IDEES PRIMITIVES SIR LA PROVIDENCE
épisode '. Les traditions du Nord font de l'arc-en-ciel un pont qui restera inébranlable jusqu'à la fin du monde, et qui ne pourra être brisé que par les derniers assiégeants du ciel. Cette variante glacée du naïf dire des Hébreux , n'en contient pas moins le sens. Il en est de même d'une autre opinion assez généralement répandue, et d'après laquelle la terre doit périr par le feu, puisque Dieu a promis de ne plus jamais la submerger. En un mot, mon ami, l'homme est une créature morale , il faut donc lui apprendre à tout considérer sous le point de vue moral. Les eaux du déluge devaient laver la terre de ses anciens péchés, et la tâche de la famille sauvée consistait à y revenir avec la conviction et le souvenir de la sévérité terrible avec laquelle Dieu chàlie les pervers. Aussi les lois de Noé sontelles énergiques et fortes. Elles attestent l'énormité des crimes du passé, et forment, pour ainsi dire, le premier code de droit commun pour les hommes, on pourrait même ajouter pour les animaux qui repeuplent la terre rajeunie. La construction de la tour de Babel est un reflet de l'ancienne et criminelle audace des héros et des géants ; aussi , dès que celte audace reparaît , le juge céleste se réveille...
Alcyphron. — Vous abordez là une bien belle fable ! Tous les hommes parlaient d'abord un seul et même langage ; et comme s'il eût été possible qu'une pareille uniformité pût durer toujours , il fallait qu'un miracle de confusion survint toul-àcoup ; il fallait que les hommes construisissent une tour dont les pointes menaçaient le ciel ; il fallait que Dieu trouvât nécessaire de jeter les yeux sur cette construction , qu'il en fût sérieusement effrayé , et qu'il eût la conviction qu'il ne pouvait empêcher son achèvement qu'en frappant les lèvres et les langues des hommes par je rie sais quel enchantement, à la suite duquel il arriva ce qui n'eût pu manquer d'arriver, c'est-à-dire rémigration d'un peuple trop nombreux pour se maintenir dans la contrée où il s'était aggloméré. Pardonnez-moi, mon ami, mais ce conte paraît stupide par lui-même , et surtout quand on veut nous le donner comme une preuve de la justice du jugo Icélesle.
' Is.iïe , chap. 54, vers. 7 et 10,
184 HUITIÈMK DIALOGLK.
EuTYPHRON. — Envisagé sous ce point do vue , il csl en elTot absurde. Diles-moi d'abord quelle place occupe ce dire dans les livres de rAncien-Testament?
Alcyphron. — Il se trouve au milieu de généalogies *.
EuTYPHRON. — Et ces généalogies indiquent déjà différents peuples, différents pays, et différents langages. Celui qui a recueilli ces généalogies était donc assez instruit pour savoir que, lorsque les peuples se séparent et émigrent, leur idiome aussi se modifie. Et ce fut, sans doute, pour nous apprendre l'accident qui met les hommes dans la dure nécessité de se séparer et d'émigrer, qu'il consigna le dire de la tour de Babel.
Alcyphron. — Et cette tour, véritable enfantillage, devait menacer le ciel?
Eutyphron. — Cette construction est en effet regardée comme un jeu d'enfant , et elle en a le dénouement. Parce que tous les hommes parlent la même langue, ils veulent élever un bâtiment aussi haut que le ciel; et pendant qu'ils élèvent ce bâtiment, chacun d'eux parle tout-à-coup une autre langue : ils ont voulu construire un monument en signe de leur indissoluble union, et, au même instant, ils sont dispersés de tous côtés. Il me semble que le sens moral de ce dire est fort clair.
Alcyphron. — Et la peur de Dieu? et sa descente du ciel?
EuTYPHRON. — N'est que de l'jronie. Le ton de toute la narration est celui de la moquerie. N'auriez-vous donc jamais lu ce psaume?
« * Pourquoi les peuples se déchaînent-ils? Pourquoi songentils à des choses vaines et sans importance ? Les rois de la terre se sont réunis, ils tiennent conseil contre Jéhovah qui demeure là-haut, au ciel ! Jéhovah rit et se moque d'eux. »
C'est là le meilleur commentaire possible du dire de la tour de Babel. Interrogeons le chapitre qui rapporte ce vieux dire. Par qui Babel a-t-elle été construite? Qui régnait dans cette ville?
Alcyphron. — « Nemrod , le puissant chasseur devant le Seigneur. »
' Moïse, liv. I, cliap. ii»
' Psaume 2.