CV
sichore, il y a quoique intérêt à le connaître. « Le berger Daphnig, dit-il, (Hait suivant les uns favori d'Hermès, selon d'autres il était son fils. On lui donna le nom de Daphnis, parce que la nymphe sa mère Toxposa, aussitôt après sa naissance, dans un bocage planté de lauriers. On prétend que les génisses confiées à sa garde, étaient sœurs des bœufs du Soleil, dont parle Homère dans VOdyssés, Quoi qu'il on soit, comme Daphnis les faisait paître dans la Sicile, une nymphe conçut pour lui Tamour lo plus vif et no tarda pas à lui en donner la dernière preuve. Daphnis était jeune et beau; ses joues commençaient à peine îI se couvrir d'un léger duvet. Le berger promit d'être fidèle et de regarder à jamais toute autre femme avec indifférence. De son côté, la nymphe l'avertit qu'il était arrêté par les destins que la porte de la vue serait la punition do son manque de foi. Des serments mutuels scollèient leur engagement. Peu de temps s'était écoulé, lorsque la fille d'un roi, devenue amoureuse de Daphnis, parvint à le rendre infidèle, en l'enivrant. De là sont nés les poèmes bucoliques dans lesquels on chantait la perte dos yeux de Daphnis : Stésichore d'IIimère passe pour en avoir été l'inventeur^ ».
Quoi qu'en dise Élien, Stésichore ne fut pas Tinventeur de la poésie bucolique, mais c'estlui qui créa cette légende de Daphnis, qui fit une si jolie fortune dans le genre pastoral, tout en s'y transformant. Pour Stésichore, Daphnis était le symbole de la faiblesse humaine, incapable do résister îI une faiblesse des sens. Théocrite qui reprend l'histoire, conserve au héros sa beauté, sa fin triste et prématurée, mais il change le caractère de la légende : c'est un insensible précisément frappé pour la dureté de son cœur 2, Enfin arrive Virgile qui fait do Daphnis un initiateur de la religion, de la civilisation. C'est lui qui introduit parmi les hommes les rites de Bacchos, qui leur apprend à élever dos troupeaux, à labourer, à semer. Quand il meurt, c'est un deuil pour toute la terre, qui ne retrouve son allégresse qu'en apprenant son apothéose 3. C'est ainsi que l'imagination humaine, une fois mise en branle par une main puissante, va de création
• Élien, Hht. vai\, X, 18.
2 TnHocR., I, 64 et «iuiv., VIF, 72 et suiv,
3 Viim., Eglog. V.
en création, et qu'un grand poète peut sans paradoxe être encore regardé comme l'auteur de beaux vera qu'il n'a pas faits.
Il parait que Stésichore s était aussi exercé sur des sujets où lamour n'avait aucune part, mais qui tenaient également à la vie familière, comme colui-ci par exemple. Des moissonneurs mourants de soif avaient envoyé l'un d'eux chercher de l'eau à la fontaine voisine. Le commissionnaire rencontre un aigle enlacé par un serpent et presque étouffé ; il tue le serpent avec sa faucille, puis va remplir sa cruche. Comme il n'était que serviteur et qu'à ce titre il buvait seulement après les autres, au moment où il s'apprêtait à Je faire, voilà l'aigle qui se précipite et renverse la cruche. Le sauveur s'indigne, mais en se retournant il voit ses camarades en train d'expirer dans des convulsions: le serpent avait dégorgé son venin dans la source, et l'aigle qui l'avait vu, s'acquittait ainsi envers son bienfaiteur*. Stésichore avait fait, ainsi que Pindare, un poème sur une éclipse 2. Il aurait aussi écrit un éloge d'Himère, sa patrie. Enfin il composa (les péana; l'un d'eux se chantait encore dans les festins au temps du jeune Denys,ce qui prouve quenotre poète avait sécu-» larisé ce genre, comme celui des hymnes 3.
Ces péans prouveraient encore que Stésichore ne se borna pas exclusivement à la cithare, mais qu'il savait aussi se servir de la flûte, car le péan ne se chantait qu'avec cet instrument. C'est pourtant comme citharède qu'il resta surtout célèbre. Quelques anciens ont prétendu qu'il fut le premier à composer des chœurs pour la lyre. C'est une erreur : Alcman l'avait précédé, mais il . n'avait pas fait de la lyre son instrument de prédilection; ses poésies même les plus renommées, les parthénics, étaient pour la flûte. Il u'est donc pas étonnant que Stésichore, avec son majestueux ensemble de compositions pour la cithare, ait passé dans la suite pour le créateur de ce genre. Comme musicien, il se rattachait à l'école d'Olympos et non pas à celle de Tcrpandre, de Thalétas et d'Archiloque '*.
Ses vers n'étaient pas coupés par petites lignes, comme ceux
» Élien, Hist. animal., XVII, 37 (d'après CraU>s de Pergame). 2 Pline, Hist. nat.^ U, 19 (2).
3ATHÉN., VI, 250.
* Glaucos de Rhegium, cité par Plut., de Mua. VI.
d*Alcman et surtout des poètes éoliehs : le moule en était beaucoup plus vaste, sinon plus varié. Quant à ses strophes d'une envergure également plus puissante, elles se composaient tantôt de vers dact^liques ou anapestiques, avec des séries de vers logaëdiques intercalés de temps en temps, tantôt de vers formés de dipodiestrochaïques, liées avec des séries dactyliques. Ce dernier système, qui passait pour plus grave,' se rencontre aussi dans Alcée, qui du reste n'en était pas plus l'inventeur que Stésichore» Il avait été trouvé avant les deux poètes. Mais Stésichore l'avait introduit dans le poème chorique ; voilà pourquoi la forme resta désignée sous son nT)m. Dans ses poèmes d*amour, il employait les formes logaëdiques, comme les Éoliens ; il ne serait pas impossible qu'il les tint de ces derniers. Sappho séjourna assez longtemps en Sicile : Stésichore a pu la connaître et s'initier par elle aux rythmes en usage dans son pays.
