IDÉES PRIMITIVES SUR LA PROVIDENCE
De la po(?sie sur la Providence. — Réduit-elle, en effet, ce monde à un échiquier dont Dieu f;iil mouvoir les figures? — Ses contrastes ne sont-ils que des moyens pour assoupir l'ame humaine ? — Développements de quelques dires qui ont donné lieu à divers tableaux de la Providence. — Dieu considéré comme vengeur du péché secret. — Histoire de Caïn. — Traits poétiques et touchants de cette iiistoire. — Justice et douceur de la vengeance de Dieu. — Transmission à la poésie <lcs temps postérieurs de plusieurs personnifications outrées. — Du péché accusateur.
— De l'oiseau qui demande le sang pour le sang, etc. — Du sang qui crie vengeance.
— Explication des paroles que Dieu adressa à Gain. — Du déluge considéré comme punition. — Comment il faut juger les événements de cette nature. — Dans quel esprit les dires de cet événement ont-ils été conçus? — Renouvellement de la surface de la terre après le déluge. — Les géants. — Les fils des dieux. — Le journal tenu dans l'arche. — La feuille de l'olivier. — L'arc-en-ciel. — La fumée du premier sacrifice sur la terre rajeunie. — Pourquoi l'arc-eu-ciel était-il le signe d'une nouvelle faveur divine ? — De l'arc-eu-ciel dans la poésie du Nord, qui eu fait un pont pour les géants. — La tour de Babel. — But et esprit de ce récit. — Que signifiait cette expression : un puissant chasseur devant te Seigneur?
— Railleries cachées dans ce dire. — Caractère de toutes les poésies et récils sur la tour de Babel. — Hymne de mort d'Lsaie sur le roi de Babel. — Dieu l'effroi des tyrans. — Explication des contrastes dans les poétiques descriptions de la Providence. — Effets de ces poésies sur le coeur humain. — Comparaison des diverses poésies de ce genre à d'autres poésies orientales. — Tableau de la Providence, par Job. — Les avantages que cette poésie a procurés à l'espèce humaine.
Suppléments : Plusieurs psaumes et le plus ancien éloge pindarique de la .seule et véritable sagesse humaine.
Un jour, dans une nombreuse réunion d'amis, la conversation tomba sur Tinlervenlion de la Providence. On cita rexeinple de plusieurs personnes qui , grâce à des avertissements presque merveilleux, avaient échappé à de grands malheurs, et d'enfants pauvres et délaissés qui avaient été recueillis par des riches bienfaisants. On raconta comment des crimes cachés avaient été découverts de la manière la plus inattendue, atin que les méchants subissent la loi du talion, et comment la prière du juste était souvent exaucée. Chacun paya son tribut à cet entretien, en racontant un fait de ce genre dont
l"i HLITlftJIE DIALOGIE.
il civail été lénioiii; ol Ton se sépara dans une disposition d'esprit douce et pieuse. Alcyphron, qui était resté seul avec son ami, s'empressa de lui communiquer les pensées que cette conversation lui avait suggérées.
