LA VOIX DU MONDE PRIMITIF
« D'où viens-tu? où vas-tu, voix des temps antiques? Comment ton souffle si doux a-t-il pu se conserver à travers la tempête des siècles et des années ?
« Viens-tu de l'arbre de vie et de la source sacrée d'Éden? Nous apportes-tu des sensations prophétiques sur la création et sur le premier amour? sur l'arbre trompeur et sur la cabane du père, où il vécut de la vie de travail et de souffrances ?
« Tu ne chantes pas, tu parles! Eh bien! parle-nous des vagues qui rompirent leurs digues, des géants qui assiégèrent les cieux !
« Dis, comment as-tu pu te soustraire aux flots pesants du jugement universel ? Dis-le, toi si délicate, si légère, comment as-tu pu résister au mouvement terrible qui dispersa les peuples sur tous les points de la terre ?
« Pendant que les ouragans et les orages dévastaient le monde, ton père t'aurait-il cachée dans son Paradis? t'aurait-il envoyée vers son lils nouveau, avec la feuille d'obvier de la douce colombe, messagère de paix et d'alliance?
« Oui , fille de Dieu et de la voix humaine , toi , gage précieux, sanctuaire de l'homme, écho delà voix de ses pères bienheureux, tu es entrée avec lui dans l'arche que balançaient les eaux du déluge.
« Les branches des arbres généalogiques t'ont servi d'abri; les noms t'ont fourni un point d'appui , et tu es descendue jusqu'à nous, sous l'égide du nom sacré de l'Éternel !
« Traits brisés des tables de mémoire du monde primitif, je vous salue ! Soyez bénis , car vous avez donné à ce monde si grand la religion et l'écriture ! »
moïse.
Quoique nous soyons séparés en ce moment , nous n'en examinerons pas moins ensemble le grand homme qui posa la base fondamentale de la constitution des Israélites, et (jui utilisa le génie de leurs poésies. La cosmologie des plus anciennes traditions, les idées primitives de la religion et de la poésie, basées sur les dires ôcs pères, nous ont fourni des matériaux d'autant plus précieux, qu'il faudra y recourir plus d'une fois pour expliquer les faits dont nous allons nous occuper.
La scène est entièrement changée ; plus de peuples pasteurs, plus d'idées pastorales sur Dieu. Dans ce nouveau cercle d'activité , nous trouvons quelque chose de plus grand, de plus haut ; nous y trouvons debout, devant nous, un homme né et élevé en Egypte ; un homme qui fiiil de l'Arabie sa seconde patrie, le théâtre de ses hauts faits, de ses institutions et de ses prodiges. Avec lui et par lui , la poésie du peuple , dont il est l'ame , se forme et se développe dans un esprit nouveau.
Je m'élève vers toi , ombre grave et sacrée , toi qui fus le premier législateur, toi qui fus un des plus grands bienfaiteurs de l'espèce humaine ! Ton visage étincelant ne m'éblouit pas au point de me voiler tes traits : je les vois, et je les ferai voir à mon jeune ami ; je lui montrerai la lumière et la vérité que tu posas sur la poitrine des princes de ton peuple, pour en faire le sanctuaire de la justice.
La première destinée de Moïse offre des circonstances merveilleuses que , dans les temps antiques , on retrouve chez la plupart des législateurs et des grands hommes ; ces imitations sont tantôt des faits historiques, et tantôt des fables. Cyrus, Romulus et plusieurs autres furent miraculeusement sauvés comme Moïse, qui reçut ce nom parce qu'il devait lui rappeler toujours que Dieu ne l'avait pas fait en vain retirer des eaux par la lille du prince sous lequel le peuple d'Israël gémissait dans l'esclavage. La providence parait se fiiire un jeu du fil de soie , souvent bizarrement noué , par lequel elle arrache les grandes choses à la
fange de noire néant, el fait accomplir ses vastes desseins par la main même de ses ennemis !
