit-il, ce que vaut une opinion probable (1). Ainsi les Sf3ns attestent l'existence de Socrate , de Gallias ; ils attestent pareillement que Socrate, Gallias existent pourvus de qualités semblables, qu'ils sont de la même espèce, qu'ils sont hommes au même titre, au même degré; mais l'existence de l'humanité n'est pas démontrable avec la même évidence : pour croire qu'elle existe, on a des raisons probables, mais on ne le sait pas certainement. Ce qui est bien certain, c'est qu'elle n'existe pas comme elle est conçue. En effet, l'esprit la conçoit comme un tout uniforme, qui comprend tous les hommes, abstraction faite des différences accidentelles de Socrate, de Gallias. Or il n'y a rien de tel dans la nature ; non, cette humanité-là n'existe pas. N'existant pas, elle ne peut être la matière de fructueuses études. Il serait donc saçe de mettre fin à ces longs et vains débats sur les espèces, les genres, et de s'appliquer enfin, après avoir perdu tant de temps, tant de peines, à la vraie science, la science des choses. « De même, dit notre docteur, que l'on cherche « vainement dans l'ombre d'un corps une substance « solide, ainsi ne trouve -t- on pas la substance d'une « solide existence dans ces intelligibles, qui peuvent être « conçus, mais ne peuvent exister universellement. « Employer sa vie à l'étude de ces intelligibles, c'est ne « rien faire ou faire un travail inutile. Ge sont, en effet, « des fantômes de choses fugaces, qui se dissipent d'au-
(1) Jean de Salisbury emploie ces termes exprès ex ralione probabili ftgmenta, dans le passage suivant : a Sicut primam substantiam suis « informatam accidentibus parens omnium natura creavit, sic et singu- « laria accidentia, quibus eadem informatur, substantiis singularibus « concreavit. Ea vero quae inteliiguntur a singularibus abstracta, qua- « lia sunt, secundee substantiee, ut diclum est, quœdam ex ratione pro- « babili animi ligmenta sunt. » (Metaiogicus, lib. II, cap. m.)
« tant plus vite qu'on les poursuit plus curieusement T . » M. de Pastoret s'est donc tout à fait trompé; Jean de Salisbury n'est aucunement réaliste.
Tennemann et M. Cousin ont de meilleures raisons pour le ranger parmi les nominalistes. Cependant un si libre esprit ne fut véritablement d'aucune secte. Le propre des sectaires est de qualifier durement, avec un dédain passionné, quiconque n'est pas de leur sentiment. Or voici comment Jean de Salisbury, adversaire déclaiv, comme on l'a vu, de la doctrine de Platon, traite Platon lui-même : « Le soleil, dit-il, parut tomber du ciel, le « jour où le premier des philosophes, Platon, sortit de « ce monde. » Qu'on le remarque, il avait cette opinion de Platon sans avoir lu ni le Phèdre, ni le Banquet ; pour condamner sa doctrine et pour admirer son génie, il lui suffisait d'avoir lu le Timée. On chercherait vainement au xiie siècle un autre philosophe qui ait donné cette preuve de goût. Pourquoi Jean de Salisbury Fa-t-il seul donnée ? Parce que seul , dans son temps, il eut un grand fonds d'instruction sans aucun esprit de secte.