Alcyphron.— Ne trouvez-vous pas, mon ami, que les opinions qu'on vient d'émettre resserrent l'espèce humaine dans des limites trop étroites? Quand on voit dans chaque événement fortuit un décret de la Providence, quand on i apporte à Dieu toutes les suites funestes ou heureuses des actions que nous avons faites avec connaissance de cause , il me semble qu'autour de moi tout se rapetisse et se rétrécit. Nous avons souvent discuté sur ce sujet, et vous m'avez plutôt charmé que convaincu. Malgré vos éloquents plaidoyers en faveur de la poésie hébraïque, je crois toujours que celte poésie ne voit dans les hommes que les ligures d'un échiquier mu par le joueur invisible qui les fait marcher, non selon leurs désirs, mais d'après sa volonté à lui. Cette manière peut, ainsi que vous me l'avez fait remarquer l'autre jour, donner à la poésie hébraïque une dignité simple et naïve ; mais je crains bien que ce mérite n'existe que dans les paroles , et que 'son véritable effet n'ait quelque chose d'assoupissant, et, par conséquent, de nuisible. Oui, la poésie hébraïque ne sert qu'à affaiblir l'homme, au point qu'il finit par se résigner à la volonté de Dieu , à le louer et à chanter des hymnes à sa gloire, au lieu d'agir. Oui, tous ces nobles contrastes, tous ces tableaux sublimes des actions et du gouvernement de Dieu, me semblent des sons qui engourdissent les oreilles , l'opium de l'ame enfin. Cette poésie célèbre les œuvres de Dieu , mais elle oublie de peindre les traits caractéristiques de l'espèce humaine dans sa marche à travers les prospérités et les vicissitudes de la vie; elle l'inonde de l'éclat de la lumière divine, et l'éblouit sur elle-même. Si parfois elle fait de l'homme un juge qui, d'après les mesquines proportions de son entendement, veut sonder les voies divines, combien alors ce juge est vain, borné, égoïste et dur! Pour s'en convaincre, il suHil de comparer la poésie des Orientaux avec leur histoire. Celte dernière rampe, l'autre vole; l'histoire ne fait rien , ou elle fait mal; la poésie console de tout, en at-
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ti'ibuaiit loiil à Dieu, Aussi ne puis-je croire qu'elle ait contribué à développer, à élever l'entendement humain. Il me semble plutôt qu'elle en a arrêté l'essor; car tantôt elle le couvre du manteau royal de ses pompeuses descriptions de la divinité , et tantôt elle le monte sur les échasses des contrastes du gouvernement de cette divinité. Comment l'homme aurait-il pu apprendre ainsi à marcher, puisqu'il devait nécessairement tomber à chaque pas ?
EuTYPHRON. — Je vois avec chagrin, mon ami, que vous avez conservé le germe de vos anciens préjugés. Tant que vous ne l'aurez pas entièrement extii'pé, nos discussions sur les beautés de toutes les poésies de la terre, seront complètement inutiles. A quoi la poésie pourrait-elle être bonne , si la plus noble , la plus sublime de toutes, n'est que l'opium de l'ame, un voile qui nous empêche de voir la marche réelle des événements, la véritable forme des choses? Rétléchissiz, et dites -moi sous quel point de vue il faudrait envisager des idées sur l'intervention de la Providence, dont on vient de parler si longuement devant nous? Ces idées ont eu pour point de dépait les faits principaux du monde antique; et leur application à tous les faits subséquents découle du même point. Remontons donc à la source de ce fleuve; car, je l'avoue, lorsqu'il s'agit de choses d'un intérêt général, je n'aime pas à raisonner en l'air.
Alcyphron. — Ni moi non plus. L'histoire de Caïn et d'Abel , celle du déluge et des assiégeants du ciel, de Sodome et Gomorrhe, la vie des patriarches, pourraient nous fournir des exemples qui, selon toutes les probabilités, ont donné naissance à ces sortes d'idées.
Eltyphron. — Commençons donc par l'histoire d'Abel. Elle s'offre à nous semblable à une blanche fleur du ciel panachée de sang ; et elle est si poétique dans sa simplicité, qu'on peut la regarder comme un témoignage naïf de la justice executive et providentielle de Dieu :
« • Où est ton frère Abel ? qu'as - tu fait de lui? La voix des flots du sang de ton frère, crie vers moi du fond de la terre !
« Sois maudit ! sois banni de cette terre qui a ouvert sa gueule
' Moise, liv. i , chap. 4, vers. g.
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pour buirc les llnts lIu sang de ton fièro, do ce sang versé par ta main!
