‹ Histoire de la poesie des Hébreux;Chapitre 61 sur 120 · CHANT DE MOÏSE SUR LES BORDS DE LA MER ROUGE · texte numérisé non relu

CHANT DE MOÏSE SUR LES BORDS DE LA MER ROUGE

« Alors Moïse et les cnfanls d'Israël chantèrent cet hymne au Seigneur; ils cliantèrcnl ainsi :

« Je chante le Seigneur, carie Seigneur est grand! Les coursiers et les cliarriols, il a tout précipité au fond de la mer! Il est ma force , il est mon hymne de gloire ! Il est venu à mon secours , le Seigneur ! Je chante ses louanges , ses louanges à Lui, mon Dieu ; je le glorifie au-dessus de tout, le Dieu de mes pères !

« Jéhovah est un grand guerrier; ce héros de la guerre, il s'appelle Jéhovah! Les charriots de Pharaon et son armée, il les a jetés dans la mer! Les premiers chefs de l'armée de Pharaon se sont abîmés au milieu des roseaux qui croissent dans la mer.

« Les vagues les ont couverts ces chefs, et ils se sont abîmés dans les gouffres comme s'abîme une pierre.

« Ta droite, ô Seigneur, s'est montrée magnifique et puissante! Ta droite, ô Jéhovah, a brisé l'ennemi! Par ta toutepuissance tu anéantis tous ceux qui te résistent; quand tes narines exhalent la vengeance, ils se dispersent comme l'haleine des vents disperse la gloume du grain.

« Par la puissance de ton souffle les eaux se sont amoncelées; elles se sont arrêtées en montagnes de flols transparents ! Les vagues se sont pétrifiées dans les profondeurs de la mer!

« L'ennemi a dit: Je veux les poursuivre, je veux les saisir, je veux les distribuer aux miens comme on distribue le bulin. Je rafraîchirai ma fureur sur eux ! J'ai tiré mon glaive , je les anéantirai !

« Alors ton vent a soufllé , et la mer s'est étendue sur eux , et ils sont descendus comme du plomb dans l'abîme des vagues toutes-puissantes!

« Qui te ressemble à toi. Seigneur? Parmi tous les dieux, lequel pourrait t'êtrc comparé? Oii est-il celui qui t'égale en magnificence? Qui est comme toi au faîte le plus élevé de la majesté divine? Qui est comme loi plein de puissance mer-

' Moïse, liv. II, tli.ip. i5.

PASSAGES Di: DIEU DANS LE DÉSEKT. 323

veilleuse et terrible, même quand on chante tes louanges? « Ta main s'est étendue, et la terre Lis a dévorés! Pour guider ton peuple racheté, ta main s'est radoucie; c'est avec douceur et vaillance que lu l'as guidé jusqu'à ton sanctuaire.

« Les peuples l'entendent , et les voilà déjà tous qui frémissent ! La terreur s'empare du pays des Philistins, et les princes d'Édom tremblent! Ils cèdent aux angoisses de la mort, les vaillants de Moab; les habitants de Canaan sont là, devant nous, anéantis par la terreur ! Fais-la tomber sur eux la terre'ur ! que les angoisses de-la mort les saisissent devant Ion bras tout-puissant ! Rends-les inertes et immobiles comme la pierre , ô Jéhovah! jusqu'à ce qu'il soit passé ton peuple, jusqu'à ce qu'il soit passé ton peuple que tu as racheté pour toi !

« Guide-le, fais-lui prendre racine sur tes montagnes héréditaires, dans la demeure que tu t'es préparée toi-même, ô Jéhovah , dans la demeure qui est ton sanctuaire construit par tes mains ! Jéhovah règne , Jéhovah est le roi de l'éternité pour toute l'éternité! »

Selon moi , le chant se termine ici , et la strophe suivante n'est qu'une courte répétition, qu'un résumé du tout :

« Ils se sont levés les chevaux et les charriots de Pharaon ; Pharaon est entré dans la mer avec ses hommes à cheval. Voyez! Jéhovah a fait tomber sur eux les flots de la mer ! La race d'Israël les avait traversés à pied sec, les flots de la mer ! »

Ce passage me semble un apophthegme , que chacun devait conserver dans sa mémoire en souvenir de ce grand événement.

On a dit, parfois, qu'il y avait dans ce chant de Moïse des passages peu en harmonie avec la situation où se trouvait alors le peuple d'Israël , et que , par conséquent , on ne pouvait l'avoir chanté à cette époque. Cette observation se réfute d'ellemême quand on songe que le temple, le sanctuaire, la terre promise que Israël devait conquérir, toute la situation future de ce peuple enfin, existait déjà dans la pensée de Dieu et dans celle de Moïse ; et que le voyage dans le désert , avec ses merveilles, n'était que la préparation aux futurs triomphes de ce peuple.

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L'hymne dont je viens de reproduire un faible écho , est de- , venu le modèle de tous les chants de victoire des Hébreux , ainsi que le prouvent le chant de Débora et le psaume 68. Le rhythme est animé par la même pause et la même césure, par les mêmes assonnances en signes de joie. Ces exclamations si souvent répétées :

« Gloire à Jéhovah ! chantez la gloire de Jchovah ; » les exhortations adressées à l'auditoire et souvent même aux chanteufs, qui divisent ou plutôt qui raniment le discours, peuvent être considérées comme autant de points d'appui ù l'aide desquels le chant historique se relève sans cesse. Dans les psaumes, ces acclamations se sont changées en alléluia, vivifiants cris de joie des chœurs, connus par- presque tous les peuples, et que les Hébreux ont spécialement conservés à leur Jah ou Jéhovah.

