‹ Histoire de la poesie des Hébreux;Chapitre 40 sur 120 · LE PARADIS DES MORTS · texte numérisé non relu

LE PARADIS DES MORTS

la tombe est leur demeure étemelle ; elle est devenue leur tente pour rintinilé des temps!

« Et lors même qu'Us auraient donné leurs noms à des pays entiers, l'homme couvert de gloire en ce monde ' n'y reste pas éternellemenl. Quand la mort l'a frappé, il n'est pas plus estimé qu'une brute, il laut qu'il parte.

« Voilà leur destinée à tous, tous tombent ainsi ! Et leur postérité?... elle chante des hymnes à leur mémoire*. Semblable aux troupeaux qui vont à l'abattoir, on les pousse dans le royaume des ombres où la mort les ronge. Au malin, les justes régneront sur eux. Leurs images sont chez les ombres vaines ; c'est là qu'ils demeurent '.

« Dieu rachètera mon ame du royaume de la mort; il me recevra dans sa demeure.

, ((Ne te décourage donc pas quand un homme devient puissant et riche, et quand l'éclat de sa maison va toujours en grandissant. 11 n'emportera rien de tout cela dans la tombe; sa magnilicence n'y descendra pas avec lui. Tant qu'il vit, il jouit de

' L'homme couvert de yloire, siyniKe un de ces héros célèbres qui donnent leuis noms à de vastes contrées.

" Je ne sais s il est fiucslion ici de panégyrique ou de satire; mais il est certain que , dans le royaume des ombres , on ne s'occupe ni des uns ni des autres.

^ J'aurais voulu pouvoir trouver une version plus heureuse pour les mots \^ ^3*D' Le psaume 49. vers. i5 , est un des passades les plus difficiles et les plus sujets à diverses interprétations. A eu jufjer par l'ensemble , le poète veut dire que l'éclat des biens terrestres ne saurait empêcljer ces riches insensés de partager la destinée commune à l'espèce humaine. Semblables aux brebis, ils sont divisés par bandes destinées à la boucherie , et que la mort fait pâturer en attendant qu'elle les égorye, un

matin (ips'^j, 'est-à-dire bientôt, en fort peu de temps. Le f'ied des hommes justes qu'ils avaient opprimés jadis / □"'Tî!?^ ^ pèsera sur eux, sur leur tombe ou sur leur cadavre; / mi \ fouler, fouler sous tes pieds , se trouve ici dans sa véritable signification , comme cliez le prophète Joël , chap. 4) vers, i3, où ce mot est employé pour désigner une cuve qu'on foule. Les mots opprimer, dominer, ont une signification dérivée. Leurs rochers, leurs demeures dans le rocher (on peut lire miJÎ au lieu de DT^S V vieillissent /fil /S?, dérivé de n73, vieux,

usé, tombe par le temps). Il ne reste donc pas même sur la terre un refuge de mort ; l'empire des ombres devient leur demeure, c'est désormais leur unique demeure. '^^T ou 'plDÎ demeure, le ^ devant 73| peut appartenir à la valeur du moi;

on pourrait donc traduire le passage de la manière suivante : • Ou les a manpiés loiiime des brebis pour le royaume des ombres ; la mort les f.^iit paître. Le matin, I liornme pieux les foiile aux pieds, 'e locluT loiiilu- .le \<-liislé , r(iii|Kii.- li.s ombres c>i Icui denieurc. '

son bien-être, il t'approuvera si tu sais profiter du tien. Biontôl il entrera dans la demeure de ses pères , dans la maison éternelle, et il ne verra plus jamais la lumière! On le voit maintenant dans l'excès de son bonheur, plein d'orgueil et privé de bon sens. Bientôt, semblable à la brute, il ne sera plus! »

Alcyphrox. — Je n'ai jamais aussi nettement saisi l'ensemble de ce psaume.

EuTYPHRON. — Je suis resté fidèle à la lettre du texte, et il est focile d'y reconnaître la différence des idées sur la mort, dont nous nous occupons en ce moment. Les âmes des èlres arrogants, tiers de leurs prospérités, sans raison et n'estimant que les plaisirs des sens, sont poussées dans le royaume des ombres comme le bétail marqué pour la boucherie. Là, la mort les ronge; image effroyable! Mais les âmes des justes sont rachetées par Dieu qui les reçoit dans sa demeure. Tandis que les âmes arrogantes deviennent la proie de la mort, celles des justes viennent régner sur elles au malin, c'est-à-dire bientôt, comme l'éclat du jour succède aux ténèbres de la nuit. Gi^tte ditlérence est encore i)lus clairement imliquée dans le psaume suivant. Là, Dieu lui-même protège les corps morts de ses élus, et leur montre le chemin mystérieux qui, de la nuit des tombeaux, conduit à son éclatante demeure.

Alcyphron. — Ce psaume m'a toujours paru aussi inintelligible que le précédent. Plusieurs savants y voient la prière d'un prêtre niiilade qui, recevant de Dieu une nourriture abondante, lui demande une prompte guérison.

EuTYPiiRON. — Ainsi que tous les autres, ce psaume est une prière de David ; chaque vers, chaque expression porte le cachet de son caractère.

« Prolège-moi , ô mon Dieu ! car c'est à toi que je me confie. J'ai dit à Jéhovah : Tu es mon Dieu, tout mon bonheur dépend de toi '.

« Je les estime haut^, les lieux saints et les monuments sacrés de ton pays! Mon cœur tout entier y est attaché.

' Au lieu de S^, il faudrait pciu-ctre lire ^73, surtout si l'ou n'a pas envie de préf(?rer cette locution T!''"1i''7D ^D,

» Je lis : l-inN' nbn 'Ï~N*D " IZ'H n^'^^'n'pb' ^^^ "'•>' transposé .pie 7 ,

ce qui a donné de l'ensemble à tout le passade.

LL TAKADIS DLS .MOUTS, 1(33

mais ils «ont entrés dans la demeure de lem" céleste ami , dans une terre promise , meilleure que celle de Canaan. L'assemblée des pères était donc une expression filiale et nationale , par laquelle les Hébreux désignaient l'empire des morts, ou plutôt le séjour de ceux qui vivaient d'une vie plus heureuse que celle d'ici-bas. Ils étaient, ainsi qu'Abraham et Enoch, dans le Paradis de leur ami.