Tel fut ce poète dans la poitrine duquel J'àme d'Homère était, . disait-on, revenue habiter *. C'était au vieil aède qu'on le comparait d'ordinaire pour la richesse de ses pensées, la majesté de son exposition et le caractère grandiose de ses rythmes K On ne lui reprochait qu'un excès d'abondance. Nous ne pouvons aujourd'hui juger par nous-mêmes ni delà critique ni des éloges, tant il reste peu de chose de Stésichore. Il porte, pour ainsi dire, la peine de sa clarté facile, de sa langue sans particularités locales, sans curiosité d'idiotismes. Les grammairiens l'ont laissé de côté^ les lexicographes l'ont passé sous silence, si bien qu'il n'est resté de lui qu'un tout petit nombre de vers. Nous en sommes donc réduits à l'admirer sur la parole des anciens. Mais les jugements portés sur lui, comme l'influence qu'il exer<;a, l'empreinte définitive dont il marqua la poésie lyrique de son pays, tout annonce un génie supérieur. Il créa le genre 011 s'illustrèrent Simonidc et Pindare; il fut leur prédécesseur et, pour toute l'antiquité, il resta leur égal.
' Antipat., Anthol. Pal., \n, 65.
•' LoîiGiN, De Subi, XIII, 3 ; Dion Chrysost., 83, p. 28i. Cf. Horace, OJ., IV, 9, i3.
ncertitudes de la critique à l'endroit d'Ibycos. — Patrie ; famille ; nom ; époque. — Premières années ; voyages. — La cour de Samos ; Polycrale; mœurs nouvelles. — Œuvres d'ibycos; hypothèse de Schneidewin sur le sujet ; objections ; opinion plus probable. — Discussion sur la forme: monodique ou chorique ? Opmion de ArVelcker: les concours de beauté chez les Grecs ; la poésie au service de la gloire humaine. — Disparition complète des œuvres d'ibycos; essais de reconstruction d'un de ses chants. — Ce n'est pas sa passion qu'il célèbre. — Les grues d'ibycos.
Nous venons de voir quelles ténèbres enveloppent la personne et les œuvres de Stésichore, et que de questions se posent à Tendroit de ce poète, auxquelles il ne sera probablement jamais fait de réponse. La vie, les œuvres, la mort d'ibycos sont beaucoup plus problématiques encore. On ne sait pas même dans quelle école le ranger. Les uns le rattachent à Stésichore, non seulement parce qu'il était de la même région que ce poète,- ce qui ne serait pas une raison, mais parce que les anciens qui pouvaient lire et comparer les deux auteurs, attribuaient tantôt à Tun tantôt à l'autre le poème mr les funérailles de Pélias. En réalité le poème est de Stésichore : c'était l'opinion de Simonide; une allusion visible qu'il fait à cet ouvrage, le nom de Stésichore qu'il rappelle aussitôt, ne permettent pas d'eu douter*. Mais il n'en est pas moins vrai que, puisqu'on pouvait s'y tromper, c'est qu'il y avait dans le talent de ces deux poètes et dans la nature
* Atuen., IV, 17S ;3ergk. Lyr. graeci, Simonides, Frag. 53.
do leurs œuvres de fortes ressemblances. D*ua autre côté, Aristophane, dans ses Thesmophoriazuses, le fait citer par un de ses personnages comme un de ceux qui, avec Anacréon et probablement Alcée (la leçon n'est pas sûre pour ce dernier), ont donné à la musique une saveur plus délicate et ont amolli la muse dans les danses voluptueuses de l'Ionie *. Des critiques modernes, à leur tour, ont pu, malgré le petit nombre dos fragments d*Ibycos, relever entre l'un deux et un passage de Sappho une certaine ressemblance de mouvement, d'expression 2. On s'explique donc très bien qu'on ait quelquefois placé notre poète parmi les Éoliens. A quel parti faut-il nous arrêter? Devons-nous faire d'ibycos un disciple de Stésichore ou un émule de Sappho, d'Anacréon?
Ibycos passait généralement pour être de Rhégium. Cette ville était une colonie chalcidienne, c'est-à-dire éolienne. Pendant assez longtemps, les hardis commerçants de l'Eubée n'avaient eu d'autre possession sur le littoral italien que le comptoir de Cumc^s, point extrême de la civilisation grecque en Occident. Mais entre Cumos et l'Eubée, la distance était bien longue, et surtout le passage de la mer Ionienne dans la mer Tyrrhénienno bi(^n périlleux ; on sentit la nécessité d'avoir un port intermédiaire sur le détroit de Sicile, afin d'assurer ce passage. Et c'est ainsi que sur l'Euripe même, dont le flux et le reflux leur rappelaient leur propre détroit, les Chalcidiens bâtirent une place forte ([u'ils appelèrent Rhégion, c'est-à-dire ccwsurc, par allusion à la brèche que les eaux paraissent avoir ouverte en cet endroit, Les Chalcidiens ne furent pas seuls à fonder cette colonie. La première guerre de Messénio venait de se terminer après une lutte acharnée de vingt ans. Ithome était tombée entre les mains des Spartiates, et ces farouc^hes vainqueurs s'étaient partagé sans pitié les terres conquises. De là une émigration en masse des familles aristocratiques qui, dépossédées, ne pouvaient se résigner à vivre en mercenaires sur le sol où elles avaient dominé. Sur le conseil de l'oracle de Delphes, elles allèrent renforcer la colonie naissante de Rhégium ; par leur habitude du commandement, par leur entente desaflaires politiques, elles y prirent
* Aristoph., Thpsmoph., 162.
- Berok, Li/r. //raecL, Ibycoa, ftap. % et Sappho, frag. 40.
la première place et la gardèrent pendant plus de deux siècles. C'est au milieu de cette population éolo-dorlcnne que naquit Ibycos.
