‹ Histoire de la poesie des Hébreux;Chapitre 33 sur 120 · LE PARADIS TERRESTRE · texte numérisé non relu

LE PARADIS TERRESTRE

son sein el de son cœur à lui, Dieu qui lui présente cette femme et les bénit tous deux , Tardeur avec laquelle il l'embrasse , ses cris de joie, leur nudité qui ne leur cause ni honte ni désir; tout cela est si délicatement exprimé, et représenté avec tant de charmes et de concision, que, lors même qu'on n'y verrait que de la poésie , on serait encore forcé de convenir qu'elle est divine. Un pareil amour ne pouvait germer que dans le Paradis; c'est le premier réveil d'un jeune cœur, c'est le rêve doré du matin de la vie ! Je suis convaincu qu'il est impossible de composer des poésies quelconques sur ce sujet, sans s'inspirer du charme silencieux d'ÉJen, et des sensations innocentes et simples qu'y éprouvaient nos premiers parents. Toutes les productions des poètes orientaux sur l'amour et sur la jeunesse, portent ce cachet. Le Cantique des cantiques semble avoir été chanté dans le Paradis, et on y retrouve partout le reflet de ce chant de bonheur d'Adam. « Tu es un second moi-même , tu m'appartiens , tu es à moi ! »

Alcyphron. — Vous ne croyez pas sans doute qu'Adam ait prononcé les paroles qu'on lui prête, et que surtout il y ait attaché un sens prophétique * ?

EuTYPHRON.— Qu'il les ait dites ou non, qu'importe ; elles sont l'expression de ce qu'il éprouvait alors; car, sans cela, ni le dire, ni l'écrivain qui l'a recueilli, n'auraient pu les lui attribuer. Qu'il ait manifesté ses sensations par la voix ou par le geste, et probablement ce fut par l'une et par l'autre, elles n'en restent pas moins les sensations les plus simples et les plus complètes qui, en s' unissant à l'innocence et à un sentiment prophétique, peuvent être regardées comme le véritable Paradis du cœur. D'après ce même dire, le développement d'un sentiment moins pur est le résultat du fruit de l'arbre défendu, et devient, pour ainsi dire, le premier pas vers la sortie d'Éden. Vous savez comment ce qui s'ensuivit fut imposé à la mère de l'espèce humaine.

Alcyphron. — Vous analysez fort ingénieusement l'histoire du Paradis ; mais, en commentant ainsi ce vieux dire, vous conformez-vous à son esprit ?

EuiYPHRON.— Je me conforme du moins à un esprit secondaire

' iMoise, liv. i", clinp. 2.

120 SIXIÈME DlALOGtli.

que la mai\li<! de la narration, si riche en sentimenls délicals, indique clairement. « Ils étaient nus, et n'en avaionl pas de honte ! » Mais à peine ont-ils mangé le fruit de Tarbre détendu, qu'ils voient leur nudilé et en rougissent. Le juge paternel paraît et leur annonce leur future destinée, qui n'est autre que le mariage, la vie de cabane et de famille ; la Divinité elle-même leur donne des vêtements. L'époque des sensations telles que. le Paradis seul pouvait les donner, est passée ; une nouvelle période de la vie commence , et nos premiers parents apprennent à connaître les peines et les fatigues...

Alcyphron. — Il me semble que vous vous rapprochez...

EuTYPHRON. — Est-ce que votre pensée se préoccuperait d'une hypothèse honteuse '? La langue et les allégories orientales lui sont entièrement opposées , ainsi qu'à toutes celles du même genre qui, pour être plus récentes, n'en sont que plus mauvaises et plus forcées. Les Orientaux n'ont aucune idée des allusions qui pourraient f lire croire que l'arbre de la science était ce que prétend cette hypothèse. Une pareille llction est un conte obscène des temps modernes, indigne du récit antique, si plein de pureté et de naïveté enfantine. Lorsque Adam connaît sa femme, ce récit le dit aussi clairement et aussi franchement qu'il dépeint les sensations qu'ils ont éprouvées tous deux après avoir mangé du fruit défendu. C'étaient des sensations nouvelles et désagréables qui les poussaient à fuir et à se cacher derrière les arbres ; la voix du père les arrache enlin aux vertiges d'une attente pénible. Vous savez le reste; certes, s'il y a là quelque chose qui ressemble à l'heure du berger, il serait possible alors de trouver tout ce qu'il y a de plus noir dans la blancheur la plus pure.

Alcyphron. — Si vous vouliez commenter aussi franchement l'arbre et le mobile de la séduction , vous m'expliqueriez peutêtre la plus ancienne fable , le plus ancien hiéroglyphe du monde.

