HYMNE DE JOB SUR LA SAGESSE
« L'homme a lire l'argent de la terre, il a trouvé la place où était l'or qu'il jette en moule ; il a tiré le fer de la poussière ; il fait fondre la pierre et la convertit en airain.
IDÉliS nUMinVJiS sur la rKUVlDENCE. 195
« Il a mis des limites aux ténèbres et découvert les choses les plus cachées ; il découvre jusqu'à la pierre des ombres, la pierre de la nuit de la mort M
« Un fleuve jaillit au fond de Fempire des oubliés^; ils le font sortir du pied de la montagne, et dirigent son cours loin des hommes.
« La terre produit du pain là-haut, sur sa surface ; là-bas, dans ses profondeurs , le feu la bouleverse ; c'est là aussi que dort , au sein des rochers, le saphir jaspé d'or.
« La route qui conduit là, jamais aucun oiseau des montagnes ne l'a vue ; l'œil du faucon ne l'a point découverte ; pas un orgueilleux animal de l'enfer ne l'a foulée, pas un lion n'a marché sur cette route.
« La main de l'homme travaille le rocher et fouille la racine des montagnes ; il fait remonter les torrents du sein des rochers fendus; son œil voit les trésors les plus précieux; il épie la source profonde des fleuves, et fait monter au grand jour l'obscurité et l'oubli.
« Mais où peut-on trouver la sagesse ? En quel lieu gît la raison? L'homme ne sait point où est leur siège, il n'est donc pas dans le pays des vivants. La mer dit : il n'est point en moi ! et l'abîme répond : il n'est point en moi!
« La sagesse ne s'achète pas avec de l'or; il n'est point d'argent qui pèse le poids de sa valeur, et tout l'or de l'Ophir ne la vaut point ; l'onyx et le saphir précieux ne sont pas estimés aussi haut qu'elle.
« Le cristal et l'or ne peuvent pas même lui être comparés ; on ne saurait l'obtenir en échange du vase le plus précieux. Ramoth et Gabisch ne sont pas des noms assez grands pour être
' C'est sans doute la dernière pierre dans le domaine des connaissances minéralogiques de Job, la limite où commence rempire des ténèbres de l'ancienne nuit éternelle. Le docteur Justi , un des éditeurs et commentateurs de Herder, pense que cette pierre des ombres de la nuit de la mort ne désigne que le minerai caché dans les entrailles de la terre, et que l'infatigable et savant mineur parvient à en retirer. (Note du Traducteur.)
' U'après ma manière de lire , la demeure des oubliés, c'est-à-dire l'empire des morts, est tellement profonde, que les plus habiles mineurs ne sauraient creuser aussi bas. D'autres Heuves jaillissent du fleuve de l'éternel oubli, et cependant l'homme parvient à les vaincre, à les détourner. Je dois convenir toutefois que, malgré tous mes soins , ce passage est toujours resté obscur pour moi.
placés près du sien. L'attrait de sa boaiité est plus grand que celui des perles fines; la topaze d'Ethiopie n'est rien auprès d'elle ; l'éclat de l'or le plus pur n'approche point du sien '.
« Mais où peut-on trouver la sagesse? En quel lieu git la raison ? La sagesse s'est cachéi! aux yeux des vivants, elle s'est cachée même pour les oiseaux du ciel. La destruction et la mort s'écrient : Quelques bruits lointains nous sont arrivés sur son compte.
« Dieu seul sait le chemin qui conduit vers elle, lui seul connaît sa demeure; car son regard dépasse les limites de la terre, il porte loin au-delà de tous les cieux.
« Et lorsqu'il pesa le poids du vent, et lorsqu'il donna aux eaux leur mesure , lorsqu'il imposa des lois à la pluie et traça la roule des orages , il vit la sagesse et calcula son essence ; il sonda, il détermina son être ^, puis, il dit à l'homme : La crainte du Seigneur sera ta sagesse; éviter le mal sera ta raison. »
' L'éiiiimération de toutes ces ricliesses est une preuve nouvelle de l'origine iduméenne du livre de Job. Les Iduméeiis él.iient de très- bonne heure maîtres du commerce d'Ezion, deGeber et d'Elath, dans le golfe Arabique, commerce dont les Israélites ne s'emparèrent que du temps de Salomon. 11 est donc bien naturel que Job connût l'iitliiopie, l'Ophir et les pierres précieuses qu'on en relirait. Les passages qui parlent de la science des mines ont servi de prétexte pour révoquer en doute la haute antiquité de ce livre , mais ce prétexte n'a aucune valeur : dès qu'on connaissait l'or et les pierres précieuses enfouis dans les mines, on devait nécessairement connaître la manière d'exploiter ces mines. Au reste , il est prouvé depuis longtemps que la minéralogie est une science qui remonte à la plus haute antiquité.
Beaucoup de commentateurs ont expliqué ce passage du livre de Job ; L'or arrive du nord, en l'appliquant au commerce de I or. Cette interprétation est entièrement erronée. Le commerce que connaissait Job se faisait au sud , sur la mer Arabique, et le parallélisme du passage en question parle de l'éclat de l'or, au milieu duquel Dieu arrive du nord ; particularité que j'ai déjà expliquée dans les dialogues précédents.
' Ici la sagesse n'est pas encore aussi complètement personnifiée qu'elle le fut plus tard , dans les proverbes de Salomon. La poésie de Job est beaucoup plus ancienne que celle de Salomon. La première est élevée; la seconde est brillante , pleine de sens et sagement conduite; mais elle n'a ni rélan ni la force qui caractérisent le génie de Tantique livre iduméen. Aussi ne me suis-je jamais bien explii|ué comment on a pu attribuer le livre de Job à Tauteur du Cantique des cantiques , ces deux œuvres les plus opposées par le sentiment , par la pensée et par la poésie.
LES PATRL4.RCHES.
Reproches adressés aux Israélites concernant leurs manières de voir étroites , personnelles et exclusives; l'oisiveté et les vices des patriarches; la haine invétérée qu'ils nourrissaient contre tous les peuples de la terre, et qui s'étendait même sur les tribus de leur propre race. — Application de ces reproches à l'esprit de leur poésie. — Point de départ de ces reproches. — Manière de les expliquer et de les réfuter. — Du crime et de la punition de Cliam. Quelle était cette punition ?
— Jusqu'à quel point devait-elle retomber sur Canaan? — Ivresse de Noé. — Voyages d'Abraham, et les privilèges qui lui avaient été accordés par les Cananéens eux-mêmes. — Sa conduite en Egypte, son caractère noble et généreux, son amitié et son commerce intime avec Dieu. — Abraham représenté comme l'idéal silencieux de l'espèce humaine. — Le but de l'élection d'un peuple, c'est-à-dire d'une nationalité. — Premier caractère de la poésie hébraïque considéré comme un lien d'amitié avec l'être suprême. — Passage d'Isaïe dans lequel Abraham est regardé comme un précurseur. — Les défauts des patriarches, surtout ceux de Jacob. — Est-ce en rêve qu'il avait reçu le surnom glorieux d'Israël? — Explication de son combat avec Elohim. — Combat des mortels avec les dieux chez plu" sieurs autres nations. — Différence essentielle entre ces combats et celui de Jacob avec Elohim. Signification cachée de ce combat. — Le rêve de l'échelle de Jacob.
— Ses idées sur les anges. — Y avait-il de la partialité dans les bénédictions que les pères donnaient à leurs fils? — Bénédiction d'ismaël. — Quelques traits delà vie errante d'Agar au désert. — Bénédiction d'Ksaii et de Jacob. — Un coup d'oeil sur Canaan. — Second caractère de la poésie hébraïque, considérée comme poésie nationale et patriarchale.
Suppléments : Plusieurs passages du livre de .Job dans lesquels il développe son caractère et se peint comme l'idéal de la félicité, de la moralité et de la vertu d'un prince oriental.
Alcyphron. — Je ne suis pas l'adversaire de la foi en la providence. Dans notre dernier entrelien vous me l'avez montrée semblable à une belle fleur qui s'épanouit pour la félicité de l'espèce humaine, et qui ressort naturellement de l'histoire des Hébreux; je voudrais qu'ils l'eussent en effet développée sous ce point de vue. Malheureusement ils l'ont rendue si éiroite, si exclusive, si nationale, qu'on pourrait plutôt l'appeler hostile que favorable à l'humanité. Depuis leurs premiers ancêtres, les Hébreux étaient l'unique peuple chéri de Dieu, et aucune bénédiction ne pouvait venir sur une branche nouvelle de celte
198 JiKiviiME ih.vlo(;lk.
souche, sans qu'une autre brandie, lors même qu'elle eût été celle d'un frère, ne fût frappée de malédiction. Noénepeulbr'nir Seni sans maudire Cliam; pour qu'Isaacsoit béni, il faut qu'lsmaël soit banni de la maison ; Jacob ne reçoit la bénédiction paternelle qu'au détriment d'Esaû , et ainsi de suite. Pour conquérir à ce peuple chéri de Dieu un pays sur lequel les lois humaines ne lui donnaient aucun droit. Moïse et Josué égorgent les anciens et légitimes habitants de ce pays. Vous connaissez les railleries et les raisonnements par lesquels on a cherché à attaquer cette histoire. Je ne les approuve pas , car ils alïligent les personnes simples qui n'ont aucune connaissance de l'esprit de ces temps reculés ; mais il serait ditficile de réfuter l'idée principale qui a donné lieu à ces railleries, à ces raisonnements. J'ajouterai même qu'il serait impossible de nier que les Hébreux ont toujours eu des vues étroites, exclusives et présomptueuses, qui dominent leur poésie , et qui flétrissent les plus belles branches de cet arbre généalogique de l'espèce humaine, par la haine insensée qu'ils avaient vouée à tous les peuples. Leur présomption n'est pas même justifiée, en apparence du moins, par la supériorité du mérite de leurs ancêtres ; car toutes les autres nations les ont surpassés en actions héroïques. Sur quel grand nom peuvent-ils appuyer leur gloire? Est-ce sur Noé ivre-mort ? sur Abraham , qui , en Egypte, renie sa propre femme? sur le pusillanime Isaac, ou sur le rusé Jacob, qui trompe son père, son frère, ses cousins, tout le monde enlin? Est-ce sur le vindicatif Siméon, ou sur l'incestueux Juda? ou bien sur Moïse, cet impitoyable exterminateur des peuples? Et de pareils hommes auraient fondé un peuple de Dieu , l'unique peuple de Dieu sur la terre ? C'était par eux que devait se perpétuer la bénédiction divine sur les autres races? par eux qui les maudissaient toutes, quoiqu'ils les connussent à peine de nom? Et cependant ils se réjouissaient lâchement, dans les nombreux chants de leurs prophètes, à la seule idée que leur futur roi les égorgerait toutes! Leur poésie n'a point d'images plus agréables pour eux que celle de ce roi qui descend du Mont-Sinaï pour se baigner dans le sang des peuples , leurs proches parents, et qui compare. ce roi au pressureur qui va fouler la cuve. Il faut que la terre tout entière soit dévastée,
LKS l'.VIKIAIU:iIES. 190
alin que leur race, méprisée de toutes les autres, puisse y régner seule. Répondez-moi, mon ami; mais, je vous en prie , point de raisonnement mystique ou théologique; car je me suis déjà fait à moi-même et à satiété ces sortes d'objections. Pourquoi Abraliam n'est-il pas resté là où il était? De quel droit l'innocent Cnnaan a-t-il été puni parce que son père s'était rendu coupable d'une polissonnerie , ou du moins d'une espièglerie? Était-ce la faute du pauvre Esaû, si sa mère a été plus leste à faire cuire son ragoût de chevreau que lui à trouver du gibier? Et cependant, c'est à de pareils récits que ce peuple attache son antique gloire et le triomphe de ses prophéties. La plus belle poésie du monde ne deviendrait-elle pas vile et méprisable, si elle se fondait exclusivement sur des dires de cette espèce?
EuTYPHRON. — Heureusement que ce déluge de reproches ne tombe point sur ma race ; je ne suis point Hébreu, et je ne défends point ce peuple par rapport à lui-même. Ce n'est pas son mérite qui l'a fait ce qu'il a été, et jamais personne ne pourra mieux dévoiler ses iniquités et les lui reprocher plus sévèrement que ne l'ont fait ses prophètes. Je conviens volontiers qu'il a constamment méconnu le but dans lequel tant d'avantages lui avaient été accordés ; et que , par ses superstitions , ses idolâtries, son sot orgueil, son humeur à la fois présomptueuse et rampante, il a déshonoré le palladium dont il était si fier, c'est-à-dire sa foi en Jéhovah, le seul vrai Dieu. Mais il me semble que nous n'avons jamais eu l'intention de défendre ce peuple par rapport à lui, ou de justifier ses vices et ses préjugés nationaux. Nous nous sommes réunis pour chercher les intentions de Dieu dans l'histoire de ce peuple, et pour dévoiler et propager les fieurs de sa poésie qui a porté de si beaux fruits pour toutes les nations; ce qui est un fait avéré et non un article de royance religieuse. Puisque nous parlons d'un peuple pasteur, reosons-nous sous ce bel arbre; figurons-nous qu'il eslletérébinthe 'Abraham à Mamré, et causons avec calme et douceur, comme es patriarches causaient entre eux. Évitons, surtout, l'esprit sa- Irique de Voltaire, et la noire malveillance de Bolingbroke et de organ. La nature silencieuse nous invite à la paix : tâchons
donc de vivre en paix, même avec les antiques et simples figures des temps primitifs.
Revenons d'abord à Noé. Vous avez traité de légèreté et même de polissonnerie la conduite de Cliam à son égard. L'une de ces deux qualifications pourrait être trop douce, et l'autre trop sévère ; mais il n'en est pas moins incontestable que son père avait le droit de le punir.
Alcyphrox. — De le punir?