Alcyphron. — Jusqu'ici , j'avais pensé que cette réunion des pères après leur mort, ne désignait que le dépôt de leurs corps dans les sépulcres de famille,

Eltyphron. — Un peuple partagé en tribus et religieusement attaché à ses ancêtres, fondateurs de ces tribus , devait nécessairement tenir à l'usage qui lui faisait déposer ses pères dans des cavernes, dont chacune était réservée à une famille spéciale. Ce même usage les fortifiait dans leurs douces croyances , et les rendait, pour ainsi dire, palpables à leurs yeux; mais rien ne prouve que ces croyances se bornaient à la réunion dans les tombeaux de famille. Abraham est allé rejoindre ses pères , et cependant il n'a pas été enterré près d'eux ; Jacob demandait à passer dans l'empire des ombres , auprès de son fils chéri , tout en croyant que ce fils avait été dévoré par des bêtes féroces. Vous venez de me dire que tous les peuples , même ceux que nous appelons sauvages , croient à une réunion dans l'empire des âmes, et, certes, rien n'est plus touchant que la joie avec laquelle, dans cet empire, le père accueille son fils, le fils I son père, la mère son enfant, et l'ami son ami. Comme preuve i de cette opinion , je vous communiquerai un de leurs hymnes de mort : au reste, il n'est point de voyageur qui, dans ses relations, ne nous donne des détails plus ou moins curieux sur ces sortes de croyances. Mais comme tous ces peuples marchaient dans l'ombre , et ne pouvaient bâtir que sur d'anciennes traditions, chacun d'eux s'est formé une assemblée des pères, un Paradis des morts, selon ses manières de voir et de sentir. Le peuple hébreux seul est resté fidèle aux notions transmises par ses ancêtres ; et comme il fondait sa plus grande gloire sur l'idée qu'Abraham et les autres patriarches avaient été les amis :de Dieu , il ne pouvait supposer que ce Dieu , après avoir guidé

IGi SEPTIÈME DIALOGUE.

Cl consolé ses amis jusque sur le boni de la tombe, les abandonnerait dans le IrisU; empire des ombres. N'était-ce pas là plutôt rinstaiit de leur prouver son amitié en leur ouvrant sa lumineuse et hospitalière demeure ? Telle était leur conviction , (lui a donné lieu à cette belle et touchante phrase que ron retrouve même dans les psaumes : Dieu l'a pris avec lui.

Alcyphuon. — Je me rappelle un de ces psaumes, mais fort vaguement.

EuTYPHRON. — Nous pouvons en lire quelques uns ensemble, car nous voici à ma porte; entrons... Voyez, le premier qui me tombe sous la main ressemble à une prière du soir ; on l'a même souvent regardé comme une épitaphe que le poète s'est composée.

« ' Que tous les peuples écoutent! que tous les habitants de la terre prêtent l'oreille ! Et vous, enfants des hommes, vous, fils de héros, et vous, riches et pauvres, soyez attentifs.

« Les paroles qui vont sortir de ma bouche seront pleines de sagesse. Mon cœur cherche de prudents enseignements ; mon oreille attentive écoute de hautes et divines sentences. C'est en chantant que je donner?! le mot d'une énigme incompréhensible *.

« Que pourrai-je craindre dans les jours de malheur, quand pèsera sur moi l'injustice de mes ennemis; de mes ennemis qui se confient à leur force, qui se glorifient de leurs grandes richesses ?

« Un seul d'entre eux peut-il racheter son frère de la mort? Pourrait-il payer pour lui une rançon à l'Éternel? Non ; elle est trop chère l'ame humaine, et il lui sera éternellement impossible de trouver une rançon pour elle.

«Qui pourrait faire vivre toujours son frère? Qui pourrait l'empêcher de ne jamais voir sa tombe? Il est forcé de la voir. Les sages ausei meurent ; ils meurent comme le fou , comme riiomme privé de sens *. Ils laissent leurs biens à des étrangers;

' Psaume 4y.

> I,e poi;te, qui lient sa lyre à la main, écoute comme si les cordes devaient lui 11 révéler son chant. A celle épofjue, la poésie lyrique, le cliani et la musique inslrumentale ne faisaient qu'un seul et même art. L'éniyme dont le poète va donner le mot concerne le bonlicur dont jouissent les mécliants , ainsi que l'indique la strophe 1 uivante.

■* I/C fou , l'homme privé de bon sens sont ici des synonymes, ainsi que le prourc^ le dernier vers du p»aumc.

I, 'empire des MOUTS. lol

l'esprit, c'est-à-dire la ftiiblesse humaine et la lorce divine. Souvenez-vous de ces paroles mises dans la bouche de Dieu luimême avant le déluge:

« Mon esprit ne demeurera plus éternellement dans les hommes , car ils sont de chair. »

Vous savez comment on a expliqué ces derniers mots en les appliquant à une corruplion générale, causée par la sensualité et la faiblesse? Revenez à la première pensée que nous fournit la poésie hébraïque, sur la manière dont Dieu introduisit l'homme dans le monde. Il devait être l'imago des Élohim , l'empreinte visible des forces invisibles qui les font agir et créer à la place qui leur a été assignée. Puisque vous vous êtes complu à me citer une élégie sur le néant de l'espèce humaine, souffrez que je vous dise un psaume qui célèbre sa force et sa puissance ; un psaume qui , par le bégaiement de la faiblesse , construit à la gloire de Dieu un fort contre lequel tous ses ennemis viennent échouer ; un psaume qui pose la couronne de la dignité et de la magnificence des anges, sur la tète de l'homme , roi de la terre et triomphateur placé au-dessus de toutes les œuvres de Jéhovah ; car c'est par lui seul que peuvent et doivent résonner sous ce vaste ciel étoile, qui se déroule en ce moment au-dessus de nos tètes, des chants semblables à ce psaume *.

« Jéhovah ! notre Dieu ! que ton nom est grand et beau partout l'univers ! Ta louange résonne encore au-dessus des cieux !

« C'est avec la voix des enfants et dos nourrissons que tu t'es construit une forteresse glorieuse, devant laquelle tes ennemis s'arrêtent et succombent !

a Je contemple ton ciel, œuvre merveilleuse de tes doigts ; je contemple la lune, les étoiles que tu as faites. Seigneur!

« Qu'est-ce que l'homme , pour que tu aies daigné penser à lui? Qu'est-ce que l'enfant de l'homme, pour que tu l'aies si richement doté ?

« Tu l'as placé à côté des Élohim, tu l'as couronné de gloire et d'honneur ; tu l'as fait le maître de tes œuvres; tu as tout mis à ses pieds!

« Ils sont à lui, les troupeaux d'animaux domestiques, depuis

• Psaume 8.

do2 SKPTii'Mi: D!alogi:e.

le plus grand jusqu'au iilus petit ! les bèlcs fauves des champs et des forêts sont à lui ! les oiseaux du ciel et les poissons de la mer, et tout ce qui suit la marche des llols lui appartient! Seigneur noire Dieu, rombien ton nom est glorieux partout l'univers! »

Ramenez cet hymne pindarique à Thistoire de la création où il a clé puisé, et l'homme vous apparaîtra dans tout l'éclat de sa majesté! Quand tout est créé, Dieu s'arrête, il se consulte, et va, pour ainsi dire, chercher sa propre image au fond de son cœur; la création, restée sans couronne, attend son Dieu visible. Serait-il possible défaire, sur l'espèce humaine, une épopée basée sur une idée plus noble et plus significative?

