‹ Histoire de la poésie lyrique grecque (volume 2)Chapitre 15 sur 18 · L'ART A SPARTE · texte numérisé non relu

L'ART A SPARTE

d'entre les Grecs, ils marchaient au combat en chantant, tandis que les autres races y allaient en silence ou au son de la trompette. Cet amour pour le chant en chœur était commun du reste à tous les Doriens. Il fut une des premières manifestations de leur caractère national; et c'est par là qu'ils se distinguèrent des Ioniens dans le culte que les deux races rendaient à Apollon. Ce culte ne produisit chez les Ioniens que des hymnes héroïques, tels que ceux qui nous restent sous le nom d'Homère, tandis que chez les Doriens, à la musique, à la danse qu'on exécutait en l'honneur du dieu, se joignirent bientôt des paroles chantées par le chœur tout entier. Dès les premiers temps de leur histoire les Doriens eurent donc en germe la poésie chorique. Mais ce goût inné du chant et de la musique fut dévelop[)é d'une façon particulière chez les Spartiates par la constitution même que leur donna Lycurgue. C'est ainsi que T Allemagne a reçu de Luther ses aptitudes musicales : par la part que le grand réformateur faisait aux fidèles dans le culte nou\eau, par le chant en chœur qu'il introduisait dans le temple au lieu du chant isolé que le prêtre se réserve dans le culte catholique, Luther créa dans sa patrie un usage qui finit par devenir un trait de caractère ; aujourd'hui l'aptitude est si bien ûxéo dans la race (fue tout Allemand se trouve naturellement propre à faire sa partie dans un chœur. Lycurgue paraît avoir exercé la même influence par sa constitution : elle tourna décidément les Spartiates du coté de la musique, de la danse et du chant. El'e leur donna pour ces trois arts un goût vif qui se maintint. Au ui^ siècle de notre ère. Athénée remarquait enrx)re que de tous les Grecs c'étaient les Lacédémoniens qui avaient gardé le plus fidèlement l'usage de la musique. Ils conservaient toujoui*s avec soin les chants ancieis et ils les savaient très exactement*. Les comiques d'Athènes ont pu se moquer de cette passion : <r C'est une cigale laconienne toujours prête pour le chœur », dit un fragment de Pratinas; mais Pindare, de sa voix la plus grave, disait de Sparte ; « Là brillent la sagesse des vieillards, la force des jeunes gens, les chœurs et la Muse et la Grâce 2. » C'était justement l'éloge que Terpandre avait donné à la même cité dans le fragment que

» Athéw., XIV, 632,/*.

= cité par Plut., LycHrg.,2\; frag., iiO.

i| 02 HISTOIRE DE LA POÉSIE LYRIQUE GRECQUE

nous rappelions plus haut *. Et ce traitde caractère est si frappant qu'il est rarement question du courage militaire des Spartiates, sans qu'aussitôt Ton ne rappelle leurs aptitudes musicales. Les Spartiates eux-mêmes étaient peut-être aussi fiers des imes que de l'autre. Sur le trépied que Lysandre consacra dans le sanctuaire d'Amyclae pour immortaliser sa victoire, la jeune flUe qui personnifiait la ville de Sparte était représentée une lyre à la main^.

Ce qui peut sembler au premier abord assez singulier, c'est qu'à ce goût si prononcé, si persistant pour la poésie choriquo, ne se soit jamais unie chez les Spartiates la faculté créatrice. On a pu citer quelques noms de poètes lacédémonîens plus ou moins authentiques 3, mais eu réalité Sparte ne produisit que

. des choristes, des virtuoses sur la lyre et la flûte : elle ne vit jamais sortir de son sein un vrai poète lyrique. Et il n'y a peutêtre pas A s'en étonner : l'éducation n'y laissait pas assez de place A la liberté, à la fantaisie individuelle. Tous les mouvements des Spartiates étaient trop exactement réglés, leurs têtes trop uniformément moulées, pour qu'il pût se produire chez eux un do ces accidents qu'on appelle le génie. Mais en revanche les Spartiates avaient un goût des plus sûrs. Ils passaient pour d'excellents juges et tenaient à cette réputation * ; aussi tous les artistes de valeur s'empressaient-ils de briguer leurs suffrages. Xénodame de Cythère, contemj>orain de Thalétas, Xénocrite de Locres

- épizéphyréenne, un peu postérieur, Polymnaste de Colophon, Sacadas d'Argos, tous ces flûtistes renommés, se firent entendre à Lacédémone; ils n'étaient sûrs de leur talent que lorsque les applaudissements des Spartiates lui avaient donné pour ainsi dire la consécration officielle.

Toutes ces considérations nous aident à comprendre pourquoi dans les moments difficiles Sparte appelait à son secours un chanteur de renom; elles nous expliquent l'importance que cette villtv attachait h la musique, puisqu'en résumé Téducation nationale reposait tout entière sur cet art. 11 était donc naturel qu'il se

» Page 04.

2 pausa»., ni, m, 5.

»Athen., XIV, 632, f.

'An/ST.^ rolîf., V/ir, :; ; AThEN., XIV, 6Î8.

perfectionnât sous d'aussi favorables influences. Nous venons de voir les deux progrès qui s'étaient accomplis à peu d'intervalle: le premier, en réunissant la musique et la poésie, avait créé la musique vocale ; le second ajoutait un élément nouveau, l'orchestique. Mais bien que lé cercle des rythmes eût été élargi, (fu'à l'ancien hexamètre se fussent ajoutées des formes nouvelles, plus amies du chant et surtout de la danse, il restait encore un pas à faire pour atteindre au mélos, c'est-à-dire à la vraie poésie lyrique. Hexamètres, péans ou crétiques, les vers se suivaient uniformément. Terpandre avait, il est vrai, partagé ses nomes en plusieurs parties distinctes; mais cette division ressemblait à celle que la rhétorique enseigne pour le discours, elle ne portait que sur le sens et rien ne la rendait visible à l'œil. Il restait donc la strophe à créer, et c'est à Sparte encore que cet honneur était réservé.

Celui qui le lui procurait était, comme ses deux devanciers, un étranger, du nom d'Alcman. En eflet, bien quune tradition le fasse naître à Messoa, bourg dépendant de Sparte, l'opinion la plus générale est qu'il était Lydien, ou du moins qu'il venait de la Lydie. Il dit lui-même quïî n'est pas un campagnard grossier, un Thessalien, mais qu'il est « de la haute Sardes ». L'expression içrecque n'est pas d'une précision parfaite * : elle peut indiquer la simple provenance tout aussi bien que la nationalité ; aussi a-t-elle donné lieu à des interprétations diverses. Les uns prétendent qu'il était bien de race lydienne ; comme on saitd'ailleurs qu'il vivait au temps du roi Ardys, il se pourrait qu'il eût été chassé de sa patrie par les invasions des Cimmériens et fût tombé dans l'esclavage par pauvreté, ou bien qu'il eût été fait prisonnier dans les combats. que le roi de Lydie livra aux colonies rM ioniennes. Il serait ainsi venu entre les mains d'un Sparâi'l liate, le noble Agésidas, lequel l'aurait affranchi pour son ib I talent, peut-être même à la demande de l'État, comme récom- 3âi:l pense de services rendus. Élien nous apprend en effet qu'il fut iUf appelé par les Spartiates en des temps difficiles, tout comme l'avaient été Terpandre et Thalétas 2. Ce serait une manière de concilier ce renseignement avec le fait, certain d'ailleurs, de l'escla-

!^a^(uy 'an' &«fSy. Frag. 21.

Hist. var., XU, 50.

vago d'Alcman. Ou pourrait objecter que notre poète a dû venir tout enfant à Lacédémone, pour en savoir aussi bien la langue. Cependant le commerce intime des Lydiens avec leurs voisins Ioniens et Éoliens, pouvait fort bien les mettre en état de comprendre et de parler le grec; et d'ailleurs, dans la langue d'Alcman, tout n'est pas laconien, il y a des traces sensibles de dialecte épi([ueet éolien *.

D'autres prétendent au contraire que ce poète était de race grecque, comme rindi(iuerait le nom de son père, Titaros ou Damas, que ce père avait dû s'établir comme métèque à Sardes, puis aurait été vendu comme esclave 2. Le poète, dit-on, ne se serait pas vanté de son origine lydienne ; il ftiut donc entendre autrement les mots cités plus haut. Mais on oublie qu'à cette époque les Grecs étaient bien loin de ressentir en face des Orientaux cet orgueil national qui leur fit porter si haut la tète après les guerres médiques. La civilisation de ces pays d'Orient était alors bien supérieure à celle de la Grèce, et c'est tout autre chose que de la confusion qu'Alcman devait ressentir à se donner i)Our Lydien. A tout prendre, j'aimerais donc mieux me ranger à la première opinion et dire avec le poète de Y Anthologie que Sardes fut le pays paternel d'Alcman, mais que Sparte fut sa vraie patrie, politique et poétique 3. Quant à son épo(iue, on est à peu près unanime à la placer entre la xxvii® et la XLii^ Olympiade (072-G12). Il serait mort de phthiriasis, d'après Aristote*. On montrait encore son tombeau à Sparte du temps de Pausanias ^.

On lui attribuait six livres de poésies dont le contenu n'était pas bien établi. Il y avait, distant les anciens grammairiens, des hymnes, des parthénies, dcn hyporchèmes, des péans pour les gymno[)édies, et des prosodies, peut-être même des scolies, puis des poésies amoureuses et des épithalames. Mais dans les quelques fragments, si peu étendus, qui nous restent ^, il nous est difti-

» Flacm, Gesrh. griech. Lyrik., p. 301 et suiv.

2 Bergk, Griach. Lilerat., Il, p. 230 et suiv.

3 Alexand. Aetol., Anthol.j VU, 709.

< Hist. anim., V. 31.

5 Paus., ni, 15, 2.

6 II n'y a guère plus de 200 vers, ri^parlis entre près de 100 fragments, dont l'un, le parihénic retrouvé (voit p\\\s b\\%\ compte plus de QO vers.

cile, pour ne pas dire impossible, de reconnoitre ces genres divers et de les distinguer. Il est probable même que quelquesuns de ces noms donnés par les grammairiens font double emploi, et qu'au lieu d'hymnes proprement dits, il y avait des péans, des hyporchèmes, surtout des partliénies, qui pouvaient se rapprocher du genre ancien de l'hymne, sans s'y confondre. Ce qui les aura fait prendre pour des hymnes, c'est qu'ils étaient en l'honneur de dieux. Mais la forme en était toute difleronte et probablement aussi la destination. Tel est le soi-disant liymne en l'honneur de Zeus Lycéen, où Ton sait que le poète avait mêlé aux louangesdu dieu colles desDioscurcs et celles de Sparte; il nous reste quelques vers du début qui nous apprennent qu'Alcman l'avait en réalité composé pour les vierges do Lacédémone :

Allons, Musc, Musc à la voix claire, aux chants éternels, commence à chanter pour les vierges un chant varié et nouveau.

Un autre fragment du même poème est mis dans la bouche même des vierges, ce qui nous montre qu'après son invocation le poète passait la parole au chœur virginal, qui chantait alors en son propre nom. D'autres poèmos, donnés comme des hymnes à Apollon, à Héra, à Aphrodite, devaient être de môme des chœurs pour jeunes filles. On citait celui qui avait été composé pour la fôte des Gâteaux en l'honneur d'Artémis, comme aussi celui où le poète chantait les Charités ou Grâces doriennes, Phaenna et Clenna, auxquelles les Spartiates avaient bâti un temple sur le s bords du ruisseau de Tiasa. Mais, bien fine composées pour des jeunes filles, ces poésies n'étaient pourtant pas des partliénies dans le \Tai sens du mot.

Nous avons déjà parlé de l'amour des Grecs pour la danse * ; mais à Sparte la danse était plus qu'un plaisir, (^lle était un nmyen d'éduca'ion tout comme ses sœurs, la musique et la poésie. Elle s'unissait d la gymnasti([uc pour dévelopiier, assouplir et modeler harmonieusement les corps de la jeunesse. Les deux sexes s'y livraient à Tenvi. Il y avait des danses (îxclusi veinent exécutées par les jeunes filles, la danse du Saut, la danse des Caryatides, Cette dernière était en l'honneur d'Artémis et de ses nymphes, honorées particulièrement a Caryœ, sur

'Voir plus haut, p. 93.

m HISTOIRE DE LA POÉSIE LYRIQUE ORECQUE

les fkx>ntièfes de TArcadie. Les plus distinguées d'entre les jeunes Lacédéraoniennes s'empressaient à célébrer cette fête, où elles dansaicfit, une corbeille de jonc sur la tête : un bas-relief antique du Louvre nous les n>présente dans cette attitude *. D'autres danses étaient exécutées à la fois par de jeunes filles et de jeunes garçons, comme celle du Collier que Lucien nous décrit si gracieusement. Le chœur se composant par moitié d'éphèbes et de vierges, « tous l(^s danseurs se suivent à la file, de manière â former comme un (iollier ; un jeune homme mène la danse avec des attitudes martiales du genre de celles qu'il devra prendre d la guerre ; une jeune (ille suit avec grâce, donnant l'exemple à ses compagnes, de façon que le collier est tissé de modestie virginale et de force virile 2. » C'est pour accompagner ces danses, tantôt religieuses, tantôt purement profanes, que notre poète a composé ses parthénies.

Il n'était pas le créateur du genre, on ne le dit pas du moins. Il est probable qu'il existait quelque chant analogue, non seulement chez les Doriens, mais encore chez les Ëoliens où les femmes prenaient également part à la culture musicale. Les derniers progrès qu'avait faits la musique, avaient dû susciter quelques chants de ce genre. Mais que notre poète en ait eu le premier l'idée, ou qu'il n'ait fait que suivre la voie qu'il trouvait ouverte, toujours est-il qu'il alla plus loin qu'aucun de ses devanciers, et que par les développements qu'il donna au parthénie, la forme dont il le revêtit, la nature particulière des sentiments qu'il lui lit exprimer, il s'appropria ce genre et en resta l'un des plus brillants représentants. De grands poètes, Corinne, Simonide, Bacchylide, Piudare, séduits par la gloire que s'était acquise Alcman, s'essayèrent à composer des parthénies. Il est probable qu'ils y déployèrent toutes leurs qualités ; mais ils ne firent point oublier la grâce facile, la naïveté charmante du vieux poète lacédénaonien, et môme encore au temps de Clément d'Alexandrie ^ Alcman restait au premier rang pour ce genre de composition.

Un hasard des plus heureux nous permet de nous faire une idée de ce genre si étranger à nos mœurs modernes. En I800,

» Vo'r Clarac, Mus. de scuIplAcm. M, pi. 103, n> 78. 2 Luc, de Sait., M.

^ Sirom., f. 66 (Dindorf».

CRÉATIW DR LA STROPHE : ALQUN i07

dans ua zM^pulcre d'Egypte, non loin de la seconde Pyramide, Mariette, l'égyptologue bien connu, trouva un fragment de i»pyrus sur lequel sont trois colonnes de vers grecs ; la première colonne a le côté gauche coupé, de manière qu'aucun vers n*ost entier; la troisième e«t en très mauvais état. Quant à la seconde, elle est à peu près intacte. La première et la seconde colonne contiennent chacune trente-quatre vers; la troisième en a trentetrois. Sur les marges sont des scolies, des exti*aits de commentaires, à peine lisibles, tant les caractères en sont effacés. L'helléniste Brunet de Presle, à qui Mariette avait fait part de cette précieuse trouvaille, recx)nnut aussitôt que c'était un fragment d'Alcmau, et c'est sous le nom de ce poète que Egger le publia pour la première fois en 1863 dans ses Mémoires (^histoire ancienne et de philologie. Depuis, plusieurs savants ont à Teuvi retravaillé, remanié ce texte difficile non seulement par lo mauvais état où il se trouve, mais aussi par la nature même de son dialecte dont on n'a pas d'autre échantillon. Malgré toutes les tentatives ingénieuses d'hellénistes comme Ten Bnnk ^, Bergk ', Ahrens 3, Christ *, Blass 5, Ganini «, ce fragment est bien loin encore d être restitué d'une manière satisfaisante. 11 est décidément d'Alcman, et l'attribution que tout d'abord Brunet de Presle en avait faite à ce poète est maintenue. Quant au sujet traité, l'on n'est pas aussi sûr. Egger y rencontrant le nom des Dioscures, l'avait tout d'abord rapporté à l'hymne connu d'Alcman eu l'honneur de ces deux jumeaux, dont nous avons encore quelques vers. Mais Ahrens, en déterminant la forme des sti'ophes de ce parthénie, a rendu cette opinion insoutenable : les vers àOQt d'une tout autre mesure. Ce serait donc un nouveau parthénie en l'honneur des Dioscures, si toutefois ce sont bien ces dieux que le poète a voulu chanter. On le croit généralement ; pourtant, comme nous n'avons pas l'exorde, on n'en est pas certain. Bergk, dans son Histoire de la littérature grecque, l'accepte comme un hymne aux Dioscures; mais dans son édition des

» Philotog^ XXI, p. «« et suiv.

> Pottae Lyr. Graeci., éd. IV, TII, p. ta et suiv.

3 PhOolog., XXMi, p. 241 et suiv. ; 577 et suiv.

< Pkilohg., XXIX, p. SH et suiv.

^Rhein. Mut., XXUI. p. 5» et suiv. ; XXV, p. i77.

* Frag. du parthénie d'Àlcman restauré, commente et traduU; ^tm» Wl^»

i08 HISTOIRE DE LA POÉSIE LYRIQUE GRECQUE

Lyriques grecs, il n'oso se prononcer : le texte lui semble iosuflisaut pour tranclier la question.

Tout mutilé ([u'est ce fragment, tout incertain qu'en est le sujet, il nous laisse pourtant saisir le procédé du poète. Il était extrêmement original. Par une liberté dont il donnait sans doute le premier exemple, Alcman réunissait et fondait en une seule et même œuvre deux éléments qui jusque-là vivaient isolés dans la poésie grecque. Il était à la fois mythique, c'est-à-dire objectif comme l'ancienne poésie des hymnes, et personnel, c'est-à-dire subjectif, comme la i)oésie moderne des Éoliens. Il prenait un sujet dans la légende héroïque : quatre à cinq vers isolés qui nous restent de lui, montrent qu'il ne s'en tenait pas exclusivement aux traditions locales, et qu'il savait à l'occasion sortir des limites étroites de la Laconie, i)uisqu'il avait composé un parthénie sur la rencontre d'Ulysse et de Nausicaa. 11 traitait donc d'abord ce sujet sérieux, tout impersonnel, tout idéal; puis de ce monde antique baigné comme d'une lumière divine, il redescendait à la vie réelle et la peignait dans ses détails les plus familiers. 11 faisait ainsi décidément sortir la poésie lyrique du sanctuaire et la sécularisait.

La chose est bien sensible dans notre fragment. Alcman commence par y chanter les Dioscures ; il rappelle le concours que les deux héros ont prêté à Héraclès dans sa lutte contre les Hippocoontides. Voilà la partie mythique ; elle se termine au vers 36, où le poète nous dit qu'il y a une Némésis divine. Alors par une transition des plus courtes, il revient au moment actuel, il rentre, pour ainsi dire, dans le chœur des vierges gracieuses qui l'entourent: « Heureux, s'écrie-t-il alors, celui ([xii tisse son existence de bienveillance, de gaieté î » On voit l'évolution : le poète vient de chanter des luttes épiques, terribles ; puis, tout à coup se retournant vers ses compagnes, il semble leur dire, le sourire sur les lèvres : Voyez-vous, tout cela, c'est peut-être la gloire, mais ce n'est pas le bonheur. Le bonheur! Il est ici, au milieu de vous. Tout dieu qu'est Héraclès, je ne changerais pas mon sort pour le sien, « car moi je chante la lumière d'Agido, ([ui s'est levée comme le soleil dont Agido elle-même nous annonce lapparition *. Mais,

> Ce Darthénie se chanlait à quelque veillée nocturne, à quelque pervigiHum qai précédait une fêle.

contiiiue-t-il, notre chorège illustre ne me laisse, quand même elle me le permettrait, ni blâmer ni louer Agido. » €e qui veut dire que la beauté d'Agésichore, celle qui mène le chœur, le ravit au point qu'il n'a plus d'attention que pour elle. Il célèbre alors cette Agésichore, qui est la parente d'Agido. Il la compare au coursier vénète pour la chevelure qui fleurit sur sa tête, comme un or pur. Quant à son visage blanc, net comme Targoût, le poète ne sait qu'en dire, l'expression lui fait défaut. A ces éloges dont rougit sa modestie, Agésichore sans doute faisait mine de se retirer, car le poète lui ordonne de rester. Il continue à la célébrer.: pour la prestance, Agésichore et Agido se suivent d'aussi près que le coursier de Scythie et le chien de chasse. Puis le poète s'aperçoit que la nuit se précipite et (|u'il faut se hâter. Peut-être même est-ce le chœur qui le lui rappelle, ciir il y a dans Alcman de ces brusques passages : « Les Pléiades, diraient alors les jeunes iiUes, tandis que nous portons à la déesse ce voile *, pendant la nuit sainte, comme un astre brillant, luttent de vitesse avec nous. » Mais elles aussi, à leur tour, font réloge d'Agésichore. Elles rappellent qu'elles sont pauvres, qu'elles n'ont ni robes de pourpre de rechange ni dragon d'or autour de leurs, poignets, ni mitre lydienne sur leur tête; mais qu'aux riches Laconiennes dont les noms remplissent plusieurs vers, elles préfèrent Agésichore qui veut bien guider leurs chœurs avec son amie Agido. Enfin, autant qu'on peut le deviner aux vers si mutilés, elles expriment le souhait- qu' Agésichore reste >ierge et continue à diriger leurs danses. Mais il n'en sera pas ainsi, car « la chouette a pris son vol »..

Voilà comme dans les parthénies Alcman laisse aller sa gracieuse imagination, tantôt parlant en son propre nom, tantôt faisant parler les jeunes choristes. Ces changements rapides d'interlocuteurs, cette parole qui passe comme une balle légère de l'un à l'autre, tout cela sur le papier nous paraît un peu difficile à suivre; mais quand c'était chanté, dansé, rien n'était plus aisé à comprendre ni plus charmant. Le poème se déroulait avec grâce, comme cette danse que Lucien nous décrivait plus haut si poétiquement. Un critiqué a retrouvé dans' une

» Ou cette charrue, suivant qu'on accentue le oiol ïa^bçOw ^àv-t.

no HISTOIRE DE LA POÉSIE LYRIQUE GRECQUE

ode d'Horace un i)lant(nit semblable *. Horace en effet débute majestueusement [>ar l'éloge (rA[)ollon, le meurtrier d'Acbille, le sauveur d'Énée et partant le fondateur de Rome; puis, (luittant brus(|uemeut ce ton é[>i(iue, il rappelle aux jeunes filles et aux jeunes gens qui Tentourent, (jue c'est ce dieu qui lui a donné l'art du chant, qu'il faut donc lui obéir, quand il exerce leur chœur; et s'adressant directement à ces vierges : « Un jour, dit-il, quand vous serez mariées, vous direz : Et moi aussi, d'une voix docile, j'ai chanté aux fêtes séculaires les vers aimés des dieux qu'avait composés le poète Horace. » Imitation ou rencontre fortuite, la ressemblance avec Alcman n'en est pas moins fraiipante. Mais ce qui dans Horace ne fut qu'une exception, un de ces caprices d'artiste où se jouait sa muse, élait une habitude, un système chez le poète lacédémonien.

Il pouvait ainsi se mettre en scène lui-môme, nous parler de ses goûts, de son art, de sa gloire. H le fait simplement, sans fausse honte, sans orgueil également. Il nous introduit dans sa vie intime, dans son petit logis; il nous dit qu'il a bon appétit, mais n'est pas un gourmet : il mange de tout 2, il recherche même, comme le peuple, les mets les plus communs. Ailleurs il promet à ses convives une bonne potée, de blancs épis de froment grillés et un gâteau de miel, ou bien des pains saupoudrés de graines de pavot et, dans des pots, des confitures avec des graines de lin et de sésame. Car il n'est pas riche : « Dieu a fait trois saisons, dit-il, l'été, l'hiver, l'automne, puis une quatrième, le printemps où l'on danse, mais où l'on n'a rien à manger. » Alcman avait plus d'une fois, sans doute, ressenti cette géno des petits ménages à la campagne, dont l'hiver a épuisé les provisions. Aussi parle-t-il du printemps sans cet enthousiasme qu'on attendrait d'un poète : les journées en sont belles, mais le moindre grain de mil ferait mieux son affaire. Ce n'est pas de la haute poésie, mais ces détails d'intérieur ont leur charme : ces fleurs, pour être champêtres, ne sont pas sans parfum. Les jeunes filles avec lesquelles il s'entretenait ainsi, retrouvaient non sans plaisir la peinture de leur humble existence dans celle que le poète leur faisait de la sienne.

^BsnoK, Griech. LiteraL, II, p. 23S — Hor., Cd, IV, 6. * naiifi-fo; 'Xkx'^w. Frag. 33.

Mais s'il est pauvre des biens de la fortunes il est riche (l(»s dons de la muse. Il sait qu'il est son favori, il lui parle fainilit^ rement : « Voyons, Muse Callioi)e, fille de Pan, commenre un récit gnicieux et mets sous l'hymne une danst» aimable et charmante. » 11 sait les nomes de tous les oiseaux, dit-il ; il comprend la voix babillarde des perdrix et peut traduire dans ses chants leur langage. Aussi est-il fier de son art : « la cithare vaut Tépée. )• Il aime à rappeler que sa gloire est répiindue au loin; non seulement tout ce qu'il y a de vierges à Lacédémone connaît et vante le cithariste, mais sa réputation a gagné jusqu'aux pays les plus reculés. Les grammairiens ont relevé chez lui un grand nombre de noms géographiques : c'étaient ceux des régions où il se prétendait connu *. Alcman avait ainsi frayé la voie aux élégiaques et aux lyriques de Rome; il léguait à leur orgueil une formule toute faite, et quand ceux-ci parlaient des habitants des Syrtes, des riverains du Rhône ou des montagnards du Caucase, comme de lecteurs charmés de leurs œuvres, ils n'étaient qu'un écho du poète de Lacédémone.

Ce qui ressort encore de ces rares fragments, ce qui est comme le charme pénétrant de ces ruines, c'est le culte aimable qu'il professe pour les femmes. De nature douce, aflectueusc», il les aime comme il aime les fleurs. Les noms du caltha, du souchet, de Thélichryse, reviennent assez souvent dans ses vers. Il comprenait la poésie de la campagne et ne craignait pas de parler du « vers tacheté, destructeur des bourgeons de la vigne ». C'est lui qui probablement a le premier donné l'expression poétique à ce vague sentiment de mélancolie que tout homme éprouve, quand il voit tomber sur la terre les premières ombres de la nuit. Bien des poètes, depuis Apollonios de Rhodes jusqu'à Virgile, ont essayé de rendre ce sentiment de nuance indéfinie; aucun, pas môme Virgile, n'a surpassé le vieux poète et fait oublier ses beaux vers :

Tout dort et les sommets des montagnes et les ravins et les précipites et les torrents, et les tribus rampantes que nourrit la terre noire, et les fauves des montagnes et la race des abeilles et les monstres dans les profondeurs de la sombre mer : dorment aussi les tribus des oiseaux aux ailes qui se déploient.

ï Xmstip., t:in. II, p. $08.

lli HISTOIRE DE LA POÉSIE LYRIQUE GRECQUE

Ce qu'Alcman portait sans doute aussi le premier dans la poésie, c'est la peinture de l'amour. Dans la jeune fille qui dansait avec lui, le Spartiate ne voyait d'ordinaire que la femelle robuste et bien découplée (lui lui donnerait de beaux enfants. Alcmaii voyait la femme : il sentait le charme et la poésie de ce sexe. II. est heureux de composer pour ces jeunes filles, d'être leur chantre préféré, le maître de chœur affectueusement obéi. Il sait pénétrer dans ces âmes, s'insinuer dans ces cœurs ; il loue leur visage, leur chevelure, leur tîilent musical ; il leur laisse même entendre que c'est d'elles qu'il tient ses plus beaux airs : « C'est la blonde Mégalostrate, dit-il, heureuse entre les vierges, qui m'a enseigné ce don des muses agréables. » Il aime leurs jeux, leurs ébats, qu'il peint d'une couleur chaude et naïve. On sent que les attitudes gracieuses, la beauté plastique de ces vierges, lui ont pris le cœur :

Souvent, dit-il s'adressant à l'une d'elles, souvent au somme*, des montagnes, lorsque la fête aux mille voix chante en l'honneur des dieux, prenant un vase d'or, une grande coupe, comme en ont les pâtres, de tes mains tu as trait le lait des lionnes et fait un fromage épais, âpre, éclatant de blancheur.

Il serait difficile aujourd'hui de marquer avec précision le point 011 s'arrêtait l'affection du poète pour ses belles élèves. Alcman passait dans l'antiquité pour être le premier qui eût fait des chants d'amour * ; c'était même une opinion communément acceptée qu'il était de complexion fort inflammable. Nous n'avons plus rien des vers où il pouvait mettre ses sentiments intimes, exprimer les joies ou les tourments de sa passion, d'une manière b(*aucoup plus libre que dans ses parthénies. Mais ces poèmes mêmes laissaient de temps en temps échapper quelques étincelles du feu qui couvait sous sa poitrine. « Par l'ordre de Cypris, dira-t-il, le doux Éros s'infiltre dans mon cœur et l'échauft'e. » Vieux et cassé, décrépit, on le voit sensible encore et toujours touché par la grâce féminine :

Mes membres, ô jeunes filles à la voix de miel, au chant aimable^ mes membres ne peuvent plus me porter. Ah I si j'étais donc le céi-jle qui •sur l'efïlorescence des flots vole porté par l'alcyon, le cœur tranquille, oiseau printanier des ondes empourprées !

'Àtttsti,, XUI, 600, f.

Pour comprendre ce qu'il y a de gracieux dans cette image, il faut savoir que le céryle est le mâle de Talc von : quand il ne pouvait plus voler, on croyait dans l'antiquité que sa femelle le portait sur ses ailes.

Avec cette nature passionnée, servie par un talent lyrique des plus aimables, il ne faut pas s'étonner qu'Alcman ait réussi dans Tépithalame, ou du moins qu'il ait préparé la voie à Sapplio, car c'est à cette dernière en somme que les anciens s'accordaient à faire honneur de cette création. Le sujet, la circonstance, la mise en scène de la fête, tout devait inspirer notre poète. Ses essais étaient estimés; une épigramme de Léonidas l'appelle même « le cygne harmonieux des hyménées * ». Quelques critiques ont voulu voir dans les vers sur la nuit cités plus haut un fragment d'épithalame : la chose ne serait pas impossible.

Ce qui porta si haut la gloire d'Alcman chez les anciens et valut à son nom l'honneur de figurer le premier sur la liste officielle des neuf lyriques, c'est qu'il fut un inventeur. Archiloquo déjà, par le vers asynartète où il réunissait des hémistiches de genres différents, avait varié la composition des vers et, par l'épode, mis sur la voie d'une composition rythmique plus étendue. Ce n'était pourtant encore que ce que les anciens appelaient un système, Alcman, développant ce rudiment, conçut un ensemble de vers respectivement disposés comme les pieds dans T intérieur du vers même, de sorte que ces vers revinssent avec la même régularité que les pieds et formassent un grand organisme i)oélique et musical. C'était la strophe. Ce mot, en effet, exactement traduit par le latin versus, n'indique que le retour et, pour ainsi dire, la conversion qui ramène de la fin d'une période rythmique au commencement d'une nouvelle. Cette invention eut l'influence la plus heureuse sur la poésie grecque et même en général sur le développement intellectuel de ce peuple. Il en fut comme de l'introduction du sonnet en Italie dans la première moitié du xni« siècle. Ce n'était pas seulement une forme nouvelle plus gracieuse, plus amie de la mémoire; c'était comme un condensateur de pensées et de sentiments. Le poète ne pouvait plus laisser sa phrase courir à l'aventure et s'allonger de vers en vers, sans trop

» Authol., vn, 19.

savoir où il lui plairait do s'arnUer. Désormais l'espace était limité riKoiironscment, et c'était pom* Tidéo une nécessité de se replier sur elle-ménic, dcî se resserrer, de se réduire enfin à sa plus sini[)le, c'est-à-dire à sa plus vive expression. La poésie y gagnait encore de revêtir une forme plus distincte; elle s'articulait, pour ainsi dire, et semblait prendre des pieds ou des ailes qui l'emportaient plus vite.

La strophe d'Alcman étiût généralement assez courte et de facture simple, trois vers seulement. Il savait pourtant au besoin étendre son cadre ; leparthénie retrouvé sur le papyrus égyptien a des strophes de quatorze vers. Chez Alcman, comme l'usage en resta chez les Éoliens, les strophes se succédaient régulièrement semblables ; cependant il paraît bien qu'il avait eu quelquefois l'idée d'en vîu'ier la forme dans l'intérieur d'une même pièce. On cite de lui un poème en quatorze strophes, dont les sept dernières étaient sur un modèle différent des sept premières. Tout cela indique un esprit chercheur, en quête de nouveau; on le sent I)lus encore à la variété des mètres qu'il a tour à tour employés, et qui pour la plupart étaient de son invention. Sans proscrire absolument l'hexamètre, il en restreignit l'emploi et habitua peu à peu la poésie lyrique à s'en passer. Il employa surtout les tétrapodies dactyliques, les vers ïambiques et trochaïques, les cn'tiques, les anapesti(iues, le vers qui fut nommé plus tard ionicus a minore, le logaède qu'il trouvait dans les chants populaires et faisait passer dans la poésie savante. Toutes ces formes, tous ces rythmes div^TS, Alcman excellait à les combiner et, s'il n'eut pas le vigoureux génie créateur d'Archiloque, il surpassa du moins par la variété de sa versification la plupart de ses successeurs. Il avait mis habilement à profit toutes les ressources que lui offrait sa propre patrie, l'Ionie, et les idées fécondes que Terpandre et Thalétas avaient apportées, l'un de Lesbos, l'autre de la Crèt3. Il fut un éclectique sans préjugés : on le voit aux instruments dont il se servit, la magadis des Lydiens, la cithare et la ff ùte. On le voit mieux encore à sa langue. Le dialecte laconien en fait le fond naturellement; mais pour adoucir le caractère âpre de ce dialecte qui passait généralement pour rebelle à la poésie, Alcman eut l'idée d'y introduire un peu d'éolien. Ce pouvaient èU*c des réminiscences de son pays natal, ou même tout simple-

mcntdes souvenirs de Terpandre. Nous no savons de quel dialecte ce dernier s'était servi; il est probable qu'il cbanbut dans la langue de sa patrie, Lesbos, qui était Téolic^n. Comme il n'avait précédé Alcman que de quelques années à Sparte et que ses poésies se maintenaient très vivantes dans cette cité, Alcman, par imitation, par influence inconsciente, a pu faire passer dans ses propres vers quelques-unes des formes éoliennes qu'il voyait dans ceux de son devancier.

Ce mélange était une hardiesse assez grande, si Ton songe à l'esprit conservateur des Spartiates et à l'amour, mêlé de fierté, qu'ils devaient avoir pour leur langue. C'était de plus une heureuse innovation : la poésie lyrique apprenait ainsi à sortir de son terroir, à se créer peu à peu une langue plus variée, un idiome savamment composite, où tous les dialectes de la Grèce se retrouvaient en ce qu'ils avaient de meilleur. En attendant ce progrès qui ne devait s'achever qu'avec Pindare, Alcman se fit une diction souple, aisée, sans prétention, mais non sans charme ni valeur poétique. Les critiques anciens eux-mêmes semblent surpris qu'il ait pu créer quelque chose d'aussi gracieux avec les éléments que lui fournissait la Laconie *. Il aimail les diminutifs. Il trouvait sans doute qu'ils faisaient bien dans la bouche des femmes, pour lesquelles il composait de préférence.

Sans avoir joué dans les aflaires politiciues de Sparte un rôle aussi considérable que Terpandre, Thalétas, et, quelques années après, Tyrtée, Alcman n'en fut pas moins une ligure très originale, et son influence certainement très profonde. Il peignât la vie dorienne dans sa fraîcheur naïve, par ses cotés gracieux, les danses et les chants de ses vierges. Mais le charme de ses peintures légèrement embeUies réagissait à son tour sur le modèle, et Sparte pénétrée par cette poésie douce e.t gaie dut prendre une physionomie plus aimable. La gloire d'Alcman avait bien vite franchi les limites étroites de la Lacîonie. Ses vers furent chantés pendant longtemps par toute la Grèce, surtout à Athènes ; on en trouve des réminiscences chez les poètes de l'Ancienne comédie 2. Puis, quand sa langue devint décidément trop diflicile à comprendre, Alcman conserva des lecteurs parmi les lettrés, les

ï Paus., UI,i5,2.

2 Dans Aristophane, pjr exemple : voir Oiseaux, ÎM e\.\ftlta^. 'W» ^ ^ç.'Wîk»^^..

grammairiens, qu'atlirait précisément cette difficulté. A chaque instant le nom du poète est rappelé pour la signification, la forme d'une ancienne expression laconienne. Les Alexandrins le mirent en tête du canon des lyriques; Aristophane même et Pamphilos revisèrent ses œuvn^s, et cet honneur était mérité. Il fut en effet le premier qui fit œuvre de poète lyrique. Non seulement il acheva de séculariser la musique et le chant, mais il créa la strophe, l'instrument nécessaire de ce genre, et sous cette forme heureuse il exprima des sentiments vrais, naturels, dans une langue imagée et vive. D'autres poètes auront une voix plus sonore, un champ d'idées plus vaste ; mais s'il y a sur le Parnasse des chênes à tête haute, ce n'est pas une raison pour dédaigner, comme dirait Hésiode, la mauve et l'asphodèle.

l'élégie politique a spahte : tyrtée

Troubles à Sparte. — La légende de Tyrtée. — Opinions diverses sur la patrie du poète. — Aphiana : relations avec Sparte. — Tyrtée maître d'école, boiteux : explications diverses. — Époque. — Œuvres : VEunomie; les Élégies; authenticité contestée des fragments conservés; caractère; altération probable. — Les Embatéries. — Popularité du poète à Sparte et ailleurs ; chez les Romains.

Cette période de paix florissante, d'allégresse, dont Alcman fut le chantre gracieux, ne devait pas se maintenir à Lacédémone. La situation ne tarda même pas à y devenir des plus critiques. Les Messéniens qu*on avait eu tant de peine à vaincre une première fois, reprirent les armes avec une fureur qui tenait du désespoir. Malgré leur bravoure, les Spartiates éprouvî!;rent plusieurs échecs. La guerre traînait en longueur, les courages commençaient à se lasser, les esprits à s'aigrir, car le péril de la situation militaire s'aggravait d'une irritante question politique et sociale. Après la première conquête de la Messénie, les terres en avaient été partagées entre les citoyens de Sparte. Mais depuis que la guerre avait recommencé, les colons conquérants avaient été nalurellement expulsés, eux et leurs familles. Ils s'étaient repliés sur Sparte, réclamant un dédommagement que, dans ces temps de fortune territoriale, on ne pouvait leur donner que par un nouveau partage des terres. On comprend que l'autorité royale se soit refusée à une. mesure aussi radicale. Ce n'était pas du reste la seule partie de la population qui fût mécontente : le malaise que causait la guerre était à peu près gét\èt«\, \^^^\i\& ^^

Arisloiiit'-H^ s'(Hail lorlifié dansIra,legouvernemeiitlacédéinonien avait foriiKiUomont dolendu qu'on onsemcnçât les terres voisines des Messcnicns, pour enlever à ceux-ci tout moyen de se ravitailler. Celte mesure ruinait une partie des propriétaires de Sparte. De là donc de l'iriitation un peu partout, des menées, une hostilité vive contre les rois, conti'e cette famille des Héraclides(iui possédait le trône depuis si longtemps. Ainsi au moment où Sparte avait besoin de toutes ses forces pour résister à ua ennemi inlaligable, elle se voyait menacée d'une guerre civile, d'une révolution. 11 fallait absolument un sauveur. L'oracle de Delphes cx)nsulté ordonna de demander un général aux Athéniens. On conn.iît la légende : ceux-ci fort embarrassés, ne voulant ni désobéir à loracle ni tirer d'affaire un État rival, envoyèrent un maître d'école d'Aphidna, boiteux et qui de plus l)assait i)Our être un jkîu dérangé du cerveau. Cette histoire de Tyrtée a été singulièrement embelhe ou plutôt défigurée par la malice des Athéniens, par le penchant naturel des Grecs à refaire après coup la biographie de leurs hommes illustres. Voyons donc ce qu'il peut y avoir do vrai ou de vraisemblable au fond de ces récits passablement singuliers et contradictoires.

Ce Tyi'tée, iils d'Archembrote, on ne sait pas même au juste quelle était sa patrie. Strabon, se fcmdant sur des vers du poète où il se donne comme Lacédémonien, n^jette la tradition qui le fait AtlKMiien ^ Mais les vers de Tyrtée sont loin d*étre aussi explicites que le croit Strabon ; voici ce qu'il dit :

C'est le fils de Cronos, Zeus, Tépoux d'Héra à la belle couronne, qui adonné celle ville aux Uéraclides, les Héraclides avec lesquels abandonnant !a>enleuse Érinnée, nous sommes venus dans la vaste îledcPélops.

Tyrtée accueilli par Lacédémone, gratifié par elle du titre de citoyen, pouvait fort bien se regarder comme un Laconien. Rien n'empêche de voir dans ces vers l'expression d'un homme qui avait si complètement oublié son ancienne patrie, qu'il n'hésitait pas à dire nous, quand il parlait des Spartiates. U prenait sa part des anciennes traditions nationales avec autant de sincérité qu'il mettait de courage à prendre sa part des luttes présentes.

U n'y a donc pas à s'arrêter à cette opinion de Strabon. Sui-

(las, sans rejeter l'origine laconienne, rapporte une autre tradition qui faisait de Tyrtée un Milésien. Cette seconde hypothèse n'a rien dïrapossible en elle-même. L'élégie, telle que nous la trouvons entre les mains de Tyrtée, présente un caractère ionien bien sensible. Elle est la continuation naturelle de celle de Cal- Unos, elle a les mêmes inspirations patrioticiues et guerrières. Il y a même quelques traits qui semblent trahir d'une manière plus particulière encore une origine ionienne. C'est ainsi que Tyrtée, voulant nommer les deux hommes les plus riches, cite Cinyrasde Cypre et Midas de Lydie, deux princes orientaux*. Il serait donc très vraisemblable que Tyrtée, comme tant d'autres poètes ou musiciens, comme Olympes, Terpandre, Thalétas, Alcman, fût venu des régions de l'Est dans celles de l'Ouest, et que sentaient poétique, son entente des affaires, l'eussent fait accueiRir des Lacédémoniens. Mais ce n'est qu'une hypothèse : Suidas qui s'en est fait l'écho, ne nous dit pas sur quelles preuves il s'appuyait. Ce qui plaiderait pourtant en sa faveur, c'est qu'elle n'est pas absolument en désaccord avec la tradition athénienne. Les orateurs, les archéologues, les philosophes d'Athènes, Lycurgue, par exemple, qui nous a conservé un grand fragment de Tyrtée, Philochore qui s'occupa des antiquités de l'Attique, Platon qui plusieurs fois parle de Tyrtée et le cite, pour ne rapi)eler ([ue les autorités les plus sérieuses, ont toujours considéré ce poète comme un de leurs compatriotes. Il se pouvait en effet que Tyrtée, sans l'être de naissance, le fût devenu par le séjour. Milet qui passait aux yeux de quelques-uns pour être son berceau, était une colonie ionienne. EUe avait certainement de fréquents rapports avec Athènes, la capitale de l'ionisme dans la Grèce européenne : un de ses enfants, avec cette humeur errante, ce goût des voyages qui caractérise le Grec, put fort bien un beau jour prendre la mer et aller chercher fortune du côté d'Athènes, comptant sur son talent de flûtiste, sur l'attrait que pouvait avoir là-bas le genre nouveau de l'élégie. Ce premier séjour à Athènes aurait suffi aux générations postéricîures pour faire du poète un citoyen de cette ville, et les historiens de l'Attique auraient accueilli avec empressement une tradition qui honorait leur pays.

