CONSIDÉRATIONS SUR LE LIVRE DE JOB
La scène de ce livre est double, car elle embrasse le ciel et la terre. Dans le ciel on agit, sur la terre on parle; et sur la terre on ignore les décrets du ciel, aussi y juge-t-on à tort et à travers. N'est-ce pas là l'image de toutes les philosopliies , de toutes les théodicées du monde? '
Le héros du livre est un liomme qui souffre même physiquement, et qui n'a pas mérité son malheur. On lui pardonne les plaintes et les soupirs ; le plus grand héros ne pourrait s'empêcher de gémir, quand des souffrances corporelles l'accablent. Job voit la mort devant lui , il est réduit à la désirer : son existence est empoisonnée, pourquoi ne se plaindrait-il pas?
Job souffre pour la gloire de Dieu, ses tourments lui ont été prédestinés ; c'est par rapport à lui que Dieu a engagé sa parole. Est-il possible de donner aux sou ITrances humaines un but plus élevé? C'est ce noble but qui fait du livre de Job la théodicée du monarque de l'univers, el non les discours des sages de la terre qui, malgré lesbeaulcs qu'ils contiennent, n'agitent jamais qu'un côté de la question.
Ces discours, loin de consoler Job, l'irrilent; les descriptions qu'il fait de la puissance et de la sagesse divine surpassent beaucoup celles de ses amis ; mais il n'en reste pas moins misérable : résultat ordinaire des vaines consolations des hommes. La terre est si étroite, si ténébreuse, qu'on ne peut que chercher dans la poussière la cause des événements dont on devrait demander les explications au-delà des étoiles ; mais qui pourrait s'élever si haut? Pas un des amis de Job ne devine que la cause des souffrances de ce malheureux est celle qui se trouve exposée dans l'introduction historique.
Comme elle est gloriliée, la cendre sur laquelle Job est assis ! Les anges et toutes les légions célestes l'entourent. 11 reste fidèle
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ù la vci lu ; il défend les arrèls du Créateur, cl Dieu tlenl suspendue au-dessus de sa têle la couronne qu'il lui destine. Cette double action, et les spectateurs invisibles placés là pour être témoins de la manière dont Job supporte son infortune , font de ce livre une œuvre sacrée.
L'homme , qui doit être dans le ciel le modèle de la force et de l'intégrité humaine, se trouve engagé, sur cette terre, dans une lutte de sagesse, et il s'y comporte comme le peut un mortel. Le poète lui a donné un caractère ardent et vif; aussi s'emporte-t-il à la première observation d'Éliplins, qui, pourtant, ne manque pas de douceur. Cette impétuosité est le ferment de sa vertu et de tous les dialogues , qui seraient aussi ennuyeux que peu instructifs, si Job se bornait à gémir, et ses amis à le consoler.
Un fil délicat traverse tous ces dialogues et les unit entre eux. Les trois sages parlent chacun selon son caractère; Job les surpasse, et comme sage, et comme poète. Éliphas est le plus modeste des trois amis: s'il sermonne Job le premier, il ne donne pas la leçon comme venant de lui, il l'attribue à un oracle ^ L'attaque de Bildad est plus vigoureuse, mais Tsophar ne fait que renchérir sur les discours de Bildad : aussi disparaît-il le premier de la scène.
Le combat est divisé en trois attaques^. A la fin de la première, Job se sent déjà assez victorieux pour en appeler judiciairement à Dieu contre ses accusatein'S ^. A la seconde, les (ils se mêlent, le nœud des dialogues se serre, et Job Unit par répondre à Tsophar qu'en ce monde le bonheur est réservé aux méchants*, propos qui lui échappe dans la chaleur de la discussion. Éliphas cherche adroitement à donner un antre caractère à l'entretien, mais les esprits se sont aigris, et Job persiste dans son dire. Bildad discute faiblement^, Tsophar ne trouve plus de réplique, et Job reste vainqueur. Alors, semblable au lion qui voit ses ennemis étendus sans vie autour de lui, il rétracio ce que la colère
' Job , chfip. 5.
^ Job, cb;!)). /(, i5 et 2^.
^ Job, cbap. i3.
< Job, cbap. 1 1 .
' Job, cliap. 36.
108 CINQUIÈME DIALOGIE,
lui a fait dire*, et prononce des sentences que l'on peut appeler la couronne du livre-.
Ces discussions si monotones en apparence, sont aussi riches en ombres qu'en lumières. La confusion, le désordre augmentent de dialogue en dialogue, jusqu'au moment où Job revient à lui-même et modilie ses assertions. Le lecteur qui ne sent pas cette marche du raisonnement , qui ne voit point que Job fait constamment tomber de la main de ses adversaires la flèche qui devait l'atteindre, qui ne sent pas qu'il parle toujours mieux qu'eux, ou fait tourner leurs raisonnements à son avantage, celui-là ne parviendra jamais à concevoir une juste idée de la vie, de la gradation, en un mot de l'esprit de ce livre.
Job débute par une belle élégie', et termine presque tons ses discours par une de ces plaintes touchantes qui, semblables aux chœurs de la tragédie grecque, généralisent les paroles du héros et les mettent à la portée de tout le monde.
Quand Job a vaincu les sages , un jeune prophète vient se jeter sur la scène*: semblable à tous les enthousiastes de ce genre, il est présomptueux, téméraire, et se croit seul sage. Il trace des tableaux grandioses, mais sans lin et sans but; aussi ne lui répond-on jamais. Il est là, entre Job et Dieu, comme une ombre parlante ; Dieu ne lui réplique que par sa subite arrivée, et l'impuissant défenseur de ce Dieu disparaît comme une ombre. Rien n'est plus sage ni plus instructif que ce personnage si adroitement associé à la composition de l'ensemble.