Il était de race aristocratique et m^me, dit-on, il aurait quitté son pays volontairement pour ne pas céder à la tentation d'en devenir le tyran ; on vit quelquefois de ces scrupules chez les anciens. Il appartenait probablement à l'une des familles doriennes fugitives de la Messénie, si Ton en juge par l'un des noms que Ton donne à son père. Il s'appelle en efl'et tantôt Éélidas, tantôt Cerdas, par allusion sans doute à l'argent qu'allaient bientôt gagner les poètes lyriques; tantôt Phytios ou Ph}tias, nom qu'on retrouve dans des inscriptions de Rhégium ; enfin, suivant quelques autres, le père d'ibycos aurait été le Messénien Polyzélos, et voici ce qui confirmerait encore cette opinion. Une épigramme sur les neuf lyriques fait naître notre poète à Rhégium ou à Messané, la' Messine actuelle, qui s'élève à peu près en face sur le littoral sicilien *. C'est une erreur sans doute, bien que aujourd'hui encore, paraît-il, les lettrés de la Sicile mettent leur amour-propre à défendre cette tradition. Mais cette erreur a dû naître de la confusion qui s'est faite dans quelques esprits entre la ville de Sicile et l'origine messénienne d'ibycos. Un dernier argument encore en faveur de cette origine serait le peu d'admiration f[ue le poète semble avoir pour les coutumes de Sparte. Les jeunes filles de ce pays portaient un vêtement fendu par côté qui laissait aisément voir les jambes. Une épithète que leur donnait Ibycos (çaivoixTipiosç) indiquerait qu'il trouvait cette mode assez peu décente 2. Puis, malgré ses rapports avec l'école de Stésichore, il se séparait nettement de ce poète sur le chapitre d'Hélène : bien loin d'admettre la tradition qui la réhabilitait, il suivait le Lesbien Leschès qui montrait, au sac de Troie, la belle pécheresse poursuivie par Ménélas et Tépée tombant honteusement des mains de ce mari sans caractère 3. N'est-ce h\ qu'une simple rencontre, ou faut-il voir dans ces deux traits la preuve d'une haine sucée avec le sang?
Le nom de notre poète a paru singulier. On a voulu voir dans
* Voir Welcker, Kleine Schrift., lom. I, p. 22*.
ï Frag. 60.
1 Fra^'. 35. . .
30i HISTOIRE DE LA POÉSIE LYRIQUE GRECQUE
Ibycos un dérivé de "ISuÇ, espèce d'oiseau criard, et ce serait alors le nom qui plus tard aurait suggéré Tidée du conte si connu des grues. On a proposé d'autres étymologies, mais comme elles n'ont rien do plus certain et que du reste elles sont sans intérêt pour l'histoire littéraire du poète, il est inutile de nous engager dans ces discussions. On n'a pas la dat^ de sa naissance, mais on en a quelques autres qui peuvent aider à la fixer d'une manière approximative. Il n'est guère possible de tenir compte du renseignement de Suidas , d'après lequel Ibycos serait pai'ti en la liv« Olympiade (564) pour l'ile de Samos où dominait Polycrate, le père ou le grand-père du fameux tyran. Le père du tyran ne fut (lu'un simple particulier du nom d'iEacos ou iEax; ce que dit Suidas n*a donc aucune valeur, et il est superflu de chercher à l'expliquer, comme on la fait, en supposant qu'Ibycos aurait été appelé par le père pour faire l'éducation de son jeune fils. Cette combinaison reculerait d'ailleui^s beaucoup trop haut la naissance d'Ibycos. En effet, pour qu'un habitant de Samos songeât à confier à un poète de Rhégium des fonctions aussi importantes, il fallait que celui-ci se fût fait connaître par son talent et que sa gloire se fût assez répandue pour atteindre à ces lointains rivages. Or la chronique d'Eusèbe nous donne précisément pour cette floraison poétique d'Ibycos une date beaucoup plus récente : c'est vers 535 seulement qu'il serait arrivé à la réputation. D'après saint Cyrille, ce serait, il est vrai, près d'une dizaine d'années plus tôt; mais quand il s'agit de fixer une date de nature aussi flottante, une divergence si peu oonsidérable n'a rien de surprenant. Ces données se concilient parfaitement entre elles, et surtout elles se concilieat avec les dates que les historiens les plus autorisés fixent à la tyrannie de Polycrate. Grôte en met le commencement entre 536 et 532*; Duncker en 537^. En admettant qu'Ibycos se rendit à la cour de Polycrate dès les premières années de sa tyrannie et qu'il avait lui-même à cette époque trente à trente-cinq ans, on pourrait mettre la naissance de ce poète de 565 à 570.
On n'a aucun détail sur les premières années de sa vie, sur
' Hist. delà Grèce, VI, p. 69.
^Gesch. AUerth., VI, p. 512, noie 2. Voir aussi Curtius, Hiit. delaGrke, il, p. 166, noiei.
ses débuts dans la carrière poétique. A-t-il été en rapports personnels avec Stésichore, comme le croient quelques modernes * ? La chose est très possible. La gloire de Stésichore devait rayonner dans toute la Sicile et même jusque dans les villes grecques de ritalie méridionale. Il est assez naturel de croire qu'un jeune homme épris de poésie n'aura rien eu déplus à cœur que d'aller saluer l'homme illustre, dont le nom était dans toules les boucheset dont les vers lui avaient sans doute révélé à lui-même sa propre vocation. Mais l'histoire n'en dit rien. Il est probable que le voyage d'Ibycos à Samos ne fut ni le premier ni le seul . déplacement de ce poète. On sait avec quelle facilité voyageaient les poètes dans l'antiquité, comme ils traversaient aisément la mer pour se rendre aux fêtes, aux concours, où ils espéraient faire briller leur talent. Leur vie se passait dans une pérégrination continuelle : ils étaient les commis voyageurs de leur propre gloire. Ibycos dut, comme tous ses confrères, 'se faire entendre dans plusieurs villes: l'Italie méridionale, la Sicile, puis enfin la Grèce même furent sans doute les étapes successives qui conduisirent sa réputation jusqu'à la cour de Polycrate. Ce qui ne laisse pas d'être singulier, c'est que les anciens nous aient donné en grande abondance des détails sur le séjour. d'Anacréon dans cette cour, et qu'ils aient gardé un silence à peu près complet sur celui d'Ibycos. A part le fait même qui est bien établi, on ne sait absolument rien sur la façon dont il y fut traité, sur le rôle qu'il y joua, sur le temps qu'il y demeura; et, ce qui est pour le moins aussi singulier, c'est qu'on ne trouve pas un mot dans ses fragments, qui se rapporte à c^s relations princières 2.
