IDÉES PRIMITIVES SUR LA PROVIDENCE
EuTYPHRON. — Et pourquoi le nommait-on ainsi? Vous ne présumez sans doute ras que c'était parce qu'il chassait des renards et des lièvres devant le Seigneur dans la plaine de Senliar, où il n'y avait ni montagnes ni forêts? Au reste, on ne chasse pas des lièvres et des renards devant le Seigneur. Si le surnom de Nemrod n'avait pas eu une autre signification , il serait impossible d'en trouver un plus niais parmi tous les peuples de la terre. Voyons maintenant le sens que les Hébreux attachaient au mot chasseur.
Alcyphron. — Dans la langue hébraïque, ce mot signifie un homme qui dresse des pièges, des embûches, un guetteur.
EcTYPHRON. — Un puissant chasseur signifie donc un puissant guetteur, c'est-à-dire un homme qui dupe, qui trompe les autres par la ruse et par la force. Voilà ce qu'était Nemrod selon les traditions orientales, qui toutes parlent de lui; et voilà aussi ce qui rend authentique le dire dont vous venez de vous moquer. Nemrod trouva dans une vaste plaine des matériaux et des bras dociles pour lui construire une résidence , une tour royale qu'il voulait élever aussi haut que possible. Quant au gibier apprivoisé, c'est-à-dire les peuples qu'il réunit à cet etfet, il leur fit croire que cette construction serait un gage de leur union, de leur sécurité; mais dans sa pensée à lui, elle devait être l'instrument de leur esclavage, le monument de son orgueil. Vous savez que, dans les temps antiques, le ciel a toujours été regardé comme la demeure de Dieu; tout ce qui s'élevait vers le ciel, s'élevait vers les régions de Dieu, et l'insultait pour ainsi dire sur son trône. Voilà précisément ce que dit la narration :
« Allons, courage, bâtissons une ville et une tour dont la tête touchera le ciel. »
Et Dieu imite humblement ce courageux langage; il dit :
« Allons, courage, descendons du ciel, jetons sur leurs lèvres le désordre et la confusion, car déjà ils sont à l'œuvre, et ils ne s'arrêteront point qu'ils ne l'aient achevée. »
Ne voyez-vous pas que l'ironie va toujours croissant?
Alcyphron. — J'en conviens , et je m'étonne de ne pas m'en cire aperçu jusqu'ici.
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Kltypuron. — L'ironie la plus anière est dans le dénoucnienl de celte grande entreprise. Ils veulent monter jusqu'au ciel ; Dieu les craint, il les croit assez persévérants pour ne jamais renoncer à leur projet gigantesque, assez forts pour l'exécuter, et cependant il ne fait que poser un de ses doigts sur leurs lèvres , il imprime un léger changement au mouvement de leur langue, et la terrible et menaçante construction n'est plus qu'une ruine délaissée; et cette ruine s'appelle Babel (confusion), en mémoire de l'orgueil humain qui s'est évanoui devant un rien. Le ton du récit devait nécessairement se mettre en harmonie avec l'esprit de l'événement qu'il rapporte; aussi ce récit est-il un beau modèle de raillerie, ressortant naturellement d'un fait raconté avec une froide simplicité; car les contrastes les plus frappants, tels que la grandeur et la petitesse, l'action des hommes qui s'élèvent vers le ciel et celle de Dieu qui descend sur la terre; l'assurance et la témérité des hommes, l'incertitude et la peur de Dieu qui n'a plus qu'un seul moyen pour se sauver, tout cela est raconté avec ordre, mais sans commentaires. Pour faire sentir ces contradictions, il sullirait de les opposer les unes aux autres. Le souffle léger qui jeta tant de confusion dans les articulations de leurs lèvres, est plus puissant que l'éclair et le tonnerre. L'audacieux qui voulait usurper le trône de Dieu est tout-à-coup humilié, délaissé; son nom et celui de son siège royal ne sont plus que des sobriquets : « Voilà, ce que fut le puissant chasseur qui traquait les hommes devant la face de Jéhovah ! » qui osa, pour ainsi dire, se mesurer avec lui; qui voulait escalader le ciel sous les yeux de Dieu, et en passant sur les épaules d'une foule de peuples trompés et opprimés par lui. Toutes les poésies hébraïques sur Babel témoignent en faveur de mon explication, car toutes ont le ton et les allures du dire primitif.
Alcyphron. — Le ton et les allures ?