Dieu apparaît d'une manière aussi magnifique qu'inattendue, et au moment où le jeune prophète peint, sans le savoir, toutes les circonstances de cette apparition que cependant il avait déclarée impossible. Sans accorder la moindre attention aux sages qui l'ont défendu , Dieu ne parle qu'à Job, non en juge, mais en sage; car il pose, à celui qui a vaincu tous ses adversaires et épuisé la sagesse de la terre, des questions concernant la création et le gouvernement du monde, et le sage de la terre reste muet.
* Joh, clinj). fj.
* Job, cliap. a8.
^ Joh, clKip. l'i.
* Jol., tliap. 3î.
SUITE DE l'examen DL LIVRE DE JOB. 109
Dieu f;iil passer devant lui sept espèces d'animaux sauvages, el termine ce cortège par deux monstres marins, que lui, père du monde, a créés, et dont il prend soin chaque jour comme s'ils étaient ses favoris. Il demande à Job pourquoi ils existent , ces animaux ; car ce n'est pas pour l'utilité de l'Iiomme, puisqu'ils lui sont presque tous nuisibles ; et le sage de la terre, humilié, continue à garder le silence. Se soumettre à la raison inlinie, aux vues impénétrables et à la bonté visible du père de famille qui nourrit le crocodile et les petits du corbeau, telle est la seule réponse possible aux questions que le souverain du monde, qui a pour paroles l'orage, cl pour témoins les œuvres de la création, adresse lui-même à Job sur le gouvernement et sur les destinées de l'univers. Oui , la véritable théodicée de l'homme est dans l'étude de la puissance, de la sagesse, de la bonté de Dieu, qui se manifestent dans la nature, et dans l'humble et sincère conviction que la raison et les vues de ce Dieu sont audessus de notre intelligence.
Aussi Dieu ne daigne-t-il pas dire à Job pourquoi il l'a si sévèrement éprouvé ; il le dédommage de tout ce qu'il a souffert; un simple mortel ne saurait en espérer davantage. Les lieux communs débités par les prétendus défenseurs de Dieu , loin d'obtenir une récompense , ont besoin d'être rachetés par un sacrifice que Job lui-même doit offrir.
Je n'ai retracé que quelques foibles traits du plan sublime de ce livre. S'il n'a pas été écrit par un prince, son auteur était digne de l'être; car sa manière devoir et de sentir est royale, divine. Dans cet ouvrage , Dieu agit constamment en roi , en sage , en père de la création ; l'ange et l'homme , le corbeau et lebéhémoth, sont égaux devant lui. On y trouve, presque à chaque page, des descriptions admirables des qualités de Dieu et de son gouvernement, des discours consolants et d'éloquentes discussions pour el contre la providence et le destin. Mais les plus fortes consolations, les plus hauts enseignements résultent iu cadre même du livre. Ce cadre en fait l'épopée de l'huma- [lité, la théodicée de Dieu, non en paroles, mais par des évèlements prédestinés, et par une action silencieuse et tianquille. Ecce spertaculuin diynuin ad qnod respiciaf intcntu.r nperi siio
ilO ClNQllfîME DIALOGUE.
Deus. Ecce par Deo digrium vir fortis cum mala fortima compas itus.
Où est-il ton sépulcre , sage des temps passés? toi qui as créé cette épopée, cette théodicée; toi qui l'as transportée sur un amas de cendres, et vivifiée par Taclion calme et silencieuse d'un malheureux prédestiné à souffrir ; toi qui l'as embellie et couronnée par les sentences ailées qui s'échappent de la bouche de ce malheureux comme les brillantes étincelles de son ame ardente? Où est-il ton sépulcre, poêle sublime, confident du conseil divin où siègent les anges et les âmes des mortels? toi qui embrasses d'un seul regard le ciel et la terre , toi qui as su élever ton esprit , ton cœur et ton génie poétique , depuis les gémissements que les malheureux poussent dans le royaume des ombres, jusqu'aux étoiles, que dis-je! plus haut que les étoiles? Le cyprès, à la verdure éternelle, fleurit-il sur la terre où tu reposes? ou dors -tu dans une retraite inconnue, inconnue comme ton nom que le passé s'obstine à nous taire? Veux-tu que ton livre seul nous parle de toi, tandis que, planant audessus de l'immense amas de cendres sur lequel gémissent tant de malheureux, tu chantes, avec l'étoile du matin, autour du trône de celui que tu nous as montré comme le régent du monde ?
Mais peut-être étais-tu l'historien de tes souffrances, de ton triomphe à toi, de ta sagesse victorieuse et vaincue! Peut-être étais-tu toi-même le plus heureux des malheureux, celui qui a tant souffert et qui en a été si richement récompensé ! En ce cas, tu as deux fois soulagé ton cœur par la plus sublime des plaintes, tu as étendu ta victoire sur tous les siècles, sur toutes les parties du monde! De ta cendre est sorti un phénix, un jeune palmier dont les racines boivent l'eau des sources sacrées ! Ainsi que tu l'as désiré tant de fois, tu es descendu dans la tombe ! le parfum de la myrrhe et de l'encens s'est répandu au| loin; il a fortifié plus d'un faible, il en fortifiera beaucoup en
corc jusqu'à la fin des temps !
Tu fais descendre le ciel sur la terre, tu fais veiller les légions] célestes au pied du lit du malade, el ses souffrances devieiinon un spectacle édifiant pour les anges, une éprouve que Dion fai