Moïse fut élevé à la cour de Pharaon. Versé dans toutes les sciences égyptiennes, il sut, sans doute, se faire initier aux mystères des prêtres, et, par conséquent, à l'organisation politique deTÉgypte, qui servit, plus tard, de modèle à l'organisation politique de tant d' autres peuples. Les dires font de Moïse un grand guerrier, riiistoire ne le désigne jamais comme tel.
La marche de la providence ne nous paraît ni moins grande , ni moins sublime, quand elle s'avance vers son but dans les voies humaines, et qu'elle fait accomplir ses œuvres par des instruments terrestres. Un peuple égaré au milieu des superstitions égyptiennes , et que le culte de Mitsraïm, qui touche de si près à l'idolâtrie, avait éloigné des mœurs de ses pères et rendu étranger à leur Dieu , devait, autant que possible, être ramené à ce Dieu et à ses mœurs primitives. Pour l'arracher à son avilissement, à sa corruption, il lui fallait un Égyptien assez savant pour faire servir les institutions égyptiennes au retour sincère de ce peuple à la religion de ses pères , telle qu'il pouvait la concevoir dans l'état où il était tombé. Après l'y avoir ramené, il fallait le tenir réuni autour de cette rehgion , occuper ses sens, tlatter ses habitudes, et construire avec les vases et les bijoux de ce peuple superstitieux un tabernacle qui, malgré tout ce qu'il offrait de sensuel et d'imagé, deviendrait le premier sanctuaire politique de la plus pure institution de Dieu sur la terre.
Il serait extravagant de ne pas convenir qu'en instituant son sacerdoce , son temple et ses rites religieux , Moïse avait sans cesse dans la pensée les usages égyptiens au milieu desquels il s'était formé ; car la ressemblance est frappante. Les sacrilices, les purifications, les vêtements sacerdotaux , l'espèce de bouclier qui décorait la poitrine du grand-prêtre, et une foule d'autres usages qu'il serait trop long de mentionner ici et de comparer à ceux de l'Egypte, prouvent clairement qu'il a voulu tout appuyer sur le sacerdoce , dont il a fait la classe privilégiée de l'État; mais l'esprit de la religion n'était pas égyptien. Son Dieu était Jéhovah, le Dieu de ses pères; dans toutes les cérémonies religieuses , il savait faire planer l'esprit au-dessus de la ma-
tière. , el il s'opposait avec autant d'empressement que d'énergie à tout ce qui ressemblait aux superstitions, aux idolâtries de la sombre el servile Egypte.
Toute image d'idole était sévèrement interdite à son peuple ; aussi fil-il consumer par le fou le veau d'or , cette imitation de la science et de la sagesse égyptiennes. Il fit plus, il contraignit les coupables à boire les cendres de cette idole, en signe d'horreur et de châtiment.
Aucune image ne décorait son temple; les chérubins n'y figuraient pas comme des sphinx égyptiens , mais comme des créatures significatives, merveilleuses, terribles, et dont l'existence lui avait été révélée par les dires de ses pères. Le front et la poitrine de son grand- prêtre n'étaient pas ornés d'hiéroglyphes et d'images d'idoles, mais des lettres de l'Écriture sainte. Ce grandprêtre était consacré à Dieu et aux douze tribus du peuple de Dieu; cette consécration se faisait au nom de la lumière et de l'intégrité, c'est-à-dire au nom de la vérité qui éclaire. Le sanctuaire , dont il traça lui-même le plan , était le sombre et magnifique palais oriental d'un roi invisible, inimitable; les prêtres étaient les serviteurs de ce Dieu , et les armées formaient sa cour ambulante. Les sacrifices et les purifications s'éloignaient plus directement encore de tous les usages égyptiens; et les règlements sur la nourriture n'ont aucun rapport avec les productions de l'Egypte , si riches en animaux aquatiques. Enfin la législation de Moïse est le plus beau modèle , écrit en lettres, d'un code qui embrasse à la fois la santé, les mœurs, l'organisation politique el le culte religieux d'un peuple.