Il y avait là pourtant quelque chose de curieux à noter. C'était la première fois que le talent poétique se mettait au service et comme en domesticité chez un prince. Jusqu'alors la muse avait prêté son concours à la parure des fêtes que donnait la religion ou l'État; les rapsodes avaient rehaussé de leurs chants les festins des rois et des grands seigneurs; mais la personne du
' Bbrgk, Griech, Lit., 11, p. 333
> Les allusions à des faits historiques, aux localités visitées par le poète, sont du reste tout aussi rares. On n'en trouve que deux ; l'une au frag. 20, où il parle du chef mède Cyaras, et l'autre au frug. 22, où il parle de la digue qui reliait l'île d'Ortygie à Syracuse .
poète restait indépendante. Il gardait son chez-sot^ il avait son foyor; il no faisait partie ni des bedeaux du sanctuaire ni de la valetaille du palais. Avec Ibycos s'inauguraient des habitudes nouvelles, et commençait le métier de poète de. cour. Polycrate lui-même est le plus brillant représentant de cette race de tyrans, parfaitement d(;nués de scrupule et d'humanité, mais intelligents, passionnés pour Fart et la poésie, comme les Périandre à Corinthe, les Pisistrate à Athènes, les Hiéron en Sicile, Ce sont les ancêtres de ces princes italiens, de ces condottieri de la Renaissance,qui raffolaient de livres, de manuscrits, de tableaux, de statues, de médailles, et détroussaient tout de même les voyageurs sur les grandes routes. Tous ces gens-là, lettrés et sensuels, avaient pélo-mêle dans leur ménagerie princière des courtisanes et des poètes, des mignons et des savants, des coupe-jarrets et des artistes; on pouvait souvent les voir, de l'air le plus naturel du monde, philosopher toute une matinée et pendre toute une après-midi. Polycrate eut tous les défauts et toutes les qualités du genre; pendant douze à quinze ans, il éblouit la Grèce par ses talents, ses crimes, ses succès et sa gloire. Après s'être emparé du pouvoir par la plus abominable perfidie, il fait rapidement de son île une puissance maritime de premier ordre. Il bat les Milésiens, il écrase les Lesbiens; avec sa flotte, la plus forte qu'on eût vue depuis Mines, dit Hérodote*, il pille, il rançonne les mers, les îles, les cotes, et s'amasse une fortune colossale; tout l'or du littoral arrive dans ses coffres, mais pour en ressortir aussitôt en travaux de toute espèce. Il entreprend ou achève en peu d'années de grandes œuvres d utilité publique, une digue, des arsenaux, des docks, un temple d'IIéra, qui était l'orgueil de l'ile, un palais pour lui-même qui près de 600 ans plus tard ravissait encore d'admiration Caligula2. Tout ce que l'univers a de meilleur est à son service. L'Épire et la Laconie lui envoient leurs chiens de chasse, Milet et l'Attique leurs brebis, Scyros et Naxos leurs chèvres, et tous les pays, grecs ou barbares, leurs plus beUes femmes et leurs plus beaux adolescents. Ses jardins s'embaument des fleurs les plus rares de la Lydie. Sous son impulsion,
<HÉROD., m, iS9.
les ateliers de Samos se perfectionnent et rivalisent à satisfaire ses caprices, à meubler son palais. Des artistes de génie inventent probablement alors l'art de fondre le bronze, et lun d'eux, Théodoros, lui taille uneémeraude qui était un chef-d'œuvre. Le premier de tous les Hellènes, il a des livres grecs et même orientaux; ses rapports d'amitié avec le roi Amasis lui ouvrent tous les trésors intellectuels de l'Egypte, et des astronomes chaldéens se rencontrent à sa cour avec des artistes, des musiciens, des poètes accourus de toutes les parties de la Grèce. Voilà l'hote dont Ibycos devint le pensionnaire, voilà le milieu sans pareil jusqu'alors où pour la première fois la poésie faisait son entrée. Est-il possibled'en constater les influences sur le talent de notre poète?
Les critiques modernes sont très divisés sur la nature des œuvres d'Ibycos. C'est en 1833 seulement que le premier éditeur de ses fragments, Schneidewin, a émis l'opinion que ce poète avait composé non seulement des poésies amoureuses, mais dos hymnes épico-lyriques, semblables pour le fond, sinon pour le talent, à ceux do Stésichore. Les raisons de Schneidewin sont assez séduisantes. Et d'abord, à défaut d'un témoignage formel des anciens, il y a cette confusion que nous rappelions plus haut, et qui faisait attribuer soit à l'un soit à l'autre poète indifféremment une œuvre d'un genre tout à fait stésichoréen, les Funérailles de Pélias. 11 y a surtout des noms propres, en grande partie du cycle troyen *, qui sont donnés comme ayant figuré dans les vers d'Ibycos. Avec ce qu'on sait des usages religieux de la Grande-Grèce, de la Sicile et des poésies épico-lyriques de Stésichore qui seraient nées de ces usages, l'éditeur a pu conclure non sans vraisemblance qulbycos avait d'abord suivi cette voie et célébré, lui aussi, dans des chants choriques les héros du siège de Troie, particulièrement honorés dans ces pays. Il aurait donc composé de grands poèmes sur Diomède, sur Achille, sur Ulysse, sur Ménélas ; il aurait peut-être fait une Iliupersis, où il parlait d'Hector et de Cassandre. En dehors du cycle troyen, il dutécrire probablement aussi un poème sur Héraclès ramenant d'Espagne les bœufs de Géryon, un autre sur les Argonautes, puisqu'on retrouve tous ces noms
' voir frag. 34-38.
héroïques soit dans les fragments d*Ibycos, soit dans les citations que font les grammairiens des opinions particulières qu'il avait exprimées à Tégard de quelques mythes. Si ces poèmes ont disparu, si le souvenir même s'en est éteint de bonne heure chez les anciens, c'est qu'ils étaient sans doute inférieurs à ceux de Stésichore, c'est que surtout ils ne valaient pas les poèmes d'un autre genre qu'lbycos lui-même composa dans la seconde partie de sa carrière. La gloire sans rivale qu'il mérita plus tard comme chantre de la beauté, de l'amour, éclipsa facilement ces premières compositions, et l'antiquité s'habitua à ne voir en lui que le poète passionné, le rival de Sappho, d'Anacréon, tandis que Stésichore restait à ses yeux l'unique représentant de la poésie épico-ly rique * .
