Annales de Chimie et de Phys, t. X
forme on disposition, par laquelle en rencontrant le tissu d'un second cristal, dans certaine position, elles puissent émouvoir les deux différentes matières qui servent aux deux espèces de réfraction, et, en rencontrant ce second cristal dans une autre position, elles ne puissent émouvoir que l’une de ces matières. » Arago conclut de ce passage que Iluygens entrevit le premier le phénomène de la polarisation, que devait, cent huit ans plus tard, mettre au jour Malus.
Polarisation chromatique ou colorée. — C'est à Arago que l’on doit la découverte de la polarisation colorée. Il l’exposa dans un mémoire lu le 11 août 1811 à l’Académie des sciences.
Laissons-le raconter lui-même dans quelles circonstances il fit cette importante découverte : « En examinant, par un temps serein, une lame assez mince de mica, à l’aide d’un prisme de spath d’Islande, je vis que les deux images qui se projetaient sur l’atmosphère n’étaient pas teintes des mêmes couleurs : l’une d’elles était jaune verdâtre, la seconde rouge pourpre, tandis que la partie où les deux images se confondaient était de la couleur naturelle du mica vu à l'œil nu. Je reconnus en même temps qu’un léger changement dans rinclinaison de la lame par rapport aux rayons qui la traversent, faisait varier la couleur des deux images, et que si, en laissant cette inclinaison constante et le prisme dans la même position, on se contentait de faire tourner la lame de mica dans son propre plan, on trouvait quatre positions à angle droit où les deux images prismatiques sont du même éclat et parfaitement blanches. En laissant la lame immobile et faisant tourner le prisme, on voyait de même chaque image acquérir successivement diverses couleurs et passer par le blanc après chaque quart de révolution. Au reste, pour toutes ces positions du prisme et de la lame, quelle que fût la couleur d’un des faisceaux, le second présentait toujours la couleurcomplémentaire, — j’appelle couleurs complémentaires celles qui, réunies, forment du blanc, — en sorte que, dans ces points, où les deux images n’étaient pas séparées par la double réfraction du cristal, le mélange de ces deux couleurs formait du blanc. Il est bon cependant de remarquer que celte dernière condition n’est rigoureusement satisfaite que lorsque la lame est partout de même épaisseur. C’est alors seulement, en effet, que chaque image est d’une teinte uniforme dans toute son étendue; car, dans les autres cas, elles présentent l’une et l’autre dans des points, mêmes contigus, des couleurs trèsdilfércntes el disposées d’autant plus irrégulièrement que le mica
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qu’on emploie a des inégalités plus sensibles. Quoi qu’il en soit, les parties des images qui se correspondent sont toujours teintes de couleurs complémentaires K »
Pour écarter toute idée de l’influence qu’aurait pu avoir, sur l’apparition des couleurs, la dispersion de la lumière dans les images prismatiques, Arago employait tantôt un rhomboïde de spath calcaire, tantôt un prisme de celle substance, auquel il avait adossé un prisme de verre ordinaire, afin de le rendre achromatique; les résultats furent toujours les mêmes. Il se demanda ensuite si ses expériences n’étaient pas analogues à celles que Newton expose dans le 2e livre de son Optique : deux lentilles de verre ordinaire ayant été superposées l’une sur l’autre (2à° expérience du 2e livre), l’ilüustre auteur ne voyait que cinq ou six anneaux colorés à l’œil nu, [tondis qu’à l’aide d’un prisme il lui arrivait souvent d’en compter plus de quarante. Mais Arago ne tarda pas à reconnaître qu’il m’y a ici aucune identité de phénomènes. Les anneaux colorés de \Newlon existaient déjà dans la lame d’air comprise entre les deux i verres, seulement ils y étaient trop enserrés pour qu’on pût les [distinguer tous à l’œil nu ; le prisme employé n’avait donc pour effet que de séparer les orbites des divers anneaux, en déviant inégalement les rayons différemment colorés. Rien de pareil n’a lieu dans l’expérience mémorable d’Arago. Si les couleurs n’eussent été invisibles dans le mica, à l’œil nu, qu’à cause de leur mélange, on ne les aurait pas aperçues davantage en examinant le mica au travers des faces parallèles d’un rhomboïde de carbonate de chaux ou avec un prisme achromatisé ; car, dans ces deux circonstances, les rayons de diverses couleurs ayant été également réfractés, les teintes auraient été aussi mélangées dans les deux images de rhomboïde que dans la plaque de mica elle-même, vue à l’œil nu.