Censeur tantôt chagrin, tantôt railleur, de tous les systèmes trop rigoureux, trop absolus, Jean de Salisbury défend qu'on le confonde avec les détracteurs de la philosophie. Personne ne s'est montré plus leur ennemi. Il a composé son Metalogicus pour venger l'honneur de la philosophie violemment outragée par le nouveau Cor-
(1) « Sicut in umbra cujuslibét corporis frustra solidilatis substantia « quaeritur, sic in his quee intelligibilia sunt duntaxat, et universaliter « concipi, nec tamen universaliter esse queunt, solidioris existentise sub- « stantia nequaquam invenitur. In his setatem terere, nihil agentis et «( frustra laborantis est : nebulee siquidem sunt rerum fugacium, et « eu m queeruntur avidius, citius evanescunt. » (Polycraticus, lib. VII, cap. xii.-)
nificius. Il n'est pas d'ailleurs sceptique par système. Son scepticisme consiste à dire qu'il doute de ce qui ne lui est pas démontré par des raisons suffisantes; mais la thèse du doute universel lui répugne, le révolte : « N'est-ce pas, dit-il, le comble de l'impertinence que « d'hésiter sur tout, de n'être certain de rien et de s'ap- « peler philosophe? Ceux pour qui tout est douteux, « incertain, sont également étrangers à la foi et à la « science (1). » Ceux-là sont les sceptiques formés à l'école de Cornificius, et il les abhorre. Le modèle que, pour sa part, il veut suivre, et qu'il suit en effet, c'est Gicéron clans les Questions académiques. Nous pourrions citer un grand nombre de ses déclarations contre le pyrrhonisme dogmatique. Celle-ci suffira : « Il y a, dit-il, « un certain nombre de vérités dont nous persuade Pauce torité des sens, de la raison, de la religion. En douter « est sottise, erreur ou crime. Celui qui se demande si « le soleil brille, si la neige est blanche, si le feu brûle, « est un insensé... Mettre en question si Dieu existe et « s'il est puissant, sage et bon, ce n'est pas seulement « de l'irréligion, c'est encore de la fourberie, et qui s'en « rend coupable mérite qu'un châtiment l'instruise de « ce qu'il ignore. Dans toutes les sciences philosophi- « ques il y a certains principes premiers, primitifs, dont « personne ne peut douter, à l'exception de ceux qui « travaillent uniquement à ne rien savoir (2) . »
Ainsi le philosophe ne doute pas plus que le commun des hommes des choses dont l'évidence n'est pas sérieu-
1) « Quid ineplius quam Huctuare in singulis et nullius rei habere « certitudinem et nomen philosophi profiteri ? Qui de omnibus dubitant « eo quod nihil habent certum tam a fide quam a scientia alieni sunt. » (Polycraticus, lib. VII, cap. n.)
[2) Polycraticus, lib. VII, cap. vu.
sèment contestable. Qui ne sait rien est inepte ; qui délibère sur tout et se met en quête d'arguments qui l'autorisent à ne rien croire, se livre à un exercice puéril et périlleux. Faut-il néanmoins admettre, comme également dignes de foi, tous les éclaircissements que nous donnent sur les mystères de l'un et de l'autre monde ceux mêmes d'entre les philosophes qui passent pour les moins crédules? Les mystères, dit Jean de Salisbury, demeureront toujours des mystères ; gardons-nous donc de penser que nous savons ce que personne ne saura jamais. A combien d'excellents esprits cette illusion n'a-t-elle pas été funeste ! La nature ayant fait l'homme désireux de connaître, il ne plaît pas à l'homme de discerner ce qu'il sait de ce qu'il suppose; de là tant d'écarts, tant d'erreurs. Pour les éviter, persuadons- nous bien que le probable et le certain diffèrent. La difféience de l'un et de l'autre scrupuleusement constatée, nous pourrons aller en avant avec confiance ; il n'y aura plus pour nous d'écueils redoutables.
Cette règle établie, notre docteur enseigne par son exemple, c'est-à-dire par l'aveu sincère de ses doutes, comment il faut l'observer. Il y a deux ordres de sciences, les sciences naturelles et les sciences morales, dont l'objet est au delà de la nature. Dans les sciences naturelles, le certain est ce que perçoivent nos sens ; ce qui est seulement probable, c'est ce que nous prévoyons, les yeux fermés, sur les données de l'expérience. Je sais, dit-il, qu'une flèche par moi lancée vers les nuages doit, selon la loi de la nature, retomber à terre. Cependant la nécessité n'est pas qu'elle retombe ; la nécessité est qu'elle retombe ou ne retombe pas. Comme je l'ai prévu, elle retombera ; à bon droit, j'attends la chute de ma flèche : cependant prévoir n'est pas savoir, et il n'y a
science que de ce qui est : Illius quod non est non scientia, sed opinio estii). Quel est cet argument? C'est celui de David Hume , l'argument célèbre de la bille. De l'existence des mêmes causes on peut conclure que les mêmes effets auront lieu; mais cette conclusion est simplement opinative : il n'y a certitude, connaissance certaine que de l'effet présent. Gela posé, notre docteur poursuit son discours et s'efforce cle démontrer l'incertitude de toutes les sciences conjecturales, c'est-à-dire de toutes les sciences expérimentales : les mathématiques, l'astronomie, la physique, etc., etc., qui, dit-il, traitent d'abstractions, opinativement appelées lois de la nature.
