‹ Histoire de la poesie des Hébreux;Chapitre 20 sur 120 · IDÉES PRIMITIVES SUR DIEU · texte numérisé non relu

IDÉES PRIMITIVES SUR DIEU

l'objet, et des ch.âtimenls qu'on leur faisait subir. Mais revenons aux Elobim de la Genèse ; s'ils étaient tels que je viens de les décrire, que pouvait-il y avoir de plus innocent, et que ra'objecterez-vous contre eux ?

Alcyphron. — Rien; du moins sous le rapport humain et poétique. Je dirai même qu'ils flattent agréablement l'imagination ; on aime à vivre dans un monde où tout vil et respire avec nous ; où chaque fleur, chaque arbre , chaque étoile partage nos joies, possède son génie à lui et se sent vivre. Mais ce qui plaît à l'imagination ne convient pas toujours à la raison.

EuïYPHRON. — Et pourquoi pas ? Jamais , même dans les emps les plus reculés, ces idées n'ont dégénéré chez les Hébreux en polythéisme. Un psaume de David nous prouve qu'on ne voyait dans les Elohim que des esprits parfaits, sans doute, mais d'une perfection qu'il n'était pas impossible à l'homme d'atteindre; et l'unité de Dieu est très-positivement énoncée dans le premier tableau de la création. C'est à cette unité que la poésie hébraïque doit l'élévation et la vérité, la simplicité et la sagesse des croyances qui sont heureusement devenues les guides du monde. Il est impossible d'énumérer toutes les richesses de l'espèce humaine qui étaient prédestinées à se rattacher au trésor intellectuel et moral contenu dans la seule idée do Dieu. Celte idée détourne les superstitions, les idolâtries, les vices et les horreurs privilégiées qui naissent naturellement de la pluralité des dieux ; elle seule nous montre partout l'unité du but des choses existantes ; elle seule nous fait reconnaître partout la loi naturelle d'une sagesse, d'un amour, d'une bonté infinis, et nous accoutume à mettre de l'ensemble dans la variété, de l'ordre dans la confusion, de la lumière dans l'obscurité. A mesure que la conviction de l'existence d'un seul créateur a fait du monde un seul tout {ni^f^oç)^ la sensation humaine, le reflet de ce créateur est devenu unité, et s'est soumis à des enseignements généraux sur la sagesse, sur l'ordre et sur la beauté. La poésie qui a le plus puissamment contribué à cet enseignement a été la plus utile, et la poésie héljraïque se trouve dans ce cas. Elle est la plus ancienne digue connue contre l'idolàlrie, et c'est elle

encore qui a jeté le premier rayon de lumière , la première pensée d'ordre et d'unité sur le chaos de la création. Par quel moyen a-t-elle produit ce grand cirel?

Alcyphron. — Oui, par quel moyen?

EuTYPHROx. — Par le plus simple de tous : par le parallélisme du ciel et de la terre. Il fallait séparer, classer les êtres ; plus celte séparation était facile, vraie, belle et étendue, plus elle pouvait aspirer à devenir une forme éternelle , et elle l'est devenue.

Alcyphron. — Où?

EuTYPHRox. — Dans la poésie hébraïque, que , par cette seule raison , on peut appeler la poésie du ciel et de la terre. Le plus ancien tableau de la création avec la division de ses travaux de chaque jour, semUe avoir été esquissé d'après les exigences de ce parallélisme. Le ciel s'élève , la terre s'étend et se pare ; l'air et les eaux se peuplent, et la terre aussi se couvre d'êtres vivants. Le parallélisme du ciel et de la terre se perpétue à travers tous les hymnes qui se fondent sur ce tableau de la création, à travers les psaumes qui en appellent à la nature entière pour glorifier le Seigneur, cl à travers les invocations solennelles de Moïse et des prophètes ; ce parallélisme, enfin, est le vaste coup d'œil qui embrasse l'ensemble de la poésie et de la langue.

Alcyphron. — Ce partage, cependant, me parait hors de toute proportion. Qu'est-ce que la terre auprès du ciel? Qu'est-ce que le ciel auprès de la terre?

EuTYPHRON. — N'oubliez pas que le but de la poésie hébraïque est de peindre l'immensité des cicux et l'élévation de ses habitants, en les opposant aux grains de poussière qu'on appelle la terre et à notre néant, Toutes les racines de la langue, toutes les descriptions indiquent ce but. Ne vous souviendricz-vous d'aucun passage qui piit servir d'exemple à ce sujet?