» Frag. 12, 6*

Maintenant quelles raisons avaient pu conduire Tyrtée d'Athènes à Aphidna et surtout d'Aphidna à Lacédémone? L'histoire n*en donne pas. La légende elle-même n'a pas prévu la question, autrement elle y eût répondu. On peut remarquer cependant qu' Aphidna, qui ne nous dit guère aujourd'hui, a joué dans la haute cmtiquité un rôle assez brillant. Son nom revient plusieurs fois dans la légende de Thésée, et cette cité fut précisément alors, comme on va le voir, un point de contact entre Athènes et Sparte. Je dois pourtant dire que, d'après Etienne de Byzance, il y avait également en Laconie une petite ville portant ce môme nom d' Aphidna *. Quelques critiques, partant de ce renseignement, inclineraient à voir en elle la patrie de Tyrtée ; pour eux l'homonyme de l'Attique n'aurait été qu'un prétexte au chauvinisme d'Athènes pour s'approprier avec plus de vraisemblance le berceau du poète. Mais je crois qu'il faut laisser de côté cette nouvelle supposition et prendre FAphidna la plus connue, à savoir celle de l'Attique.

Cette bourgade était située au nord-est de ce pays ; on en voit encore les restes sur une éminence au-dessus du village actuel de Kapandriti, sur la rive gauche du ruisseau qui descend de Test du Parnès et se dirige du côté de la plaine de Marathon. C'est dans cette bourgade, naturellement fortifiée, que Thésée mettait en dépôt le butin qu'il faisait sur ses voisins. Il y cacha donc un jour sa plus séduisante, sinon sa plus difficile conquête, Hélène, qu'il venait d'enlever de Sparte par un hardi coup de main. Il est aisé de prévoir la suite de l'histoire ; les Dioscures vinrent pour reprendre leui* sœur; on se battit courageusement de part et d'autre, mais enfin Hélène fut reconquise. Tout cela n'a pas grande valeur historique pour nous, mais ces légendes avaient pour les anciens une réalité qu'il ne faut pas oubUer. Quand les Lacédémoniens, lors de la guerre du Péloponnèse, envahirent le territoire de l'Attique, ils respectèrent Décélie, parce que d'après une ancienne tradition, c'étaient les habitants de ce bourg qui avaient révélé aux deux frères la cachette de leur sœur. Ils respectèrent de même l'Académie, parce que le héros Académos était également donné comme un des révélateurs par une tradi-

^ Stsph. Byz., 1 . V.

LÉLÉGIE POLITIQUE A SPARTE : TYRTÉE lîl

tion plus récente*. Puisque les Spartiates ronst^rvaienl avec tant de ténacité le souvenir des événements vrais ou faux qui s<» rattachaient à leur histoire et qu'ils témoignaient [)our les lieux où ils s'étaient passés une tendresse qui n'était [ms dans Ieui*s habitudes, on comprend qu'Aphidna n'ait pasété pour eux une ville étrangère 2. Enfin le poète crétois Rhianos, qui composa à l'époque alexandrine un poème épique sur la seconde guerre messénienne, faisait triompher les Spartiates- surtout grâce à la protection des Dioscures 3. Ces Dioscures devaient avoir un temi)le à Aphidna. Il se peut que les Spartiates, d'abord battus, aient songé à recourir d'une façon plus pressante à leurs protecteui's naturels, et qu'alors, avec ou sans la prescription de l'oracle, ils aient fait venir d' Aphidna un poète de ce pays qu'ils pouvaient supposer par son talent môme en relation plus intime avec le culte de ces dieux.

Quant à la tradition qui fait de Tyrtée un maître d'école boiteux, elle n'est pas ancienne. NiTlaton ni Philochoreni l'orateur Lycurgue n'en parlent. C'est Pausanias, un contemporain d'Hadrien, des Antonins, qui le premier nous a donné ces détails sur la personne du poète, comme il est le premier à parler de l'embarras d'Athènes qui ne voulait ni désobéir à l'oracle ni venir en aide à des ennemis *, De qui Pausanias tenait-il ces traditions? car il ne les a certainement pas inventées. On n'en sait rien, mais on a essayé de le deviner. A côté des Athéniens sérieux qui revendiquaient pour leur cité la gloire du poète, il y avait les Athéniens mahns qui la tournaient en ridicule. Les comiques se moquaient de Tyrt^ comme d'Archilocjue, de Sappho, de tant d'autres. Ce Tyrtée, après tout, n'était-ce pas un lils dénaturé qui avait renié sa mère ? Sans compter qu'en le raillant, on atteignait du même coup la ville qui était si fière de lui. Présenter ce poète comme un être mal bâti, bizarre, dont la tète était fêlée, c'était laisser entendre qu'il fallait bien peu de chose pour devenir un grand homme chez les Lacédémoniens.

On a quelquefois voulu exphquer par une allégorie la claudi-

& DiOD., IV, 63 : HÉROD., IX, 13 et Plut., Thés., 31-33.

>Grotb, hUt. de la Grèce, l, p. 103.

3 PAua., IV, 16, 5 et 9; IV, 27, 3. et ailleurs.

* Pac8., IV, 15, 6,

cation do Tyrlée. Ovide a dit de la Muse de l'élégie, par une allusion i)eu gracieuse au distique dont elle se sert,(iu'elle avait une jambe pi us longue ([ue Fautre K Un grave Allemand, Thiersch, s'autorisa de ce passage et prétendit avec toute la naïveté d'un érudit ([ui se fourvoie, que, si la légende a fait boiter le poète, c'était pour rappeler d'une façon symbolique le genre qu'il avait cultivé 2. Mais il ce train-là il n'y a pas un élégiaque qui eût dû marcher droit.

S'il est peu probable ((ue Tyrtée fut boiteux, était-il du moins maître d'école ? Faut-il traduire ainsi Texpiession de Pausanias, S'.ôaoxaXo; Ypaa{jLaTojv ? Ici encore la critique a cru devoir interpréter. Ulrici, par exemple, ne peut se décider à prendre ces mots dans le sens étroit que nous leur donnons aujourd'hui ni partant admettre que Tyrtée ait appris à lire et à écrire aux enfants de son village : ces deux arts étaient bien peu cultivés encore. Ce que Tyrtée aurait enseigné, c'est à chanter les poètes. Au vu*' siècle, en etïet, il y eut une grande fécondité dans la l)ro{luction et d'importantes innovations dans le caractère des œuvres. Ce n'était plus l'antique simplicité des rapsodes. La musique avait fait des progrès immenses avec Terpandre, Thalétas et depuis ces deux maîtres. Les modes, les rythmes variés avec art, exigeaient désormais une véritable science. Le vers de son côté s'était développé d'une manière analogue. Archiloquo l'avait rendu beaucoup plus savant, plus compliqué; Alcman venait de créer la strophe. Ce n'était donc plus le premier venu qui pouvait comprendre toutes ces formes si diverses, toutes ces poésies dont on faisait une consommation journalière aux fêtes si nombreuses qui avaient chacune leurs hymnes, leurs chants. 11 avait dû s'établir des écoles, c'est-à-dire des confréries, où, sans faire précisément un cours de haute littérature, on expliquait le mécanisme de ces vers, les procédés de cette musique. Tyrtée put être un de ces maîtres, de sorte que les professeurs de littérature grecque auraient à saluer en lui un ancêtre 3,

D'autres ont eu recours au symbole pour expliquer cette pro-

1 Amor., HT, 1, 8 : Et, puto pes illi longior aller erat.

2 TiiiEKSCU, A. Monac.y m, p. ii9i.

•i Ulrici, Gesch. hellen. Dichtkumt, 1. îîe.

fession. Il en serait de notre pcn^te coniuK» d'Homère. Lui aussi, le vieux chanteur, il a passe dans l'antiquité pour avoir été un maître d'école; on montre même encore à Coioplion l'endroit où il faisait la classe. Mais chacun sait quelle tournure plastique avait l'imagination des Grecs : chez eux, tout prenait immédiatement corps et s'incarnait dans une image vivante, dans un être réel qui ne tardait pas à entrer dans l'histoire. Les poésies d'Homère contiennent un riche trésor d'iastruction momie, on peut aisément regarder l'auteur conmie un maître de sagesse. D'un maître de sagesse à un maître d'école, il n'y a qu'un pas, lequel fut vite franchi par la fantaisie greccjue. Pareil phénomène a pu se reproduire pour Tyrtée. Ses poésies étaient instructives et morales, on y pouvait apprendre son devoir de soldat, de citoyen; elles renfermaient toutes les leçons nécc^ssaires à la vie telle qu'on l'entendait alors ; Tyrtée éUiit vraiment un maître. De ce titre qu'il méritait pour l'excellence de sa doctrine, on a pu faire avec le temps une profession réelle, et quand la tradition arriva aux commentateurs, ils la fixèrent dans leurs écrits sans la discuter : c'est ainsi qu'elle nous est parvenue avec une autorité séculaire qu'on peut révoquer en doute, mais qu'on ne peut renverser par aucune raiso n probante.

L'époque à laquelle Tyrtée fut appelé à Sparte est indiquée par la circonstance même qui le faisait appeler. C'était, avons-nous dit, pour remédier aux désordres intérieurs qu'amenaient les revers des Spartiates, lors de la seconde guerre messénienne. Malheureusement la date de. cette seconde guerre n'est pas d'une certitude parfaite. Pausanias met la première de la seconde année de la ix« Olympiade à la première de la xiv^ (743-724), et la seconde, de la quatrième année de la xxiii« Olympiade à la première de la xxviii^ (585-068)^. Ni l'une ni l'autre de ces dates ne s'appuie sur une autorité positive. On admet pourtant assez généralement la première; quant à la seconde, elle est évidemment reculée trop haut. Pausanias ne met qu'un intervalle de trente-neuf ans entre les deux guerres ; c'est trop peu. Tyrtée lui-même nous dit que ce sont « les pères de ses pères» qui se sont emparés de la Messénie une première fois. D'autres

»Paus., IV. 13,7 et IV, 23, A.

historiens, du reste, mettent entre les deux guerres un intervalle beaucoup plus considérable : Justin compte 80 ans, Ëusèbe 90. Aussi les historiens modernes sont-ils unanimes à faire descendre le commencement de la seconde guerre messénienne beaucoup plus bas que ne le place Pausanias. Grote le mettrait en 648; E. Curtius, Duncker, en 645*. On sait qu'elle dura près d'une vingtaine d'années. Ce serait donc pendant la seconde moitié du vir siècle que Tyrtée exerça son activité dans la cité 'de Sparte. Alcman devait être mort ou, en tout cas, il était bien vieux, quand le poète d'Aphidna vint installer l'élégie parmi les Lacédémoniens.

Le renseignement que Suidas nous donne sur l'ensemble des œuvres de Tyrtée n'est pas parfaitement précis. Il écrivit, ditil, pour les Lacédémoniens une Politeia et des conseils sous forme élégiaque, et des chants de guerre, en cinq livres. La Politeia, c'est le poème connu sous le nom d^Eunômie; les conseils sous forme élégiaque, ce sont les élégips militaires, et les chants de guerre, les Emhatéries, Mais Suidas a-t-il voulu dire que toutes ces poésies réunies formaient cinq livres, ou que les cinq livres, au contraire, ne comprenaient que les chants de guerre ? Ce dernier sens serait le plus probable, car les anciens n'avaient pas l'habitude de ranger dans un même livre des œuvres d'un caractère différent.

L'or'dre dans lequel Suidas énumère les compositions de Tyrtée laisse entendre que VEunomie fut la première œuvre de ce poète. Ce n'est pas l'opinion d'O. Millier, qui ne donne aucune raison 2, Pourtant, quand on considère l'état dans lequel se trouvait Lacédémone, lorsqu'il y fut appelé, il est bien difficUe de ne pas regarder ce poème comme un remède que Tyrtée dut se hâter d'appliquer au mal de l'anarchie dont souffrait la cité. Avant de mener les citoyens à la guerre, il fallait les réconcilier entre eux, et si réellement Tyrtée fut général, il est probable que cette dignité ne lui fut conférée que par reconnaissance pour le service qu'il venait de rendre à l'État, on le délivrant de la guerre civile. On ne pouvait guère mettre à la tête des troupes un étranger venu de la veille, que rien n'eût encore fait connaître et dont

iGfotë, ni. 370 (Note 1); E. Cortiusj, 2U (Note i); Duncker, V, 421 (Notes). ^ 0. MvLLER, ffist. de la Litt. grecque, \, p. i"iK . (Jrad. franc., éd . i 80")).

aucun acte éclatant n'eût établi Tautorité. Du reste, ce que disent Aristote et Pausanias semble confirmer cette priorité de composition pour VEunomie^. Il nous reste de ce poème six fragments assez courts, en tout trente vers C'en est assez cependant pour que, avec ce que Fon sait d'ailleurs des circonstances où il parut, on puisse se faire une idée de l'esprit qui animait l'œuvre. Le moment était critique pour la dynastie régnante, avous-nous dit. On la rendait responsable des revers subis à l'extérieur, du malaise qu'on éprouvait à l'intérieur. Les fortunes étaient bouleversées, les esprits aigris. On ne parlait de rien moins que d'un nouveau partage des terres et, comme le pouvoir royal refusait, il était à craindre qu'une révolution n'éclatât et ne renversât cette antique famille des Héraclides. Il s'agissait donc de lui ramener l'opinion, de réconcilier le peuple avec elle, et c'est dans ce dessein que Tyrtée composa son poème, qui n'était au fond qu'un manifeste royaliste.

On ne sait quel était son exorde ; peut-être commençait-il par exposer pourquoi il était venu. Il devait passer aussitôt à son sujet même et faire l'histoire du pays, pour bien établir les droits de la maison régnante. Il remontait aux origines mêmes de la nation : « C'est Zeus, dit-il, Zeus fils de Cronos , époux dHéra à la belle couronne, qui a donné ce pays aux Héraclides, les Héraclides avec lesquels, abandonnant la venteuse Érinnée, nous sommes venus dans la vaste île de Pélops. » Puis il montrait comment un oracle d'Apollon avait consacré ce pouvoir royal, en même temps que les droits respectifs des anciens et du peuple :

Ayant écouté Phébos, ils rapportèrent de Pitho les oracles du dieu et des paroles infaillibles. Le pouvoir appartient aux rois honorés des dieux, aîix soins desquels est confiée la ville gracieuse de Sparte. 11 appartient aussi aux anciens, aux vieillards. Puis c'est aux hommes du peuple, obéissant aux sages prescriptions, à tenir de beaux propos et à faire des choses justes, à ne rien machiner de mauvais contre l'État. C'est à l'assemblée entière du peuple qu'appartient la décision définitive. Voilà sur ces matières l'avis que Phébos a donné à notre ville.

Et pour montrer combien était sage cette constitution consacrée à deux reprises par la volonté divine, et quels services

ARiaT., Polit, \, 6, 2; P,ius., IV, 18, 1.

avait rond us à l'État la dynastie des Iléraclides, le poète rappelait les succùs jadis remportés, les conquêtes que Sparte avait laites du temps du roi Théopompos.

C'est grâce à cet ami des dieux, disait-il, que nous avons pris la vaste Messénie, la Messénie bonne à labourer, bonne à einplanter. Pour avoir ce pays, pendant dix-neuf ans, avec acharnement, sans relâche, et avec un cœur infatigable, ont combattu les bçUiqueux pères de nos pères. A la vingtième année, les autres, abandonnant les grasses campagnes,s'enfuirent de la montagne d'Ithomé.

On voit comme le poète appuie sur la ténacité dont il fallut faire preuve dans cette première guerre, sur le temps qu'elle dura. C'était un conseil indirect (lu'il donnait à ceux qui se laissaient trop facilement abattre, conseil qu'il pouvait même adresser en propres termes dans les vers qui nous manquent. Mais aussi comme la victoire avait été complète, écrasante pour l'ennemi ! Quel stimulant pour le courage de ses auditeurs que le tableau qu'il faisait des Messéniens a apportant à leurs maîtres, comme des ânes au corps usé par la peine, la moitié de tout ce que le pays produisait de fruits, obligés même quand il mourait un Lacédémonien de marque, de venir eux et leurs femmes pleurer à ses funérailles » 1

La conclusion naturelle, c'était qu'en montrant la même énergie que leurs pères, ils remporteraient les mêmes succès. Voilà pour la guerre avec les Messéniens. Quant aux revendications qui menaçaient de bouleverser l'État, deux à trois vers montrent que Tyrtée n'avait pas craint de toucher à cette plaie saignante, et qu'il devait recommander la patience, l'espérance en des jours meilleurs et surtout le désintéressement. « L'avidité et rien autre, dit-il, perdra Sparte. Voilà l'oracle qu'a rendu de son opulent sanctuaire Apollon à la chevelure d'or, dont l'arc d'argent lance des traits au loin. » C'est par cet appel à l'esprit de sacrifice, au patriotisme de tous qu'il terminait sans doute ce poème où l'histoire se mêlait habilement aux exhortations, la leron politique à la leçon morale, et qu'animait d'un bout à l'autre un esprit vraiment viril. L'effet fut puissant sur ce peuple que ses habitudes, ses instincts de musique et de poésie prédisposaient à ressentir vivement cette parole claire, nette et tout à h fois harmonieuse et vlbvaulc. C'était la première fois

que les Spartiates entendaient exprimer œs idées sous cette f(^rme, et Toriginalité de la chose ne fut pas saus contrihuor au succès <lu p(H>te. En eflet, Tyrtée transportait rr1(''^'ie siu^ un terrain nouveau. Callinosne lui avait fait redire que des pensées belliqueuses, des appels au courage ; elle n'avait servi jusqu'alors, pour ainsi dire, que de clairon. Avec Tyrtée, elle expose les droits des rois et des peuples, elle traite des conditions d*un bon gouvernement, elle devient enfin un parfait organe de discussion politique.

Le calme une fois rétabli sur la place publi(|ue et la concorde ramenée dans les esprits, il fallait relever les courages, remonter le moral des soldats. Pour cette seconde partie de sa tfiche, Tyrtée recourut encore à son talent poétique et composa ses élégies guerrières*. Trois de ces poèmes nous restent, en entier selon toute apparence. Le premier nous a été conservé par ToraleurLycurgue, qui Ta cité dans son discours contre Léocrate, ce lâche citoyen qui s'était sauvé d'Athènes à la nouvelle de la défaite de Chéronée. Le voici :

Il est beau de mourir tombant aux premiers ranj^s, en liommc de coiii-age qui combat pour la patrie. Mais loin de la ville et des raini)agnes fécondes qui l'entourent, mendier errant, avec une mère clièrie, un vieux père, des enfanU, une jeune épouse, c'est la plus déplorable des misères. Celui-là est importun à e<uix qu'il vient su[)plier,' cédant au malheur et à l'affreuse pauvreté; il déshonore sa race, il dément la noblesse de ses traits. Partout le suivent le découragement et le cliagrin. Pour un homme ainsi banni, nul souci de lui-même, nulle pudeur sur son nom dans l'avenir. Combattons de tout cœur pour cette patrie ; mourons pour nos enfants, sans ménager en rien nos vies. jeunes gens, combattez serrés les uns contre les autres, et ne donnez l'exemple ni de la fuite ni de la peur ; mais faites-vous un (;(eur grand et invincible, et n'épargnez pas votre vie quand vous combattez contre des hommes. Nos anciens, les vieillards dont les genoux ne sont plus agiles, ne les délaissez pas par votre fuite. C'est une honte en effet que, tombé au premier rang, un vieillard soit gisant à terre, en avant des jeunes, avec une tète blanchie, une barbe grise, exhalant sur la poussière son Ame courageuse, et retenant dans ses mains ses entrailles sanglantes, spectacle honteux, indigne ! Mais tout sied bien au jeune guerrier, tandis qu'il garde encore la fleur brillante de ses années, beau {\ voir pour les hommes, objet d'amour pour les fenunes pendant sa vie, et glorieux quand il tombe au premier rang. Allons ! que chacun, les jambes écartées, reste fixé à terre de ses deux pieds, mordant sa lèvre de ses dents.

1 Le vrai titro de ces élégies est rroef;xai, c'esl-à-dire Cointeiiîi,

Les deux autres poèmes nous ont été conservés par Stobée. Voici le premier qui est de trente-six vers :

Eli bien ! vous êtes de la race indomptée d'Héraclès, a^ez courage. Zeus n'a pas encore détourné de tous sa tète. Ne craignez pas le grand nombre des ennemis, n'ayez pas peur, mais que chacun marche droit à l'adversaire, le bouclier en avant, plein de haine pour sa propre vie et chérissant les ténèbres de la mort à l'égal des rayons du soleil. Vous savez les œuvres destructives du funèbre Ares et vous avez été formés au tumulte de la guerre terrible. Vous avez souvent goûté de la fuite et de la poursuite, ô jeunes gens, et vous êtes rassasiés des deux choses. Ceux qui, restant les uns près des autres, osent lutter corps à corps et marcher sur les premiers rangs, ceux-là meurent en moins grand nombre, et ils sauvent le peuple pour l'avenir. Mais, quand on tremble, toute la valeur se perd. Jamais on n'aurait fini de dire tous les maux qui arrivent à l'homme, quand il subit la honte. Rien n'est plus facile que de frapper au dos l'homme qui fuit dans la bataille, et c'est une chose honteuse qu'un cadavre gisant dans la poussière, le dos percé par la pointe d'une lance. Mais que chacun, les jambes écartées, reste solide sur les deux pieds, fixé à terre, mordant sa lèvre de ses dents, couvrant ses cuisses, ses jambes, sa poitrine, ses épaules, sous l'orbe de son vaste bouclier. Que de la droite il agite sa lance d'une manière terrible et secoue sur sa tête son panache effrayant. Qu'il apprenne à faire à la guerre des actes redoutables et qu'ayant un bouclier, il ne se tienne pas loin des traits. Mais que, joignant l'ennemi, il blesse, il tue son adversaire avec sa longue lance ou son épée, que pied contre pied, boucher contre boucher, panache contre panache, casque contre casque, poitrine contre poitrine, il combatte l'ennemi, serrant la poignée de son épée ou sa longue lance. Et vous, soldats armés à la légère, vous cachant l'un l'autre sous votre bouclier, lancez de grosses pierres ou percez l'ennemi de vos javelots légers, vous tenant près des hoplites.

Voici maintenant le second poème :

Je ne ferais ni mention ni cas d'un homme pour l'agilité de ses pieds, pour son adresse à la lutte, ni s'il avait la grandeur et la force des Cyclopes, ni quand à la course il vaincrait le Thrace Borée, ni s'il était plus gracieux de forme que Tilhon, ou plus riche que Midas et Cinyras, ni s'il était plus royal que Pélops, fils de Tantale et qu'il eût la langue harmonieuse d'Adraste, ni s'il possédait tout mérite, sauf celui du courage impétueux. Car aloi-s on n'est pas bon pour la guerre, si Ton n'a pas la force de voir le carnage sanglant et si on ne désire serrer de près l'ennemi. Voilà la vertu, voilà parmi les hommes le prix le meilleur, le plus beau à remporter pour un adolescent. C'est une chose bonne pour la ville et pour tout le peuple, quand un homme se tient acharné, les jambes écartées, au premier rang, et qu'il oublie tout à fait la fuite honteuse, exposant son âme et son cœur prêt à souffrir, et qu'il encourage de ses paroles son voisin. YoUà. l'homme bon à la guerre. Aussitôt

L'ÉLÉGIE POLITIQUE A SPARTE : TYRTÉE li9

il fait faire volte-face aux phalanges hérissées des ennemis, e' il soutient avec courage le flot de la bataille. Celui qui, tombant au premier rang, a perdu la \ie, illustrant sa ville, son peuple, son père, percé par devant de nombreuses blessures, sur son bouclier bombé, sur sa cuirasse, celui-là, jeunes et vieux le pleurent, et toute la cité a pour kildes regrets douloureux. Son tombeau, ses enfants sont illustres et les enfants de ses enfan's et toute sa race. Sa gloire solide ne périt jamais, ni son nom ; mais, quoique sous terre, il est immortel, celui qui se distinguant, ferme au poste, combattant pour son pays et ses enfants, est tué par l'impétueux Arèsw Mais sMl échappe au destin de la mort qui couche les hommes à terre, si vainqueur il a reçu le prix glorieux de sa force, tous l'honorent, jeunes et vieux, et il ne va chez Adès qu'après avoir goûté de nombreuses jouissances. Même vieux, il est au premier rang parmi ses concitoyens, et personne ne songe à lui faire du tort, ni dans son honneur ni dans ses droits. Mais tous, jeunes et même plus vieux, lui cèdent le pas et s'asseyent après lui. Et maintenant que chacun s'efforce d'arriver par son courage à ce comble de mérite et que personne ne renonce à la guerre !

On a fait contre Tauthenticité de ces trois poèmes plusieurs objections qu'il est bon de connaître. Si, parmi les critiques, les uns, et c'est le plus grand nombre, sont frappés du caractère tout actuel, tout passionné, de ces vers et par conséquent de leur accent vrai, il en est d'autres qui précisément trouvent que ces morceaux n'ont rien de personnel, rien de local ni d'historique. A leurs yeux, ce sont des pensées banales qui ne s'élèvent guère au-dessus de la verve facile des rapsodes et ne présentent nulle part l'empreinte du moment. On a relevé entre ces vers attribués à Tyrtée et le fragment de Callinos des ressemblances auxquelles on attribue une importance exagérée. Il se peut fort bien que Tyrtée ait connu les élégies de Callinos et que par une réminiscence volontaire ou inconsciente il s'en soit inspiré. 11 se peut fort bien aussi que, sans les connaître, il se soit rencontré avec son devancier pour l'expression comme pour la pensée. Les idées, les sentiments que traitaient les deux poètes, se renferment dans un cercle très restreint que resserre encore la parité du mètre. Défendre sa patrie, faire courageusement face à l'ennemi, ce sont là des pensées pour le développement desquelles l'expression se présentait d'elle-même et, pour ainsi dire, s'imposait. La honte qui s'attache au lâche, le respect qui entoure le brave, sont également des sentiments sur lesquels les deux poètes Seyaient nécessairement se trouver d'accord, saiv^ ç\vvQW^>xsssfc

rien en conclure contre l'originalité du plus jeune et surtout contre l'authenticité des vers qu'on lui attribue.

Quant à cette absence de traits historiques que l'on relève dans les trois morceaux de Tyrtée, il resterait à savoir jusqu'à ([uel point il est permis de la regarder comme un argument décisif. Il est vrai que dans ces vers rien ne rappelle d'une manière directe la lutte môme pour laquelle ils ont été composés ; il n'y est question ni des Messéniens ni des Lacédémoniens. Il semblerait qu'en s'adressant à ses nouveaux compatriotes, il dut au moins leur proposer l'exemple de leurs pères, leur rappeler les glorieuses traditions de leurs ancêtres, la valeur dont ils avaient eux-mêmes fait preuve jusqu'alors. II n'en est rien ; le nom de Lacédémone n'est pas même prononcé. II n'est pas fait davantage mention des Messéniens, des défaites qui leur avaient été infligées et dont le souvenir devait être pour les Spartiates un si vif stimulant. Le poète de VEanomie s en était heureusement scîrvi ; on ne trouve rien de semblable dans celui des élégies. Ces raisons que Ton a fait valoir contre l'authenticité des fragments de Tyrtée ont de la force sans doute; elles ne sont pourtant pas sans réplique. La manière dont ces fragments nous sont venus expliquerait sulfisamment leur caractère impersonnel. De toutes l(*s élégi( s de Tyrtée, nous n'avons que ces trois morceaux cités bien longtemps après l'auteur, quand tout intérêt pour ces faits lointains était complètement éteint; ceux qui l(^s rappelaient, songeaient moins à leur valeur historique qu'à la force même des conseils qu'ils renferment et qui trouvent leur application dans tous les pays et dans tous les temps. Quand l'orateur athénien accablait de ces vers de Tyrtée le lâche qui avait si honteusement abandonné sa patrie en danger, il choisissait j ustement ceux qui pouvaient s'entendre à Athènes comme à Sparte, ceux qui restaient aussi vrais dans une cité que dans l'autre. Il se pourrait même encore qu'il ait fait comme c'est assez l'habitude, quand on cite, passant les vers qui n'allaient pas directement à son dessein. De même, le but moral et pédagogique que poursuivait Stobée s'accommodait mieux de pensées générales que de traits particuliers et l'on s'explique que le collectionneur ait choisi de préférence dans l'œuvre de Tyrtée les parties les moins teintées do couleur locale.

Est-ce à dire pourtant que nous avons ces trois élégies exactement comme les a composées le poète? Ce serait, je crois, une exagération. Les élégies de 1} rtée ont rapidement franchi les limites de la Laconie pour se répandre dans tout le reste du monde hellénique et devenir le bien commun de la race entière. C'était un honneur pour ces poésies, mais en même temps un danger pour leur intégrité. Avec l'imperfection des moyens de transmission, le peu de cohésion qu'avaient entre eux ces vers où la pensée se juxtapose plutôt qu'elle ne se développe en une logique rigoureuse, on comprend aisément que ce fd si léger se soit rompu et que quelques vers aient été laissés soit par mégarde, soit même exprès. Plus on s'éloignait des événements qui avaient suscité ces poésies, comme des pays qui les avaient vues naître, plus on devenait insensible à ce qui rappelait ces souvenirs. Il se pourrait donc qu'avec le temps on eût laissé tomber ce qui avait une couleur par trop locale, pour ne garder que les morceaux d'intérêt universel, et rien n'empêcherait encore que dans l'ensemble se fussent glissés quelques distiques destinés à combler les vides, à renouer le sens. Il y a par-ci par-là dans nos trois élégies des raccords qui semblent assez pénibles : ils pourraient venir de là. Mais, ces réserves faites, rien n'autorise à croire que l'ensemble de ces vers n'est pas de Tyrtée. Nous n'avons peut-être pas les pièces au complet et (luelques vers en revanche peuvent avoir été interpolés ; mais en somme c'est bien l'œuvre de ce rude et mâle chanteur dont la voix remua si fortement Lacédémone.

Ces poésies que Tyrtée, conformément à la loi du genre élégiaque, composa en dialecte ionien, n'étaient pas destinées à être chantées par des combattants en marche. Elles n'avaient rien de notre Marseillaise .-c'étaient plutôt comme des ordres du jour dans lesquels le général s'adressait à ses soldats et leur traçait leur devoir en beau langage. On n'y rencontre rien de particulièrement lyrique. Tyrtée parle en bon citoyen courageux et sensé; il fait appel au sentiment de l'honneur, sans doute, mais il ne néglige pas les raisons d'un ordre moins élevé : c'est une bonté de fuir, mais c'est aussi le plus dangereux des calculs ; on risque beaucoup plus à tourner le dos à l'ennemi qu'à lui présenter la poitrinr*. Voilà des arguments plus posilvfe iY^'\\(i\:^\Q^çj$i,

que le pf>ète n'éprouve pourtant aucun scrupule à développer. Au reste a* caractère raisonné de Téloquence militaire se reti'ouve ailleurs encore que dans Tyrtée ; les Grecs qu'on se représente si facilement comme des têtes légères, inflammables, étaient au contraire des êtres très calculateurs. Pour les persuader, pour agir sur eux, le mouvement oratoire ou lyrique n'aurait pas suffi ; il fallait des raisons, des sophismes, si l'on veut, mais, sophismes ou raisons, le Grec voulait une argumentation en règle. Xénophon dans sa Retraite des dix mille en est un exemple frappant ; jamais il ne chcTche à enlever ses soldats par une phrase à effet, un mot à la Bonaparte, mais il discute avec eux, il leur expose son plan; il les convainc plutôt qu'il ne les éblouit ou ne les enffamme. Et de même, Démosthène fut le premier des orateurs d'Athènes, para^ qu'il en fut le premier logicien.

Ces élégies de Tyrtée restèrent comme le catéchisme du soldat lacédémonien. Même encore au temps de l'archéologue Philochore *, c'est-à-dire plus de trois siècles après, se maintenait l'usage de les réciter pendant les campagnes militaires. Le soir, après le repas, on se réunissait devant la tente du général, et c'était à qui les débiterait le mieux. Le vainqueur recevait en prix un morceau de viande.

Nous avons déjà dit un mot de l'ordre avec lequel les Spartiates s'avançaient au combat : « Quand toutes les armées, nous dit Plutarquc, étaient rangées en bataille à la vue de l'ennemi, le roi adonc sacrifiait une chèvre aux dieux, et quand et quand commandait aux combattants qu'ils missent tous sur leurs têtes des chapeaux de fleurs et aux joueurs de flûte qu'ils sonnassent l'aubadiî qu'ils appeUent la Chanson de Castor 2, au son et à la cadence de laquelle lui-même commençait à marcher le premier; de sorte que c't'itait chose plaisante de les voir ainsi marcher tous ensemble on si bonne ordonnance, au son dvs flûtes, sans jamais

» Cité par Allu'-n., XIV, 630.

2 Cette Chans')!! de Castor est le Casiomon, es^iic 3 particulière d'embalérie qui se jouait sur la flûte au moment même de l'attaque. C'était le même rythme que les autres embatéries ; cependant dans la mesure, comme dans la mélodie, cet air avait quelque chose de particulièrement excitant. Alexandre, dil-oo, se sentait tout transporté, lorsque le thébain Timothée lui jouait le Castoréion. Quant à l'origine du mot, Pindare {Isthm. 1, 16) la rattache à Castor, considéré comme habile cocher; on ne voit pas le rapport. Il est plus probable qu'il fej* rapporter ce mot à Castor, considéré comme chef d'armée. Voir 0. Mcileb, w» Ûortfr, l. Il, p. J35.

L'ÉLÉGIE POLITIQUE A SPARTE : TVRTÉE 1j3

troubler leur ordre ni confondre leurs rangs, et sans se perdre ni étonner aucunement, mais aller posément et joyeusement, au son des instruments, se hasarder au péril de la mort ^ » On pourrait croire que le bon Plutarque a un peu romantisé le tableau, surtout quand on voit ces chapeaux de fleurs ; mais, à part ce dernier détail, le grave Thucydide nous peint des mêmes couleurs l'ébranlement d'une armée lacédémonienne au moment de l'attaque 2. Pour accompagner ces airs de marche que jouaient les flûtes, Tyrtée composa des emhatéries dans Un dialecte et un rythme tout différents de ses élégies : il écrivit en anapestes et en dorien. Les Spartiates n'étaient pas fâchés sans doute de revenir à leur idiome indigène; mais ce n'est pas pour, les flatter que le poète changeait de langue et de ton. 11 suivait cet instinct qui ne trompa jamais les Grecs et leur fit toujours choisir pour leurs compositions poétiques la forme la plus appropriée. L'anapeste est le mètre de la marche, et le dorien le dialecte le plus convenable à la poésie chorique, celui qui resta toujours affecté à ce genre, quelle que fût la patrie de l'auteur ; car la géographie ou la politique n'avaient rien à voir dans les questions d'art et de poésie. On ne sait combien Tyrtée avait composé de ces emhatéries. 11 ne nous en reste que deux fragments, l'un d'un vers, l'autre de six ; voici le dernier :

Allez, 6 fils des citoyens de Sparte fertile en hommes. De votre gauche, tenez en avant votre bouclier et brandissez la lance avec hardiesse, sans ménager votre vie, car ce n'est point dans les usages de Sparte.

Enfin, d'après le grammairien PoUux, Tyrtée avait établi à Lacidémone des chœurs partagés en trois groupes que formaient, suivant les âges, les enfants, les hommes mûrs et les vieillards 3. 11 serait possible que ce fussent les chœurs dont parle Plutarque : « Aux fêtes publiques, dit cet auteur, il y avait toujours trois danses selon la différence des trois âges. Celle des vieillards commencjait la première- à chanter en disant :

Nous avons été jadis . Jeunes, vaillants, hardis.

' ?LCT., Lycurg., 22. .

- Thcctd., V, 70.

134 HISTOIRE DE LA POÉSIE LÏRÎQUE GRËCQtE

Celle (les hommes suivait, qui disait :

Nous le sommes maintenant, A répreuve à tout venant!

La troisième des enfants venait après et disait :

Et nous un jour le serons Qui bientôt vous surpasserons* ».

Plutarque, il est vrai, ne dit pas que ces vers soient de Tyrtée, mais on peut le croire, en rapprochant son récit du renseignement de PoUux.

Le nom de Tyrtée resta populaire chez les Lacédémoniens 2. Non seulement il leur avait rendu les plus grands services, non seulement il avait rétabli la concorde parmi les citoyens, raffermi le trône chancelant des Héraclides, relevé le courage abattu dos soldats et terminé par une victoire complète une lutte acharnée qui dura près de vingt ans; mais ses poésies perpétuèrent son heureuse influence et ne laissèrent point sa mémoire tomber dans l'oubli. Le ti^mps ne vieillissait point ses vers, ils gardaient pour les générations suivantes toute leur fraîcheur et leur vertu. Nous venons de rappeler l'usage qui s'était établi de les réciter en guerre, et Plutarque, par une jolie anecdote, nous montre fiuel effet salutaire on attendait de cette récitation : « L'ancien Li'onidas interrogé, dit-il, quel poète lui semblait Tyrtée, répondit : Bon pour flatter et attraire les cœurs des jeunes gens, parce qu(% par tels vers, étant comme rempUs de divine inspiration, quand ils venaient puis après aux batailles, ils se jetaient la tête baissée dans les périls, sans en rien épargner leurs personnes 3. « Ces poésies se répandirent naturellement parmi la race dorienne, et particulièrement en Crète *. Elles pénétrèrent également chez es Ioniens. Selon s'inspira très probablement des élégies pour sa Salamine et de VEunomie pour ses Conseils aux Athéniens.

» Lycurg.^ Af,.

2 Un trait que i apporte Justin, UI, 5, montre jusqu'à quel point rautonlé,do poète fut puissante à Sparte. Lors de la première guerre messénienne, l'Éta* avait failli périr pour n'avoir pu consentir à accorder le droit de cité aux Parthéniens. a la seconde, pour combler les vides, Tyrtée fit prendre des ilotes et, comme il fallait sdnger à l'avenir, il leur fit donner non seulement le rang, mois les veuves mêmes de ceux qu'ils remplaçaient.

** Plvt., Cléomène, 2. ^ Plat., le^g.,l,6î^.

Il trouvait là des modèles d'allocution militaire et d'exposition ]K»litiquc. On a retrouvé l'inscription que les Athéniens placèrent sur le tombeau des 150 soldats tués au siège de Potidéc», la troisième année de la guerre du Péloponnèse :il y a entre la fin de cette inscription et la fin d'un vers de Tyrtée une identité qui ne peut guère être le résultat du hasard et qu'il est beaucoup plus simple d'expliquer par une réminiscence*. Ce serait une preuve de la popularité qu'avaient rencontrée les poésies de Tyrtée, même en dehors du milieu qui les produisit. La popularité finit pourtant par disparaître, mais le respect se maintint, du moins parmi les esprits sérieux, les philosophes comme Platon qui le traite de « poète très divin * », ou comme le stoïcien Chrysippe qui aimait à répéter ce vers de lui :

Arrivons à la vertu avant d'arriver à la mort ',

et cet autre :

Ayant dans ma poitrine un cœur de lion ardent*.

Quant au grand public, il est probable qu'il commençait à perdre de vue ces poésies qu'éclipsaient tant d'œuvres nouvelles autrement attrayantes. La manière dont l'orateur Lycurgue le cite semblerait le prouver : on ne met pas dans un discours de si longs extraits d'un poète qui est encore dans toutes les mains. C'était un vieux nom qui restait considérable, quoique sans doute un peu entamé déjà par le ridicule ; mais on ne lisait plus guère les oeuvres. Ce devait être un peu comme Ennius, à la lin, chez les Romains, une sorte de vieux chêne rugueux, aux branches à moitié mortes, qu'on peut saluer, vénérer de loin, mais à l'ombre duquel les générations ont cessé d'aller s'asseoir. Il ne paraît pas que Tyrtée ait été populaire chez les Romains. Dans l'histoire qu'il trace à grands traits de la poésie, Horace le nomme parce qu'il est une date 5; et par une impardonnable bévue, Quintilien qui prend cela pour un jugement littéraire, s'imagine qu'aux

'Flach, Gesch. griech. Lyrik, p. 186 (note 2).

' Legg., 1, 629.

' Plut., de Stoic. repug., U.

*Galbx., de Hippocr. et Plat, dogm., i, p. 247.

^Ârspoet., 402,

136 histo:re de la poésie lyrique grecque

yeux du critique, Tyrtée, comme talent, vient immédiatement après Homère*. Quintilien ne Tavait pas lu.

Pour nous qui ne pouvons le jug(y que par les trois fi'agments qui nous restent, sans le placer si haut, nous aimons à saluer en lui le créateur d'un genre. Il y a dans ses vers, sinon de vives imagés, des couleurs saisissantes, au moins un accent ferme, écho d'une àme honnête et patriotique. On y sent l'amour du devoir, un mépris sincère du danger, un propos viril de sacrifier sa vie, s'il le faut, pour défendre sa patrie. Cette lecture est éminemment fortifiante. C'était l'efTet qu'elle produisait sur Goethe, qui, par opposition à la poésie triste, découragée et décourageante, qu'il appelait une poésie de lazaret, disait : « Au contraire la poésie qui non seulement inspire les chants de guerre, mais qui arme de courage les hommes pour lutter dans les combats de la vie, je l'appelle poésie tyrtéenne 2. »

Avec ce poète nous prenons congé de Lacédémone. La Muse qui pendant plusieurs générations se plut à danser sur les sommets pittoresques du Taygète, à se baigner dans les eaux fraîches de TEurotas, va quitter à tout jamais ces pays. Les temps lui devenaient durs : le militarisme de jour en jour s'appesantissait sur les esprits, Sparte décidément tournait à la caserne et se figeait dans le conservatisme le plus étroit, le plus tristement prosaïque.

» Instit.orat., X, 1, 56, et aussi Xlf, H, 27.

2 Conversât, de Gœihc, par Eckermann, i, p. 588 (Irad. Délerol).

l'élégie amoureuse en ASIE : MIMNERME

insformation de l'élégie; causes de cette transformation. — Miinnerme; ^olophon ; aptitudes littéraires de cette ville ; .son luxe. — Époque ic Mimnerme; sa famille, sa profession. — Ses Élégies; leur caractère; lorreur instinctive pour la vieillesse; sensualité de la passion; souvenirs mythologiques. — Vai'iété de talents, œuvres diverses. -^ Réputation.