EuTYPiiRON. — Sans doute ; et je ne vois pas pourquoi on ne remplacerait point un passage susceptible d'une interprétation fausse et choquante, par des expressions nettes et claires. Le père était alors roi dans sa maison, il avait même le droit de disposer de la vie de ses enfants ; et Noé doit être regardé comme le père de l'espèce humaine, comme un second Adam. Sa famille devait nécessairement le vénérer comme une divinité, car c'était par lui et pour lui qu'elle avait échappé à la destruction générale; on ne pouvait donc lui faire une plus grande insulte que celle dont Gham s'était rendu coupable. Vous savez que pour les Orientaux, le respect filial et la pudeur domestique étaient des lois sacrées; et certes, à l'époque où vivait Noé, on devait les regarder comme inviolables. Les membres dont Cham avait osé se moquer étaient un objet de vénération ; aussi scandalisa-t-il ses frères, et, permettez-moi l'expression, commit-il un crime de lèse-majesté paternelle. Mais ce crime ne concernait que la vie domestique, la punition devait s'y renfermer aussi. Cham a insulté son père, c'est dans son fds qu'il sera puni ; ce fils perd ses droits d'enfant, descend au-dessous de ses frères, et devient le valet de la maison.
Alcyphron. -^ Est-ce que ce serait là, en effet, le sens des paroles de Noé ?
EuTYPHRON. — Écoutez, et jugez vous-même : ■;
« Maudit soit Canaan ! qu'il serve de valet aux valets de ses,| frères! Gloire à Jéhovah, le dieu de Sem ; que Canaan soit son ) valet; qu'Éloliim protège Japliet et propage au loin sa race! QuÉlohim habite dans les cabanes de Sem, que Canaan soit son valet ! »
Il iuq)orte pou que Canaan ait ou non participé au crime de
LKS PATIitAnniES. 201
son père, il devait partager sa punition ; car l'anathème qui frappait les pères retomliait toujours sur les enfants, ainsi que cela arrive encore aujourd'hui dans les calamités de famille. Il me semble donc que Noé a puni selon l'esprit du temps; et si la punition était sévère, du moins n'était-elle pas injuste. Honte pour honte, mépris pour mépris, moquerie pour moquerie.
Alcypuron. — Mais pourquoi Canaan, le plus jeune des fils de Cham, est-il seul nommé? N'y a-t-il pas là une allusion au petit pays de Canaan?
EuTYPHRON. — En ce cas, l'allusion n'aurait pu porter que sur un événement plus proche. Vous savez que tous les droits des anciens peuples reposaient sur les traditions des tribus et de leurs rapports entre eux. Il en est encore de même aujourd'hui dans l'Orient, aux Indes et chez tous les petits peuples de la terre qui vivent en tribus. Quanta moi, je présume que Canaan avait pris part au crime de son père, ainsi que parait l'indiquer cette phrase singulière :
« Noé apprit ce que son petit-fds lui avait fait. »
Au reste, le récit est trop court, trop bref, pour que l'on puisse y trouver quelque chose de décisif à ce sujet; mais il ne justifie en aucune façon la haine des Hébreux pour les Cananéens , et leur ordonne encore moins de les égorger. Jacob maudit sur son lit de mort deux de ses fils, Siméon etLevi, parce que, pour venger le plus grand affront qu'on eût pu faire à leur maison , ils avaient répandu le sang d'une famille cananéenne.
Alcypuron. — Ce qui n'empêcha pas Josué de répandre ce sang à grands Ilots.
EuTYPHRON. — Bornons -nous pour l'instant à l'histoire des patriarches. Vous venez d'appeler Noé un ivrogne ; relisez sa vie, et vous révoquerez ce mot. C'était pour la première fois qu'il goûtait le produit d'une plante inconnue, et dont il ignorait les propriétés.
Alcyphron. — Oubliez l'expression dont je me suis servi , et dites-moi pourquoi Abraham n'est pas resté où il était ; car son émigration a été la cause de toutes les calamités dont sa race a ^été liappée par la suite.
EUTYPHRON. — Parce qu'Abraham était nomade , et qu'il est
'■lO'i NEUVIÈME DIALOGUE.
dans la nature des nomades de passer de contrée en contrée. Malgré les trois mille ans qui se sont passés depuis cette époque, et qui ont dû nécessairement changer et modifier les mœurs de ce pays, on y retrouve encore aujourd'hui ce même besoin de voyager. Le père d'Abraham émigra avec sa famille comme l'avaient lait ses pères à lui. Le frère de Peleg avait conduit ses tribus jusque dans l'Arabie heureuse; les frères et les neveux d'Abraham s'étaient emparés des plus beaux pays d'alentour, " tels que la Mésopotamie , la Syrie et laChaldée. La part d'Abraham était donc matériellement la moins belle, aussi Dieu promit-il de le dédommager par une autre bénédiction. Au reste, dans le pays de Canaan, il ne fait de tort à personne, et personne ne lui en fait. Tantôt il s'établit ici et tantôt ailleurs, comme un souverain institué par Dieu lui-même. Il est généreux envers Loth et envers tous les rois indigènes qu'il protège et qu'il sauve; il pousse la justice envers les Cananéens, jusqu'à leur acheter une place pour son tombeau; ils veulent la lui donner pour rien, il refuse de l'accepter ainsi. Sentez-vous la portée du droit qu'on lui avait accordé en lui donnant une place pour son tombeau? C'était la possession du pays pour lui et pour ses descendants, car là où dorment les pères, les générations futures doivent dormir aussi; telle était la base du droit commun chez tous les anciens peuples. Lorsque attaqués par un ennemi puissant, ils étaient réduits aux dernières extrémités, ils criaient à cet ennemi :
« C'est auprès des tombeaux de nos pères que nous t'attendons ! »
Oui, celui qui voudrait accuser le noble Abraham de haine, de tyrannie, d'avarice, de petitesse de cœur et d'esprit, celui-là serait forcé de chercher quelque part une autre histoire de la vie de ce patriarche que celle que nous connaissons.
Alcyphron. — Il n'en est pas moins vrai qu'il renia sa femme en Egypte.
EcTYPHRON. — C'était moins sa faute que celle des Égyptiens déjà si avancés en civilisation, qu'un étranger était presque forcé de faire ce que fit Abraham. Si sa crainte était exagérée, elle n'était pas tout -à- fait sans fondement, ainsi que la suite le
prouve. En tout cas, mon ami , il ne faut pas envisager un patriarche pasteur sous le point de vue d'un galant berger ou d'un intrépide chevalier, toujours prêt à mourir pour la dame de ses pensées. Abraham a commis une faute, et je vois avec plaisir que la tradition a osé rapporter la faiblesse et l'excès de prudence dont ce grand homme s'était rendu coupable. Mais il n'y a rien dans celte narration qui puisse justifier certaines calomnies inventées par des ignorants qui n'ont aucune idée des anciennes mœurs orientales. Ne soyons pas trop sévères envers le digne patriarche qui ne sait pas se conduire convenablement à la cour, et rendons justice à la franchise, à la bonté, à toutes les nobles vertus entin dont il donne tant de preuves, quand il vit et agit sous sa tente. Avec quelle générosité il prie en faveur de Sodome, avec quelle chaleur il s'élève contre le vol et le pillage, dans ses discours avec le roi de Salem; avec quelle noble franchise il parle à Loth 1 La réception qu'il fait aux anges qu'il sert lui-même sous son arbre , est une touchante idylle. On croit lire le poème de Philéraon et de Baucis, et l'on voudrait être un des anges assis devant la tente hospitalière du patriarche. Voyez surtout ses relations avec Dieu ! Comme il lui sacrifie en silence et avec une résignation complète , ce qu'il a de plus cher au monde, l'objet de toutes ses espérances, le prix si longtemps attendu qui devait payer les nombreux travaux de sa longue existence, son lils Isaac enfin ! Pardonnez-moi, mon ami; mais, selon moi, rien en ce monde n'est au-dessus de cette héroïque confiance, de cette tendre intimité entre un berger et son Dieu. Les poésies de tous les peuples de la terre n'ont rien de semblable; elles nous montrent des hommes privilégiés communiquant avec les dieux, les génies, les ombres des héros morts ; mais jamais avec Dieu, le seul Dieu du ciel et de la terre ! Que ces communications sont loin de la confiance intime, de la pure et paisible amitié qui règne entre Abraham et Jéhovah. Étranger dans le pays qu'il habile, il n'y a d'autre ami que Dieu qui l'a envoyé sur cette terre lointaine ; et cet ami lui tient lieu de tout. Quelle tendresse dans certains passages de l(;urs entretiens! Dieu le consule, il ranime son courage et lui donne tantôt des preuves d'alliance et d'amitié, et tantôt
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des noms nouveaux et des images prophétiques. C'est avec une tendresse paternelle qu'il lui demande à cliaquc instant de nouveaux témoignages d'amour filial.
« Ne crains rien, Abraham, je suis ton bouclier, je suis ta ré- « compense ; la plus grande de toutes. » Puis il le conduit au milieu des champs et lui dit : « Lève tes yeux vers le ciel, compte « les étoiles. Peux -tu les compter? Ainsi sera ta semence. » Et « il eut foi en Jéhovah, et Jéhovah lui tint cette foi pour mé- « rite. »
Tant que le cœur humain pourra apprécier tout ce qu'il y a de sublime dans une noble simplicité, on sentira la beauté de semblables passages. Il en est de même des morceaux qui peignent l'alliance d'Abraham avec Dieu; qui montrent ce Dieu poussant la condescendance jusqu'à emprunter la forme de la fumée pour passer à travers la victime qui brûlait sur l'autel du sacrifice, et qui lui font sceller ensuite falhance par un serment, comme aurait pu le faire un simple mortel. Et cette alliance , ce pacte d'amitié devait faire d'Abraham et de son peuple le modèle des vertus les plus difficiles , et distinguer sa race de toutes les autres races, parce que toutes devaient être bénies par elle. N'y a-t-il pas quelque chose de grand dans cette intention de Dieu, de former un peuple modèle? Et chez quelle autre nation pourrait-on trouver une semblable intention, même dans ses projets les plus abstraits? Il n'en est pas un qui ait élevé ses tendances et ses désirs au-dessus du cercle étroit d'une organisation politique, et d'une puissance assez forte pour soumettre les autres nations à son joug.
Alcvphron. — Mais où et comment ce peuple justifie-t-il les intentions de Dieu à son égard ?
EuTYPHRON. — Ne nous éloignons pas d'Abraham; lui, du moins , justifie ces intentions; il est pour ainsi dire le symbole de l'aUiance. Forcé de quitter la maison paternelle et de passer dans des pays étrangers, où il n'obtient jamais que la contrée la moins fertile, il attend longtemps et avec patience l'accomplissement des promesses de Dieu. Alors ce Dieu lui demande le sacrilice d'Isaac, de ce lils qui, seul, pouvait lui faire croire que ces promesses ne seraient pas toujours vaines. Ne voyez en tout
LES PAlftlAKCHES. 2()o
ceci que le symbole de ce qu'aurait dû èlre le peuple allié de Jéhovah. Il devait devenir l'exemple de Famour de Dieu, complet, mais difficile, car cet amour est une entière abnégatiou de soi-même. La vertu d'Abraham n'avait rien de saillant, et elle n'en était que plus noble , que plus belle ; cette vertu s'appelait la confiance, la foi en Dieu, même pour les temps les plus éloignés. Abraham était un héros par la foi, c'est-à-dire, par la simplicité sublime de son ame, qui le mettait en rapport inlime avec le plus grand des êtres ; voilà ce que devaient être tous ses descendants. Combien un pareil héros n'est-il pas audessus de celui qui doit ce titre à la force de son poignet, à l'excellence de son armure, ou à ses ruses et à ses intrigues politiques !
Alctphron. — Auriez -vous l'intention d'appeler la poésie hébraïque, une poésie d'alliance?
EuTYPHRON. — Ce serait bien là son véritable nom, mais je ne veux pas l'exposer à des interprétations ihéosophiques ou mystiques. N'y voyons qu'une poésie intime entre les hommes et Dieu , les rêveries enfantines des faibles mortels sur l'être paternel et tout-puissant qui les gouverne, et sur l'alhance qu'il a daigné contracter avec eux. C'est par cette poésie qu'ils se souviennent de sa parole , qu'ils célèbrent ses œuvres et se fortifient dans l'exercice des plus douces vertus; voilà pourquoi elle agit si puissamment sur les cœurs tendres des enfants et sur les âmes pures des héros , surtout dans les temps de calamités, et pendant les heures de tristesse et d'affliction où nous sommes poussés, mafgré nous, à chercher des consolations dans la prière. Oui, la poésie hébraïque, seule, a pu former un lien invisible entre l'homme et le Dieu, le père de l'espèce humaine ; toutes les autres poésies n'ont que des rapports imaginaires avec des dieux , des génies , des ombres imaginaires. Quel charme naïf dans les récits qui parlent des patriarches ! Leur bonheur extérieur n'a rien de brillant; le dernier d'entre eux s'écrie que la vie est courte et pleine de calamités ! Toujours errants, le repos semble leur avoir été refusé ici-bas ; et des catastrophes domestiques les accablent sans cesse. Mais Dieu est toujours près d'eux, les anges les accompagnent, les Élohim ks entourent, et
leur présence semble sanctifier tous les pays où ils s'arrêtent; c'est sous leurs tentes que se conserve le trésor du monde primitif, c'est-à-dire la pureté des mœurs, la foi en Dieu, la simplicité de cœur, et la résignalion. Sous ce rapport aussi , c'est à la poésie hébraïque que la postérité doit ses plus éloquents et ses plus magnifiques souvenirs. Voici des fragments de quelques passages de ce genre.
«1 Écoutez-moi, vous qui recherchez l'inlégrité, vous qui restez fidèles à Jéhovah! Contemplez ce rocher d'où vous avez été taillés 2; contemplez cet abîme d'où vous avez été déterrés; contemplez votre père Abraham, el Sarah qui vous a enfantés ! Je l'ai appelé mon Unique ^, et je l'ai béni, et il s'est multiplié ! C'est, ainsi que Jehovah consolera Sion , qu'il consolera tout ce qui est désolé en elle ; c'est ainsi qu'il convertira ses déserts en Éden. Ces déserts deviendront le jardin de Jéhovah, et la joie et l'allégresse habiteront ce jardin, et l'on n'y entendra que des hymnes de gloire et de reconnaissance. »
Avez-vous remarqué le titre glorieux qu'on donne ici à Abraham ? V Unique, c'est-à-dire le seul que Dieu aime, le rocher sur lequel il s'appuie, et la matière dont il se sert pour sculpter son peuple. D'autres applications de cette confiance intime en Dieu ont une couleur plus délicate et plus tendre :
« Regarde-nous du haut de ton ciel , du haut de ta demeure sacrée, du haut du siège de ta magnificence et de ta majesté !