On ne saurait nier, toutefois, que l'ensemble de cette organisation ne fût un joug égyptien, nécessaire aux Israélites de cette époque, et favorable à la marche progressive de la civilisation ; ce même joug cependant eût été funeste, si, à la façon de l'Egypte ou de la Chine, il avait pu, ou si seulement il avait voulu être un joug immuable, un froin à la tendance qui pousse l'espèce humaine toujours plus avant et dans des voies nouvelles. Mais telle n'a jamais été l'intention de Moïse; comme Lycurgue, il a été souvent forcé de rappeler sa loi au peuple barbare à qui il l'avait donnée ; et si alors il appelait cette loi un pacte d'al-
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liance éternelle, ce n'élail qu'une locu lion que les circonstances rendaient nécessaire. S'il l'avait, en effet, regardée comme telle, il n'aurait pas lui-même annoncé à son peuple qu'après lui il y aurait des prophètes, c'est-à-dire des hommes sages, envoyés et éclairés par Dieu comme lui, et qui perfeclionneraient son œuvre. Il a lui-même plus d'une fois modifié sa loi , selon les besoins et les circonstances, et il a fini par dire hautement que le véritable amour de Dieu n'était pas une crainte d'esclave, une servitude comme celle que les Égyptiens exigeaient des Israélites, mais la parole la plus intime du cœur, et le premier des commandements. La sévérité de ses punitions n'était qu'une triste exigence de son époque, une conséquence de la perversité de son peuple. Dans ses derniers discours si pleins de tendresse et de douceur, et même dans plusieurs autres passages, il rappelle sans cesse les bienfaits paternels de Dieu, et oppose la bénédiction à l'anathème, l'amour filial à la soumission de l'esclave. Son Dieu est plein de longanimité et de clémence , ce n'est qu'après avoir longtemps pardonné qu'il se décide enfin à punir; ses châtiments sont terribles, mais courts, car dès que les méfaits des hommes ne surchargent plus ses mains, il les étend pour bénir. Homme divin ! si tu avais pu reparaître à l'époque où l'on faisait de ta loi un filet pour pêcher des âmes humaines et les retenir dans une enfance perpétuelle ; à une époque où ta législation si vivante dans toutes ses parties n'était plus qu'un corps mort rongé par les vers; où la moins importante de tes institutions était devenue un veau d'or autour duquel le peuple dansait et chantait dans l'ivresse d'une idolâtrie hypocrite ; oh ! alors tu aurais toi-même brisé mille fois ton œuvre ainsi profanée, et mille fois tu en aurais fait boire les cendres aux profanateurs, aux idolâtres qui furent ton peuple !
Revenons à l'histoire de sa vie. Un trait d'héroïsme força, dès sa première jeunesse, le futur sauveur de son peuple à fuir de l'Éygpte. C'est que le contact de la civilisation égyptienne ne lui était plus nécessaire, et que l'heure de la délivrance d'Israël n'avait pas encore sonné. Les déserts de l'Arabie devaient être le séjour silencieux de son âge mur; il y vécut pendant quarante ans, entouré de peuples parents de celui d'Israël par la langue et
par l'origine. La fable a voulu faire de rémir ou du sclieik Jelhro rinstigatcur et l'appui de ses plans politiques; rien n'est plus opposé à Tespril de fliistoire de Moïse. Jelhro était un homme sage et prudent, mais il n'y avait pas en lui une étincelle de ce génie inspirateur qui força Moïse à se consacrer à une œuvre au-dessus de la portée de l'intelligence et du regard humain. Je dis qu'il y fut forcé, ainsi que me le prouve sa propre opinion sur la mission dont il se chargea malgré lui, à laquelle il était loin de s'attendre, et qui lui parut inopportune, inexécutable même.