EuTYPHROx. — Oui , toutes sont des satires sur Babel , dont le nom est devenu un synonyme de l'orgueil, de la magnificence, de la témérité, de l'oppression, de l'aveuglement des peuples, de la tyrannie des grands, de leur révolte contre Dieu, de leur désir démonter jusqu'au ciel, et de s'élever un trône au
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milieu des étoiles. Babel est aussi ^équi^-ak'nl du désordre, de la destruction et du dédain railleur avec lequel Dieu anéantit les projets gigantesques et audacieux des hommes. Chez tous les prophètes, Torgueilleuse reine tient à la main la coupe funeste dans laquelle elle fait boire à ses peuples l'ivresse qui , en les privant de l'usage de leur raison, les rend plus faciles à asservir; puis elle est forcée déboire elle-même dans cette coupe, et alors elle s'appelle Babel !
Alcvphron. — Je conviens que toutes les poésies sur Babel ont ce caractère.
EuTYPHRON. —Les poésies sur les autres peuples ont des couleurs tout aussi tranchées, ainsi que nous le verrons plus tard. Quant h Babel, elle est encore, dans le dernier livre des Écritures, représentée telle que je viens de vous la montrer ; elle tient toujours à la main la coupe avec laquelle elle enivre les peuples; son front est stigmatisé par les mots blasphème, révolte contre Dieu. Puis elle tombe au fond des eaux lourdement, comme une meule de moidin, et au-dessus d'elle résonne un chant d'ironie et de deuil entièrement dans le ton de l'ironique dire primitif sur Babel. La grande guetteuse du monde, la chasseresse d'hommes devant Jéhovah , iinit toujours par périr couverte de honte et d'opprobre.
Alcyphron. — Vous me rappelez un passage d'isaïe que mes recherches sur le royaume de la mort des Hébreux m'ont rendu familier. On y trouve la froide raillerie , les sons sourdement flûtes que vous venez de me faire remarquer dans le dire sur Babel. Semblable à un hymne de mort, ce morceau s'avance lentement en syUabes longues et traînantes; mais, malgré ce rhythme élégiaque, il est plein de dérision et d'ironie.
EuTYPHRON. — Voulez-vous m'en faire la lecture?
Alcyphron. a • Au jour où Jéhovah te donnera du repos, où il mettra un terme à tes angoisses, à tes tourments, à ton dur esclavage, ce jour-là lu entonneras un chant sur le roi de Babel; c'est ainsi que tu chanteras :
« Comme il est tranquille maintenant le grand chasseur ! L'ex-
' lsaïe,chap. i/j, vers. 2 et suivants.
lorqueuse d'or est oisive ! Jéliovah a brisé le sceptre de Toppression ! il a brisé la verge de la tyrannie !
« Elle a fouellé les peuples avec une colère enflammée, pas un n'a pu échapper à ses coups ; elle a durement régné sur eux, personne n'a pu arrêter son oppression.
«Maintenant le monde est calme, il se repose, et les pays chantent des hymnes de fête; les hauts sapins se réjouissent, et les cèdres du Liban chantent : « Depuis que tu es tombée, perte sonne ne monte plus vers nous pour nous abattre ! »
« Le royaume de la mort qui, daus ses profondeurs, s'est ouvert devant toi en tremblant, est venu à ta rencontre lorsqu'il l'a vu arriver ; les ombres se sont émues, tous les héros de la terre, tous les rois des nations se sont levés de leurs trônes devant loi; ils l'ont souhaité la bienvenue, ils l'ont dit: «Toi aussi, tu es « devenu ombre comme nous; loi aussi tu es devenu pareil à « nous.»
« Il a été abaissé Ion orgueil , jusqu'au fond du séjour de la mort! Les sons de victoire de ta harpe y sont descendus! Des vers rongeurs forment Ion lit, la moisissure est ta couverture.
« Tu es tombée du haut des deux , étoile du matin ! Fils de l'aube du jour, te voilà jeté sur la terre, toi qui as fait tomber tant de peuples!
« Tu t'es dit au fond de ton cœur : « Je veuxm'élever jusqu'au « ciel ! je veux construire mon trône au-dessus des étoiles de « Dieu, et je siégerai haut sur la montagne des dieux , au point « le plus élevé du nord !
«Je gravirai jusqu'au-delà des nuages, et je deviendrai sem- « blahle au Tiès-Haut! » El tu as été précipité au fond des enfers, dans l'abime du tombeau !
« Et tous ceux qui peuvent le voir le regardent, ils abaissent leurs yeux jusqu'à toi et s'écrient : « Est-ce là l'homme qui a « fait trembler la terre? l'homme qui a renversé des royaumes? « Autour d(; lui il a converti le monde en désert! il a détruit « les cités; jamais il n'a ouvert la porte des cachots à leurs pri- « sonniers ! »
« Tous les rois des peuples dorment glorieusement, chacun
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dans le tombeau de sa maison; loi seul tu as été jelé loin du sépulcre comme une branche pourrie • !