» Isaïe, cliap. 5i, vers. !«'.
» Le discours de saint Matthieu, cliap. 3, vers. C, est probablement une allusion à ce passage. Le peuple d'Israol se fie à son titre d'enfants d'Abraham , et le prophète du désert lui dit que Dieu pouvait se sculpter des enfants nouveaux avec le premier rocher. 11 est certain, en tout cas, que Timage était devenue familière aux Hébreux par Isaïe.
' Ceci explique ce passage obscur de Malachie , cliap. a, vers. 14 et i5, contre la répudiation des femmes : « Le Seigneur est témoin entre toi et la femme de ta jeunesse. Tu la méprises, tu la répudies , et cependant elle est ta compagne, elle est la femme de l'alliance. Il n'en a pas fait ainsi , l'Unique, et pourtant il désirait ardemment des enfants. (Jue faisait-il donc, l'Unique? il espérait en Dieu. » Le mot Unique d'Isaïe, déjà donné comme un titre d'honneur à Abraham, a encore plus d'importance dans ce passage 11 prouve qu'Abraiiam élait l'unique, lo seul homme d'oii devaient, d'où pouvaient descendre toutes les races futures. Il élait vieux, Sara était vieille aussi, et cependant il ne l'a point répudiée, il ne l'a point maltraitée : « Veilleï ainsi vous-mêmes sur vos ardents désirs, et ne soyez point injusets cnvt-i s la femme de voirt' jeunesse.»
LES PAÏKIARCIIES. 207
OÙ esL loii zèie bienlkisant , où est ia force? Ton cœur palemel qui baltait de compassion, il s'est endurci pour nous!
« Et cependant tu es notre père ; Abraham ne sait rien de nous, Israël ne nous connaît point ; toi seul, Seigneur, tu es notre père, tu es notre sauveur ! C'est là ton nom depuis les temps les plus anciens.
« Pourquoi nous laisses-tu abandonner tes voies et nous en égarer si loin ? Pourquoi nos cœurs, ô Jéhovah ! se sont-ils formés à la crainte de ton nom? Oh ! reviens, reviens vers tes serviteurs, car, après tout, ils sont ton héritage. »
Ceci ne prouve-t-il pas clairement que Dieu s'était chargé de l'autorité paternelle ? que ce patriarche avait légué ses enfants à son ami , et qu'il y a eu entre eux un échange de cœurs et d'affections?
Alcyphron. — Tout cela est fort bien, mon ami; mais comment justitierez-vous les fautes dont les patriarches se sont rendus coupables?
EuTYPHRON. — Je dirai que ce sont des fautes inséparables de la nature humaine ; et la naïveté avec laquelle leur histoire les rapporte, au lieu de les passer sous silence et de les excuser, lait de cette histoire de pasteurs la plus inappréciable des idylles. Le timide Isaac et le rusé Jacob y figurent avec tous leurs déliiuts. Il est vrai que Jacob se trouve d'abord fort mal de ses ruses; mais, quand l'âge l'a mûri, il devient, pour ainsi dire, r Ulysse des patriarches. Son histoire est un miroir instructif du cœur humain, et Dieu lui-même lave les tacTies de sa jeunesse que son nom rappelle sans cesse. Il lui dit : « Tu ne l'apiielleras plus Jacob (trompeur) , ton nom sera Israël (héros de Dieu). ))Ge titre d'honneur peut s'appliquer à toute la poésie hébraïque, car il ne désigne point la force du corps, mais celle de rame, l'héroïsme sacré, la prière et la foi !
Alcyphron. — La poésie aurait-elle, à l'exemple de Jacob, gagné ce titre d'honneur dans un combat rêvé ?
EuTYPHRON. — Celte accusation n'a rien de neuf pour moi ; mais on aura beau la reproduire sous toutes les formes, elle n'en restera pas moins entièrement opposée à l'esprit du récit qui parle de ce combat. Craignant d'être surpris par son frère,
Jacob venait de diviser ses troupeaux et ses camps , et de Jes placer sur divers points; puis il s'éloigna de sa lente, non pour dormir, mais pour rester évoilh'.
Alcyphron. — Et que lit-il alors ?
EuTVPHKON. — Les versets précédenls ' l'indiquent clairement. Il pria dans l'espoir de fléchir Dieu par sa prière, et il devait recevoir un symbole de la victoire , si sa foi héroïque venait à l'emporter. Élohim parut, et non Jéhovah ; et vous savez que , dans l'histoire de Jacob , comme duns tous les dires antérieurs à cette histoire , on distingue avec soin ces deux noms , distinction dont je vous ai déjà expliqué les motifs. Les phalanges célestes se présentent à Jacob semblables à des bataillons de guerre; l'idée des anges était donc toujours restée gravée dans son cœur. Toul-à-coup il voit un héros, la ligure divine d'un guerrier céleste , et ce guerrier lutte avec lui ; il étint apparu avec les ténèbres, il disparait avec elles. Failes-moi le plaisir de lire la narration de celte vision nocturne , et vous verrez que , par le ton comme par la couleur, elle nage , pour ainsi dire, au milieu des pressentiments prophétiques qu'enfantent les ombres de la nuit.
Alcyphron. — « 2 Et Jacob resta seul pendant la nuit. Alors un homme lutta avec lui jusqu'tà ce que l'aube parût; cet homme ne pouvait le vaincre, et voyant qu'il ne pouvait le vaincre , il lui toucha la jointure de la hanche. Pendant qu'il luttait, Jacob sentit la jointure de sa hanche se remuer, et l'homme lui dit : « Laisse -moi, l'aurore va paraître]! » Jacob répondit : « Je ne te laisserai point que tu ne m'aies béni. » Et l'homme dit encore : « Quel est ton nom? » « Je m'appelle Jacob. » « Désormais, tu ne t'appelleras plus Jacob, ton nom sera : Héros de Dieu , car tu t'es conduit en héros avec les dieux et avec les hommes, et tu les as vaincus! » Jacob répondit : « Dis-moi donc aussi quel est ton nom à toi? » L'homme dit: « Pourquoi me demandes-tu mon nom ? » Et il le bénit , et Jacob appela ce lieu Pniel , car c'est ici , dit-il , que j'ai vu un Élohim face à face , et que je suis sorti d'avec lui la vie sauve. Le soleil venait
' Moïse, liv. I, cliap. 32, vers. lo.
• .Moïse, liv. I, cliap. Sa , vers, 34'
LES PAÏUIARCHES. 209
de se lever lorsque Jacob quitta Pniel ; et il était devenu boiteux. »
EuTYPHRON. — Ce récit ressemble-t-il à celui d'un rêve , et n'at-il pas la même simplicité historique que lorsqu'il mentionne les diverses places que Jacob désigne à ses moutons et à ses tentes? Un titre d'honneur pour le père de tout un peuple, et que , par la suite, ce peuple tout entier est lier de se donner, peut-il être le résultat d'un rêve? Le rêveur se démet une hanche pendant son sommeil, et voilà pourquoi il prend le nom de héros de Dieu et le donne à sa race; et voilà pourquoi Jéhovah daigne , plus tard, descendre du ciel, pour donner de nouveau à cette race un nom qui, d'après votre supposition, ne pourrait être qu'un sobriquet, un terme de moquerie. Une tradition de famille rapporterait-elle de pareilles choses? Ne sentez-vous pas que, sous tous les rapports, la supposition du rêve est ridicule et fausse?
Alcyphron. — Ce qui détruit surtout mes doutes, c'est le mot Élohim ; car, dans un de nos premiers entretiens , vous m'avez donné des idées très-nettes sur ces êtres surnaturels. A ces époques antiques, les combats avec des dieux, des génies ou quelques autres esprits, n'avaient non-seulement rien d'extraordinaire, mais ils étaient encore l'épreuve la plus forte que put subir l'héroïsme humain. Tous les poètes sont d'accord à ce sujet. Chez Homère , les dieux et les hommes se battent sans cesse ; chez Ossian, Fingal lutte pendant toute une nuit avec une fantastique hgure de géant; chez les Orientaux, ces sortes d'images devaient être plus communes encore.
EuTYPHRON. — Leurs historiens et leurs poètes nous prouvent que ces sortes d'images étaient, pour ainsi dire, le costume de leurs héros qu'ils faisaient combattre sans cesse avec des esprits et des géants. Mais ne confondons pas les enflures et les fables des temps plus modernes avec ce naïf récit de l'antique poésie hébraïque; admirons plutôt son cachet simple et pastoral. Le guerrier ne se nomme pas, il se borne à laisser deviner qui il est ; Jacob ne se pose pas en vainqueur glorieux, il ne raconte pas son aventure d'un air de triomphe ; il s'étonne candidement de ce qu'un simple pasteur ait pu se trouver face à face et lutter avec Élohim, sans perdre la vie dans cette lutte. Le plus prand
210 NELVIÈMi: DIALOGLE.
niérile de celte narration, cepcndanl, est. dans son sens spirituel. Le craintif patriarche devait apprendre qu'il n'avait plus rien à redouter d'Esali; c'est là, du moins, rinterprétation du prophète Osée ', que confirme l'ensemble de la narration , l'esprit de l'époque, et la nature du lieu où le fait s'est passé.
Alcyphron. — Selon vous, ce fait devait être pour l'homme arrivé à l'âge mur, et trop accessible à la peur, une leçon semblable à celle que le timide jeune homme reçut par la vision de l'échelle céleste ?
EuTYPHRON. — Sans doute, cette seconde leçon est plus sévère. Ce n'est plus par un rêve qu'il est encouragé ; pour gagner le titre de héros de Dieu, il est forcé de soutenir une lutte réelle. Au reste, ce parallèle sur lequel vous venez d'attirer iiion attention, est fort ingénieux, et mérite d'être examiné de plus près. Le rêve nous montre les idées que les jeunes pasteurs de cette époque avaient sur Dieu et sur les anges ; c'est une gracieuse idylle; voulez-vous me la lire? L'instant est favorable; déjà la soirée s'avance, et là-bas, le soleil se couche avec un calme majestueux.
Alcyphron. — « Il arriva en un lieu où il passa la nuit, car déjà le soleil était couché. Et il prit une pierre de ce Ueu, la posa sous sa tête pour s'en faire un oreiller, et s'endormit ; puis il rêva. Voici ce qu'il rêva. Une échelle se dressait haut sur la terre, elle s'élevait jusqu'au ciel, et des messagers de Dieu montaient et descendaient. Sur le haut de cette échelle, .léhovah se tenait debout et dit : « Je suis Jéhovah, le Dieu de ton père, etc.
« Réveillé de son rêve, Jacob dit : « En vérité, Jéhovah est en « ce lieu, je n'en savais rien. » Puis il eut peur et dit : « Que ce « lieu est plein d'une sainte terreur! Élohim y demeure; c'est a ici qu'est la porte du ciel ! »
« Et dès que le jour parut, il prit la pierre, la dressa comme un monument, versa de l'huile dessus, et nomma ce lieu la maison de Dieu; puis il lit ce vœu : Si Dieu est toujours ainsi avec moi, s'il me garde sur la route où je vais marcher, s'il me donne du pain et des habits, si je reviens en paix dans la maison de pion père, Jéhovah sera mon Dieu, et cette pierre, que j'ai
» Osëe , cliap. n. vers. 4 et 5.
l.liS rATRIAKCHES. 211
dressce coininc un monument deviendra la maison de Dieu. »
EuTYPHRON. — Voyez comme la simplicité du jeune pasteur se peint dans chaque parole. Il ne croyait pas que le Dieu de ses pères pouvait être ailleurs qu'auprès des tentes de ses pères. La crainte est sa première sensation, lorsqu'il reconnaît qu'à son insu il a dormi sur une terre sacrée, dans le vestibule de la demeure de Dieu. Mais il a vu les portes de cette demeure s'ouvrir devant lui pendant son rêve, et il consacre le lieu où il a fait ce rêve; l'est pour lui la maison de Dieu, puisque Dieu l'habite spécialement. Là où des anges montaient et descendaient une échelle, là aussi un de ces anges, Élohim par la force et la dignité, pouvait bien lutter avecTacob. Avez-vous encore quelque objection à faire contre cette naïve histoire de pasteur?
Alcyphron. — La grande partialité des pères dans les bénédictions qu'ils donnaient à leurs fils, me choque d'autant plus, que, selon eux, l'avenir de toute une race dépendait de cette dernière voix prophétique.
Eutyphron. — Et ne voyez-vous pas que cette voix ne dépendait pas de la volonté des pères? Isaac ne préférait-il pas Esaû à Jacob, et Abraham ne se serait- il pas fort bien contenté d'Ismaël ? Quelle ne fut pas la douleur de Jacob, lorsqu'il se vit contraint de faire un passe-droit à ses trois premiers fils; et cependant, pas un de ceux que nous venons de nommer ne fut privé de biens matériels. Esaù alla au-devant de Jacob avecl'éclat et la dignité d'un prince, tandis que Jacob resta un étranger, un habitant des tentes. Ismaël vécut dans son désert, joyeux et libre comme l'àne sauvage, auquel la poésie hébraïque le compare sans cesse. Sa postérité regarda ce désert comme le pays que Dieu lui avait donné, et elle y vivait à sa façon, sans rien demander de mieux à la terre. C'est ainsi que les Ismaélites accomplissent presque littéralement cette prophétie : « Il sera une bête fauve devant les hommes; sa main leur sera opposée à tous, et leurs mains lui seront opposées , et il demeurera sous les yeux de ses frères. »
Laissez-moi vous foire la lecture de l'histoire touchante d'Agar , chassée et errante au désert ; vous verrez qu'il n'y a rien dans ce fait qui ressemble à la haine et à la dureté de cœur.