Alcyphron. — Vous conviendrez que la poésie hébraïque ne nous a pas légué une pareille épopée.

EuTVPHRON. — Elle ne devait pas même se proposer ce but, du moins dans le sens matériel , car l'homme est , par ce qu'il a de bien et de mal en lui, sa propre épopée. Que n'a-t-il pas fait et inventé sur cette terre? où n'a-t-il pas été? que n'a-t-il pas essayé, tenté? Le poète qui voudrait chanter les principaux faits historiques, aurait un thème admirable , car il pourrait décrire les inventions de l'esprit et les œuvres de la main de l'homme, que sa volonté rend presque toute-puissante. Mais, je le répète, le but de la poésie hébraïque n'était pas de donner l'idéal de l'homme matériel, mais celui de l'homme spirituel. Combien de hautes et belles pensées cette poésie n'a-t-elle pas développées, dans l'Ancien comme dans le Nouveau-Testament, par l'image de Dieu que reflète la forme humaine ! Adam était le fds de Dieu ; Enoch, Abraham et les plus chéris des patriarches étaient les amis de ce Dieu. Un second Adam parut, afin de montrer de nouveau à ses frères la forme d'un lils de Jéhovah, et de relever l'espèce humaine, en réveillant en elle le sentiment de sa dignité et de sa beauté divine. Il me semble que la poésie et la prose du monde entier ne sauraient donner une idée plus pure et plus noble du but de l'humanité.

Alcyphron. — Elle est trop pure, trop noble pour nous. Que savons-nous sur Dieu? Comment un homme peut-il imiter Dieu, sans succomber sous le poids de sa propre force? La sphère de

L'l'.MI'lltb; DKS MOUTS. \b7)

nos destinôes et de noire morale doit êiie humaine et non divine.

EuTYPHRON. — La morale de la poésie hébraïque s'étend sur l'une comme sur l'autre de ces deux sphères. Ainsi que vous l'avez dit vous-même , elle peint avec une vérité admirable la faiblesse et le néant de l'homme. Notre corps ne nous permet pas d'être les fdsde Dieu, selon les pures notions orientales, car Dieu n'a point de forme , et nous sommes faits avec de la terre. Mais ses doigts nous ont pétris, et sur notre bouche et sur notre visage les lèvres de Jéhovah ont fait passer un soufile d'amour; il plane encore sur ce visage qu'anime l'esprit de Dieu. Li poésie hébraïque , loin de cherciier à tromper l'homme , en lui inspirant une orgueilleuse satisfaction de lui-même, lui rappelle sans cesse sa faiblesse ; mais elle ne se laisse point dominer par cette faiblesse , au point de méconnaître nos hautes et nobles destinées; elle fait de l'homme un enfant de Dieu , créé pour l'éternité; mais cet enfant est encore faible et soumis à la mort.

Alcyphron. — Oh ! oui , c'est un enfant , et la poésie des Hébreux est aussi enfantine que leur morale. Chaque pensée est sans cesse ramenée à Dieu, et tout découle de Dieu, ce qui finit par détendre la volonté de l'homme , par anéantir sa faculté d'examen , par l'amener à une résignation aveugle et stupide , à l'islamisme enfin.

El'typhron. — tt 'Le papyrus croît-il sans sève? et le nénuphar peut-il vivre sans eau? Quoique vert encore, il se flétrit pendant que les autres plantes sont en fleurs. Tel est le sort de celui qui oublie son Dieu; ainsi meurent les espérances de celui qui renie son Dieu ! Elle tombe et s'écroule l'espérance de l'impie! le palais de l'araignée lui sert d'appui. L'araignée se confie à sa maison, mais elle ne la soutient point ; elle s'y attache plus fortement; c'est en vain, la maison n'a point de durée! Ainsi fait l'impie; plein de sève le matin, il étend ses rameaux au-dessus des jardins, il enlace la racine des rochers, il entoure de vastes murailles.... Tout-à-coup il disparaît du lieu où il était , et ce lieu lui dit : « Je ne t'ai jamais vu !... »

' Job, ch.Tp. 8, vers. ii.

loi SEPTIÈME DIALOGIE.

Alcyi'huox. — C'est là une grande cl longue image , mais ce n'est pas une réponse.

EuTYPHRON. — Cette image est, au contraire la meilleure des réponses. Sans Dieu, toute poésie n'est que l'orgueilleux papyrus privé d'eau; sans lui, la morale est une plante parasite. Les fleurs de cette plante sont belles en paroles, ses branches s'étendent de tous côtés, elles enlacent chaque pli de Tamc humaine ; mais le soleil se lève, et la plante n'est plus! l'homme qui l'a inventée la renie; et la place où elle était ne sait plus qu'elle a existé ! Je n'ai pas l'intention de contester le mérite et la valeur des recherches et des descriptions psychologiques ; mais la morale primitive ne pouvait être de la psychologie; si elle avait eu ce caractère, elle serait éternellement restée un labyrinthe inextricable de préceptes. Il en est de l'antique poésie morale comme de la poésie de la nature : les notions sur la divinité pouvaient seules lui donner de la simplicité cl de la clarté, de la délicatesse et de la dignité. Elle rattache l'enfant à la parole du père , et forme le tils d'après la pensée de son créateur ; la crainte de Dieu, qui ne se raisonne pas, est ici, comme partout ailleurs, le point de départ de la sagesse humaine.

Alcyphron. — Le point de départ, soit! Je conçois que cette morale puisse et doive guider nos premiers pas; mais de quel droit veut-elle se faire notre compagne inséparable? L'enfant que l'on mène toujours à la lisière n'apprend jamais à marcher seul. Les Hébreux ne sont-ils pas en ce cas? L'obéissance liliale du monde primitif est devenue cette terreur servile qu'institua Moïse. L'esprit humain, au lieu de s'élever, de s'épurer, est tombé, il s'est avili. Pourquoi? parce qu'au lieu de chercher à se connaître, il ne s'est occupé que de Dieu...

EuTYPHRON. — Quant à ce qui concerne la servitude instituée par Moïse, nous nous en occuperons en temps et lieu. Pour l'instant, gardons-nous de mêler les idées postérieures à celles des temps primitifs, où des sources de lait et de miel coulaient avec le fleuve de la morale. Il est utile à l'enfant d'obéir à son père. Dans la poésie morale des Orientaux, l'idée de Dieu est un soleil qui éclaire tout l'horizon de l'existence humaine; et plus tard encore, elle marque sur son cadran solaire certaines relations,

L EMriKE DES MOniS. ioo

certains devoirs, avec la puissance et la netteté d'un rayon. Maintenant ce soleil nous parait trop ardent, mais il fallait qu'alors il fût ainsi. Dérivée de l'autorité de Dieu, qui lui sert de base, et destinée à guider les premiers pas des peuples sur la terre, cette morale devait être naïve et simple, mais sévère et venue d'en haut. Dieu était le père et le directeur des hommes, en ce monde et dans l'autre.