Cette théorie, encore une fois, est assez séduisante. Elle fut aussitôt accueillie par Otfried Mûller qui l'a reproduite dans son Histoire de la littérature grecque. Elle prête pourtant le flanc à bien des objections. Aussi Welcker, dans la récension qu'il fit de l'édition de Schneidewin, se prononça-t-il nettement contre cette hypothèse 2. Non seulement les anciens, quand ils citent Ibycos, ne parlent jamais, comme pour les citations de Stésichore, d'un poème particulier; jamais ils ne renvoient à un Diomède pai' exemple, à un Achille, à une Héracléide, comme ils renvoient à YOrestie, h la Géryonidef à VIliupersis du poète d'Himère. Us n'indiquent que le livre où se trouvent les vers qu'ils rapportent, ce qui ne laisserait pas d'être déjà bien singuher : Ton ne pourrait expliquer d'une manière satisfaisante cette différence de procédé. Mais le nombre même des livres entre lesquels les Alexandrins avaient partagé les œuvres d'Ibycos, ajoute encore à la gravité de l'objection. Il n'y en avait que sept. Avec des poèmes de la dimension de ceux de Stésichore, dont un au moins, YOrestie, formait à lui seul deux livres entiers, on ne voit pas ce qui serait resté pour les chants purement erotiques d'Ibycos, qui étaient pourtant ses compositions les plus célèbres.
Le plus sûr paraît donc de ne point admettre dans l'œuvre de ce poète une division aussi peu fondée, et c'est le parti qu'a pris Bergk dans son édition des lyriques grecs. Il donne à la suite
» ScHNtiDEwiN, préface de son édit. d'Ibycos.
l'un de Tautre, et sans titre particulier comme Schneidewin, les rares fragments qui nous restent de ce poète. Pour lui, comme pour Welcker, ils sont des débris d'un seul et m(}me genre de compositions : Ibycos ne fut qu'un poète erotique, il n(î chanta que l'amour ; les noms héroïques qui se rencontrent dans ses vers, s'expliquent facilement. Chacun de ces héros fut plus ou moins mêlé à des aventures d'amour : Ibycos parlait d'Hector comme lils d'Apollon *, de Ménélas désarmé par la beauté d'Hélène 2, d'Achille épousant Médé<î dans l'Elysée 3. de Diomède marié avec Ilermione et devenant ainsi immorU'l * ; ce sont autant de légendes amoureuses, qui pouvaient prendre tout naturellement leur place dans des poèmes en l'honneur de l'amour. L'auteur ne sortait donc [mnt de son genre, et ne revêtait aucunement le cîiractère épique par les allusions qu'il faisait à quelques personnages de l'épopée. Il ne serait pourtant pas impossible que, sans être allé jusqu'à faire de grands poèmes comme Stésichore, Ibycos, dans sa jeunesse, tout en suivant son propre tempérament, eût donné à ses compositions lyriques une teinte épique un peu plus prononcée. C'est ainsi que s'expliquerait un trait qu'on ne peut nier, sa ressemblance avec Stésichore. Ibycos aurait imité sa manière, il se serait ajiproprié son grand cadre chorique, il aurait reproduit quelque chose de S(*s développements de mythes, si riches, si amples, mais en appliquant le tout à des sujets d'amour. Stésichore avait sécularisé le chœur, il en avait fait le rival ou plutôt le successeur de l'épopée, il lui avait ouvert tout le champ de la fantaisie poétiiiue ; Ibycos, d'ambition et de talent moins vastes, se serait limité dans le choix des sujets, et sans doute aussi dans les développements qu'il leur donnait. On peut supi)Oser que plus épique d'abord, phis narratif, il devint avec le temps plus particulièrement lyrique, et qu'il finit par ne plus tirer ses pensées, ses images que de lui-même, de sa sensibilité plus vive, de son adoration plus enthousiaste jwur la beauté.
Ce n'est pourtant pas que cette forme chorique que nous don-
' Frag. 3 4 n.
- Frag. 3.-..
' Fiag. 37.
< FMg. 38.
3l0 HISTOIRE DE LA t^OÉSIE LYRIQUE GRECQUE
nous aux poésies d'Ibycos soit un fait parfaitement établi. Ici encore,comme sur le fond même, il y a divergence d'opinions.Quelques-uns, partant de ces vers d'Aristophane que je citais plus haut, refusent à ces chants la forme du chœur : les poésies amoureuses d'ib} cos auraient été, comme celles d'Anacréon, de Sappho, c<»nune toute la lyrique éolienne, de simples monodies, des chants pour une seule voix, celle du poète, et non pour un ensemble de choristes. Les partisans de cette opinion s'appuient sur cette raison encore qu'on ne voit pas à quelle occasion aurait pu se faire ce vaste déploiement de poésie et de musique. On com[)rend, disent-ils, le poète composant un chœur, quand il exprime des pensées générales, des sentiments que partage tout le peuple ou au moins tout un groupe de citoyens. On admet parfaitetnent encore que l'auteur, à l'occasion, puisse y produire, mais d'une fa(;on discrète, sa propre personne, qu'il y laisse entrevoir ses goûts, ses préférences et que dans ces chants faits pour une communauté se répercute comme un écho des battements de son cœur. Les parthénies d'Alcman, tout empreints de sensibi* lité personnelle, d'aimable et naïve galanterie, nous montrent ce qu'un poète habile i)ouvait se permettre de ce côté. Plus tard même, la i)ersonne du poète, comme dans les odes de Pindare, se produira tout entière et sans voiles ; ce sont ses propres sentiments que l'auteur fera chanter par la voix du chœur; il dira ce qu'il pense, ce qu'il éprouve, mais à propos d'un événement qui touche la cité, qui la met tout entière en liesse, comme la victoire d'un de ses enfants à l'un des grands jeux nationaux. Mais on ne rencontre rien de pareil chez Ibycos. Le sentiment qui ranimait était tout individuel. Qu'il chantât sa passion, qu'il célébrdt les charmes de l'objet adoré et fît de ses vers les conli^ dents de sa félicité ou les consolateurs de son martyre, il n'y avait là rien qui sortît du cercle privé, rien qui pût convenir à la voix publique du chœur. Ainsi pour ces critiques qui reprendraient en partie l'opinion de Schneidewin, la carrière poétique d'Ibycos se partagerait en deux parties bien distinctes : dans la première, sous l'inlluence de Stésichore, il aurait composé de grands poèmes épieo-lyriques, destinés à des chœurs; et dans la seconde, sous l'iniluciice ^lus profane, plus mondaine, de la cour de Samos, il se semVV^^xSX.A^^'^^^^^^^^^^'^'^'^^^
Li POÉSIE LYRIQUE DANS LES COURS : IBYCOS 311
chantre monodique de ses propres plaisirs et sans doute aussi de ceux de Polycrate. Cette hypothèse expliquerait naturellement l'indécision de la critique ancienne qui nomme Ibycos tantôt à la suite de Stésichore, tantôt en compagnie d'Anacréon *.
