‹ Histoire de la poesie des Hébreux;Chapitre 19 sur 120 · IDÉES PRIMITIVES SLR DIEU · texte numérisé non relu

IDÉES PRIMITIVES SLR DIEU

des êtres puissants, mais aimant. le mal, c'est-à-dire comme des démons invisibles, et ils se sont mis à leur offrir des sacrifices en conséquence. Ces mêmes philosophes prétendent que le nom de toutes les rehgions est dérivé du mot qui signiiie peur , et ils citent comme exemple et comme preuve , la liste des noms que les Hébreux donnaient à Dieu.

Eltyphron. — Cette hypothèse est fort ancienne, comme toutes celles du même genre , et je crains beaucoup qu'elle ne soit aussi fausse qu'ancienne. Les penseurs froids, et qui , à force de vouloir creuser toujours plus profondément, s'égarent tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, ne se trompent jamais plus facilement que lorsqu'il s'agit des plus simples sensations du cœur humain. Pour moi, chaque ruine, chaque tradition de l'antiquité est une preuve de la pureté de ce besoin inné chez l'homme, qui le porte à l'adoration d'une puissance suprême. Comment pourrais-je voir, dans ce besoin, la terreur d'un esclave ou la stupidité d'une brute, puisque lui seul vous distingue de la brute? Chez tous les peuples de la terre, vous trouverez l'idée prédominante que notre existence est un bienfiiit et non un châtiment ; que le grand Être est bon , et qu'il ne faut pas mêler à l'hommage qu'on lui offre , la terreur que le démon seul doit inspirer.

Alcyphron. — Vous ne pouvez pas ignorer que la plupart des cultes ont des sacrifices terribles et des usages affreux. L'ouvrage de Boulanger doit vous être connu , et vous devez savoir qu'il fait découler toutes les idées religieuses des inondations du globe et de la crainte du renouvellement de semblables désastres.

EuTYPHRON. — Laissons dormir cet homme en paix. Il était chargé de l'inspection des ponts et des étangs, et sa philosophie devait, par devoir d'état , être tout aquatique. Ses livres sont si mauvais , son érudition est si incertaine, et son imagination est si confuse, qu'en peut, sans injustice, comparer tout ce qu'il a dit et écrit aux eaux du déluge. Restons sur la terre ferme. Il est incontestable que la crainte et la terreur comptaient pour beaucoup dans les religions de plusieurs anciens peuples, surtout chez ceux qui habitaient des contrées stériles , hérissées de

volcans, ou sur les bords d'une mer sauvage où ils ne trouvaient d'autres refuges que des cavernes et des creux de rochers. Les nations qui voulaient perpétuer le souvenir de quelque événement terrible, de quelque grand désastre, se trouvaient dans le même cas; mais ce sont là des exceptions, car la terre n'est pas un Vésuve toujours enflammé , et les eaux du déluge ne viennent pas la submerger à chaque instant. La religion des peuples qui habitaient des contrées tempérées et fertiles est toujours douce, et les nations les plus féroces admettent l'existence d'un esprit tout-puissant et bon. Les terreurs et les superstitions les plus dangereuses appartiennent aux époques récentes, et semblent avoir été inventées par les prêtres. Les idées fondamentales de la religion primitive sont grandes et nobles, car l'espèce humaine a été dotée d'un beau trésor de connaissances simples et pures; ce n'est que lorsque les émigrations et les malheurs l'ont fait dégénérer, qu'elle a mêlé à ce trésor du clinquant et des pierres fausses. La raison cependant finit toujours par reprendre son empire et par séparer le faux du vrai, l'utile du nuisible. Mais laissons toute cette foule de nations qui ont passé sur la terre; nous ne voulons nous occuper que d'un seul peuple, que d'une seule langue.

Alcyphron. — Et les plus anciennes dénominations de Dieu , dans cette langue, ne présentent certainement pas des idées d'amour et de bonté, mais de force et de vénération.

EuTYPHRON. — Gela devait être ainsi. Le premier sentiment que l'homme dut éprouver en pressentant l'existence de son incompréhensible créateur, ne saurait être que la conscience du pouvoir illimité de ce créateur. Comment ne pourrait-il pas sentir combien il est au-dessous de celui qui lui a donné le souflle et qui peut le lui retirer, puisque sa vie n'est qu'une conséquence de la volonté, du pouvoir de ce maître invisible. Chaque feuillet du livre de Job est une preuve de ce sentiment :

« * Je sais que cela est ainsi : qu'est-ce qu'un homme en face de Dieu? de ce Dieu si sage de coïur, si puissant en force? Qui pourrait lui résister et espérer encore quelque repos ? lui qui déplace les montagnes sans qu'elles s'en ai^erçoivenl ; lui qui

' Joli, di.ip 9.