Alcyphron. — Je pourrais vous en citer une infinité ; en voici un d'abord :

« Le ciel est mon trône ! La terre est mon marche-pied. » EuTYPHRON. — Celte image est si grandiose que je serais tenté d'y ajouter :

« L'infini est le bord de ma tunique. »

IDÉES PRIMITIVES SUR DIEU. 4b

Mais il vaut mieux dire avec Job :

« ' Veux-tu approfondir la sagesse d'Eloah? Veux-tu sonder la profondeur de la puissance primitive de Schaddaï? Elle est dans la hauteur des cieux ; mais que feras-tu dans les cieux ? Elle est dans les abîmes des abîmes; mais que sais-tu des abîmes? Leur mesure est plus longue que celle de la terre, elle est plus large que celle de la mer ! »

Ne retrouvez -vous pas là Tidéede rinfini du monde accessible à nos sens ? Les peuples antiques ne connaissaient point ce que nous appelons aujourd'hui univers. Le mot monde ou aeon est devenu, plus tard, pour eux, la signification de ce qui est petit, fragile et sujet à disparaître. Selon eux , les cieux vieillissaient et se renouvelaient comme un vêtement; la terre n'était qu'un théâtre où apparaissaient des fantômes et des visions, qu'une tombe immense ! Mais le Dieu qui existait avant les montagnes et qui voyait les cieux se renouveler, était éternel : c'était le créateur des cieux et de la terre, et c'est devant lui que les cieux s'enfuient, et que la terre , semblable à un grain de poussière, disparaît dans l'incommensurable.

Alcyphron. — Je ne vois pas trop ce que la poésie peut avoir gagné à ce parallélisme disproportionné.

EuTYPHRON. — Selon moi , elle lui doit beaucoup. C'est par lui qu'elle a été amenée à comparer l'infini au tini, à rattacher l'incommensurable au néant. Chez les Orientaux, tout ce qui est beau, grand, noble, vient du ciel; tout ce qui est vil, faible, petit, tient à la poussière de la terre. Toutes les forces descendent du ciel ; tout ce qui existe ici-bas est dirigé , classé, mù par des liens d'en haut, invisibles, mais tout-puissants. C'est en haut que brillent les étoiles éternelles, qu'on voit le ciel le plus pur, que s'arrondit l'azur sacré; ici-bas tout est variable et mesquin, tout est poussière et destruction. Plus l'ame humaine s'exerce à réunir cette double image et à l'embrasser d'un seul et même regard, plus ce regard devient grand, juste et sage. Plus elle s'identifie avec ce qui est grand et élevé , plus elle apprend à déterminer, à mesurer, à compter ce qui est bas et petit; et ce fut en s'élevant au-dessus de ce monde qu'elle trouva enfin le point

I Job, chap. II.

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d'où elle peut le gouverner, le diriger. Une poésie loulc lerreslre, quel que soit son mérite, ne sera jamais qu'un misérable vermisseau ; toute poésie qui agrandit et ennoblit , a le ciel pour but.

Alcypiiron. — Il me semble que c'est la terre , cette bonne et tendre mère, qui donne à toutes les formes leurs contours, et, par conséquent, la beauté dont elles sont susceptibles.

EuTYPHRON. — Sans doute, et voilà pourquoi les Orientaux l'ont unie au ciel. C'est au ciel que leur poésie emprunte l'élévation, l'étendue, la lumière, la force ; résultat qui s'explique facilement, car il nous suffit de lever les yeux vers le ciel pour percevoir des idées d'élévation et de grandeur. Cette même poésie fait de la terre la fiancée du ciel , l'instrument et le théâtre de ses œuvres ; mais cet instrument, ce Ihéàlre ne sont pas éternels comme lui. L'homme aussi réunit dans son essence le ciel et la terre; il doit son corps à l'une; son ame est le souille vivant qui vient de l'autre. Si le grain de sable sur lequel nous marchons est entouré de toutes parts par le ciel , notre étroite visibilité nage dans une incommensurabilité éternelle , pleine de force, d'éclat et de pureté. Il me semble qu'on peut l'appeler grande, la poésie qui nous maintient dans la contemplation de ce que nous sommes et de ce que nous ne sommes pas ; dans la contemplation de la bassesse et de l'élévation , de la force et de la faiblesse. El si elle ne nous montrait qu'un côté de cette double relation , si elle cachait ou mutilait l'une aux dépens de l'autre , alors seulement on pourrait lui reprocher d'èlre fausse ou trompeuse. Le sublime demande l'infini, l'incommensurable, les cieux enfin ; ce qui n'est que vrai et beau veut des limites arrêtées, la terre enfin.