Malgré les bonnes raisons dont cette hypothèse est appuyée, je continuerais pourtant à lui préférer l'ancienne opinion, celle que Welcker a produite, toujours à propos de Tédition de Schneidewin. C'est un passage de Pindaro qui lui fournit son principal argument : « Les anciens mortels, dit le poète au début de la seconde isthmique, les anciens mortels, ô Thrasybule, qui, prenant la noble lyre, montaient sur le char des muses aux bandelettes d*or, s'empressaient d'adresser des hymnes harmonieux au bel adolescent venu à cette saison aimable où l'on rêve d'Aphrodite au voile brillant. Car la muse n'était alors ni cupide ni mercenaire, et les doux accents, imprégnés du miel de Terpsichore, ne vendaient pas leur charme au prix d'un impudent salaire. » Ainsi donc, chez les générations antérieures à Pindare, il y avait un usage doublement incompréhensible pour nous modernes. Dans des fêtes publiques, la beauté rei^evait un hommage solennel, et ce n'étaient pas seulement quelques vers qui se chantaient en son honneur, comme un sonnet que déclamerait un improvisateur italien, c'était un hymne exécuté par tout un chœur : le nom de Terpsichore que nous trouvons danâ les vers de Pindare ne permet pas d'en douter. E^uisque la déesse de la danse figurait à ces fêtes, c'est que les poésies qu'on y chantait, appartenaient au genre chorique. Cette Idée de célébrer ainsi publiquement la beauté, si étrange déjà pour nous qui ne connaissons que le couronnement des rosières, nous paraîtra plus singulière encore, si nous songeons que Tobjet de ces hommages û'était pas seulement le sexe en qui nous personnifions cette aimable qualité, mais aussi, mais surtout peutêtre le sexe à qui nous la refusons* Nous avons eu déjà l'occasion de parler de ces concours de beauté féminine, de ces x«XXi(jT6Tai qu'on rencontrait en différentes régions de la Grèce 2. il y eu avait également iK)ur les adolescents. Cet enthousiasme que ressentaient les hommes pour la beauté masculine, est un
1 Flach, op. cit., p. 601 .
2 Voirplui haut, p. aig.
des traits les plus |>articuliers du caractère grec, celui peut-être que nous avons le plus de peine à comprendre ; nous ne sommes frappés que des déviations morales, mais il y avait autre chose encore, à savoir une vivacité de sentiment esthétique que jamais aucun peuple n'éprouva au même degré que les Hellènes.
La heauté était pour eux le rayonnement divin de toutes les perfections, non pas seulement du corps, mais de l'esprit et de l'âme *. Celui qui était beau était intelligent et sage, il était brave : on ne supposait pas qu'il pût dire ou faire quelque chose qui fût en désaccord avec la grâce suprême de ses formes physiques. Ce sentiment perce dans toutes les expressions où les Grecs ont parlé de la beauté. Il se manifeste surtout à la nature des récompenses qui étaient décernées dans ces concours. Chez les Éléens où ils se faisaient avec une sérieuse attention 2, on donnait comme prix aux vainqueurs des armes : la bravoure et la beauté se confondaient ainsi dans une seule et même idée. De là ces amitiés passionnées qui se nouaient entre des compagnons d'armes, l'un plus âgé, l'autre plus jeune, et qui souvent faisaient d'un couple amoureux une paire de héros. De telles liaisons étaient fréquentes chez les Éoliens : c'était probablement une liaison semblable qui unissait Alcée au jeune Lycos. Elles allaient à leurs âmes passionnées, à leur caractère chevaleresque et belliqueux. Plutarque nous apprend que cet usage était très répandu dans une famille de cette race, les Chalcidiens, et il cite même un fragment de chanson populaire où il est célébré 3. Ces peuples avaient dû le porter dans leurs colonies, et si l'on songe que, sans être probablement lui-même d'origine chalcidienne, Ibycos a passé la première partie de sa vie dans une région où cet élément éolien dominait, sinon par la puissance, au moins I)ar le nombre, on ne sera surpris ni de la direction que prit son talent, ni d(î la forme poétique que revêtit son enthousiasme.
1 Les vrais artisles coiiUnuent d'avoir pour la beauté ce culte, ou, si Ton veot, cette idolâtrie. C'est ainsi que M. Keaau a dit, Souvenirs d'enfance, ha P^ Noémi : c Je ne comprenais que vaguement, déjà cependant j'entrevoyais qoe la beauté est un don tellement supérieur, que le talent, le génie, la vertu méiM ne sont rien auprès d'elle, en sorte que là femme vraiment belle a le droit de tout dédaigner, puisqu'eUe rassemble, non dans une œuvre hors d'elle, miii dans sa personne même, comme dans un vase myrrhin, tout ce que le g6i^ esquisse péniblement en traits faibles, au moyen d'une fatigante réflexioa<>
3 Thêopbraste, cité par àthbnéb, XUI, 609.
3 Plut., Amator., Al. \o\t ;x\i%%\ kT«tak.,'M\v» %^\,
Ibycos se fît le chantre passionné de la beauté, qu'il sentait si bien lui-même; il célébra les heureux vainqueurs de ces concours. Ces victoires étaient une fèie pour les parents, les amis : chez les Éléens, Je triomphateur, orné de bandelettes, allait en grande pompe consacrer dans le temple d'Athéné les armes qu'il avait reçues. Notre poète a pu composer ses chants pour une procession de ce genre : quelques vers semblent l'indiquer. Il parle de myrtes, de violettes, dhélichryses, de fruits, de roses, de tendre laurier * : c'étaient les dons gracieux que les jeunes gens de l'escorte jetaient sur les pas de leur glorieux camarade. Cette manière d'accueillir un vainqueur est bien connue; elle a même son nom particulier dans la langue grecque : on l'appelait la phyllobolie'^. Un banquet était le couronnement ordinaire de toutes ces solennités; la voix du poète pou\ait également s'y faire entendre. Dans cet ordre d'idées, bien d'autres occasions se prêtaient sans doute encore au déploiement de la poésie chorique, comme le retour annuel du jour où la victoire avait été remportée, ou bien du jour où le vainqueur était né. Il se pouvait aussi qu'en dehors même de ces occasions, un ami riche voulût procurer ce plaisir d'un éloge public au bel adolescent dont les charmes le ravissaient, et qu'il mît au service du poète le chœur nécessaii'c. Ibycos enfin trouvait à la cour de Polycrate de semblables motifs en abondance. Il y avait là de beaux esclaves, chéris du maître, qui naturellement ai>pelaient rélog(\ Dans cette cour opulente où tout respirait la volupté et l'art, où abondaient les musiciens, les danseurs, rien n'était plus facile que d'organiser un chœur, et c'est une galanterie qu'un tyran lettré comme Polycrate dut plus d'une ibis olîrir à ses favoris.
