V28 HISTOIRE
« l'éternel est le périssable, le changeant est le perma- « nent. » En d'autres termes, le second miroir enseigne encore à la Raison que les contraires sont de vaines apparences, tout devant être identique au sein de l'absolu ; ce qui paraît, au xne siècle, une doctrine bien singulière et bien audacieuse, puisque ce doit être, au xixe, la conclusion la plus choquante du réalisme le plus indifférent en matière d'orthodoxie religieuse. Mais parlons enfin du troisième miroir, ou plutôt laissons le poëte nous en faire la description. « La noble essence de For, qui, bien « plus pure que tout l'or terrestre, ne peut même re- < connaître, avouer sans honte son genre et son espèce,
Vixque suum clignata genus speciemque fateri,
« forme le troisième miroir, plus sincère encore que les « deux autres, sur lequel tous les objets se reproduisent, « même avec leurs ombres. Ici la Raison contemple la « source des choses , le genre du monde, mundi genus, « l'idée de l'univers, l'exemplaire, l'espèce, l'original, la « fin et les causes permanentes de chacun des êtres : « elle y apprend de quelle manière, pourquoi, comment, « quand le monde créé, mobile, soumis à tant de vicissi- « tudes, a reçu l'être, la forme, la vie, de ce qui est in- « créé, immuable, parfait; comment l'idée céleste engen- « dre la forme terrestre et tire notre espèce humaine « de la substance du chaos; comment elle envoie en « exil les formes qu'elle destine au monde...; coince ment enfin rayonne dans le monde l'image de l'idée, « image dont le pur éclat resplendit même au sein des « ténèbres (1). » En un mot, la Raison voit sur ses trois miroirs allégoriques l'exacte représentation de toutes les fables qui sont racontées dans le Timée de Ghalcidius.
(1) Opéra Alani, p. 332, 333.
Suivons maintenant la Prudence envoyée vers la cause des causes par le conseil des Vertus.
La Raison conduit son char, qui a été fabriqué par les sept Arts libéraux, et le dirige vers le ciel. Traversant d'abord l'espace éthéré, le char est clans la patrie des démons,
Aerios cives, quibus aer carcer, abyssus
Pœna, dolor risus, mors vivere, culpa triumphus;
Quorum mens, humili livoris leesa veneno,
In genus lmmanum virus transfundit, ut ipsum
Gonsimili sanie morboque laboret eodem.
Hi sunt qui semper in nos armantur, inermes
Dejiciunt, vincunt armatos, rarius ipsi
Gedunt, sed victi nequeunt iterare duellum (1).
Le char s'élève ensuite à la région de la lune, du soleil, des étoiles; mais il s'arrête là : les cinq chevaux attelés, qui sont la vue, l'odorat, l'ouïe, le goût et le toucher, commencent à bondir, à se cabrer et à témoigner par leurs hennissements qu'ils ne peuvent aller plus loin, la route n'étant plus frayée. La Raison n'est pas alors moins embarrassée que la Prudence, quand celle-ci découvre, au sommet de la voûte étoilée, une jeune fille au visage divin, couronnée d'un diadème brillant 'de mille feux : c'est la Théologie. Saluée et complimentée par la Prudence, elle consent à la mener près de celui qui gouverne le céleste empire, après qu'elle se sera séparée de son indiscrète compagne, la Raison, après qu'elle sera descendue de son char et qu'elle aura laissé quatre de ses pesants coursiers dans la région dont ils n'ont pu franchir la limite. Ces conditions acceptées, la Théologie conduit la Prudence vers les plus haues sphères de l'empyrée. Mais bientôt, à la vue de ce foyer de lumière qui sert de palais au souverain qu'elle est venue
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solliciter, la Prudence se sent défaillir. La Foi se présente, la rend à la vie, se charge de l'introduire dans le palais, et lui donne un miroir dans lequel elle pourra contempler sans péril toutes les merveilles du séjour suprême :
Cuncta stupet quae nuncius offert In speculo visus, ubi nil mortale, caducum, Defîciens, terrestre, micat, solumque refulget Sternum, cœleste, manens, immobile, certum. Hic videt ingenitas species, speculatur idaeas Cœlestes, hominum formas, primordia rerum, Causarum causas, rationum semina, leges Parcarum, fati seriem mente mque tonantis (1).