Mais c'est surtout clans les sciences morales que l'opinion s'est donné carrière. Le domaine naturel des sciences morales était de médiocre étendue, et la raison y pouvait exercer facilement sa légitime souveraineté ; mais, depuis bien longtemps, la raison dépossédée ne règne plus au centre cle ce domaine ; c'est l'imagination qui tient sa place. Ambitieuse, avide d'agrandissements, de conquêtes, l'imagination a beaucoup reculé les frontières des sciences morales; mais elle n'a pas su gouverner en bon ordre un aussi vaste empire, et l'on y a partout le triste spectacle de l'indiscipline et de la confusion. Ainsi toutes les juridictions ayant empiété les unes sur les autres, on ne sait plus où commence, où finit le ressort cle la logique, ni celui de la métaphysique, ni celui de la religion. Dans ce pêle-mêle d'autorités dont les ordonnances se contredisent, on se demande à qui l'on doit obéir, et de cette question en naissent d'autres. Ce sont des doutes; on est contraint de douter.
lj Polycralicus, lib. II, cap. xxr.
Défions-nous donc également des moralistes et des naturalistes ; ne croyons les uns et les autres qu'après une suffisante suspension de jugement, après un examen attentif de toutes les preuves données. Nos maîtres ont pris l'habitude de confondre le vrai, le probable, le certain, l'incertain ; distinguons avec le plus grand soin ce qu'ils ont ainsi brouillé. C'est le premier conseil de la sagesse. « Le sage, dit expressément Jean de Salis- « bury, peut douter cle tout ce qui n'est pas confirmé « par l'autorité cle la foi, des sens, ou d'une raison « évidente ; de tout ce qui fournit matière à démontrer « également le pour et le contre. Telles sont les ques- « tions qu'on se fait touchant la providence, la sub- « stance, la quantité, les facultés, la puissance et l'oriu gine de l'âme, le destin, la fécondité de la nature, le « hasard, le libre arbitre, la matière, le mouvement et « les principes des corps, la multiplication du nombre et « la divisibilité de la grandeur, le temps, le lieu, le « même et le divers (question si souvent débattue), le « divisé et l'indivis, la substance et la forme de la voix, a la manière d'être des universaux, la pratique, la fin et « le principe des vertus et des vices. » Est-ce la somme complète cle toutes les questions douteuses ? A cette liste notre docteur ajoute encore quelques problèmes naturels ou surnaturels, et, n'osant peut-être déclarer tous ses doutes, il termine par ces mots : Possint in hune modum enarrari quam plurima quœ sic dubitationem sapientis admiitunt (1). Ces mots quam plurima peuvent dire beaucoup. Comme il n'est pas permis de les interpréter trop librement, notre docteur ayant pris soin de nous faire connaître la limite cle son scepticisme, accordons-
(l) Polycraticus,\\h. Vil, cap. u,
1>E LA PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE. Stè
lui sans difficulté qu'il y a, en effet, beaucoup d'autres points, appelés aussi points de doctrine, sur lequel le sage est en droit de douter.