Ce n'était pas la première fois que la poésie prenait pour sujet de ses chants un simple mortel. Do bonne heure même on s'était servi du vers pour saluer un ami, un citoyen distingué. La chanson qu'Archilocpie avait composée et que répétèrent pondant longtemps les vainqueurs aux jeux olympiques dans la procession triomphale qu'ils faisaient le soir même au-
> Frag. 6.
2 C'est une phyllobolie que décrit Slésichore dans un Tra^ment (29) qui doit venir de son tiélène : « Hs jetaient au prince (sans doule Pans) devant son char des pommes de Cydon (coings), des branches de myrte en quantité, des cou* ronnes de roses et d'épaisses guirlandes de violettes. »
314 HISTOIRE DE LA l^ÈSIE LYRIQUE GRECQUE
tour de l'Altis, était eu somme un premier essai d'éloge '. Puis la chose prit de plus grandes proportions. Il paraîtrait que dès Tan 590 un chœur de jeunes filles célébra dans le temple de Delphes, comme un second Achille, Eurylochos, de la famille dos Aleuades, qui commandait les Thessaliens pendant la Guerre Sainte et qui termina la campagne par la prise de Grisa 2. Mais s'il ne créa i)as le genre de Téloge, de Venœmion, pour prendre le terme consacré, Ibycos n'en fut pas moins le premier qui appliqua cette belle et somptueuse forme de la poésie chorique à la glorification des adolescents que distinguait leur beauté. Le genre achevait ainsi de se dépouiller de tout élément religieux et héroïque, il se mettait tout entier au service des relations mondaines et des goûts profanes. Après les vainqueurs aux concours de la beauté, la poésie chorique célébrera les vainqueurs aux grands jeux nationaux. En réalité, Ibycos est autant que Stésichore même le prédécesseur de Simonide et de Pindare. Rien ne serait plus curieux à étudier qu'un de ces poèmes d'Ibycos. La matière, la forme et probablement aussi le talent, tout en ferait pour nous un objet singulier. Nous nous représentons assez facilement les petits poèmes amoureux de Sappho, d'Alt'ée; nous en avons, sinon l'équivalent, au moins Féchodans Horace. Puis, il nous reste des fragments assez nombreux, assez étendus, pour aider l'imagination qui voudrait en essayer la reconstruction. Mais d'Ibycos, tout a péri, à très peu de vers prês, et rien dans la littérature ancienne, dans cet Horace par exem* pie qui avait butiné son miel sur tant de fleurs de la GrècCi rien ne rappelle le souvenir d'Ibycos. Il ne reste de ce chantre passionné qu'un nom et quelques renseignements sur lesquels discute la critique. C'est pourtant â l'aide d'Un de ces renseignements si secs dans leur brièveté grammaticale, qu'O* Mûller a tenté de refaire le plan d'un de ces chants ^i Au vers 158 du livre III des Argonautiques, le scoliaste nous apprend qu*Apollo^ nios s'est inspiré de l'ode d'Ibycos en l'honneur du jeune Gorgias. Le poète nous montre Éros sortant de la cour de ZeUs : le
' Voir plus haut, p. 36.
- Si l'on en croit le témoignage d'Euphorion dans son poème Sur Ui AlevO* .des. EupHOBiON, frag. 53.
^ Dans la lettre èi Schiveide^Nlacv^Hl a mise en tétô de rédilion que celtti-d* donaée des fragmenls d'Ibycos.
petit dieu a passé les portes de l'Olympe, il arrive au seuil où commence la descente qui mène à la terre, près de deux monts au sommet élevé desquels le soleil lance ses premiers rayons. 11 s'arrête un instant à contempler la terre fertile, les villes des hommes qui apparaissent au loin, le cours sacré des fleuves, puis les montagnes et la mer. C'est ici que serait l'emprunt fait par le poète épique au poète lyrique : ce dernier contait le rapt de Ganymède et il avait ajouté à ce récit, dit le scoliaste, celui de Tithon enlevé par l'Aurore.
Pourquoi la réunion de ces deux mythes en un seul poème? Pourquoi ces deux bergers troyens? Comment s'arrangeaient les deux fables pour ne former qu'un seul et même sujet? Voici la façon dont 0. MûUer'enlendrait la chose : Zeus, épris des charmes du jeune Ganymède, s'est changé en aigle pour l'enlever pendant la nuit; nous sommes au matin, et le divin ravisseur rentre avec sa proie. En ce moment parait Éros, sortant de l'Olympe pour jouir de sa victoire ; car c'était bien lui qui avait machiné cette petite aventure. L'imitation serait dans ces vers où ApoUonios montre le dieu malin promenant ses regards sur la terre. L'Aurore s'élançait alors pour annoncer le jour : elle a vu le maître des dieux, elle a souri de sa faiblesse. Éros, pourpunir la belle de cette insulte à sa puissance, lui décoche un trait, et la voilà, elle aussi, férue d'amour pour le jeune Tithon qui sortait juste à ce moment. Elle arrête immédiatement son char et, se précipitant sur la plaine, enlève le bel adolescent ^ Voilà quel aurait été le plan de l'œuvre d'Ibycos. Mais toutes les conjectures de la critique, même la plus pénétrante, ne sauraient tenir lieu du moindre grain de poésie.
Ibycos passait dans l'antiquité pour un homme vou('^ aux fureurs de l'amour :
C'est Vénus tout entière à sa proie attachée,
1 On sait que Ganymède resta toujours jeune et beau, tandis que Tithon vieillit et se ratatina au point de n'avoir plus que la voix comme une cigale. 01. M'ûller, dans ce contraste, voudrait voir une leçon tacitement donnée par le poète et, si l'on peut s'exprimer de la sort*» en pareil sujet, comme la morale même de l'œuvre; l'amour à la Chalcidienne serait présenté comme un principe de jeunesse éternelle, l'autre comme une cause fatale d'épuisement et de décrépitude. La chose n'est pas impossible; les deux personnages se rencontrent encore ainsi opposés l'un a l'autre dans l'hymne homérique à Aphrodite, v. 803-830, et là aussi l'amour de la déesse, de la femme, a le même eQet destrucleur.
semble-t-on dire chaque fois qu'on parle de ce poète. Sa réputation ne paraît point imméritée, quand on lit des vers comme ceux-ci : .