Avec Callinos, avec Tyrtée surtout, nous avons vu rélëgie lerrière et politique jouer dans l'État un rôle élevé et prendre lème sur la marche des aflaires publiques une influence consi- 'rable. Tout à son devoir de citoyen, le poète oubliait sa permno; il ne songeait qu'aux dangers de sa patrie, à Tennemi ul menaçait ses frontières, à Tanarchie qui déchirait ses en trails. Sa voix niàle, tantôt vibrante comme un clairon, tantôt rave et imposante comme un oracle, ne chantait que le devoir ir la place publique ou sur les champs de bataille. Mais celte f^sio élégiaque, qiii n'avait jusque-là remué que des idées énérales, allait bientôt entrer dans le domaine des idées perinnollcs. Ce n'était pas à Sparte, naturellement, que se devait lire ce progiès. L'homme y était par trop esclave du citoyen, pour u il pût s'isoler, se replier sur lui-même et songer à peindre ce u'il aurait observé dans son âme. Alcman, il est vrai, dans ses irthénies, a laissé plus d'une fois échapper les doux mystères qui «citaient dans son cœur. Mais les vers où il trahissait sa personne >Qservaient du moins un caractère général; ils étaient composés f>urdes fêtes, des danses, des jeux, et c'élail\e ç\vœ\vr ^wMvsv* ^^

jeunes filles qui les chantait au grand jour de la place ou dans les poétiques allées des bois sacrés. Il n'en est plus de même pour l'élégie de Mimnerme : c'est l'homme alors qui redit ses joies, ses douleurs, sans se préoccuper de mettre les unes et les autres en harmonie avec les deuils ou les fêtes de l'État. L'élégie rompt ainsi le dernier fil qui la rattachait à l'épopée. Elle renonce à peu près complètement à toutes ces idées de vertu civique, de courage militaire, de sacrifice à la patrie, pour se renfermer dans le cercle plus étroit, mais plus touchant, plus intime du sentiment. Sa voix s'attendrit, son vers se mouille de larmes, elle se plaint, elle gémit. Car ce cœur humain dont elle se fait pour la première fois l'organe, par une loi fatale du sort, ne connaît guère que les illusions, les désenchantements, les amertumes, les désespoirs. Pour quelques cris de joie poussés dans l'éclair du plaisir, que de malédictions, que d'imprécations contre la fortune, contre la vie, contre les autres, contre soi-même ! Voilà ce qu'allait chanter l'élégie, lorsqu'elle reparut, transformée, dans les régions mêmes qui l'avaient vue naître.

Il pourrait tout d'abord sembler étrange que cette forme nouvelle, cette forme plaintive de l'élégie, se soit produite au sein d'une race heureuse, sous un ciel qui aurait dû, ce semble, refléter dans les âmes sa perpétuelle sérénité, son azur inaltérable. Et pourtant c'est la loi même de notre nature. En effet, quel que soit le climat, il vtent un moment où, sous les atteintes de l'âge, la faculté de jouir s'émousse, s'éteint; de cette flamme ardente il ne reste bientôt plus qu'un peu de cendres que lèvent même ne tarde pas à balayer. C'est le moment des tristes retours, des réflexions amères sur la destinée de l'homme ; quelquefois il en sort un appel plus frénétique au plaisir, urfe fureur désespérée pour ces voluptés qui vont échapper. D'autres fois, c'est une mélancolie résignée : comme Horace, on suspend son luth et tout l'appareil du plaisir, guirlandes et couronnes, au mur du temple de Vénus, tout en implorant de la déesse une dernière faveur, tout en la suppliant de toucher une fois encore de son fouet amoureux le cœur de l'altière Chloé. Puis, même dans les florissantes années de la jeunesse, les jours heureux ont souvent des lendemains tristes. Je ne veux pas ici, car ce serait un anachronisme, parler de ces temoTd^, d'^ ^ Tlde que laissent le»

passions même satisfaites, môme comblées, et dont Bossuet a fait des peintures si saisissantes. Je parle simplement de cette lassitude physique, de cet abattement des sens, qui n'agit sur l'ciino et la couvre d'un nuage que la lumière du plus l)eau ciel est impuissante à percer. Voilà les sujets que l'élégie devait retrouver sur les rivages de l'Ion ie : ces gens trop fortunés avaient à se I)laindre, et c'est l'élégie qui leur prêtera sa voix.

On sait très peu de chose de la vie du ])oète qui ouvrait à l'art cette voie nouvelle. Mimnerme était de Colophon. Un fragment de lui que nous a conservé Strabon l'indique d'une manière assez claire :

Pour nous, abandonnant la ville élevée de Pj'los fondée par Xéloo, nous sommes venus sur nos vaisseaux dans la gracieuse Asie. Par la force des armes, nous nous sommes établis dans Taimable Colophon, rc;gnant avec orgueil. Puis de là, des bords du fleuve Aies, prenant notre élan, nous avons conquis par la volonté des dieux Téolienne Smyrne.

Cette ville de Colophon, que des Achéens, fugitifs devant les

invasions doriennes, étaient allés fonder sur la œio, de TAsie

Mineure, se prétait parfaitement à l'éclosion de l'élégie nouvelle

par son amour des choses de*resprit,par les traditions de poésie

qui semblent y avoir été toujours des plus vivaces. Sans parité

d'Homère qu'elle revendiquait, comme tant d'autres cités de

rionie, et dont le culte s'était conservé chez elle avec un soin

pieux, on voit naître à Colophon, outre Mimnerme, des poètes

comme le philosophe Xénophane, l'élégiaque Hermésianax,

Vépique Antimaque, le didactique Nicandre, qui, sans appartenir

au premier rang, sont jwurtant une preuve évidente des aptitudes

littéraires de cette colonie.

11 y régnait d'ailleurs un luxe, un amour du plaisir, qui fournissait en abondance à l'élégie les thèmes nouveaux qu'elle sapprèlait à traiter. Durs et farouches d'abord, dans les premières aunces de leur établissement, quand ils avaient eu chaque jour à soutenir la lutte pour l'existence, les Colophoniens, sûrs enlin iu lendemain, possesseurs d'un riche pays, maîtres môme de niyrne dont ils avaient fuit la c(m(iucte, s'étaient bientôt laissé ucher au vif par l'influence amollissante des Lydiens, leurs isins pacifiques d'abord. A cette virilité qu'ils avaient apportée leur ancienne patrie, avait succédé une nioWçsssfâ \«^aX «tv^^ît-

taie et des raffinements de sensualité contre lesquels devait bientôt protester Xénophane. Mais si la morale y perdait, la poésie pouvait y gagner : de ce sol pénétré de ferments voluptueux sortait précisément toute une végétation séduisante d'idées, de sentiments, de passions, qui la veille étaient encore inconnus et dont la muse allait composer sa gerbe parfumée. Tout se réunissait donc pour faire de ce pays le berceau de la tendre et plaintive élégie.

Une tradition pourtant donne Mimnerme comme originaire de Smyrne. Mais au moment où le poète y serait né, Smyrne était devenue la possession des Colophoniens, et la vie était aussi voluptueuse, les goûts aussi littéraires dans l'une que dans l'autre de ces deux cités. Quant à ce que dit Suidas que Mimnerme serait d'Astypalé, petite île qu'on rattache soit aux Cyclades, soit aux Sporades, cette tradition ne mérite aucune attention. Elle est restée sans écho dans l'antiquité, et Ton ne sait pas même sur quel prétexte elle a pu s'établir. Tout ce qu'on pourrait alléguer, c'est qu'après la prise de Smyrne par les Lydiens, lors des atta(iues répétées de ces derniers contre Colophon, Mimnerme se serait retiré dans cette île et peut-être môme y aurait fini ses jours. La tradition, ainsi entendue, serait moins singulière, elle s'expliquerait même assez facilement.

On peut fixer avec une certaine précision l'époque de notre poète. On sait que Solon, après cet archontat où il réforma la constitution d'Athènes, voyagea, suivant l'opinion la plus probable, et se rendit en Orient. Il se serait mis en route vers 593. Il reste des deux poètes quelques vers qui semblent attester, sinon des raî)p()rls personnels, au moins des relations littéraires, qui nous permettent de tirer une conclusion sur l'époque de Mimnerme, et sur l'âge qu'il pouvait avoir quand Solon visitait l'Asie Mineure. « Puisse, avait dit notre poète, puisse sans maladie, sans chagrin ni souci, le destin de la mort me prendre à soixante ans ! » Solon entendit réciter ces vers, par Mimnerme peut-être, et aussitôt il répliqua en homme à qui la vieillesse ne fait pas peur : o Si tu m'en crois, efface cela, et ne te fâche pas, si j'ai pensé plus sagement que toi. Change, ô Mimnerme, et chante ainsi : que le destin de la mort me prenne à quatre-vingts ans! » Mimnerme n'avait donc pas encore soixante ans, lors du

voyage de Selon.. Il pouvait être né vers l'an 650, et par conséquent commencer à chanter vers Tan 630, ce qui est la date généralement donnée. On ignore l'époque de sa mort.

Mim norme était probablement d'une famille de joueurs do flûte; en tout cas, lui-même il jouait de cet instrument. Il était il la fois flûtiste et poète élegiaque, suivant le témoignage de Strabon *-. 11 s'était acquis de la réputation par ce double talent ; l'harmonie de son jeu lui avait même fait donnor le surnom de Ligustiadès, nous dit Suidas. Un passage mal compris du poète llermésianax, son compatriote, lui a fait jadis attribuer l'honneur d'avoir lu venté le pentamètre. Mais Hermésianax, qui nous le montre, avec sa flûte en lotos, blanche d'écume, accompagnant les joyeuses promenades nocturnes qu'on appelait xwfxoi, nous dit seulement qu'il brûlait d'amour pour Nanno, et qu'après avoir beaucoup souflert, il trouva l'art de donner au pentamètre une harmonie douce, un air touchant. Ce qui revient à dire que Mimnermo avait, non pas inventé le vers élegiaque, mais appliqué le premier ce rythme à l'expression de l'amour.

Une question se présente naturellement, ("haque fois qu'il s'agit d'une invention, d'un progrès : on se demande jusqu'à quel point l'inventeur fut original, ce qu'il trouvait avant lui, autour de lui, ce qu'il ajouta lui-même à l'héritage reçu. ISous avons déjà vu combien il est difficile de retrouver les éléments dont le génie compose son œuvre, et pourtant nous avons en même temps constaté que l'homme, quelque puissante ([ue soit son intelligence, ne crée pas dans le vrai sens du mot. Il rassemble, il recueille des éléments épars, et même, quand il croit voler de ses propres ailes, il ne fait souvent que suivre le courant d'air qui l'emporte. Voyons donc ce qu'il en futpourMimnerme et si, dans sa profession, dans les conditions de son art et les progrès qu'avait déjà faits l'aulétique, il ne se rencontrait rien qui pût insensiblement l'incliner à donner à l'élégie ce caractère plaintif qui resta sa marque distinctive chez les Alexandrins, chez les Romains, enfin chez tous les peuples modernes.

On n'a pu déterminer encore si l'élégie était récitée avec ou sans accompagnement de flûte, tant les renseigne-

' Strab., XIV, 643.

ments que nous a laissés l'antiquité sont contradictoires. La meilleure manière de les concilier serait peut-être d'acceptcT les deux opinions, ot d'admettre qu'il y eut primitivement deux écoles d'élégiaques, précisément à cause de la double origine de ce genre. Les uns, par le sujet traité, se rattachaient d'une manière plus étroite à l'épopée, à cette poésie morale gnomique que quelques-uns regardent comme le germe de l'élégie: tels seraient les Callinos, les Tyrtée, les Selon, les Théognis. Ceuxlà se seraient passés de la flûte pour leurs élégies. Les autres au contraire, inclinant de préférence du côté musical, auraient gardé la flûte. Plutarque nous parle d'aulodes qui mettaient en musique leurs élégies pour les chanter *. Or, comme la flûte était surtout chez les anciens l'organe de la tristesse, du deuil, il est probable qu'entre les mains de ceux qui restaient fidèles à cet instrument, l'élégie prenait un caractère particulièrement douloureux. Mimnerme était un joueur de flûte : nous venons de voir le portrait que Hermésianax nous fait de lui. Mais il n'était pas seulement le musicien préféré de la jeunesse colophonienne en gaieté; Hipponaxnous apprend qu'il jouait le nome Cradias^, Voici ce qu'était ce nome. Dans certaines villes ioniennes, à Colophon, entre autres, on avait l'habitude dans les grandes calamités, de conduire par la ville une ou deux victimes expiatoires, en les frappant à coups de branche de figuier. Ces victimes étaient ordinairement des condamnés, hommes ou femmes, qu'on chargeait de toutes les malédictions, puis qu'on précipitait dans la mer ou qu'on brûlait. Le nome C radias ou nome de la branche de figuier 3 était l'air que jouait le flûtiste pendant cette lugubre procession. Cet air était naturellement triste, lamentable. Il se pourrait que Mimnerme, désespéré par les rigueurs de Nanno, eût eu un jour l'idée de mettre sous cet air des paroles où il peignait sa souffrance; qui sait? peut-être même s'y représentait-il comme une des malheureuses victimes que sa musique escortait. Ainsi, son art et la passion aidant, il serait tout naturellement arrivé à donner à l'élégie cette expression nouvelle de plainte qui transformait le genre.

1 Plut., De Music. \n.

2 Cité par Plut., De Music. VII.

^ xpà^oç, branche de figuier.

Il ne serait pourtant pas impossible que Mimuerme eût eu au moins Tombre d'un devancier. A la môme époque que lui, et de Giilophon également, vivait un flûtiste très célèbre, Pol} mnaste, un peu plus âgé pourtant. Polymnaste aurait probablement commencé, même avant notre poète, à appliquer Télégie à l'expression de l'amour. Il était resté de lui des cliants qui paraissent avoir été assez légers * . C'était certainement un artiste sérieux ; il avait été chargé par les Spartiates de com[X)ser un éloge en l'honneur de Thalétas, et son nom se maintint toujours très respecté dans cette ville qui fut le principal théâtre de son activité. Mais cela n'empêcherait pourtant pas qu'il eût composé quelques poésies d'un caractère plus gracieu\, plus tendre. Comme flûtiste, il inclinait sans doute vers le C(^té triste, tlu'éiiétique de l'élégie : de là à chanter l'amour et s.s 'soufl*rances, il n'y a pas loin. L'on pourrait donc sans invraisemblance admettre qu'il a fait le premier pas sur le ch(»miu que Mimnerme devait parcourir et marquer de son nom.

Mimnerme avait, paraît-il 2 , composé deux livres de chants élégiaques et il avait donné au recueil qui contenait le tout, le nom même de celle qui le faisait souflrir, cette Nanno, une joueuse de flûte comme lui. Ainsi Mimnerme non seulement créait le genre, mais il inaugurait encore un usage qui devait s'imposer chez les Alexandrins et les Romains, à savoir celui de publier sous le nom de sa maîtresse les vers qui avaient été faits en son honneur. 11 ne nous reste que des fragments assez courts des élégies de Mimnerme , et encore n'ont-ils rien qui rappelle d'une façon particulière ses sentiments pour la belle Nanno. Ce sont d'amères reflexions sur la fuite de la jeunesse qui nous ravit aux plaisirs à peine entrevus :

Qu'est la ^ie? quel charme a-t-elle sans la précieuse Aphrodite? Puissé-je mourir, quand je serai devenu insensible aux amours furtives, aux faveurs douces comme miel, aux baisers, fleurs passagères de la jeunesse pour les hommes et les femmes. Quand survient la morose vieillesse qui rend laid même celui qui était beau, les tristes soucis nous rongent l'esprit ; on n'a plus de plaisir à voir les rayons du soleil, mais on est odieux aux enfants, dédaigné des femmes : tant Dieu a fait la vieillesse un mal terrible 1

*Akistoph., Cheval. 1202.

- PoRPHTRio ad Horat., £p. Il, 4, 800.

Pour nous, semblables aux feuilles qui poussent dans la saison du printemps fécond, lorsqu'elles se multiplient rapidement aux rayons du soleil, ainsi nous nous réjouissons pendant un instant des fleurs de la jeunesse, ne sachant des dieux ni le bien ni le mal qui nous attend. Mais les noires Kères sont là, nous apportant, l'une le lot d'une vieillesse pénible, l'autre la mort. Le fruit de la jeune -se n'a qu'un instant de durtH», le temps d'une journée de soleil sur la terre. Mais quand on a franc'hi (tette limite de la belle saison, il vaut mieux mourir aussitôt que; vivre. Car le cceur est en proie à bien des maux. Quelquefois la maison se ruine, et la pauvreté vient avec ses souffrances. Un autre a j)erdu ses enfants, et plein de regrets, descend sous terre dans l'Hadès. Un autre a une maladie qui lui ronge le; cceui*. Il n'est pas un mortel à qui Zeus n'envoie des maux.

Celui qui était auparavant très beau, quand la saison est passée, n'est plus respecté de ses enfants mêmes, ni de ses amis.

Zeus a fait un triste cadeau t\ Titlion,en lui donnant une vieillesse sans fin, chose plus affreuse que la cruelle mort. . Aussitôt sur le corps me coule une sueur abondante, et je suis frappé de stupeur, quand je considère la tleur aimable cependant et belle de mon jeune corps : elle devrait bien durer i)lus longiemps. Mais la jeunesse précieuse est comme un songe rapide, et la vieillesse triste, hideuse, est aussitôt suspendue sur nos tètes, vieillesse odieuse et flétrissante, qui rend un homme méconnaissiible et attaque les yeux et l'esprit sur lesquels elle s'abat.

Oa le voit, nous sommes loin de Tyrtée, de son mâle mépris de la mort, de ces ardents conseils qu'il donne à la jeunesse de

- se sacrifier aux premiers rangs pour la défense de la patrie. Il y a toute la distance de la Laconie à l'Ionie, de Sparte à Colophoii. Ce n'est pas à dire pourtant que Mimnerme soit un lâche; il ne redoute pas la mort, puisqu'au contraire il la souhaite, quand les plaisirs auront fui loin de lui. Il n'a pas pour cet anéantissement final le vague efïroi que pourrait avoir le sauvage ou même l'animal ; il n'a pas non plus cette terreur qu'un penseur, un llamhît par exemple, éprouve en face de la tombe entrouverte. 11 ne s'inquiète pas du peut-être qui se trouve au fond de ce trou sombre, noir ; il n'agite aucun de ces redoutables problèmes. Non, le seul sentiment qu'il éprouve, c'est le regret de ne pouvoir plus goûter ces plaisirs enchanteurs, l'unique chose qui donne du prix à la vie. Ces plaisirs retranchés, il ne sait plus que faire de l'existence ; elle lui semble la plus terriWe corvée que la divinité jalouse ait imposée à l'homme. ("est donc la vieillesse qui lui fait peur, la vieillesse avec ses

dcfaillunœs, .«^es rides, ses ^eux ç,V\^"s,%\vïwx, son masque hideux.

Mimnerme ne savait pas vieillir. Il ne faut pas lui reprocher cette ignorance trop vivement. Vieillir est un art qu'on n'apprend pas du premier coup. Il en coûte de constater les premières atteintes de l'âge. Il est des dates qu'on ne franchit pas sans peine. Le jour où il eut ses quarante ans, Chateaubriand fut triste, abattu : cette heure sonnait à ses oreilles comme un glas funèbre; il sentait que désormais, au lieu de monter, il redescendait. Plus tard, quand la crise est passée, on se résigne, on se dit (ju'après tout, même sur ce versant occidental, il y a quelques lueurs enœre, et le bonheur, ou du moins le calme, peut revenir dans lame. Qui sait? Mimnerme avait peut-être lini par le comprendre, et, si nous avions ses œuvres dans leur ( ntier, trouverions-nous qu'il s'était réconcilié avec la vieillesse. En tout cas, ses plaintes n'ont rien de pusillanime, et la iaijon toute simple dont il les exprime, ne manque ni de poésie ni d'éloquence. Ce sont les sentiments les plus naturels au cœur de l'homme. Nous en triomphons, nous les recouvrons par la religion, p'àv la philosophie, souvent même tout simplement par l'insouciance et la distraction. Mais ils restent toujours vivaces au fond de notre être, et les élégiaques le savent bien. De Mimnerme qui leur donna le premier la forme poétique jusqu'à ses modernes rivaux, tous ont répété ce triste motif. André Cliénier même, remontant à la source, a repris les idées, les expressions du vieux poète, et fondu ensemble trois à quatre fragments de lui avec un coloris, une chaleur qu'on ne s'attendrait point à trouver dans une imitation. C'est que ce fils de Byzance, ce Grec, avait revécu cette douce, cette enoJianteresse existence de l'Ionie ; il en avait savouré les voluptés, et sa lèvre était encore tout humide de l'ivresse qu'il venait de boire à la coupe anti(iue, lorsqu'il écrivait ses vers à son ami de Pange.

Ainsi donc avec Mimnerme, c'était un sentiment nouveau qui entrait dans la littérature, et très probablement le i)oète qui l'y introduisait, ne se doutait pas de la brillante fortune que l'avenir réservait à son innovation. Ce qu'il peignait, c'était sans doute la passion dans toute sa naïveté, dans tout son emportement sensuel. Le monde n'en connaissait pas d'autre encore, et c'est elle qu'Alcée et Sappho chanteront à leur tour avec plus d'im^iétuosité peut-être, plus de coloris, d'ardeut, plus à^VaXecLV-^Y

i46 HISTOIRE DE LA POÉSIE LYRIQUE GRECQUE

1*011 veut, mais avec le même abandon. 11 faut aller jusqu'à Euripide, i>our ti-ouver plus. Euripide, en elïet, est le premier qui a commencé à transporter cette passion du domaine des sens dans celui de l'intelligence, et qui, de ce ([ui n'était qu'une maladie, a l'ait Un problème. 11 raisonne sur la nature de lamour, sm* ses causes, sur sa fatalité mystérieuse ; dans tous ses développements on reconnaît le brillant élève des Sophistes. Mimnerme n'en cherchait pas si long : il peignait naïvement ce qu'il ressentait, comme tous les enfants de la nature, la Simèthe de Théocrite, la Manon ou le chevalier Des Grieux de l'abbé Prévost.

Ce n'est pas à dire pourtant qu'au fond de Mimnerme, à côté de l'amoureux, de l'homme pris jusqu'aux moelles, il n'y ait pas eu un poète, c'est-à-dire un artiste. Quelque simple que soit sou exposition, on voit qu'il cherche à la parer ou tout au moins à la diversifier. Quand on lit les élégiaques romains, qui ne faisaient en cela qu'imiter leurs modèles d'Alexandrie, ce qui frappe aussitôt, c'est la profusion de récits, de détails, d'allusions mythologiques, dont ils ont surchargé la peinture de leur passion. On ne peut taire un pas chez eux, sans heurter un nom célèbre des légendes antiques. Cette habitude pédantesque, qui a passé jusqu'à nos élégiaques, on en rencontrerait sans doute les premières traces dans les poésies de Mmnerme. A deux fragments de ce poète, on voit qu'il avait eu recours, pour rompre la monotonie de ses plaintes, à des récits d'amour emi)runtés à la légende. L'idée était nouvelle très probablement; en tout cas elle était heureuse, et la poésie lyrique devait trouver dans cette alliance avec le mythe le germe de sa future fortune. En effet, pour s'élever jus(|u'à ces belles et magistrales compositions où il luttait si glorieusement avec l'épopée, Stésichore n'eut qu'à suivre la voie que Mimnerme avait ouverte, quand il disait : .

Jason lui-iuôine n'aurait jamais rapporté la grande toison d'^a, accomplissant un Yoyage pénible, et exécutant pour l'orgueilleux Pélias une tâche diflicile, et ces héros ne seraient jamais allés sur les belles routes de l'Océan .... dans la ville d'^Eétès, où les rayons du soleil rapide reposent dans la mer d'or.

Ailleurs, soit comme détail dans une de ces digressions mythologiqucs, soit peut-être œiiuue \n^fevx\vi v\vsLfe\s\^\S!ifc^\M les dieux

L'ÉLÉGIE AMOUREUSE EN ASIE : MlMNERME 1^7

l'existence est un labeur pénible, Mimnernie racontait cette curieuse et jolie légende :

Le Soleil a sa tâche imposée pour tous les jours ■ et il n'a jamais (!«» repos, ni lui ni ses chevaux, quand TAurore aux doigts de rose, abandonnant rOcéan, s'élève dans le ciel. Car une couche aimable, creuse, ouvrage des mains d'Héphestos, d'or précieuXj munie d'ailes, le porte à travers les flots, à la surface de l'onde, tout endormi, le porte rapidement du pays des Hespérides à la terre des Éthiopiens, où sont un char rapide et des chevaux, et quand l'Aurore, fille du matin, arrive, le Ub< d'Hypérion monte sur un autre char.

Enfin c'était un honnête homme que cet amoureux passionné, ce poète gracieux. Le fond de sa nature était loyal, et son bon sens passablement ferme : « Ne trompe par des actes mauvais, (lisait-il, ni étranger, ni concitoyen ; mais, étant juste, réjouis ton esprit. Quant aux habitants chagrins de ta ville, Tun dira du mal de toi, un autre en parlera en meilleurs termes. »

Tout ceci montre que, en résumé, Mimnerme possédait un talent varié, et qu'il savait exprimer autre chose encore que les plaintes d'un amour malheureux. Aussi n'est-on pas surpris d apprendre qu'il s'était essayé à traiter des sujets qui d'ordinaire étaient plutôt du domaine de l'épopée que de celui d(^ l'élégie. U avait composé un poème sur la lutt(î des Smyrnéens contre Gygès; il nous en reste ce fragment où il fait l'éloge d'un vaillant guerrier :

J'ai appris de ceux qui m'ont précédé sa force et son grand cojur. Ceux-là Pont vu culbutant les phalanges épaisses des cavaliers lydiens dans la plaine d'Herraos, mortel redoutable par la lance. Jamais Pallas Athéné n'eut à blAmerla force terrible de son coiur, lorsqu'au premier rang, il se précipitait dans la mêlée de la guerre sanglante, fortement attaqué par les traits des ennemis. Car aucun des ennemis ne lui était supérieur pour accomplir l'œuvre de la guerre formi(lirt>le, lorsqu'il se mouvait aux rayons du soleil brûlant.

Il serait possible ([ue Mimnernie eût composé d'autres poésies encore. Le renseignement que Suidas donne sur ses œuvres est assez vague : il permet cette hypothèse. Un passage d'une élégie. d'^Alexandre l'ÉtoUen semble le donner comme un maître dans ce genre d'amour dont Ibycos.fut le chantre le plus renommé*. Il y

/ Citép.irATUBN., XV, 6')0.

ikH HISTOIRE DE LA POESIE LYRIQUE GRECQUE

aurait dans le recueil qui porle le nom de Théognis quelques vers qui appartiendraient à notre poète, si l'on en croit des critiques modernes *.

La réputation de Mimnerme parait avoir été assez grande dans l'antiquité. Les critiques d'Alexandrie le mirent dans leur canon des poètes élégiaques; on ne dit ix>urtant pas qu'aucun d'eux l'ait édité. Une épigramme du m» siècle est un témoignage éclatant de la i)oj)ularité que conservait encore le chantre de Nanno 2. A Rome, Mimnerme, tout ancien (|uïl était, trouva des admirateurs même parmi les partisans les plus enthousiastes de l'élégie alexandrine, et Properce qui saluait avec tant de piété les mânes de Callimaque et de Pliilétas, avouait que Mimnerme avait rencontré le vrai langage de l'amour 3. Un petit tableau qu'Horace, de sa main légère, nous peint en quelques vers, montre l'estime qu'il faisait de notre poète : « Au jugement d'un confrère, dit-il, je suis un Alcée ; et lui, que sera-t-il au mien ? Quoi ! sinon un Callimaque, et s'il me paraît désirer plus encore, je l'appelle un Mimnerme et le grandis de ce surnom souhaitable-*. » Ailleurs, on voit par une réminiscence ([u'il pratiquait ses œuvres et qu'il savait parfaitement quelle en était l'inspiration maîtresse, l'àme: « Si comme Minmerme le croit, dit-il, rien n'est agréable sans l'amour et les jeux, vis dans les jeux et l'amour ^. «

Voilà tous les renseignements que l'on trouve sur ce poète aimable. Nous ne pouvons guère juger de son talent que par conjecture; mais à voir le cas que faisaient de lui des maîtres comme Properce, Horace, à voir surtout le parti qu'André Chénier a tiré de quelques bribes, comme son imagination s'en est échauffée, colorée, il faut bien reconnaître et saluer dans Mimnerme un des maîtres du genre dont il fut le créateur.

ï Voir plus bas, p. 190 et Deugk, Lyr. gratci, II, p. 33.

- PosiDippE, Anlh. Pal., XII., 168.

3 I. 9, il : Plus in amore valet Mimnermi versus Homero.

* Horace, ÊpU. Il, 2, 99.

^Epli. \, G, 6î*, et Bergk, lyr. graeci, II, p. i^.

l'élégie politique a ATHÈNES : SOLON

Retour de l'élégie à des sujets plus graves. — Selon : sa patrie. — Sa famille. — Il fait le commerce ; ce qu'en pense Plutarque ; expérience qu'il y gagna. — Sa première intervention dans les afl'aires publiques. — Ld Salamine. — Pacification de la ville ; introduction d'Athènes dans la politique de la Grèce continentale : expédition de Delphes. — Situation intérieure d'Athènes : Conseils aux Athéniens; archontat de Solon; services que lui rend encore la muse.— Ses voyages: rapports avec Crésos, avec Amasis et les prêtres d'Egypte f le poème de VAttantis. — Son séjour à Cypre, chez le roi Philocypros. — Retour à Athènes; tyrannie de Pisistrate. — Solon se remet à la poésie; sr philosophie 'nature de son talent ; son désir d'Apprendre. — Sa manière d'envisager la mort.

sa

Nous venons de voir avec MimnermePtUégie repasser de Sparte en Asie-Mineure, et là, sous des influences amollissantes, prendre une forme nouvelle de volupté, de mélancolie. Avec Solon, l'élégie reste encore au milieu de la race ionienne; mais le génie plus mâle des Attiques, tout en lui conservant sa fticilité et sa grâce, la purifie, l'agrandit et fait d'elle, non plus seulement l'organe d'une àme guerrière, d'un cœur tendre, mais l'expression d'une pensée honnête, élevée et surtout profondément humaine. Solon est une des plus nobles et des plus intéressantes figures de l'histoire : par son rôle de législateur, par son talent de poète, par sa, loyauté sans défaillance, il s'est fait une place à part. Il sauva son pays de l'anarchie, il le conserva libre, et dans le sol de l'Attique sa main intelligente sema des germes féconds de civilisation, de poésie, d'art. A tous égards son influence fut bienfaisante, et sa mémoire, bénie de ses compatriotes, est restée chère encore à la postérité la plus lointaine.

Los ronseignomouts (|uo nous avons sur œ grand homme ne. sont mallieureuspmenl ni bien nombreux ni bien précis; le peu que nous savons de lui vient surtout de Plutarque et de Diogène Laërce. Solon passe communément pour être né à Athènes même. 11 y a pourtant sur ce point quelques contradictions. Diogène I^ërce et Diodore de Sicile le font naître à Salamine*.. Plùtarquei par une distmction dont il était bien capable, ce bon conteur oublié d'indiquer sa patrie. 11 ne serait pourtant pas absolu invraisemblable que Solon fut né à Salamiiie. Sa famille vait y avoir une propriété; dans un séjour passager sa mère peut-être mis au monde sur cette petite lie qui devait plus devenir doublement célèbre et par l'élégie du poète et par défaite des Perses. Ainsi s'expliquerait la divergence des tions. Mais ce ne serait en tout cas qu'un pur accident : ne serait pas plus salaminien que Victor Hugo n'est bisontine est possible encore que le titre en ait été donné dans la s Solon, pour conserver le souvenir du r(Me prépondérant qu'il joué dans la reprise de cette île. L'usage d'un pareil surna rare dans l'histoire dos Grecs, mais il est fréquent dans Romains. Quoi qu'il en soit, les habitants de Salamine 1ère diquaient comme un compatriote dans l'inscription placée le piédestal de la statue qu'ils lui élevèrent vers l'an 400, nement ('tait alors bien ancien, la légende avait eu l d'enrouler tout autour ses végétations mensongères : on, donc guère accepter comme une preuve le témoignage des Salami niens.

On place la naissance de Solon à la seconde ann< XXXV® Olympiade, c'est-â-dire en G39. Son père s'appelai cestide, « homme, nous dit Plutarque, qui avait de quoi moyennement, mais au demeurant était des plus nobles et des plus anciennes maisons de la ville ». Il descendait en effet de la famille royale de Codros et, s'il faut en croire Suidas, Solon portait le nom patronymique de Codride, Sa mère était cousine germaine de la mère dePisistrate; Plutarque explique par cette parenté et par l'affection qu'elle fit naître au premier âge entre Solon et Pisistrate, le caractère assez b(^nin que conservèrent plus

1 Dion. Laert,, I, \r>. r,r,, mon. Sic. TX,

^^ tard leurs rolations, mîilgré. Ja diversité do leurs voies poli-

*:: tiques.

s^ 11 paraît que la générosité de son piVe avait notablement inué sa fortune. Solon, ne voulant pas tendre à son tour in à ceux que son père avait secourus, ni aux amis qu'il I pu trouver, équipa un vaisseau et se mit à faire le com- . Si Plutarque n'en est pas scandalisé, il ne s'en faut guère. tout cas, cette conduite de Solon, qui sans doute était parment dans les habitudes de son temps, paraissait un peu Ungalière aux générations suivantes. Plutarque consacre toute liiie page à prouver qu'il n'y a rien de déshonorant à gagner aa Yie par le travail : il cite l'autorité d'Hésiode, il rappelle des marchands qui ont été des fondateurs de villes, des philosophes qui ont trafiqué, comme Thaïes, Platon même, qui se couvrit des frais de son voyage en Egypte par la vente de quekiues barriques d'huile qu'il avait emportées avec lui. Ce qui dans cette histoire de négoce ennuyait le plus sans doute le biographe, c'est la fâcheuse influence qu'il attribuait à cette profession sur les mœurs de son héros. Il y a dans les poésies de Solon des traces par trop sensibles d'un tempérament passablement volup-

t: tueux. C'est ainsi que le poète ne craignait pas dédire : «J'aime les œuvres de Cypris, de Dionysos et des Muses ; ce sont elles qui font la joie des hommes. » 11 y a d'autres vers encore qui ont un goût de terroir hellénique tellement prononce^, qu'on ne peut guère les produire en public*. Tout cela gàfciit un peu l'image que Plutarque aurait aimé îI se faire d'un homme qui figurait parmi les Sept Sages, qui avait été législateur, chef de gouvernement. Plutarque sans doute avait déjà ces idées qui ont prévalu dans nos sociétés modernes, à savoir qu'on ne peut faire de grandes choses, vaquer à de hauts emplois, si l'on n'est pas un homme grave. Or il était bien évident que Solon ne l'avait pas toujours été, qu'il ne le devint peut-être même jamais absolument. Pour expliquer cette anomalie d'un homme aimant le plaisir et pourtant se plaçant incontestablement parmi les plus méritants, Plutarque ne trouvait rien de mieux que de s'en prendre au négoce et aux voyages. Il eût peut-être mieux fait de remar-

. Vi'ir Frap. 25 et aussi 23.

quer que Selon était une riche et plantureuse nature. Il y a sur ce grand homme un mot de Platon que le biographe connaissait puisqu'il le cite *; ce mot peut à peine se traduire dans la langue de Rabelais, mais, paraphrasé, il revient à dire que Solon crevait de santé, qu'il eut de la jeunesse et qu'il ne se gênait pas le moins du monde pour commettre, comme dit Musset,

Ces éternels péchés dont pouffaient nos aïeux.

Ce que Plutarque eût pu remarquer encore, c'est que ces voyages, sans gâter l'homme autant qu'il le croyait, avaient mûri le poUtique. Parcourant dans tous les sens le monde hellénique, mouillant à tous les ports, en relation d'affaires avec toutes les cx)lonies, en contact avec toutes les sociétés, toutes les formes de gouvernement, Solon n'avait pas tardé à reconnaître le mouvement qui entraînait la génération contemporaine. Il voyait partout, sur tous les rivages, disparaître les vieilles traditions léguées par les ancêtres, droits héréditaires des castes supérieures, solidarité traditionnelle des familles aristocratiques, constitutions patriarcales des cantons, et partout sur ces débris du passé, s'élever une race nouvelle, une classe moyenne énergique, industrieuse, âpre au gain, qui revendiquait hardiment l'égalité. Il comprit que l'avenir appartenait à cette classe, que la lutte contre ces légitimes aspirations ne pouvait amener dans un pays que le désarroi, la haine et finalement la ruine. Préserver son pays d'une catastrophe pareille, dont il voyait déjà tous les symptômes avant-coureurs, lui rendre la paix en l'installant irrévocablement dans une juste et humaine démocratie, voilà la résolution qui dut peu à peu se former dans l'âme de Solon, tandis qu'il naviguait d'un port à l'autre, et que ses habitudes mêmes de commerce, la connaissance des hommes, l'expérience qu'il y acquérait, le mettaient en état d'accomplir.

La première fois que Solon parait intervenir dans les afl'aires publiques, c'est à propos de l'attentat de Cylon. On sait ce qu'était Cylon, ce riche et noble Athénien, gendre de Théagène tyran de Sicyone, qui profita d'un jour de fête pour s'emparer de la citadelle, et comment attaqué, bloqué, il trouva pourtant

' n.iT., lefjg. VIIJ, 839; Put.. A?7ia<. 5.

moyen de s'enfuir par un sentier détourné. Ses gens, qui étaient restés dans F Acropole et avaient été obligés de se rendre, furent mis à mort malgré la parole donnée qu'on leur laisserait la vie sauve. C'était le parti aristocratique qui, voyant dans la tentative de Cylon une attaque contre ses privilèges, avait, par exaspération, commis cet acte de mauvaise foi. Le peuple qui tout d'abord s'était réuni à la noblesse, se retourna contre elle à cette perfidie, et les deux partis allaient peut-être en venir aux mains, quand Solon les fit enfin consentir à un accommodement. Les Alcméonides qui étaient les vrais coupables, furent jugés et condamnés au bannissement. Cette affaire une fois terminée par l'intervention de Solon, qui, malgré ses attaches aristocrati(iues, fit preuve d'une loyale impartialité, Athènes ne tarda pas à se retrouver dans une situation des plus critiques. Cylon s'était retiré chez son beau-père Théagène, à Mégare; il est probable qu'il l'excita contre les Athéniens. Toujours est-il que Mégare, qui dominait le golfe Saronique, un beau jour mit une garnison à Salamine. Ses croiseurs tenaient bloquées les meilleures rades de TAttique, Phalère et Eleusis. La situation était intolérable pour les Athéniens, ils essayèrent de débusquer les Mégariens. Mais après une série de tentatives malheureuses, ils perdirent courage et môme défendirent sous peine de mort qu'on leur parlât désormais de reprendre Salamine. Cela se passait probablement on 598. Solon était trop patriote pour s'accommoder d'un renoncement aussi lâche; il était en même temps trop avisé pour aller se jeter de gaieté de cœur sur un écueil où il se fut brisé. Il se souvint alors de son talent poétique. A quelle époque s'était-il mis à versifier? Nous n'en savons rien. Plutarque, avec son manque habituel de précision, se contente de dire que « quant à la poésie, il n'en usa du commencement que par manière de passe-temps, quand il était de loisir, sans écrire en vers une chose quelconque d'importance ». Il est probable que sa muse avait eu, comme lui-même, de la jeunesse. Quelques vers, auxquels je viens de faire allusion, sont une preuve assez parlante qu'il l'avait mise de bonne heure au service de Cypris et de Dionysos. Mais avec rage et les préoccupations du citoyen, le sérieux était venu, et Solon se sentait alors en état de faire autre chose que chanter ses plaisirs.

Plutarque a fait de cet événement un récit des plus vivants. « Soion, voyant que les jeunes gens pour la plupart ne demandaient autre chose que l'ouverture de la guerre, mais qu'ils n'osaient ouvrir la bouche pour en parler, à cause de l'édit, fit semblant d'être sorti hors de son sens et fit courir parla ville un bruit qu'il était devenu fou, et ayant secrètement composé quelques vers élégiaques, les apprit par cœur pour les prononcer en public. Il se jeta un jour soudainement hors de sa maison, ayant un chapeau sur sa tête, et s'en courut sur la place, là où il s'assembla incontinent grand nombre de peuple autour de lui, et montant dessus la pierre d'oii on a accoutumé de faire les cris et les proclamations publiques, commença à prononcer en chantant l'élégie qui commence ainsi :

Je viens en personne, moi, le hérault de Taimable Salamine, vous apportant au lieu de harangue des paroles arrangées, un chant. »

Puis ce héraut simulé continuait sa proclamation ; il rappelait sans doute les échecs subis, et la honte qu'il y avait à rester sous ces coups, le triste renom qui désormais allait s'attacher à la personne des Athéniens, comme on se les montrerait au doigt par toute la terre, et comme jusqu'à la fin des siècles leur ignominie vivrait dans la mémoire des hommes. Ahl continuait-il,

Puissé-je être, changeant de patrie, un Pholégandrien, un Sicénite, plutôt qu'un Athénien! Car aussitôt en me voyant, l'on dira parmi les hommes : C'est un Athénien, un de ceux qui ont lâchement abandonné Salamine.

Après avoir ainsi piqué jusqu'au vif Tamour-propre de ses auditeurs, il relevait leur courage, leur montrait sans doute qu'ils avaient eu tort de désespérer si vite, qu'avec un peu de hardiesse la fortune reviendrait à eux, qu'ils avaient là des vaisseaux tout prêts, une jeunesse toute frémissante ; puis il terminait en s'écriant :

Allons à Salamine combattre pour l'île aimable et repousser loin de nous Tinsupportable honte.

Cette élégie, connue sous le nom de Salamine, avait cent vers; Il n'en reste plus que les trois fragments que je viens de citer.

L'ÉjLÉGIE POLITIQUE A ATHÈNES : SOLOX 155

Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que ce détail de folie simulée, que Cicéron avant Plutarque avait déjà noté S ne se retrouve ni dans Démosthène ni dans Pausanias, qui tous deux ont parlé de cette affaire 2. Diogène Laërce nous donne même un singulier renseignement, c'est que Solon aurait fait réciter son élégie par un héraut. Enfin sur le costume de Solon, les récits sont tout aussi divers : les uns lui donnent un bonnet de feutre, comme en portaient les malades; les autres un pétasosctméme tout le costume d'un héraut. Mais, s'il y a doute sur les accessoires, sur là mise en scène, le fait est néanmoins certain, et rien n'est mieux attesté que le service que, la muse aidant, Solon rendit en ce jour à sa patrie.