Quelle épopée jusliOcative pour l'ensemble de l'histoire sainte, que la simple et modeste mission de Moïse, sa conduite en Egypte avant la fuite des Israélites, et les prodiges qui protègent cette fuite! La narration se borne à nous montrer sans bruit, sans exclamation, et même avec ses défauts et ses faiblesses, l'homme qui ne parle jamais de lui-même, que personne ne vante, et qui ne vit que par son œuvre, ses travaux et ses soucis.
L'apparition de Dieu dans le buisson ardent est toute arabe , comme les prodiges et les signes qui, alors, furent mis dans sa main , sont tous égyptiens. Il fallait qu'il y eût dans ce désert brûlant et rocailleux un buisson desséché dans lequel la présence de l'Éternel se révélât à lui pour le réveiller de son inaction. Le pouvoir d'opérer des prodiges était une arme indispensable contre les magiciens et les faiseurs de prodiges de l'Egypte. Il en est de même des plaies dont il frappa ce pays pour le forcer à laisser partir les IsraéUtes. Tous ces miracles ont un cachet égyptien; et les serpents, les insectes, le Nil, les monstres marins, les ténèbres, l'ange exterminateur, sont des tableaux génésiatiques et géographiques de l'Egypte.
Le bras levé au-dessus de son peuple , Dieu le conduit hors de l'Egypte. Il sacliète son serviteur, l'alïVanchit de l'esclavage et le retrempe dans les vagues de la mer Rouge , afin qu'il soit bien son serviteur acquis et soumis à toutes ses volontés. La primogéniture appartient à ce Dieu, car il a naguère sauvé les premiers nés; et il faut que l'étismelle fêle de la délivrance soit célébrée par le sang de l'agneau égorgé , et que ce sang fasse sur la porte de la demeure de chaque famille, une marque qui constate son droit sur ces familles et sur leurs descendants. Au-delà de la
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mer Rouge, et en face do ronnomi cnglouli, résonnent, en deux chœurs séparés , le chant de triomphe de Moïse et cchii de Miriam, modèles sublimes de tous les psaumes de reconnaissance, de tous les chants de triomphe du peuple.
C'est sur des ailes d'aigle que Dieu porte lui-même en avant son peuple sauvé. Il lui donne pour maison d'éducation un désert aride, où lui-même a soin de lui fournir à boire et à manger comme à son premier né. Ces bienfaits seront éternellement redits et chantés ; que n'ont-ils atteint le but dans lequel le père les a prodigués à ses enfants ! car , en les séparant de tous les autres peuples, en les jetant dans un désert où ils ne pouvaient vivre que par les dons visibles de sa main , il a voulu les constituer en un peuple digne de lui par ses lois , ses mœurs et ses usages.
La loi fut donnée au peuple d'Israël au milieu de circonstances terribles, et dans un désert terrible ! L'effroi et la terreur furent les témoins de Talliance à laquelle il a fallu tant de fois ramener ce peuple par des châtiments affreux , tels que des serpents de feu et des éboulements de terre.
Où étais-tu alors , douce influence du Dieu d'Abraham et de sa génération de pasteurs? du Dieu qui parlait aux pères de ce peuple comme un ami à son ami, comme un frère à son frère? du Dieu qui , sous la forme d'un ange , luttait avec Israël déjà béni par le rêve que , dans son adolescence , il avait fait descendre sur lui? Où étais-tu alors, temps d'innocence et de bonheur où la tente hospitalière du patriarche abritait les anges ? où deux légions divines campaient autour d'une caravane de pasteurs ? Maintenant le reflet de ces anges fait étinceler la montagne ! maintenant le passage des célestes phalanges guerrières fait tressaillir la terre !