«Et quand lu voudras l'ensemencer, celte terre, elle n'aura pour toi ni jeunesse, ni force productive. Tu seras toujours banni et fugitif sur la terre ! »
On ne sait ce qu'il faut admirer le plus dans ces paroles de Dieu; est-ce la sévôrilé du juge ou la clémence paternelle? Ici la vengeance ne pouvait être exercée que par Dieu. Le père pouvait-il demander, en expiation du sang de son fils, le sang de son autre fils? Et cependant, si le sang d'un frère était resté sans expiation comme celui d'un vil bétail , un pareil exemple aurait à jamais perverti l'espèce bumaine. Que serait-il advenu, si le meurtrier avait cacbé son crime à son père , ou si, poussé au désespoir, il s'était révolté contre lui? La terre ne pouvait révéler ce premier forfait au premier bomme, elle l'a révélé à Dieu, et le sang qu'elle avait bu cria vengeance! Voyez comme tout est naturellement et fortement mis en action. Le sang dans lequel on a, pendant fort longtemps, placé notre ame, crie vengeance ; la terre lui sert d'écho, et cette mère nourricière qui a reçu de la main d'un de ses fils le sang de l'autre qu'elle a bu avec horreur, n'aura plus pour le meurtrier ni jeunesse, ni force productive! Sentez-vous toute la justice, toute la sagesse de cet anathème , qui n'est que le développement des résultats naturels du péché? Le meurtrier ne pouvait plus demeurer dans la maison paternelle, où il était un objet d'horreur pour lui et pour les autres. Comment aurait-il pu rester sur les lieux où il avait commis son crime? Là, le sang crie; là, le sol répète ce terrible cri; là, lui-même est forcé de se dire : « Tous ceux qui me rencontreront pourront me tuer! Je ne suis l>lus en ce monde qu'un banni, qu'un fugitif! » Et le juge miséricordieux foil ce que le coupable réduit au désespoir n'aurait pu faire ; il l'éloigné de sa famille , et du pays de ses horribles souvenirs; il lui donne une autre terre montagneuse et peu fertile, sans doute, mais sûre pour lui, puisque le juge lui-même l'y cachera. Le sang du frère est apaisé sans effusion de sang, le vivant est conservé et puni. Cette histoire n'est-elle pas le modèle de la justice paternelle? Chaque détail qui en est arrivé
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jusqu'à nous n'esl-il pas un averlissemenl doux, effrayant et utile?
Alcyphron. — Croyez-vous qu'elle a réelleaienl produit des effets salutaires?
EuTYPHRON. — Rien n'est plus certain. Souvenez-vous du sang qui crie vengeance dans l'Apocalypse. Les âmes couchées sous l'autel sont l'emblème du sang répandu, comme Abel est celui de la victime expiatoire sacrifiée sur l'autel. Les âmes crient vengeance; mais on leur met des vêtements blancs, on les retire du sang, et on les console en leur promettant qu'elles seront vengées au jour du jugement de Dieu . C'est ainsi que le sang des prophètes crie vengeance dans tous les hvres de l' Ancien-Testament. Dieu s'est réservé le droit de les venger; il est le juge de toutes les iniquités, et surtout des vices et des péchés cachés. Ce que personne ne dénonce est porté devant son tribunal; ce que personne sur la terre ne veut ou ne peut punir, il le fait expier à l'espèce humaine en sa double fonction de père et de juge.
« * Il fait comparaître devant lui les péchés cachés ; les péchés que personne ne connaît , il les appelle à la barre de son tribunal. »
Ces idiotismes se reproduisent sans cesse dans la poésie biblique; et certes, l'espèce humaine peut y puiser d» hauts et utiles enseignements. C'est par de semblables idées que Dieu éveille les consciences assoupies, et les détourne du mal, si ce n'est par le repentir, du moins par la peur. Pour conserver nos mains pures de toute tache de sang, même du sang de la vengeance, il donne au crime une voix qui ne parle haut qu'à lui.
Alcyphron. — Mais ce but n'a pas été atteint. Le sang pour le sang, telle est encore aujourd'hui la loi dominante et terrible des Arabes. Chez les Hébreux, elle était si rigoureusement pratiquée, que Noé et Moïse furent obligés de lui opposer des lois plus douces.