Alcyphron. — Dans l'autre aussi ? Vous venez de ramener notre entretien à son point de départ. Ce n'est que par degrés et fort tard , que l'homme a conçu l'espoir de son immortalité. Et cet espoir, il l'a puisé dans des circonstances presque insignifiantes, dans des conclusions forcées, dans des preuves hasardées; on pourrait ajouter même dans des désirs et des pressentiments aveugles. Adam savait qu'il n'était que de la terre , et il ne se flattait point d'être immortel. Il vit couler le sang d'Abel, et ce premier mort fut pleuré comme ne le sera sans doute plus jamais aucun autre mort; et cependant il ne parut point d'ange pour consoler les affligés en leur donnant la certitude de l'immortalité. L'ame d'Ahel s'était dispersée avec son sang répandu sur la terre ; de hà, il cria vengeance vers le ciel, puis on enfouit dans la terre cette ame et ce sang qui ne faisaient qu'un. Telles étaient les croyances des temps antiques, même après le déluge ': les pères s'endorment , ils ont fini d!ètre, on compte, on nomme les jours qu'ils ont vécu, voilà tout ; ou bien on dit qu'ils se sont en allés dans l'assemblée des pères, c'est-à-dire dans la tombe. C'est de cette assemblée que l'on fit plus tard l'empire des ombres. Pour vous en convaincre , lisez toutes les plaintes douces et poétiques, mais désespérantes et sombres que l' Ancien-Testament fournit sur cet empire ; ou permettez-moi plutôt de vous en citer une que j'ai consacrée à la mémoire de mon ami. S'il pouvait être près de nous, il y serait en ce moment; mais, hélas ! l'hymne de deuil le dit clairement : De l'empire de la mort, il n'y a point de retour possible.

«^Ils sont riches en peines et peu nombreux, les jours de l'homme né de la femme ! L'homme passe comme la fleur qui s'é-

' Moïse, liv. !•', chap. 9, vers. 4 et 6' • Job, chap. 14.

irjG SKl'lltME DIAlAKill'.

panouit et se fane, il fuit comme Tombre qui ne s'arrèlc jamais!

« Et cependant lu daignes jeler ton regard sur lui , cita l'appelles devant ton tribunal. Parmi tant de coupables, en est-il un sans rcproclu!? Non, il n'en est pas un!

« Et quand tu as niosuré ses jours, quand tu as compté les lunes, quand tu asmarqué le but que jamais il ne peut dépasser; oh! alors, tu te détournes de lui alin qu'il se repose, comme à la fin de sa journée se repose le mercenaire !

« Il conserve l'espérance, l'arbre que l'on abat; il peut reverdir, il peut pousser des jets nouveaux. Que sa racine vieillisse dans la terre, que son tronc tombe en poussière; que lui importe? la vapeur de l'eau développe ses germes naissants, de verts rameaux paraissent comme s'ils étaieut nouvellement plantés.

« L'homme que la mort a frappé est étendu sans force sur la terre, il en disparaît pour toujours! Où va-t-il?

« Les eaux s'enfuient de la mer, les lleuves se dessèchent et deviennent une terre aride; l'homme est toujours étendu sans mouvement, il ne se relève point; les cieux vieillissent, et il ne se réveille point ; rien ne saurait l'arracher à son terrible sommeil!

«Hélas! si tu ne voulais que me cacher dans l'empire des ombres, m'y cacher jusqu'à ce que ta colère se soit apaisée ! Si tu voulais ensuite assigner un nouveau but à l'arène do ma vie, et penser une seconde fois à moi!... Mais non, quand il est mort, l'homme, il ne peut plus revivre !

« Tant que durera ma douloureuse existence, je veux espérer une chance heureuse; je veux croire que tu finiras par m'appelcr, que je pourrai te répondre , et que tu retrouveras quelque alîeclion pour ta malheureuse créature ! Je veux espérer qu'alors, toi qui comptes aujourd'hui chacun de mes pas, tu ne le souviendras plus des fausses routes que j'ai pu suivre. Il sera scellé, le livre de mes péchés! tu auras roulé la hste de mes méfaits, car tu m'en auras acquitté !

« Mais hélas ! la montagne tremble et s'écroule ! le rocher est jeté loin de sa place! l'eau creuse la pierre, elle entraîne au loin la poussière, image fugitive de l'homme! C'est ainsi que lu anéantis les espérances iiumaines! . /

i/i;Mriiu; ui:s .mokis. l.'iT

«Tu luttes avec Tliommc jus(iirà ce qu'il se soit perdu! lu altères, tu enlaidis son visage, puis lu le renvoies î Ses fils seront-ils heureux et grands? il l'ignore. Que la honte el le malheur les accable, que lui importe; il n'en saura jamais rien ! »

Serait-il possible de trouver des expressions plus fortes, plus énergiques, pour désigner l'impossibilité d'un retour du royaume de la mort? pour prouver qu'il n'y saurait pénétrer aucun renseignement sur le bonheur ou le malheur des nôtres ? que là , enfm, tout est ténèbres, silence, oubli éternel?

EuTYPHRON. — Vous avez parfaitement raison, mon ami. Mais de quel retour croyez-vous qu'il soit question dans cette plainte poétique? Évidemment d'un retour à la vie d'ici-bas, d'un retour aux jouissances, aux plaisirs de cette terre dont Job n'a pas eu le temps de se rassasier. L'impossibilité de ce retour, selon moi du moins, n'exclut point l'idée de l'immortalité. Quel est le mort dont l'ame ait pu revenir sur la terre pour goûter de nouveau les biens qu'elle offre? Il est certain que Job croyait à quelque chose d'impérissable, qui ne descendait point dans le royaume de la mort , car il prie Dieu de le cacher dans ce royaume jusqu'à ce que sa colère se soit apaisée , et de le faire revivre ensuite; mais trouvant aussitôt ce vœu trop téméraire, il y renonce. Examinons de plus près les opinions des Orientaux sur l'empire des ombres; voyons quelle en a été l'origine, et sur quelles idées elles se sont primitlvenfient appuyées.