A partir de ce moment, on le voit prendre une part de plus en plus prépondérante dans les affaires publiques. Il fait venir de Crète le prophète Épiménidepour purifier la ville où le sacrilège des Alcméonides avait, malgré leur condamnation, laissé du malaise, du trouble dans les consciences ; il profite en même temps de cette cérémonie, pour fondre, au moyen de Irréligion, dans un alliage homogène l'élément attique et l'élément ionien, c'est-à-dire les anciennes familles aristocratiques et les familles nouvelles de la démocratie. Puis, le peuple une fois uni, il saisit avec à-propos l'occasion de le faire entrer dans le mouvement |)C)litique de la Grèce continentale, où jusqu'alors ne figurait que l'élément dorien. Delphes, autrefois soutenu par la confé- (lération dorienne, s'en voyaitpeu à peu délaissé, et Grisa, la ville voisine, avec son port de Cirrha, élevait des prétentions qui n'allaient à rien moins qu'à ruiner complètement le sanctuaire. Les prêtres de Delphes, ne sachant à qui recourir, acceptèrent les offres du tyran de Sicyone, Clisthène, tout opposé(î que fût la tyrannie à leurs principes conservateurs. Mais Clisthène luimême n'était pas en état de jouer seul une aussi forte partie. Une alliance fut nouée avec Athènes, alliance qui avait jusqu'en Thessalie même, par la famille des Scopades, de puissantes ramifications. L'entreprise eut un plein suc^s : Grisa, Cirrha furent détruites, leur territoire consacré au dieu de Delphes, dont le domaine alla ainsi jusqu'au rivage, de sorte que les pèlerins

Cic, Offir.., I, 30.

2 Dbmosth., de faim légat. ^ p. 420 R. ; Pafs. I, AO. 4.

d'outre-mer n'avaient plus à traverser le territoire étranger. C'est à l'initiative de Solon qu'Athènes fut redevable de ce succès : il avait été Tànie de l'entreprise, il avait môme dirigé en personne les premières opérations; mais laissant àd'autreslesoin de terminer cette guerre qui fut longue, il avait regagné la ville où il sentait que sa présence était plus que jamais nécessaire. La reprise de Salamine, la réconciliation opérée par Épiménide, les victoires mêmes que les troupes athéniennes remportaient contre les ennemis de Delphes, n'empêchaient pas que la situation n'empirât tristement. Non seulement l'État était déchiré par les trois factions politiques de la Montagne, de la Plaine et du Littoral, mais la misère était poignante. Le peuple, pressuré, ruiné par les riches, mourait de faim, littéralement. Ce n'étaient partout que terres hypothéquées : puis, quand tout était vendu, champs et mobilier, le pauvre débiteur vendait ses enfants, se vendait lui-même comme esclave, ou s'enfuyait à l'étranger. L'humanité, le patriotisme de Solon, tous les instincts nobles et bons de son grand cœur s'émurent à ce spectacle lamentable : cette fois encore, il recourut à sa muse et adressa en vers ces Conseils, comme qui dirait cette proclamation aux Athéniens * :

Notre ville ne périra jamais par la volonté de Zeus et par l'intention (les Dieux bienheureux, immortels, parce que, prolectrice au grand cœur, la fille d'un père redoutable, Pallas Athéné, élend la main sur elle. Mais ce sont les citoyens eux-mêmes, dans leur imprudence, qui veulent perdre la grande ville, séduils par Tamour des richesses. L'esprit des chefs du peuple est injuste; ils sont tous prêts à s'exposer à des maux nombreux pour satisfaire leur insolence effrénée, car ils no savent pas commander à leur orj^ueil et jouir tranquillement des joies présentes dans la paix du festin...* Mais ils s'enrichissent, entraînés à des actes injustes.. N'épargnant ni les possessions sacrées ni les biens pubhcs, ils volent, ils pillent, l'un d'un côté, l'autre de l'autre; ils ne respectent pas les lois augustes de la justice, qui, bien que se taisant, note les injustices présentes et passées, et qui toujours avec le temps vient en vengeresse. Voilà l'ulcère qui s'étend maintenant sur toutela ville, inévitable. Alors l'État tombe bientôt dans une honteuse servitude, qui éveille la discorde dans les tribus et la guerre jusque-là endormie : la jeunesse aimable périt en foule. Par suite de ces menées hostiles, la ville chérie s'use

- IJ y a ici uiiftiaciino dans le lexVe.

bientôt dans des combats qui sont la joie des hommes injustes. Voilà les maux qui accablent le peuple. D'entre les pauvres, un grand nombre s'en vont sur la terre étrangère, vendus, enchaînés de liens déshonorants, et ils sont contraints de subir les maux odieux de la servitude. C'est ainsi que le fléau public atteint chacun dans sa propre maison. La porte ne peut l'arrêter, il passe par-dessus la haute barrière, et il atteint infailliblement, quand môme on se cacherait dans les profondeurs de son appartement. Voilà ce que mon cœur m'engage à révéler aux Athéniens, à savoir que la mauvaise administration engendre les plus grands maux pour une cité, tandis que la bonne met tout dans l'ordre, à sa place, et oppose un obstacle aux hommes injustes. Elle adoucit les aspérités, calme l'orgueil, amortit l'insolence, dessèche les germes croissants du malheur, fait marcher la justice loin des voies tortueuses, adoucit les fiertés, arrête les œuvres de sédition, arrête le ressentiment d'une discorde fatale. Grâce à elle enfin, tout est parmi les hommes réglé et sage.

Le peuple eut confiance dans cette parole honnête et convaincue, et en 591 Solon était nommé archonte avec la mission expresse de donner une constitution à l'État. Nous n'avons pas à entrer dans le détail de cette œuvre politique regardée généralement comme « le produit le plus achevé de la législation élevée à la hauteur d'un art*». Solon l'a résumée, du reste, luimême avec un noble orgueil dans les vers suivants :

Je pourrais avec justice invoquer le témoignage de la plus puissante divinité de l'Olympe, la Terre, mère de Cronos, de la surface de laquelle j'ai arraché les écriteaux qui y étaient placés de toute part*. Elle était esclave, elle est maintenant libre. J'ai ramené dans leur patrie plusieui Athéniens, dont les uns avaient été vendus ou justement ou injustement; d'autres avaient erré si longtemps dans les pays étrangers, en disant la bonne fortune pour gagner leur vie, qu'ils avaient oublié la langue attique. J'en ai affranchi d'autres qui avaient été livrés à l'esclavage dans le sein môme de leur patrie et qui tremblaient déjà devant leurs maîtres. J'avais promis de faire tout cela, et je l'ai fait, en employant simultanément la force et la justice. J'ai écrit des lois pour punir le méchant, favoriser l'honnête homme et faire rendre à chacun une justice prompte. Si cette autorité avait été confiée à quelqu'un d'avare ou de mal intentionné, il se serait livré à ses passions et n'eût pas eu de repos qu'il n'eût, en agitant le lait, retiré le beurre.

Et ailleurs :

Si j'avais voulu faire ce qui plaisait aux uns, puis aux autres, la ville eût perdu beaucoup de citoyens. C'est pour cela que, pendant ma ma-

ï CuRTius, Hist. de la Grec, T, 428.

' Tout champ hypothéqué portail un écriteau indiquant le montant de la délie pour laquelle l'hypothèque était prise.

gistrature, tourmenté de tuiistôtés, je ii:e tciirr.aiset retournais, comme un loup au milieu d'une meute.

Ce n'était pas sans peine en effet que Solon avait accompli son œuvre : on vient de le voir à la figure énergique dont il se sert pour peindre la résistance, les attaques incessantes dont il fut l'objet pendant toute sa législature. Comme les parts étaient faites avec justice, aucun parti n'était content, chacun trouvait que l'on avait trop donné à son rivai. Solon fut obligé de rappeler aux uns et autres, aux aristocrates comme au peuple, qu'il avait tout réglé avec la plus grande équité:

J'ai donné au peuple toute la puissance qui lui était due, sans diminuer ni surfaire ses justes droits. Tous ceux qui avaient la puissance et l'éclat delà riche^«?se, j'ai fait en sorte de les protéger contre l'outrage. Je me suis dre<?sé entre les deux partis, les couvrant l'un et l'autre d'un puissant bouclier, et je n'ai laissé aucun d'eux triompher injustement. Puisse le peuple suivre ses chefs, de la manière la meilleure, sans liberté excessive, ni oppression I

A côté des partis mécontents, il y avait les amis personnels désappoint('^s. Il paraît que dans l'entourage de Solon, on avait compté qu'il se laisserait griser par l'ivresse du pouvoir, et qu'à l'exemple de tant d'autres, il chercherait à le retenir et à convertir son archontat en tyrannie. Quand on vit Solon résigner ses fonctions avec autant de désintéressement qu'il avait mis de zélé il les remplir, et qu'il fallut décidément couper les ailes à toutes ces esi)érances, à tous ces rêves de profits, d'avantages honorificiues ou pécuniaires, ce fut à qui se moquerait d'une I)arèille simplicité d'esprit. Solon, dans un joli morceau, nous a conservé ces réflexions aigres-douces que ses amis faisaient sur son compte : il met en scène ses railleurs et leur fait dire :

Solon n'o 4 pas un homme d'un esprit profond et avisé. Quand Dieu lui donnait le succès, il ne l'a pas pris. Après avoir rabattu le poisson, il ne s'est pas empressé de tirer le filet : le cœur et l'esprit lui ont manqué en môme temps. Quant à moi, pour dominer, pour avoir une fortune immense, pour régner seul sur Athènes un seul jour, je consentirais à ce qu'on fît une outre de ma peau et que ma famille fût broyée.

Ailleurs, parlant sérieusement, avec la conscience du devoir «rcompli, il disait :

Si j'ai épargné la terre de ma patrie, si je me suis abstenu de la tyrannie et d'une violence brutale, pour ne souiller ni déshonorer mon nom, je n'en rougis pas, car je crois ainsi l'emporter davantage sur tous les autres hommes.

Et enfin, bien que tous « irrités contre lui le regardassent de travers, comme des ennemis », il put dire sans crainte d'être démenti :

J'ai accompli ces choses contre toute espérance, avec l'aide des Dieux, et mon œuvre n'est point inutile.

Toutes ces récriminations qui devaient s'apaiser avec le temps, n'en rendaient pas moins le séjour d'Athènes assez pénible à Solon, et Ton comprend que pour y échapper, il ait pris le parti de voyager. Ces voyages de Solon ont donné lieu à plusieurs récits généralement dénués d'authenticité. Le peuple grec était fier de Solon, il voyait en lui le type achevé de l'Hellène et, pour en bien faire ressortir la perfection, il aimait à le mettre en regard de l'étranger, à opposer ce petit bourgeois d'Athènes aux monarques les plus puissants, comme Crésos. Cela flattait son orgueil d'abaisser ainsi devant le bon sens d'un citoyen tout ce luxe, cette superbe des potentats asiatiques. La scène est trop bien arrangée d'ailleurs pour être vraie, et de bonne heure elle éveilla les soupçons. Plutarque a beau dire, pour accréditer l'anecdote, qu'elle répond parfaitement au caractère des deux interlocuteurs. C'est précisément ce rapport si parfait qui la rend suspecte. U n'y a donc pas à s'ingénier pour lever la difficulté chronologique qui s'oppose à l'entrevue de Crésos et de Solon, le premier n'étant monté sur le trône que vingt-trois ans après la fin du voyage du second. Il faudrait alors admettre, [comme quelques-uns l'ont voulu, un second voyage de Solon, fait cette fois après le coup d'État de Pisistrate. Il est beaucoup plus simple de prendre le récit pour ce qu'il est en réalité, à savoir un joli conte parfaitement conté par Hérodote.

On a mis également Solon en rapport personnel avec le roi d'Egypte Amasis, qui ne commença à régner qu'après o70, alors que Solon devait être rentré à Athènes depuis douze à treize ans. Il aurait aussi fréquenté dans ce voyage aux bords du Nil des prêtres de Sais, d'Héliopolis, qui le renseignèrent, dit-on, sur les

ancieunes relations de certaines tribus grecques avec leur pays. S'il fallait en croire Platon *, Solon aurait reçu d'eux encore des traditions sur Tile des Bienheureux, cette fameuse Atlantis, située au delà des colonnes d'Héraclès. Il est peu probable que les prêtres égyptiens aient parlé de cette île à Solon, car les Égyptiens n'allaient pas de ce côté, et c'était à l'Est et non pas à l'Ouest qu'ils plaçaient le séjour des Heureux. Quant au poème que Solon aurait commencé sur ces traditions, et où il racontait la guerre faite par les ancêtres des Athéniens aux Atlantides, 9,000 ans auparavant, on ne sait trop que dire. Platon est le seul auteur qui parle de ce poème, encore le donne-t-il comme inachevé ; ce qu'en dit Plutarque n'est que l'écho des paroles de Platon.

De toutes les traditions qui se rapportent aux voyages de Solon, la plus certaine est celle qui le présente comme l'hôte de Philocypros, le roi de Cypre. Le prince habitait une petite cité, Aipeia, sur un platexiu montagneux assez élevé. Solon lui conseilla de transporter son séjour dans la plaine fertile qui s'étendait au pied de cette hauteur, à l'embouchure du fleuve Clarios, et il l'aida de ses avis pour le choix de l'emplacement et Ja disposition de la cité nouvelle. La situation était excellente, et bientôt le commerce y afflua. La ville aurait été appelée Soli, dit-on, en l'honneur de celui qui en avait conseillé la fondation ; mais c'est une étymologie fausse, le nom, paraît-il, étant d'origine phénicienne. Quoi qu'il en soit, on a là une preuve nouveUe de cet esprit avisé de Solon, de son entente des afl'aires, et aussi de son caractère aimable. Partout où il se présente, il est aussitôt accueilli et, sans effort, fait accepter sa supériorité. Et quelle grâce , quelle dignité dans les adieux qu'il adresse à ses hôtes!

Pulsses-tu, dit-il à Philocypros, puisses-tu à Soli habiter en roi, pendant un long temps à partir de ce moment, toi et ta postérité! Et pour moi, puisse Cypris à la couronne de violettes m'emmener sain et sauf de cette île illustre sur un vaisseau rapide! Qu'elle donne à cette colonie la grâce et un bon renom !

La grâce et un bon renom, voilà l'idéal du Grec, et jamais homme ne le réalisa plus complètement que cet enfant d'Athènes

n*LAT.,Tm.2i.

qui fit de si grandes choses avec tant d'aisance et tant d'honnêteté.

A son retour, Solon trouva la liberté d'AthO^nes menacée par les agissements de Pisistrate. Du premier coup il pénétra les desseins du futur tyran, et se hâta de faire tout son possible pour ouvrir les yeux à ses concitoyens. Ne connaissant d'autre moyen que la persuasion, au lieu d'opposer l'intrigue à l'intrigue, il recourut encore à la muse et signala au peuple le danger qui le menaçait ; il lui montra la nut^ qui s approchait prête à crever : « De la nuée, disait-il, vient la tempête de neige et de grêle; le tonnerre naît de l'éclair brillant. C'est par des hommes puissants que périt la cité. Le peuple, par imprudence, tombe sous le joug servile d'un monarque. Il est difficile d'arrêter celui qu'on a soi-même élevé; mais il faut n'agir qu'avec réflexion. »

Et comme le Sénat qui était favorable à Pisistrate, répandait le bruit que Solon avait perdu la tête, qu'il radotait : « Le temps, répondait le vieillard, le temps montrera avant peu à mes concitoyens ce qu'était ma folie, il le montrera quand la vérité paraîtra au grand jour. » Puis, comme les partisans du coup d'État, les gens à curée, pour prouver la nécessité d'un sauveur, parlaient sans doute du caractère ingouvernable du peuple, de son esprit inné d'indiscipline, de ses mutineries quotidiennes, Solon répliquait avec son bon sens honnête, que le peuple laissé à lui-même était tranquille et qu'il ne remuerait pas s'il n'y avait des agitateurs pour l'exciter : « Ce sont les vents qui troublent la mer; quand aucun d'eux ne l'agite, c'est le plus calme des éléments. » Enfin, quand la chose fut accomplie et que Ton s'aperçut qu'au lieu d'un sauveur on s'était bel et bien donné un maître, on se plaignit. Solon avait la partie belle pour prendre sa revanche; il en profita naturellement, mais sans orgueil. Au lieu d'accabler de ses reproches ses anciens contradicteurs, il se contenta de les rappeler à la patience, puisqu 'aussi bien c'étaient eux-mêmes qui étaient la propre cause de leur malheur. Encore pour rendre la remontrance moins amère, eut-il l'attention de la sucrer d'un compliment :

Si vous êtes dans la peine par suite de votre lâcheté, n'en rejetez pas la faute sur les Dieux. C'est vous-mêmes qui avez fait la puissance de ces hommes, en leur fournissant toutes tde\\\\.és, o\ v^^\^^nw\:^^^>'^'^

i62 HISTOIRE DE LA POÉSIfi: LYRIQUE GRECQUE

tt'tos mis dans un honteux osdavago. Chacun de vous, pris à pari, est aussi fin que le renard; réunis, vous n'avez plus qu'un esprit léger. Vous regardez à la langue et aux paroles habiles d'un homme, et vous ne faites- pas attention A ce qu'il est en train de faire.

Solon, qui, le jour où Pisistrate s'empara de l'Acropole, avait voulu prendre les armes et résister à la force par la force, employait du moins ce qui lui restait d'énergie à lutter contre la tyrannie, à tenir le peuple en haleine par ses vers. Ses amis s'effrayaient de son audace, ils redoutaient pour lui quelque mauvais coup de Pisistrate. Cléobule, t>ran de Lindos, un des Sept Sages, lui aurait môme offert un refuge à sa cour*. Solon, qui comptait sur sa vieillesse pour le protéger et faire patienter le tyran, refusa; il laissait dire et continuait son œuvre de prédicateur politique. Pisistrate, qui d'ailleurs avait avec lui des liens de famille, n'était point homme à commettre une violence inutile. Non seulement il laissa le vieillard tranquille, mais il fit même tout son possible pour l'attirer à lui. On dit qu'il y réussit et que Solon consentit plus (Vune fois à l'aider de ses conseils.

Pour occuper les loisirs que lui faisait sa retraite, Solon se remit à la poésie avec plus d'ardeur ou tout au moins avec plus de suite. Malgré la décadence que l'âge apporte ordinairement, son esprit restait jeune, actif et toujours avide de connaissances : « J'apprends tous les jours, à mesure que je vieillis », disait-il. Jusqu'à son dernier soupir, il resta fidèle à ces muses dont les œuvres avaient embelli sa jeunesse, aidé si puissamment son action politique, et dont la douce lumière vint encore éclairer le soir de sa vie,

Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyre Anime la fin d'un beau jour.

C'est peut- être à cette époque qu'appartient cette belle élégie, où Solon, s'adressant à lui-même, semble résumer tous les principes de religion, de morale, qui gouvernaient ses actes, et donner en même temps sa manière de comprendre le coui's des choses d' ici-bas:

Dioo. Laert., Cl(^obuK, I. 92.

Brillants enfants de Mnéinosyne et de Zens ohnipien, Muses de lii Piérie, écoutez ma prière. Donnez-moi le bonheur de la part dt?s dieux bienheureux, et, parmi les hommes, une bonne renommée. Donnez-moi d'être doux à mes amis, amer à mes ennemis, respectable pour ceux-là, terrible pour ceux-ci. Je désire la fortune, mais je ne veux pas l'acquérir injustement. La justice arrive infailliblement dans la suite. La richesse que les dieux donnent, reste inébranlable de la base au sommet. Celle que les hommes se procurent par violence, n'aiTi>e pas comme elle le devrait, mais elle vient à regret, contrainte par des œuvres injustes. Et bientôt se produit la confusion des malheurs. Les commencements sont peu de chose, comme pour le feu. Le fléau est faible tout d'abord, il finit par être terrible. Les œuvres de la violence ne durent pas pour les hommes. Mais Zeus surveille l'accomplissement de toutes choses. Coumuî le vent du printemps disperj^e tout à coup les. nuages, le vent qui remuant les profondeurs stériles de la mer aux flots nombreux, ravage sur la terre féconde les beaux travaux des hommes, puis gagne le ciel, demeure élevée des dieux, et laisse reparaître l'éther (à nos jeux) : le soleil dans sa puissante beauté rayonne sur la grasse terre, et il ne reste plus rien des nuées. Telle est la vengeance de Zeus, et il ne s'emporle pas à chaque faute, comme un homme mortel. Mais il ne lui échappe pas pour toujours, celui qui a un cœur coupable : à la fin, la faute se révèle. L'un expie aussitôt, l'autre plus tard. Si le coupable é<^happede sa personne et si le destin des dieux ne l'atteint pas, le destin revient : les innocents paient, ou les enfants des coupables, ou leurs descendants éloignés.

Hommes bons ou mauvais, nous avons cette pensée: chacun croit devoir réussir dans ce qu'il entreprend, et, quand il échoue, chacun se lamente aussitôt. Mais jusque-là nous nous laissons, la bouche ouverte, séduire par de vaines esp^ances. Celui qui est accablé par la cruelle maladie, songe qu'il guérira. Si quelqu'un est sans argent, travaillé par la pauvreté, il s'imagine qu'il arrivera sûrement à une grande fortune. Et chacun s'empresse de son côté. L'un, désirant rapportei* un gain à la maison, erre sur la mer poissonneuse, poussé par des vents leriibles, et n'épargnant pas sa vie. Un autre, de ceux qui manient la charrue recourbée, se loue à Tannée pour labourer un sol couvert d'arbres. Celui-ci, connaissant les œuvres d'Athéné et de l'habile Héphostos, gagne sa vie avec ses mains. Celui-là, instruit des dons des Muses olympiennes, sait en quoi consiste la sagesse aimable. Un autre a été établi devin par Apollon, le dieu qui atteint au loin, et il connaît le malheur encore lointain qui doit venir, lui que les dieux favorisent. Mais ni les présages ni les sacrifices ne sauveront du destin. D'autres, médecins, exercent l'art de Péon, le dieu des remèdes; mais eux non plus, ils n'arrivent pas à un résultat sûr. Souvent d'un petit malaise naît. une grande douleur, et les remèdes, malgré leur vertu adoucissante, n'y peuvent rien. Un autre au contraire accablé par la maladie, la souffrance, à peine touché par les mains (du médecin), recouvre la santé. Le destin apporte aux hommes tantôt le bien, tantôt le mal, et l'on ne peut se dérober aux

16i HISTOIRE DE LA POÉSIE LYRIQUE GRECQUE

présents des dieux immortels. Il y a des dangers dans toute en'reprise, et personne ne sait où s'arrêtera raffaire commencée. L'un qui commençait à réussir, par défaut de prévoyance, tombe dans un grand et pénible malheur. Cet autre, au contraire, qui était dans l'embarras, Dieu lui donne en tout le succès qui l'affranchit de ses angoisses. Les hommes d'ailleurs ne savent se prescrire aucune borne pour la fortune. Ceux d'entre nous qui ont le plus de moyens d'existence, en désirent le double. Qui pourrait rassasier tous les hommes ? Les immortels accordent aux hommes des faveurs; mais à ces faveurs succèdent les revers. Quand Zeus les envoie comme expiation, ils frappent sur l'un d'une manière, d'une auti^e sur l'autre.

C'est ainsi que Solon laisse aller sa muse de réflexion en réflexion, butinant au hasard, pour ainsi dire, sur sa riche et florissante expérience: lui non plus « ne sait où s'arrêtera l'affaire commencée ». Le tissu est un peu lâche, comme dans toute cette antique élégie, qui a quelque chose de la conversation du vieillard. On croirait entendre le bon Nestor de l'épopée homérique, mais un Nestor plus bourgeois, qui aurait oublié les coups de lance de sa lointaine jeunesse. Ailleurs Solon nous expose avec la même bonhomie son idéal de bonheur, son Hoc erat in votis :

La fortune est la même pour celui qui a beaucoup d'argent, d'or, de terres fertiles en froment, de chevaux, de mulets, et pour celui qui a pour tout bien la santé de l'estomac, des poumons, des pieds, la faculté de jouir. . . d'une femme à l'occasion. La jeunesse nous donne ces biens. Voilà la vraie richesse de l'homme ; tous les autres biens sont superflus et personne ne les emporte dans THadès. Ils ne peuvent servir à personne de rançon contre la mort, les maladies, ni contre le fléau de la vieillesse qui vient.

Ailleurs encore, dans des vers dont la paternité lui est pourtant contestée *, il Irace d'une main calme la courbe de la \io humaine :

L'enfant tout petit encore et ne parlant pas pousse sa rangée de dents qu'il perd pour la première fois à sept ans. Lorsque Dieu a accomph pour lui sept autres années, il montre les signes d'une puberté qui se forme. A sa troisième période, quand les membres ont encore grandi, son menton prend du duvet, gracieuse floraison d'un corps qui se transforme. C'est à la quatrième semaine de son âge que l'homme a la forme la plus grande

» Bkrok, Lijr. g'aeci, IT, So'on, 27, note.

LlLÉGlE POLITIQUE A ATHÈNES : SOLON 165

et qu'il peut s'en servir pour attester sa \aleur. A la ciiuiuième, c'est le moment de songer au mariage et de chercher à s'assurer une postérité. A la sixième, l'esprit de l'homme est formé sur tout et il ne veut rien faire encore d'inférieur. A la septième et à la huitième semaine, l'homme a toute la force de son intelligence et de sa langue, et ces deux semaines forment une période de quatorze ans. A la neuvième, il peut encore ; mais sa langue et sa sagesse faiblissent déjà pour les grands efforts. Quand Dieu a accompli les sept années de la dixième semaine, on est mûr pour le destin de la mort.

Voilà à peu près le résumé de toute la sagesse antifjue, sans rien d'austère, sans lointain mystérieux, sans pressentiment ni préoccupation de Vau-delà. C'est la sagesse naturelle, celle d'Horace *, ou bien encore celle de Montaigne, qui vieillit et se résigne, menant chaque chose en sa saison, et qui parlant de la vie, dira : « J'en ai vu l'herbe et les fleurs et le fruit, et en vois la sécheresse, heureusement, puisque c'est naturellement. »

L'un de ces derniers fragments de Solon faisait partie d'une élégie au jeune Critias, son parent, le grand'père du tyran bien connu. Le poète y devait donner des conseils à l'adolescent, et le préparer sans pédantisme à remplir ses devoirs d'homme et de citoyen. C'est ainsi que Solon, tout en prenant le genre de l'élégie des mains de ses devanciers, en agrandissait le champ et faisait d'elle limage complète de la vie, telle que la comprenait l'Athénien d'alors. Les plaisirs, la guerre, la politique, l'apologie, la morale, la contemplation philosophique, Solon mit tout dans ce cadre facile, qui parait avoir été son cadre préféré. En effet, bien qu'il se soit servi du trimètreïambique,dutétramètre trochaique, c'est le distique qu'il emploie le plus souvent. Il n'innovait pas pour le fond, sans doute. Callinos et Tyrtée avaient fait des élégies guerrières ; ce dernier avait traité dans cette forme des matières politiques, et Minmerme avait donné l'exemple de l'élégie amoureuse. Mais C(î qui était le propre de Solon, ce qui fut son originalité, c'est qu'il réunissait toutes ces nuances diverses et savait à l'occasion passer de l'une à l'autre.

Quand il nous dit, par exerrii le, Epist., r, 13, 4 :

Pauper enim non est cui rerum suppelit usus, Si venlri bene, si lateri est pedibusque luis, nil Divitiae potcrunt rrgales oacWre maiu^.

Ce qui était bien à lui encore, c'est le caractère calme, serein, de sou exposition, la facilité aimable avec laquelle il manie ses jKînsées. On Sent tout de suite, en le lisant, qu'on a changé de région et qu'on est sous le eiel de l'Attique. Point de tension ni dV.tïort, une grande sobriété d'images, de comparaisons, une langue saine, claire, un style sans prétention qui ne craint pas de descendre parfois jusqu'aux limites de la prose; et, sous cet extérieur simple, une grande expérience des choses, un esprit avisé, une àme élevée et droite, un cœur profondément hunmin, voilà ce qu'est la poésie de Solon, qu'il ne faut ni placer trop haut ni mettre trop bas. Quoi qu'en aient pu penser quelques Athéniens, ce qui lui manqua pour égaler Homère, ce ne fut pas seulement le loisir, mais le talent *. Solon n'est pas un grand artiste, pas plus du reste que Tyrtée. Il n'a pas le génie créateur d'Archiloque, mais c'est un honnête homme qui sait écrire en vers.

Enfin, ce qui achève de le peindre, c'est la passion qu'il avait d'apprendre. Nous avons vu conmient il se consolait de vieillir, en songeant qu'il augmentait ainsi le trésor de ses connaissances. Un jour il entend son neveu chanter une ode nouvelle de Sappho: il le prie aussitôt de la lui apprendre, ne voulant pas mourir, dit-il, avant de la savoir. Il avait le respect des choses de l'esprit: c'est lui qui le jn-emier songea à fixer un ordre pour la récitation des poèmes homériques, abandonnée jusqu'alors au caprice des rapsodes. 11 n'aurait pourtant pas eu pour la tragédie naissante la même tendresse que pour l'épopée, s'il faut en croire une anecdote contée par Plutîirque : au soitir d'une représentation de Thespis, il aurait frappé la terre de son bâton et se serait écrié qu'en approuvant de tels jeux de mensonge, on s'habituerait à l(îs porter dans le commerce de la vie. On a quelquefois révoqué cette anecdote en doute pour des raisons chronologiques. Il est bien vrai i[ue le premier concours de tragédies où Thespis r(>mporta le prix n'eut lieu à Athènes que vers 535 et qu'alors Solon était mort depuis plus de vingt ans ; mais l'idée même d'instituer un concours de ce genre laisse supposer que l'invention de Thespis avait déjà fait ses preuves et qu'elle était

'Plat., Tim.,fti,

dès lors assez populaire pour que l'État lui donnât cette niar(|ue d'estime. A l'époque du concours, on le sait d'ailleurs, Thespis était âgé : ses premiers essais remontaient donc beaucoup plus haut. On comprend que Solon, si curieux de poésie et d'art, ait voulu voir ce qu'était cette nouveauté qui faisait courir le monde. Quant au jugement qu'il en aurait porté, il ne faut ni s'en scandaliser ni même s'en étonner. Pisistrate avait déjà coni-. mencé ses menées. La suite du récit de Plutarque, les paroles que Solon quelques lignes plus bas adresse au tyran, quand il a réussi S tout indique qu'entre les fictions du poète et le jeu du conspirateur, Solon avait cru saisir une connexité secrète : s'il condamna la tragédie naissante, ce fut par appréhension de la tyrannie et non par étroitesse de goût.

Il mourut très âgé, à quatre-vingts an§, dit-on (vers 560). Parlant un jour de la mort, il avait souhaité « qu'elle ne vint pas à lui sans pleurs, mais que son trépas fût pour ses amis uji sujet de doulem' et de gémissements ». Cicéron, rappelant ces deux vers, les compare à ceux qu'Ennius a faits sur la même pensée et qui expriment précisément un vœu contraire :

Nemo me lacrimis decoret uec funera fletu Faxit ; cur? volito vivu' per ora virum.

Il trouve plus de courage dans le Romain que dans le Grec - . J'en suis fâché pour Cicéron, mais il n'a pas compris les vers dti Solon. Solon ne se lamente pas du tout, comme il le croit, à ridée de la mort; ce qu'il veut seulement, c'est (jucson souvenir soit cher à ses amis, que son départ les attriste. J'aime mieux ce besoin d'aflection qui se prolonge même au-delà du tombeau,

' Voici en effet ce que dit Plularque, Solon, 29 : « Peu de temps aprèîf, risistrate s'éiant lui-même blessé et ensanglanté par tout le corps, se fit porter dedans un chariot sur la place, là où il émut fort le menu peuple, en leur donnant à entendre que ç'avaient été ses ennemis qui l'étaient allés surprendre en trahison, et l'avaient ainsi mal accoutré pour le différend qu'il avait conlro • eux, à cause du gouvernement de la chose publique: et y en avait plusieurs qui en étaient fort indignés et qui criaient que c'étaient méchamment fait. Et lors Solon s'approchant, lui dit : « o fils d'Hippocrate, tu contrefais et joues » mai le personnage de l'Ulysse d'Homère : car tu t'es fouetté loi-méme tour • » tromper tes citoyens, et lui s'égratigna pour abuser les ennemis. »

Diogëne Laërce est plus court, mais plus net encore : « Solon empêcha Thesiiis de jouer ses tràffédies, parce que c'étaient là des paroles inutiles et des mensonges. Et quand Pisistrate se fut blessé lui-même : a Voilà, dit-il, les résultats c de cette invention. » Dioo. Laxrt., I, 50.

2 Cic, Tmcul. 1,49.

que le stoïcisme un peu pédant d'Ennius. En somme, Solon avait fait, sinon de plus beaux vers, au moins de plus grandes choses qu'Ennius ; et pourtant il se drape moins orgueilleusement dans sa gloire, il préfère une bonne larme tombant des yeux d'un ami à la froide et banale admiration des indilîérents. De ces deux souhaits pour la dernière heure, c'est celui de Solon qui me semble le plus conforme à la bonne et simple nature. En tout et partout chez lui, dans l'homme d'État, dans le législateur, dans l'ami, on retrouve, on sent l'homme; on le sent également dans le poète, et c'est là ce qui fait le charme durable de ses vers.

l'élégie politique et morale a MÉGAllE :

Tlicognis : sa patrie; opin'ons diverses. — Epoque controversée. — DilïicuUé de le juger. — Histoire de Mégare. — Condition sociale du I)()ète; sesj)ressentiments; son exil; sa vie errante. — Principes politiques; préjugés aristocratiques. — Le moraliste; tristesse de sa philosophie : ce qu'il pense de la destinée humaine, de la société, de la famille. — Toute-puissance des dieux ; le problème du mal. — Honnêteté foncière du poète. — Son œuvre: état fragmentaire; opinions diverses sur la forme première. — Cyrnos; nature de ses relations avec le poète. — Adaptation pédagogique de l'dîuvre de Théognis; époque; sentiments politiques de l'adaptateur; morceaux divers dans le recueil actuel; Événos; recueil mal fait. — Les Paidica: origine, éi)oque, composition, caractère. — Jugement final sur le talent de Théognis.

De Solon nous passons à Théognis, d'Athènes nous allons à Mégare. La distance n'est pas grande, à ne considérer que la carte, une quarantaine de kilomètres au plus ; elle est immense si Ion songe à Pesprit différent qui animait les deux cités et les deux poètes. Nous rentrons dans le monde dorien, dans ce milieu moral sans doute, mais froid, juste, mais dur, où les préjugés de caste et Pétroitesse de Pesprit aristocratique étouffent si facilement les sentiments d'humanité que nous avons vus s'épanouir au contraire dans Pâme ionienne, dans le cœur athénien de Solon.

Théognis nous apprend lui-même qu'il était de Mégare. Les anciens poètes, les Homérides par exemple, n'avaient aucune idée de la propriété littéraire, jamais ils n'avaleïvl ^qw^^ i. ^v-

17j histoire i)E LA POÉSIE LYRIQUE GRECQUE

giier l'œuvre qu'ils mettaient au monde. Mais avec le temps la vanité d'auteur était née, et c'est ainsi que Théognis est amené à nous dire qu'il est de Mégare : « Que mon cachet, le cachet de l'inventeur soit apposé sur ces vers et qu'on ne puisse lesdérober... Que chacun dise : Ce sont les vers de Théognis le Mégarien*. » Mais il y a deux villes dans le monde hellénique, qui portent ce nom de Mégare : il y a la voisine de TAttique, la rivale d'Athènes pour la possession de Salamine, celle qui fut un des plastrons préférés de la malice des comiques; puis il y a dans la Sicile une autre ville de Mégare, colonie que fonda la première vers l'an 728, sur l'emplacement de l'ancienne Ilybla, à l'extrémité orientale de l'île. On a quelquefois prétendu que Théognis était de cette dernière. Suidas, dans la petite notice qu'il consacre à notre poète, et Platon, qui a parlé plusieurs fois de lui, le donnent formellement comme originaire de la Mégare sicilienne. Ces deux témoignages, quelque décisifs qu'ils puissent paraître, n'ont pourtant pas fait autorité. Pour Suidas, il n'en coûte pas beaucoup d'admettre qu'il s'est trompé, tant il est coutumier du fait ; peut-être même ne faisait-il que répéter le passage de Platon qu'il prenait trop à la lettre. Mais alors comment faut-il entendre ce passage du premier livre des

- Platon n'était point un critique de profession, mais il savait son histoire littéraire, et, bien qu'il fût séparé de Théognis par un intervalle de près de deux siècles, il n'aurait certainement pu commettre une erreur aussi grave sur la patrie d'un poète tout voisin de l'Attique. Aussi ne l'a -t-il pas commise, si l'on fait attention ù l'ensemble de son texte. Il vient de citer TyTtée, qui d'Athénien devint Lacédémonien; il passe à Théognis, et c'est visiblement pour établir entre les deux poètes une sorte de rapport de symétrie, (lu'au nom de Théognis, il ajoute ces mots: « citoyen de Mégare en Sicile ». Dans sa pensée, Théognis était Sicilien, comme Tyrtée Lacédémonien, c'est-à-dire par adoption, et 'la chose n'a rien d'extraordinaire. Comme nous allons le voir, Théognis fut forcé de s'expatrier ; il voyagea en Sicile, il le dit lui-môme ; il trouva là sans doute dans la ville fondée jadis par

lÏHÉOG., V. iQ.

'Plat., legg., I, 630.

THÉO(iNIS 171

ses ancêtres un accueil bienveillant, et il ne serait nullement impossible qu'on lui eût donné le droit de cité dans la colonie, pour le dédommager décelai qu'il avait momentanément perdu dans la métropole. Platon, pendant le séjour qu'il fit lui-même en Sicile, a pu recueillir cette tradition et s'en autoriser pour faire le rapprochement purement extérieur que nous venons de signaler. Du reste, il y a de Théognis un passage qui ne peut guère laisser de doute sur la véritable patrie du poète : « Puissant Phébos, s*écrie-t-il, c'est toi-même qui as ceint de tours notre ville élevée, pour faire plaisir A Alcathoos, fils dt^ Pélops *. » Or cet Alcathoos était le fondateur bien connu de l'ancienne Mégare, et son souvenir, comme celui de son divin collaborateur, était resté très présent. A la fin du ii" siècle, suivant le témoignage de Pausanias, les habitants de cette ville continuaient à croire que le héros avait été aidé par Apollon, à telles enseignes même qu'ils montraient la pierre où ce dieu avait posé sa lyre, pour donner un coup de main aux travailleurs 2, Il n'y a donc pas place au moindre doute, malgré les expressions de Suidas et de Platon : Théognis était bien l'enfant de la Mégare du golfe Saronique.

Quant à l'époque où vivait notre poète, il n'est pas aussi facile de la déterminer, et l'on se trouve en présence de deux dates assez dilférentes. Eusèbe le donne comme déjà connu à la quatrième année de la lviii^ Olympiade; S^ Jérôme se contente de reculer la chose d'une Olympiade : ainsi donc de 545 à oil, Théognis était déjà en possession, sinon de la gloire, au moins d'une certaine notoriété, ce qui mettrait sa naissance vingt-cinq à trente ans plus tôt, c'est-à-dire vers l'an 570. Mais Suidas place cette naissance à la lix« Olympiade, ou 54i avant notre ère, ce qui donne un écart assez considérable. Il y a deux passages du poète qui se rapportent à des événements contemporains, et qui pourraient aider à déterminer son époque par les allusions qui s'y rencontrent à la puissance redoutable des Mèdes. Voici le premier de ces passages :

Que Zeus qui habite dans Téther élonde sur cette ville sa main toujours protectrice, pour en éloigner le malheur ! Qu'à lui se joignent les

» Théoo., V, 773.

-' Pais., I, 42.

autres dieux immortels bienheureux. Qu'Apollon particulièrement dirige notre langue et notre esprit. Que la Ivre puisse faire encore entendre sa mélodie sacrée, ainsi que la flûte, et puissions-nous, apaisant les dieux par nos libations, boire en échangeant de mutuelles et gracieuses conversations, sans avoir à redouter les attaques des Mèdes ! Voici ce qui serait le meilleur au milieu de l'accord des cœurs, passer sa vie gaiement, loin des soucis, repousser loin de soi les Kères fatalci, la vieillesse destructive et la nécessité finale de la mort '.

Le danger auquel il est fait allusion dans ces vers, est présenté comme éloigné encore. On ne sent pas chez le poète cette impression de terreur que communique une catastrophe imminente. Mais le ton change, il est plus éploré dans Tautre morceau ; cette fois ce n'est pas à Zeus, mais à Phébos que Théognis s'adresse :

Éloigne de notre cité l'armée insolente des Mèdes, afin qu'au retour du printemps, les peuples dans la joie t'envoient d'illustres hécatombes et te charment par les cithares, par l'aimable festin, par les chœurs des péans et les cris poussés autour de ton autel. Ah certes! je crains, quand je vois la sottise et la discorde fatale des Grecs; mais toi, ù Phébos, protège avec miséricorde notre cité'.

Les historiens et les critiques modernes sont partagés sur la manière d'interpréter ces vers, et sur les événements politiques et militaires qui les ont inspirés. Les uns y voient une allusion à la guerre même que les Perses allèrent porter en Grèce. Hérodote parle d'une incursion que fit la cavalerie de Mardonios sur le territoire de Mt'^gare, un peu avant la bataille de Platée; c'est sous l'impression de la terreur qu'inspira cette démonstration que Théognis aurait écrit ces vers^. Pour d'autres, au contraire, il ne s'agirait dans ce passage et dans Tautre ni de Darios ni de Xerxès encore moins, mais de Cyros et des conquêtes que ce prince faisait de jour en jour sur les cités gi^ecques de l' Asie- Mineure. Harpagos, son lieutenant, les réduisait l'une après l'autre; l'épouvante était alors sur tout le littoral. De tius côtés on s'enfuyait pour échapper au joug de la Perse : les habitants dcTéos émigraient à Abdère; ceux de Phocée allaient jusque

» Thkog., V. 757

"> DuxcKER, Gesch. A//ert/i., VU,p.5\n,^\. ¥vAC^,GT:ech. [.ijnk,\). 391.

dans les pays les plus lointains de l'Ouest. La Grèce européenne où refluaient tous ces fugitifs et qu'ils remplissaient de leurs récits, de leurs terreurs, ne pouvait s'empêcher de trembler à son tour : on voyait déjà les Perses dans l'Attique, dans le Péloponnèse, et les oreilles entendaient résonner déjà le sabot de leurs chevaux sur le sol de la patrie. Voilà les préoccupations dont Tiiéognis se serait fait l'écho dans les vers que nous venons de citera Or ces événements se passaient en Asie-Mineure de THo à 5i0. Cela concorderait avec la donnée d'Eusèbe et de S' Jérôme, et permettrait de placer la naissance de Théognis, comme nous le disions, vers l'an 570. L'année de sa mort est incertaine; mais on ne trouve rien dans ses vers qui autorise à le faire vivre jusqu'à la bataille de Marathon (490), comme le voudrait Thislorien Grote^.