Alcyphron. — Vous justifiez votre parallélisme avec beaucoup de bonheur ; je serais curieux. cependant de le poursuivre jusque dans les poésies de Job, des Psaumes et des Prophètes, afin de me convaincre que, là aussi , toutes les belles choses dont vous venez de me parler s'y rattachent, et que ce n'est pas seulement par emphase que, dans la poésie hébraïque, on s'écrie à chaque instant :

«Entendez, ù cieux! entendez mes chants! Et toi, terre, écoute les paroles de ma bouche! »

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Montrez-moi comment cet unique Dieu du cii'l ut de la terre les rassemble et les unit dans cette poésie.

EuTYPHRON.— 11 les unit tantôt par le repos, et tantôt par l'action. Par le repos, lorsque, en roi de l'Orient, il trône dans les cieux et crée par la seule puissance de sa parole. Dans ce cas aussi, le premier, le plus sublime parallélisme est devenu la forme fondamentale de la représentation des temps à venir; en voici un exemple bien connu :

« Dieu dit : Que la lumière soit! et la lumière fut. »

Cet imposant langage de Dieu est, dans la poésie hébraïque , une forme qui, en se reproduisant sans cesse, crée des images aussi variées que fortes et concises, et dont le sens se réduit toujours à cette pensée :

« Il parle, cela se fait; il ordonne, c'est fait! »

Plus la chose que Dieu ordonne ainsi, et qui se fait d'après cet ordre, est inattendue, inexplicable, plus l'expression est belle et merveilleuse :

«Il dit à la neige : sois sur la terre! 11 parle à la pluie, et la pluie tombe à torrents ! »

Un psaume que l'on a trop souvent interprété spirituellement, complète cette image :

«Il envoie ^ sa parole sur la terre, et sa parole court et se précipite ! Il envoie la neige, et la neige tombe comme des flocons de laine ! Il sème le givre comme une couche de cendres ! Il jette la glace par morceaux ! Qui pourrait résister devant son froid terrible? Il envoie de nouveau sa parole, et les glaces se fondent ; son haleine souftle , et les eaux se remettent à couler. »

Vous voyez que, dans ce passage, la parole de Dieu est une messagère; la poésie hébraïque abonde en personnilications de ce genre.

Alcyperon. — Et elle fait bien. Si l'on se bornait à répéter toujours le commandement et ses résuUats, la poésie élevée deviendrait bientôt d'une monotonie et d'une uniformité insupportables.

Eutyprron. — Ce n'est pas le défaut de la poésie hébraïque. On dirait que c'est pour multiplier les personnilications , qu'on

> Psaume 147.

voit se mouvoir en elle le service actif des anges. Dans le principe , on ne se les figurait pas rangés autour du trône de Dieu comme autant de créatures inutiles, sans autre occupation que celle de chanter; la parole de Dieu faisait, au contraire, de chaque objet de la nature un ange , un être animé. C'est ainsi qu'il est dit :

«Les vents sont ses messagers, les éclairs flamboyants ses serviteurs! »

Le livre de Job est plein de ces personnifications. Les étoiles, surtout , ont fourni les premières et les plus belles idées sur les anges , comme messagers de Dieu. Leur beauté imposante , leur éclat invariable, leur marche éternelle éveillèrent des idées de musique , de danse , d'hymnes de gloire ; et Ton fit des étoiles, tantôt les filles de Dieu qui exécutent autour de son trône des rondes joyeuses, tantôt des armées vaillantes rangées dans un brillant ordre de bataille, et tantôt le symbole de ses messagers et de ses serviteurs. Job nous fournit des exemples d'autant plus magnifiques de cette dernière personnification , qu'il leur oppose, comme contrasie, la petitesse et la misère des serviteurs de Dieu. Enfin, ce Dieu des Élohim, c'est-à-dire de tous les Génies de la création , finit par s'élever encore, en devenant le roi des anges et des légions célestes ; et c'est alors qu'on l'appelle Jéhovah Sabaoth. Il est vrai qu'on ne l'envisagea sous ce point de vue que beaucoup plus tard.

Alcypuron. — Et pourquoi ne conçut-on celle idée que plus tard?

EuTYPHRON. — Parce que, dans les temps antiques. Dieu n'était pas regardé comme un oisif souverain du ciel, mais comme un père de famille, un administrateur infatigable. Si, dans le premier tableau de la création , il n'y a rien de si petit qu'il n'ait daigné appeler à l'être, dans celui de son règne primitif sur cette création, on le voit sans cesse ranger et créer de nouveau. Chaque jour, lui seul déploie les cieux , comme il les déploya pour la première fois, et se rend, en marchant sur les hauteurs de la mer, à l'extrémité de l'horizon où il dresse sa tente. Chaque jour, l'aurore arrive à son app(;l, comme elle fit la première fois; et, chaque jour, il distribue la pluie cl ouvre

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