‹ Histoire de la poesie des Hébreux;Chapitre 32 sur 120 · LB PARADIS TERRESTRE · texte numérisé non relu

LB PARADIS TERRESTRE

Du Paradis. — De ses scènes de jeunesse, d'amour et de vie cliampêtre. — A-t-il existé? — Pourquoi Moïse l'a-t-il placé dans une contrée lointaine et presque enclianlée? — Pourquoi cette contrée a-t-elle donné lieu à tant de fables? — De l'arbre de vie. — Les beaux idiolisines de la poésie liébraïque sur cet arbre. — Les images du Paradis tendent-elles à ramener les lionimes aux impressions des sens? — Ont-elles contribué à plonger les Orientaux dans un repos oisif? — De la conversation d'Adam avec les animaux. — Description de l'âge d'or pendant lequel tous les animaux vivaient en paix ensemble — De l'amour dans le Paradis. — Il est devenu le type de tous les citants d'amour. — Adam , en recevant Eve, est-il allé au-devant d'elle en cbanl.int des bymne.» et en débitant des propliélies? — Développement délicat, dans ce vieux tlh-e, du peiicliani qui rapprocbe les deux sexes. — De l'arbre de la science. — (Jue signifie la connaissance du bien et du mal? — Pourquoi le serpent pouvait-il manger impunément des fruits de cet arbre, qui étaient défendus à l'bomme? — Le serpent représenté comme un animal prudent et rusé, comme un séducteur. — Pourquoi les hommes voulaientils être semblables aux KIoliim? — Différence entre la véritable et la fausse science. — La tradition de I' 'rbre de la science est-elle une fable dans le genre de celles d'Esope? — Développement de cette tradition considérée comme un rfire des teinps primitifs. — Effets de I arbre défendu. — l'assage de l'Iiomme à une situation différente. — Analogie de cette histoire avec nous-inêmes. — Divers germes des poésies orientales que contient cette histoire. — Des chérubins. — Ont-ils la même signification que les chevaux du tonnerre ? — Du char de bataille de Dieu dont il est question dans llabacuc. — Des chérubins tels qu'ils sont décrits par Moïse, Salomoii et Ezéchiel , comme ornements du temple. — Du chérubin d'Ezéchiel sur la montagne des dieux. — Tradition relative au plus ancien animal fabuleux du monde primitif, qui gardait les trésors du Paradis. — Les chérubins de Moïse étaient-ils des sphinx ? — Comment ont-ils été élevés de l'arche d'alliance jusque dans les nuages, oïi ils ont fini par ne plus être que des visions prophétiques? — (Jomposilion des chérubins. — Origine de cette mythologie. — De la nioniagne des dieux dans l'Orient. — Du char d'Élie et du char de guerre de Dieu dans le désert. — Des plus anciennes images du tonnerre. Supplément : Ouelques poésies hébraïques sur les chérubins et sur le tonnerre.

EuTYPHRON. — Qu'elle est belle, riieurc matinale qui nous réunit aujourd'hui !

Alcyphron. — J'en conviens, et je serais presque tenté de croire qu'elle a voulu se metlre en harmonie avec noire entretien. Vous m'avez promis de me ramener à l't^nfance de l'espèce liumaiiie , et, par ronsrqnont , au l'aradisde mon enfance ;\

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moi, car il me semble que les espèces, comme les individus, ont leiu' âge caractéristique. Oui, cette matinée évoquera chez moi de beaux souvenirs.

EuTYPHRON. — Des souvenirs de votre propre jeunesse?

Alcyphron. — Sans doute, car alors mon imagination errait avec bonheur dans les régions de l'innocence céleste et des beautés enchantées du Paradis. J'aimais tant à suivre pas à pas les aventures de nos premiers pères, que je chérissais et que je plaignais tour-à-lour! J'avais sans doute été préparé à ces sensations par la lecture des grands poètes qui ont traité ces sujets sublimes ; nous avons le bonheur d'en posséder plusieurs.