Après avoir sommairement rappelé les travaux faits par Barlholin, illuygens et Malus sur la double réfraction , Arago résume en ces termes son beau mémoire sur la polarisation colorée : <t On peut donc encore donner aux rayons de lumière une telle modification, qu’ils ne ressemblent plus ni à la lumière directe ni aux rayons polarisés ordinaires : ces nouveaux rayons se distingueront, d’abord de la lumière polarisée en ce qu’ils fournissent constamment deux images en traversant un rhomboïde, et puis de la lumière ordinaire, par la
1. Arago , Mémoire sur In polarisation colorée, dans le t. I de scs Mémoires scientifiques, p. 37 et suiv.
propriété qu’ils ont, de donner toujours deux faisceaux complémentaires, mais dont les couleurs varient avec la position de la section principale du cristal à travers lequel on les fait passer. Un rayon de lumière directe, en tombant sur un corps diaphane, abandonne à la réflexion partielle une partie de ses molécules. Un rayon polarisé est transmis en totalité, abstraction faite de l’absorption, lorsque le corps diaphane est situé d’une certaine manière par rapport aux côtés des rayons. Les diverses molécules colorées dont se compose un rayon blanc, lorsqu’il a éprouvé la modification particulière dont il s’agit ici, ne se réfléchissent que successivement et les unes après les autres, dans l’ordre de léurs couleurs, pendant que le corps diaphane tourne autour du rayon en faisant toujours le même angle avec lui. Par conséquent, si l'on fait tourner un miroir de verre autour d’un faisceau de lumière directe, et si l’on n’altère pas leur inclinaison naturelle , la quantité de rayons transmis ou celle de rayons réfléchis sera la même dans toutes les positions; mais si le faisceau est déjà polarisé, et si, de plus, l’angle d’incidence est de 35°, on trouvera deux positions diamétralement opposées, dans lesquelles le miroir ne réfléchira pas une seule molécule de lumière. Si nous supposons enfin que, toutes les autres circonstances restant les mêmes, le miroir soit éclairé par un faisceau de lumière blanche déjà modifiée par une plaque de cristal de roche, il sera successivement teint, à chaque demi-révolution, de toute la série des couleurs prismatiques, tant par réflexion que par réfraction, avec cette particularité qu’au même instant ces deux classes de couleurs sont toujours complémentaires. »
Arago a recommandé la lunette de Rochon comme un instrument très-propre à expérimenter la polarisation chromatique. Cet instrument se compose tout simplement d’une lunette ordinaire dans l’intérieur de laquelle est placé un prisme de cristal de roche ou de carbonate de chaux. Ce prisme est achromatique et mobile le long de l’axe, ce qui donne le moyen de séparer plus ou moins complètement les deux images de l’objet auquel on vise. En disposant l’axe optique de la lunette de manière à faire un angle de 35° environ avec la surface d’un miroir non élamé , on voit chaque image disparaître deux fois pendant une révolution complète de l'instrument. La lunette étant dans l’une de ces positions où l’on ne voit qu’une seule image, si l’on interpose une plaque de mica, on en verra aussitôt deux dont les couleurs complémentaires dépendront de l’inclinaison de la lame interposée et de son épaisseur.
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Brewster publia eu 18113, dans son Treatisc on new philosopldcal instruments , des observations analogues à celles qu’ Arago avait jfaites en 1811.