« Couvert des cadavres de tes victimes égorgées par le glaive et descendues dans la fosse au milieu des décombres, tu es là, gisant et écrasé! appât révoltant des oiseaux de proie! Tu ne devais pas partager la tombe des rois, car tu as dévasté ton propre pays, tu as égorgé ton propre peuple !
« Elle ne sera point éternellement nommée, la race des malfaiteurs ! A cause des crimes de leurs pères , mettez les lils à mort, afin qu'ils ne puissent plus relever la tète, se faire déclarer héritiers du pays, et remplir de nouveau le monde de cités orgueilleuses!
«Je veux me lever et marcher contre eux, dit Jéhovah Sabaoth; de Babel je veux détruire le nom et la race, le fils et le petit-fils! Ainsi dit Jéhovah. Je veux en faire une demeure de hérissons , un marais fangeux ; je veux la balayer au milieu d'un amas de ruines et de décombres ! Ainsi dit Jéhovah Sabaoth. »
EuTYPHRON. — Vous venez de voir l'orgueilleuse chasseresse des peuples , qui veut prendre le ciel d'assaut et construire son trône au-delà des étoiles; mais l'ironie de Dieu la suit de près humiliée , jetée au fond de l'enfer, elle est étendue sur le gravier de la destruction. La fille éperdue de Babel, tel est le nom el le symbole de toutes les poésies bibliques sur Babel ; plusieurs passages de l'élégie que vous venez de lire semblent avoir été faits sur Nemrod et sur la construction de la tour. Mais nous nous éloignons de notre véritable sujet. Je voulais seulement vous prouver, que la poésie orientale s'attache, avant tout, à montrer comment la Providence du juge céleste brise l'orgueil des tyrans; comment elle précipite aux enfers ceux qui veulent s'élever vers le ciel
Alcyphron. — Et comment elle élève ceux qui s'abaissent? Nous voilà revenus à notre point de départ, c'est-à-dire à ces contrastes dans le domaine de la Providence, qui me paraîtront toiijours d'une monotonie fatigante.
' Isaïe compare presque toujours une race avec un arbre , el un membre de cette race avec une branche de cet arbre.
EuTYPiiRON. — Vous aviez d'abord la même opinion sur le parallélisme en général , et ces contrastes ne sont que du parallélisme; le plus grand, le plus fort 7^72', que Ton puisse faire ressortir do ces tableaux empruntés aux scènes universelles du monde. Au reste, les contrastes ne sont-ils pas dans la nature des choses? et ne les voyons-nous pas partout? Le monde n'est-il pas un flux et un reflux? une élévation et un abaissement perpétuels? Rien ne reste, rien ne peut rester au même point; tout est mobile ici-bas comme les vagues de la mer. Notre globe, avec ses géantes qui assiégeaient le ciel, qu'esl-il aux yeux de Dieu? une trombe d'eau qui se gonfle et crève ! Hésiode , Homère , Eschyle , Pindare , n'ont point d'autres images pour peindre l'immortalité du destin et l'instabilité des choses humaines ; on trouve même chez ces poètes des contrastes d'élévation et d'abaissement, de force et de faiblesse, qui semblent puisés dans la poésie hébraïque. Je conviens que le despotisme oriental rendait les grandes et subites révolutions des destinées humaines, plus fréquentes et plus visibles en Orient que dans les autres contrées; mais, au fond, elles sont partout le dénouement nécessaire, le résultat inévitable de l'histoire de l'homme. Celui à qui eUe ne rappelle rien, peut les trouver vides de sens; mais celui qui sait y retrouver des faits et des souvenirs les regarde comme autant d'extraits poétiques de l'histoire universelle de notre globe et de notre espèce. C'est , sous ce rapport surtout, qu'on ne saurait trop admirer Job, les prophètes, les psaumes
Alcyphron. — Et sans doute aussi nos chants d'église, nos cantiques, qui, en cherchant à imiter les psaumes, bégaient sur les contrastes de la Providence ?