Alcyphron. — Ces opinions ne devaient avoir eu d'autre origine que le tombeau, demeure éternelle des morts. Mais guidés par une douce illusion , on se figurait ses pères continuant à vivre dans leurs tombes ; voilà pourquoi on les appelait maisons de repos, maisons permanentes de la paix. J'ai lu plusieurs poésies arabes, où les vivants vont rendre visite aux tombes de leurs amis morts, comme s'ils étaient étabhs dans une habitation nouvelle; ils leur parlent, arrosent la poussière de ces lugubres demeures, et les embellissent en y plantant des fleurs. Ces idées, généralement répandues en Orient, et qui se sont longtemps conservées parmi les Hébreux, ont donné lieu, chez ce peuple, à plus d'une tradition sur de douloureux entretiens avec les morts, sur des apparitions et des visions, et même à de

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longs voyages pour aller visiter des tombeaux, de famille. Persuadés que les âmes n'étaient plus que des ombres, que des souffles vivants, on leur assignait pour demeures des lieux souterrains où régnaient un repos éternel, une égalité parfaite. Dans ses touchantes lamentations, Job dit clairement qu'après la mort, les rois et les esclaves, les oppresseurs et les opprimés sont tous libres et égaux , mais sans force et sans vigueur. Tout cela n'était que de douces erreurs ; on aimait tant les siens, que, même après les avoir vus descendre au tombeau, on ne pouvait les croire entièrement morts. Mais la vie de force et d'action était terminée; on errait sans formes, sans membres, dans les profondeurs du royaume de la mort. Là coulaient tristement des fleuves silencieux, là trônait le roi des ombres vaines ; là, les conquérants, ne pouvant se détacber des rêves de la terre, représentaient des scènes de triomphe ; mais ce n'étaient que des scènes d'ombres! Combien de fois David ne demande-t-il pas à Dieu de lui donner beaucoup de joie et de victoires, car dans le royaume de la mort on ne chante plus d'hymnes de gloire après la défaite de ses ennemis. Le pbilosopliique auteur de l'Ecclésiaste que vous m'avez cité, comme s'il té.noignail dans ses écrits de l'immortalité de l'ame, dit avec autant de justesse que de concision :

«Ce que ta main trouve à faire, fuis-le promptement pendant que tu as encore la force ; car il n'y a ni travail, ni art, ni science, ni sagesse dans le royaume des ombres où tu seras forcé de descendre un jour '. »

Souvenez-vous d'Ossian et de ses celtes. Les pères de ces héros qui avaient placé dans les nuages le royaume de la mort, brandissaient encore leur glaive, mais ce glaive n'était plus que de l'air ou une nuée rougcàtre; le bras lui-même qui le tenait n'était qu'une ombre, qu'un souffle qui se confond avec l'haleine des vents. Chaque peuple de l'antiquité avait un séjour pour l'ame de ses pères , où chacun continuait le métier qu'il avait exercé sur la terre. Chez les uns, on se réunissait au milieu d'une verte prairie, chez les autres dans les nuages, afin de voir et de juger les hauts faits des générations présentes.

' Salomon, Ecclésiaste, chap. 9, vers. 10.

L lîMl'iUli DliS Mours. Ki'.)

Fidèles à leurs premières notions sur les tombeaux, les Hébreux creusèrent l'empire de la mort dans la terre ; mais, je le répète, ce ne sont là que d'agréables rêveries, et non des idées précises sur l'immortalité de l'ame; une ombre fugitive comme le sujet de ces douces poésies.

EuTYPHRON. — L'ombre suppose l'existence d'un corps; l'erreur elle-même n'est que l'ombre de la vérité. Les erreurs sur l'immortalité de l'ame auraient-elles pu devenir si générales, ainsi que vous en convenez vous-même, si elles n'étaient pas le reflet d'une vérité contenue au fond de notre cœur, et dans les traditions sur les temps primitifs de l'espèce humaine?

Alcyphron. — Il y a dans tous les cœurs des vœux , des affections, des espérances, qui non-seulement ont enfanté ces rêves si doux, ou plutôt si douloureux, mais qui, selon toutes les probabilités, les ont convertis en traditions universelles. L'homme doit-il périr comme la brute? Et n'est-il pas nalurel de vouloir revivre avec nos pères, nos enfants qui se sont endormis avant nous? Le déluge a dû nécessairement fournir aux Orientaux la plupart de leurs poétiques images sur le royaume de la mort. Quelle influence n'a pas dû exercer sur les traditions à venir, cette catastrophe terrible qui engloutit tout le monde vivant?

« Alors vivaient ces dompteurs de l'univers que les fdles des hommes avaient enfantés avec les fils des Dieux ! Ils étaient toutpuissants ces célèbres héros des temps antiques '.

Ces héros étaient les Rephaïm, les géants qui gémissaient sous les eaux , et dont, sans doute , on croyait reconnaître la voix dans le mugissement des vagues , dans les hurlements de la tempête ; dont les mouvements désordonnés causaient les tremblements de terre et soulevaient les flots de la mer.

Ces mêmes héros étaient les premiers habitants de l'empire de la mort, qui, avec le temps, devint la silencieuse assemblée

' Moïse, liv. i<"', cliap. 6, vers. 4- Ce mot 7TXÎ*? désigne quelque chose qui s'gbîme, Tabîme lui-même et les profondeurs de la mer. Dans plusieurs images , le scliL'ol est représenté comme le fond duu monde écroulé; et dans le livre de Job, comme dans la plupart des prophètes, les lîephaim et toutes les figures d'ombres ont toujours quelque chose de gigantesque. Scheid a fait un extrait de tous les passages relatifs aux schéols, et il les a accompagnes de commentaires. { Diss. ad cantie. Uitkiœ.)

160 SKI'TlkMK DIAI.OCli:.

décrite par Job el par plusieurs autres poètes liél)reux. Dans cette assemblée, cependant, erraient encore des ombres de bcros; el des ombres de rois siégeaient sur des ombres de trônes.

On y trouvait même dt!S villes , des royaumes entiers , et des légions de guerriers morts dans les combats ; car, chez les Orientaux, tout était animé, jusqu'aux objets de Torgueil et de la vanité des hommes. Plus tard, on donna un souverain à l'empire souterrain; Déliai devint le roi des ombres. Sans forces et sans formes, le schéol se convertit en palais, en fort imprenable, avec des portes et des verroux d'airain qui ne rendaient jamais la proie sur laquelle ils s'étaient fermés ; rien ne pouvait racheter une ame devenue captive en ce terrible lieu ! Les traces de cette mythologie se retrouvent encore dans le Nouveau-Testament, où elle a donné lieu à une foule d'idées sur des rois vainqueurs de la mort et des enfers, qui forcèrent des portes que personne ne pouvait ouvrir, qui se firent obéir par des puissances que personne ne pouvait dompter, qui délivrèrent des âmes que personne ne pouvait sauver. En voulant appliquer ces idées à nos notions actuelles sur l'enfer et sur la mort, on arrive à des interprétations absurdes ; mais l'image des héros et des maîtres du monde est sublime el grande, quand on reste dans le véritable sens de la fiction antique. Le dominateur des âmes , lui qui disposait des forces de la mort , n'était (pi'un usurpateur cruel; l'oint du Seigneur lui arracha ses victimes! Vous le voyez, mon ami , les hommes se sont trouvés, pendant quatre mille ans, sans protecteur contre ces ombres terribles ; ils n'étaient que des esclaves qui , enchaînés par la peur, tremblaient toute leur vie devant la mort 1 De là tant de plaintes lugubres dans le genre de celles d'Ezéchias; de là ce découragement complet en face de la mort, que les autres nations bravaient en héros. Sous ce rapport, les Hébreux sont encore aujourd'hui le peuple le plus pusillanime de la Usrre. Les tristes images de l'empire des ombres les tourmentaient toujours sans jamais les consoler ; elles sont, en effet, plus décourageantes que ne pourrait l'être l'idée d'une destruction com[ilète.