Il n'est personne qui ne soit frappé de la différence du langage qui existe dans le récit imposant des événements qui se passèrent sous Moïse, et dans la narration naïve de la vie des patriarches. Une voix surnaturelle résonne à travers l'immense désert de l'Arabie : Dieu est devenu un rocher, un feu qui brûle et qui consume. Des frelons, envoyés par lui contre les peuples cananéens, le précèdent; il aiguise les éclairs de son glaive, il lance
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des flèches altérées de sang! Les séraphins el les serpents de feu sont les anges vengeurs qu'il envoie lui-même contre son peuple; sa main est sans cesse élevée vers le ciel, et sans cesse il jure par lui-même : Je suis Jéhovah ! je suis le seul Dieu! ton Dieu à toi, perfide Israël qui ose me renier ! Je vivrai éternellement !....
Le passage de Moïse et du peuple d'Israël à travers le désert, les prodiges, les discours de Moïse, et surtout son dernier chant, ont donné lieu à la plus haute poésie, aux plus hellcs images des psaumes et des livres des prophètes. Il est facile de voir que ce dernier chant de Moïse est la prophétie fondamentale, le modèle canonique des prophètes. Dans tous leurs écrits on voit , comme dans ce chant , ranathémc mêlé à la bénédiction , les avertissements bienveillants du père aux arrêts terribles du juge. Isaïe el plusieurs autres ont imité jusqu'aux allures de ce chant, et ils mettent, dès leur début, le ciel et la terre en action. Il est probable que le premier chapitre d'Isaïe était l'introduction , le commencement d'une nouvelle ère de la poésie prophétique , qu'on peut appeler celle de Moïse. Les prophètes, ne pouvant diriger leurs tendances que vers la loi de Moïse, devaient nécessairement le prendre pour modèle.
Dans l'État que créa Moïse, tout était fixé, déterminé par lui ; et son influence sur la poésie s'appuie sur trois causes principales. La première découle de ses actions ; c'est-tà-dire la fuite de l'Egypte, les voyages dans le désert, la conquête delà terre promise à l'aide de Dieu, qui marchait à la tôle de son peuple et combattait pour lui. Tous ces faits merveilleux ne pouvaient manquer de devenir un inépuisable sujet de tableaux et de chants poétiques.
Le voyage dans le désert est resté le type de tous les miracles que Dieu ht en faveur de son peuple, l'image fondamentale par laquelle ce peuple représentait ses guerres et ses victoires, ses punitions et ses récompenses. L'institution du service divin el du sacerdoce fait, selon moi , partie de la série des actions par lesquelles Moïse modifia la poésie hébraïque. C'est par cette inslilulion qu'elle devint un chant du temple, pur de tout hymne en l'honneur d'êtres créés ou fabuleux; qu'elle associa le nom de Jéhovah à la pratique des plus petits devoirs de
la vie publique et privée; qu'on un mot, elle devint une poésie sacrée ! Le peuple célélDra tous les actes de Dieu par des chants semblables à ceux que Moïse et Miriam avaient fait entendre sur les bords de la mer Rouge.
Puisque le gouvernement était sacerdotal , et que tout reposait sur des sacrifices, sur des cérémonies religieuses, la poésie devait nécessairement se parer des ornements des prêtres, de l'éclat du temple , de la pompe des cérémonies. David lui imprima encore plus fortement ce caractère, car il ressuscita tous les cbants judaïques , et attacha tant d'importance à la richesse et à l'éclat du sanctuaire, que, dans ses psaumes, il décore la divinité elle-même d'ornements sacerdotaux. Les derniers prophètes seulement osèrent faire quelques efforts pour ramener le peuple à la pure et touchante alliance d'Abraham avec son Dieu. L'abus des sacrifices , la corruption des prêtres , l'idolâtrie qui s'était glissée dans les cérémonies religieuses, étaient si visibles et avaient amené tant de résultats fâcheux, que ces prophètes se crurent autorisés à rappeler les temps d'innocence aux Israélites dégénérés ; tâche téméraire que s'imposa surtout le grand Isaïe, cet aigle au regard de flamme, aux ailes puissantes, qui le portèrent plus haut, dans les régions éthérées, que tous les autres prophètes.