Eutyphron. — Nous verrons plus tard si ce récit n'est qu'une

' Uerder fiit allusion ici -i l'ouvrage de Rovcrland intitulé : Pcccaliim ornjinale. Cl! livre contient des explications fort indécentes sur le fruit de l'arbre défeudu.

( j\ole fin TriiiUictnir.)

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fable, qu'un hiéroglyphe; pour l'instant, bornons-nous à y voir un dire do Fenfance de Tespèce humaine. Qu'était, selon vous, l'arbre de la science? et quelle signification attachez-vous à ce dernier mot?

Alcyphron. — Tout ce que je sais, c'est que chez les Orientaux, il signifiait la connaissance du bien et du mal. Ils se servaient aussi de ce mot pour désigner l'âge oîi l'homme jouit de la plénitude de son entendement ; parfois aussi ils l'appliquaient au jugement moral, et aux facultés qui donnent ce jugement; en un mot à la raison pratique.

EuTYPHRON. — Ainsi donc, lorsque l'homme arrive à l'âge de raison, il sait distinguer le bien du mal, distinction que jusque-là on lui avait enseigné à faire, et qu'il fait en effet tant qu'il reste fidèle à son devoir. Dès qu'il commet une faute, il subit la punition qu'il s'est attirée, parce qu'il n'a pas distingué le bien du mal; et alors seulement, il apprend à connaître le bien et le mal. Voilà toute l'histoire et les diverses significations de l'arbre de la science. En détendant à l'homme le fruit de cet arbre, Dieu lui impose un devoir ; c'est la première et la plus facile pratique de la distinction du bien et du mal. Les fruits de tous les arbres étaient le bien, car ils étaient permis ; ceux de ce seul arbre étaient le mal, car ils étaient détendus : c'est la première signification. Le serpent en prêle une autre à la défense de Dieu; il dit : « On vous a défendu les fruits de cet arbre, parce qu'il donne la connaissance du bien et du mal, c'est-à-dire la plus haute science ; mangez-en, et, d'enfants que vous êtes, vous deviendrez des hommes,! plus que des hommes, des Élohim! » C'est la seconde signification. Les habitants du Paradis mangent en effet de ce fruit, et les voilà instruits; ils reconnaissent qu'ils cm mal fait, et éprouvent des sensations qu'ils auraient préféré ne jamais connaître. Le créateur profite de ces sensations pour leur imposer d'autres devoirs et les soumettre à des expériences nouvelles; il les place dans une situation différente, et leur aide à faire les premières inventions qu'exigent les besoins les plus urgents de cette situation. C'est la troisième signification. Après cela Dieu pouvait dire, soit en raillant, soit sérieusement : « L'homme est devenu semblable aux Élohim ; il sait distinguer le

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bien du mal. « Telle est la marche de la narralion ; la même idée y est présentée sous toutes ses phases, sans subir la moindre altération. Un développement aussi simple, aussi clair, n'est-il pas admirable?

Alcyphron. — Sans doute, s'il s'agissait d'une feblo; mais il est question ici d'une histoire de la plus haute importance. A combien de millions d'individus n'a-t-il pas donné la mort, cet arbre dont le fruit n'a été cueihi que parce que le serpent a donné une fausse interprétation àlasigniticalionde l'arbre de la science !

El TYPHRON. — Les conséquences dogmatiques n'en restent pas moins les mêmes. En tout cas, nous ne nous occupons en ce moment que d'un dire de l'enfance de l'espèce humaine, et que, par conséquent, il faut examiner avec l'esprit de cette époque. Si vous voulez continuer à l'analyser sous ce point de vue, nous y trouverons toutes les idées primitives de la poésie morale de l'Orient.

Alcyphron. — Très-volontiers, puisque nous devons arriver à de semblables résultats.

EuTYPHRON. — Procédons avec ordre. Un devoir a été imposé à l'homme et non aux animaux qui, sans doute, mangeaient les fruits de cet arbre, et prêchaient ainsi l'homme par un langage bien persuasif, celui de l'exemple. Manger de ces fruits n'était pas une faute pour eux; pour l'homme c'était un péché. Sentezvous cette différence?

Alcyphron. —Sans doute, et je me souviens en même temps que les Orientaux partageaient tous les êtres en créatures libres et en créatures dépendantes. Les animaux appartenaient à la première division; car aucune défense ne pesait sur eux, tandis que l'homme était lié par la loi, par le devoir.

EuTYPHRON. — Cette distinction jette un grand jour sur le sujet que nous traitons. Le serpent agit d'après sa nature en mangeant des fruits de l'arbre de la science ; l'homme se met en opposition avec son devoir en suivant, contrairement à la loi qui lui a été donnée, le conseil et l'exemple de cet animal. Vous rappelez-vous ce que nous venons de dire à l'occasion des rapports d'Adam avec les animaux ?