EuTYi'HuoN. — Je vous ai écouté avec plaisir, mon ami. Votre résumé historique du royaume de la mort ressemble aux sou-

LE P.UIADIS DES SIOUTS. 161

pirs d'un nflligé qui aime à nourrir sa douleur, en errant au milieu d'ombres chéries. Il paraît que vous avez fait une étude profonde de ce royaume ; mais , croyez-moi , levez plutôt les yeux vers les étoiles, c'est le livre de l'immortalilc que chaque nuit Dieu déploie devant tous les peuples de l'univers ; cédez au charme bienfaisant du matin, et vous comprendrez que Dieu nous offre, au commencement de chaque jour, le symbole de la résurrection, après nous avoir donné, par le sommeil, l'image de la mort. Ce symbole , celte image , parlent haut , et leur langage est intelligible partout, et pour tout le monde. Au reste, ne connaissez-vous aucun passage qui aurait pu révéler de bonne heure à l'espèce humaine un espoir propre à la garantir des terreurs de la tombe? De qui est-il dit, même longtemps avant le déluge : « ' Il vivait intimement avec Dieu, et parce qu'il vivait ainsi avec Dieu, il disparut; Dieu le prit avec lui ? »

Alcyphron. — Est-ce que vous verriez dans ce dire, qui n'est sans doute que le fragment d'une antique chanson , le récit de l'ascension d'Enoch? Pour moi, ce n'est que le doux écho d'un soupir donné à un mort chéri qui n'est point arrivé à l'âge avancé qu'ont atteint ses pères et ses frères. Lorsque les enfants n'ont encore aucune idée d'une autre vie, on leur dit : «Ton petit frère, qui vient de mourir , est avec Dieu. Dieu l'a pris sitôt, parce qu'il l'aimait; car ton frère était pieux et bon. » Les hommes de cette époque n'étaient encore que des enfants.

EuTYPHRON. — J'en conviens avec vous; oui , alors une mort prématurée devait être envisagée avec cette candeur d'enfant. La plupart des peuples antiques disaient et croyaient qu'un fier tt beau jeune homme, une douce et innocente jeune fille, avaient été enlevés par un Dieu ou par une déesse, lorsqu'ils mouraient à la fleur de leur âge. Permettez-moi cependant de vous assurer que la modification des mots n'est pas une explication suffisante de la disparition d'Enoch. Les traditions de cet événement, qui ont passé par toutes les nations , y attachent d'autres idées plus riches en espérances , et que la poésie hébraïque surtout a perpétuées en s'appuyant sur elles. Pour désigner le sort des favoris de Dieu dans l'autre monde, on disait : Dieu l'a pris

' Moïse, liv. i«',ch;ip. 5, vers, a4'

162 SEPTIÈMI- DIALOGLE.

avec lui , Dieu Ta reçu dans sa demeure. Ces loeiuions ne pouvaient tirer leur origine que de la disparition d'Énocli, et elles se rapportaient toujours à ce premier ami de Dieu. Il vivait à une époque de peiversité, et se montra défenseur ardent de la gloire de l'Éternel. Selon toutes les probabilités, il fut honni et persécuté , comme le fut plus tard le prophète Elle , à qui Dieu accorda une faveur cà peu près semblable; si l'introduction d'Enoch dans la demeure céleste fut moins brillante, il est certain, du moins, qu'elle fut accompagnée de marques visibles de la protection de Dieu. C'est ainsi que saint Paul interprète le passage qui rnconte ce fait; c'est ainsi que le dernier livre des saintes Écritures * le reproduit par l'image des deux témoins qui montent au ciel sur une nuée; c'est ainsi enfin que l'Orient tout entier Ta compris. Les Arabes ontune foule de tables sur la sagesse et la piété, sur le zèle et la puissance prophétique d'Idris, nom par lequel ils désignent Enoch. Ces fables peignent l'isolement dans lequel il vécut et les persécutions que les méchants lui firent subir, jusqu'au moment où Dieu l'appela et l'installa à côté de lui dans son Paradis. D'autres peuples le placent sur le haut de l'Albordi , sur ce mont brillant où se réunissent les Dieux; et, dans toutes ces traditions, on le met en rapport journalier, non avec Jéhovah, mais avec les Élohim. Vous le voyez, cet enlèvement est tantôt un idiotisme plein d'espérance, particulier h la langue hébraïque , et lanlôt Timagc prophétique de ronlèvement de plusieurs autres amis de Dieu...

Alcypuron. — Et lesquels? Je ne connais pas d'autre exemple que celui d'Élie.

EuTYPnRON. — Abraham était, comme Enoch, un ami de Dieu, et vous savez que l'on prit insensiblement riiabitude de dire : le Dieu d'Abraham. Or, Dieu n'est point le Dieu dis morts, mais le Dieu dos vivants , car c'est par el pour lui que tout existe , que tout vit*. Ces patriarches sont morts sans avoir vu, en ce monde, la réalisation des promesses que Dieu leur avait faites,

' L'Apocalypsi;.

* Il n'est pas (luestion ici des ilifférerits lexlts du Noiiveau-Tcslamoiit , lels que ceux de saint Malililcu , clinp. 22, vers. 32, de saint l'uul , L^pilre aux Hébreux, cliap. Il, vers. lî el 16. Ces cliapiires tirent, au contraire, toute leur force de l'Ancien-Testament dont ils perpétuent les notions.

l'kmi'iui-; ois r.oins. i4!)

quoi nVas-tu fail le but de tes attaques? Pourquoi m'as-tu vendu à cliaige à moi-même? Pourquoi n oublies-tu point mes forfaits? Pourquoi ne fais-tu point rentrer mes fliutes dans le néant? Un instant encore, et je serai couché dans la poussière ! Un matin, tu me chercheras et je ne serai plus! »

Telle est la destinée de l'espèce humaine tout entière : La terre retourne à la terre ! premier et unique oracle que Dieu ait prononcé sur nous. Eh ! que peut-elle demander de plus, l'orgueilleuse cabane de terre qu'habite un souflle fugitif?