212 NEUVIÈME UIALÛGLE.
« L'eau était tarie dans routro, Agar jeta l'enfant sous un arbre, puis elle s'éloigna et fut s'asseoir en face de lui, à la distance de la portée d'une llèclie; car, disait-elle, je ne veux pas voir mourir mon lils! Assise en face de lui, elle éleva la voix et pleura. Déjà Dieu avait entendu les pleurs de l'enfant, et l'ange de Dieu dit à lanière, du haut du ciel : «Qu'as-tu, Agar? Ne « crains rien , Dieu a entendu la voix de l'enfant de la place où tu « l'as couché. Lève-toi,! aide-lui à se relever , et que ta main re- « prenne de la force en le touchant; car de lui sortira un grand « peuple. »
« Alors Dieu lui dessilla les yeux : elle vit une source , y courut, remplit son outre et fit boire l'enfant. Et Dieu demeura avec cet enfant; il grandit au désert, il en fit sa demeure, et devint un habile archer. »
L'histoire d'Esaû en pleurs parce qu'il n'a pu obtenir la bénédiction que le destin a fait tomber sur Jacob , est racontée avec la même naïveté. Lisons ces deux bénédictions l'une après l'autre, afin de mieux apprécier le caractère qui les distingue.
BÉNÉDICTION d'iSAAC , PRONONCÉE SUR ÉSAU.
« Ta demeure aussi sera sur une terre fertile , et cette terre sera humectée par la rosée du ciel ; tu vivras du produit de ton glaive, et tu seras soumis à ton frère. Mais il viendra, le temps de ta puissance , le temps où tu briseras ton joug. »
PROPHÉTIE D'iSAAC SUR LA DESTINÉE DE JACOB,
Contenue dans la bénéiiictiou qu'il prononça sur lui en le prenant pour Esaii.
« Approche, mon fils, et embrasse-moi. Et il s'approcha et l'embrassa. Alors le père flaira les habits de Jacob, le bénit et dit:« L'odeur de mon lils est comme l'odeur des champs que Dieu a couvert de riches moissons. Que Dieu te donne en abondance la rosée du ciel et les pioduits de la terre; qu'il te prodigue le blé et le vin nouveau ; que beaucoup de peuples te servent et se prosternent devant toi; sois le maître de tes frères; que le lils de ta mère te salue humblement. Maudit soit celui qui te maudira; et celui qui le bénira sera béni. »
Ne reconnaissez- vous pas, dans ces deux morceaux, la voix
du destin qui domine celle du père ? II faut qu'Isaac bénisse Jacob en le prenant pour Esaû, et qu'il prononce sur l'un les paroles qu'il destine ù l'autre. Tous vos doutes sur la partialité de ces bénédictions disparaîtront , dès que vous aurez bien voulu remarquer qu'il ne s'agissait pas de la prospérité actuelle et personnelle du tils choisi pour être l'objet d'une bénédiction paternelle spéciale , mais de ses descendants , prédestinés à perpétuer le nom de Jéhovah, et à se courber sous la loi que devait leur donner Moïse. Plus d'une nation s'est applaudie de n'avoir pas une pareille bénédiction à porter.
Alcyphron. — 11 est évident qu'alors déjà on avait des projets sur Canaan.
EuTYPHRON. — Et qu'était-ce donc que ce petit pays? Ne fallait-il pas que le peuple hébreu demeurât quelque pari? Il est vrai que sa poésie a singulièrement élevé et ennobli ce chétif coin de terre ; chaque montagne, chaque vallée, chaque ruisseau ont été chantés par elle; mais, remarquez-le bien , elle ne glorifie ce pays que parce que c'est le pays de Dieu, la terre promise , nom qu'elle doit aux nombreux vœux dont elle a été l'objet. Toutes les poésies cananéennes la peignent sous ce point de vue , et rapportent à Dieu et aux patriarches tout ce que contient cette terre. La montagne de Sion , le Liban et le Carmel, sont les montagnes de Dieu ; dès qu'il s'est passé un événement important sur le bord d'un fleuve, ce fleuve est celui de Dieu; le pays tout entier est une terre sainte, un sol foulé par Dieu et les patriarches, un gage donné par Dieu au peuple d'Israël , et qui lui prouve qu'il est un peuple élu. La poésie des autres nations nous fournit plus d'un exemple de certaines parties de leurs pays sanctifiées par le passage ou la présence de quelque Dieu ; mais la poésie hébraïque seule a su faire de la pauvreté du sol une richesse divine, et convertir une terre rocailleuse et stérile en un théâtre imposant où se développe toute la majesté de Jéhovah. De nos jours encore toutes les espérances des tribus dispersées se dirigent de ce côté , parce que leurs dires primitifs, leurs lois et leurs poésies les y ramènent, et que, sans ce pays, leur arbre généalogique serait, pour ainsi dire, suspendu dans les airs.
214 NEUVIÈME DlALOliLE.
Alcïphuon. —Eu ce cas, il est fàclioux pour nous que nous ne soyons pas originaires de ce pays; car il nous sera toujours impossible de lire avec un véritable enthousiasme national les malédictions que les prophètes hébreux lançaient sur tous les autres peuples. Leurs rêves dorés sur ce pauvre pays , quand il sera gouverné par ce roi si longtemps et toujours vainement attendu , nous semblent de hautes folies ; aussi la plupart de leurs poésies ne sont-elles, à nos yeux, que des tirades brillantes , mais vides de sens.
EuTYPURON. — Nous traiterons cette question quand nous en serons aux prophètes. Surgamus, soient esse graves sedentibus umbrœ. En attendant, je m'estimerais heureux si j'avais pu détruire quelques uns de vos doutes sur l'histoire originaire des Hébreux , et si j'avais réussi à vous faire sentir les traits caractéristiques de leur poésie qui découlent naturellement des antiques dires nationaux. C'est une poésie pastorale, une poésie d'alliance de famille et d'amitié avec Dieu; puis elle devient cananéenne , en considérant ce pays comme une terre promise. Lisez-la et acceptez-la comme telle. Mais si vous voulez un autre type de la poésie orientale , un héros qui peut être regardé comme un modèle de sagesse, de prospérité et de vertus nobles et grandes, attachez-vous à Job. Voici quelques passages où son beau caractère brille avec le plus d'éclat. Quand vous les aurez lus, vous conviendrez avec moi qu'il serait à désirer que tous les émirs chrétiens pensassent et vécussent comme lui.
SUPPLÉMENTS
TABLEAU DU BONHEUR, DES FONCTIONS ET DE LA DIGNITÉ d'uN PRINCE ORIENTAL'.
« Oh ! que ne suis-je encore ce que j'étais au temps passé, pendant les jours où Dieu était pour moi un Dieu protecteur, où sa lumière étincelait au-dessus de ma tète*, où, guidé par ses rayons, je traversais hardiment les ténèbres!
' Jol) , cliap. 29.
' Il y avail loujours une lampe suspendue dans les tentes orientales. Ici la lu-
LKS l'AlRIARCHES. 213
«Que ne puis-je redevenir ce que j'élais dans ma jeunesse, quand Dieu siégeait avec moi sous la tente où je tenais conseil ; quand le Tout-Puissant clail à mes côlés, et que mes esclaves se tenaient debout rangés autour de moi.
«Partout où je marchais coulaient des torrents de lait ; pour moi le rocher faisait jaillir des ruisseaux d'huile. Quand je sortais de ma maison pour me rendre aux assemblées publiques, je faisais étendre mes tapis sur la place du marché ; les jeunes hommes me regardaient et se cachaient , les vieillards se levaient et restaient debout, les princes interrompaient leurs discours et mettaient la main sur leur bouche. La voix mourait tout-à-coup sur les lèvres du chef du conseil , sa langue restait collée à son palais !
«Et tous ceux dont les oreilles pouvaient m'entendre célébraient mon bonheur, et tous ceux dont les yeux pouvaient me voir me louaient; car je sauvais le pauvre qui criait vers moi, je protégeais Torphelin qui, nulle part, ne pouvait trouver d'appui. J'ai attiré sur moi la bénédiction de tous les infortunés prêts à succomber.
« C'est par moi que le cœur de la veuve exhalait des chants joyeux. J'ai choisi la justice pour vêtement; elle a été ma parure, le droit était ma robe et mon turban. J'étais l'œil de l'aveugle ; la jambe du boiteux c'était moi ! J'ai été le père de tous les pauvres, j'ai défendu même les droits de l'étranger ; j'ai cassé les dents de l'injuste, je lui ai arraché de la gueule la proie qu'il allait dévorer !
« Et je me suis dit : Je veux mourir dans mon nid; ^ l'âge du phénix sera mon âge à moi. Mes racines boiront de l'eau en abondance, la rosée séjournera sur mes branches, la force se rajeunira en moi, et mon arc se renouvellera dans ma main.
« Tous m'écoutaient en silence, ils attendaient mes conseils. Après ma parole, personne ne parlait plus, car mes discours coulaient sur eux comme la rosée du ciel.
mière de cette lampe est remplacée par celle que le Dieu protecteur prête à Job. Ce Dieu réclaire dans les ténèbres , tient conseil avec lui , et le fait réussir clans toutes ses entreprises.
' il est clair que Job parle ici du phénix. En profitant adroitement de la double signification de ce mot , l'imajje de l'oiseau de/ient celle du palmier. Ceci prouve que l'an.dcjjie entre ces deux objets ;i cdl ietn.ii-'|ut'c et exprimée par tout l'Oiieut.
216 NELV1È31E DIALOOLE.
« Ils m'attendaient comme on allcnd la pluie , et ils ouvraient la bouche en m'écoutant , comme on l'ouvre pour recevoir la pluie du printemps. Quand je leur souriais , ils n'en abusaient point; pas un d'eux n'aurait voulu obscurcir mon visage souriant.
« Je décidais pour eux , car je siégeais à leur tête ; j'étais au milieu des miens comme un roi puissant, comme un consolateur au milieu des affligés. »
TABLEAU DE LA GÉNÉROSITÉ ET d'lNE CONFIANCE INÉBRANLABLE AU SEIN DU MALHEUR.
Lorsque tous les messagers qui viennent successivement instruire Job de la perte de ses biens et de ses enfants, se sont acquittés de leur tâche, le livre continue sur le ton de la narration :
« Alors Job se leva et déchira ses vêtements, et il se rasa la tète', et il se prosterna sur la terre, et il adora Dieu 'et dit : Je suis sorti nu du sein de ma mère, je retournerai nu dans le sein de ma mère ^. Jéhovah m'a tout donné, Jéhovah m'a tout repris ; que la majesté de Jéhovah soit glorifiée! »
Après avoir été sévèrement admonesté par ses amis, qui, à cause de ses iniquités cachées , lui ont prédit des châtiments plus sévères encore; après avoir été méconnu, méprisé et abandonné par sa famille et par ses serviteurs. Job continue en ces termes :
« Je suis devenu ' un objet de dégoût pour tous ceux que mon cœur chérit ! Je les ai tant ainws, et les voilà qui se détournent de moi! Mes os sont attachés à ma peau, à ma chair ! J'ai pu à peine emporter ma peau entre mes dents, comme une proie volée*. Ayez pitié de moi, ayez pitié de moi, mes amis; car la main de Dieu s'est durement appesantie sur moi. Pourquoi me
' Ce qui iHait en Orient, non un siyne d impatience , mais de deuil.
» Les Orientaux confondaient toujours , dans leurs images, le sein de la mère qui les avait enfantés, avec le sein de la terre où ils devaient retourner, et ils cmployaienl alternativement l'une et l'autre iniafje dans le môme sens.
3 Jol), chap. 19, vers. 19.
* Cette image est eniprnnlée aux Ijôtcs féroces qui cnipoi lent leur proie entre les dents. Job a|)pelle snn corps ulcéré sa peau ; (1 il n'est point question ici
poursuivez-vous? Dieu ne me poursuil-il donc pas déjcà assez? Pourquoi ne pouvcz-vous vous rassasier de ma chair? Ah! si maintenant quelqu'un devinait ma parole, s'il la consignait dans un livre, s'il pouvait, la mouler en caractères de fer, de plomh ! si, en souvenir perpétuel, elle pouvait être gravée dans le roc!
«Je sais qu'il vit, le vengeur de mon sang*; il finira par se montrer dans l'arène ! — Laisse ceux-là ronger ma peau ; je verrai mon Dieu, même pendant qu'elle durera encore la vie de 'la chair ! Il m'apparaîtra en sauveur; je le verrai de mes yeux, de mes propres yeux, celui après qui mon cœur languit depuis si longtemps.
« Alors vous vous direz à vous-mêmes : Pourquoi l'avons-nous persécuté? Et la racine de ma cause sera mise à découvert. Redoutez son glaive étincelant, c'est le glaive de la colère, qui venge l'injustice ; il vous prouvera qu'il y a une justice suprême ! »
MORALE d'un PRINCE IDUMÉEN ^.
« J'ai fait une alliance avec mes yeux ; car si je les arrêtais sur une vierge, que verrais-je en elle? quelle part pourrais-je conserver à mon Dieu? quel pourrait être mon héritage là-haut, dans le ciel, auprès de ce Dieu?
« La perdition ne suit-elle pas de près le sacrilège ? et les affronts publics ne sont-ils pas le partage de celui qui pratique l'injus-
de la peau de ses dents et d'autres versions de cette nature. Ses amis sont conipar(îs à des animaux féroces qui rongent sa peau , c'est-à-dire qui abrègent le peu de vie qui lui reste.
' Cette plirase, dans son ensemble, est si claire, quej'ai peine à m'expliquer comment on a pu la méconnaître et l'estropier si souvent. Les amis de Job se sont détournés de lui, mais il lui reste encore Un ami, un parent, qui vengera son sang ; ce qui, en Orient, était un devoir sacré pour un ami ou poui le plus proche parent. Dans la pensée de Job , ainsi que la suite le prouve, cet ami, ce parent n'est autre que Dieu lui-même. C'est lui qui se lèvera au-dessus de sa poussière, et qui tirera pour lui le glaive du vengeur et du juge. Ce Dieu sera pour Job, et non pour ses amis; car Job voit en lui son seul ami , son seul parent, quand tout sur la terre ral)andonne. Alors la racine de sa cause sera découverte , c'est-à-dire qu'on reconnaîtra son droit. Il me semble qu'il n'y a rien au-dessus de celte magnifique confiance de rocher qui, en partie du moins, a été justifiée. Je voudrais que tous les commentateurs pussent enfin s'entendre sur ce passage, au lieu do continuer à se perdre dans des subtilités qui ne servent qu'à entretenir et à angmcntçr les doutes.