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Alcvphron. — Qu'ils étaient pour lui un sujet d'enseignement. Mais dans le cas dont nous parlons, ils lui enseignèrent à faire le mal.

EuTYPHRON. — Et quel est l'animal que Dieu choisit pour devenir roccasion fortuite de la première erreur des facultés contemplatives et imitatives de l'homme? et pouvait-il en choisir un plus convenable? La prudence et la ruse sont les traits caractéristiques (lu serpent; il agit et parle suivant ce caractère, devient rem- Même de la séduction, et subit le châtiment réservé au séducteur.

Alcyphron. — Cette histoire m'apparaît tout-à-coup sous un |jur nouveau. Oh! si c'était une fable, ehe serait bien belle!

Eltyphron. — Nous pouvons la regarder comme telle, du moins srius le rapport de la forme. Oui, c'est une fable en action. Vous connaissez , sans doute , toutes les peintures du caractère du srrpcnt et de l'anathème porté contre lui , que l'on trouve dans les fables de Lokman et d'Esope?

Alcyphron. — Oui. Au reste , les Orientaux sont riches en fables et en dires de ce genre, et ils attribuent au serpent une foule d'artifices et de sciences. Selon eux, cet animal possède le grand a ri tant envié par l'homme, de se rajeunir, de recouvrer la vue dans la vieillesse, et de dérober à tous les dangers sa tète, le siège de sa force et de sa vie. Ils vont jusqu'à dire qu'il pénètre tous les secrets de la nature, et qu'il est animé par un génie particuher. 3'ai lu une foule de contes dans lesquels le serpent guérit les malades, écoute la voix des enchanteurs bienfaisants, repousse celle des mauvais, prèle l'oreille à la musique, obéit à la volonté des prêtres, etc. Enhn , lorsqu'on a lu tous ces contes, on éprouve malgré soi un certain désordre dans l'esprit.

EuTYPHRON. — Quelques unes de ces fables doivent être considérées comme l'histoire naturelle de cet animal que nous connaissons trop peu ; les autres ne sauraient être que les fragments des anciennes traditions, auxquelles chaque génération qui les transmet à la génération suivante, ajoute quelque chose de merveilleux et d'incroyable. Ces sortes de traditions finissent toujours par devenir des croyances populaires, que l'art et la ruse des poètes, des magiciens et des prêtres exploitent à leur profit. Qu'il nous suffise de savoir que, sur tous les points de l'Orient,

le serpent est connu comme un animal rusé et artificieux ; et nous savons suflisammonl par nous-mèni(>s, qu'il est vil et nuisible. Voyez maintenant avec quelle fidélité le dire du Paradis peint les divers traits qui caractérisent le serpent : paraissant d'abord comme un séducteur sage et brillant, il se montre bientôt comme un vil trompeur qui nous poursuit sans cesse en rampant à nos pieds. A son début il se nourrit du mets des dieux, connaît les forces secrètes de la nature, et communique avec les Éloliim ; bientôt après il se traîne sur son ventre et se voit condamné à manger de la poussière. Il a cessé d'être immortel , car l'homme peut lui écraser la tète, et il ne lui reste d'autre moyen de se venger que de le mordre au talon. D'abord l'ami d'Eve, il lui promet de la convertir en déesse ; mais il devient aussitôt son ennemi et celui de tous ses enfants, au point que la mère du serpent peut être regardée comme l'ennemie naturelle de notre première mère. Un seul animal peut-il olfrir des contrastes plus instructifs? Un vil reptile aurait-il pu enseigner la sagesse à l'homme? En vérité, une pareille supposition n'est bonne qu'à mettre la folie humaine en évidence.

Alcyphron. — Il est certain que l'homme voit toujours son séducteur, lorsque la faute où il a voulu l'entraîner est commise, tel que le dire du Paradis nous montre le serpent quand l'anathème de Dieu l'a frappé. La narration est conduite avec art, et si le fait est réellement arrivé, on ne pouvait faire jouer à l'homme, dans un apologue, un rôle plus instructif L'arbre, le serpent, faction enseignent; et les paroles ne servent qu'à développer ce que, malheureusement, f expérience ne tardera pas à prouver. Je sens maintenant tout ce qu'il y a d'extravagant dans les méprises où tombent les érudits qui se mettent l'esprit à la torture pour savoir si le serpent avait des pieds, s'il était doué de la raison humaine atin de pouvoir comprendre l'importance d'un anathème, etc.

EuTYPHRON. — Les rabbins se perdent dans des folies plus grandes encore. Mais laissons-les en paix, et revenons aux tableaux du Paradis, qui nous olfrent plus d'un trait instructif à analyser. Le serpent promit à riiomme que le fruit de l'arbre défendu lui ouvrirait les yeux et lui donnerait la sagesse des

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