EuTYPiiRON. — Oui, ces chants aussi méritent notre estime, n est vrai qu'ils ont quelque chose de froid , de faible , d'étrange même. Au reste , ceux qui roulent sur les voies de la Providence sont les meilleurs, les plus intelligibles, et par conséquent les plus à la portée de tout le monde. Leur influence sur le cœur humain est incontestable ; les malheureux y trouvent de la consolation , et les pauvres de la force ; tous y puisent le repos de l'ame comme dans une voix céleste qui nous
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arrive à travers le désert. Le livre de Job et les psaumes contiennent un précieux, trésor d'observations et d'applications morales sur la vie humaine , sur la fortune et Tinforlune , sur l'orgueil et rhumilité, sur la vraie ou la fausse confiance en soimême ou en Dieu. Et comme l'œil de Dieu est représenté veillant sans cesse sur la conduite des hommes , on peut dire que la poésie hébraïque a introduit dans les événements historiques la même unité et la même simphcité que dans les scènes de la nature, ainsi que j'ai déjà eu occasion de vous le faire remarquer. L'artificielle poésie grecque n'est qu'une parure bigarrée , à côté de cette belle et naïve simplicité. Quant à la poésie celtique , que j'aime beaucoup cependant, je ne puis la lire sans me croire transporté sous un nuageux ciel du soir; les scènes qu'elle nous montre dans ce nuage ou sur la terre sont belles, mais sans soleil , sans Dieu , sans but final. Avec elle on se perd dans les nuées qu'un souffle léger disperse; avec la poésie hébraïque, on se sent inébranlable sur les roches du Dieu éternel.
« 1 C'est à Dieu que je veux m'adresser ; je veux élever ma parole vers Dieu, il fait de grandes choses, elles sont impénétrables ; il fait des choses merveilleuses, leur nombre est infini !
« 11 fait tomber la pluie sur toute la terre, et envoie des torrents sur le désert aride ; il porte les humbles sur les plus hautes sommités ; il élève les aflligés au comble du bonheur !
« 11 prévient les pensées des artificieux et les empêche de réaliser leurs ruses; il prend les sages dans les filets de leur propre sagesse ; il trouble les projets des intrigants et des perfides, au point que le jour n'est plus pour eux qu'une obscurité prolonde, et qu'ils tâtonnent à midi comme s'ils étaient à minuit.
« C'est ainsi qu'il sauve les faibles du glaive des méchants, et qu'il délivre les délaissés de la main du fort ; c'est ainsi qu'il devient l'espérance du pauvre et de l'opprimé; devant lui la méchanceté devient muette et immobile.
« Il est bienheureux l'homme que Dieu dirige 1 Estime-les haut, les châtiments du Très-Haut ; il fait des blessures et les panse ; il frappe et guérit de la même main.
« Il te sauvera de six calamités différentes, et tu sortiras sain
' Job , liv. 5, vers. 8 et suivants.
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et sauf de la septième. Si la famine règne, il te garantira de la mort ! En temps de guerre, il te protégera contre le bras qui manie le glaive !
« Tu ne te cacheras plus devant les coups de fouet de la langue 1 ; tu ne trembleras plus devant le destructeur ; tu iras en riant au-devant de la faim et du destructeur ; tu ne craindras pas les bêles féroces !
« Pour toi, la pierre des champs est un hôte sûr et paisible; et tous les animaux des champs vivent en paix avec toi ; tu es certain que ta tente est en sûreté, et quand tu y reviens , tu la retrouves calme et tranquille.
«Tu es certain que ta semence sera fertile, que ta race se multipliera comme l'herbe de la terre; et puis, mûr d'années, ta entreras dans la tombe , comme la gerbe mûre entre dans la grange. »
Tâchons d'être de semblables favoris de la providence ; et, certes, nous serions bien coupables, si, pour le devenir, nous ne faisions pas tout ce qui dépend de nous. Je ne discute jamais sur les goûts, mais il me semble que ces légères antithèses, résultat d'observations naïves et pures, faites par des sages surchargés d'années , sur les événements de ce monde , étaient indispensables pour élever et cultiver, à l'usage de l'espèce humaine, la plante délicate d'une poésie conliante en Dieu et en sa providence spéciale. C'est en Orient que cette poésie a été élevée et cultivée, cela est incontestable; aussi, les plus anciennes poésies grecques sont-elles entièrement orientales. Ce n'était que sous cette forme simple qu'elle pouvait être comprise et sentie par le simple bon sens, et par les cœurs les plus adligés, qui, par conséquent, en avaient le plus urgent besoin. Elles sont le miroir du monde, et le résultat de la vie de nos plus sages aïeux. Les empires s'écroulent comme les montagnes vieillissent, et des prosjjérités nouvelles germent pour les hommes, comme le feuillage nouveau oi'ne les arbres que l'hiver a dépouillés. C'est ainsi que s'enchaînent les saisons et les époques de la vie, les scènes
' D'après le parallélisme , les coups de fouet de la langue sont la morsure des animaux avides de sany. Le destructeur est le lion qui, dans le vers suiv.mt , est uui à faim ; c'est donc un destructeur affamé et (jlouton. Le dernier vers explique clairement les trois précédents.