EuTYPiiRON. — Ceci ne prouve rien , sinon que le feu de la vengeance était si violent et si enraciné dans le cœur de ces peuples, que tout ce qui tendait à l'adoucir et à ralfaildir, était essentiellement utile. Les chants arabes font jaillir le poison du
Psaiiinc 'jo, vers. 8.
basilic du cadavre do la victime; el ces chanls résonncnl jusqu'à ce que la vidime ail été vengée, c'est-à-dire couverte de sang nouveau. L'oiseau du sang s'élève au-dessus de cette victime, et poursuit le meurtrier'. C'est ainsi que la vengeance du sang par le sang se perpétue de race en race, et que le vengeur devient à son tour la proie d'un vengeur nouveau. Chaque voix, chaque son qui, au milieu de cette sauvage passion de vengeance, tend à élever la pensée de l'homme vers le ciel, ol à adoucir son cœur, doit être regardée comme une inspiration divine; et si ces voix n'ont pas été mieux écoutées, ce n'est pas la faute de la poésie; il ne faut en accuser que l'esprit de vengeance trop fortement enraciné chez les peuples arabes. Au reste, on trouve dans les psaumes et dans les écrits des prophètes plus d'un passage qui annonce une grande modération. Combien cette plainte de Job n'est-elle pas à la fois énergique et résignée :
«Les larmes ont obscurci mes yeux, déjà la nuit de la mort pèse sur mes paupières! Aucun larcin n'a souillé mes mains, et ma prière est pure. 0 terre! ne recouvre point mon sang, et que mes cris de détresse résonnent toujours; car regardez tous! mon témoin est dans le ciel, mon témoin demeure là-haut! Mes amis sont des discoureurs hypocrites; mes yeux ne versent dès larmes que pour Dieu. »
De semblables sentiments doux et humains sont le plus beau résultat de la poésie, l'honneur de riuiniaiiité.
Alcyimiron. — Il me semble cependant que le juge aurait mieux fait de n'agir qu'en père, c'est-à-dire de prévenir le crime de Caïn. Et ne vaudrait-il pas mieux, en général, prévenir les crimes que de les punir?
EuTYPORON. — C'est ce que Dieu a fait, et ce qu'il fera toujours; oui, il cherche sans cesse à prévenir le mal.
« Jéhovah n'arrêta point son regard sur le sacrifice de Caïn, et Caïn en fut offensé; il se mit en colère et baissa la tète. Alors Jéhovah lui dit : Pourquoi te mets-tu en colère, pourquoi baissestu la tète? Ne lais pas ainsi : si tu veux le bien, relève ta face;
' Os sortes (l'iinaj',cs et les pensc'cs f|ni leur ont donné lieu se rencoiUrciil à cliu<|ue instant dans le llama\a , i;l iinMiif d.iiis Diinoire des Arabes.
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si lu veux le mal, regarde, et déjà tu verras le péché guetter à ta porte, semblable à un animal féroce alléré de sang'. Il va l'attaquer et tu dois le terrasser ! »
Voilà tout ce qu'on pouvait dire à Caïn. Dieu lui parle comme un bon père parle à un enfant indocile; il l'avertit que le mal dort en son cœur prêt à s'y réveiller, qu'il le guette devant sa porte comme pourrait le faire un lion, une bêle féroce. Il était impossible de personnifier d'une manière plus terrible le péché prêt à se commettre. Ce que Dieu fit alors pour Caïn , il le fait encore pour chacun de nous, par la voix qu'il a placée dans notre cœur et que nous refusons d'écouter.
Alcyphron. — Soit ! mais comment justifierez-vous le juge qui, pour punir quelques géants coupables, engloutit sous les eaux du déluge toute l'espèce humaine, et même les animaux? parce que, dit le texte: «Les animaux aussi étaient sortis des bonnes voies. » Comment, dis-je, jusliherez-vous ce juge qui ne veut sauver que huit personnes et les bêtes qu'elles pourront renfermer dans leur arche? Ce dire ne donne-t-il pas sur Dieu les idées les plus étroites, et n'autorise -t-il pas à l'accuser de partialité?