EuTYPHRON. — Chaque peuple a les siens. A moins qu'une nation soit entièrement abrutie, on y entend murmurer la voix affaiblie de l'écho qui redit les félicités de l'âge d'or primitif. Les poètes au cœur tendre et naïf, et qui sont pour ainsi dire les plus jeunes enfants des muses, recueillent ces dires; car la jeunesse surtout en est avide; elle se les approprie et en fait le sujet de ses plus douces rêveries que chaque printemps rappelle et ramène périodiquement. C'est ainsi que les idylles, les pastorales, les descriptions poétiques des temps primitifs, les scènes et les tableaux du Paradis, ont pris naissance ; et ils resteront toujours les pensées favorites de la jeunesse. Au reste, quel est et quel peut être le but des désirs de l'homme , si ce n'est le Paradis ; c'est-à-dire la beauté et le repos, la santé et l'amour, la simplicité et l'innocence ?

Alcyphron. — Malheureusement, la plupart de ces belles images ne sont que des rêveries, qui ne tardent pas à se montrer ainsi à nos yeux. L'antique Paradis est perdu , le paradis du printemps et de la jeunesse passe rapidement; et nous nous sentons poussés en avant sur la terre du labeur et dans le brûlant été des peines et des soucis. Si parfois, en ce monde, une nation, une famille jouit de l'innocente paix du Paradis, le serpent s'y glisse aussitôt , et la pousse à remplacer ses douces félicités par des maux qu'elle se crée elle-même. Oui, à côté de l'arbre de vie, Ueurittoujours pour l'homme l'arbre d'une science funeste dont

il ne peut s'empêcher de goûter les fruits mortels! Telle est

notre destinée ici-bas.

EuTYPHitON. -- Vous êtes un éloquent interprète des dires dont nous nous sommes proposé de parler ce matin ; il serait impossible de se pénétrer plus prorondémcnt de leur sens délicat et lin.

Alcyphron. — Cela ne m'empêche pas d'y trouver plus d'un sujet de doutes. Ce Paradis a-t-il jamais existé? Est-il autre chose qu'une liction poétique? Moïse en parle comme d'un pays lointain qui lui est inconnu, d'un pays de féeries enfin ; et il le place dans la région où les fables de toutes les nations placent leurs merveilles, c'est-à-dire auprès des fleuves qui charrient de l'or, auprès de la Phase qui arrose la Colchide , auprès de rOxus qui entoure le Cachemire, auprès de l'Indus et de l'Euphrate\ Dans cette vaste étendue do pays qu'il appelle Éden, pays du bonheur. Dieu plante un jardin; mais sur quel point de cet espace immense était-il situé? L'arbre de vie et l'arbre de la science y croissaient, mais où sont-ils? ces arbres enchantés onlils jamais fleuri? Et les chérubins qui défendent l'entrée de ce jardin, en quel lieu sont-ils placés? Tout cela ne ressemble-t-il pas à des fables ?

EuTYPHRON. — Cette ressemblance est une nécessité inévitable. Voyons maintenant comment et où la fable se sépare de la vérité , c'est-à-dire où commence la fiction , où finit l'histoire. Vous avez remarqué avec beaucoup de justesse que Moïse ne désigne que vaguement la situation géographique du Paradis, et qu'il le place dans la contrée que toutes les nations du monde ont choisie pour théâtre de leurs merveilles , telles que le bélier à la toison d'or, les arbres aux. pommes d'or, l'arbre de l'immortalité, etc. Ce pays était aussi le jardin de leurs plus belles divinités, de leurs plus grands génies , le jardin des Dsinns , des Péris , des Néris cl de plusieurs autres êtres surnaturels. Tous ces contes, antérieurs à laGenèse, ne prouvent-ils pas qu'il a existé d'abord un diVe simple et uniforme, fondé sur un fait vériiablc et important du monde primitif? Lorsque tant de récits différents nous ramènent tous sur un même point de la terre, il est permis de croire qu'il s'y est réellement passé quelque chose de conforme à ces récits. L'histoire politique de l'espèce humaine , comme celle de sa civilisation , prouve qu'elle ne s'est répandue sur la

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Icrre que par degiés ; il Riut donc qu'elle ait eu un commencement sur un point quelconque de cette terre. Pourquoi ce point ne serait-il pas celui qui est désigné comme tel par les dires de toutes les nations ; par l'histoire et même par la géologie? 11 est la partie la plus haute de l'Asie où se trouvent les sommets les plus élevés de l'ancien monde ; là, la nature prodigue produit d'elle-même , et va , pour ainsi dire , au-devant des désirs de l'homme. Quant à l'incertitude des indications de Moïse , j'y vois une preuve de sa véracité ; il n'a pas voulu dire plus qu'il ne savait , car il n'a jamais visité cette contrée primitive. Et , lors même qu'il y serait allé, il n'y aurait certainement pas trouvé les archives du Paradis ; ce qu'il a fait est donc tout ce qu'il pouvait faire. Au reste, mon ami, notre intention n'est pas de nous faire les champions de l'histoire. Laissons planer la tradition au-dessus de nous comme un dire du monde originaire , et examinons ses résultats comme racines de la poésie hébraïque.