Les institutions de Moïse ont subi la destinée réservée à toutes les institutions de la terre : elles élèvent et ennoblissent d'abord les nations, puis elles leur imposent des Umites trop étroites. En devenant la poésie de Dieu et de son temple, la poésie hébraïque s'éleva au-dessus de toutes les autres; mais à peine avait-elle atteint cette hauteur , qu'on en abusa. L'arbre s'arrêta dans sa croissance; les voûtes du temple l'avaient étouffé! La voix subhme et primitive des temps antiques n'était plus qu'un écho vide de sens pour les temps présents, assoupis dans l'idolâtrie !
La seconde cause de l'influence de Moïse sur la poésie hébraïque est dans la peinture de ses actions, dans ses écrits, dans sa propre poésie enfin. Ainsi que je l'ai déjà dit , son demie i" chant servit.de modèle à tous les prophètes : le peuple l'apprit par
cœur, il le vénère encore aujourd'hui , malgré les reproches
amers qu'il contient,. Son chant sur le bord do la mer Rouge l'ut le point de départ de tous les psaumes de louanges , de victoire et de reconnaissance, comme le psaume 90 sera toujours le type de tous les chants dont le but est d'enseigner et d'instruire.
Au reste , la poésie de Moïse porte toujours et partout l'empreinte de son caractère ; elle a quelque chose de vaste , de dur, de grave et de sohtaire ; étincelante comme son visage , elle est couverte d'un voile comme l'était ce visage. Le génie qui l'inspire ne ressemble en rien à celui qui inspira Job , David et Salomon.
Les descriptions que Moïse fait de ses voyages et de ses institutions, appartiennent à la seconde cause de son influence sur la poésie hébraïque. S'il écrivit l'histoire de ses expéditions dans le désert , et fit de sa loi le canon des prêtres et le code des peuples; s'il chargea une tribu spéciale du soin de lire , de copier et de faire exécuter cette loi , soin qui la dispensa de tout autre travail ; s'il bannit les images , les hiéroglyphes, et fit de l'écriture en lettres la parure du grand-prêtre et l'occupation de toute la tribu consacrée au sacerdoce; s'il recueillit les dires antiques de son peuple et les fit respecter comme un héritage sacré du monde priiuiti-f, comme la base des droits d'Israël sur Canaan; s'il plaça ces dires à la têle de son histoire , c'est qu'il voulait faire d'un peuple barbare un peuple littéraire, du moins par ses institutions fondamentales.
L'arche du tabernacle peut être regardée comme un trésor précieux des temps passés et un puissant moyen de civilisation , puisqu'elle était ornée d'écriture en lettres. Si ses tables de loi étaient arrivées jusqu'à nous, si nous pouvions découvrir le rocher où il fit, avant sa mort, graver une inscription en lettres, nous posséderions, à coup sûr , un monument inappréciable.
La troisième cause de l'influence de Moïse sur la poésie hébraïque dont il fit le chant sacré du temple, consiste dans les privilèges qu'il accorda aux prophètes. Ce sage législateur prévoyait qu'il vienJrait un temps où sa loi serait ouvertement violée, et il opposa d'avance au scandale public qui devait nécessairement résulter de celte violation , une voix destinée à lappi'lcr à leur devuir la nation (M même les lois. Cotte voix,
qu'il ylaça sous l'égide de son grand nom , était celle, des propliùtes. On peut donc regarder les prophètes comme les gardiens du peuple : quand il s'était assoupi, ils le réveillaient, et quand les prêtres se taisaient et se courbaient sous la tyrannie des grands, ils parlaient, enseignaient, consolaient, avertissaient au nom de Jéhovali. En un mot, c'est à Moïse que nous devons Élie et Elisée, Isaïe et Habacuc. Par eux, l'ombre de la figure du grand législateur a pu se reproduire ; par eux, le peuple d'Israël a pu entendre de nouveau, sinon la voix puissante de Moïse, du moins un digne écho de cette voix.