EuTYPHRON. — Vous oublicz, mon ami , que ce souflle, habitant d'une cabane de terre, était le souffle de Jéhovah; dans l'haleine de Dieu s'agite l'esprit de l'immortalité et de toutes les forces de la terre. N'auriez-vous jamais remarqué que, dans les images touchantes de notre fragilité, dont se pare la poésie hébraïque, le souffle de Dieu est la représentation de la force , des merveilles, de la pensée et de la volonté? qu'ainsi que le dit la lettre du texte, ce souffle est à la fois une consolation et une animation divine? Vos regards troublés par la tristesse ne se sont arrêtés que sur un côté des destinées humaines ; la poésie hébraïque dépeint l'autre avec autant de charme , avec autant de force.

Alcyphron. — Avec autant de force? Mais qu'est-ce donc qu'un souffle? Vous n'avez sans doute pas la prétention de vouloir y chercher l'ame métaphysique de nos philosophes?

EuTYPHRON. — Non , grâce au ciel ; je n'y cherche pas même un démembrement de ses forces. Mais ce que la poésie hébraïque prouve clairement , c'est que le souffle dont elle parle est la substance première et éternelle de l'ame qui vient de Dieu et qui doit retourner vers lui ; que dans sa cabane de terre elle manifeste des forces divines, et que, dans cette fragile demeure, elle dépend entièrement de la parole de Dieu, d'un souffle de sa bouche.

Alcyphron. — Chez les Hébreux ces sortes d'idées étaient vagues j et elles n'appartiennent qu'aux temps postérieurs de ce peuple. Un livre fait pendant la captivité en Chaldée *, dit pour la première fois, que le souffle qui anime l'homme retourne vers Dieu, dont il l'a reçu. Il est facile de voir que c'est là un principe

' Ecclésiaste , cliap. i a, vers. 7.

î.'iO SJ:i'Tii:Mi: dialugu..

de la philosophie chaldéenno, rattaché à Tantiquc dire du Paradis; car Ton chercherait vainement ce principe dans le livre de Job ou dans les psaumes.

EuTYi'UROx. — Voulez-vous que nous examinions ensemble les idées sur rimmortalité de l'homme , sur sa force et sur sa faiblesse, en acceptant cet idiotisme : souffle de Dieu, pour ame? Il me semble que vous avez oublié plus d'une ymissante considération , ou que vous vous êtes laissé égarer par les opinions nouvelles; et cependant celle matière est de la plus haute importance pour l'espèce humaine tout entière.

« L'esprit de Dieu souflle sur moi ! L'haleine du Tout-Puissant m'anime ! Devant Dieu ma face est semblable à la tienne , et comme toi je suis formé de terre !... Tant qu'il y aura un souille dans ma poitrine, tant que l'haleine de Dieu s'agitera en moi, aucune parole injuste ne passera sur mes lèvres; ma langue n'articulera point de calomnie. »

Est-ce là une peinture de la faiblesse ou de la force?

Alcvphrox. — Si Ton voulait y trouver de la force , elle serait, tout au plus, dans les expressions.

EuTYPHROx. — Chez les Orientaux, la pensée, la volonté, toutes les facultés de Tame enfin sont dans les expressions. Ils ont compris de bonne heure tout ce qu'il y a de merveilleux dans l'ame qui pense, dans la langue qui parle, dans la main qui agit, dans l'intellection qui comprend, qui se fait comprendre et obéir par un simple souffle de la bouche. Ils ne connaissaient rien de plus grand, de plus sublime, de plus digne de servir d'attribut k la divinité, que le souffle et la parole. Ils comparaient l'un et l'autre à la flamme , au marteau qui fend et bouleverse les rochers. Lors mèuic que tout aurait péri, le souffle de Dieu n'aurait jamais cessé d'être et d'agir... D'agir comme le vent qui rafraicliit, comme la pluie qui ranime et fertilise.

Alcvpiiron. — C'est le souffle de Dieu dans'la nature, la volonté immédiate de sa toute-puissance ; mais le souffle de Dieu dans l'homme?

EuTYPHRON. — Là aussi il est toul-puissant, parce (pu' là aussi il est divin. C'est par cette raison que l'homme est devenu une antithèse perpétuelle , lésumée dans ces deux mois : la chair et

L EMPIRE DES WOKTS. 147

posant h beau dire sur Torigine de l'espèce humaine, vous avez oublié cette sentence qui peint toute notre destinée ici-bas : La terre retourne à la terre! Adam est sorti de la terre, et il s'est en allé dormir dans le sein de celte mère qui l'avait enfanté!.... La terre retourne à la terrel Voilà l'écho de la vie humaine ! Il a résonné à mes oreilles avec la dernière pelletée de terre qui est tombée sur le cercueil de mon ami!... Depuis ce jour douloureux, je me suis rappelé avec un triste plaisir plus d'un passage de la poésie orientale, qui naguère n'avait eu aucun attrait pour moi. Là, chaque épithèle donnée à l'homme me désigne sa fragilité , son néant. Tantôt on l'appelle une cabane de terre, que les mittes et les vers rongent sans cesse , et tantôt une fleur qu'un rayon du soleil llélrit, qu'un souffle du vent fait tomber ! Aucune autre poésie ne saurait peindre avec un charme aussi touchant ces images de fragilité, d'ombre et de mort! Elles semblent tenir aux racines de la langue hébraïque, comme autant d'idées primitives sur le but de la destinée humaine. Écoulez cette plainte de Job » :

0 Est-ce une jouissance pour toi d'affliger, de dédaigner ainsi l'œuvre de tes mains? Songe que je crie vers loi, que je t'implore ! Oh ! souviens-loi que tu m'as formé de terre, et que bientôt je serai forcé de retourner dans la poussière! »

Tout est silencieux autour de nous; le crépuscule succède à la clarté du soleil, ce surveillant inexorable qui nous pousse sans cesse au miheu des peines et des travaux de ce monde. Tout ce qui respire célèbre cette délivrance momentanée de la lourde servitude des vanités terrestres! Laissez-moi proliter de ce moment solennel pour vous lire une élégie dont je n'ai pas toujours assez vivement apprécié les beautés. Je le sens maintenant, Job n'était pas seulement un grand poète, il était aussi un grand philosophe. Il a compris tout ce que la vie humaine est et n'est pas; il a deviné ce que nous pouvons espérer quand nous sommes arrivés à son terme.

« 2 L'existence de l'homme sur cette terre n'cst-elle pas celle de l'esclave? El ses jours ne s'écoulenl-ils pas comme ceux du

' .Toh, chap. 10, * JoIj, chap. 7.

448 SRPTIÈMF. niAi.or.iE.

mercenaire? Semblable à resclave, il soupire après l'ombre et le repos; semblable au mercenaire, il attend son salaire. J'ai reçu en partage bien des lunes fâcheuses; beaucoup de nuits funestes m'ont été comptées. Lorsque je m'étends sur ma couche, je me demande en soupirant : quand me releverai-je? Et la nuit s'étend et s'allonge pour moi ; elle me rassasie de rêves cruels, avant que l'aube matinale ne renaisse.