Alcyphron. — Celte poésie est un arbre surchargé de branches et de fleurs. La tradition du Paradis se perpétue à travers les prédictions les plus hardies des prophètes , et l'arbre de vie fleurit encore dans le dernier livre des Écritures; la tradition du Paradis est donc à la fois le commencement et la fin de la poésie hébraïque.

EuTYPHRON. — Quel superbe commencement ! quelle fin magnifique ! Comme les prophètes l'ont ennobli, ce Paradis d'Adam ! Ils l'ont élevé jusqu'au temps du Messie, et les écritures du Nouveau-Testament ont été plus loin encore : elles le placent dans le ciel 1 C'est là que fleurit l'arbre de vie ; c'est vers ce pays que nous naviguons tous pour y chercher, au-delà des fleuves et des mers de ce monde, le vieux pays de l'or, les éternelles îles fortunées ! Chez les Arabes, chez les Persans, dans toutes les poésies orientales enfin, les tableaux du Paradis sont l'idéal des félicités humaines; ils renferment leurs rêves d'amour et de jeunesse, leurs espérances pour ce monde et pour l'autre :

« Là, rien n'est plus ni futile ni périssable; là, le souvenir cesse de peser péniblement sur nous. Tout y est stable et plein de charmes ; c'est une aurore éternelle, une éternelle couche nup-

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liale du premier jour ! l'eau y coule en doux parfums; Tombre des arbres qui ne se fanciU jamais est toujours lidèle et ne varie point. »

Alcyporon. — Est-ce que ces sortes d'images n'avaient pas l'inconvénient d'attacher trop fortement les hommes aux plaisirs des sens?

EuTYpnRON. — Pourriiz-vous imaginer, pour ce monde ou pour l'autre, un plaisir inaccessible à nos sens? Il existe ici-bas une sensualité noble ot pure, et nous n'en connaissons point qui soit au-dessus d'elle. Au reste, la pensée du monde primitif était toute sensuelle; si des hommes enclins à la volupté y ont puisé des ivresses funestes , si Mahomet a peint les joies du Paradis d'après des penchants fondés sur une sensualité grossière, il faut en accuser l'abus du principe, et non le principe lui-même. Je dois ajouter que l'on a été souvent injuste à ce sujet, même envers les mahométans; car on trouve chez leurs poètes et chez leurs philosophes autant d'idées métaphysiques sur le Paradis, que chez les poètes et chez les philosophes des contrées du Nord. Il faut, en général, savoir pardonner quelque chose à l'esprit des nations orientales, surtout lorsqu'il s'agit du choix des exjiressions. Elles sentent et jouissent avec plus de délicatesse et de ratlincment que les autres nations; il est donc bien naturel que leurs poésies sur l'amour, sur le l)onlieur, sur les désirs et les espérances, soient empreintes d'un certain esprit de volupté épurée.

Alcyphron. — Je ne les en blâme pas; j'aime, au contraire, à trouver cet esprit dans les poésies qui ont l'innocence et le piintemps pour objet. Mais je crains que ces sortes de tableaux du Paradis ne servent qu'à bercer l'homme trop mollement, et à le plonger dans un repos apathique , qui n'est que trop naturel aux Orientaux.

EuTYPHRON. — Et lors môme qu'il en serait ainsi, n'y a-t-il donc pas déjà dans la vie réelle assez d'agents qui commandent la corvée? et pourquoi la poésie pastorale aussi remplirait-elle ces tristes fonctions? J'aime à la voir, dans son aride et brûlant pays natal, reconnailrc un débris du Paradis dans chaque coin de t(!rre oli croissent des arbres loulïïis, où murmure une source vivante, où coule un llcuve rafraichissant. J'aime à l'entendre

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appeler ce poinl-ci, TÉdon, celui-là, le siège du repos, et cet autre, le château du bonheur. Voodriez-vous que les Orientaux eussent, à Texemple des peuples du Nord, converti le Paradis en une salle de festin dorée, où les ombres des héros se gorgent de bière et d'hydromel? et qu'ils nous eussent dépeint la guerre comme l'état naturel de l'espèce humaine? Selon moi, la poésie doit adoucir l'homme et non le rendre féroce; et, certes, rien n'est plus propre à atteindre ce but que les images d'un Paradis où l'on trouve, au sein même de la nature, l'amour, le plaisir et l'innocence.