Eltyphron. — Il n'est point de créalure qui puisse sonder et comprendre les arrêts du juge de l'univers. Les événements qui s'étendent sur toute la terre, découlent des lois de la nature auxquelles nous sommes tous forcés de nous soumettre. 11 est difficile de philosopher sur les ruines d'une capitale renversée ou d'une partie du monde écroulée. Quant à ce qui concerne les animaux, ne suivent-ils pas toujours la destinée de l'homme? Et si on voulait se laisser aller à des spéculations philosophiques, on trouverait dans une foule d'abus le moyen de les exiler du monde , du moins en raisonnements. Ce n'est donc pas métaphysiquement, mais sous le point de vue physique et moral,
' V'D') ^5' ''^' ^" masculin , ce qui demande pour nN*î3n ^■^ construclion masculine ; il y a même dans le vers suivant deux masculins. Comme VDT s'cmjjloie dans la langue arabe pour désiguer i'aclion d'un animal qui {juetlc une proie , il n'est point douteux que le pdclié n'ait été personnilié ici par un animal féroce, leU qu'un lion ou un li^îie affamés qui guettent Gain devant sa poite. Il était é^jalement impossible de faire comprendre à Gain la nécessité de vaincre le péché par une image plus convenable. Celle d'une femme impudique ne pouvait être employée ici, car il n'y avait pa» alors de femme semblable.
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qu'il faut envisager ce dire, et l'effet qu'alors il devait produire. Tous les récits sur la corruption do respèce humaine résonnent en lui avec autant d'énergie que de tristesse.
Alcyphron. — Parce qu'il a pour point de départ des dires de géants, et qu'il nous a été transmis par les victimes échappées à ce grand désastre.
EuTYPHRON. — C'est ce qui 'nous on constate l'authenticité. Chaque page du journal de l'arche est écrite avec une exactitude inquiète, qui ne nous permet pas de douter de la vérité des faits qu'il rapporte. Puis, comparez la durée de notre vie et l'étendue de nos forces, avec la vie et les forces de ces Titans, de ces prjemiers nés du monde antique, qui se sentaient encore pénétrés de l'énergie primitive de la création , et qui ne l'employaient que pour opprimer et pour se livrer à tous les excès des passions malfaisantes. Que ne peut encore aujourd'hui, pendant sa vie d'un jour, un méchant puissant et fort? Et que ne devait-il pas pouvoir alors, avec une existence de plusieurs siècles, et avec des forces proportionnées à la violence de ses désirs pernicieux, que secondait peut-être une haute civilisation? C'est avec bonheur que j'ai foi en cette vieille tradition, surtout quand elle dit :
« Jéhovah vit que la perversité des hommes était grande sur la terre; ils ne rêvaient, ils ne pensaient chaque jour qu'à des perversités nouvelles. Il se repentit alors d'avoir créé l'homme. »
C'est-à-dire des hommes qui, en si peu de temps, s'étaient si complètement corrompus. Vous le voyez, là comme partout, il a agi en juge et en père. Donnant à la terre une disposition nouvelle...
Alcyphuox. — Une disposition nouvelle ?
EuTYPORON. — Cela est palpable. Après le déluge, la durée de la vie humaine diminue visiblement. Au reste , quelle que soit l'explication que l'on veuille donner à cette immense inondation, on ne saurait nier qu'elle était un résultat des lois naturelles qui régissaient le globe, alors encore dans la période de sa formation. Après s'être lentement formé sous les eaux , il en est sorti par degrés, et en a été couvert de nouveau, longtemps et à dillérrntes épo(iues. Ses pieniicrs habitants étaient encore, et
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partout, sujets à de liéquentes inondations, ce qui fait présumer que Jes hauteurs seules étaient habitables, et que les basfonds étaient ensevelis sous les eaux, qu'une secousse ou tout autre phénomène de la nature pouvait ftiire remonter. Peut-être Taxe de la terre a-t-il subi quelques changements essentiels; car il est certain que notre globe prit tout-à-coup la marche régulière qu'il suit encore aujourd'hui. Selon toutes les prohabihtés, la première époque héroïque de l'espèce humaine devait être celle d'un développement poussé jusqu'au monstrueux , qui entrait dans les vues du créateur sur la transformation de la terre. Ce commencement de développement exigeait, pour la vie humaine , une durée qui ne conviendrait plus à notre état actuel. Après ce grand déluge , Dieu fit une nouvelle alliance avec l'homme, c'est-à-dire que le changement des saisons se lit dans un autre ordre ; que notre vie devint plus courte , et que l'espèce humaine eut d'autres mœurs, d'autres lois. Alors seulement se lève l'aurore de ce qu'on peut appeler l'histoire. Les fiîits antérieurs résonnent à notre oreille comme des fables de héros et de géants, qu'un souffle mystérieux apporte pardessus les flots sous lesquels dorment les ruines d'un monde écroulé.