Au printemps fleurissent les pommiers cydoniens, abreuvés par le courant des rivières, dans le jardin inaccessible des Nymphes ; et la fleur de la vigne pousse sous le feuillage ombreux du pampre. Mais â moi, Éros ne me laisse le i-epos dans aucune saison. Comme une tempête de Tlïrace, brûlante d'éclairs, s'élançant d'auprès de Cypris et tout sombre (l'une fureur ardente, il garde, terrible et tyrannique, mon cœur depuis l'enfance*.
De nouveau Éros me regarde de ses yeux, tendrement, sous ses noires paupières : par des appels variés, il me pousse dans les filets sans fond de Cypris. Ah ! je tremble à son approche, comme un cheval accoutumé au joug et à la lutte, qui, vieux, ne descend que malgré lui dans la carrière avec de rapides attelages *.
Ces vers sans doute sont pleins de leux et tout brûlants euxmêmes d'éclairs, comme la tempête de Thrace : mais jusqu'à quel point faut-il les croire personnels? Est-ce l'homme, est-ce le poète qui parle? Voilà ce que nous ne savons pas. Il est peu probable pourtant que ce soit en son propre nom que le poète s'exprime ainsi, et que ces couleurs si chaudes s'appliquent à ses propres sentiments. La nature même de ces grandes compositions choriques, la mise en scène qu'elles exigeaient, la préparation, l'instruction, la parure même des chanteurs, tout indique qu'il fallait être riche pour subvenir aux frais d'une représentation. On ne dit rien de la fortune du.poète ; il est possible qu'il ait eu la bourse assez fournie pour célébrer ainsi ses propres amours et se servir à lui-même d'imprésario, mais ce ne fut sans doute que l'exception. Ibycos composait pour les grands seigneurs, les aristocrates opulents, les princes voluptueux et lettrés, comme Polycrate. II s'inspirait de leur passion, et par la souplesse de son imagination, par la sensibilité de sonàmc d'artiste, il arrivait à ressentir lui-même ce qu'il devait peindre chez les autres. On ne peut d'ailleurs célébrer la beauté de sang-froid, ni vanter sa puissance, son charme divin, sans en paraître soiruiême ravi jusqu'à l'enthousiasme, jusqu'au
délire. Voilà, je crois, comme doit s'expliquer cette espèce de
^ Frag. i .
-Frag. 2.
fureur erotique, dont Tantiquité semble faire dans Ibycos la marque dlstihctive du poète et même de l'homme. C'était affaire de talent autant au moins que de caractère.
Ibycos avait consacré tout son génie à célébrer la beauté masculine. Il ne reste rien dans ses fragments et, dans ce qu'ont dit de lui les scoliastes, on ne rencontre rien qui laisse croire qu'il ait chanté Tautre sexe. Pour la langue, pour la versification, pour les mythes, il suit visiblement son compatriote Stésichore. Mais son style, à en juger par les quelques fragments que nous avons, présente un coloris plus vif, auprès duquel même k manière de son maUre i)araîtrait un peu pâle.
On ne sait ni combien de temps il resta à la cour de Polycrate, ni à quel âge il mourut. Mais tout le monde connaît Taventure qui aurait mis lin à ses jours. Cette histoire tant répétée n'est pourtant pas des plus anciennes. Aucun des contemporains d'Ibycos n'en a parlé, ni Anacréon qui le connut très probablement à la cour de Polycrate, ni Bacchylide, ni Simonide, ni Pindare, et pourtant la chose n'aurait pas manqué de faire du. bruit dans ce monde de poètes. C'est plus de 400 ans après que l'on en rencontre la première mention dans cette épigramme d'Antipater de Sidon :
Ib^ cos, des brigands l'assassinèrent, aprèi l'avoir dépoi té sur la plage d'une île déserte; mais tu imploras une bande de grues qui passaient non loin de cette se ne de meurtre, et tu n'imploras pas en vain leur témoignage : car c'est [)'.ir leurs cris que la vengeresse Erinnys, dans la cité de Corintbc, punit tes assassins *.
'. Qu'y a-t-il de vrai dans cette histoire? 11 n'est pas impossible que dans un voyage Ibycos ait été assassiné ; cependant la chose est peu probable. On ne s'imagine guère un poète de cette réputation, cheminant seul ainsi, sa lyre sur le dos, comme un aède des premiers temps ou un ménétrier de village. On a quelquefois cherché dans cette légende un symbole *. Peut-être n'y fautil voir qu'un de ces contes comme en ont tant fait les grammairiens anciens pour expliquer des ressemblances toutes fertilités entre les noms. Celui d'Ibycos, avons-nous dit, paraît avoir une certaine analogie avec le nom d'un oiseau criard : de là aux grues
• Anlhol. PaL,yil, 745.
-" Welcker, loc. ctt.
318 HISTOIRE DE LA POÉSIE LYRIQUE GRECQtï:
et des grues à l'histoire de Corinthe, le passage est facile pour une imagination en quête de merveilleux. Puis, il y a cette raison encDre, c'est que les Grecs aimaient à montrer les poètes protégés ou tout au moins vengés par les dieux : l'oracle d'Apollon écarte du sanctuaire de Delphes le meurtrier d'Archiloque, Arion est sauvé par un dauphin, Simonide préservé par Castor et Pollux. Ibycos sera vengé par le destin. Le malheureux y perd sans doute, mais la leçon reste tout de môme instructive. Quoi qu'il en soit, Ibycos eut son tombeau dans sa ville natale, s'il faut en croire cette épigramme anonyme qui ne fait d'ailleurs aucune allusion à sa fin tragique :
Je chante la cité de Rhégium, qu'à rextrémité de Thumide Italie baigne sans cesse 3a mer de Sicile ; je la chante parce qu'elle a déposé sous un orme touffu Ibycos, le poète qui airaa la lyre et les vers, les beaux adolescents, et qui goûta toutes les voluptés, parce que sur sa tombe elle fait croître en abondance le lierre et des roseaux aux blanches aigrettes *,
' Anthol. Pal., VII, 7U.