Amenée enfin devant Dieu, la Prudence lui présente sa requête, qui est favorablement accueillie : Pâme qu'elle est venue chercher lui est promise, et, tandis qu'elle se prosterne aux pieds du Seigneur pour lui témoigner la vive reconnaissance de la Nature et des Yertus, celui-ci travaille à remplir la promesse qu'il vient de faire :
Ipse Deus rem prosequitur, producit in actum Quod pepigit. Vocat ergo Noym, quae praeparet illi Numinis exemplnr, humanae mentis ideeam, Ad cujus formam formetur spiritus omni Munere virtutum dives, qui, nube caducae Garnis obumbratus, veletur corporis umbra. Tune Noys ad régis praeeeptum singula rerum Vestigans exempla, novam perquirit ideeam. Inter tôt species,, speciem vix invenit illam Quam petit ; offertur tandem quaesita petenti. Hanc formam Noys ipsa Deo preesentat, ut ejus Formet ad exemplar animam. Tune ille sigillum Sumit, ad ipsius formas vestigia formam Dans animée, vultum qualem deposcit idaea Imprimit exemplo : totas usurpât imago Exemplaris opes, loquiturque figura sigillum (2).
Telle n'est pas la fin de ce long poëme. Après avoir
(1) Opéra, p. 382.
(2) Ibid , p. 386, 387.
raconté la création du nouvel homme, l'auteur amplifie sa matière en trois nouveaux chants. Mais nous n'avons point affaire de ce développement purement poétique.
Gauthier de Saint- Victor disait qu'on pouvait lire indifféremment la Philosophie de Guillaume de Gonches et le Tintée de Platon, pour apprendre que les astres sont ou des animaux, ou des dieux (1). En ce qui regarde, outre les astres, les idées, le platonisme d'Alain de Lille paraît encore plus servile que celui de Guillaume de Gonches : la doctrine des idées séparées est, en effet, exposée clans YAnti- C laudianus avec une abondance de détails qu'on ne trouvera dans aucun autre ouvrage du xiie siècle, soit en prose, soit en vers. Après nous avoir représenté les idées, les formes, comme subsistant par elles-mêmes, avant les choses et hors de l'intelligence divine, Alain ose même supposer qu'ayant résolu de fabriquer une âme nouvelle, Dieu doit d'abord appeler près de lui la Noys, sa pensée, lui confier le soin d'aller chercher là où sont les formes un type convenable, attendre son retour, et façonner ensuite F exemple, la copie, suivant l'exemplaire, le modèle, qui vient de lui être transmis. Les prémisses de cette fabuleuse idéologie sont, il est vrai, dans la glose de Ghalcidius; mais des prémisses aux conséquences un grand pas était à faire, et, à la faveur de l'allégorie poétique, maître Alain le fait sans hésitation, sans embarras.
Gependant, nous l'avons dit, Alain ne veut pas être compté parmi les philosophes. Dégageons donc sa pensée mystique des ornements poétiques dont il a fait emprunt pour la parer. Deux fictions nous expriment trèsclairement cette pensée. La première êst celle qui nous
(1) Contra novas h&reses, lib. III, cap. iv.
représente la liaison, incapable de franchir la région des étoiles j abandonnant à la Théologie la conduite de la Prudence. La seconde est celle où nous voyons la Prudence, éblouie par l'éclat du sanctuaire où Dieu réside, allant tomber en défaillance quand la Foi vient la soutenir. C'est la Foi qui seule peut la mener au terme de son voyage, la Théologie elle-même n'ayant pas, il paraît, le droit d'aller aussi loin.
On ne doit pas s'étonner de voir, au xne siècle, le discrédit de la philosophie profiter au mysticisme. Ce siècle est religieux, et, quand la religion domine les âmes, le mysticisme est l'asile où elles se retranchent dès qu'elles sont alarmées. On doit moins s'attendre à voir paraître en ce temps quelques sceptiques, le scepticisme et la foi étant deux contraires, qui ne doivent pas se trouver ensemble dans un même sujet. Cependant , comme la raison n'abdique jamais tous ses droits, il s'éleva, même en ce temps, de la foule des théologiens consternés, au moins un sceptique presque sincère, qui osa presque librement douter autant de la théologie que de la philosophie. Il nous reste à le faire connaître.