« La moisissure et les vers servent de vêtements à ma chair. A peine ma peau s'est-elle refermée, que des plaies nouvelles la déchirent de nouveau ! Mes jours se sont déroulés plus vite que la liame dans la navette du tisserand; ils se sont abîmés dans le gouffre où linit l'espérance !

« Songe que ma vie n'est qu'un souffle ; mes yeux ne reviendront plus pour voir les félicités de la terre ! Le regard qui me cherchera ne me trouvera pas ; ton œil me cherchera et je ne serai plus !

« Semblable à la nuée qui fuit et disparaît , l'homme descend dans l'empire des ombres, et il n'en remonte plus jamais ! Il ne revient plus dans sa maison ; les lieux qu'il habitait , il ne les revoit plus jamais!

(t Aussi ne chercherai-je plus à sceller ma bouche ; je veux exprimer les angoisses de mon esprit , je veux exhaler la tristesse de mon ame! Suis-je le Nil et son crocodile, pour que tu m'entoures de toutes parts de gardes inexorables? Si je me dis : que mon lit me serve de consolation, que ma couche me soulage, oh! alors, tu m'écrases par des rêves, tu m'effraies par dos visions si terrililes, que là, mon ame appelle la mort, la moi t pour mes ossements!

« Je suis rassasié de vie, aussi ne vivrai-je plus longtemps. Cesse de m'accahler, mes jours ne sont que du néant ! Qu'est-ce donc que l'iiomme, puisque tu le trouves assez grand pour placer en lui les affections de ton cœur? pour le visiter de nouveau chaque matin? pour le soumettre à chaque instant à une épreuve nouvelle? Quand cesseras-tu d'arrêter tes regards sur moi? Quand m'accorderas-tu enfin quelque repos pour que je puisse reprendre haleine? Ai-je péché? Qu'ai-je fait qui te soit contraire, à Un qui ne <1étournes jamais les regards de l'homme? Pour*

LE PARADIS DKS iMORTS. 107

« Que d'aulres servent les idoles et leur prodiguent des dons ; ce sont des sacrifices de sang ! Je ne veux pas offrir de semblables sacrifices; je ne veux pas que des noms d'idoles passent sur mes lèvres.

« Jehovah est mon héritage, il est ma coupe ! Tu m'as richement distribué mon lot; j'ai reçu de belles prairies, de vastes champs! elle est brillante la part qui m'est tombée.

« Je veux louer Jéhovaii qui m'a si généreusement doté ! Pendant la nuit même, ma poitrine bat au-devant de lui.

« Jéhovah est toujours présent à mes yeux, il est mon soulien, voilà pourquoi je ne chancelé point, voilà pourquoi mon cœur est joyeux ! Des cris d'allégresse résonnent au-dedans de moi.

« Mon cadavre aussi sera un jour en lieu de sûreté, car tu n'abandonneras point mon ame à l'empire des ombres! Tu ne laisseras pas contempler à ton fidèle serviteur la fosse de la destruction, tu me montreras le chemin de la vie; je trouverai des joies nombreuses devant ta face; je trouverai des plaisirs infinis près de toi, dans ton éternité! »

11 me semble que le sens de ce poème est parfaitement clair, surtout lorsqu'on se représente le caractère de David. Ce bel héritage (la royauté dans le pays de Jéhovah), et qu'il ne doit point à ses pères, lui a été accordé par Dieu; voilà pourquoi il tient si fortement à Dieu, qu'il le demande sans cesse, qu'il estime haut ses saints lieux , et soupire après lui, môme pendant la nuit ; voilà pourquoi il ne veut rien avoir à démêler avec les idoles des rois étrangers , et avec les sacrifices qu'ils leur offrent. Jéhovah est son héritage et sa coupe, c'est-à-dire la coupe d'or, ce précieux bien de famille qui faisait l'ornement, la gloire et la joie d'une maison; héritage précieux qu'il n'échangerait pas contre tous les trésors du monde. Toutes ces expressions ne caractérisent-elles pas complètement David, ainsi que le prou- Ivent chaque trait de sa vie, chaque passage de ses autres psaumes'?

Le Nouveau-Testament fait voir que, dans ce psaume, David s'est montré comme un emljlême du Messie, circonstance qui n'a rien de commun avec mon sujet. Je ne parle ici que du caractère de la personne qui parlait alors, et du sens que présente ce psaume dans son enseuible.

Alcyphron. — Continuez ces explications, mon ami.

EuTYPHRON. — Le Dieu qui, en ce monde, était son ami, son père, son liéritage, ne l'abandonnera pas dans la nuit du tombeau; c'est là que son corps reposera sous la protection divine. Dieu ne livrera point son lidèle Chasid au teriible empire de la mort; il lui montiera, au milieu des ténèbres de cet empire, le chemin de son palais lumineux, où il le recevra hospitalièrement, comme un père, un ami, reçoit un fils, un ami. Ne retrouvez-vous pas là toutes les notions suggérées par la disparition d'Enoch, confirmées par la réunion des chasidimes , des amis de Dieu, tels que Abraham, Moïse, etc.? L'enlèvement d'Élie a fortifié toutes ces idées, qui ont fini par amener à celles du Paradis, de la demeure des pères, de l'éternel festin dans le sein d'Abraham. Dans le Nouveau-Testament, ces mêmes idées y ont été spiritualisées, expliquées et noblement consolidées, surtout dans le dernier et poétique livre des saintes Écritures.

Alcyphron. — On prétend que les Hébreux avaient adopté les rêveries mythologiques des Égyptiens, sur les îles Ibrlunérs habitées par les morts?

Eltyphron. — Moïse et Job, ces deux poètes amis des images égyptiennes, n'ont qu'une seule fois parlé d'un passage rapide en bateau pour l'autre monde; et vous ne trouverez pas cette expression employée une seconde fois. Une pareille mythologie ne pouvait, au reste, prendre racine chez les Hébreux, car ils avaient de meilleures et plus belles images dans leurs dires nationaux. Jamais il n'est question chez eux d'unCaron ou d'un juge des enfers; BéUal ne ressemble ni à l'une ni à l'autre de ces deux figures; c'est le roi des ombres, sans force et sans pouvoir; le schéol, c'est-à-dire l'enfer, est sa demeure, son empire. Certes, ce n'est pas aux Égyptiens que les Hébreux ont emprunté leur demeure des pères auprès de Dieu.

Alcyphron. — Et la résurrection des morts?

EuTYPinioN.— Elle appartient à l'empire du Messie; elle a été préparée et fortifiée par les images des prophètes. Nous en parlerons une autre fois; il est tard, séparons-nous. Je vous souhaite une bonne nuit; nous allons tous deux nous abandonner an sounneil, c'est l'image de la ninil ; mais d'apiès les fictions

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