Alcyphron. — Mais les deux arbres enchantés?

Eltyphron. — L'arbre de vie est à coup sûr une des images les plus agréables de la poésie orientale, lors même qu'on n'y verrait qu'un idiotisme particulier à la langue hébraïque. Si nous savions où il fleurit, ne nous empresserions-nous pas d'y faire un pèlerinage? Pourquoi aurait-il moins d'attraits pour nous, parce que nous savons qu'il n'est que la représentation de la crainte de Dieu, de la modération et de la sagesse dont nous devons tous recueillir les fleurs précieuses ? Quant à l'arbre de l'immortalité , souvenez-vous comment il est dépeint dans le dernier livre du Nouveau-Testament. D'après ce livre, nous devons, à la fin de -notre carrière et de nos luttes , le trouver dans le Paradis de Dieu, où il a été placé pour ranimer les combattants épuisés, et pour guérir toutes les nations par son feuillage impérissable, par ses fruits toujours jeunes et sans cesse renaissants. Quand aucun fruit de la terre ne pourra plus rafraîchir ma langue desséchée, oh! qu'alors mon ame puisse quitter ce monde avec la certitude de se reposer sous l'ombre de cet arbre !

Alcyphron. — Et l'arbre de la science?

EuTYPHRON. — Nous en parlerons plus tard ; occupons-nous en ce moment de ce beau tableau du Paradis , où Dieu fait passer tous les animaux devant Adam , afin qu'il les voie et qu'il les nomme. Ne pensez-vous pas que rien n'était plus propre que cet examen et cette reconnaissance des choses vivantes , pour développer les forces contemplatives, les facultés comparatives et abstractives, la raison et le langage de l'homme? Les premiers mots de son vocabulaire devaient nécessairement être des cris d'animaux modifiés par ses organes et par ses sensations. Ce

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fut encore dans cette revue qu'il puisa ses premières intuitions sur la difTcrence des caractères et des penchants ; car les traits du visage des animaux , leur démarche, leurs allures, leurs mœurs, sont le cachet positif et invariahle de leur individualité. Dieu daigna donc mettre en action, sous les yeux de Thomme, une fable perpétuelle dans le genre de celles d'Ésope. Aussi, tous les dîVcs poétiques du Paradis ont-ils soin de nous représenter Adam conversant avec les animaux; il est leur roi, leur maître, leur frère ahié; ils vivent tous en paix entre eux, et soumis et attachés cà l'homme.

Alcyphron. — Vous conviendrez que c'est là un âge doublement fiibuleux?

EuTYPHRON. — Dites plutôt un âge d'or; écoutez un des traits du tableau qu'en fait Isaïe.

« Le même toit abrite le loup et l'agneau ; le bélier dort à côté du léopard ; les veaux et les lions forment un troupeau docile , un faible enfant le conduit.

« La mère des génisses et la mère des oursons paissent côte à côte, et leurs enfants s'étendent pêle-mêle sur les guérets où broutent le lion et le taureau.

« Le nourrisson joue avec la vipère ; l'enfant à la lisière étend sa main dans la fente du rocher où dort le basilic ; rien ne blesse , rien n'est funeste dans ce pays sacré. Ce pays est plein de la science de Jéhovah ; c'est ainsi que l'eau remplit l'Océan.»

Vous trouverez chez tous les prophètes une foule d'images semblables, dont l'application intellectuelle...

Alcyphron. — Que direz-vous sur l'amour dans le Paradis? Il est vrai que Milton en a fait une belle description.

EuTYPiiRON. — Milton n'est pas le seul. La description de l'amour dans le Paradis est la première et la plus simple de ce genre, comme cet amour lui-même est le premier et le plus simple de tout amour. La sensation nouvelle et mystérieuse de l'homme qui souifre de se voir seul, et qui ne peut exprimer ce qu'il désire, s'exhale en plaintes si douces, qu'on croit entendre résonner l'écho de cette plainte dans le cœur du divin père de cet homme. Son sommeil , les rêves qui l'agitaient sans doute, l'apparition de la femme, formée avec une partie de

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