L'apparition de Dieu sur le Mont-Sinaï, déjà si imposante et si lerrilile dans le simple récit de Moïse ', devait nécessairement devenir le sujet d'une poésie pompeuse. Dans sa bénédiction^, 11! grand prophète rappelle cette apparition avec un calme dign(! et simple; il parle en confident de Dieu qui, dans les événements les plus terribles, n'a vu que le côté utile et agréable. Pour lui le Tout-Puissant, dans l'éclat de sa gloire et tenant les éclairs dans sa main , n'est que le père , l'instituteur de ses enfants réunis. Je reviendrai sur ce sujet; pour l'instant je me bornerai à faire observer que l'apparition de Dieu sur le Moni- Sinaï a donné lieu à toutes les personnifications de la poésie hébraïque. C'est ainsi que l'éclat et les rayons de feu qui émanent de Dieu sont devenus des anges, des classifications, des phalanges au milieu desquelles la loi a élé donnée.

David ' fait de ces phalanges les cohortes enflammées de l'Éternel , et Daniel finit par convertir les dix mille fois mille dont Dieu est entouré, en véritables serviteurs de la volonté de ce Dieu *.

Ce sont toutes ces personnifications qui ont donné lieu aux

' Moïse, liv. II. cliap. 19, vrrs. 20,

» Moïse, liv. V, cliap. 35, vers. 3.

' l'saiime 68, vers. 1 S.

* l'aiiicl , tli.ip. 7, vers. 10.

PASSAGKS DK J)il.L IJANS LK DÉSliKT. 325

commentaires rafliiiés par lesquels les rabbins des temps postérieurs ont voulu prouver que la loi avait été donnée et dictée par les anges.

Puisque Jéliovah part du Mont-Sinaï en dieu guerrier et prêt à combattre pour son peuple, ses cohortes devaient nécessairement l'accompagner; et c'est ainsi que le dépeint Débora dans son hymne de gloire, où les étoiles elles-mêmes sont rangées en bataille et combattent pour Israël K Voilà sans doute aussi l'origine du nom de Jéhovah Zébaoth, par lequel les Hébreux désignent Dieu dans les occasions les plus solennelles. David emploie ce nom pour la première fois dans sa réponse aux Philistins ^, et il déclare en môme temps que ce Dieu est celui des batailles rangées dlisraël, c'est-à-dire du Dieu qui combat pour Israël.

En laul-il davantage pour prouver que ce nom est tiré de l'histoire antique et des premiers chants de triomphe des Hébreux? Muïse, Débora et plusieurs psaumes, fournissent une foule d'exemples à l'appui de celle opinion.

Puisque Zébaoth, ce nom du Dieu des armées d'Israël, tire son oiigine des éclairs du char du tonnerre, de l'écl il de Dieu sur le Mont-Sinaï, et des légions d'étoiles qui combattaient avec lui pour sou peuple, ce nom, semblable à tous les noms poétiques, devait nécessairement être allernalivemeni appliijué ù tous les altribuls de Dieu, ce qui ne manqua pas d'ariivcr ; et on lui donna même une signilication si étendue, qu'on finit par s'en servir pour désigner toute la plénitude de la magnificence et de la beauté de la divinité. Dans les écrits des derniers piophètes, le mot DiO^ ne saurait plus se traduire par Dieu guerrier. Dieu des batailles, qui était sa première signilication; car alors il exprimait l'idée de la grandeur, de la dignité la plus haute. Dans les cieux comme sur la lerie, tout est soumis au Dieu Zébaolh, cl dans la pensée des Hébreux, ce nom ne s'est jamais appliqué aux idoles des Sabéens.

Si les prophètes peignaient les étoiles comme autant de légions guerrières de Dieu, ce n'étaient là que des images par

1 Jujîe', liv. V, cliap. 4. vers. îo.

> Saiiiiitl , liv. i'', cliap. 27, vers, !^à

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lesquelles ils voulaient faire comprendre au peuple que loul , dans Tunivers, est plein de la majesié de ce Dieu. Moïse, Dôbora, David et les psaumes, peuvent être considérés comme It s degrés par lesquels ils se sont élevés à ces poétiques personnifications. Le psaume 68 est un exemple de la manière dont David s'inspire continuellement des passages de Dieu dans le désert , puisqu'il les applique même à un sujet qui ne paraît y avoir aucun rapport , c'est-à-dire à l'arrivée de l'arche sur la montigne de Sion. Cet événement lui fournit cependant l'occasion de rappeler tous ces passages de Dieu, de montagnes en montagnes, de victoires en victoires. Il est facile de voir que l'hymne de gloire de Débora a servi de modèle à ce psaume que l'on pourrait appeler niH"^ Dl '~\''^n, l^'S passages de Dieu ; expression dont Habacuc se sert, et qu'il a empruntée à ce psaume.

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