Pour comprendre les prophètes , il ne faut pas les regarder comme des rêveurs, des charlatans, ni même comme des hommes doués du pouvoir de prédire l'avenir. Ils étaient les successeurs de Moïse, les conservateurs de sa loi ; leur mission s'étendait jusqu'à renouveler cette loi quand elle était tombée dans l'oubli. Plusieurs d'entre eux étaient des sages, de profonds politiques, des orateurs, des poètes enseignants. Oui , il y a plus d'enseignements réels et utiles dans le livre d'Isaïe, que dans la République de Platon. Quant aux sentences et aux prophéties de Balaam, je ne les regarde pas comme l'oeuvre de Moïse, car je n'y retrouve point son esprit ; leur auteur, je dois le dire, me paraît infiniment plus poétique. Moïse était plus grand législateur que grand poète, malgré la sublimité de ses poésies; et lorsqu'on compare sa dernière bénédiction ^ux sentences de Jacob , on est forcé de reconnaître que la vieillesse lui pesait, et que son ame cherchait la tombe.
D'après le beau dire sur la mort de Moïse , il expira sur la bouche de Dieu, et Dieu l'enterra lui-même. Le lait est qu'il mourut sur une montagne qui domine le pays pour lequel il avait fait et souffert tout ce que les forces humaines peuvent faire et soutlVir. Ses yeux devaient voir ce pays, mais il n'était pas permis à ses pieds d'en toucher le sol. Moïse, ce rocher de patience et de courage, avait eu un moment de faiblesse ; l'incréduhté et l'impatience avaient fait vaciller sa foi, et il fut condamné à ne jamais voir le terme de ses voyages, et à ne pas trouver le repos là où il voulait conduire son peuple. Cet arrêt de Dieu était juste et nécessaire. La main qui avait ('tendu la
baguelte au-dessus de la mer Rougo, qui avait reçu la loi divine descendue des nuages, et construit le sanctuaire de Dieu , ne devait pas se souiller du sang des Cananéens. Les mains de Moïse sont restées pures, et elles ne se sont élevées que pour prier, même dans le combat contre les Amalécites.
Quelle différence entre les deux frères! En comparant Aaron ù Moïse, on sent que Tun était le corps et que l'autre était Famé! « Qu'il soit ta bouche, tu seras son Dieu ! » Avec quelle énergie ces paroles marquent la différence entre le prêtre et le propliète ! Au reste, quel est l'État où les prêtres, lors même qu'ils seraient le corps enseignant et gouvernant, auraient le courage de s'opposer à la corruption? Lorsque le peuple d'Israël se pervertit sous les juges et sous les rois , la corruption ne commença-telle pas par les prêtres? Aaron assista et aida à la fonte du veau d'or, pendant que son frère parlait à Dieu sur le Mont- Sinaï. C'est ainsi qu'Élie gémit sur le Mont-Carmel , tandis que des milliers de prêtres de Baal s'engraissaient du produit de l'idolâtrie. De tous les propbètes, deux seulement étaient prêtres, et, certes, on ne saurait les placer parmi les prophètes les plus dévoués et les plus courageux.
Recevez , mon cher ami , avec ce faible aperçu sur Moïse , le dernier chant dans lequel il exhala son ame si cruellement tourmentée. Nous examinerons de plus près, une autre fois , les diverses influences da ses actions , de ses institutions et de ses écrits sur la poésie hébraïque. L'hymne que vous trouverez cijoint vous montrera, dans tout leur éclat, et la montagne flamboyante, et la colonne qui marchait devant Israël et renfermait dans son sein l'ange de la foce de Jéhovah.
SUPPLÉMENT