Il semblerait au premier abord que rien n'est plus facile que de reconstituer la vie de notre poète avec le grand nombre de vers qui nous restent sous son nom. En effet l'élégie enti*e les mains de Théognis reprend le caractère individuel qu'elle avait déjà dans Mimnerme, et que Solon ne lui conserva point, tout préoccupé qu'il était d'en faire l'instrument de son œuvre politique. Théognis instruit et prêche; il a la vocation pédagogique, et ce n'est pas sans raison qu'on l'a mis au premier rang des représentants de la gnomique ancienne. Mais il est en même temps très personnel; il a réservé dans son œuvre une large part à la peinture de sa propre vie ; il revient à plusieurs reprises sur les vicissitudes de son existence, il expose ses goûts, ses préjugés, ses antipathies ; il nous ouvre tout son intérieur, il met à nu devant nous toute son àme, et pourtant sa biographie nous échappe pour les deux raisons suivantes qui tiennent à la nature même de son recueil. En effet, comme nous le verrons, ce recueil n'est ni complet, ni tout entier de la main de Théognis. Les passages où le poète devait parler des événements auxquels il fut mêlé et dans lesquels s'encadraient les sentiments qu'il exprime avec tant de vivacité, ces passages ont disparu ; et d'un autre côté, comme il y a certainement dans le recueil des

» Bkrgk, Griech. LUera'. II, p. 304.

2GR0TE, IHstoii e de la Grèce, IV, 84. Voir Flach, op., cil. p. 393. noie 2,1e résumô des discussions entre les critiques.

vers qui viennent d'une autre main, il arrive que la critique se trouve assez embarrassée. Non seulement elle est privée d'une partie de ses moyens, mais elle ne peut faire usage qu'avec la plus grande circonspection de ceux qui lui restent, ou plutôt il lui est impossible de reconstituer avec certitude, non pas seulement la biographie extérieure, mais la vie intime de notro poète, parce qu'elle ne peut être sûre de l'authenticité des traits (lue lui fournit le recueil. Elle a des couleurs, des linéaments, mais elle n'ose réunir les uns et les autres, pour essayer d'en faire une physionomie, un portrait, parce qu'il n'est pas certain que le tout appartienne au même visage.

A l'époque de Théognis, la ville de Mégare était déchirée par des luttes sanglantes entre l'aristocratie et la démocratie, entre ceux qui possédaient tout, terres, fortune, pouvoir, et ceux qui n'avaient rien. C'est l'histoire commune de toutes les cités grecques au Yii^ et au vi® siècle, et c'eût été celle d'Athènes sans la sagesse de Solon. Ce pays primitivement occupé par Minos, le premier fondateur d'une puissance maritime dans les eaux de la Grèce, était ensuite tombé entre les mains des Doriens, qui s'arrêtèrent là, devant la résistance opiniâtre de l'Attique, Longtemps sous la dépendance des Corinthiens leurs puissants voisins, les Mégariens, lors de la chute des royautés, avaient pu s'affranchir de cAi joug. Leur ville, sous le gouvernement aristocratique des grandes familles, avait alors rapidement pris un puissant essor. Dès la fin du viii® siècle, dès le commencement du vu®, ils envoyaient des colonies aux deux extrémités du monde grec, en Sicile et sur les bords de la mer Noire, dans la Bithynie, dans le Bosphore de Thrace. Mégare avait un commerce florissant, l'or affluait chez elle. Mais, comme il arrive presque toujours dans les villes de négoce et d'industrie, à côté de la fortune se rencontrait une misère qui ne tarda pas à remuer. Théagène profita de ces mouvements pour s'emparer de la tyrannie. Mais les affaires n'en allèrent pas mieux à l'intérieur, et au dehors, il y eut des revers, comme la perte de Salamine. Le tyran tomba sous les efforts combinés de l'aristocratie et de la démocratie. L'union des deux classes ne fut que passagère : le peuple accapara le pouvoir, et les mesures les plus révolutionnaires ne tardèrent pas à bouleverser le pays, partage des terres, confises-

THÉOGMS 175

tion des biens. Ce fut une persécution systématique de l'aristocratie. Celle-ci, naturellement, résista : on en vint aux mains ; les nobles furent battus et obligés de prendre la fuite. C'est au milieu de ces troubles que vécut Théognis.

11 appartenait par sa naissance à l'aristocratie. Mais rien n'indique dans ses vers qu'il ait joué un rôle public, sauf un passage qui semble dire qu'il fut théore. On choisissait pour ces fonctions un personnage important, de vieille noblesse. Si l'on prend le texte, tel que l'a établi Bergk, Théognis aurait reçu effectivement de ses concitoyens celte marque de confiance : a II faut, dit-il, que moi, théore, homme plus droit qu'un tour, un cordeau, une équerre, je garde ce qu'à Pytho le dieu, prêtant sa parole à la prêtresse, révélera du fond du gras sanctuaire. On ne pourrait ni en ajoutant trouver le remède demandé, ni en retranchant éviter la faute envers les dieux *. » Use pourrait encore que Théognis eût appartenu au sacerdoce. Car non seulement on prenait souvent pour théores des prêtres, mais on rencontre encore dans son recueil deux vers isolés où il est ([uestion de présages, de vol d'oiseaux, de flammes de sacrifices, qu'il doit observer soigneusement, dit-il, afin d'éviter le honteux reproche de négligence 2,

Mais quel qu'ait été le rôle que Théognis joua dans le gouvernement de son pays, toujours est-il qu'il fut une des victimes des troubles qui le bouleversèrent. Il en fut plus attristé que surpris. Il pressentait ce malheur, et depuis longtemps déjà voyait l'horizon s'assombrir. Hésiode avait montré la Pudeur et Némésis quittant la terre et les hommes, et, leurs beaux (*orps revêtus de voiles blancs, remontant dans l'Olympe rejoindre la tribu des immortels ^ ; Théognis reprit l'idée, l'image et, l'avivant des couleurs nouvelles que lui fournissaient les circonstances, il disait:

L'Espérance est la seule divinité bonne qui reste panni les hommes, toutes les autres ont quitté la terre et sont remontées dans TOlympe.

Est partie la Confiance, cette grande déesse ; est partie la Sagesse qui inspire les hommes, et les Charités, ô mon ami, ont abandonné la terre.

1 THéoo., V. 805.

2 Jbid.f V. 545.

^Œuvres et Jours, 196.

Les serments ne sont plus ni sûrs ni sacrés parmi les hommes, et personne n'a de respect pour les dieux immortels. La race des hommes pieux a péri, et Ton ne connaît plus ni la justice ni la piété. Mais tant qu'on vit et qu'on voit la lumière du soleil, pieux envers les Dieux, que l'on compte sur l'espérance, que l'on prie les dieux en brûlant de brillantes cuisses de victimes; que l'Espérance soit la dernière divinité à à laquelle on sacrifie *.

Pourtant, malgré ces appels à l'espérance, il sentait que de jour en jour elle devenait plus difficile. Le noir domine sur sa palette; par une image dont s'était déjà servi Archiloque et que nous retrouverons sous le pinceau d'Alcée, Théognis essaya d'ouvrir les yeux à ses compatriotes sur les dangers qu'ils couraient :

Nous sommes portés, les voiles blanches carguées, sur les flots du golfe Maliaque, à travers la nuit noire. On ne veut plus vider l'eau delà senline, et la mer passe par-dessus les deux bords du vaisseau. Ah! l'on se sauvera bien difficilement. On dort, on empêche le pilote habile qui veillait avec prudence. On pille l'argent, tout ordre a disparu. Le partage ne se fait pas également entre tous. Les portefaix commandent, les mauvais sont au-dessus des bons. Je tremble que les flots n'engloutissent le vaisseau. Que les bons comprennent ces paroles en igmatiques. Un homme mauvais même pourrait les entendre, s'il était intelligente

Mais cet homme intelligent ne se trouva point. Les affaires allèrent de mal en pis ; la tyrannie approchait à grands pas, Théognis la sentait \enir:

La cité est groise, et je crains qu'elle n'accouche d'un homme qui redressera notre détestable insolence. Les particuliers sont encore sensés, mais les chefs sont d'une nature à tomber dans une calamité terrible*.

Théognis vit enfin triompher le parti populaire, et se promener sur la place, tout fiers de leur récente victoire, ces gens de basse classe, dont l'aspect vulgaire, la tournure grossière, effarouchaient tous ses instincts aristocratiques d'élégance et de dignité personnelle :

Cette ville est bien encore la vilîe, disait-il, mais autres sont les habitants. Ces gens qui autrefois ne connaissaient ni tribunaux ni lois, qui

ï THKOfl., V. 1135.

2 JbH., V. 671.

^ JbiJ., V. 39.

TIIÉOGNIS 177

usaient sur leurs flancs des peaux de bique et, nomme des cerfs, habitaient loin des murs, ce sont eux maintenant le? notables, et les nobles d'auti^fois sont aujourd'hui des lûches. Qui pourrait supporter un tel spectacle • ?

Ses biens furent confisqués, il dut partir, ot chaque année, loin de son patrimoine perdu, le retour du printemps ravivait ces souvenirs et lui remuait le cœur :

Fils de Polypaïs, s'écriait-il, j'ai entendu la voix de l'oiseau qui crie d'une manière perçante et qui revient annoncer aux mortels la saison du labourage. Cette voix m'a troublé et noirci le cœur, parce que d'auti-es possèdent mes champs fertiles et que des mules ne tirent plus pour moi le timon de la charrue, à cause d'un voyage dont je me souviendrai toujours *.

Ce voyage dont il devait garder à jamais le souvenir, c'était l'exil; il en ressentit toutes les tristesses. Lui aussi, comme le poète florentin, il en mangea le pain amer et sut combien est roide à monter l'escalier de l'étranger. Il traîna sa misérable existence dans toutes les contrées de la Grèce. Il alla, dit-il, dans la terre de Sicile, dans les plaines vineuses de l'Eubée et à Sparte, la brillante ville de l'Eurotas, fertile en roseaux 3. Sans doute on accueillait avec bienveillance l'exilé dans ces pays de population doi'ienne et de régime aristocratique. On le recevait comme un coreligionnaire, comme un frère ; c'est ainsi qu'en 93 toutes les demeures féodales de l'Allemagne et de l'Angleterre s'ouvrirent aux émigrés français. Mais les prévenances de cette hospitalité politique ne pouvaient faire oublier à Théognis le foyer paternel qu'il avait perdu : « De tout cela, dira-t-il, aucune jouissance ne m'allait à l'àme, tant rien autre ne m'était plus cher que ma pairie. » Il sentait le vide de ces relations, peut-être même avaitil plus d'une fois, sous le sourire affable de son hôte, deviné l'ennui secret de partager son pain avec un étranger. Peut-être se vit-il à charge en plus d'une maison, et c'est en reprenant son bâton de voyage un instant déposé, qu'il écrivit sans doute ces deux vers si pleins de tristesse :

ï Thkoo., V. 53.

2 Jlnd , V. IIOT. 5 Ibid,, V. 783.

Pour les bannis, il n'y a ni ami ni caniai*a(le fidèle. CV-st là co qui est le plus amer dans le bannissement '.

Il est probable que Théognis rentra dans sa patrie, mais en amnistié et non pas en vainqueur. Il dut faire sa paix avec les hommes qui tenaient Mëgare; mais il ne paraît pas qu'il ait recouvré ses biens. Il vt^ut donc dans la gène et plus occupé sans doute de pot'^sie que de politique. Avec les revers et Tàge étaient venus la désillusion, le découragement. La cause de l'aristocratie devait lui sembler perdue à tout jamais; et cependant, quelque temps après, elle reprenait le dessus A Mégare. Mais Théognis n'eut pas la joie de voir ce triomphe, car on n'en trouve aucune trace dans ses vers : il ne parle jamais du présent qu'en termes de colère et de réprobation.

Il reste fidèle aux principes aristocratiques qu'il avait sucés avec le lait. Pour lui, il n'y a que deux classes d'hommes, les bons et les mauvais (àyaOo/, xaxoQ, c'est-à-dire les nobles et les plébéiens. On s'est demandé s'il donnait à ces expressions un sens moral 2. On i)eut répondre oui, comme on peut répondre non : elles avaient pour Théognis une valeur à la fois morale et ])olitique, parce qu'il n'imaginait pas qu'on pût être honnête autrement que de naissance. C'est une question qui fut souvent agitée par les anciens que de savoir si l'éducation suffisait pour rendre un homme vertueux. Nous trouvons dans YHippolyte d'Euripide un écho de ces controverses 3. Longtemps avant le poiHe tragique, Théognis avait examiné la chose et s'était prononcé pour la négative. On naît homme de bien, on le devient rarement, si même on peut le devenir :

Engendrer et nourrir un homme est ehose plus facile que de mettre en lui un esprit bon. Personne encore n'a pu trouver le moyen de rendre sage l'insensé et de faire d'un méchant un bon. Si Dieu eût donné aux Asclépiades de guérir le vice et les esprits malades des hommes, ils auraient gagné de grands et beaux salaires. Mais si l'on pouvait faire et donner à l'homme l'âme que l'on veut, on ne verrait pas de méchants, issus de parents bons, puisqu'ils auraient dû suivre de bons conseils. Mais tu ne foras jamais par des leçons (pi'un liomme mauvais devienne bon*.

» Thkog., v. 209.

- Grotk. Hùtoirp rh In Grèce, IV. p. 83. note \.

^ Thkog.. y. 429.

THÉOGNis na

Avec de pareilles convictions sur .la puissance du sang, sur la force à peu près invincible du naturel, on^comprend que pour Théognis nobles et roturiers fussent synonymes de bons et mauvais, Théognis avait tous les préjugés que compoFte une pareille philosophie, entre autres le plus profond mépris pour la caste populaire. Pour lui, ce sont à peine des hommes que ces êtres vêtus de peaux de bique, comme il disait si dédaigneusement, et, pour peu qu'on se respecte, on n'a pas de relation avec cela : « Éa)ute bien ceci, dit-il à son jeune ami Cyrnos, ne te mêle pas aux hommes méchants, mais tiens-toi toujours avec les bons. Bois et mange avec ceux dont la puissance est. grande : c'est avec ceuxlà que tu dois t'asseoir, c'est à ceux-là que tu dois plaire. Tu apprendras des bons de bonnes choses. Si tu te mêles aux mau- \ais, tu perdras le jugement quetu possèdes. Sachant cela, fré- (juente les bons, et un jour tu diras que je donne de bons conseils à mesamis*. »

Aussi ce fier aristocrate, cet homme persuadé jusque dans ses moelles les plus intimes de la supériorité du sang noble sur le grossier hquide (fui empht les veines du roturier, ne pouvait-il supporter les mariages que les nobles contractaient avec les riches héritières dé la démocratie. C'était pour lui l'abomination de la désolation :

Cymos, dit-il, nous cherchons des boucs, des ânes et des (îhevaux de bonne race et l'on ne veut faire couvrir les femelles que par des niAles généreux. Quand il s'agit de se marier, l'homme noble ne craint pas d'épouser la fille mauvaise d'un homme mauvais, pourvu qu'elle apporte beaucoup d'argent. La femme ne refuse pas d'être réponse d'un hommo mauvais, s'il est riche; elle préfère la fortune au mérite. En effet on vénère l'argent; on se marie de mauvais à bon, de bon à mauvais.; la richesse a mêlé les races*. •

CjTnos, les bons d'autrefois sont aujourd'hui mauvais, et les mauvais d'auparavant sont aujourd'hui les bons. Qui pourrait suppoi'ter un tel speclacle, les bons déshonorés, les méchants en possession des honneurs? L'homme noble recherche la fille du mauvais. On se trompe, on rit l'un de l'autre, et l'on perd le souvenir de ce qui est bon et de ce qui est mauvais '.

ï TUÉOG., V. 31.

2/Wrf.,v, i83.

■i Ibid.y v. H09.

Sans partager ces pi\'jugés do l'opiaiàtre aristocrate, on Jcs comprend, on les excuse, et quelques-uns même ne manquent pas d'une certaine grandeur. En somme, j'aime mieux entendre Théognis tonner contre les mariages d'argent, que la marquise de Grignan dire avec plus d'esprit que de délicatesse, qu'il faut bien quelquefois fumer ses terres. Mais ce qui gâte à mes yeux cette belle figure de Théognis, du noble fier, digne, audessus de la fortune et fidèle envers et contre tout à sa naissance, à son nom, c'est le fiel qui était au fond de son cœur, c'est cette soif de représailles, de vengeance dont il fut altéré et dont il reste parmi ses vers ce témoignage si expressif :

Zeus, exauce ma prière raisonnable I donne-moi d'éprouver enfin quel(|ue bonheur après tant de malheur. Je moui'rais, si je ne devais trou>er un terme à mes cruels soucis et si lu continuais à m'envoyer peine sur ])eine. Et tel est pourtant mon sort : on ne voit pas encore le châtiment de ces honunes qui possèdent nos biens violemment ravis. Four moi, je suis comme un chien qui a traversé le torrent, j'ai laissé tout ce que j'avais dans les eaux gonflées par l'hiver*. Puissé-je boire le sang noir de ces gens-là! Puisse enfin paraître un dieu juste qui accomphsse le vœu de mon âme *!

Entend-on le cri de la béte aristocratique? Pvissé-je boire le sang noir de ces gens-là I L'émigré est partout le même, de Mégare à Coblentz. Et pourtant dans le fond, Théognis était une àme juste, honnête, mais un esprit étroit. Il n'a qu'une idée, et cette idée unique s'est enfoncée dans sa tête comme un coin dans une souche de chêne. Quelle différence avec Solon, l'homme juste aussi, mais souple, habile, ouvert, sans préjugés, sans parti pris, sachant que la politique est avant tout chose opportune ! Solon est en réalité aussi droit que Théognis ; il a comme lui un vif sentiment du devoir, et certainement il aime sa patrie autant que Théognis pouvait aimer la sienne. Il est lui aussi de race noble, mais au lieu de s'inféoder à sa caste, au lieu de se cantonner dans ses privilèges nobiliaires, de fermer toutes les portes de son antique demeure, de s'y barricader contre les idées nouvelles, contre la lumière, le jour, Solon regarde autour de lui, il examine, il se rend compte des changements profonds que

» Il esl ressorti Comme un cliicu dont les poils sont collés contre le corps.

le temps a produits dans les choses et dans les esprits. Théognis est juste, mais dur. On ne voit pas, à moins que ces passages n'aient disparu, qu'il se soit préoccupé du sort misérable du petit peuple, rongé de dettes, ruiné par le riche à Mégare comme à Athènes. Il n'a pas dans le cœur ce chaud et vaste amour de l'humanité, qui embrasse tous les êtres à la fois, du puissant jusqu'au faible, du chêne altier jusqu'à la mousse qui rampe à son pied. Il ne peut voir un égal dans ces êtres isolés, repoussés de la ville, qui fuient comme de timides cerfs, loin des regards du citadin. Le mélange des races lui semble une profanation : c'est comme si l'homme s'alliait à une guenon. Avec une pareille hauteur de sentiments, une conscience aussi fière de son mérite propre, on peut être un personnage digne, respectable, on peut avoir grand air; mais en réalité rien n'est plus stérile que ces sommets abrupts.

En somme, ce n'est pas l'aristocratie qui a fait avancer l'hu-manité, parce qu'en déflnitive avec tous ses mérites elle est immobile, stationnaire. Tous les progrès, toutes les conquêtes, qui sont à la fois l'orgueil et le soutien de l'humanité, tout ce qui rend la vie belle, supportable même, tout cela est le produit de cette démocratie tant calonmiée, de cette race ionienne, attique, qui de son sein fécond fit jaillir les lettres, les arts, les sciences; qui créa successivement la poésie, la statuaire, la peinture, la philosophie, l'éloquence; qui dans son ardeur inquiète, allait, courait de création en création, sans respect superstitieux pour le passé, mais les yeux toujours fixés sur l'avenir, comme les marins d'Athènes sur la statue de Pallas, flamboyante au cap Sunium. C'est cette démocratie qui, brisant le cercle étroit où la famille s'enfermait comme une épée dans sa gaîne, une momie dans sa boîte, a proclamé la première que tous les hommes d'une même cité sont égaux entre eux et doivent jouir des mêmes droits ; puis, allant toujours, élargissant l'horizon, c'est elle qui a fait tomber les barrières que des préjugés traditionnels avaient élevées entre les peuples et qui n'a plus vu dans l'homme, quelle que fût sa patrie, sa couleur, qu'un citoyen de l'univers, un frère.

Mais dans Théognis, à côté du politique, de l'aristocrate entêté de sa noblesse, il y a l'homme, il y a l'observal&WY ,\^ tcvçrt\^^%\fc,

qui mérite une attention toute particulière. Sans doute il n'est pas le premier qui ait essayé de pénétrer dans le cœur de ses semblables et d'analyser les mobiles de leurs actions. Du jour où rhommc a quitté sa tanière pour se rapprocher de ses semblables, il a du commencer à les observer, à s'observer lui-même et peu à peu s'est ainsi constitué dans l'humanité un trésor de réflexions morales sur nos instincts, nos goûts, nos passions, nos vices et nos vertus. Le cœur humain fut alors exploré et mieux connu de jour en jour, si bien qu'au temps de Théognis on en possédait déjà une carte suffisamment exacte et complète. Mais en même temps que la société se créait, naissaient des devoirs nouveaux ; les rapports d'homme à homme se définissaient avec plus de précision. Non seulement les idées de justice, d'ordre social, de respect pour la propriété s'établissaient sur une base solide, mais il se formait comme un code du savoir-vivre. Le monde eut ses usages, la bonne société ses conventions ; on apprit à distinguer l'homme bien élevé du rustre. Il y eut une manière de s'habiller, de parler, de marcher, de festiner, qui s'imposa comme une règle et devint comme le cachet d'une bonne éducation. Tout cela, savoir-vivre et morale, élégance de manières et préceptes de justice, avait été sans doute exprimé déjà par la sagesse populaire en des maximes courtes, mais bien frappées, que les générations se passaient l'une à l'autre. La poésie même s'était emparée de ce domaine, indirectement d'abord comme l'épopée homérique où revit en traits si nets etscusdescoulem-s si charmantes une période entière de la civilisation grecque. Puis Hésiode était venu, qui dans ses Œuvres et Jours avait fait de ce sujet la matière à peu près dominante de son poème. Mais depuis le vieux chanti'e d'Ascra, le siècle avait marché, la société s'était affinée, et le code des relations mondaines avait besoin d'être un peu corrigé et notablement augmenté. Ce fut Théognis qui se chargea de l'affaire. Il étendit ainsi le domaine de l'élégie, et lit de ce genre l'organe de la philosophie morale et tout à la fois celui des bienséances.

Il faut avouer que la philosophie de Théognis était assez

triste. De sa longue expérience il avait retiré cette conviction

désespérante que l'existence ne valait pas ce qu'elle coûte. Sur

cette voie sombre, il allait même euc^te ^lus loin que Mim-

THEOGNÏS 183

nerme. Le poète de Colophon reconnaissait au moins quelque charme au printemps de la vie ; ce qu'il déplorait, c'était seulement la fuite rapide de ces beaux jours ; il eût été content, s'il avait pu fixer le vol du temps sur les roses de la jeunesse. Théognis n'a plus même cette illusion ; comme nos gi'ands mélancoliques modernes, les Werther, les René , il semble être né, sinon ennuyé, au moins désillusionné : « Pour tous les hommes, dit-il, le meilleur est de ne pas naître et de ne pas voir les rayons du soleil su'dent; puis, une fois nés, de franchir le plus tôt possible les portes d'Hadès et d'être gisants sous une épaisse couche de terre *. » Je ne sais si Théognis fut le premier qui exprima cette pensée désolée, mais elle resta familière à l'imagination des Grecs. Sans être hypocondres, sans broyer du noir, comme on dit, les Grecs avaient pénétré d'un coup d'oeil hardi et sondé cette vie humaine; ils avaient eu bien vite fait d'en atteindre le fond, et, comme pour eux il n'y avait guère d'au delà, ils trouvaient qu'en somme c'était bien peu de chose. Mais ils s'en consolaient vite par le mouvement, par l'action, par cette insouciance légère, cette humeur facile qui était au fond de leur nature. Ils n'étaient dupes de rien : seulement ils prenaient la chose avec philosophie, et surtout ils évitaient d'y penser, ou, s'ils y pensaient, c'était pour s'exciter à jouir de ces beaux jours qui passent si vite. Nous avons vu l'opinion qUeMimnerme avait de la vieillesse; Théognis n'en est pas pliis enthousiaste. Il d, horreur, lui aussi, de ce squelette impotent, hideux; mais comme les Épicuriens plus tard, comme Horace et tant d'autres, après Un moment d'épouvante, il se remet et se rejette avec d'autant plus d'ardeur dans les voluptés de la jeunesse :

Je ne m'inquiète ni de la pauvreté qui ronge le cœur, ni de mes ennemis qui disent du mal de moi. Mais Je pleure sur la jeunesse aimable qui m'abandonne, et je gémis sur la triste vieillesse'.

Hélas! la jeunesse! la vieillesse! l'une qui vient, l'autre qui s'en va',

Insensés, absurdes sont les hommes qui pleurent les morts et qui ne pleurent pas la fleur de la jeunesse qui périt ^.

Je vais donner un conseil commun à tous les hommes, c'est de profi-

> Thboo., V. -t2o.

^ Ibid.,\. H29.

3 Ihii.y V. 527.

*Jl>id., V. 1069.

ter jojeusoincnt de la fortune, tant qu'on posside la fleur généreuse de la jeunesse et la justesse de la pensée. Car les dieux n'accordent à personne de rajeunir, et pour les mortels il n'est pas de moyen d'échapper à la mort. La triste vieillesse nous presse, destructive, et elle se fixe au sommet de notre tête*.

Si ThéogQis nï^tait pas satisfait de la condition que le destin fait à Ihommo, ce qu'il trouvait dans les relations sociales n'était pas de nature à le consoler. C'est un thème assez rebattu des moralistes, voire même des prédicateurs, que l'éloge du bon vieux temps. On s'imagine toujours que le meilleur moyen de nous faire rougir de nos défauts, c'est de nous mettre sous les yeux la perfection de nos ancêtres. Comme résultat, je ne sais ce que vaut le procédé ; mais, comme histoire, rien n'est plus faux. Il est possible que l'humanité n'aille pas se perfectionnant, mais à coup sûr elle ne dégénère pas, et <;ette innocence d'autrefois, quand on se reporte aux témoignages contemporains, ne paraît pas valoir beaucoup mieux que notre perversité. Tout comme aujourd'hui, il y avait des amis infidèles, des ingrats, des méchants, des coquins, enfin toute cette variété de mondes qui compose le monde actuel, sans parler des sots qui ne comptent pas. 11 ne faut pas feuilleter longtemps le recueil de Théognis pour être édifié sur ce point; nous n'avons pas à redouter le parallèle. « Mes amis, disait un philosophe, il n'y a plus d'amis. » Bien longtemps avant ce philosophe, Théognis avait dit avec moins d'antithèse, mais tout autant de conviction : « Personne ne veut être votre ami, quand le malheur vous arrive, pas niéme, ÇyrnoSy celui qui est issu du môme sein ?. » Hésiode nous engage à ne pas plaisanter, même avec un frère, sans témoin. Théognis avait à peu près autant de confiance dans la bonne foi d'autrui; peut-être même était-il plus sceptique encore : « Ne fais pas un pas, dit-il, par confiance dans qui que ce soit des citadiris, par confiance dans un serment, dans l'amitié, et quand même on voudrait te donner pour garant Zcus,le roi puissant, n'accepte pas la caution des immortels ^. » Et ailleurs : « J'ai perdu de l'argent par la confiance, j'en ai sauvé

'0)/n/ne J"uno acrop le (i'où-oUe domine lai lace. Tiiboo., r. lOOT. ^ THÉOJ.y V. i99.

^ /ùi'e/., V. 283.

par la défiance ; mais c'est chose difficile que de savoir user de l'une et de Tautre *. » Et, quant à la reconnaissance, Théognis ne la jugeait pas absolument impossible, mais il n'y croyait guère :

Pour celui qui oblige les mauvais, c'es une sottise que d'attendre de la gratitude. C'est comme si l'on semait dans les flots de la mer, on n'y moissonnerait jamais une riche récolte. Celui qui fait du bien aux méchants n'en retirera jamais aucun profit. Les méchants ont un esprit insatiable ; pour une fois que tu leur manques, le souvenir affectueux des bienfaits anciens est effacé. Les bons au contraire gardent la plus vive impression de .tout ce qu'on leur fait, et, dans l'avenir, ils ont le souvenir et la gralitudedes services*.

Mais comment reconnaître ces bons qui ont la mémoire du cœur? Théognis lui-même, si clairvoyant, si bien en garde, s'y est laissé prendre plus d'une fois. Il l'avoue : « J'ai souffert, ditil, j'ai souffert une chose qui vaut l'affreuse mort, et qui est la plus terrible de toutes, ô Cyrnos. Mes amis m'ont trahi, ce sont p<jur moi des ennemis; quand je m'approcherai d'eux, je saurai quel esprit je dois en attendre 3. » Théognis avait donc les meilleures raisons du monde pour s'exprimer comme il le fait dans ces vers :

L'or, l'argent falsifiés, c'est un mal supportable, et l'homme habile s'y reconnaît facilement. Mais si un ami cache dans sa tête un esprit menteur, s'il a dans la poitrine un cœur perfide, voilà ce que Dieu a fait de plus habilement falsifié pour les hommes et de plus difficile à reconnaître. Car on ne peut savoir l'esprit d'un homme ou d'une femme, avant (le l'avoir essayé, comme on essaie une bête de somme. Et vous ne pouvez en avoir le cœur net, comme pour un métal qu'on passe au creuset. Car le jugement est souvent trompé par l'apparence *,

Voilà l'idée que Théognis se faisait de la société ; celle qu'il avait de la famille était peut-être plus triste encore, parce que enfin si la confiance et l'affection doivent exister quelque part, c'est au foyer domestique. On ne dit pas que Théognis fut père : je souhaite pour lui qu'il n'ait pas fait l'expérience des sentiments d'ingratitude qu'il nous peint dans ces vers :

ï ThÉOI., v. 831.

2 Jbid., v. 105.

3 Jhid.yV. 811.

< Jhid.f V. 119.

Les dieux ont également réparti entre les hommes la vieillesse destructive et la jeunesse. Mais d'entre toutes ces choses, une est la plus mauvaise pour les hommes, plus pénible même que la mort et toutes les maladies, c'est d'élever des enfants, de leur fournir tout le nécessaire, d'économiser à force de privations, puis de voir ces enfants haïr leur père, souhaiter sa mort et le recevoir aussi mal que le mendiant qui vient à la porte '.

N'est-ce là qu'une boutade de misanthrope? Je ne le crois pas : il y a un accent dans la plainte, une vivacité dans les couleurs que seule a pu donner la réalité. Théognis a été, sinon la victime, eu moins le spectateur d'une pareille ingratitude, et sa plume Ta rendue avec une vérité impitoyable.

Du reste il ne parait pas avoir été tenté de profiter du spectacle lamentable qu'il avait sous les yeux, pour se relâcher dans les principes de morale qu'il donnait à son jeune ami Cyrnos, dont le nom revient si souvent dans ses vers. Cette morale sans doute a des lacunes, nous l'avons vu tout à l'heure. Sur certains points, les anciens ne pensaient pas comme les modernes, et Théognis était de son temps. Il a sur la pauvreté des expressions terribles :

C'est la pauvreté qui de toutes clioses dompte le plus l'homme bon, plus que la vieillesse chenue, Cyrnos, et que la fièvre. Il faut pour la fuir se précipiter dans la mer aux monstres puissants, du haut des roches à pic. Car l'homme dompté par la pauvreté ne peut rien dire ni faire, et sa langue est enchaînée '.

Nous sommes bien loin du Sermon sur la montagne, et pourtant, malgré cette horreur si païenne, si naturelle pour la pauvreté, il y a quelque chose encore que Théognis redoute davantage, c'est l'injustice: « Préfère vivre pieux, dira-t-il, avec peu de fortune, plutôt que d'être opulent, a>ant conquis la richesse injustement. C'est dans la justice, pour tout dire en un mot, que consiste la vertu, et tout homme est honorable, Cyrnos, quand il est juste 3. » Théognis veut le respect de la parole donnée i\ l'hôte, au suppliant; il veut aussi la franchise et le dévouement absolu dans l'amitié : « Si quelqu'un te loue pendant le temps que tu peux le voir, puis, une fois éloigné, donne carrière à sa

» ThéOG., v. 271.

2 lbii.,\, 173.

langue mauvaise, celui-là ne sera point un ami bon, lui qui a la parole flatteuse, mais qui pense autrement*. » Et ailleurs : « Puissé-je avoir un ami capable, une fois qu'il connaît son camarade, de le supporter même dans les aspérités de son caractère, comme le ferait un frère 2 1 » Il veut surtout, comme plus tard Horace, qu'en amitié l'on se montre coulant pour certaines fautes, et qu'on ne rompe pas pour une bagatelle : « Ne va pas, dira-t-il, sur un petit prétexte, perdre un ami, prêtant l'oreille à d'odieuses calomnies. Si Ton se fâchait à toutes les fautes des amis, il n'y aurait plus ni relations ni amitiés. Car dans ce bas monde les fautes sont le lot des mortels 3. » Théognis va même plus loin : dans sa vie errante et précaire, il avait senti l'utilité de la condescendance et, tout roide qu'il devait être par nature, il s'était vu plus d'une fois sans doute contraint de plier. Instruit par l'expérience, il conseille à son jeune disciple d'adapter, de varier son caractère suivant les amis, le mélangeant de celui qu'a chacun d'eux : « Aie l'instinct du polype artificieux, dit > il, qui paraît semblable au rocher sur lequel il se trouve. Aujourd'hui va de ce côté, demain montre- toi diflérent de couleur. La souplesse est un art préférable à une rigueur inflexible*. »

Ënûn il sait que l'homme est entre les mains des dieux, que, quoi qu'il fasse, quelque peine qu'il se donne, quelque intelligence qu'il apporte, le succès ne couronne pas toujours ses entreprises, que personne ne connaît ce que la nuit ou le jour lui apportera ;

Personne n'est pour soi-même l'auteur du revers ou du succès, mais ce sont les dieux qui distribuent l'un et l'autre. Aucun homme n'agit, sachant dans son esprit ce qui en résultera, bien ou mal. Car souvent tel croit faire une chose fatale, qui en fait une heureuse, et par contre, tel croit en faire une heureuse, qui en fait une fatale. Jamais pour aucun homme ne se réalise tout ce qu'il veut, car les limites d'une impossibilité insurmontable s'y opposent. Nous autres hommes, nous avons de» pensées vaines, ne sachant rien, et ce sont les dieux qui accomplissent tout suivant leur propre dessein ^.

1 Théog., V. 93.

2 76id., V. 97.

3 Ihid., v. 323.

4 ]bid.,y. 213.

& Jbid., V. 138.

Théognis allait plus loin encore sur cette voie d'expérience et d'observation; il atteignait à la philosophie, il la dépassait mémo et poussait jusqu'au scepticisme. Avant lui, c'était une tradition communément acceptée qu'à la grandeur, à la toutepuissance, les dieux unissaient, sinon la bonté, au moins une sorte de justice. Théognis n'est peut-être pas le premier qui en ait douté, mais il est le premier qui donna la forme littéraire à ces protestations qui bon gré mal gré échappent à la raison humaine ; personne ne s'est posé plus hardiment le problème du mal :

Zeus père, sMl devait plaire aux dieux que les pervers aimassent la violence, il devait bien leur plaire aussi que celui qui dans son cœur et son âme fait le mal, sans respect pour eux, l'expiât lui-même, sans que les erreurs du père retombassent sur les enfants, et que les enfants d'un père injuste, n'ayant que des pensées droites, craignant ta colère, fils do Cronos, aimant dès le commencement la justice parmi leurs concitoyens, n'eussent point à payer les excès paternels. Tel eût dû être le bon plaisir des dieux bienheureux. Mais en réalité le coupable échappe, et c'est un autre qui dans la suite porte la peine. Et ceci encore, roi des immortels, comment est-il équitable que l'homme qui se tient en dehors des actes injustes, qui n'a sur la conscience ni méchancetés ni faux serment, qui toujours a été juste, ne soit pas traité justement? Et quel autre mortel à celte vue pourrait ensuite respecter les dieux? Quel cœur peut-on avoir, quand on voit l'homme injuste et pervers, sans crainte de la colère des hommes ou des dieux, tout fier de sa richesse, faire l'insolent, tandis que les justes sont écrasés, broyés par la pénible pauvreté *?

Avec une pareille philosophie, on comprend que Théognis insiste sur le respect dû au pauvre, au malheureux : « Jamais, dit-il, ne reproche par oolère à un homme la misère qui lui ronge le cœur ni son triste dénûment. Car c'est Zeus qui fait pencher la balance tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et fait tomber ici la richesse, là l'indigence 2. » Et « comme chacun a son épreuve, comme de tous les hommes que le soleil éclaire, il n'en est pas de complètement heureux », il conseille, quand le malheur nous frappe à notre tour, de nous armer de résignation, et surtout de ne pas crier notre infortune sur les toits, •(C 3c§l^ c!ïlui qui révèle son mal, ne trouve pas beaucoup de gens

* V. 731-732. Bergk émet cependant des doutes sur la paternité de ces vers ; il inclinerait à les donner à Solon. Voir ta note. Comparer encore, v. •ï73. ^ Théoo., V. 155.

THÉOGNîS 189

qui s'intéressent à sa souffrance ^ ». Mais ce n'est pas à dire qu'il faille rester alors les bras croisés. Cela n'était ni dans le tempérament du Grec, ni dans le caractère de théognis : « Il ne faut pas, disait-il, agiter sa vie, quand elle est heureuse, mais rester calme. Quand elle est malheureuse, au contraire, il faut se remuer jusqu'à ce qu'on l'ait améliorée 2. »

C'est ainsi que Théognis, passant en revue toutes les vertus qui constituent l'homme honnête, toutes les qualités qui font l'homme bien élevé, trouve un mot expressif pour les imprimer dans le cœur de son jeune ami. La leçon est donnée avec autorité : il y a déjà du Caton dans ce vieux poète de Mégare. On sent en lui une âme vigoureuse, aussi capable d'amour que de haine, une conscience nette, un de ces hommes carrés par la base, comme dit Simonide, qui vont le front haut, le regard assuré, et qui n'ont point à craindre d'être démentis, quand ils disent : « Si tu veux me laver, du haut de ma tête il ne coulera qu'une eau claire, limpide; tu me trouveras en tout comme un or cuit et recuit, rouge à voir quand on le frotte à la pierre de touche. A ma peau ne s'attache ni crasse, ni moisissure ; elle garde toujours pure sa fleur 3. » Ailleurs encore, il se rend un témoignage tout aussi flatteur, quoique moins singulier dans la forme, et pourtant, dit-il en terminant, je n'ai pas un esprit d'orgueil*. Tout étonnante d'abord que paraisse cette affirmation, rien ne prouve qu'elle soit mensongère. On ne sent dans Théognis ni outrecuidance, ni pharisaïsme. C'est un brave homme qui nous donne sa parole d'honneur qu'il est honnête, et voilà tout. Je viens de le conjparer à Caton : sa voix a souvent en effet l'accent du fameux grondeur, mais il ne faut point oublier que nous sommes dans la Grèce et non pas à Rome. Théognis n'avait rien de morose, et sa tristesse savait au besoin s'égayer. Il était poète et partant chose légère, comme dit Platon. Il aimait les réunions d'amis, ces symposies où chère et conversation, tout était fin, délicat : « J'aime à boire, dit-il, à chanter, accompagné de la flûte, et j'ai du plaisir à tenir dans

» ThÉOG., V. 333.

2 IbUL. V, 303.

3 Ibid., V. 447.

< Ibid., V. 418.

mes mains une lyre harmonieuse *. » Voilà le trait qu'il ne faut pas négliger, quand on parle des sages de la Grèce, Autrement leur image serait incomplète et leur physionomie mal rendue. Quelle que soit la sévérité de leurs principes, quelles qu'aient été les épreuves de leur vie, rappelons-nous bien qu'ils savaient à l'occasion se couronner de fleurs, et que la voix aimable de la flûte et de la lyre ne les trouvait jamais insensibles.

Nous avons dit, en commençant, de quelles précautions devait user la critique quand elle parlait de Théognis, et la raison que nous en donnions, c'est que les vers sur lesquels elle s'appuie, ne sont pas tous partis certainement de la main de ce poète. En efl'et, le recueil qui porte son nom est l'objet de nombreuses discussions ; sa forme primitive et son authenticité ont donné lieu à des débats qui continuent encore, parce que les documents que possède la critique ne peuvent, en résumé, conduire qu'à des hypothèses.

Il nous reste 1388 vers sous le nom de Théognis. Ces vers se partagent en deux sections fort inégales : la première (0eo'Yvi8o; IXsyiwv ce) contient 1220 vers fournis par les manuscrits, auxquels dans nos éditions modernes s'en ajoutent 10 autres cités par Stobée et Athénée. La seconde section va du vers 1231 à 1388 ; elle est ordinairement désignée sous le nom de Ilaioixa. Ni l'une ni l'autre de ces sections ne forme un tout compact, un livre où le sujet se développe dans un ordre régulier; ce sont au contraire deux séries de pensées détachées, juxtaposées, plutôt qu'arrangées ; et ces pensées elles-mêmes varient beaucoup entre elles, soit pour l'importance, soit pour l'étendue. Un grand nombre n'ont que deux vers, un simple distique ; il • en est qui en ont jusqu'à trente et qui forment de petits poèmes complets. Jusqu'à la fin du siècle dernier, les éditeurs donnaient ces vers l'un après l'autre, comme s'ils se fussent suivis naturellement. C'est Brunck qui le premier, dans son édition de 1784, distingua et sépara les fragments. Il ne faisait que se conformer à l'indication des manuscrits eux-mêmes, qui donnent à part chacun de ces fragments et le tont commencer par une majus-

' Théoo., V. 533.

cule peinte en minium. Le philologue hollandais Walckenaer avait déjà, du reste, exprimé quelques années auparavant l'opinion que ce qui nous reste de Théognis était moins un poème qu'un recueil formé de morceaux divers. Aujourd'hui la chose ne fait plus aucun doute. Mais alors quelle était la forme pre- . mière des poésies de Théognis?

A cette question. Ton a fait plusieurs réponses. Pour quelquesuns, Théognis n'aurait réellement composé que de courtes sentences, comme Phocylide; tout au plus aurait-il écrit par exception quelques élégies, mais de dimensions très restreintes, huit à dix vers au plus ; le reste n'en aurait eu que trois ou quatre. D'autres, prenant au pied de la lettre le renseignement (lue nous donne la seconde biographie de Théoguis par Suidas, admettent la composition d'un véritable poème didactique, d'une gnomologie en vers élégiaques(Yvw{xoXoYia8i'£XsY6iwv). Cette œuvre' adressée au jeune Cyrnos se serait conservée intacte jusqu'au temps de Socrate, de Platon. Puis à l'époque alexandrine ou peu auparavant, le fil qui reliait le tout, se serait cassé; on aurait alors laissé tomber un certain nombre de pensées qui par leur caractère trop personnel, trop local, avaient cessé d'intéresser ou môme de répondre aux idées morales du moment; on les aurait remplacées par d'autres, prises à d'autres poètes gnomiqués. Et c'est ainsi que l'œuvre du vieux poète de Mégare perdant sa forme originale, n'aurait plus servi que de cadre et comme de base à cette anthologie morale qui devait olfrir à la jeunesse le résumé de la sagesse antique. 11 y aurait eu deux recueils, peut-être même davantage, faits par des mains différentes, et c'est de ces divers recueils, plus ou moins bien fondus, que viendrait la collection que nous possédons aujourd'hui. On s'expliquerait ainsi les répétitions, les inconséquences, les contradictions qui les déparent*.