' Job, cliap. 3i.
tico? Voilà pourquoi j'ai pensé : La roiilo où je marche , il la voit , et Ions mes pas sont comptés par lui.
uAi-jejamaisfoulé lessentiersdc Thypocrisie, eten quel temps mon pied s'osl-il dirigé au-devant de la ruse et de la tromperie '! Que Dieu me pèse sur les sévères balances de sa justice, et luimême reconnaîtra mon innocence. Mes pas se sont-ils jamais écartés du droit chemin ? Mon cœur s'cst-il glissé à la suite de mes yeux ? Quelque objet est-il resté collé à ma main ? Qu'alors un autre mange ce que j'ai semé ; qu'un autre déracine ce que j'ai planté.
« Mon cœur auprès d'une femme s'est-il laissé aller à des désirs sensuels? En ai-je guetté une à la porte de mon ami ? Qu'alors ma femme devienne l'esclave de l'étranger, qu'alors un autre me la déshonore ; car je serais vicieux même devant le jugement des hommes, j'aurais nourri en moi un feu qui brûle jusqu'à la consomption , un feu qui aurait brûlé mon bonheur jusqu'à la racine.
(c Ai-je renié le droit de mes esclaves ou celui de ma servante, quand ils plaidaient contre moi? Si je l'avais fait, que pourraisje répondre quand Dieu m'accusera? Quand il m'interpellera, que pourrais-je lui répondre? Celui qui m'a fait, n'a-t-il pas lait aussi mon esclave? et n'avons-nous pas été formés égaux dans le sein de nos mères?
« Ai-je manqué d'exaucer les vœux des nécessiteux? Les regards de la veuve m'ont-ils vainement demandé de la nourriture? Ai-je pris seul mes repas sans en donner sa part à l'orphelin qui depuis son enfance a grandi avec moi, afin que je de vienne son père, à l'orphelin que j'ai guide depuis qu'il a quitté le sein de sa mère ?
« Quel est le malheureux sans vêlements, quel est le misérable qui n'avait pas de quoi se couvrir et que j'ai laissé marcher devant mes yeux sans que ses membres aient été couverts par moi, sans que la laine de mes brebis ne l'ait réchaulfé?
«Si j'ai jamais élevé la main contre l'orphelin parce que j'étais sûr d'avance de l'appui des tribunaux, oh! qu'alors l'omoplate tombe de mon épaule, et qu'il se brise subitement l'os de mon bras! Comme il me faudrait trembler maintenant devant le
châtiment de Dieu , car je ne pourrais rien contre sa grandeur !
«Ai-je placé ma confiance en mes richesses, ai-je dit à l'or : Tu es ma garantie ? Me suis-je réjoui parce que je possédais de grands biens et que je trouvais tant de choses sous ma main ?
«Si en voyant le soleil si brillant et si beau, si en contemplant la marche superbe de la lune, mon cœur s'était égaré en secret, et si ma main leur avait jeté un baiser de ma bouche, j'aurais commis un méfait punissable devant toutes les justices, car j'aurais renié le Dieu du ciel !
« Me suis-je réjoui du malheur de mes ennemis? étais-je satisfait quand il leur arrivait du mal ? Non, jamais aucune mauvaise parole n'est échappée à ma langue ; je ne lui ai jamais permis aucune impiécation contre mon ennemi , même quand les hommes de ma tente disaient : Si nous avions sa chair, elle nous rassasierait *.
«Jamais je n'ai laissé passer à l'étranger une nuitsans abri ; ma porte a toujours été ouverte devant le voyageur.
« Semblable aux hommes corrompus, ai-je caché mes défauts? m'a-t-on vu enfouir mes méfaits dans un coin , parce que je craignais le témoignage de la multitude? Le mépris de la famille m'a-t-il effrayé au point de garder le silence et de rester chez moi?
« Hélas ! où le trouver , le juge qui m'écoutera ? Regarde l'écrit de ma justification, et réponds-moi, mon Dieu! Oh! si quelqu'un voulait écrire ma cause tout entière, j'étendrais avec pompe cet écrit sur mes épaules ^ , je le tournerais autour de mon turban comme un diadème ; j'indiquerais tous mes pas à l'auteur de cet écrit, et je m'approcherais de lui comme d'un héros !
«Lepayscrie-t-il contre moi? ses sillons pleurent-ils parce que j'ai mangé leurs fruits sans les payer? Ai-je torturé l'ame du laboureur? Oh! qu'alors la terre mûrisse pour moi des épines au lieu de blés , et des herbes malfaisantes au lieu de fruits savoureux ! »
• C'est-à-dire le plus terrible ennemi de sa maison, contre lequel tous les siens étaient irrités jusqu'à la fureur.
' Comme un vêtement d'iionncur, un caftan.
La Lingue lidbraïque est-elle d'origine cananéenne , et les Hébreux l'ont-ils appiisides Cananéens 2 — Preuves contre cette opinion qui ressortcnt de l'histoire et de la langue des Sémites. — Les l'Iiéniciens aussi étaient des nouveau-venus dans la terre de Canaan. — f}uels étaient les droits des Sémites sur ce pays et mu l'Asie en général? — Jusqu'à quel point la religion est-elle intervenue dans (.^ événements? — Différence entre les usages, la religion, la langue et les monn des Cliamites et des Sémites. — Comment les ancieus rliies se sont-ils couscrM s chez les Sémites? — Histoire de .Joseph et des pères jusqu'à Abraham — Que savons-nous depuis Abraham jusqu'au déluge? — Rapports des différents membns
de cette généalogie Moïse l'a-t-il inventée? — Comment est-elle devenue une tarii
généalogique? — Est-elle une carte complète des émigrations? — Aperçu de ers généalogies et de ce qu'elles devaient être dans l'origine. — Les renseignemeiils sur le déluge nous viennent-ils de l'arche? — Le déluge était-il universel? — L'bisloire avant le déluge se rattache à peu de noms significatifs. — Ces noms significatifs tirent-ils leur origine des piopbéties, des traductions ou îles transformations? — Est-il probable que ces mêmes noms aient donné lieu à rinvenliuii de l'écriture en lettres? — Ouelle est l'origine de cette écriture? — l'ar quel moyen se sont conservés les premiers tlires ? — Quel a été l'inventeur de l'écriture en lettres ? — Il n'y a qu'un alphabet en lettres dans le monde, et cet alphabet est d'origine sémitique. — Le tableau de la création a-t-il été pris dans les liiéroglyphes égyptiens? — Les plus anciens rlires sur le Paradis nous sont arrivés par degrés de la llaule-Asie. — Quels sont les événements qui , dans ces dires, appartiennent à la fiction ? — Est-ce la tour de Babel , la statue de sel , la lutte de Jacob avec Dieu ? — Sur le chant de Lénicch , le sens et la force de ce chant. — Sur le style des autres narrations. — Différences entre les dires sur Eloliim et sur Jéhovah.
Supplément : Voix des temps primitifs.
Alcypiiuon. — Nous touclions enfin au point le plus important, et nous finirons, sans doute, par reconnaître que la peine que nous nous sommes donnée jusqu'ici pour faire descendre la potîsie litibraïquc des dires des patriarches , était complètement inutile. Ces dires ne sauraient être aussi anciens , car c'est de leurs plus cruels ennemis , c'est des Cananéens que les Hébreux ont appris la langue dans laquelle ils sont écrits On les a donc recueillis et réunis au hasarfl, longtemps aprè^ les faits dont ils parlent; peul-èlre même Moïse les a-l-il entièrement inventés.
EuTYPBRON. — Vous supposez donc qu'avant son arrivée à Canaan , le peuple hébreu était muet et n'avait pas de langue?
Alcyphron. — Je ne dis pas cela ; mais Dieu sait de quel mélange confus de mots barbares elle se composait alors. Celle de leurs poésies est la langue de Canaan, la langue phénicienne enfin.
EuTYPORON.— Et de qui lesPhéiiiciensla tenaient-ils? N'existaitil pas une foule de dialectes parents de cette langue? et n'élaient-ils pas tous parlés par des Sémites tels que les Syriens, les Arabes, les Clialdéens, qui n'étaient que des tribus sémites descendues d'Abraham et de ses pères? Cette parenté poivait-elle manquer de se manifester dans les langues? De nos jours, on s'obstine, je ne sais trop pourquoi, à regarder la langue hébraïque comme exclusivement originaire de Canaan, et comme n'ayant jamais été parlée que par les Cananéens. Cependant, l'histoire profane ellemême nous prouve que les Phéniciens habitaient, d'abord près de la mer Rouge, et qu'ils se sont avancés peu à peu jusqu'à la Méditerranée, dont ils ont peuplé les c(Mes. Je ne déciderai point si, avant de s'être glissés ainsi au milieu des tribus sémites, ils ne parlaient pas rni tout autre idiome. Il est également impossible de prouver que l'ancienne langue égyptienne était une sœur de la langue hébraïque ; cette opinion n'est qu'une hypothèse hardie des linguistes modernes. Quant à moi, je n'y trouve pas une ombre de probabilité , car il y a toujours eu une très-grande différence de mœurs , de religion , de caractère et de constitution politique, entre les tribus chamites et les tribus sémites; il devait donc nécessairement en être de même pour la langue. Au reste, s'il est impossible d'éclaircir complètement ce dernier point, il est certain du moins que toutes les tribus alliées appartenant à la généalogie d'Abraham, se servaient de dialectes parents de la langue hébraïque. La tribu d'Abraham parlait donc aussi un pareil dialecte; pourquoi enfin n'aurait-elle pas connu la véritable langue hébraïque, qu'elle aurait pu recevoir d'Héber, père d'Abraham? Les dires et les idées religieuses de cette tribu ont été, depuis les temps les plus reculés, pensés et composés dans un idiome parent de ceux que parlaient les Arabes, les Clialdéens et les Syriens, ainsi que le prouve le hvre
2^22 DIXIÈME DIALOGLE.
de Jub, duiil le dialecio idumécn ressemble si fort à celui do Canaan ; les racines de tous les dialectes que je viens de nommer , appuient également mon opinion. Il est aussi étrange de prétondre que le chapitre de la création a été pensé en égyptien, que de supposer qu'il est d'origine mexicaine. Il en est de même de tous les dires suivants. Le mot Jéhovah a été apporté du momie primitif par les Sémites, el non par les Chamites ou les Milsraïmiens ; et c'est dans la langue des Sémites que ce nom s'est perpétué el qu'il est arrivé jusqu'à nous. Les Phéniciens n'ont point inventé leur alphatet; car tous leurs noms sont chaldéens et non africains. La langue hébraïque est donc lalangue propre de la tribu de Héber, et non un idiome mendié ou emprunté. Les Phéniciens ont usurpé le leur, comme ils ont usurpé le pays où ils se sont fixés, parce qu'il était favorable au commerce.
Alcyphron. — Pourquoi les accusez-vous d'avoir usurpé ce pays? Le monde ne leur était-il pas ouvert? Les Sémites, qui n'étaient que des peuples pasteurs , se sont-ils jamais occupés de la navigation? et les côtes n'appartiennent-elles pas de droit à qui sait les utiliser?
EuTYPHRON. — Aussi u'a-t-ou jamais songé à leur disputer la possession des côtes; mais la manière dont les peuples se sont séparés prouve qu'ils dirigeaient leur émigration plutôt vers un point que vers un autre, et qu'ils regardaient certaines régions, certaines contrées, comme une propriété qui leur était prédestinée, on ne sait trop pourquoi ni comment. Les tribus de Japhet s'étaient rendues vers le nord, au-delà des monts, où elles étendirent leurs tentes au loin, ainsi que l'indiquent leurs noms; pas un Sémite ne les suivit. De son côté, Cham se porta vers les contrées méridionales et les pays chauds, jusque dans l'Afrique; assertion que justifient les cartes généalogiques de Moïse, et la signification du nom de Cham. Si, ainsi que cela est arrivé en effet, quelques unes de ces tribus sont restées en Asie confondues avec les Sémites, elles se sont volontairement exposées à l'expulsion; l'antique droit des gens, fondé sur les dires originaires et les dires primitifs, le voulait ainsi. Vous voyez maintenant pourquoi les Israélites croyaient avoir des droits incon-
LE DÉLLt;E. 223
tostahk'S sur la terre de Canaan, car on ne saurait nier qu'ils se croyaient en effet ce droit; tous les écrits de Moïse le prouvent. L'origine et les dires du peuple se fondent sur cette croyance, et en découlent si naturellement, que le législateur, non-seuleraent n'aurait pas osé la révoquer en doute, mais qu'il ne supposait pas même la possibilité de partager la possession de ce pays avec toute autre tribu. Les Sémites voyaient dans les Chaniites une tribu d'esclaves avec laquelle l'accommodant Abraham lui-même ne permettait aucun mélange. Éliézer et Jacob furent obligés d'aller chercher des femmes à Aram, afin de perpétuer dignement leur race; car pour les tribus sémites, un mariage avec une fille cananéenne était un déshonneur. En un mot, ces peuples différaient tellement sur les points les plus importants, qu'un lien fraternel entre eux était une impossibilité matérielle.
Alcyphron. — J'en suis fâché, surtout parce que, vers cette époque reculée déjà, la religion seule causait cette division instinctive. Quantum religio, dit Lucrèce, et il a raison de le dire. Eltyphron. — C'est un mal dont il ne faut accuser que les Chamites. Depuis les temps les plus reculés, les tribus de Cham s'adonnaient à de noires superstitions et à toutes sortes d'idolâtrie, dont la tradition attribue l'origine à Cham lui-même. II serait inutile de perdre notre temps à discuter cette question, et nous pouvons, sans autre examen, admettre comme un fait incontestable, que les descendants de Cham se sont toujours fait remarquer par le caractère sombre, parfois même cruel, de leurs croyances religieuses. Les Égyptiens, les Phéniciens, les Carthaginois, étaient, à coup sûr, les peuples les plus civilisés sortis de ces tribus, et cependant leur religion avait quelque chose de noir, de féroce même; chez d'autres peuples fixés en Afrique, elle a dégénéré en misérable culte de fétiches. Jetez maintenant un regard sur la religion et sur la langue des Sémites, car toutes les tribus, depuis l'Euphrate jusqu'à la mer Rouge , n'ont, au fond, qu'une même langue, qu'une même religion. Celte religion est claire et simple, le nom qu'ils donnent à Dieu se détache de toute sensualité;. leurs notions sur l'homme et sur ses devoirs sont pures et douces. En examinant les Sémites
après avoir arrùlé sa pensée sur les autres tribus, on croit passer de la hutte de Tesclave sous la lente libre des enfants , des amis de Dieu. Oui, les Sémites, y compris les Arabes, ne l'oublions jamais, ont aux yeux du monde le mérite inappréciable d'avoir perpétué les idées sur l'unité de Dieu, les croyances religieuses analogues à ces idées, et les plus nobles images sur la création. On ne comprendrait jamais comment ils ont pu conserver un pareil dépôt dans toute sa pureté, si on ne se rappelait pas qu'ils en ont fait la base fondamentale de l'honneur de leur race. De leur côté, les Chamites les ont surpassés, en ce que nous sommes convenus d'appeler civilisation. Ils ont fondé des empires, hàli des villes, établi des règlements de police, et créé des relations connuerciales ; tandis que les Sémites sont toujours restés un peuple pasteur, ou que du moins ils ont conservé des mœurs simples et pures, même au mihcu d'une or- • ganisation politique bien éloignée de la vie patriarchale. Celte circonstance, surtout, a été d'une grande utilité pour la langue et pour les dires du monde primitif. Jamais celle langue n'a été artislement travaillée , enrichie ou corrompue ; simple et solitaire comme la tente du patriarche, elle est restée sous la tente l'héritage sacré des pères.