Le plus illustre des anciens philosophes, Platon, est donc, au jugement de notre docteur, convaincu d'arrogance. Aristote lui-même s'est plus d'une fois trompée par excès de confiance dans sa logique ; il a prouvé que la sagacité ne préserve pas de toute erreur un logicien trop opiniâtre. Jean de Salisbury nous déclare donc qu'il ne veut être compté ni parmi les sectateurs de Platon, ni parmi ceux d' Aristote : ses maîtres, dans l'antiquité, sont Arcésilas et Garnéade, qu'il connaît par Cicéron : « Je « professe, dit-il, sans rougir, que je suis du parti des « Académiciens, moi qui, dans les choses dont le sage « peut douter, ne m'éloigne jamais de leur doctrine. « En effet, bien que cette secte paraisse avoir le défaut « d'introduire partout les ténèbres, aucune ne recherche « avec plus de loyauté les fondements de la vérité, et, « suivant Cicéron, qui l'adopta dans sa vieillesse, aucune « ne sert plus à notre perfectionnement (1). » C'est une profession de foi qu'il reproduit souvent : « Si, dit-il « encore, il n'y a pas moyen de faire autrement, j'aime « mieux douter de tout avec les Académiciens que témé- « rairement définir ce qui m'est caché, ce que j'ignore, « pour faire montre, à mon grand dommage, d'une « science que je n'ai pas (2). » Ou ailleurs encore : « Je « suis Académicien, et, dans les choses dont le sage « peut douter, je ne jure pas que ce que je dis est
(1) « Nec Academicorum erubesco professionem, qui, in his quae sunt « dubitabilia sapienti, ab eorum vestigiis non recedo. Licet enim secla « hsec lenebras rébus omnibus videatur inducere, nulla veritatis exami- « nandae fidelior, et, auctore Cicérone, qui ad eam in senectute divertit, « nulla profectui familiarior est. » (Prologue du Polycraticus.)
(2) Polycraticus, lib. II, cap. util.
« vrai. Gela est faux ou vrai; je me tiens pour satisfait « d'une simple probabilité (1). » Ce sont des déclarations précises, auxquelles rien ne manque.
Nous l'avons dit, elles sont sincères. Cependant, nous l'avons dit aussi, Jean de Salisbury n'est pas un Pyrrhon, un Montaigne. Il ne doute pas pour douter ; il n'éprouve pas une joie naturelle à ne rien croire : loin de là, car le doute l'inquiète et l'afflige. Il doute parce qu'il a vu successivement reproduire les systèmes opposés de Platon, d'Aristote, et parce qu'il les a vus succomber l'un et l'autre sous différents assauts. Des leçons d'Abélard, parlant pour Aristote, il a retenu que la raison est facilement présomptueuse; et pourtant il ne peut se défendre de reconnaître avec Bernard de Chartres, parlant pour Platon, qu'au delà des vérités perçues par les sens il y a d'autres vérités insensibles. Puisqu'elles sont insensibles, on les suppose, on ne les connaît pas, et ne pas les connaître est le supplice de la pensée. C'est donc avec douleur que Jean de Salisbury se fait à lui-même le dénombrement de tout ce qu'il ignore, de tout ce qu'il ne peut ne pas ignorer.
Mais si la vraie philosophie doit avant tout discerner le certain du probable, marquer la limite de la science et contenir les présomptueux élans de la raison, elle doit montrer ensuite qu'il faut d'autant plus s'attacher au certain, qu'il faut d'autant plus strictement régler sa vie sur les principes que rien ne peut contredire. Ce sont les principes de la morale. Ayant appris que Thomas Becket s'était proposé, durant son exil, d'employer tous ses loisirs à l'étude des lois, Jean de Salisbury lui écrit : « Portez-vous de toute votre âme vers le
(1) Prologue du Polycraticus.
« Seigneur... Ajournez tout autre soin... Sans doute, « les lois, les canons servent à quelque chose, mais, « croyez-moi, ce n'est pas le moment de s'en occuper :
Non hoc ista tibi tempus spectacula poscit;
« car ce genre d'étude excite moins la piété que la « curiosité... A qui la lecture des lois, ou même celle « des canons, a-t-elle fait sentir le vivifiant aiguillon ? Je (c dis plus : la science acquise dans les exercices de « l'école enfle souvent l'esprit ; rarement elle échauffe la « dévotion; jamais peut-être. J'aimerais mieux vous voir « ruminer les Psaumes, ou relire les Morales du bienheu- « reux Grégoire, que de vous voir philosopher comme on « philosophe à l'école (1). » Ainsi, écrivant à son archevêque exilé, sur le ton libre d'un fidèle secrétaire, Jean de Salisbury lui recommande, au point de vue pratique, de pieuses lectures; mais, qu'on le remarque, les livres qu'il lui désigne ne sont pas ceux de saint Clément, de saint Augustin, d'autres pères dogmatiques, ou d'autres pères mystiques : il tient pour suspects, ainsi que les philosophes, les théologiens qui raisonnent et démontrent ce qui ne peut être démontré. De toutes les parties de la philosophie, l'éthique est, dit-il, la première en dignité (2); de même, en théologie, les livres qu'il préfère sont les Psaumes et les Morales de saint Grégoire. Aux théologiens comme aux philosophes il faut demander avant tout qu'ils nous enseignent l'art de bien vivre. C'est, écrit-il à son frère Richard, « l'art des arts, » et c'est incomparablement le plus utile et le plus cliffi-
(1) Epistolœ Joann. Sarisber. ; epist. 138. Tom. I Epist., p. 195, ed. Giles.