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les bouleverse dans sa colère ! Il soulève les fondements de la terre, et les colonnes de la terre frémissent ! Il parle au soleil , et le soleil ne se lève point, et les étoiles scellées par lui restent immobiles dans leurs demeures ! Lui seul étend les cieux, il marche sur les hauteurs de la mer! Le charriot et l'étoile du Nord, et les pléiades et les étoiles qui brillent dans les profondeurs du Midi, c'est lui qui les a faites ! Ses œuvres sont grandes, incommensurablement grandes ; elles sont merveilleuses , et leur nombre est inlini ! Regarde! il passe près de moi et je ne le vois point ; il va repasser et je ne l'apercevrai pas! Ce qu'il arrache, ce qu'il entraîne! qui oserait le lui faire rapporter? Qui oserait lui dire : Que fliis-tu? »

Ne croyez-vous pas que ce sentiment profond soit celui de la nature , et que plus un peuple sent clairement l'étendue et la puissance de Dieu, plus il y a d'énergie et de vivacité dans l'expression de ce sentiment? Tout en ce Dieu, tout, jusqu'à la sagesse avec laquelle il a créé les êtres sentants, est pour un pareil peuple une immense mer de forces intellectuelles dont les profondeurs sont pour lui des gouffres où il s'abîme et se perd. 'Votre mémoire ne vous retracerait-elle aucun passage de la poésie hébraïque que l'on pourrait citer à l'appui de cette assertion ?

Alcvphron. — Vous me rappelez mon psaume de prédilection. Eh bien soit î qu'il devienne en ce moment ma prière du matin.

« ' Jc'hovah ! tu m'examines, tu me pénètres, lu me connais ! Que je reste assis ou que je me lève, tu le sais ; et tu as déjà vu ma pensée quand elle est encore loin de moi.

« Que je marche ou que je sois couché, Seigneur, tu m'entoures sans cesse *. Toutes les routes que je suis te sont familières. Si ma langue veut cacher quelque chose , toi , Seigneur, tu le sais d'avance.

« C'est toi qui m'as formé tout entier, ta main s'est posée sur

' Psaume iBg.

* Le texte hébreux dit : Tu me vannes, tu me cribles. Cette image, trop inusité, cl, iiis les langues raodei lies, doit nécessairement être modifiée; car, en la laissant ainsi , elle nuirait au sentiment qui règne dans ce psaume.

toutes les parties de mon ôlrc! Ton intelligence est pour moi une merveille; elle est trop haute pour moi, je ne saurais m'élevcr jusqu'à elle.

« Oij pourrai-je aller, Seigneur, pour échapper à ton esprit? Où pourrai-je fuir. Seigneur, pour me soustraire à ta vue? Si je m'élançais vers le ciel, tu es là; si je me préparais une couche au milieu des abîmes , lu es là. Si je m'élevais sur les ailes de l'aurore, si je me fixais sur les bords de la mer la plus lointaine, là aussi ta main me guiderait, là aussi ta droite me dirigerait. Lors même que je dirais : Que les ténèbres guettent autour de moi •, que la nuit soit ma lumière ; les ténèbres ne me voileraient point à tes yeux ! Pour toi, la nuit a tout l'éclat du jour, pour toi il n'y a point de difTérence entre les ténèbres et la lumière.

« Tu me possèdes dans toutes les profondeurs de mon intérieur, et dans le sein de ma mère déjà tu m'entourais. Je te glorifie parce que je suis; mon existence est une merveille, toutes tes œuvres sont des merveilles, mon ame le sent profondément.

« Tu connaissais déjà la structure de mes ossements, lorsque je me formais encore sous mon enveloppe ; lorsque dans la nuit profonde du centre de la terre , je fus brodé comme une oeuvre d'art. Les fils de ce tissu étaient encore roulés en peloton , et déjà tu me voyais tel que je suis. Tout ce que je devais être était inscrit sur ton livre; chaque jour de mon existence y était désigné.

«Comme tes pensées, ô mon Dieu, pèsent sur moi! Leur nombre me surcharge et m'accable! Comment pourrai-je les compter? Elles sont plus nombreuses que les sables de la mer! Quoiqu'à peine réveillé comme d'un rêve profond, je suis encore tout entier près de toi. »

EuTYPHRON. — Vous avez vaillamment combattu contre l'expression du texte , et vous devez nécessairement sentir qu'on chercherait en vain, chez les autres peuples, des hymnes où respire une théologie naturelle aussi suave. Le psaume que vous

• Si ri12^ a, en effet, celle siynificalion, ce mol peinl irès-vivement l'effel sensible des tdnèbres. La consuuclion des vers prouve que les onzième cl douïième versets kouI des iinlillièses.