Alcypiiron. — Vous venez de soulever une difficulté nouvelle. Quelle confiance peut- on accorder aux dires d'un peuple nomade et ignorant? Gomment un tel peuple aurait-il pu les conserver intacts pendant plusieurs milliers d'années? Je vous avoue qu'il sera difticile de faire disparaître mes doutes à cet égard.
EuTYPHRON. — J'essaierai. Permettez-moi seulement de commencer par le dernier de ces dires, par l'histoire de Joseph. Il me semble que celle-là, du moins, ne pouvait tomber dans l'oubli, car elle rapporte un fait important, principal; un fait qui explique et motive la translation de tout un peuple sur la terre d'Egypte. Tant (ju'il est resté un Israélite en Egypte, il devait se souvenir de Joseph , sinon par reconnaissance, par alVeclion , du moins par besoin , par nécessité. Celte histoire ne pouvait donc manquer d'être connue de Moïse , lors même qu'avant lui elle n'eût point été consignée par écrit. Tout en elle
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porte le cachet d'un document authentique , et sa couleur est tout égyptienne.
Alcyphron. — Elle est même pour TÉgypte un antique et irrévocable document, quoique la pensée en soit entièrement israélite.
EuTYPHRON. — C'est par des Israélites et non par des Égyptiens qu'elle a été conçue et racontée , circonstance qui témoigne en liiveur de son authenticité. Indissolublement unie à l'histoire de Jacob, elle forme le dire le plus complet», non-seulement parce qu'elle se trouvait à la portée de l'historien qui l'a recueillie , mais parce que, par elle, se sont conservés tous les faits remarquables des douze fds de Jacob et de leurs descendants. Elle contient, il est vrai , un mélange visible de plusieurs traditions, mais on n'y trouve pas deux traditions ditférentes sur le même fuit, ainsi que cela arrive parfois dans les dires plus anciens. Tout y est, autant que possible, prouvé par des noms, des localités, des monuments, des généalogies, même par celles des tribus voisines, qui, laborieusement compilées et intercalées dans ce dire^, en font en même temps l'histoire de ces tribus. On peut, en général, regarder les généalogies comme les archives de l'Orient; les dires historiques sont les commentaires de ces archives. L'histoire de Jacob, son émigration avec ses femmes et ses enfants, portent un cachet si pastoral, si familier...
Alcyphron. — Mais en remontant plus haut...
EuTYPURON. — L'histoire devient nécessairement moins riche en traits caractéristiques. Dans l'émigration d'Abraham en Egypte, on reconnaît une double tradition^; mais chacune d'elles reste si fidèle au fait , si conforme à l'esprit du temps et à la nature des lieux, qu'elles se distinguent facilement l'une de l'autre. Dans l'histoire d'Ismaël*, par exemple, on reconnaît l'écho de la voix du désert. La longueur des récits sur les bénédictions et les mariages, prouve la haute importance qu'on attachait à ces cérémonies , qui étaient le point de départ des généalogies d'où dépendait tout le reste.
' Jloïse, liv. 1 , chap. 17, vers. 5o. ' Moïse, liv. 1 , chap. 36.
' Moïse, liv. I, cliap. 12, vers. 20.
' Moïse, liv. I, chap. 21, vers. 16.
Alcyphron. — El à travers tout cela on retrouve toujours l'espoir de posséder la terre de Canaan.
EuTYPHRON. — Comment aurait-il pu en èlre auUH-menl ? Cette terre était le but des émigrations d'Abraham et des promesses qui lui avaient été failes. On peut en même temps la regarder comme le théâtre où s'est déroulée l'histoire de tout ce peuple. Les localités et les familles étaient les témoins des fîtiits isolés, et la longueur de l'existence des patriarches formait, pour ainsi dire, un buisson derrière lequel s'abritaient tous ces faits. Chaque tribu composait un tout, et jouissait d'une existence paisible; les dires des pères, les bénédictions et les prédictions étaient l'iime de ces tribus et composaient leur nourritm-e spirituelle. Un peuple guerrier entonne des chants de guerre , un peuple pasteur raconte des histoires de pasteurs.
Alcyphron. — Quelles sont les données que nous possédons sur les époques antérieures à Abraham?
Eltyphron. — Quand on remonte de ce patriarche jusqu'au déluge, on s'aperçoit que l'histoire manque entièrement, -car nous ne trouvons absolument rien qu'une table généalogique'. Au reste, le petit nombre de renseignements que nous avons sur cette époque est, selon moi, une preuve de leur authenticité. Toutes les tribus s'étaient mises en mouvement cl se poussaient tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Ce n'est qu'après avoir pris de la consistance et retrouvé un peu de repos, qu'elles pouvaient faire parler d'elles. Si, entre Abraham et Noé, il n'y a qu'une liste de noms propres , ces noms sont de la plus haute importance, car ils composent la généalogie complète de tous les peuples de cette partie de l'Orient.
Alcyphron. — Si du moins cette généalogie s'appuyait sur des documents !
EuTYPHRON. — Elle doit se servir de documents à elle-mèm(>, et l'exaclilude des rapports des individus, des tribus et des contrées qu'elle signale, lui donne en effet ce caractère. La postérité de Japhet est peu nombreuse; elle se borne à deux races^ qui, semblul)les à une terre inconime, à un mur d'airain,
' Moïse, liv. I, cliap. lo, vers. ii.
• Moïse, liv. I, tliap. lo, vers, 2 et 4>
LE UÉLLGE. 227
S) dessinent au-delà des montagnes. Cham a de nombreux descendants*, et cependant les notions que nous avons sur eux ne dépassent pas les limites du territoire dans lequel se renferment toutes les traditions hébraïques , c'est-à-dire depuis TEuphrate jusqu'à l'Egypte ; les autres noms ne se rattachent à ce territoire qu'en qualité de terrain connu. Les renseignements détaillés que nous possédons sur toute cette lignée, découlent de dires et de faits positifs, tels que les dires sur Nemrod et sur- les Cananéens^. Ces rapports sont encore plus visibles dans la généalogie des enfants de Sem. La lignée de Heber se prolonge en descendant d'un côté par Peleg, et de l'autre par Joktan^; celle d'Aram ne produit qu'une seule branche*. Quant aux autres frères, il n'en est fait aucune mention, parce qu'ils s'étaient trop éloignés du séjour de leurs pères pour que des renseignements sur leur compte aient pu y parvenir et être recueillis. Je le répète donc, la véracité de la généalogie des enfants de Noé ressort clairement des rapports que les branches de cette généalogie ont entre elles.
Alcyphron. — Vous ne croyez donc pas qu'elle ait été composée par Moïse ?
EuTYPHRON. — Cela me paraît tout-à-fait impossible. D'abord ce n'est qu'un simple registre généalogique. Quelle importance aurait-il pu avoir pour les contemporains , si Moïse l'avait inventé? Au reste, les rapports qui existent entre les différentes branches de ce registre généalogique , indiquent clairement l'époque et la contrée auxquelles il appartient.
Alcyphron. — Je serais curieux de les connaître.
Eltyphron. — L'époque est celle où vivait Peleg, et la contrée, celle qu'il habitait. C'est vers ce temps que commença la grande émigration des peuples; et le registre généalogique fut composé alors, afin de s'entendre sur le point vers lequel se dirigerait chaque branche principale , et de constater en même temps le nombre des branches secondaires qui émigraient avec elles. Voilà pourquoi ce registre ne dit que fort peu de choses sur les fils
• Moïse, liv. I, cliap. lo, vers. 6 et i4-
' Moïse, liv. 1, chap. lo, vers. 9, 12, 14 et ip.
3 Bloise, liv. i, chap. 10, vers. 2! ^t »9 ; chap. 11, vers. 10 et 19.
♦ Moïse, liv. 1, chap. 10, vers. 10 et 33.
aînés de Scm et de Japliel ; et voilà pourquoi aussi presque tous les (lires se rcnlormenl enlre le Nil, TEuphrale et le Tigre. C'est dans cette contrée que régna Ncmrod, que se fixa Aram, qu'erra çà et là la race de Peleg et de Joktan ; et les Cananéens la prirent pour but de leur émigration ; ses limites devaient donc être en même temps celles du registre généalogique.
Alcyphron. — En ce cas, Moïse n'aurait contribué on rien à ce registre?
EuTYPHRON. — Il a cherché, autant que cela était en son pouvoir, à ftiire une carte géographique d'une liste de noms propres qu'il a trouvée toute faite. C'est-à-dire qu'il a ajouté à ces noms propres, les noms des pays vers lesquels, selon les anciennes traditions , les souches principales des antiques familles s'étaient dirigées pendant l'émigration générale. Comme il ne pouvait rien savoir de positif sur Japhct , il indiqua vaguement la demeure de ses descendants dans les sombres et noires régions du Nord, dont les habitants étaient alors entièrement inconnus. Mais lorsqu'il arrive à Nemrod, à Assur et aux Cananéens, ses indications géographiques sont précises et nombreuses , surtout à l'égard des Cananéens, parce que ce peuple était plus près de lui. S'il n'ajoute qu'un mot à la généalogie des enfants de Joktan, c'est parce que cette lignée, ainsi que la plupart des tribus sémites, lui étaient inconnues. Vous le voyez, les nombreuses lacunes de cette carte, à la fois géographique et généalogique, prouvent que Moïse n'a voulu consigner que ce qu'il savait en effet.
Alcyphron. — En ce cas, tous ceux qui ont voulu trouver dans ce chapitre une table complète de Fémigration des anciens peuples, et qui ont cru voir dans chaque nom propre la désignation d'un pays ou d'une ville, se sont donné des peines bien inutiles.
EuTYPHRON. — Je suis de cet avis. Cependant, toute recherche laborieuse est louable, surtout quand elle ne conduit pas sur une roule entièrement fausse. En tout cas, qu'est-ce qui nous prouve que les familles les plus importantes, à l'époque de l'émigration, n'aient pas bientôt entièrement disparu? ou qu'elles se soient confondues avec d'autres à peine connues dans le principe? Qui nous dit qu'on peut retrouver encore les noms de tou-
les ces familles dans les noms des pays? Les patriarches antérieurs à Moïse ignoraient déjà presque entièrement ce qu'était devenu Japliet ; ils ne connaissaient que vaguement les demeures de Sem et de Joktan , et nous voudrions être plus instruits qu'eux à ce sujet. D'autres tribus et d'autres territoires sont décrits avec celte exactitude minutieuse qui caractérise toutes les géographies; on dirait que ces hommes s'imaginaient alors que le monde se réduisait au petit coin de terre qu'ils habitaient. Qui nous répond que ces contrées, si soigneusement décrites, se soient conservées longtemps dans le même état? que tous les enfants de Joktan se soient en effet lixés dans les pays désignés? etc. Certes, on ne serait jamais tombé dans un aussi grand nombre d'eri'eurs, si on n'avait pas voulu voir une carte géographique complète dans le simple registre généalogique des tribus et des familles qu'un mouvement d'émigration a dispersées de tous côtés. Des commentaires postérieurs, mais toujours très-anciens par rapport à nous, désignent à peu près les lieux où les familles se sont fixées ; mais prouvent-ils que chaque nom soit resté à sa place, ou qu'il n'ait subi aucun changement qui puisse le rendre méconnaissable? Ne vaudrait-il pas mieux accepter ce registre généalogique pour ce qu'il est? Il pourrait d'autant plus facilement nous suffire, que les commentaires ajoutés par Moïse ne sont pas seulement des indications géographiques , mais encore la table des années que vécurent les patriarches; ce qui forme une chronologie qui remonte jusqu'au déluge, et que nous ne trouvons dans l'histoire d'aucun autre peuple.
Alctphrox. — Le journal de l'arche est donc aussi", à vos yeux , un document digne de foi ?
EuTYPHRON. — Si ce journal avait été composé ou inventé après l'événement, comment aurait-il pu prendre les allures inquiètes et rétrécies qui le distinguent de toutes les autres narrations de la poésie hébraïque? La hauteur des eaux, par rapport aux montagnes , est calculée et indiquée chaque jour, à mesure que ces eaux augmentent ou décroissent; tout, en ce journal, porte le cachet du lieu où il a été écrit : c'est par fragments et d'un ton bref et saccadé qu'il donne le résumé de ce qui
s'est passé avant, pendant et après le déluge. Un pareil récit ne peut avoir été fait qu'au milieu des événements qu'il rapporte.
Alcyphron. — Et le déluge aurait été aussi universel que le prétend l'auteur de ce récit ?
EcTYPHRON. — D'après le point de vue sous lequel nous l'envisageons , il nous importe peu qu'il uit été ou non universel. Il nous sufiit de savoir que le narrateur le croyait, et qu'il n'a jamais connu de pays ni même entendu parler d'une terre que les eaux du déluge n'aient point submergée. Si, dans les lointaines contrées orientales, les hautes montagnes et derrière ces montagnes de vastes empires ont été épargnés , il ne le savait pas et ne devait pas le savoir. Les géants, et, avec eux, tout ce qui respirait dans le sud-est de l'Asie, étaient condamnés à périr ;Noé seul avait reçu l'ordre de se sauver , lui , sa famille et diverses espèces d'animaux, afin de peupler de nouveau la terre dévastée. S'il y a dans les contrées orientales les plus éloignées du point qu'habitait Noé, quelques peuples sortis de sa souche, nous ne larderons pas à les retrouver.