Alcyphron. — J'ai toujours regretté que nous n'en sachions pas davantage sur ces fables de géants.
EuTYPHRON. — Cela ne devait pas être ; je n'en demande d'autre preuve que l'abus que nous avons fait des vagues et rares données que nous possédons à ce sujet. Dans combien d'absurdes liclions ne nous sonuTies-nous pas égarés sur les tils de Dieu qui s'unissaient aux filles des hommes? Et cependant il est facile de voir que ces mots : fils de Dieu, signitîaient des héros, des hommes revêtus d'un pouvoir supérieur ou doués d'une grande beauté , d'une force extraordinaire , tels qu'on en trouve dans tous les dires héroïques. Mais ceci nous éloigne de notre but.
Alcyphron. — Je ne le crois pas. Puisque ce grand déluge était une conséquence des lois de la nature, comment a-t-on pu y voir la punition des géants et de leur union avec les filles des hommes? Comment Noé, surtout, a-t-il pu croire qu'il était le
lavori do Dieu, le seul homme sur la terre digne de trouver gr;\ce devant lui?
EuTVPimoN. — C'est qu'il l'ctail en effet, et qu'il devait se regarder comme tel. Son nom annonce que c'est par lui que Dieu voulait domicr du repos au monde et le délivrer des tyrans. Lui aussi avait été cruellemont tourmenté par eux ; il fut sauvé d'une manière extraordinaire, terrible même ; mais enfin il fut sauvé seul avec sa famille. Gomme il se sent mal à l'aise dans cette arche, où son ménage est si à l'étroit ; avec quelle anxiété il ouvre la fenêtre et laisse envoler les oiseaux ; que sa joie est vive quand il voit revenir la colombe et la feuille d'olivier qu'elle rapporte. Dans tout ce naïf récit, il n'y a pas un mot de laillerie ou de satisfaction malveillante sur le sort de tant de méchants engloutis dans les Ilots. On n'y trouve que la crainte, l'inquiétude d'une petite troupe miraculeusement sauvée , qui . dans le premier arc-en-ciel , voit un signe du retour du soleil, et de la miséricorde de Dieu ; et lorsque cette troupe se retrouve enlin sur la vieille terre encore couverte de vase, son bonheur est pieux, presque délirant.
« Jéhovah sentit le doux parfum de leur premier sacrifice, il bénit la terre, et promit de ne plus jamais la submerger. »
Est-il possible d'exprimer plus vivement ce que ces malheureux éprouvèrent alors, que d'associer, pour ainsi dire. Dieu lui-même à leurs sensations? Oui, Dieu Itii-même regarde l'arcen-ciel avec une joie paternelle, et il fait de ce reflet de sa bonté , de ce premier regard de l'œil de l'univers à travers les sombres nuages, le signe d'une alliance éternelle. Il entoure la vieille terre d'une nouvelle ronde d'heures fortunées , et c'est au milieu de leurs danses joyeuses qu'elle continue sa marche.
Alcypiiuon. — Je n'ai encore jamais envisagé ainsi le dire de l'arc-en-ciel , et je me suis souvent demandé conmient on avait pu voir dans un si éphémère phénomène de l'atmosphère, le gage d'une alliance éternelle
EuTYPORON. — Et inviolable, au point que les montagnes et les vallées s'écrouleront avant que Dieu oubhe cette promesse, ainsi que le dit Isaïe, dans sa belle interprétation de ce grand