D'autres critiques enfin, et c'est leur opinion qui me semble la plus probable, au lieu d'un poème unique composé par Théognis, admettent une série d'élégies, plus ou moins grandes, qu'il aurait adressées à divers personnages 2. Dans notre recueil, en effet, se rencontre un certain nombre de noms propres, Simonide,

1 Flach, op. cit.. p. 399.

3 Berok, op. cit. U, p. i08*

Onomacrite, Académos, Démoclès, Démonax, Cléaristos, Sc> thés, Timagoras ; il y a même le nom d'une femme, Arg^Tis. Quelquesuns de ces noms, les deux premiers surtout, inspirent quelques soupçons. On ne voit pas comment Théognis, avec son origine dorienne et ses sentiments aristocratiques, aurait pu se trouver en relations aussi intimes avec des hommes de race et de convictions politiques tout opposées. Mais en retranchant môme de l'œuvre de Théognis les passages où ils figurent, la présence de tant d'autres ne permet pas de songer à un poème unique, que l'auteur eût composé pour le plus jeune de ses' correspondants, celui auquel il parait porter le plus vif intérêt, et dont le nom revient le plus souvent dans ses vers, à savoir le jeune Cyrnos. Il y a d'ailleurs dans ces vers des traits si personnels, des peintures de Mégare à des époques si dilférentes, des allusions si vives à toutes les vicissitudes que subit cette ville, qu'il est impossible de s'expli([uer le tout harmonieusement réuni dans une seule et même œuvre. Dans ces tableaux, ces réflexions, ces eflïïsions de haine, se voit un reflet immédiat des commotions politiques ; on sent le contre-coup instantané des épreuves par lesquelles passait le poète. Il dut écrire tout cela à des époques difl'érentes. 11 est possible même que, tout en conservant le mètre élégiaque, il ait écrit quelquefois pour lui-même, sans songer à un correspondant: c'est ainsi que Selon composa quelques-unes de ses poésies. Puis, à la lin de sa carrière, Théognis aurait réuni toutes ces pièces et en aurait fait un recueil qu'il dédia au jeune Cyrnos, dans l'espérance que cet adolescent y trouverait plus d'un bon conseil, plus d'une utile leçon. Il reste quelques vers (\m ont tout l'air d'une dédicace, et qui pourraient très bien avoir été mis en tête du recueil; j'en ai déjà cité une partie, voici le passage tout entier:

Cyrnos, que mon nom soit comme un cachet sur ces vers que j'ai façonnés. Le voleur n'en restera pas caché et pei*sonne ne pourra remplacer par du mauvais le bon qui s'y trouve. Chacun dira : ce sont les vers de Théognis le Mégarien. Mais tout renommé que je suis parmi tous les hommes, je ne peux pas encore plaire à tous mes concitoyens. Il n'y a rien d'étonnant, fils de Polypaïs. Car Zeus lui-même ne plaît pas à tous, qu'il envoie la pluie ou le beau temps *.

' Tuioo., V. io.

Les derniers vers indiquent assez visiblement que l'auteur n'en était plus à ses débuts, mais qu'il avait comme poète une réputation qui autorise à supposer un âge assez avancé.

On a quelquefois élevé des doutes sur la personnalité de ce Cyrnos. Welcker s'appuyant sur Tanalogie qui se trouve entre Kupvo; et xopoç, a prétendu que ces deux mots avaient la même signification, et que le premier était le terme dont on se servait à Mégare pour désigner les jeunes nobles, tandis que les fils du peuple auraient été appelés natôs;*. Ainsi Théogiifs, au lieu de s'adresser à un être distinct, se serait tout simplement adressé à la jeunesse aristocratique en général. C'est là une hypothèse bien risquée : il y a dans les paroles du poète à ce Cyrnos un ton d'afïection personnelle qui ne permet guère de voir dans ce mot une appellation commune. Non seulement on s'expliquerait difficilement ainsi le nom patronymicjue de Polypaidés (fils de Polypaïs) qu'il lui donne, mais on ne comprendrait pas davantage certains traits bien individuels, comme par exemple quand il lui dit : « Cyrnos, rien n'est plus doux qu'une bonne femme. J'en suis garant, et toi, sois le garant de ma véracité 2. » Ou encore, quand il lui donne ce conseil : « Méle-toi aux bons et ne fréquente pas les méchants, quand tu auras à voyager pour le commerce 3. » Ou enfin dans cette petite confession, charmante de naïveté : « Ne loue jamais un homme avant de savoir clairement ce qu'il est dans son caractère, dans ses manières, dans ses mœurs. Beaucoup ont un caractère faux, de mauvais aloi, qu'ils cachent, se faisant un cœur pour la circonstance. Mais le temps révèle toujours le naturel de chacun. Et moi aussi, je me suis laissé entraîner au delà de la sagesse : je t'ai loué avant de bien connaître tes mœurs. Mais aujourd'hui, comme un vaisseau à l'ancre, je me tiens à l'écart*. » Le plus simple et le plus sûr en même temps, c'est donc d'admettre .la personnalité de ce jeune correspondant.

Quant à la nature de l'affection que lui portait Théognis , il est assez difficile de la déterminer. On peut très bien regarder

' Wblcker, Théoç., xxxu'.

2THÉoa., V. 1225.

^ Ibid.,\. H65.

* Ibid., V. 963.

IW HISTOraE DE LA POÉSIE LYRIQUE GRECQUE

les personnages dont les noms reviennent assez souvent dans les vers de ce p<jète, comme des amis qui formaient avec lui une société de gais viveurs ; il est assez ^Taisemblable que les petites pièces qui leur sont adressées, ont été récitées à quelques-unes de ces symposies qui tenaient une place si grande, si charmante dans la vie hellénique. Mais tels ne peuvent guère avoir été les rapports de Théognis et de Cyrnos. C'était sans doute une de ces amitiés comme il en existait principalement chez les races doriennes, entre hommes faits et jeunes gens, où le plus âgé servait do moniteur au plus jeune et lui repassait à son tour les leçons qu'il avait lui-même reçues jadis à son entrée dans le monde. Qu'à ces raisons d'amitié tirées de Tordre intellectuel et moral, qui dans les premiers temps faisaient seules sentir leur intluence, il s'en soit joint plus tard d'autres d'un ordre moins élevé, que les sens aient fini par apporter leur contingent impur, on ne saurait le nier, et quelques passages qui se rencontrent dans notre recueil inclineraient à penser que le lien qui unissait Théognis à Cyrnos n'était pas entièrement dégagé d'un pareil alliage.

Voilà donc ce qu aurait été l'œu^Te de Théognis dans sa forme authentique, de petites pièces élégiaques adressées à des amis, à un adolescent surtout, peut-être même de petits poèmes où l'auteur jetait ses réflexions sans songera un correspondant, puis à la fin de sa carrière, le tout réuni en un volume, et très probablement dédié à celui qui en avait reçu déjà la plus grande partie. Le recueil ainsi constitué dut se maintenir assez longtemps. Dans une lettre à Nicoclès, roi de Cypre, Isocrate disait : « Tout le monde convient qu'Hésiode, Théognis et Phocylide ont laissé d'excellents conseils ; mais on aime mieux perdre son temps à entendre des bagatelles plutôt que l'employer à lire ces poètes, et lors même que l'on ferait un extrait de ce qu'on appelle les gnomes de ces poètes supérieurs, ce serait encore la même chose : on aimerait mieux écouter une mauvaise comédie que ces poèmes si bien faits*. » Pour le dire en passant, ces paroles si découragées d'Isocrate sont une preuve assez convaincante que la futilité des lectures n'est pas le partage exclusif de notre époque, et

' IsocRAT., AdPiicocl, , 43.

qu'Athènes comme Paris, la Grèce comme la France souffrait de :e mal, ou plutôt qu'il y avait jadis comme aujourd'hui, là-bas iîomme ici, des esprits frivoles, des tètes légères. Mais, pour en revenir à notre sujet, nous voyons par cotte citation d'Isocrate lue les poésies de Théognis existaient encore à cette époque dans la forme que l'auteur leur avait donnée en les pubUant. Il ne paraît pas qu'on eût songé déjà à faire des extraits de ce poète ai d'autres. Mais cette idée ne devait pas tarder à se produire.

En effet, un passage de Platon nous apprend que précisément alors commençaient à se former deux courants dans la pédagogie grecque *. Les uns restaient fidèles à l'ancienne méthode qui consistait à faire apprendre à la jeunesse un petit nombre de poètes bien choisis, mais à les lui faire apprendre à fond, ivm multa, sed multum. Les autres, au contraire, frappés des inconvénients qu'il y avait à maintenir les esprits dans un milieu aussi restreint, voulaient élargir l'horizon et faire profiter la jeunesse de toutes les richesses littéraires qui depuis quelques générations s'accumulaient dans la Grèce. Ceux-ci donc réclamaient des extraits, au moyen desquels on pût mettre sous les yeux des enfants la fleur de cette belle et abondante httérature. C'est de cette vue nouvelle, qui est la nôtre aujourd'hui, que sortit probablement le recueil qui nous est venu sous le nom de Théognis. Isocrate avait des idées, de l'initiative : il indiqua plus d'une fois à ses disciples la voie où ils devaient entrer. 11 se pourrait fort bien qu'un des jeunes gens qui fréquentaient son école eût, en partant, reçu du maître le conseil de préparer ce recueil, de pubUer ce livre que l'opinion pubHque semblait réclamer. En tout cas, l'esprit dans lequel le choix fut fait, les idées auxquelles on donna l'hospitaUté, les poètes auxquels on emprunta, tout indique l'époque contemporaine d'Isocrate et de Platon.

C'était le moment où les affaires allaient mal pour la démocratie : les excès, les revers qui en avaient été la juste conséquence, avaient discrédité cette forme de gouvernement qui avait fait pourtant autrefois la grandeur d'Athènes. Des esprits ^tingués comme Isocrate, Socrate, Platon, revenaient aux systèmes aristocratiques. Il leur répugnait d'être confohdus avec

*Plat., Legg., VII, 810.

la populace qu'ils trouvaient grossière, turbulente, ingouvernable. C'est pour ce monde et probablement par un des siens que fut fait notre recueil, si fortement teinté de couleurs et de préjugés nobiliaires. Un peu plus tard, au temps des Alexandrins, par exemple, quand toute animosité de parti était éteinte, on eût beaucoup moins sacrifié aux préoccupations politiques, et le démos eût été présenté sous des couleurs moins repoussantes. Au lieu de prendre un poète si foncièrement aristocrate pour en faire la base du recueil, on eût choisi sans doute un auteur d'un esprit plus largo, plus humain, Solon, par exemple; ou bien, tout on prônant Théognis qui le méritait par la supériorité de son talent, on eût pu faire plus large la part de ces poètes modérés. C'est tout le contraire qui arriva. Dans ce recueil, tout respire un esprit de lutt(% une haine ardente, militante contre le peuple. Solon, sans être un bien grand poète, était un nom cher au dénws athé^ nien ; il avait exprimé dans une langue saine, claire, des idées politiques généreuses, humaines. Sa place dans ce recueil, fait peut-être par un Athénien, était donc tout indiquée ; pourtant on n'y rencontre rien de ses élégies politiques. Les emprunts qu'on lui fit, se réduisent à quelques vers de morale qui ne rappellent en rien le grand législateur ni le système de gouvernement que ses elîorts avaient fondé dans Athènes.

C'est du reste par suite du môme esprit d'hostilité contre le présent, et pour donner plus de poids aussi aux maximes que l'on admettait, que l'auteur du recueil ne s'adressa qu'aux élégiaques anciens. Le volume en devait nécessairement prendre une teinte d'archaïsme, un air de gravité capable de frapper les esprits et de leur insinuer d'une façon plus magistrale les vérités qu'il renfermait. On ne trouve pas un seul vers en effet des élégiaquos contemporains. Solon paraît le plus récent des auteurs à (jui le recueil a fait des emprunts ; on a retrouvé de lui quatre passages ^ Mimnermc a fourni deux ûiorceaux *, TyrtéQ deux

' Voici ces passages : Théognis, 227-232; So ov, Frag. iz, 71-76.

— 315-318 — Krag. i5.

— 585-590 — Frag. 13, 61-70.

— 710-728 — Frag. 24.

Le premier et le dernier d e ces passage? n'ont pourtant pas été IranscriU mot pour mot de Solon dans le recueil de Théognis.

^ Voir Théognis, 793-796 et Mimnbrme, Frag. 7. — 1 017-1 02Î — l?ia%. s.

également*. Où n'a constaté ces emprunts que par le plus grand des hasards : ce sont des vers qui se rencontrent dans les rares fragments que nous possédons de ces poètes. Si nous avions leurs œuvres entières, nous en retrouverions sans doute beaucoup d'autres 2. Ces trois élégiaquesne furent pas les seuls dont Fauteur du recueil mêla des vers à ceux de Tiiéognis. ILpuisa chez plusieurs autres encore, et bien qu'on ne puisse restituer les passages à leurs vrais propriétaires, on a pourtant de bonnes raisons pour ne pas les laisser au poète de Mégare. Tel est, par exemple, ce charmant petit poème :

Ne contrains personne à demeurer malgré lui au milieu de nous, et n'invite personne à sortir, sans sa volonté. Ne réveille pas celui qui dort, Simonide, celui d'entre nous qui prend un doux sommeil, quand il s'est bien humecté; et n'engage pas à dormir malgré lui celui qui est bien éveillé. Car toute chose imposée est odieuse. A celui qui veut boire, verse du vin complaisamment. On n'a pas toutes les nuits l'occasion de prendre du plaisir. Pour moi, car je sais garder la mesure pour le vin, . tout miellé qu'il soit, je ne songerai au sommeil pacificateur qu'une fois rentré à la maison, mais je montrerai, n'étant ni de sang-froid ni trop en train, quelle est la plus agi'éable manière de boire du vin. Celui qui dépasse la mesure n'est plus maître ni de sa langue ni de son esprit, il dit des choses impossibles, dont rougissent ceux qui ont leur bon sens. Une fois ivre, on ne rougit d'aucun acte. Celui qui était sage auparavant, devient insensé. Sachant cela, ne bois donc pas à l'excès. Mais ou bien lève-toi avant l'ivresse et que ton ventre ne te violente pas, comme on fait d'un mauvais serviteur à la journée; ou bien reste sans boire. Mais tu dis toujours, en tète légère : « Verse. » Et c'est ainsi que tu t'enivres. Car tantôt c'est une santé que tu portes, tantôt c'en est une que tu acceptes; cette coupe est pour la libation aux dieux, cette autre pour toi. Tu ne sais pas dire non. Celui-là, au contraire, est invaincu, qui même après beaucoup de coupes ne dit rien d'inconvenant. Quanta vous autres, parlez tranquillement autour du cratère, écartant loin de vous les disputes réciproques, causant en commun l'un avec l'autre et tous ensemble. C'est ainsi qu'une symposie conserve sa grâce '.

Ce morceau est des plus jolis ; c'est une page fort bien réussie du manuel de la civilité puérile et honnête, telle qu'on l'entendait dans ce monde hellénique où tant d'élégance se mêlait à

> Voir THÉOGNIS, 935-938 Ct Tyrtée, Frag. 12, 37-42. — 1003-1006 — Frag. 12, 13H6.

2 On peut voir dans les nolej de Bergk, Lyr, Graeci, loules les suppositions de la critique moderne.

3 Thbog., V. 407.

tant de naturel. Il se trouve qu'Aristote a plusieurs fois cité l'un de ces vers devenu proverbe : Toute chose imposée est désagréable^ et il le donne comme du poète Événos de Paros. Il y a bien un poète de ce nom et de ce pays, qui fut contemporain de Socrate ; mais d'un autre côté, comme je viens de le dire, il est parfaitement certain qu'il ne se trouve dans notre recueil aucun passage de poètes modernes : ils ont été exclus systématiquement. On ne peut donc songer à donner ce poème à l'Événos du v« siècle. Plusieurs critiques n'hésitent pas à en faire cadeau à un autre Événos, de deux siècles antérieur, contemporain d'Archiloque et de Simonide d'Amorgos *. L'hypothèse est assez vraisemblable : tout ce qu'on peut objecter, c'est qu'il est bien singulier que non seulement les œuvres, mais le nom môme de ce poète d'un talent si vif, si fm, ait disparu sans laisser la moindre trace dans le souvenir des grammairiens anciens. Les Alexandrins l'avaient complètement perdu de vue, et c'est après deux mille ans que des Barbares de l'Ouest, des habitants de pays loiutains, ignorés alors, retrouvent avec le télescope perçant de leur critique cette étoile égarée dans le ciel poétique de la Grèce.

L'on est maintenant édifié sur la provenance de notre recueil. Quant au procédé qu'en a suivi l'auteur, il faut avouer qu'il est assez peu intelligent. Ce qu'il a fait ne ressemble en rien aux ouvrages de ce genre qui se font aujourd'hui, à nos chrestomathies, à nos anthologies. Ce ne sont pas des passages entiers qu'il prend ordinairement, des passages formant un tout et présentant un beau développement moral ou littéraire; non, mais quelques vers empruntés à l'un, à l'autre, pour leur contenu didactique, puis mêlés ensemble, souvent même modifiés arbitrairement pour faciliter le raccord. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, il a pris à une élégie de Tyrtée deux distiques : mais le premier de ces distiques forme dans le poète original la suite d'un développement et ne peut s'entendre si l'on n'a pas ce qui précède. Le second distique, au contraire, recommence une pensée nouvelle et se lie intimement avec les vers suivants. Et comme si c'était encore trop peu de briser ainsi la poésie de

* V. Bergk, Lyrùi Graeci, II, p. 160, note, et surtout p. 271 et suiv. une çrai.de dissertation sur ces deux Evénos. Quelques critiques pourtant persistent a n'en reconnaître qu'un seul, le contemporain de Socrate : Voir Sittl, Gesch. griech. LUerat., III, p. 37.

Tyrtée, le malheureux compilateur change une des épithètes et la remplace par une autre qui ne signifie rien *. Comme les poètes expriment assez souvent et résument en termes plus vifs leur pensée au commencement et à la fm de leur développement, ce sont les endroits que le collectionneur a choisis de préférence et le recueil offre ainsi un grand nombre d'entrées en matière et de finales, qu'il est aisé de reconnaître encore. Quel([uefois il joint bout à bout ces deux parties, supprimant tout le développement intermédiaire qui sans doute lui paraissait trop long. Il serait assez téméraire d'affirmer qu'il avait un plan. Les pensées se suivent au hasard; quelques-unes même ne paraissent amenées que par la ressemblance de la lettre initiale. On en rencontre pourtant qui se groupent autour d'une idée commune, ainsi celles qui se rapportent à la fidélité en amitié, à la pauvreté, à la politique, à la justice divine. Mais ces groupes eux-mêmes ne sont pas rattachés entre eux par le fil d'une logique ordonnatrice. En résumé, ce n'est pas un penseur, encore moins un poète qui a fabriqué ce recueil, malgré la précaution par lui prise de jeter en tête du volume quelques vers en guise d'invocation à Apollon, à Artémis, aux Muses et aux Charités 2.

Ce recueil, tout imparfait qu'il est au point de vue esthétique, a du moins une valeur réelle au point de vue moral, et si l'on en excepte quelques passages qui ont été sans doute interpolés plus tard, on ne peut nier qu'il réponde assez bien au but pédagogique que le collectionneur se proposait. On ne saurait en dire autant de la seconde partie intitulée Ilaiôixa, que l'on met également sous le nom de Théognis. Ces vers, au nombre de 150 à peu près, destinés à célébrer une passion que nous ne comprenons plus, ne sont arrivés à nous que par un seul manuscrit, qui d'ailleurs est le meilleur de tous ceux de Théognis, le Codex Mutinensis, à la Bibliothèque nationale de Paris. Ils n'ont été connus ni d'Athénée ni de Stobée. Le premier auteur qui en parle est Suidas, et le renseignement qu'il en donne est intéressant. D'après lui, ces poésies auraient été placées au milieu même de celles de Théognis. On ne peut guère admettre qu'elles aient été intercalées dans le recueil actuel ; il faudrait alors con-

' Bbrok, Lyric, Graeci, Tyrtée, frag. 12, v. 13-16, et Théog. v. 1 003-1 1)06. 2THÉ0O., V. 1-1 s.

dure que, mises à la pLico qu'elles occupent actuellement, ces poésies étaient suivies d'un troisième recueil, lequel problablement n'était pas autre chose que ce qu'on appelle les Vseudophocylidea. Car cc-s pièces apocryphes, comme celles du reste qui étaient r/'cllement de Phocylide, avaient cours dans le monde ancien sous le nom de Théognis. Il n'en reste pas moins très difficile d'expliquer comment ces vers ont pu s'introduire à la suite des poésies morales de Théognis et parvenir ainsi jusqu'à l'époque byzantine pour y former le complément du Codex Mutinensis. C'est là probablement une de ces bizarreries du hasard qu'il faut renoncer à expliquer au moyen de la logique.

Mais ce qui est bien certain, c'est que ces vers n'ont rien de commun avec les œuvres authentiques de Théognis, et que jusqu'au IV® siècle de notre ère, on ne songeait pas encore à les UK^ttre sous son nom. Dans ses disputes avec les chrétiens, Julien avait mis Théognis vi Phocylide au-dessus de Salomon et de SCS Proverbes. Son adversaire Cyrille reconnaît ((u'en elïet ces hommes ont écrit des choses pleines d'élégance et d'utilité morale, comme une nourrice en pourrait dire à son nourrisson, un précepteur à son jeune élève *. Cyrille n'eût pas fait à Julien cette conœssion, si les vers en question eussent alors passé pour l'œuvre de Théognis. Au siècle suivant même encore, Stobée rapporte un passage, peu authentique, il est vrai, de Xénoph'on, où ce dernier, parlant des poésies de Théognis, les donne comme un parfait résumé de morale à l'usage des hommes, et les compare au traité que pourrait écrire un cavalier sur l'art de monter à chevaR

A f[uelle époque et par qui ce petit recueil a-t-il été fait? Il est très probable ({u'il doit venir de la même époque que le premier. L'élégance simple de la diction ne permet guère de le reculer à r(''I)oque alexandrine ; à cette époque, en effet, c'était une qualité qu'on ne connaissait plus. On a même prétendu que les deux recurils avaient été faits par la môme main et puisés à la même source ^. La chose est assez difTicile à prouver ; un distique de Solon y a pourtant été retrouvé*. D'autres prétendent que ces

' JuLiAN., C. CyrilL, Vlï, p. 22/i, et 225 C.

2 Stob., Serm., 88, p. 409.

3 Bergk, Griech. LUerat., H, p. 314.

extraits ont été pris des poésies erotiques de Mimnernie *, mais rien ne vient appuyer cette conjecture. Une opinion qui paraît assez plausible, c'est que œs vers ne sont en générai que des parodies de Théognis, de Selon ; et il ne serait i)as impossible que ce qu'il y a de frivole ou d'impur dans le premier recueil n'eût la même origine 2.

En tout cas, à ne considérer ces vers qu'en eux-mêmes, Ja rédaction, venons-nous de dire, en est simple et tout à la lois élégante ; on sent qu'ils sont d'une bonne époque 3. Nous avons rencontré dans le premier recueil un assez grand nombre de noms propres ; dans celui-ci, on n'en trouve qu'un seul, et une seule fois, celui de Cyrnos. Les jeunes gens dont la beauté est célébrée ne sont pas ilésignés. L'auteur du recueil a-t-il fait disparaître les noms, ou bien les poètes à qui sont pris ce s fragments n'avaient-ils réellement pas nommé l'objet de leur admiration? C'est la première supposition qui me semblerait la plus probable. En général le contenu de ces vers est assez innocent : il y a même un certain nombre de passages où il pourrait nVtre question que d'une simple amitié. Mais là même où la pensée prend une tournure sensuelle, on ne rencontre aucun des raiïi • nements où se complaît la muse libertine des Alexandrins et des Romains.

Et maintenant revenons à Théognis, et achevons de faire l'histoire de ce poète et de ses œuvres, en disant ce qu'il faut penser de son talent. C'est lui, avons-nous déjà remarqué, qui a fourni le plus à notre recueil et qui lui a donné son nom. 11 méritait cet honneur, car Théognis est bien réellement le premier des élégiaques de la Grèce. On a souvent médit des Mégariens. Rien n'est plus dangereux que d'avoir un voisin caustique : les Méga-

' Voir Flach, p. 404, noie 5, les raisons qui mililent contre celle opinion.

2 Vas der Met, Studia Theogn , 1869. Voir aussi Weil, dans la critique qu'il fait de cet ouvrage, Rtv. cnl.il'hist. et de lit, sept. 1870.

3 Us devaient éire assez populaires. Une ptinlure sur le fond d'une coupe de Tanagrc représente un homme barbu, couché sur un lit, le dos et le br<iS ap-

{)uyés sur un coussin; de la main gauche il tient des crotnles (castagnelics\ de a droite il caresse un lièvre : on sait que cet animal figure souvent dans les scènes d'érastcs et d'éromènes. Mais les mots qui s'échanpent do la bouche du personnage et qui sont tracés sur le champ du tableau : '12 rai-îwv ità>.Xi*rci, irécisent encore son caractère. Or c'est le commencement de deux vers des Paidica, 1365-1366. V. CoLLiONON, Catalogtie des vates peint t du Musée de la Société Archéol. d'A'henes. n' 459.

rieas en ont fait l'expérience. Raillés, bernés par les comiques d'Athènes, ils ont généralement passé dans l'antiquité pour des êtres grossiers, méchants. Il faut convenir que les apparences étaient contre eux : ballottés de l'aristocratie à la démocratie, et réciproquement, tombant à chaque révolution d'un excès dans l'autre, ils ne purent arriver à une forme de gouvernement équitable et stable. Dans les arts, dans les lettres, malgré d'heureux commencements, leur impuissance finale fut la même. Ils ébauchèrent la comédie, mais c'est Athènes qui la perfectionna et souvent s'en servit à leurs dépens. Et pourtant la naissance d'un poète comme Théognis suflirait pour prouver que le sol de Mégare n'était point aussi ingrat qu'on veut bien le dire. On voit à l'aisance avec laquelle cet auteur se meut dans le monde des idées, que la culture Uttéraire ne devait point être dédaignée dans sa patrie.

Théognis a le génie sentencieux de sa race. 11 n'a pas l'abondance un peu diffuse de Selon ; sa diction, sans être sèche, est plus ramassée. Il enseigne, il moralise sans aridité. Sa langue qui par moment côtoie la prose, a pourtant de la couleur et de la vie. Les vicissitudes qui ont agité son existence, ont donné à son style un' accent personnel que n'ont pas au même degré les autres élégiaques. Les images chez lui sont peu nombreuses, mais bien dessinées. Il sait manier l'allégorie; j'en ai cité une où il compare l'État à Un vaisseau battu par la tempête. Le petit tableau de Théognis peut supporter la comparaison avec la peinture plus artistcment travaillée d'Horace, mais au fond peut-être moins vivante *é Fables, proverbes, allusions, Théognis ne dédaigne aucun moydn : il les manie tous d'une main sûre. On sent partout un homme maître de son talent. Théognis en avait du reste pleinement conscience. Nous avons vu au début de ce chapitre avec quelle hauteur il revendiquait la propriété de ses œuvres et avec quel orgueil il apposait son cachet sur ses vers. Bien des poètes ont promis à l'objet de leurs chants l'immortalité : Théognis est peut-être le premier qui se soit bercé de Cette espérance. En tout cas nul n'a trouvé pour l'exprimer de paroles plus magnifiques :

^ HOKÂCB, Od., I, 4.

THÉOGNlS 203

Je t'ai donné, dit-il à Cyrnos, je t'ai donné des ailes par lesquelles l'élevant facilement, tu voleras sur la mer immense et sur toute la terre. Dans tous les festins et les réjouissances tu seras présent, lu seras sur les lèvres de tous. Des hommes gracieusement parés te chanteront d'une manière belle et harmonieuse avec de petites flûtes à la voix claire. Et lorsque tu iras sous les profondeurs de la terre ténébreuse, dans les lamentables demeures d'Hadès, même alors quoique mort, tu ne perdras pas ta gloire, mais tu seras toujours un objet d'affection pour les hommes et tu conserveras un nom impérissable, Cyrnos, promené par toute la Grèce et les îles, passant par-dessus les flots stériles de la mer poissonneuse et sans être porté sur le dos des chevaux. Ce sont les dons gracieux des Muses couronnées de violettes qui te porteront. Pour tous les honmies présents et futurs qui s'occupent de chants, tu seras un sujet de chants tant que la terre et le soleil existeront'.

» Théog., V. 237-262.

l'élégie morale et l'élégie philosophique phocylide; xénophane

Pliocylide : absence de renseignements. — Ses Sentences: caractère honnête, bourgeois; sa connaissance du monde. — Réputation.— Poème moral faussement attribué. — Xénophane : patrie, époque. — Voyages. — Œuvres poétiques variées : poèmes sur la nature, sur la fondation de Coloplion, d'Élée ; ïambes contre Homère et Hésiode; Silies: caractère satirique de ces ouvrages. — Élégies; inspiration plus douce. — Amoindrissement fatal du domaine de l'élégie : il ne lui reste que l'amour.

A la même épocjue que Théognis, mais dans une région tout opposée, un milieu tout différent, vivait un poète également gnomique, sur la vie duquel nous sommes beaucoup moins renseignés encore. Les quelques fragments qui restent de lui ne fournissent sur sa personne aucun éclaircissement. Tout ce qu'on sait, c'est qu'il s'appelait Phocylide et qu'il était de Milet. Suidas nous dit ((u'il écrivit en vers hexamètres et en vers élégiaques des conseils de morale ou gnomes intitulés Principes (Ks^aXata). Il nous reste quelques-unes de ces sentences, dix- sept en tout. Six commencent d'une manière assez singulière, on pourrait même dire prétentieuse : « Ceci est de Phocylide, Ka\ to8s $wxuliBtb), )•) Le premier de ces fragments est une épi gramme plutôt qu'une sentence :

Ceci est de Phocylide : les habitants de Léros* sont mauvais, non pas tels ou tels, mais tous à l'exception de Proclès, et Proclès est de Léros.

' Petite île en face de îitile\,paL\ivti e\. %o'd\eal taiUée par sa puissante voiiiD*-

LVpigramme ne manque pas de sel, et dans l'anliciuité elle fut souvent reproduite avec de légères variantes. On a prétendu qu'un poète de Léros, Démodocos, avait provoqué lui-même les Milésicns par Tépigramme suivante :

Ceci est de Démodocos : les Milésiens ne sont pas des sots, mais ils font tout comme feraient des sots ;

qu'il avait de même attaqué les habitants de Chios :

Ceci est de Démodocos : les habitants de Chios sont mauvais, non pas tels ou tels, mais tous à Texception de Proclès, et Proclès est de Chios ;

et qu'enfin ce serait pour répondre à ce malin agresseur que Phocylide aurait fait son épigramme contre les gens de Léros; pour rendre sa réplique plus caustique, il aurait ironiquement repris la formule de Démodocos *. Mais comme Phqcylide a répété cinq autres fois encore cette même formule, il est peu probable qu'il Tait employée d'abord dans son épigramme avec cette intention moqueuse. Le plus sûr serait donc de renverser les rôles et de ne voir en Démodocos qu'un citoyen de Léros, qui, piqué des sarcasmes de Phocylide; pour lui répliquer, lui prend sa formule favorite.

Quoi qu'il en soit de cette petite escarmouche, Phocylide qui savait aiguiser Fépigramme, ne parait pas avoir profité de son talent. Il se tourna du côté de la morale et rédigea des sentences. Celles qui nous restent sont en hexamètres, tandis que l'épigramme contre les gens de Léros est un distique. Dans l'une de ces sentences, Phocylide reproduit, en l'abrégeant, la généalogie que Simonide d'Amorgos avait donnée du sexe féminin :

Ceci est de Phocylide : les femmes viennent des quatre espèces suivantes : Tune de la chienne, l'autre de l'abeille, l'autre de la truie aux Soies brillantes, l'autre enfin de la cavale à la belle crinière. Celle-ci est féconde, rapide, agile, très belle de forme. Celle de la truie n'est ni bonne ni mauvaise. Celle de la chienne est difficile, hargneuse. Celle de Pabeille est bonne ménagère et sait travailler. Souhaite, mon cher ami, dSobtenir son gracieux hymen.

Cela n'est pas galant, ni même poétique, mais c'est assez bien observé, et l'intention est honnête. On trouve les mômes qualités,

' Brn-îK. Giecli. LUI. Gesch., Il, p. 297.

avec les mêmes restrictions, dans les autres fragments de notre poète. Certainement, avec lui, le genre perdait de son ampleur et de son éclat. Solon et surtout Théognis avaient fait preuve d'un talent bien autrement étendu, bien plus varié, plus riche ; on sent que ces deux hommes s'étaient trouvés mêlés, soit comme acteur, soit comme victime, à de grands événements qui avaient élevé ou passionné, coloré leur talent. Avec Phocylide, c'est un autre horizon, c'est la vie bourgeoise avec sa sagesse modeste, son calme honnête, mais un peu plat. « La condition de la médiocrité, dira-t-il, est généralement très bonne. Je veux être d'un rang moyen dans l'État. » Théognis ne voyait que la noblesse; Phocylide, avec son bon sens de démocrate ionien, nous dit sans façon :

A quoi sert une naissance noble pourceux que la grâce n'accompagne ni dans leurs paroles ni dans leurs pensées ?

Il n'aime pas le désordre : une petite cité bien administrée vaut mieux à ses yeux que Ninive livrée à l'anarchie. Il n'aimo pas davantage la vie aventureuse du négoce, l'activité fiévreuse de l'industrie. Phocylide est un bon bourgeois qui a pignon siir rue et du bien au soleil, qui vit à Taise avec le blé qu'il récolte dans ses plaines et le vin qu'il vendange sur sa colliiie. « Si tu veux être riche, dit-il, attache-toi â la terre gl^asse; la terre^ voilà, dit-on, la vraie corne d'Amalthée. » Il sait apprécier les jouissances de la vie, les plaisirs de la société. Il n'a rien de la lésinerie du paysan que préoccupe toute l'année la crainte de ne pas joindre les deux bouts* « Dans Une symposie, dit-il, il faut, quand les coupes circulent, boire assis à son aise et causant agréablement; » Il a donc vu le monde, il le connaît. 11 ne s'en laisse point imposer par les apparences. « Beaucoup paraissent des hommes sensés, marchant avec gravité ; au fond ce sont des têtes légères. » Il sait aussi que celui « qui veut être honnête, est souvent trompé ». Il a dû quelquefois se trouver gêné: deux récoltes mauvaises suffisent pour mettre dans l'embarras un homme qui n'a pas beaucoup d'avance et qui vit au jour le jour de son domaine, comme devait le faire Phocylide. Il s'est vu sans doute obligé d'emprunter, et c'est sous le coup de quelque i-eciamation imporluue (\]0l W. tovN*v\. ç^^ d^ux vers :

Évite d'être le débiteur d'un méchant, de peur qu'il ne t'ennuie, en te réclamant à contre- temps.

Phocylide était un homme honnête, d'un commerce sûr: « Un ami, dit-il, doit rester fidèle à son ami, quels que soient les bruits de la ville. » Il se faisait de la vertu une idée correcte, mais peu raffinée.

Soyez juste, il suffit, le reste est arbitraire,

a dit Voltaire. Sans s'en douter, il répétait exactement la pensée de Phocylide : « Toute vertu consiste en somme dans la justice. » Mais cette vertu, telle que notre poète l'entendait, souffrait bien des accommodements. Au lieu d'en faire la base même de la vie, il semble la regarder comme une parure, comme un mobilier de luxe qu'on se donne une fois retiré des affaires :

Il faut assurer son existence, et songer à la vertu, quand on a le moyen de vivre.

Cela rappelle Escobar plutôt que Solon. Quant aux idées religieuses de Phocylide, elles semblent se rapprocher de celles qui sont particulières à l'école d'Hésiode : « Il y a, dit-il, des démons occupés des hommes, les uns d'une manière, les autres d'une autre; les uns pour tirer les hommes du mal... » ; si l'on avait le troisième vers, on y lirait sans doute qu'il y a des démons qui tout au contraire ne cherchent qu'à nuire aux hommes. On ne trouve rien ni dans Théognis ni dans Solon, qui se rapporte à cette doctk'ine des bons et des mauvais démons ; et de Phocylide lui-même, il ne s'est rien conservé de plus sur ce terrain des idées religieuses.

En somme, ces fragments, tout courts qu'ils sont, témoignent d'un homme loyal, ouvert, qui a su diriger sa barque, asseoir solidement sa modeste fortune. Sans orgueil, mais avec la conscience de sa valeur personnelle, il exprime d'une manière nette, serrée, les résultats de sa longue expérience. S'il les marque de son cachet, ce n'est point, comme Théognis, par vanité d'artiste, mais pour leur donner la sanction morale d'un nom respecté. C'est un homme qui prétend mériter d'être écouté, plutôt qu'un auteur qui cherche à se faire admirer. On comprend que ses sentences aient eu du succès ; on les \im\. \o\i^\fctKç& «ûRxstfc

après lui. Il est probable qu'on les faisait apprendre aux enfants, dans la mihnoire desrjuels il voulait lui-même qu'on mît de l)onne heure beaucoup de bonnes choses*. Il paraît qu'on chantait ou plubH qu'on rapsodait ses vere avec ceux d'Homère, d'Ilésiodo, d*Archiloque,de Mimnerme2. Ce rapprochement permettrait do conclure pour les œuvres de Phocylide à un mérite fK>étique dont nous ne sommes plus en état de juger.

En tout cas, ce qui prouve l'autorité que conservait notre poète, c'est l'idée qu'eut un falsificateur de mettre sous son nom une esptîce de poème moral, que nous avons encore, et qui se compose de 217 vers ou de 230, suivant qu'on admet ou qu'on rejette queUjues-uns d'entre eux. Cet ouvrage fut en grand honneur dans les écoles byzantines, et ce n'est qu'au xvi<^ siècle qu'on commença à élever des doutes sur son authenticité. Frédéric Sylburg fut le premier qui constata des traces de judaïsme et nK^me, crut-il, de christianisme; mais il n'alla pas jusqu'à retirer le livre à Phocylide, et il ne voyait là que des interpolations faites par la m^in de Juifs ou de chrétiens. Joseph Scaliger, plus hardi, se prononça nettement contre l'authenticité de l'ouvrage tout entier. C'est dans une note de son édition d'Eusèbe (1606) qu'il s'exprimait ainsi ; pour lui le véritable auteur était ou l'un de ces Juifs hellénistes en si grand nombre au temps des Ptolémées, ou peut-être même un chrétien. On le crut sur parole, car il n'entrait dans aucune discussion; et à partir de ce moment l'ouvrage fut considéré comme apocryphe. Les critiques n'étiûent divisés que sur la religion de l'auteur. La question resta ainsi pendante jusqu'à notre siècle. Mais en 1856 Jacob Hernays, dans un examen détaillé qu'il fit du poème, démontra (ju'il n'a rien de chrétien et qu'il est bien réellement l'œuvre d'un Juif. Quant à l'époque de la composition, rien ne permet de la fixer d'une manière exacte. On ne peut pourtant la reculer beaucoup après Néron ; l'auteur ne s'adressait point à ses coreligionnaires, mais aux païens qu'il cherchait à réconcilier avec le judaïsme : on ne s'expliquerait guère un pareil dessein après la chute de Jérusalem. A partir de ce moment, le nom des Juifs fut de plus eu plus exécré, et les Juifs eux-mêmes se sentaient

' Plutarcu.. Depieror educ.y 5.

^Chameléoa cité par Ath««., \\v, ^i^.

trop abattus par cette catastrophe pour songer à faire des prosélytes. D'un autre côté, le conseil qui se lit dans ce poème de s'abstenir de livres magiques ne permet pas de remonter au delà du II® siècle avant notre ère, car ce n'est (iu'à partir de ce moment qu'apparut cette superstition. C'est donc dans cette période de près do trois siècles qu'il faut placer la composition de l'ouvrage.

L'auteur fut un Juif lettré, comme il y en eut un grand nombre à Alexandrie. Le judaïsme y était en faveur : un Ptolémée avait fait traduire les livres sacrés de cette nation, et plus d'un Grec, avec cette curiosité qui caractérise la race, dut se sentir attiré vers un culte, vers une civilisation d'une originalité si étrange. Voilà sans doute c^ qui aura donné à quelque Juif instruit ridée de composer ce poème où il faisait fraterniser le paganisme et la Bible. L'auteur, tout en s'inspirant de Moïse, l'a fort adouci ; soit par politique, soit par suite de ce syncrétisme que pratiquait Alexandrie, il parle des dieux, il parle d'Hadès *, Il voulait insinuer le judaïsme et comme l'introduire dans le monde hellénique incognito. C'est par la même tactique, qu'au lieu de signer son œuvre, il la mettait sous le nom d'un vieux poète grec : le pavillon devait couvrir cette marchandise de contrebande. Pour le fond, c'est un assez plat mélange de morale commune, sans suite, sans plan; pour la forme, une langue, une versilication des plus médiocres. Il ne paraît pas que cet ouvTage ait eu grand succès dans l'antiquité classique : on ne le voit cité ni par les auteurs païens ni par les Pères de l'Église un peu lettrés. 11 faut arriver pour le trouver considéré jusqu'à l'époque byzantine où le goût et la science avaient assez baissé pour rendre possible une telle mé prise.

Pour achever ce qui concerne le genre de l'élégie, il ne nous reste plus qu'à parler de Xénophane. Avec ce poète, l'élégicî entrait dans un domaine nouveau, elle se faisait philosophique. 11 ne lui restait que ce dernier progrès à accomplir pour être l'image complète du peuple durant cette période de son histoire. Xénophane est une des figures les plus originales do

»Vuir V. 71. 110.

son siècle et même de sa nation. Une partie considérable de son activité nous échappe : nous n'avons point à nous occuper de son système philosophique, de ces hardiesses spéculatives qui relevaient si fort au-dessus des idées contemporaines. Le philosophe ne relève pas de notre critique, mais seulement le poète, le poète élégiaque. A ce point de vue restreint, Xénophane reste encore un sujet intéressant. Il était de Colophon, comme Mimnerme ; le nom de son père varie beaucoup : on le trouve appelé Dexios, Dexinos, Orthomène. Sur l'époque où il vécut, l'on est tout aussi peu fixé, et Ton trouve un écart considérable entre les deux dates extrêmes. Les uns le font naître à la xl® Olympiade, par consé(|uent à la fin du vii^ siècle; d'autres le font vivre jusqu'à une époque assez avancée du v®. C'est Topinion de ces derniers qui paraît la plus vraisemblable. En eflet, Xénophane a habité Élée, dont il a môme chanté la fondation ; d'un autre côté, on sait qu'il a parlé de Thaïes, d'Épiménide, de Pythagore, peut-être même de Simonide; qu'il a lui-même été cité par Heraclite, par Épicharme. On peut donc mettre convenablement sa période de maturité, sa floraison, comme disent les chronographes, vers la lx® Olympiade, ce qui le ferait naître à la l*^, ou S80 ans avant notre ère. Et comme il a vécu très longtemps, un siècle peut-être, quelques-uns même disent davantage, on peut mettre sa mort à la lxxv® Olympiade ou 480.