Polarisationcirculaire ourotatoire. • — Découverte en 1817pai Près ne 1 et Arago, la polarisation rotatoire provient d’un genre particulier de double réfraction , comme la polarisation ordinaire est (donnée par la double réfraction du spath d’Islande. La double îéiaclion spéciale , qui produit la polarisation rotatoire, résulte, non tpas de la nature du cristal, mais de certaines coupées et d inclinaisons que Fresnel signala le premier. Qu’on prenne un faisceau de lumière polarisé A, qu’on lui fasse subir, sous un angle de 5/i°, une (double réflexion totale sur un parallélipipède de verre (hg. 25), et que les nouveaux plans de réflexion soient in clinés de ù5°au plan de polarisation primitive ;
Je faisceau émergent B aura acquis des propriétés toutes particulières. En analysant ce 'faisceau émergent, on le voit se décomposer constamment en deux rayons de même intensité, quelle que soit la direction de la section ^principale : ce qui pourrait faire croire qu’il ‘est redevenu de la lumière naturelle. Mais si non le fait passer au travers d’une lame cristallisée avant de le soumettre à l’acLion du rhomboïde, on découvre bientôt qu’il n’en est pas (ainsi. En effet, la lumière donnerait, dans ce cas, deux images blanches cl de même intensité, tandis que la lumière émergeant du parrallélipipède se décompose en deux faisceaux fortement colorés l’un et l’autre. Or, la 'couleur de chacune de ces edeux images est, sur le cercle chromatique de Newton, à un quart ( de circonférence de la place qu’y occupe la couleur que la même image aurait présentée, si l’on avait employé de la lumière polarisée ordinaire. Enfin la lumière polarisée ordinaire ne donne i lieu à aucun des phénomènes de coloration après qu’on lui a ■ fait traverser des lames de cristal de roche perpendiculaires îi l’axe.
Voilà comment Fresncl et Arago découvrirent qu’un rayon polarisé, modifié par deux réflexions complètes, possède des propriétés spéciales, qui le distinguent d’un rayon direct et d’un rayon polarisé ordinaire, et ils donnèrent à cette modification le nom d <i pola-
risation circulaire 1 . Ce nom n’indique point un nouveau mode de vibration qu’aurait pris la lumière ; il n’exprime que le fait du déplacement éprouvé par le plan primitif de polarisation.
Dès 1818 Biot entreprit sur le même sujet une série de recherches qui l’amenèrent è reconnaître que d’autres substances, telles que l’essence de térébenthine, les dissolutions de l’acide tartrique, des tartrates, du sucre, des gommes et du sucre de fécule (dextrine), présentent le phénomène de la polarisation rotatoire. En continuant cette étude Biot parvint à constater qu’il y a des corps pour lesquels le plan primitif Oy se déplace vers 0«, en tournant a droite dans le sens indiqué par la flèche (fig. 26). C’est pourquoi les corps
sont'nommés dextrogyres. Il y en a d’autres qui font tourner le plan depolarisation à gauche, vers 06, dans le sens de la flèche. |Ces corps sont dits lévogyres. On cite particulièrement des variétés de qutfrtz, l’une dextrogyre, l’autre lévogyre, qui, à épaisseur égale, donnent des rotations égales, et qui ne diffèrent que parleur signe.
Pour faire ce genre d’expériences, Biot mit en avant un procédé fort simple, quoique assez difficile à mettre en pratique. Ce procédé consistait à préparer un spectre très-pur avec de la lumière polarisée, à recevoir successivement chacune des couleurs sur le quartz (cristal de roche), eL à mesurer la rotation de son plan de polarisation. L’auteur trouva que la rotation augmente avec la réfrangibilité , et qu'elle est sensiblement en raison inverse du carré de la longueur d'onde. Mais cette loi de Biot ne doit être considérée que comme approximative.
31. Descloizeaux reconnut la polarisation rotatoire dans le cinabre; M. Bouchardat, dans les alcalis organiques ; M. Marbach, de Breslau, dans les cristaux cubiques de bromate et de chlorate de soude. Enfin on se trouve en présence de toute une classe de corps, cristallisés ou amorphes, solides, liquides et même gazeux, qui réalisent une des propriétés les plus remarquables de la lumière.
1. Menu lu à l’Acad. des sciences, en novembre 1817 ; Supplément à ce Mém. présenté en janvier 1818 ; Bulletin de la Société philomath ique, déc. 1822 et févr. 1823.
Fig. 26.