Alcyphron. — Comment le pourrons-nous, et à quel signe les reconnaître ?
El'typoron. — A la conformité de leurs langues, de leurs institutions et de leurs dires, avec la langue, les institutions et les dires qui ont eu le Mont-Ararat pour point de départ. Il est bien entendu qu'au premier abord, ces conformités ressemblent à des suppositions ; mais elles ne le resteront pas longtemps.
Alcyphron. — Mais l'histoire avant le déluge ?
EuTYPHRON. — Se borne à quelques noms signiticatifs, à des registres et à des dires généalogiques. En ce cas, comme dans les précédents, l'imperfection et la pauvreté sont une preuve de véracité. Celte histoire est imparfaite et pauvre, parce qu'elle n'a voulu dire que ce qu'elle savait, et qu'il lui importait de ne pas s'écarter du sentier étroit qu'elle devait suivre. Un simple registre généalogique S et'les noms signilicatifs qu'il classe, voilà le pont sur lequel le monde primitif a passé les eaux du déluge, pour arriver au monde qui devait succéder à cette catastrophe.
' Moïse, liv. I, cliap. 5.
Alcyphron. — Qu'enlendez-vous par noms signilicalifs?
Eltyphron. — J'appelle ainsi les noms qui sont, pour ainsi dire, le résumé de Tliistoire de ceux qui les ont portés. Commençons par Adam. Ce nom signifie : homme de terre. La vie d'Adam , du moins telle que nous la connaissons , n'est-elle pas tout entière en ce nom? Il a été fait de terre, sa destinée était de cultiver la terre, et il est retourné dans la terre ; nous n'en savons pas davantage sur son compte. Abel signifie : éprouver ou causer de la tristesse , des regrets , des douleurs ; n'est-ce pas là toute sou histoire ? Gain veut dire : le premier propriétaire , et le nom de son fils Enoch exprime une pensée semblable. Noé signifie : un homme qui délivre la terre du joug des tyrans et qui lui procure du repos; et ainsi de suite.
Alcyphron. — En ce cas, ils n'ont pas porté ces noms depuis leur naissance , car il n'est pas probable que tous ceux qui donnaient des noms à leurs enfants, fussent prophètes au point de connaître d'avance l'avenir de ces enfants. Eve pouvaitelle savoir ce qui adviendrait à son fils lorsqu'elle le nomma Abel?
El'typhron. — Je ne le crois pas ; mais la plupart de ces noms , tels que Gain, Noé, etc., étaient susceptibles d'une double interprétation , et l'on y avait sans, doute attaché , dans le principe, un autre sens. D'autres noms ont subi des modifications, des substitutions, tels que : Abram et Abraham, Saraï et Sara, Esaû et Édom, Jacob et Israël , etc. , etc. L'homme qui, dans le cours de sa vie, avait fait ou éprouvé des choses remarquables , changeait de nom ou modifiait le sien afin d'en faire le résumé de son histoire. Cette modification était très-facile dans une langue où les racines se groupent autour du substantif comme les branches d'un arbre sur son tronc. Enoch, fils de Gain, attachait une autre signification à son nom que Enoch fils de Seth. Gain, Mathusalem et plusieurs autres noms pouvaient également s'interpréter de différentes manières. Mais il nous importe peu de savoir si, avant le déluge, les pères et les mères étaient prophètes ou s'ils ne l'étaient pas; ce qu'il y a de certain, c'est que tous les noms étaient des noms significatifs , le résumé de l'histoire de ceux qui les portaient, et souvent même celui
232 DIXIÈME DIALOGIE.
de leurs descendants. Celle parlicularilésc retrouve encore après le déluge, dans les noms de Cham, Sem et Japliet , qui se rattachent non-seulement aux principaux événements de leur vie, mais aussi à Tavcnir de leurs tribus. C'est donc à ces noms que riiistoire primitive doit son origine ; c'est par eux qu'elle a pris de rensenible et qu'elle s'esl perpétuée. Les mœurs générales des Orientaux et leurs généalogies ne laissent aucun doute à ce sujet.
Alcvphron.— Ces généalogies contiennent pourtant des noms où l'on chercherait vainement une histoire.
EuTYi'HKON. — Alors vous trouvez à côté de ce nom un chant, un dire qui remplit ce but. C'est par ce moyen qu'avec le nom de Lémech on apprend qu'il est l'inventeur du glaive, et qu'à côté de celui d'Énocli se trouve l'histoire de sa merveilleuse disparition. Les descendants de Caïn n'ont laissé d'autre nom significatif après eux, que celui de cet inventeur du glaive. Il est donc assez facile de remonter à la plus haute antiquité, en suivant cet étroit sentier de famille.
ÂLCYPHRON. — Croiriez-vous , en effet , que ces noms significatifs aient pu arriver jusqu'à nous dans leur langue primitive?
EuTYPHROX- — Cela ne doit pas nous iii([uiéter. Si nous ne les possédons que traduits dans un autre idiome, comme le nom de Moïse , par exemple , celle traduction n'est pour nous qu'une preuve déplus que ce nom était vraiment significatif.
Alcyphron. — Celte opinion vous met dans la nécessité de supposer que l'invenlion de l'écriture en lettres relnonte à la plus haute antiquité; car, sans celte écriture , il cùl été impossible de conserver les noms significatifs à l'aide de registres généalogiques.
Eltyphron. — Il est probable que les généalogies ne se composaient d'abord que de chiffres accompagnés d'un signe quelconque, qui représentait la signification du nom ; il n'en fallait pas davantage pour perpétuer cette signification, et, par conséquent, l'histoire de l'homme à qui elle avait été appliquée. C'est ainsi qu'ont toujours procédé et que procéderont toujours les peuples neufs. Sans marque, sans image significative à coté des chiffres , il eût été impossible de consigner et de retenir les
noms. Près du chiffre d'Abel, se trouvait sans doute l'image d'un homme assassiné; près de celui d'Enoch, le symbole d'une ville, et ainsi de suile. Voilà comme on a dû procéder avant l'invention de l'écriture en lettres, invention que, au reste, je crois trèsancienne , car les registres généalogiques avec des marques signiticatives ont dû y conduire promptement.
Alcyphron. — Tout le monde la regarde cependant comme une des dernières et des plus difficiles.
EuTYPHRON. — Que cetle invention soit faite depuis mille ans ou depuis quatre mille ans, il me semble qu'elle n'était pas plus difficile à une époque qu'à une autre. Dès que l'écriture par images et même les hiéroglyphes s'étaient assez perfectionnés pour exprimer les choses les plus strictement nécessaires, on devait s'en tenir là, sans songer à l'écriture en lettres , ainsi que le prouve l'exemple des Égyptiens et des Chinois. Les images peuvent conduire aux hiéroglyphes ; mais les hiéroglyphes , lors même qu'on travaillerait pendant plusieurs milliers d'années à les modifier et à les perfectionner, ne conduiront, jamais à l'écriture en lettres. La partie articulée d'un son ne sort point d'un fait représenté par un signe , par une image ; ces signes , ces images éloigneront au contraire toujours davantage de la représentation d'un son articulé. Je crois donc que l'écriture en lettres a été inventée avant les hiéroglyphes, et dès les temps les plus reculés ; sans cela , elle ne le serait pas encore.
Alcyphron. — Voilà une opinion diamétralement opposée à celle de tout le monde.
EuTYPHRON. — Il me semble que l'opinion de tout le monde n'a pas assez approfondi cette question. Les sujets les plus simples, les plus nécessaires, les plus déterminés, et que, par conséquent, il était impossible d'exprimer par des images, ont seuls pu donner lieu à l'invention de l'écriture en lettres. Les noms propres sont dans ce cas plus que tous les autres sujets. Les traditions du monde primitif ne sont que des noms propres, des registres généalogiques, c'est un fait avéré. Pour favoriser l'invention de l'écriture en lettres, il fallait non-seulement que le sujet fût simple, nécessaire et déterminé, mais encore généralement connu, et qu'il éveillât de nombreux souvenirs. Les noms
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significatifs, qui rappelaient la viu entière d'un homme , remplissaient parfaitement ces deux conditions. Une troisième était également indispensable pour arriver à récriture en lettres, c'està-dire un concours de circonstances propres à venir au secours de la mémoire et à jeter l'esprit sur la route où pouvait naître cette invention. Certes, rien n'était plus capable de conduire à ce but que la longue vie des patriarches, la simplicité de leur cœur, leur aversion pour les images et les symboles de la divinité. Au reste, la vénération qu'avaient pour ces patriarches toutes les lignées de leurs descendants ; les idées nobles et grandes qu'ils s'étaient formées sur leur origine, et qu'ils avaient puisées dans les révélations divines des temps primitifs, devaient nécessairement leur inspirer le désir de transmettre leurs noms par des signes mystiques aux populations à venir dont ils étaient les pères. Si ce premier besoin intellectuel n'avait pas éveillé les facultés intellectuelles de l'espèce humaine, c'est qu'elles auraient été condamnées à dormir toujours. Cela ne vous parait-il pas ainsi?
Alcyphron. — A peu près; mais par qui récriture en lettres a-t-elle été inventée?
EuTVPHRON. — Je ne le sais pas; et qui peut le savoir? Les traditions de plusieurs peuples appellent cet inventeur Seth, Thet, Thcul, Thoil; tout cela ne Hiit qu'un seul et même nom : sans doute celui de l'homme qui a élevé lui-même un monument éternel à son nom significatif; car certes, l'invention de récriture en lettres est un monument éternel. Mais cette invention n'était pas aussi diflicile qu'on pourrait le croire; le point le plus important était d'en concevoir l'idée. L'inventeur commença sans doute par décomposer les sons de certains noms qui ne pouvaient se placer avec des signes significatifs sur la table généalogique; puis il imita par d'autres signes le mouvement que faisaient les lèvres, ou la forme que prenait la bouche en articulant ces sons. Ce procédé constitue toute l'invention ; il ne s'agissait plus que de la perfectionner. Les enfants et les petitsenfants pour lesquels le souvenir des pères était une religion, et qui, à certains jours consacrés, se réunissaient pour célébrer ce souvenir, ne pouvaient manquer d'apprendre bientôt à reconnaître les noms de leurs pères dans les signes qui représenlaient
les sons arliculés; ce fut ainsi que l'invention se consoliila autant que peut Tètre une invention humaine. D'après celte hypollièse, le cinquième chapiire du premier livre de Moïse doit être regardé comme la première table de noms et de chiiïres écrits en signes représentant des sons articulés; ces signes s'étaient perpétués par Noé et par Sem, ainsi que le nom significatif de ce dernier semble l'indiquer.
Alcyphkon. — Mais comment ont pu se perpétuer et se transmettre les dires primitifs?
EuTYPHRON. — Par des images et par la tradition orale, du moins jusqu'au temps où l'éci iture en lettres, devenue générale, se chargea de ce soin. L'histoire de la création est tout en images et en nombres. Sept tableaux de celte création, classés peutêtre d'après le parallélisme de leurs rapports, pouvaient se perpétuer et se reconnaître facilement, surtout avec le secours du Sabbat, qui les conservait en les renouvelant sans cesse. Ces images, cependant, n'étaient pas la base de l'écriture en lettres, mais celle des hiéroglyphes. Il en est de même de l'histoire du Paradis. En traçant l'image d'un arbre , d'une femme et d'un serpent, on avait assez de signes de souvenirs pour le passé ; l'exil du Paradis se rappelait malheureusement chaque jour par luimême, ou plutôt par les inconvénients de la vie qui en étaient la conséquence. Ne trouvez-vous pas dans les allures de ces premiers récits la preuve que c'est bien de cette façon qu'ils se sont conservés?
Alcyphron. — Je voudrais pouvoir l'y trouver, car sans cela, tout ce que vous venez de me dire reste dans le domaine des suppositions.
EuTYPHRON.— A l'époque où vivait Énos, on commença à s'appeler du nom de Jéhovah. Quelle que fût l'idée qu'on attachait alors à ce nom, elle suppose une espèce de confession, de consécration comme dans les cérémonies religieuses et pul)liques ; car les commentateurs qui prétendent que par ce nom on désignait les fils de Dieu, unis aux filles des hommes, commettent une erreur qui ne s'appuie sur aucune probabilité. Ces êtres surnaturels , fils des Élohim, figurent dans les fragments des chants héroïques , où ils sont désignés par les noms de héros, de puissants,
et ils agissent en conséquence. Ainsi , le passage qui dit qu'on commença à s'appolcr du nom de Jéliovah , signifie qu'on s'avouait publiquement ses adorateurs. Ce fut probablement vers cette époque que Seth éleva , au nom et à la parole de Dieu, le monument de l'écriture en lettres, ce qui expliquerait au besoin l'antique fable des colonnes de Seth. Mais lors même que l'invention de l'écriture aurait eu lieu plus tard, je suis convaincu, du moins, que nous la devons, sinon au plus proche descendant de Seth, du moins à ceux de Sem. Tous les peuples orientaux dont la langue se compose de monosyllabes , ne connaissent que les hiéroglyphes. Le monde entier n'a qu'un seul alphabet en lettres, et les noms de ces lettres, même tels que les Phéniciens les transmirent plus tard aux Grecs, sont chaldécns, c'est-à-dire qu'ils appartenaient à la langue des Sémites. Les Phéniciens ne pouvaient les avoir inventés, car, ainsi que je vous l'ai déjà dit, ils avaient, selon toutes les proliabililés, emprunté leur langue tout entière aux Sémites, au milieu desquels ils demeuraient. Les Gliamites n'avaient pas d'écriture en lettres; les Égyptiens eux-mêmes ne connaissaient que les hiéroglyphes, et lorsqu'ils adoptèrent cntin un alphabet en lettres , ce fut celui que l'opinion générale rcgaiile làusscment comme une invention phénicienne.
Alcyphron. — Vous ne croyez donc pas que lé tableau de la création et le récit sur l'arbre de la science sont d'origine égyptienne ? et que Moïse les a puisés dans quelques hiéroglyphes découverts par lui ?