(2) « Ula quae ceterisphilosophiae partibus preeeminet, ethicam dico... » f Melalogicus , lib. I, cap. xxiv.)
cile (1). (( Mon opinion, dit-il ailleurs, est que l'utilité « véritable de tout ce qui se lit, de tout ce qui s'écrit, est « de nous venir en aide dans la vie pratique ; vainement « et faussement fait-on profession d'être philosophe, si « Ton ne montre pas sa philosophie par ses mœurs, par « ses vertus (2). » Quels sont donc, pour conclure, les premiers d'entre les philosophes? Ce ne sont pas les plus habiles de ces turbulents ergoteurs, qui, dans leurs débats sur le particulier et le général, profèrent tant de mots vides (3) : ce sont les plus rigides des Stoïciens. Et les premiers d'entre les théologiens, quels sont-ils? Ce sont les plus austères des cénobites, les Chartreux (4).
Ainsi, quand va finir le xne siècle, la dialectique est universellement décriée. A des points de vue divers tout le monde proteste contre la méthode démonstrative, autrefois recommandée même par saint Anselme : les théologiens officiels, gardiens inquiets du dépôt de l'orthodoxie, et les mystiques et les sceptiques. Quelques chaires sont encore occupées par des philosophes; on parle encore en quelques lieux de Platon, d'Aristote ; mais la jeunesse n'a plus de passion pour une étude qui ne paraît aboutir à rien de certain, et qui, d'autre part, inspire de si grandes alarmes à ceux qui distribuent les dignités de l'Église. L'ère de la philosophie scolastique paraît donc achevée. Elle ne l'est pas; à ce déclin momentané doit succéder une renaissance d'une vitalité
(1) « Orator in arte dicendi docet quia in artem prœcepta tradere et « de arle dicere facillimum est, sed ex arte difficillimum ; id est quae « prteceperis observare mandata. Nunquam vero difficilius quam in arte « vivendi. Illa siquidem ars artium est, et sicut utilitate sic et difficul- « tate incomparabiliter alias transcendit universas. » (Joann. Sarisber. Epistol. 179; 1. 1, p. 291, epistolarum; edente Giles.)
(2) Metalogicus, prolog.
(3) Polycraticus, lib. VU, cap. xn.
(4) Ibid., lib. VII, c. xxm.
merveilleuse, et, après avoir promptemenfc reconquis les plus modestes de ses droits précaires, les seuls qu'osaient réclamer en son nom saint Anselme, Abélard, Bernard de Chartres, la philosophie doit un jour s'affranchir de toute dépendance, et rendre à la théologie dédain pour dédain. Alors seulement la scolastique aura fini sa tâche et, comme on dit bien, fait son temps. Mais nous sommes loin delà. La renaissance que doit inaugurer le xme siècle n'aura ni l'esprit ni les allures d'une révolution ; les écoles en seront encore le théâtre, et les premiers régents de ces écoles restaurées, Alexandre de Halès, Albert le Grand, saint Thomas, n'auront aucunement le dessein de raisonner contre la foi ; ce seront toujours, comme saint Anselme, comme Abélard, des chrétiens philosophes. On s'est détourné de la philosophie quand on a cru n'avoir plus rien à recueillir de ses leçons; on doit revenir vers elle dès qu'on aura dans les mains la Physique, la Métaphysique d'Aristote, traduites en latin sur la version arabe. Le fonds de cette noble étude étant ainsi renouvelé, elle sera remise en honneur après avoir été quelque temps décriée. Alors commencera la seconde, la plus brillante période de la philosophie scolastique.