Xénophane quitta de bonne heure sa patrie, sans qu'on sache précisément pour quelle raison. On a prétendu qu'il élait parti une première fois pour s'instruire en voyageant*. La chose est peu pi^obable. Selon d'autres, il se serait expatrié pour échapper au joug dont les Perses menaçaient toutes les cités grewiues de l'Asie-Mineure 2. Il se pourrait qu'il y eût plutôt eu à son départ des raisons poUtiques. La ville de Colophon, depuis qu'elle avait recouvré son indépendance à la mort de Gygès (653), était gouvernée par une noblesse de race et de fortune. Tous les propriétaires riches, possesseurs de grands biens, éleveurs de chevaux, participaient au pouvoir, et c'étaient parmi eux que se choisissaient les mille citoyens qui formaient le conseil. Il est

' Flach, op. cit., p. 416,

^ liBRGK, Griech. lilt, Gesch., n, p. 417, et Duncker, Gesch. Aller,» VI,

très probable qu'il y eut des excès, des vexations de la part de cette aristocratie orgueilleuse. Xénophane avait l'esprit caustique : il se railla de sa mollesse, de son luxe. Dans un fragment qui a tout l'air de venir de son poème sur la fondation de Colophon, il nous montre tous ces nobles se rendant à la place publique avec des vtHements entièrement de pourpre, et, dit-il, « il y en avait mille ainsi, fiers, la tête artistement parée, la chevelure baignée de parfums exquis ». On peut donc aisément croire qu'il vint un jour où Xénophane trouva que l'air de Colophon ne lui valait plus rien. 11 se mit alors à voyager, et naturellement il se dirigea vers l'Ouest. Il dut séjourner à Athènes; ce serait là qu'il aurait fait la connaissance de Lasos d'Hermione, un des hôtes familiers de Pisistrate. 11 se joignit, sans qu'on sache à quelle épo{|uc, aux Phocéens en quête d'une patrie nouvelle. Ces fugitifs avaient essayé de s'étabUr à Alalie, en Corse ; puis, quand les Carthaginois et les Étrusques les eurent chassés de ce poste où ils pouvaient faire à leur commerce une redoutable concurrence, ils avaient gagné Rhégium. Ils finirent pourtant par se fixer vers 540 à Élée ou Vélie, sur la côte occidentale de l'Italie méridionale.

Xénophane trouva là enfin une patrie. C'est à Élée qu'il se mit à exposer sa doctrine philosophique, en môme temps que Py thagore fondait son école à Crotone ; et c'est à cette époque sans doute que fut composé son poème didactique, intitulé plus tard Sur la nature, mais dont on ne connaît pas le titre primitif. Quelques-uns croient pourtant que la composition de cet ouvrage remonte beaucoup plus haut et que c'est à lui que fait allusion le poète, quand il nous dit : « Voilà déjà soixante-sept ans que ma pensée est ballottée à travers la Grèce. J'en avais alors vingtcinq, si je peux faire le juste calcul*. » Mais, sans compter qu'un jeune homme de vingt-cinq ans ne pouvait guère avoir la science et l'autorité nécessaires pour exposer un système aussi hardi, il y avait dans ce poème des observations qui supposent un âge plus avancé et surtout des voyages. Xénophane ramenait l'origine des choses aux deux principes de l'eau et de la terre : la terre avait passé de l'état Uquide à l'état sohde, et devait être

* Bbrok, Griech. liU. Gesch., II, p. ^18.

de nouveau recouverte par les eaux. Pour prouver son hypothèse, il s'appuyait sur des coquillages fossiles trouvés à Paros, à Malte, à Syracuse. Or, quoi qu'en dise Théophraste qu'avant Thaïes il y avait des naturalistes, il est probable pourtant que c'était d'après son expérience personnelle que Xénophane parlait ainsi. Il serait fort possible même que le poème n'eût été composé que plus tard encore, lorsque Xénophane eut passé en Sicile. En eflet, sans qu'on sache pour quelles raisons il quitta Élée, pour aller habiter à Zanclé, puis à Catane. Et quand cette dernière ville fut prise par Gélon, il fut, avec les autres habitants, transporté à Syracuse, dont le tyran venait de s'emparer. C'est à Syracuse qu'il mourut, dans une grande pauvreté qui n'avait jamais rien fait perdre à son esprit de sa vigueur ni même de sa gaité.

Xénophane avait beaucoup écrit en vers. Outre ce poème philosophique dont nous venons de parler, et qui, indépendamment de son mérite intrinsèque, annonçait chez l'auteur une initiative originale, puisqu'il créait ainsi le genre didactique, Xénophane avait raconté la fondation de Colophon et celle d'Éléo. Diogène Laërce dit que ces deux poèmes étaient en vers épiques, c'est-à-dire en hexamètres; il est probable qu'ils étaient plutôt en vers élégiaques, c'est-à-dire en distiques, et que l'auteur suivit l'exemple que Callinos, Simonide d'Amorgos et Mimnerme avaient déjà donné de traiter ainsi de pareils sujets. Xénophane écrivit aussi des ïambes contre Homère et Hésiode, Si ce titre est exact, ce ne sont pas les seuls vers où il attaqua ces deux poètes. Plus logique ou plus hardi que Pythagore, Xénophane avait nettement tiré les conclusions qui sortaient de ses recherches scientifiques sur la nature. « Les yeux sur le ciel, dit Aristote, il enseigna l'unité de l'être et nomma cette unité Dieu*. » Non content de proclamer cette vérité, il attaqua avec esprit et verve le polythéisme que Pythagore ménageait. Il en faisait malignement ressortir les inconséquences dans ces vers :

11 semble juste aux mortels que les dieux aient leurs formes, leur manière de s'habiller, leur langage. Les nègres adorent des dieux noirs

' Arist.. Met. î, 5. .

avec des nez épaiés; les Thraces, des dieux avec des yeux bleus et des cheveux rouges. Si les bœufs et les lions avaient des mains pour dessiner et faire des images comme les hommes, ils donneraient à leurs dieux les formes qu'ils ont eux-mêmes ; les chevaux les feraient semblables aux chevaux, les bœufs aux bœufs.

Comme, aux yeux de Xenophaue, les principaux auteurs de ce polythéisme absurde étaient Homère et Hésiode, il ne cessa de poursuivre ces deux poètes de ses railleries caustiques. Aussi Timon, qui lui fait jouer dans ses SiUes\c rùle d'honneur, l'avaitil surnommé le Censeur des mensonges homériques {'OiLTipoLTzizTfi ÈTTixojîTrjv), ou selon une autre leçon, le Censeur qui parodie Homère ('0[x7)pa7uaTr,v ctzixotuttjv). Car Xénophane avait fait également des parodies, comme aussi des Silles, s'il faut en croire certaines notices. Il aurait même passé pour l'inventeur ou le maître le plus distingué de ce dernier genre. Mais il n'est pas impossible qu'il y ait eu là quel(|ue confusion. On sait ce qu'étaient les Silles de Timon, et comme il se moquait en trois livres de parodies de tous les systèmes philosophiques. Dans le premier de ces livres, Timon parlait en son nom propre ; mais dans les deux autres où étaient jugés les philosophes anciens et les modernes, c'est Xénophane qu'il introduisait comme censeur, lui faisant ainsi jouer dans son œuvre le rôle qu'il avait joué durant sa vie. Avec le temps, ces vers caustiques que Timon prêtait à Xénophane avaient probablement fini par être pris pour l'œuvre même de ce dernier, et c'est ainsi que notre poète aura dû à celui de Phlionte une réputation posthume de sillographe.

Quoi qu'il en soit, silles, parodies, ïambes, tout avait certainement un caractère agressif contre \vs superstitions du polythéisme, et contre Homère aussi, contre Hésiode, que Xénophane en rendait responsables. Quand il disait par exemple :

Il faut près du feu dans la saison d'hiver s'entretenir ainsi, étendu sur un lit moelleux, le ventre plein, buvant du vin doux, grignotant des pois chiches: « Qui es-tu, de quelle race? Quel âge as-tu? Mon cher, étais-tu grand, quand le Mode est venu? »

il se [)Ourrait fort bien qu'il se moquât des exordes homériques, des questions fjue l'hôte après le repas adresse à l'étranger sur son nom, sa patrie. Il se pourrait encore que sous les p<)is chichés se cachât quelque allusion maligtvcb twxx to»V\\N& ^x^'s»

gubstantiels des héros de V Iliade et de VOdyssée. C'est ainsi que Xt^uophane continuait par la plaisanterie Tœuvre qu'il avait commencée par le raisonnement dans son grand poème philosophique.

Enfin il composa, mais sur le déclin de sa vie, des élégies où il se montrait sous un aspect plus riant, tout en restant pourtant encore légèrement agressif. Nous avons cité cette peinture charmante qu'il fait d'une symposie ' ; quel air frais et lumineux baigne ce petit tableau d'intérieur! Mais là même encore ge rencontre un trait ou deux contre les poètes épiques, les chanteurs de Titans, de centaures, de batailles, toutes choses dont Xénophane ne voulait plus entendre parler. Comme philosophe d'ailleurs, il estimait assez peu la force brutale de ces anciens héros et celle des athlètes de son temps qui avaient la prétention de leur ressembler. Xénophane est peut-être le premier qui ait protesté contre l'idée exagérée qu'on se faisait d'un pareil mérite; c'est une preuve nouvelle de l'esprit original de cet homme et de sa hardiesse, et ce qui ajoute encore à cette preuve, c'est qu'Euripide paraît être le seul de toute l'antiquité qui ait eu le courage ou le bon sens d'élever les mêmes protestations. Il s'inspira d'ailleurs, comme les anciens l'avaient euxmêmes reconnu 2, de ces vers du vieux poète de Colophon ;

Quand môme quelqu'un, par la rapidité de ses pieds ou parle pentathlc, remporterait la victoire où s'élève le teménos de Zeiis, à Olj-mpie, près du cours de la Pisa, ou bien à la lutte, ou dans les exercices douloureux du pugilat, ou dans ce terrible combat qu'on appelle le pancrace ; quand il serait ainsi devenu plus glorieux pour ses concitoyens et qu'il aurait une prééminence reconnue dans les concours, qu'on le nourrirrait aux frais de la ville et qu'il en aurait reçu les présents à lui faire un trésor, quand môme il aurait gagné toutes ces distinctions par ses chevaux, il ne vaudrait pas autant que moi. Car ma sagesse est meilleure que la force des hommes ou des chevaux. Mais tout cela est estimé au hasard. Il n'est pas juste de mettre la force au-dessus de la sagesse qui est utile. Et fût-on excellent pugiliste, supérieur au pentathlc, à la lutte ou même à la course, ce qui est le plus estimé de tous

» Page u.

-j „ , pensant avec raison qu'..

coup mieux nourrir aux frais do 1' Aal les enfants de ceux qui étaient morts pour le défendre, Voir Diog. Laukt. \, î, \>^,

ces exercices, l'État n'en serait pas mieux administré pour cela, et ce serait pour lui un mince avantage d'avoir un vainqueur sur les bords de la Pisa. Car ce n'est pas cela qui engraisse les greniers de la ville.

A ces colosses inutiles, il n'hésitait pas, comme on le voit, à se préférer, lui, le penseur, « l'homme dont la gloire est répandue dans toute l'Hellade et durera, tant qu'il y aura des poètes grecs ». Ce qui ne Tempéchait pas de toucher d'une main légère les ridicules du système de Pythagore :

On dit qu'un jour, passant près d'un chien que l'on battait le philosophe'en eut pitié et dit: « Arrête, ne le bats pas, car c'est l'âme d'un ami que j'ai reconnu à sa voix. »

Tel était Xénophane, penseur profond, homme aimable, honnête, qui, disait-il, ne se sentait aucun courage à faire le mal. Comme poète, il a de la facilité, de la grâce môme ; mais de tous les élégiaques, c'est lui qui se rapproche le plus de la prose. 11 s'y achemine insensiblement. Son vers est flasque, un peu vide de poésie. C'est l'etfet qu'il faisait à Cicéron, quand il le comparait à celui d'Ëmpédocle *. Dans sa tendance à briser les enti*aves du rythme, Xénophane laisse volontiers la pensée déborder au delà du distique et s'allonger en période. Sa langue est simple, sans relief, sans couleur, mais non sans dignité. Elle a même une certaine chaleur. On sent que ce poète mettait dans ses vers toute sa pensée, toute son àme.

Avec lui se termine l'histoire de l'élégie durant sa première période, qui fut la plus glorieuse, la plus riche. Nous avons vil en effet ce genre se mettre successivement au service des idées patriotiques et guerrières, de la politique^ de l'histoire, dé l'amour, de la morale, de la philosophie enfin, et reproduire ainsi toutes les pensées, toutes les passions qui pouvaient agiter ce monde grec, si varié, si remuant, si intelligent. 11 ne faut pas s'étonner de ces rôles si divers que joue une seule et même forme poétique. En dehors de l'épopée et de la poésie lyrique, du mélos, qui commençait à se produire, les Grecs n'avaient pour rendre leurs idées que l'élégie et l'ïambe. Ils possédaient déjà sans doute cet instrument simple, commode, Ubre de toute

* Cic, Academ., U, 23,

entrave, qu'on appelle la prose. Mais ils ne se doutaient point encore des services qu'il peut rendre. Ils ne voyaient en lui qu'un organe modeste des relations les plus familières, de la vie ordinaire, du négoce. Aussi, quand leur parole devait prendre un caractùre.plus relevé, quand ils voulaient exprimer un sentiment, une idée qui sortait de cet humble cercle, se sentaient-ils obligés de recourir aune forme plus noble ; et comme l'épopée, comme le mébs et lïambc avaient leur domaine bien délimité, dont on ne pouvait guère les faire sortir, il ne restait à leur disposition que la forme élégiaque. Voilà comment ce genre devint insensiblement l'organe à peu près universel du monde helléni(iue pendant toute cette première période. Mais la décadence était proche. A mesure en etïet que la prose se développa, elle mit la main sur les idées que l'élégie s'était habituée à regarder comme sa propriété : c'est ainsi que la politique, la morale, l'histoire, la philosophie, lui échappèrent successivement et s en allèrent agrandir le champ d'action de sa rivale. C'était une révolution nécessaire : la prose seule était désormais capable de traiter tous ces sujets avec le détail et la précision que réclamaient les progrès accomplis. Une ïesta plus à l'élégie que la passion de l'amour : c'est à peindre ses joies et ses tourments qu'elle se consacrera chez les Alexandrins, chez les Romains, leurs disciples, et chez les peuples modernes qui ne connaissent l'élégie que sous cette forme voluptueuse.

LA POESIE LYRIQUE A LESIiOS : ALGEE

Les Éoliens : caractère. — Lesbos : climat^ fertilité ; beauté, aptitudes musicales de la race. — Caractère pjrliculier de la poésie coliennc.

— Alcée : activité politique ; idée fausse qu'on s'est faite. — Révolutions successives à Lesbos. — Attaque des Athéniens sur le Sigéion ; premières armes d'Alcée. — Triomphe de la démocratie ; exil du poète; sa vie errante. — Œuvre réparatrice de Pittacos. — Retour d'Alcée.

— Œuvres diverses : Hymnes ; pièces de circonstance sur la politique, le vin, l'amour. — Préjuges aristocratiques; verve bachique; Lycos. — Rapï)ort3 avec Sappho. — Caractère général ; langue, versification. — Réputation chez les Grecs ; chez les Romains.

Jusqu'ici nous n'avons guère eu à parler que des Ioniens et des Doriens: il semble que la culture littéraire se soit tout d'abord limitée à ces deux grandes familles du peuple grec. Ce sont les Ioniens qui inventent l'élégie et l'ïambe; c'est des lèvres d'un Ionien devenu Dorien de cœur et d'àme que s'envole la première strophe. Les Éoliens pourtant ne restaient point à l'écart de ce mouvement poétique et musical, qui portait harmonieusement le monde grec à la perfection du méUa. Déjà nous avons rencontré et salué au passage le nom de Terpandre, originaire de nie éolienne de Lesbos ; nous avons dit combien fut heureuse et féconde son initiative. En effet, les Éoliens avaient reçu de la nature tout ce qu'il faut pour exceller dans les arts de la musique et de la poésie. C'est ime race singulière que ces Éoliens, bien difficile à saisir dans le chatoiement de ses qualités et de ses défauts, et dont le nom même qui s>V^iv\Sifc Y'ïïs» \)aT>fe%.»

indique bien clairement le caractère mobile, ondoyant *. Avec les goûts chevaleresques qu'ils tenaient de leur patrie primitive, la Thessalie, avec leur penchant pour les jouissances de la table, leur sensualité ardente, leur humeur batailleuse, leur esprit prime-sautier, leur àme passionnée, ils avaient en eux-mêmes une source vive de talent, et autour d'eux ce qui était nécessaire pour l'alimenter. La musique et la poésie devaient en effet naître d'elles-mêmes et s'adapter spontanément à ces loisirs aristocratiqnesjàcessymposies dont ils raffolaient, à ces voluptés où ils se précipitaient ; sans aller chercher bien loin, ils rencontraient dans leur propre vie le sujet de leurs chants, et c'en était assez pour une verve sans prétention. Cependant malgré le puissant préservatif qu'ils auraient pu trouver dans la religion qu'ils s'étaient faite, dans le culte enthousiaste de Dionysos, dans les fêtes plus gracieuses d'Éros, des Muses, des Charités, leurs divinités nationales, les Éohens dans la Grèce européenne, en Béotie, en Élide, sous l'influence d'un sol plantureux, d'un air épais, se laissèrent peu à peu envahir par la matière ; ils s'alourdirent et s'enfoncèrent, comme dii*ait Musset, dans « la mangeaille, le vin, l'égoïsme hébété ».

Mais si tous ces germes de culture esthétique avortèrent tristement chez les Éoliens de l'Ouest, ils purent, grâce à des circonstances plus heureuses, se développer et fleurir de la façon la plus brillante chez les Éohens de l'Est, dans leurs principaux centres, comme Cyme et surtout Lesbos.

La nature semble avoir prodigué tous ses dons à cette île, la septième en grandeur de ces terres qui émergent si pittoresquement des eaux grecques. Son ciel transparent, son climat heureusement tempéré par les brises de la mer, son sol légèrement ondulé de replis montagneux qui la protègent contre les bises aigres du nord, et surtout, faveur inestimable, de petits cours d'eau qui la sillonnent et vont porter partout la firaicheur et la fécondité, tout se réunissait pour faire de ce séjour, entre des mains industrieuses, une région sans rivale pour la culture, le commerce et toutes les jouissances, tous les arts, que l'opulence amène avec elle. Le poisson abondait sur ses côtes;

^BBROfi, Litt. Gesch.f I, p; 15, note is, pr tend pourtant que ce nom à'Éolm est mal interprété, el qu'il slgmûe \ea CiveoaiereKiuet.

LA POÉSIE LYRIQUE A LESBOS : ALCÉE ^lU

Forge, le froment y venaient facilement; ses oliviers donnaient une huile estimée ; ses figues passaient pour les plus succulentes. La vigne surtout y croissait avec une vigueur merveilleuse. L'étranger qui pour la première fois mettait le pied sur ce sol béni, sentait aussitôt qu'il entrait dans une des régions les plus chères à Dionysos. Telle était l'exubérance de la vigne sur les coteaux de Lesbos, qu'elle n'avait pas besoin d'être soutenue, comme ailleurs, par des ormes ou des échalas ; elle rampait à terre comme le lierre, si bien, disait-on, que l'enfant n'avait qu'à étendre de son berceau la main pour cueillir les dons du dieu. Le vin était chaud, généreux et bienfaisant.

La race saine, vigoureuse, qui, chassée des plaines delà Béotie par l'invasion dorienne, était venue se fixer dans cette île, y avait naturellement conservé les quaUtés distinctives de la famille éolienne; peut-être même, avec le temps, les avait-elle afQnées, et la grâce, l'élégance qui distinguait le Lesbien, venait sans doute de l'influence heureuse qu'avaient fini par exercer le climat et le contact avec les populations plus civiUsées de l'Ionie. En tout cas, dès la plus haute antiquité, on voit les femmes de Lesbos renommées pour leurs charmes. Quand Agamemnon veut apaiser Achille, ce sont des Lesbiennes qu'il oflre au héros. Aussi n'est-K)n pas étonné d'apprendre que dans cette île il y avait des concours entre les femmes pour la beauté*. Ils se célébraient dans le temple d'Héra, à l'une des fêtes de la déesse. Le caractère sérieux de cette divinité (jui présidait au mariage, écartait naturellement de la cérémonie toute idée de libertinage ou même de légèreté. La beauté d'ailleurs, pour ces races artistes, était chose sacrée et faisait comme de droit partie du culte et de la rehgion.

Les femmes de Lesbos ne se distinguaient pas seulement par leurs charmes extérieurs ; elles y joignaient encore une culture intellectuelle qui en rehaussait singulièrement l'attrait. Libres comme leurs pareilles chez les Doriens, loin de se renfermer ainsi que les Ioniennes dans les soins matériels et un peu serviles du ménage, elles profitaient de leur indépendance pour déve-

'Des concours de ce genre n'étaient d'ailleurs point une exception; on on rencontre à Ténédos et dans d'autres pays encore ; Cypsélos en ava^it 4U.\^\\ 4»Xk% la ville qu'il fonda sur les bords de l'Âlphée. Ainiix.^xm,^^^,

flO HISTOIRE DE LA POÉSIE LYRIQUE GRECQUE

lopper et parer leur esprit. Comme les hommes, elles cultivaient les arts des Muses, la poésie, le c.haiit, et s'en servaient soit pour charmer leurs loisirs, soit pour accroître encore la pompe des fêtes religieuses. Les deux sexes d'ailleurs aimaient avec passion la musique. L'île ne semblait-elle pas en effet comme prédestinée au culte de cet art ? C'était sur son rivage que les flots avaient porté la tête et la lyre d'Orphée déchiré par les femmes de la Thrace, et l'on disait même qu'à Antissa, l'endroit de la côte où avaient abordé ces précieuses reliques, les rossignols avaient une voix plus mélodieuse. Dans les temps plus récents, plus voisins de l'histoire, c'est à Lesbos, ainsi que nous l'avoDS vu, que s'était faite la réunion de la musique asiatique et de la musique grecque sous la main de Terpandre. Lesbos fut ainsi le foyer d'où partit le rayon qui illumina Sparte et le reste de la Grèce européenne.

L'île resta fidèle à ces prémices heureuses. Profitant des loisirs que leur faisait la fortune, les Lesbiens cultivaient à l'envi la musique et la poésie. Il y avait entre les hommes, entre les femmes, des associations, des concours : c'était à qui remporterait la palme. Aussi la réputation poétique de Lesbos était-elle sans rivale dans tout le monde hellénique. Non seulement c'était un de ses enfants, Terpandre, que Sparte avait appelé pour confier à son art la délicate mission de régénérer et de calmer son peuple ; mais pendant plusieurs générations, le prix de la cithare, au concours des fêtes carnéennes, fut remporté par un élève de l'école que le maître avait fondée dans sa patrie. Les Lesbiens avaient conscience de cette supériorité : Sappho ne craignait pas de dire que les chanteurs de son pays l'emportaient sur tous les autres*, et Phanoclès, un élégiaque de l'époque alexandrine, proclamait encore cette île la plus féconde en chants (aoiSoTàxT)). Le cithariste Terpandre, le poète épique Leschès, Alcée, Sappho, Arion, l'inventeur du dithyrambe, tous ces noms rayonnants de gloire poétique attestent combien cette louange était méritée. Elle ne fut pas la seule. Grâce au voisinage inspirateur des Ioniens, d'autres facultés encore se développèrent au sein de cette population que son origine éolo-

béotienne semblait tourner plus particulièrement vers la musique. L'historien Hellanicos, le philosophe Théophraste, e biographe d'Alexandre Charès, étaient de Lesbos et fournissent autant de preuves de la variété d'aptitudes que ces insulaires industrieux, actifs, surent ajouter à leurs instincts originaires.

Dans cette société intelligente, mais sensuelle, sous ce ciel voluptueux, au sein d'une abondance exquise, d'une bonne chère facile, naquit une poésie d'un caractère particulier, fidèle image de cette vie de luxe et de plaisirs. Chez les Ioniens et les Doriens, nous avons vu la poésie se faire l'organe des sentiments publics et servir tantôt à proclamer les vérités politiques et morales, tantôt à relever les courages abattus, tantôt à rehausser de ses chants graves ou gracieux des fêtes religieuses où figurait toute la cité. La poésie s'élevait ainsi à la hauteur d'une institution nationale, et sans rien abdiquer de son indépendance, sans rien sacrifier de son inspiration, elle prenait un des premiers rangs parmi les auxiliaires de l'État, de la morale et de la religion. Les élégies de Tyrtée et de Selon, les parthénies d'Alcmanet bientôt les strophes puissantes de Stésichore, toute cette poésie sententieuse et lyrique était composée pour l'ensemble des citoyens, pour la communauté tout entière : c'était à elle qu'elle s'adressait, c'était par elle qu'elle devait être chantée, et c'étaient ses joies et ses douleurs qu'elle redisait, ses aspirations pieuses qu'elle cherchait à traduire, ses passions guerrières qu'elle s'efforçait de surexciter encore.

Il en fut autrement à Lesbos. Les Éoliens qui vinrent s'établir dans cette île, apportaient de leur ancienne patrie des habitudes sociales qui s'accentuèrent encore dans leur nouveau séjour. Comme les Doriens, ils aimaient à former entre personnes du même sexe des associations étroites, intimes, où les sentiments d'affection réciproque s'exaltaient jusqu'à la passion. En guerre c'étaient des frères d'armes, luttant de bravoure et de dévoûment; mais durant les loisirs de la paix, ce n'étaient plus que de gais compagnons de table et de plaisir. On se réunissait par groupes, on banquetait, on buvait de ces vins généreux qui ruisselaient de tous les coteaux de l'île. Ces têtes musicales une fois échauffées, la chanson devait y naître d'elle-même. Alcée et

Sapphosont les premiers poètes, les seuls même en ce genre que nous rencontrions à Lesbos ; mais il est probable que beaucoup d'autres autour d'eux, comme auparavant, comme après, se sont essayés dans des chants semblables. Il n y fallait pas de grandes études. Cette poésie de table, cette poésie conviviale, comme disent les critiques, n a rien de l'ampleur ni de l'art savant de la poésie chorique des Doriens. Une pensée gracieuse, une image vive, une peinture rapide des voluptés de la veille, du moment, l'éloge du vin, de deux yeux noirs, quelques traits enflammés contre l'adversaire politique, le manant qui relevait la tète, le tyran qui guettait le pouvoir, voilà ce qu'étaient ces chants pétillants et chauds, comme la mousse pourprée qui débordait des coupes. De pareilles improvisations n'avaient que faire d un organisme compliqué, de cette triade artistement composée de la strophe, de l'antistrophe et de l'épode, qui se prétait si bien aux évolutions d'un chœur de danseurs. Le poète éolien composait pour lui, pour épancher son cœur, pour satisfaire sa fantaisie ; c'était lui-même qui chantait ses vers, quelquefois à lui seul, le plus souvent dans ces banquets d'amis qui remplissaient à peu près toute sa vie. Rien n'est plus simple que la forme dont il se servit, une petite strophe de quatre vers dont les trois premiers se ressemblent et dont le quatrième ne ditt'èro que par une légère modification ou par sa brièveté. C'en était assez pour une santé à des amis, pour un mouvement de colère, une pulsation du cœur. La langue était naturellement aussi simple que la forme métrique. Tandis que chez les Doriens le poète, cherchant à rehausser son art, arrivait par un triage intelligent à se composer une langue sinon complètement artificielle, du moins savante, où les divers dialectes de la Grèce apportaient chacun ce qu'il a de meilleur, le poète éolien, qui n'aspirait point à se faire entendre du grand public hellénique, prenait tout uniment l'idiome que ses amis et lui parlaient entre eux. On retrouve encore dans les inscriptions l'écho de cette langue populaire, ses flexions, ses vocables.

Voilà le milieu, voilà les influences géographiques et sociales sous lesquelles se développa cette poésie toute personnelle d'Alcée et de Sappho, qu'il nous reste maintenant à étudier dans le

Alcée était de Mitylène, et de famille aristocratique. On ne connaît pas exactement la date de sa naissance ; tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il prit une part très active aux mouvements politiques dont sa patrie fut le théâtre pendant une trentaine d'années, à partir de la xlii^ Olympiade (612). Le souvenir de ce rôle joué par le poète dans les affaires publiques de son pays, était resté très vif dans la mémoire des anciens, et Cicéron y fait une allusion visible, lorsqu'il nous le présente comme un homme de cœur qui se fit connaître dans sa cité *. Cependant, s'il était vif, ce souvenir n'était pas tout à fait exact; il s'était peu à peu transfiguré et l'on avait fini par donner au vieux poète une attitude patriotique, un dévouement à la chose publique, qui touchait plus à l'idéal qu'il ne ressemblait à la réalité. Une épigramme de V Anthologie, sans nom d'auteur, nous parle du glaive d' Alcée qui se teignit souvent du sang des tyrans pour sauvegarder les lois de la patrie 2. Horace accepte et consacre la tradition. Dans cette jolie pièce où il raconte comment la chute d'un arbre a failli l'envoyer visiter les royaumes de la sombre Proserpine, son imagination légère prend son vol et se ligure ce qu'il aurait pu voir, ce qu'il a vu réellement dans les demeures réservées aux âmes pieuses. « Il a entendu, dit-il, Sappho se plaignant sur sa lyre éolienne des jeunes vierges ses compatriotes; il a entendu Alcée redisant, d'une voix plus pleine, aidé de son plectre d'or, les rudes épreuves de la mer, de l'exil, de la guerre. Les ombres écoutaient les chants de l'un et de l'autre dans le silence sacré qu'ils méritaient, mais ce qu'elles semblaient accueillir avec le plus d'empressement, ce qu'elles buvaient des oreilles, ce sont les batailles et les tyrans expulsés 3. » J'en suis fâché pour Alcée, dont la gloire poétique n'a du reste nullement à en souffrir, mais les choses ne se sont point passées ainsi.

La royauté était tombée à Lesbos, comme dans toutes les autres cités grecques, dès le vin« siècle, et, comme ailleurs aussi, dans cette île, pendant toute la durée du vu®, ce ne furent que mouvements tumultueux, luttes ardentes entre l'aristocratie et la démocratie. Vers l'an 620, Mélanchros, appuyé par le peuple,

• Cic, Tuscul,, IV, Jî, 71 : Portîs vîr in sua republica cognitus. ^Anth, Pal,, IX, 184.

^Horace, Od., il, 13.

renversa le gouvernement aristocratique et s'empara du pouvoir. Au bout de huit à dix ans, les nobles coalisés avec une partie de la bourgeoisie expulsèrent le tyran. C'est alors qu'entrent en scène Pittacos dont le nom devait revenir si souvent dans les vers d'Alcée, et les deux frères du poète même, Kikis et Antiménidas, le premier comme le chef de cette bourgeoisie qui flt alors cause commune avec la noblesse, et les deux autres en quahté d aristocrates. On ne dit pas qu'Alcëe ait figuré luimême dans ce coup d'État; mais on voit que ses traditions de famille et l'exemple des siens le portaient tout naturellement à jouer son rôle dans ces compétitions pour le pouvoir entre les deux classes de la population. En attendant, le tyran Mélanchros renversé, il s'agissait de savoir lequel des deux partis coalisés prendrait sa place. On aurait probablement recommencé à se battre entre ces amis de la veille, si une guerre avec Athènes n'avait suspendu momentanément l'explosion de ces ardentes rivalités.

Quand nous avons parlé de Solon, nous avons raconté comment la ville de Mégare avait un beau jour mis la main sur l'île de Salamine, et quels efforts inutiles avait faits pendant longtemps Athènes pour recouvrer cette importante position. Pour se dédommager de ces échecs, elle jeta ses vues ailleurs, et vers l'an 610 à peu près, l'Athénien Phrynon partit avec une troupe de colons pour s'emparer du Sigéion, à l'entrée de l'Hellespont, qui était précisément une des possessions les plus précieuses de Lesbos. C'est pour résister à cel te attaque imprévue que les Lesbiens firent trêve à leurs luttes intestines. Tous les efforts furent tournés contre l'ennemi du dehors. Mais le succès ne leur sourit pas d'abord : non seulement ils ne purent recouvrer le Sigéion, mais ils se virent sur le point de perdre encore un autre fort, l'Achilléion, qu'ils avaient bâti au nord-ouest du Sigéion, à l'embouchure du Scamandre et sur l'emplacement même du tombeau d'Achille. C'est alors que Pittacos fut envoyé, malgré la noblesse, pour diriger les opérations. Alcée se trouvait parmi les combattants, et il faut bien avouer que ses débuts dans la carrière militaire furent assez peu brillants. Dans Tune des rencontres oh les Lesbiens furent battus, le poète jeta son bouclier pour se sauver plus vite, Ea homme d'esprit, il tourna la chose en plai-

santerie et dans une pièce de vers dont nous avons encore le commencement, il chargeait son ami Méianippe d'en donner la nouvelle à Mitylène :

Alcèe est sauf, mais non ses armes. Les Athéniens ont suspendu son vieux bouclier dans le temple sacré de la déesse aux yeux brillants ' .

Archiloque, Alcée, Horace, voilà trois poètes lyriques qui se sont allégés de leur bouclier : le genre semble porter malheur à ceux qui le cultivent. Heureusement Pittacos avait avec lui d'autres collaborateurs plus solides, et lui-même il était un autre soldat qu' Alcée. Un jour, les généraux des deux armées s'entendirent pour terminer le différend dans un combat singulier. C'était Phrynon, ancien athlète couronné, qui avait fait la proposition, comptant bien retrouver dans une lutte réelle le succès qu'il avait remporté dans les simulacres d'Olympie. Mais il fut vaincu et tué par Pittacos, qui, dans cette circonstance, s'il faut en croire la légende, aurait fait preuve non seulement de bravoure, mais d'ingéniosité.

Cependant, malgré cette victoire, les affaires n'allaient pas beaucoup mieux à Lesbos. Les factions recommençaient àdéchi-rer l'État, et l'avenir s'annonçait sous les couleurs les plus sombres. C'est à cette triste situation probablement que se rapportent les deux fragments suivants, ou sous la forme d'une allégorie que nous avons déjà rencontrée dans Archiloque 2, dans Théognis^, et qu'Horace reprendra plus tard à son tour *, le poète signalait la catastrophe imminente :

Je ne comprends rien à la discorde des vents. La vague roule tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et nous, nous sommes portés tout en travers sur notre noir vaisseau, peinant grandement par suite du vio'.ent orage. L'eau occupe déjà le pied du mât, la voile est toute à jour; ce ne sont plus que de. grands lambeaux. Les cordes des antennes cèdent \

Allons, voici la vague qui monte plus haut que les précédentes : elle ûous donnera bien du mal à supporter, quand elle arrivera sur Texlrémité du vaisseau •.

• Conservé par Strabon, Xlli, 600. Voir Bergk, Lyr. graeci, Frag. 32.

2Voir plus haut, p. 47.

3 Voir plus haut. p. \ 75. j

^Horace, Oi., I, 14.

s Frag. 18.

6 Frag. 10.

Ces sombres prévisions se réalisèrent. Myrsile, le chef du parti populaire, s'empara du pouvoir, et s y lit tellement détester que, comparé à lui, l'ancien tyran Mélanchros, dit Alcée, était un homme respectable*. On recommença donc à conspirer. Parmi les fragments d'Alcée se trouve cette description d'une salle tout ornée d'armes dans son pourtour, un des plus fiers morceaux du poète :

La vaste demeure étincelle d'airain : toute la voûte est ornée en Thonneur d'Ares de casques brillants, dont les blanches aigrettes de crin de cheval ondoyent en retombant, parure pour la tète des guerriers. Pendues à des clous qu'elles recouvrent, sont tout autour de luisantes cnémides^i'airain, défense contre le trait puissant. Il y a aussi des cuirasses toutes neuves en lin, des boucliers bombés jetés (par l'ennemi en fuite), des épées de Ghalcis, de nombreux ceinturons, des casaques. Il faut bien songer à tout cela, puisqu'avant tout nous nous adonnons à cette œuvre (de la guerre)-.

Il se pourrait que cette salle eût servi de lieu de réunion aux chefs de la conjuration, et que de ces armes appendues au mur et qui semblaient provoquer les courages, les bras, le poète eût tiré de vives exhortations. Enfin Myrsile fut tué ; c'est alors que Alcée pousse ce cri de triomphe dont l'écho résonne si vibrant encore chez Horace 3 :

Maintenant il faut s'enivrer, maintenant il faut boire à outrance^ puisque Myrsile est mort^

Le parti de l'aristocratie ne devait pourtant pas profiter de la victoire. Le pouvoir continua de rester entre les mains des démocrates. Strabon nous parle d'un Mégalagyre, des Cleinactides, qui furent successivement tyrans à Mytilène ; et les efforts que tentèrent leurs adversaires n'aboutirent qu'à faire chasser de Lesbos les plus marquants d'entre eux, Alcée et ses frères se trouvèrent parmi les exilés : c'était, suivant toute apparence, eu 592 que ces événements se passaient.

Alcée et son frère Antiménidas, loin de se décourager, essayèrent de reconstituer leur parti et de rentrer à Mytilène par

*Frag.2l.

»Frag. 15.

* Orf., I, 37, ^Frag.20,

la force des armes. Le peuple, effrayé de tous ces complots, se jeta dans les bras de Pittacos, aussi honnête que brave, et lui déféra sous le nom d'iEs}'mnète un pouvoir absolu qui ressemblait assez à la dictature romaine. « Oui, disait Alcée avec un dédain tout aristocratique, ils ont acclamé tous à la fois Pittacos, cet homme de basse naissance, comme tyran de la cité divisée et malheureuse*. » Mais les conspirateurs ne tardèrent pas à voir qu'il n'y avait rien à faire contre un homme aussi habile que Pittacos, et ils renoncèrent à leurs entreprises. C'est alors que Alcée commença cette vie errante d'exilé dont parle Horace 2 et dont on retrouve quelques échos dans les fragments qui nous restent de lui. Les noms géographiques en effet n'y sont pas rares : il parle de la fontaine d'Artacia dans la Mysie^ ; il désignait les Mysiens eux-mêmes sous le nom de Cétéiens^. Il vante les chèvres de Scyros pour la quantité de lait qu'elles donnent^; il visita aussi l'Egypte, s'il faut l'en croire, dit Strabon, qui lui reproche de n'avoir pas plus parlé des nombreuses embouchures du Nil que ne l'a fait Homère ®. Ënûn le scoliaste de Théocrite cite un mot de lui sur l'Hèbre, qui serait le plus beau des fleuves ', d'où l'on peut croire qu'il alla traîner aussi sous le ciel de la Thrace ses misères d'exilé. Il est probable même que c'est au milieu des frimas de ces rudes contrées qu'il écrivit ces vers que le climat de sa patrie ne pouvait inspirer :

Zeus fait pleuvoir ; du ciel descend le grand hiver, les cours d'eau sont gelés..... Triomphe de Thiver en rechargeant ton feu, en mêlant (dans le cratère), sans Téconomiser, le vin doux comme miel ; puis repose ta tempe sur le mol oreiller •.

Pendant qu' Alcée courait ainsi les mers, exhalant dans ses vers passionnés ses colères d'aristocrate déchu, Pittacos continuait àMitylène son œuvre réparatrice, pansant les plaies qu'avait faites la guerre civile, trouvant un compromis équitable entre

• Frag. 37 a.

î Od,, l. 32 5H2.

3Frag. 115.

«Frag. 136.

& Frag. 110.

< Strab., 1, 37.

t Scol, Théoc., VIT, lis. Voir aussi Frag. 109.

• Frag. 34

les droits traditionnels de la noblesse et les justes revendications du peuple, aissez heureux enfin pour terminer honorablement le différend avec les Athéniens, grâce à l'arbitrage amical de Périandre de Corinthe, Au bout d'une dizaine d'années de cette administration sage, honnête, toutes les choses se trouvèrent si bien remises en place, qu'il put abdiquer, en proclamant une amnistie génércde : « Le pardon, dit-il à cette occcasion, vaut mieux que la vengeance. »

Voilà rhomme qu^ pendant quinze à vingt ans Alcée ne cessa d'outrager de la façon la plus indigne, le traitant de fanfaron, de ventru, de pied plat, d'homme aux talons crevassés, de sale personnage; lui reprochant de manger dans les ténèbres comme un rustre, au Ueu de banqueter comme la noblesse dans une salle étincelante de lumières^. Malgré tout le talent, toute la verve qu' Alcée mit dans ces invectives, il faut pourtant reconnaître que ce n'est pas lui qui dans toute cette afiaire a joué le beau rôle. Pittacos n'avait pas le génie poétique d'Alcée, bien qu'il tournât, lui aussi, le vers d'une façon convenable 2. Mais il possédait ^des qualités d'homme, de citoyen, de général, d'administrateur, qui ont bien leur prix; il a laissé dans l'histoire un souvenir honoré 3. Tout fier qu'il était, Alcée accepta le pardon que ce pied plat lui offrait. C'est que l'exil avec sa gène commençait â lui peser; on le sent à quelques cris qui sont venùS jusqu'à nous : « La pauvreté, dit-il, est un mal intolérable; elle domptele peuple avec. l'irrésolution, sa sœur*. » Ailleurs il approuve la. sage parole qu'Aristodème passait pour avoir prononcée à Sparte, à savoir que l'argent fait l'homme, et que nulle part le pauvre n'a de valeur et n'est considéré s. Alcée se trouva donc tout heureux de rentrer à Mitylène, et son frère Antiménidas également. Lui aussi, de son côté, il avait couru le monde. D avait pris du service dans les armées de Nabuchodonosor, et sans doute avait suivi ce conquérant dans ses expéditions contre les Syriens, les Égyptiens ; il avait dû se trouver à la prise de Jérusalem. En tout cas, il s'était distingué, puisqu'il rapportait un

» Dioo. Laert., 1 . 81 , et Frag. 376.

= Pioo. Laert^ I, 70. , .

3 Voir le portrait qu'a tracé do lui Diodore, Eax. rfe virtut,, p. 552.

*FTJg.02.

6 Frag. A9,

sabre d'honneur, comme nous l'apprennent ces vers dont Alcée salua son retour :

Tu es revenu des confins do la terre, ayant à ton épée une poignée d'ivoire ornée d'or. Car dans une grande bataille, tu as puissamment aidé les Babyloniens, et tu les as sauvés du péril, en tuant un guerrier, redoutable lutteur à qui ne manquait qu'une main pour avoir cinq coudées'.

Rentré dans sa patrie, AJcée paraît n'avoir plus songé qu'à jouir du repos : les mécomptes de la politique, les fatigues de Texil, le poids de Tàge aussi avaient fini par dompter cette àme ardente. Il reprit sans doute sa place dans les banquets qui jadis avaient charmé sa jeunesse ; il remit sur son front la couronne de fleurs et d'ache ; il répandit, comme autrefois, des parfums sur sa tête si éprouvée, disait-il, et sur sa poitrine blanchie 2. Un de ses fragments parle de « fleurs du gracieux automne 3 » ; on aimerait à croire que le poète en ces quelques mots fait allusion aux plaisirs tranquilles qu'après tant de traverses lui ménageait Farrière-saison. On dit qu'il mourut à un âge avancé.