EuTYPHRON. — En vérité, mon ami, je ne conçois pas comment vous pouvez voir en tout ceci quelque chose d'égyptien ou de semblable aux hiéroglyphes des Égyptiens. Tout ce que ce peuple a voulu consigner historiquement par des monuments d'art, est devenu aujourd'hui, ajuste titre, un objet de dérision, parce qu'on en a reconnu la fausseté et la tromperie. Voyons, sur quelle probabilité pourriez-vous fonder l'opinion que vous venez d'énoncer? Où est l'hiéroglyphe découvert par Moïse? La langue et la mythologie égyptiennes ont-elles des rapports, même très-élûignés, avec les idées hébraïques? Vous m'objecterez, peut-être, que les idées des Hébreux sur la nuit, sur l'esprit.
sur ]a luiiiiùrc ol sur réther, pourraient s'appliquer à certaines divinités égyptiennes; mais qu'est-ce que cela prouve? Mitsraïm tenait ses notions primitives de ses pères, et, par conséquent, de Noé ; mais voyez comme elles sont devenues noires et obscures dans la mythologie égyptienne. Je voudrais connaître un Esdras capable de retrouver dans le limon du Nil, le feu sacré des pures et primitives notions hébraïques sur la création ; je voudrais connaître un Jérémie qui aurait songé à les y cacher. Dans les langues des descendants de Sem, que nous appelons communément orientales, tout est visible, palpable ; elles se sont, pour ainsi dire, posées et classées d'après les racines des mots et les idées primitives, d'après le parallélisme entre le ciel et la terre, entre Dieu et les hommes, entre les êtres de la création vivante et de la création morte ; la formation d'une longue série de langues mères , basées sur des racines et des images qui découlent d'une seule et même pensée, n'est-elle pas un témoignage irrévocable en faveur de cette pensée ? La contrée qui a servi de point de départ à tous les dires recueillis par Moïse, tels que le Paradis, l'arbre de vie, les chérubins, le déluge , est aussi celle où le prophète place tous ces faits. Observez la marche de la civilisation, et vous la verrez s'avancer de rOrient à FOccident, du Gange vers TArarat ; vous verrez cette foule de peuples descendre des plus hautes montagnes de l'Asie, envahir toutes les vallées du monde antique, et s'emparer même de cette terre d'Egypte qui venait à peine de sortir de la vase du Nil. Tout cela n'est-il pas fort naturel, et surtout très-conforme à l'histoire universelle de la terre et de l'espèce humaine? C'est autour des montagnes les plus hautes et les plus orientales de l'Asie qu'on trouve encore aujourd'hui les mythologies , les langues et les institutions les plus antiques. Là se parlent encore ces idiomes composés de monosyllabes que l'on peut appeler des idiomes d'enfants ; car tous les enfants commencent à parler par monosyllabes; et, ce qui est plus remarquable eacore, là, les peuples ne connaissent point l'écriture en lettres. Ils ont conservé leurs hiéroglyphes et leurs antiques institutions, hasées sur le despotisme paternel, te nipnument de l'enfance de l'espèce humaine
quêtant de milliers d'années n'ont pu détruire, sans doute parce qu'il doit vivre toujours dans la pensée des hommes. Si nous pouvions un jour examiner et étudier à fond les idiomes et les mytliologics de ces contrées, nous y trouverions plus d'un trait de lumière sur l'histoire primitive de notre espèce, sur la marche des idées primordiales, et sur les modifications qu'elles ont subies. Au reste, ce que nous savons jusqu'à présent suflit pour nous prouver que l'Egypte n'est pas et ne peut pas être la pati'ie des traditions héJMaïques; que ces traditions tirent leur origine des hauteurs de l'Asie , d'oii elles ont été répandues par les Sémites ; et qu'enfin elles se sont conservées dans la terre de Canaan , où le peuple semblait avoir été organisé exprès pour garder intact et pur ce vénérable dépôt.
Alcvphron. — Il parait cependant que vous ne voyez pas, dans la langue hébraïque, l'idiome le plus ancien qui ait été parlé en ce monde, celui du Paradis, la langue-mère de toutes les langues possibles?
EuTYPHUON. — Elle ne pouvait pas l'être , du moins telle que nous la connaissons. Toutes ses racines sont soumises. à des règles et se composent de deux syllabes ; elle est même déjà, dans ses bases fondamentales , une langue travaillée. Des hommes qui vivaient des milliers d'années , devaient nécessairement avoir une autre constitution, d'autres organes, et, par conséquent , une autre langue que nous. Il est certain que ces hommes primitifs vivaient dans la Basse-Asie, et non sur les bords du Gange ou en Cachemire.
C'est donc dans le climat de la Basse-Asie que s'est formé cet idiome primitif, dont, selon moi, la langue hébraïque est la fille aînée. Sa régularité dans les racines ne me semble pas une cause suflisante pour rejeter celte opinion ; car cette régularité est le résultat nécessaire de l'invention précoce de l'écritiu'e en lettres. L'histoire de tous les peuples et de toutes les langues nous prouve que les idiomes ne se sont régularisés que par l'écriture en lettres; et que partout où on ne Se servait que d'hiérogiyplies, les langues sont restées dans l'enfance et ont conservé un caractère sauvage qui les rend inaccessibles à l'examen de la raison. Alcyiiiron. — Vous m'avez donné, sur ces matières, des vues
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plus claires et plus étendues que toutes celles que j'avais eues jusqu'ici , et je vois qu'en cherchant tout en tout , on finit par ne plus rien y trouver. Je tâcherai de m'accoutumer à ne voir dans la poésie hébraïque que l'écho des temps antiques ; je ramènerai cet écho à son origine naïve et simple , et je ne lui demanderai pas de me (aire entendre plus qu'il ne doit, plus qu'il ne peut du'e. Il me semble cependant qu'il y a dans cet écho plus d'une fiction poétique appartenant à des temps moins anciens , tels que la tour de Babel , la destruction de Sodome , le combat de Jacob avec l'ange, etc.
Quant à la tour de Babel , vous m'avez démontré que ce récit est une satire contre les coupables tentatives du premier usurpateur. Il parait que pendant la construction de celte tour, il s'est passé quelque chose qui a jeté le désordre et la mésintelHgence entre les peuples , et les a forcés à laisser leur ouvrage inachevé. Dès que les uns ont pris le parti d'émigrer, tous ont dû imiter cet exemple ; c'est ainsi que la pelotte de neige grossit en s'unissant aux pelottes qui se forment autour d'elle. La grande émigration des peuples, au commencement de l'ère chrétienne , n'est sans doute que la répétition de celle qui se fit alors ; elle aussi partit du Mont-Ararat et de la Tartarie, contrée qu'on peut regarder comme une mère dont l'éternelle fécondité ne cesse d'enfanter des peuples barbares. La destruction de Sodome n'est sans doute qu'une fable ingénieuse de quelque poète hébreu, et la statue de sel une allusion à un monument artistique. Le combat de Jacob avec l'ange , même après l'explication que vous venez de m'en donner, ne me parait qu'une paraphrase poétique de la prière qu'il adressa à Dieu pour le protéger contre Esaù. Le récit ne mentionne d'abord que la prière; et la lutte nocturne pourrait fort bien avoir été empruntée à un autre dire tout poétique , et dont Élohim était le héros. Le prophète hébreu, que vous m'avez cité à cette occasion, semble avoir interprété en ce sens celte narration, car il dit : « Jacob lutta avec l'ange, et le vainquit , car il pleura et le supplia. » Or, ce n'est pas en pleurant et en suppliant qu'on se trouve dans une position favorable pour lutter corps à corps. Il y a sans doute, dans la poésie hébraïque , une foule d'allégo-
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lies semblables que nous avons la bonhomie d'acccpler pour des faits historiques.
EuTYPiiRON. — Et lors même qu'il en serait ainsi, cela ne diminuerait en rien le mérite et l'importance de cette poésie; cependant, je dois vous le dire, vos commentaires ne m'ont point convaincu. La diversité des langues est un phénomène qu'on ne saurait expliquer par l'émigration des peuples , par l'influence des climats et les changements que subissent les mœurs et les habitudes. Nous voyons souvent des peuples qui demeurent près les uns des autres, et qui ont une origine commune, parler des idiomes tout-à-fait différents. Une île , un petit coin de teri'e, fournit souvent un grand nombre de ces exemples, et les peuples les plus sauvages sont les plus riches en langues diverses. Nous pourrons, sans doute, nous former un jugement plus positif à ce sujet , lorsque nous aurons classé tous les peuples en trois lignées principales , et que nous aurons donné à chacune la civilisation, les idiomes et les mythologies originaires qui lui sont propres. D'ici là, je dois convenir que beaucoup de points importants de l'émigration me paraissent tout-à-fait inexplicables. Le problème de la diversité des langues ne porte pas sur des modifications, des changements, des perfectionnements, mais sur les contrastes, les oppositions les plus tranchées; sur la confusion, sur Babel enfin. Les intelligences ne peuvent avoir élé ainsi jetées tout-à-coup sur des routes différentes que par un fait positif, spontané; les déductions philosophiques ne sauraient l'expliquer, et j'accepte rexi)lication surnaturelle du dire, parce que je n'en trouve pas de naturelle. Il en est de même de la destruction de Sodome. Ce récit contient des traits poétiques de la plus grande énergie, tels que celui-ci :
« Le soleil se leva au-dessus de la terre, et Loth atteignit Zoar. Alors Jéhovah fit pkuvoir sur Sodome et sur Gomorrhe ; et le soufre el le feu tombèrent de Jéhovah du haut du ciel. Il bouleversa ces deux villes; la plaine tout entière fut détruite, el avec elle les habitants des villes et tout ce qui avait germé dans la terre. Et lorsque la femme de Loth se détourna pour regarder derrière elle, elle devint immobile et se transforma en sel. »
G'esl-à-dire (pfelle lirùla et devint un souvenir, un inonumciit
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tlo destruction que les Orientaux représentent toujours par le sel. Il est possible que, plus tard, on lui ait élevé à la place où elle mourut, une colonne avec des morceaux de bitume entassés, selon les habitudes orientales. Cette colonne peut avoir porté le nom de statue de sel, ce qui est un de ces idiotismes particuliers aux Hébreux et qui donnent tant d'énergie à leur langage. La phrase dans laquelle il est dit d'abord que Jéhovah fait pleuvoir, et qui rend ensuite Jéhovah le point d'où découle cette pluie de feu et de soufre, est dans le même cas. Tous les commentaires sur ces sortes de locutions sont inutiles, dangereux même, car ils achèvent d'embrouiller la matière. Quant au combat de Jacob avec l'ange, c'est un récit tout historique, et non une paraphrase de sa prière. Mais il me semble que nous en avons assez dit sur ce passage.
Alcyphron. — Vous ne voyez donc rien dans tous ces dires antiques que l'on puisse attribuer à la poésie proprement dite?
EuTVPHRON. — Cela dépend du sens que vous attachez au mot poésie. Dans les divers passages que nous venons d'examiner, il n'y a qu'un seul morceau qui puisse être regardé comme un petit poème, un chant, une composition poétique enfin, c'est ce que dit Lémech, l'inventeur du glaive. Le simple bon sens et l'esprit du dire ne permettent pas de voir dans ces paroles l'expression d'une folle allégresse inspirée ;par le :meurtre de Caïn. On trouve dans ce petit morceau de la mesure, des assonnances et le parallélisme , ce qui prouve combien il est ancien. La poésie lyrique et la musique ont été nécessairement inventées en même temps, car l'une est la fille de l'autre, et toutes deux sont à jamais inséparables. Voici, au reste, la traduction du chant de Lémech, que, malheureusement, je ne puis rendre que dépouillé de la rime et de ses assonnances :
« Femmes de Lémech, écoutez mes discours, écoulez mes dires: Maintenant je tuerai celui qui m'aura blessé! je tuerai le jeune homme qui m'aura meurtri ! Si Caïn doit être sept fois vengé, Lémech le sera sept fois septante fois. »
Voyez comme il sentait vivement la supériorité du fer et du glaive sur la massue de bois et les armes de guerre connues
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alors! Les autres dires ne contiennent pas de chants proprement dits, mais il y a toujours de la poésie dans la narration , dans la manière d'envisager les faits, et surtout dans les sentences et dans la morale. Le tableau de la création est , par sa marche brève, par son contenu majestueux, un poème sublime, mais il n'est pas plus susceptible d'èlre chanté que les bénédictions des patriarches, qui sont des sentences pleines de iiarallélismes. Tous les récits, dans leur ensemble, sont tantôt des idylles, et tantôt des dires héroïques, simples et énergiques, que leur ton et les matières qu'ils traitent rendent la base fondamentale de l'histoire et de la poésie des temps postérieurs. En un mot , mon ami, nous avons franchi toutes les avenues, et nous allons entrer enfui dans l'édillce.
Alcyphron. — Permettez-moi encore une question. Avez-vous une opinion arrêtée sur la prétendue diiférence qui existe entre les dires dont Jéhovah est l'objet, et ceux qui roulent sur Élohim ?
EuTYPHRON. — Cette différence est très-visible , surtout dans les passages les plus anciens. Eichhorn , dans son introduction à l'Ancien-Testament, l'a développée avec une exactitude qui ne laisse rien à désirer. Tout ce qu'on pourrait lui objecter, c'est que cette exactitude minutieuse est souvent ruiisible, car elle sépare et divise des passages qui devraient rester unis , parce qu'ils appartiennent à la même époque, peut-être à la même main. Ce n'est certainement pas sans motifs que, dans les temps primitifs, on disait tantôt Élohim et tantôt Jéhovah. Élohim se trouve dans les morceaux les plus anciens, surtout dans ceux qui rapportent des faits qui ne sont pas entièrement en harmonie avec la dignité de Jéhovah . Dans les passages écrits plus tard, et probablement après les traditions orales, on ne voit plus que le nom de Jéhovah ; peut-être y a-t-il été mis souvent à la place de celui d'Élohim , par les écrivains qui ont rccueilh ces traditions. Il est impossible d'arriver à une certitude matérielle sur un pareil sujet; mais on ne saurait méconnaître que tous ces dires , soit que l'un ou l'autre nom y tigurent, découlent d'une seule et môme source : celle des traditions répandues et perpétuées ]iar les Iriljus sémites.
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SUPPLÉMENT