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venez de citer, renferme les idées les plus pures sur la divinité , sur son omniscience et sa prescience, sur sa connaissance intime de l'ame humaine, sa toute-présence et Texcellence du pouvoir de sa pensée dans la formation de notre individu, comme dans la formation et la conduite de toutes choses. L'idée dont plus d'un philosophe se glorifie, l'idée que Dieu ne saurait être comparé à aucun des objets existants en ce monde , et que, pour lui, la nuit éclaire comme le jour, se trouve dans plus d'un passage de Job et des prophètes; elle est même dans le mot sanctifié, qui la représente d'une manière aussi incomparable que précise. Enfin, je ne connais pas de déisme plus pur que celui qui règne dans l'Ancien-Testament.

Alcypiiron. — N'oubliez pas que tous ces beaux passages sont modernes, et que, dans les plus anciens hymnes de la création ', il est encore parlé desElohim...

EuTVPHRON. — Que sans doute Moïse a trouvés dans cet antique tableau de la création ; car ce grand adversaire du polythéisme et de tout ce qui pouvait l'autoriser, ne l'y amait certainement pas introduit.

Alcypiiron. — Je le crois comme vous; et peut-être ne leur a-t-il adapté le mot créé au singulier, que pour éviter le polythéisme. C'est la sagesse des Elohim que le serpent fait envier à Eve 2; il paraît qu'elle croyait qu'ils s'étaient mis en possession de cette sagesse en mangeant du fruit défendu de l'arbre de la science. Vous savez que l'Orient aime à peupler l'univers d'êtres invisibles; il a une race particulière d'esprits subtils qui se nourrissent des exhalaisons des arbres, guerroient contre de méchants géants, et protègent les plantes, les arbres, les fleurs, les montagnes, les éléments, les étoiles, etc. Ce polythéisme est commun à tous les peuples peu civilisés; comment la riche imagination des Orientaux aurait-elle'pu s'y soustraire? Pour eux tout était vivant; tout devait donc se peupler d'êtres vivants. Voilà l'origine des Elohim , des Adonim et des Schadim des Hébreux , des Izeds desParses, des Lahes des Tibetanes (le nom de ces derniers offre même quelque ressemblance avec celui des

* Moïse, liv. I", ciiap. i«',

• Moïse, liv. i", chap. 3.

Eloliim). Telle est aussi Torigine des démons qui figurent dans les hymnes orphiques ; en un mot , celle de tous les dieux et de tous les esprits du monde incivilisc.

EuTYPHRON. — Et lors même qu'il en serait ainsi, pourquoi une créature faible et née d'hier, telle que l'homme qui admire partout la beauté du monde, et ne voit nulle part distinctement l'auteur de ce monde ; une créature qui se sent entourée d'une sagesse, d'une puissance, d'une force créatrice se reproduisant sans cesse et qui s'attache aux beautés isolées; pourquoi ne pourrait-elle pas donner à ces beautés isolées un créateur, un conservateur, un rénovateur invisible et particulier? Pour l'œil matériel, la scène du monde est vide de causes et encombrée d'effets ; aussi élait-il facile de s'imaginer qu'il existait des créateurs isolés, dont l'un a formé un arbre, une plante; l'autre, un animal ou tout autre objet, avec une prédilection d'autant plus fondée, qu'il avait la connaissance exacte des besoins de l'objet créé par lui, et des plaisirs que cet objet serait susceptible de goûter. En reconnaissant que, dans la plus petite parcelle de la créature, le créateur se manifeste avec un intérêt plein d'amour, l'opinion générale a dû nécessairement métamorphoser, tantôt la plante en génie , tantôt le génie en plante. De là on est arrivé à croire que le génie de chacune de ces œuvres vivantes périssait et se rajeunissait avec elles. En un mot , les Elohim étaient des génies contemporains de la création , auxquels les mythologies antérieures ont rattaché une foule de contes tout-à-fait élrangers, sans doute, aux croyances primitives. Les anges, dont nous ne tarderons pas à parler plus amplement, alTaiblirent bientôt l'autorité des Elohim. Les premiers, vrais princes du ciel, entouraient le trône de Dieu; les seconds, simples génies de la nature, protégeaient leurs créatures sur la terre et se trouviiietit relégués au rang d'esprits subalternes. Toutes les mythologies orientales contiennent une foule de fables sur les relations qui existaient entre ces deux sortes d'esprits, et sur leurs querelles perpétuelles. Ces fables nous montrent les génies de la nature cachés derrière le rideau du grand roi du ciel, et surprenant les secrets des anges réunis au conseil; elles nous parlent de la surveillance dont ils étaient

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