Les poésies d'Alcée furent recueillies en dix livres; en tout cas, on ne voit citer aucun livre au delà du dixième. Elles étaient rangées par genre et non suivant le mètre, comme cela se fit pour les œuvres de quelques poètes, par exemple Sappho. En tête de la collection étaient des Hymnes. On ne sait trop ce qu'étaient ces compositions. Elles n'étaient certainement pas des effusions personnelles, comme la pièce de ce genre que nous avons encore de Sappho. Elles n'étaient pas davantage des inspirations de caractère religieux. On a voulu quelquefois y voir l'analogue de certains hymnes homériques, c'est-à-dire des espèces d'introduction aux récitations des rapsodes. Terpandre avait déjà composé des proœmium de ce genre; seulement ils étaient en hexamètres. Mais tels avaient été depuis ce maître les progrès de la poésie lyrique que les mètres de cette dernière s'étaient naturellement substitués à celui de l'épopée pour ces compositions.

1 Frag. 33.

2 Frag. 42.

•Frag. 61.

Sao HISTOIRE DE LA POÉSIB LYRIQUE GRECQUE

De cette partie des œuvres d'Alcée, il nous reste quatre titres, accompagnés chacun de quelques vers. Dans Fhymne à Athénée il devait chanter une légende thébaine. Strabon raconte qu'après avijir conquis Coronée, lorsque, partis de la Thessalie, ils firent irruption dans la plaine de Copals. les Béotiens élevèrent un temple à Athéné, sur les bords du fleuve Coralios^; c'est à cette tradition sans doute que fait allusion Alcée, quand il dit :

reine Athéné, belliqueuse déesse, qui, dans les prairies de Coronée, te promènes devant ton temple sur les bords du Coralios *.

Dans rhymne à HéphestoSy il chantait probablement la naissance du dieu et quelques-unes des aventures où il s'était trouvé mêlé. Le seul vers qui reste :

De sorte qu'aucun des dieux ne l'aurait délivrée *,

peut s*appliquer soit à Héra attachée par Zeus à la voûte de roiympe, soit à l'épouse même d'Héphestos, Aphrodite, qui fut si joliment prise avec Ares dans le filet que Ton sait.

L'hymne  tferwé», dont Tode d'Horace : Mercuri, fcicundcnepos A tlantiSy est sans doute un écho, célébrait de même la naissance du dieu, comme en témoignent ces trois vers, les seuls qui nous restent :

Salut, toi qui possèdes le Cyllène; mon intention est de te chanter, toi que sur ces sommets Maia enfanta, s'étant unie au fils de Cronos *,

Il est probable que, s'inspîrant de l'hymne homérique sur le même sujet, Alcée chantait encore l'art ingénieux, charmant, avec lequel le petit dieu, subtil comme un souffle, avait inventé la lyre et volé les bœufs de son frère Apollon.

Il ne nous reste qu'un vers de l'hymne à Apollon^ mais nous avons l'analyse qu'en a faite le rhéteur Himérios. Sans doute cette analyse ne peut nous rendre le charme des vers, la grâce harmonieuse de cette strophe alcaïque si vantée ; elle ne peut nous rendre non plus toute la variété, toute la richesse des

* Strab., IX, k\\.

* Frag. 9.

3Frag. 11.

* FTAg. 5.

pensées, des images dont le poète avait certainement paré son œuvre. Elle nous permet pourtant de nous en faire une idée : « Lorsqu' Apollon fut né, Zeus, lornant d'une mitre d or et d'une lyre, et lui donnant à conduire un char, l'attelage était de cygnes, l'envoya vers Delphes et les ondes de Castalie, pour y prophétiser aux Grecs la justice et l'équité. Le dieu, montant sur son char, ordonna aux cygnes de voler vers le pays des Hyperboréens. Dès que les Delphiens en furent informés, ils composèrent un péan et un chant, et, disposant autour du trépied des chœurs de jeunes gens, ils prièrent le dieu de venir du pays des Hyperboréens. Apollon, ayant passé chez ce peuple une année entière à annoncer la justice, sachant que le temps était venu et que les trépieds de Delphes retentissaient, ordonna aux cygnes de prendre leur vol et de quitter le pays des Hyperboréens. C'était Tété, le milieu même de l'été, la saison brillait detoul son éclat... A l'arrivée d'Apollon, les rossignols chantent, comme Alcée sait faire chanter les oiseaux ; les hirondelles et les cigales chantent aussi, non pour faire connaître aux hommes les sentiments qu'elles éprouvent elles-mêmes, mais pour faire honneur au dieu, et Castalie roule ses flots d'argent, et le grand Céphise soulève ses vagues pourprées *. »

Malgré le talent incontesté qu* Alcée avait mis dans ses hymnes, ce n'étaient pourtant pas ces compositions qui avaient fait sa gloire : on leur préférait ces petites pièces, toutes de circonstance, où le poète donnait libre carrière à ses amours, à 6es haines. Les grammairiens d'Alexandrie les avaient rangées BOUS des titres divers, qui sont venus jusqu'à nous et que les éditeurs des fragments d'Alcée conservent encore avec un soin religieux. On distinguait les STaaiwTtxà, les 2]xoXià, les 'EpwTixà, selon que ces pièces avaient pour sujet la politique, le vin, Tamour. Mais ces genres n'étaient point aussi rigoureusement séparés qu'on veut bien le dire ; ils rentraient aisément l'un dans l'autre, et plus d'une fois, c'est à table, la coupe en main, dans

^HiMBRios, Ora%, XIV, 10. ~ Un très beau vase de Kerisch représente précisé* ment celte scène du retour d'Apollon à Delphes, mais avec un détail que ne donne pas Himérios; on voit sur le vase Dionysos qui, suivi de ses compagnons ordinaires, les satyres et les bacchantes, s'avance au-devant du dieu pour lui souhaiter la bien- venue. Voir Compte* rwidi» de la Qommimxm archéologique de SakU-Pétersbourg, I861,tab. IV.

t32 HISTOIRE DE LA POÉSIE LYRIQUE GRECQUE

un cercle de convives animés, que le poète a chanté ses vers les plus vibrants de haine politique ou les plus charmants de délire amoureux. Au fond, toute cette poésie des Éoliens, nous lavons dit, est une poésie conviviale, une poésie de scolies. Tous les sentiments, toutes les passions qui faisaient battre leur cœur, se produisaient sous cette forme; c'était pour eux, comme la chanson pour Déranger, un cadre commode où tout entrait, la politique, la satire, la philosophie, l'amour. Le Roi d'Yvetot, la Marquise de Pretintaille, le dieu des bonnes gens, les capucins, les j(}suites, le vieux sergent, Lisette, tout ce monde si divers, toutes ces inspirations si opposées, se produisent tour à tour dans les vers du poète français ; et cependant si varié qu'en soit le thème, ses pièces ne sont que des chansons. Il en fut de même pour les compositions d'Alcée, ce Déranger de Lesbos. . Dans la peinture que nous venons de faire de sa vie agitée, nous avons cité à peu près tout ce qui nous reste des vers où il attaquait ses ennemis politiques*. Il ne faut lui demander ni justice ni impartialité. Il a tous les préjugés, tous les dédains de sa caste ; il ne comprend ni son époque ni son pays. 11 n*a ([ue railleries amères pour ces bourgeois, ces rustres d'hier, S peine décrassés, qu'enrichit l'industrie, le commerce, et qui se : sentent à leur tour quelque chose dans l'État. Pour les replonger dans l'ombre, dans la poussière de leur néant, il n'hésite point à déchaîner sur sa patrie le fléau de la guerre civile. Nous avons vu comme il traitait Pittacos ; « Alcée et Archiloque, dit l'empereur Julien dans son Misopogon, n'ont pas reçu ju ciel le talent do tourner leur muse vers l'agrément et le plaisir. Condamnés tous deux au chagrin, ils se servirent de leur verve pour alléger les maux que leur infligeait la divinité et pour se venger par le sarcasme de ceux qui les avaient outragés. . » Ce que dit là Julien peut être vrai pour Archiloque, mais pour Alcée, c'est autre chose, et Pittacos ne fut certainement pas l'agresseur. Tout ce (juon peut alléguer à la décharge du poète, c'est que par ses traditions de famille, par son éducation, par la tournure che\^leresque de ses idées, de ses goûts, il ne pouvait comprendre le régime de bourgeoisie laborieuse qui s'inaugurait alors et dont

' Le nom même d'Alcée qualifiait parfaiiemenl celui qui le portait. 'aXmî»; signifiant fort, violent.

Pittacosfut certainement un des plus honnêtes et des plus dignes représentants.

Aussi malgré toute la verve qu'Alcée met dans ses attaques, dans ses outrages à ses adversaii*es politiques, ne peut-on se défendre de quelque arrière-pensée qui empêche d'en savourer tout le mérite littéraire. On a beau être un grand poète, il faut pourtant être juste, et Alcée ne le fut pas toujours. Je l'aimerais donc beaucoup mieux dans ses pièces d'inspiration purement bachique. Alcée est là dans son élément ; nul n'a célébré avec une verve pareille

Le vin mystérieux d'où sortent les chansons,

comme dit Victor Hugo. Il n'a pas créé le genre sans doute: les Lesbiens n'avaient pas attendu jusqu'à lui pour chanter la purée septembrale, mais il a mis tant de chaleur, tant d'entrain, tant de coloris dans ses vers, qu'il est resté pour la postérité le modèle du genre. C'est lui qu'imite Horace, et non pas Anacréon, ce buveur timide. Ce sont les mouvements, les images d'Alcée que reproduit le commensal de Mécène ; mais il a beau faire, son vers limé, poli, d'une perfection académique, ne rend pas la verve impétueuse de l'original. Horace met de l'eau dans ce vin généreux. C'est que pour Alcée, ce n'était point simplement un exercice littéraire, un thème heureux à traiter. Jeune, vigoureux, ami de la table, comme tous ces bons vivants de l'aristocratie lesbienne, Alcée chantait avec le coup de feu de Bacchos dans }a tête. Il avait l'inspiration de la beuverie, il en avait le saint délire, la muse. Une nous reste de lui aucune pièce entière, mais seulement des fragments : on le devine donc plutôt qu'on ne le lit ; mais quel arôme encore, quel bouquet dans les lambeaux à demi séchés, dans les quelques feuilles de lierre, les deux à trois grappes qui restent de cette couronne bachique !

Je sens venir le printemps fleuri : versez au plus vite une coupe de vin mielleux *.

Humecte tes poumons de vin, car voici le retour de l'astre (la canicule). La saison est rude, et tout a soif de chaleur. D'entre les feuilles, chante l'agréable cigale et sous ses ailes elle fait résonner son chant perçant, maintenant que l'été brûlant, volant sur la terre, dessèche tout.

• Frag. 43.

Le cardon fleurit. Maintenant les femmes sont le plus ardentes, et les hommes le plus faibles, car Sirios dessèche la tête et les genoux*.

Buvons, qu'attendons-nous la lampe ? Il n'y a plus qu'un doigt de

our. Puise avec de grandes coupes, avec ce que tu voudras, Oicis. Le

fils de Sémélé et de Zeus a donné le vin aux hommes pour leur faire

oublier leurs soucis. Mélange et verse-moi une, deux coupes pleines

jusqu'au bord, et qu'une coupe chasse l'autre *.

C'est ainsi qu'Alcée buvait à toute heure, en toute saison, rhiver pour se réchauffer, Tété pour se rafraîchir. Il buvait simplement, en véritable enfant du pays, ne mêlant à ses libations ni mysticisme, ni métaphysique. Jamais il n'eût dit, comme ce rêveur moderne :

Fils de la Muse, au vin rendons un culte austère. Buvons-le chastement comme le sang d'un Dieu *.

Il buvait dans les jours heureux pour aviver sa gaîté, et dans les revers, dans les épreuves de l'exil, quand il poussait, comme dit Horace, sa barque de rivage en rivage, il rebuvait encore pour se donner du courage : « Il ne faut pas, disait-il, il ne faut pas abandonner soncœur au chagrin, car nous ne gagnerons rien à nous désoler, et le meilleur remède est d'apporter du vin et de nous enivrer*. » Alcée n'était pourtant point un ivrogne :1a Grèce n'a guère connu ce vice ignoble; mais si plus d'une fois il retrouva son courage au fond de sa coupe, il se pourrait qu'en retour il y eût ces jours-là laissé un peu de sa raison. Il y a de lui quelques vers sur les inconvénients d'une libation trop prolongée ; cela ne ressemble pas précisément à une confession, car il y manque la contrition et surtout le ferme propos ; mais ce pourrait bien être une confidence : « Boire, dit-il, est le plus grand des bonheurs. Mais, si le vin a sur l'esprit des effets agréables, il en a aussi de bien tristes. La tête s'alourdit, on fait des reproches à sou cœur, on se repent, on souffre et l'on ne peut plus s'entendre dire : Allons, encore cette coupe 5. » Quand on parcourt ces fragments, on comprend le conseil que donnait

' Frag. 39. Les derniers vers sont imités, presque copiés d'Hésiode, Œuires et Jours, 580 et suiv.

3 Lapradb, La Coupe,

4 Frag. 35.

^Frag, 50,

le poète : « Ne plante aucun arbre avant la vigne* », et Ton se dit que si Alcée n'eût pas été grec, il méritait d'être bourguignon.

La dévotion d' Alcée n'avait rien d'exclusif : il chanta Éros tout comme Dionysos, et dans l'antiquité, sa réputation comme poète amoureux égalait au moins celle qu'il avait comme poète ' bachique. Passionné d'âme et voluptueux de tempérament, il éprouva dans toute leur vivacité ces désirs auxquels, dit-il luimôme, n'échappe ni homme ni femme 2. Malheureusement il suivait les égarements de son pays et de son temps. Nous ne pouvons plus comprendre cette passion étrange, mais enfin, quelque triste qu'en fût l'objet, le poète avait rencontré des accents inoubliables. Cicéron les rappelle ; il nous montre sur le corps du jeune préféré cette petite tache qui ravissait le poète épris 3, et Horace, tout imprégné, tout débordant d' Alcée, nous parle à son tour de ce Lycus aux yeux noirs, qui sur tous les rivages suivait le poète et que partout celui-ci chantait*. Il finit pourtant par renoncer à Lycus, c'est lui-même qui nous l'apprend s. Est-ce alors qu'il connut l'autre amour, le vrai? En tout cas il tomba un jour, comme il le dit, sous la main de la déesse de Cypre*, et la preuve qu'il fut bien pris et que ce n'était point là une figure de rhétorique, c'est qu'un petit fragment, très précieux comme document, dirait la critique de nos jours, nous le montre amoureux transi, chantant à la porte de sa belle et la priant, la suppliant d'ouvrir '. Malheureusement il nous reste bien peu de chose des vers d'amour d'Alcée. Il est probable qu'il y portait sa verve sensuelle et le coloris, la chaleur qu'il mettait dans ses vers bachiques. Mais avait-il aussi la grâce, ce je ne sais quoi d*aimable, de caressant dans la parole, qui fait murmurer le vers comme une musique enchanteresse aux oreilles de l'idole? On ne saurait le dire : pourtant un vers qui survit par hasard, pourrait laisser croire qu' Alcée avait fait

»Frag. <08.

3 Cic, Nat. Deor., I, 2S.

< HOR., Orf.,I, 32,6.

* Frag. 58.

« Frag. 60.

' Frag. 56.

quelques jms au moins sur la route qui mène à la galanterie. Il savait la toute-puissance du compliment, quand il disait :

Les chastes GrAces, ô Crino, t'ont reçue dans leur ?ein *.

Il y a dans la vie d'Alcée un petit problème amoureux qu'il nous faut enfin examiner. Notre poète aima-t-il Sappho ? On a deux vers où il aurait déclaré sa passion :

Pure Sappho aux boucles de violettes, au sourire de miel, je veux te dire quelque chose ; mais la bonté me retient *.

A quoi Sappho aurait répondu :

Si tu avais un désir de choses honnêtes et belles, et si ta langue ne songeait pas à dire quelque chose de mauvais, la honte ne serait pas dans tes yeux, mais lu parlerais avec l'assurance du juste.

C'est Aristote qui dans sa Rhr torique nous a conservé les deux vers de Sappho, et l'on s'est empressé naturellement d y voir la réponse aux deux vers d'Alcée^. Pourtant le nom du poète n'est pas dans le texte de Sappho, ce qui a fait quelquefois douter de la justesse de l'application. On a même été plus loin, on a i)rétendu que les deux morceaux étaient apocryphes. Mais on ne peut guère admettre qu'Aristote se soit aussi lourdement trompé et qu'il ait pris pour des vers de Sappho la contrefaçon d'un faussaire. L'histoire d'ailleurs était populaire chez les anciens. On la trouve même représentée sur des vases en terre cuite avec les noms des deux personnages, et le poète alexandrin Hermésianax nous montre Alcée chantant et rechantant sur sa cithare sa tendre passion pour Sappho. Il se pourrait qu'il n'y eût ici qu'une variante de ces histoires grotesques auxquelles la mémoire de Sappho fut en butte, comme nous le verrons au chapitre suivant. Cependant cet amour, au fond, n'a rien d'invraisemblable : Alcée et Sappho étaient contemporains, ils vivaient dans le môme monde aristocratique, ils pouvaient se voir, se parler, s'apprécier ; quoi d'étonnant qu'un beau jour

' Krag. 62.

2 Frag. 55.

3 Arist., Me/., i, 9. — Voir, Berok, Lyr. Graeci, Sappho, frag. 2s, n .t*», l«.uie la di •cussion à ce sujet.

ces deux cœurs inflammables aient pris feu ? Ce qu'il y a de singulier pourtant, c'est qu'il ne soit pas resté un seul mot dans les fragments de l'un et de Tauti'e qu'on puist^e rapporter avec sûreté à cette passion. Mais quoi ! comme disait La Fontaine, tout est mystère dans l'amour, et souvent aussi dans ses histoires.

J'ai cité à peu près tout ce que nous offrent d'intéressant les fragments d'AJcée; c'est bien peu pour le juger. Mais, s'il est vrai, comme il Ta dit lui-même, qu'il suffit de l'ongle pour reconnaître le lion*, on peut tout au moins se faire quelque idée du talent de ce poète. Alcée n'est point un savant, un grand clerc en littérature. Ce n'était pas pour Jire qu'il allumait sa lampe. S'il connaît Hésiode, si même, comme on Ta vu plus haut, il imite ou plutôt reproduit à peu près mot pour mot un passage des Œuvres et Jours, c'est moins par curiosité d'érudit que par réminiscence inconsciente des traditions éolo-béotiennes dont son enfance avait pu recueillir quelques échos; du reste, ce souvenir est le seul de ce genre qu'on rencontre chez lui. En dehors de ses hymnes, il y a dans ses vers très peu de mythologie, deux ou trois allusions, l'une au rocher de Tantale 2, l'autre à l'hydre qu'il armait de neuf tètes 3, une autre à l'origine des Phéaciens *, voilà tout. Le passé ne disait rien à cet esprit moderne, tout au présent. Viveur et batailleur, comme plusieurs de nos trouvères, un Bertrand de Born par exemple, il poétise, comme il festine, comme il guerroyé, par instinct, par nature. Il ne sait ce que c'est que le travail et la lime. Son vers a jailli tout fait, tout armé de son cerveau ; quelque parfait qu'il soit de clarté, de vigueur et de brièveté, on sent qu'il est improvisé. L'expression simple, mais forte, est toujours juste et précise; du premier coup il enfonce le clou. Sa langue n'a rien de recherché: il la puise en plein dans. le courant populaire, on le voit aux épithètes réalistes qu'il lance à Pittacos, et pourtant il ne paraît pas trivial. Il garde son grand air aristocratique, et ne semble jamais s'encanailler : on sent

» Frag. H3.

2 Frag. 93.

'Fr.g. 108.

<Frag. ne.

qu*il avait de la naissance, comme on disait sous l'ancien régime.

La versification d'Alcée a de la variété, moins pourtant que celle de Sappho. L'un et l'autre, sans avoir la même puissance créatrice que le poète de Paros, ont cependant enrichi la métrique de quelques formes nouvelles. Archiloque avait créé des vers en réunissant entre elles deux parties d'un genre différent: c*est ce qu'on appelle des cuynartètes, Alcée et Sappho allèrent plus loin et firent des logaëdiques, c'est-à-dire des vers où des pieds de genre différent sont mêlés à des dactyles. Le nom d'Alcée est resté à l'une des strophes les plus agréables de la poésie grecque et de la poésie latine. Il n'est pourtant pas sûr que le poète en soit l'inventeur, mais il l'a employée avec pr^lection; peut-éti'e y avait-il apporté quelque perfectionnement. En général son vers est court, même dans ses hymnes à matière épique ; il ne s'allonge que dans les pièces politiques : sa haine avait le souffle plus long que sa piété. Il ne réunit jamais plus de quatre vers pour une strophe; quelquefois les vers se succèdent en une série ininterrompue, sans qu'on puisse dire s'ils vont deux par deux.

La réputation d'Alcée fut considérable chez les anciens. Toutes saturées qu'elles sont de morgue aristocratique, ses poésies étaient très répandues dans la démocratique Athènes. On les chantait dans les festins. On en a retrouvé l'écho dans Eschyle*;' Aristophane le parodia dans deux de ses comédies, les Guéfei et les Oiseaux *, et Cléon, cette fois du moins, put se consoler d'être berné, en songeant qu'il l'était avec des vers d'Alcée. Puis, il vint un moment où cette langue avec son goût de terroir lesbien finit par sembler étrange aux palais modernes. Alcée alors tomba du grand public dans le cercle plus restreint des lettrés et des grammairiens 3, Il avait même pour ces derniers un mérite tout particulier : c'est qu'avec Sappho, il était le principal représentant du dialecte lesbien. Aristophane de Byzance et Aristarque firent de ses œuvres des éditions classiques. Un

' Perses, 847, et Alc, frag. il; Sept Cheft, 308, et Alc.> frag. u. ^ Guêpes, 1234, et Alc., frag. 2^\0iseaux, UIO, et Alc, frag. 84. ^Dbnys d'Halio., Jug,8ur les Auc, Alcée, elQuiNTiL» X, I. 63> le jugent encort très /avorablement.

LA POÉSIE LYRIQUE A LESBOS : ALGÉE i39

Mitylénien, Callias, par patriotisme, le commenta. Même à CoDstantinopIe, on s'occupait de lui. A Rome, il fut surtout le livre de chevet d'Horace, qui, nous venons de le voir, l'imite, le traduit, le copie et, sans doute par reconnaissance, lui prête Tinvention du barbiton S bien que cet instrument ait été inventé par Terpandre. Il y a même de cette étude constante que lit le poète latin du poète de Lesbos, un témoignage assez curieux dans sa naïveté. Dans Tune de ses odes, Horace dit àsabellequ'il a dans son jardin de Tache pour tresser des couronnes : sur quoi le scoliaste remarque qu'Horace ne parle de Tache que par imitation d'Alcée qui se couronne souvent de cette plante K

Aujourd'hui, de toutes ces œuvres qui ravissaient les esprits délicats de la Grèce et de Rome, il ne reste qu'une pincée de cendres poétiques. Mais Tétincelle y vit encore et jaillit sous le doigt qui les remue.

• HoB., Od., I., 82, 5.

^Frag. 111; Hor., OJ., l\, 2, 3 : Esl inhorto, Phylii, nectendis apiuin cironis.

Sappho, la première femme poète chez les Grecs.— Patrie; famille; ses frères. — Voyage en Sicile. — La légende de Sappho ; penchant des Grecs à romantiser l'histoire; Sappho et la comédie altique; ses relations avec Alcée, Anacréon, Phaon. — Les femmes chez les Doriens et les Éoliens, et les femmes chez les Ioniens : rapports entre personnes (lu mémo sexe; association? pour l'étude; rivalité entre les écoles. — Passion de Sappho pour son art ; l'ode à Aphrodite. — L'amili3 chez les anciens ; son lanj^a^e ardent. — Sappho et Platon. — Caractère tout féminin de la poésie de Sappho. — Ses goûts déUcats; son amour (les fleurs. — Afféterie reprochée à tort. — Préférence pour le gracieux. — Sentiment de la nature. — Sappho peintre de l'amour ; réalité plastique de sa mythologie ; naïveté ; mélancolie ; précision dans le détail. — Œuvres variées : Épithalames : Sappho et Catulle; forme variée. — Hymnes, — Épiyrammes. — Thrènes. — Réputation.

Dans la même lie, à la même époque et dans le même monde aristocratique qu Alcée, vivait une femme qui Pégala, peut-être même le surpassa par le talent, j*ai nommé Sappho. Ce n'était pas la première fois que la poésie chantait par la bouche inspirée d'une femme. Le souvenir s'était conservé chez les Grecs d'anciennes poétesses, mais c'étaient des personnages mythiques ou tout au moins sans grande consistance historique. On parlait de sibylles, de prophétesses, qui auraient eu le don des vers, comme Manto, la fille de Tirésias; Bœo, la prêtresse de Delphes qui avait composé un hymne à Apollon, où elle racontait la fondation du sanctuaire pythiquepar Olen*. On citait encore Phémonoé, prétresse de Delphes également, à qui l'on attribuait même l'invention de l'hexamètre. Mais le talent de ces femmes s'était exercé

' Vo.'r plus haut, p. \1.

LA POÉSIE LYRIQUE A LESBOS : S\PI>HO ik\

dans le sanctuaire, au service du culte, et d'ailleurs dans les temps historiques, on ne rencontre aucun nom de femme avant celui de Sappho. Alcman nous parle, il est vrai, de la blonde Mégalostrate, « qui, heureuse entre les vierges, lui avait communiqué les dons aimables des Muses ». Mais ce n'est là sans doute qu'une galanterie. Mégalostrate a pu inspirer le vieux poète, mais par son sourire plutôt que par son exemple et surtout par ses leçons. En réalité, Sappho fut la première femme poète qu'ait vue la Grèce. C'est elle qui ouvre le chœur sacré où figurèrent successivement Érinna, Myrtis, Corinne, Praxilla, Mœro, Anyté, Nossis, Télésilla, toutes ouvrières de pages immortelles, comme dit le poète Antipater^ car, ainsi que l'Olympe, la terre des Grecs eut ses neuf Muses, « impérissable joie pour les mortels».

Sappho, en éolien ¥017:9(0, dut naître vers l'an 627. On la regarde généralement comme moins âgée qu'Alcée de dix à douze ans. On a voulu quelquefois la faire mourir à la cinquantedeuxième olympiade (570) ; sa vie pourtant se prolongea plus tard. En effet c'est sous le règne d'Amasis que son frère Charaxos alla en Egypte, et d'après les données d'Hérodote, ce prince ne serait monté sur le trône qu'en 570. Les renseignements ne sont pas d'accord sur le lieu précis de sa naissance. Les uns, comme Hésychios et le poète Dioscoride^, lui donnent pour patrie Érèse, petit port sur la côte occidentale de Lesbos, qui produisit du reste plusieurs hommes distingués dans les lettres, comme l'historien Hellanicos, probablement, et le philosophe Théophraste. D'autres, comme Athénée, Strabon, Pollux,la font naitre à Mitylène, la plus importante cité de l'île 3. Il y aurait peut-être moyen d'expliquer cette divergence, en admettant que Sappho, née à Érèse, vécut et poétisa à Mitylène, si bien que ce dernier nom serait resté le seul en vue, le seul sur qui se portèrent les regards de la postérité.

On sait queSappho était de famille riche, mais les renseignements ne vont guère plus loin. L'histoire de cette femme célèbre ne fait tout le temps que côtoyer la légende, sans qu!on puisse tra-

' Anth. Prt/., IX, 26.

^Anth. Pal., Vn, 407.

3 ATHtN., X, 424 ; Strab., Xill, 617 ; POLLUï. IX, 6. 8i.

cer entre les deux une ligne précise de démarcation. On trouve six à sept noms pour son père : le plus ordinaire est Scamandronymos. Il se pourrait que sa mère se fût appelée Cléis. Dans un fragment la poétesse parle ainsi : « J'ai une belle enfant qui possède une figure semblable aux fleurs d'or, Taimable Cléis, pour laquelle je ne voudrais en échange ni la Lydie, ni mérae ma chère Lesbos * » ; et comme c'était assez Thabitude chez les Grecs que l'enfant reprit le nom desonaieul,on en a conclu que la mère de Sappho s'appelait Cléis, comme sa petite-fille. Mais dans ces vers s'agit-il réellement d'une fille et non d'une élève? C'est ce que les vers par eux-mêmes ne permettent pas de décider. Ils s'appliquent à Tune comme à l'autre, et le ton affectueux, passionné même, convient, comme nous le verrons tout à l'heure, aussi bien à l'institutrice qu'à la mère. Tout ce qu'on pourrait dire en faveur de la dernière supposition, c'est que Sappho avait réellement une fille à qui elle défendait de pleurer à sa morl^. Comme on ne rencontre dans les fragments aucune allusion à son mari, à la vie de famille qu'elle eût dû mener ; que d'ailleurs le nom du mari qu'on lui donne, Kerkolas ou Kerkylas, a tout l'air d'une plaisanterie aristophanesque, on a voulu quelquefois enconclurequ'elle vécut indépendante, et que la fille à laquelle elle faisait la recommandation dont nous venons de parler, était une enfant naturelle. Mais ce ne sont là que de pures conjectures; il serait beaucoup plus charitable d'avouer tout bonnement ([u'on ne sait pas. Puis il y a tant de maris qui sont anéantis, enterrés par leurs femmes, comme dit La Bruyère, qu'il n'y aurait rien d'étonnant que pareille chose fût arrivée à celui de Sappho.

Elle avait trois frères, Eurygios, Larichoset Charaxos. Le premier n'est pas autrement connu ; Larichos fut choisi dans sa jeunesse pour remplir les fonctions d'échanson dans certains festins solennels qui se donnaient au Prytanée. On ne prenait que les plus beaux et les plus nobles d'entre les adolescents: aussi était-ce pour les familles une distinction flatteuse, et l'on comprend que Sappho en ait volontiers rappelé le souvenir 3.

2Frag. t36. 3 Frag. ia9.

Charaxos ne lui donna pas autant d'orgueil. Dans un voyage qu'il faisait en Egypte pour le placement de ses vins, il rencontra à Naucratis la fameuse Rhodope qui débutait dans le métier où elle devait se faire tant d'argent et de réputation. Elle était de Thrace et s'appelait de son vrai nom Doricha : Rhodope était un nom de guerre qu elle prit ou qui lui fut donné pour le teint de rose de ses joues. Elle appartenait à un riche Samien, Xanthos, qui, maître également d'Ésope, possédait ainsi, par une curieuse antithèse, la plus belle femme et l'homme le plus laid de la Grèce. Rhodope avait été conduite en Egypte pour y être vendue. Charaxos en tomba amoureux et l'acheta. Le fait est attesté par Hérodote *, sur l'autorité duquel plusieurs autres Font répété. Quand la belle eut ruiné son nouveau maître, celui-ci s'en revint piteusement à Lesbos, où sa sœur le tança, paraît-il, d'importance. La leçon avait fait sensation, car jamais on ne parle de la folie de Charaxos, sans rappeler aussitôt la semonce de Sappho. Sappho devait avoir alors une soixantaine d'années : entre elle et son frère était sans doute une grande différence d'âge, ce qui lui permit de prendre vis-à-vis de lui le rôle grondeur de censeur et de mère.

Voilà tout ce que l'on sait des relations de famille de Sappho. Ce que l'on connaît avec certitude des événements de sa vie est moins considérable encore. La Chronique de Paros nous apprend qu'elle fit, comme exilée, un voyage en Sicile. Ce furent les mêmes raisons qu'Alcée qui la forcèrent à quitter sa patrie. Comment se trouvait-elle compromise dans ces luttes de partis? C'est ce qu'on ne saurait dire. Ainsi que nous le verrons, quand nous étudierons ses œuvres, il n'y reste rien, absolument rien, qui sente la politique et son fiel. Elle semble avoir eu pour devise la parole touchante d'Antigone : mon cœur est fait pour aimer, non pour haïr. C'est par ricochet sans doute qu'elle fut comprise dans ce décret d'expulsion qui frappait non seulement les individus, mais les familles mêmes. Sappho a pu connaître Stésichore en Sicile. Mais on ne trouve rien dans ses fragments ni dans ce qui est dit de ses œuvres, qui porte à croire qu'elle se soit inspirée de cette puissante poésie du chantre

1 HbROD., II, i ss.

d'Himère. I^ seule trace, aujourd'hui visible, que son voyage ait laissée, est une allusion, dans un vers, au culte d'Aphrodite qui se célébrait à Palerme*.

Nous arrivons maintenant à la légende de Sappho, et par ce côté l'histoire de cette femme est des plus curieuses. Son nom était très populaire, ses poésies très répandues dans l'antiquité ; mais l'idée qu'on se faisait d'elle n'en fut pas plus exacte. Le ton passionné de ses vers, la liberté naïve avec laquelle elle révélait au monde ses sentiments les plus intimes et mettait à nu toutes les fibres de son cœur, devenaient peu à peu chose étrangère, étrange même aux générations suivantes. Si Thisloire avait été là, elle eût peut-être empêché la légende de s'introduire 2. Mais chez les Grecs, en matière littéraire, l'histoire fut longue à paraître ; en attendant, ce fut l'imagination qui fit ïintérim. De là tant de récits après coup, tant de contes gracieux ou saugrenus. C'est un phénomène singulier dont il n'est pas sans intérêt de rechercher les causes. Et d'abord les Grecs n'avaient aucun souci de la vérité ; ils lui préfércdent de beaucoup la fiction, surtout la médisance. On ne saurait croire comme tout ce monde hellénique était rongé de jalousie, avec quel plaisir on s'y mangeait entre citoyens, entre villes. Malgré l'admiration qui était instinctive pour toute belle œuvre, on ne se gt'uait pas pour railler la personne de l'auteur, quand il n'était pas du iiays. Nous avons vu ce que les Athéniens ont fait de Tyrtée, et si le nom de ce poète nous elst arrivé légèrement enguirlandé de ridicule, il n'en faut pas chercher la cause ailleurs. La comédie d'Athènes fut la fabrique la plus active de ces médisances, elle en inonda l'histoire. Poètes, musiciens, philosophes, revenaient à chaque instant dans les vers des anciens comiques, cote à cote avec les hommes politiques. Il y eut

♦ Frag. 8.

2 Je dis peut-être, car même en pleine lumière historique, il s'est produit chez nous au xvi« siècle un cas semblable. Louise Labbé, la Belle Cordière, la Sappho de Lyon, devint après sa mort l'objet d'une légende qui finit par altérer complèlement lavérilé. La. Bibliothèque française de Du Verdier et le Dictionnaire àe Bayle la désignent tout crûment par la qualification de œurtisane lyonnaite. a Hayle. qui n'a pour autorité que Du V'erdier, dit Sainte-Beuve, se donne le

ftlaisir de broder là-dessus et d accorder à sa plume, en cet endroit, tout le ibertinage qui fait comme le grain de poivre de son érudition. » La critique moderne pour 1 une et l'autre Sappho aclû remettre les choses à leur place et dans leur vraie lumière. Voir Sainte-Beuve, Portraits contemporains, tomeV. Louise Labbé.

LA POÉSIE LYRIQUE A LÉSBOS : SAFPHO 245

même des pièces qui roulaient tout entières sur un poète, dont elJes portaient le nom : Gratines avait fait un Archiloque, une Cléobuline ; Téléclide, un Hésiode. Aristophane est plein d'allusions aux œuvres, à la personne, à la vie de tout ce qui portait un nom tant soit peu célèbre dans les lettres. Ces traits lancés d'une main légère ne se perdaient point ; ils tombaient dans les oreilles avides d'un public malin qui ne demandait qu'à rire et, pourvu qu'il s'amusât, donnait carte blanche. On peut juger de ce que la fantaisie moqueuse des comiques se permettait contre les morts et les étrangers par ce qu'Aristophane osa contre des contemporains, des compatriotes, comme Euripide et Socrate. La Comédie Moyenne suivit les mêmes errements : elle renchérit même encore sur sa devancière. La politique lui échappait, elle se rejeta de plus belle sur la littérature. Le nombre des poètes raillés, bernés par elle, fut assez considérable pour qu'on ait pu composer un livre sur ce sujet. Enfin, brochant sur le tout, il y eut les sophistes: avec leur indifférence pour le vrai, leur désir immodéré de fmpper les esprits par des récits nouveaux, extraordinaires, ils contribuèrent pour une large pai*t à cette déformation quasi-systématique de l'histoire,

Sappho ne pouvait échapper à ces atteintes irrévérencieuses. Tout la désignait aux traits des comiques athéniens ; non seulement elle était étrangère, mais sa patrie, Mitylène, s'était séparée d'Athènes, et le souvenir de cette défection, cruellement réprimée d'ailleurs, aiguisait encore la malice des railleurs. Puis, il faut bien le dire, les mœurs actuelles d'Athènes, en l'absence de tout document historique, ne permettaient guère aux lecteurs des vers de Sappho de se faire une idée juste des sentiments qui les avaient inspirés. On commentait, on expliquait ces chants par la vie des courtisanes que l'on avait sou^ les yeux. Cette existence libre, ce culte enthousiaste pour la poésie, cette admiration presque sensuelle pour la beauté, ces effusions passionnées de maîtresse A élèves, ces peintures ardentes qu'on prenait pour d'involontaires confldences, tout se réunissait pour égarer des imaginations malsaines et leur faire concevoir une Sappho semblable, au talent près, à ces hétaïres dont la ville était peuplée. La comédie avait donc beau jeu : elle en profita. Sappho fuj très souvent portée sur la scène. On connaît six poètes,

un de rAncierme Comédie, quatre de la Moyenne et Diphile de la Nouvelle, qui donnèrent son nom à des comédies. Platon et Antiphane écrivirent un Phaon, Ménandre une Leucadienne, dont l'héroïne, à l'exemple de Sappho, se jetait par désespoir d'amour d'un rocher dans la mer. C'est ainsi qu'il se forma autour du nom de cette femme une légende de galanterie, de dévergondage même, qu'achevait de rendre vraisemblable toutcequise racontait sur les désordres, sur la corruption raffinée des modernes Lesbiennes. Le présent et le passé se confondaient dans ces têtes légères, sans critique, et le scandale qui en résultait n'était qu'un ragoût de plus pour des fantaisies libertines. On le voit au plaisir avec lequel l'auteur de l'héroïde latine intitulée Sappho a recueilli toutes ces légendes immondes.

Il était réservé à la critique moderne de réhabiliter Sappho. 11 est toujours très doux de pouvoir réparer envers un poète, a dit Sainte-Beuve, surtout quand ce poète est une femme. C'est Welcker qui a procuré ce plaisir aux admirateurs du génie de Sappho ; c'est lui qui s'est fait le premier le champion de cette mémoire calomniée. Il a eu l'honneur de la justifier de toutes ces imputations séculaires et d'en signaler le point de départe Aujourd'hui la cause est gagnée et personne ne croit plus à tous les amants que l'antiquité donnait à Sappho, aux désordres plus graves encore dont on l'accusait. Il nous faut pourtant dire un mot de ces légendes, ne fût-ce que pour nous étonner du temps qu'on a mis à en reconnaître l'absurdité.

Nous avons déjà rappelé la passion qu'on prêtait à Alcée pour sa compatriote. Cette supposition, après tout, n'avait rien d'impossible, ni surtout de déshonorant. Mais on ne s'était pas contenté d'une chose aussi simple, on la compliquait d'une concurrence. Dans la longue élégie où, comme dans une complainte, Herniésianax énumère tous les poètes anciens qui furent férus d'amour, après nous avoir montré Alcée passant ses nuits à chanter sous les fenêtres de sa maîtresse, il ajoute que le poète de Téos se mourait également d'amour pour le rossignol de Lesbos. Anacréon venait, dit le narrateur, tantôt de Samos, tantôt de sa patrie, faire sa cour à la poétesse. Il courait même dans

' WtLCKKR, Kleine Schriften, tome îl : Sappho von einem herschenden Vonir» tbeil befreyi (I8t6), el tomelV •. \3efeftt die beiden oden der Sappho»

Tantiquité des vers recueillis par Chaméléoa dans son livre sur Sappho, où Anacréon peignait sa passion et déplorait la cruauté de la belle. « De nouveau, disait-il, me frappant avec une balle de pourpre, Éros à la chevelure d'or m'appelle à jouer avec une jeune fille aux sandales bariolées. Mais elle, car elle est de Lesbos aux beaux monuments, elle dédaigne ma chevelure qui est blanche et elle soupire après un autre*. » Sappho répondait sans autrement s'émouvoir : « Muse au trône d*or, c'est toi qui as dicté cet hymne, que, de l'excellente Téos aux belles femmes, a chanté agréablement un vieillard aimable 2. »

Il paraît pourtant que ces derniers vers passaient généralement pour apocryphes; c'est ce que dit Athénée qui nous les a conservés, et c'était aussi son opinion s. Le fait est qu'ils sont assez flasques ; ils auront été composés par quelque amateur comme réponse à ceux d'Anacréon, qui ne sont peut-être pas parfaitement authentiques eux-mêmes. En tout cas, ils ne pouvaient être adressés à Sappho, qui avait une soixantaine d'années de plus qu'Anacréon. Nous retrouvons dans cette historiette un exemple frappant d'une tendance souvent signalée chez les Grecs : ils aimaient à mettre en relation les personnages qui par leur vie, leurs talents, présentaient entre eux quelque ressemblance. La clNTonologie avait beau protester. Sappho, Anacréon ont tous deux chanté l'amour, ils se sont donc aimés; comme on ne peut s'aimer sans se le dire et que des poètes ne peuvent parler qu'en \ers, on leur prêtait des vers avec la même générosité qu'on leur avait prêté de l'amour. Voilà comme la Grèce écrivait l'histoire de ses grands poètes.

Jusqu'ici la chose n'avait rien de bien grave, et l'honneur de Sappho n'eût pas même été effleuré. Deux poètes de talent l'avaient aimée, ils lui avaient fait d'ardentes déclarations, et Sappho avait répondu à l'un avec la dignité d'une femme honnête, à l'autre avec la condescendance qu'une femme jeune a d'ordinaire pour un soupirant illustre en cheveux blancs. Mais il y a l'histoire de Phaon, qui cette fois la rend ridicule. Les grammairiens d'Alexandrie n'en savaient rien; ce sont les

* Bbrok, Poelae lyr, Oraeei, Anacréon, fiaj. u.

> Frag. 86.

s iTHiif., Xin, 5')9*

comiques d'Athènes qui ont mis la chose en circulation. Ovide, Martial, Lucien, les grammairiens, les lexicographes, les scoliastes, c'est à qui rappellera cette malheureuse aventure. On connaît la légende ; il y avait une fois un batelier nommé Phaon qui passait les gens de Lesbos sur le continent voisin. Un jour il voulut bien passer gratis une vieille femme. C'était Aphrodite. Pour le récompenser de sa générosité, la déesse lui donna un parfum qui devait le rendre plus beau que tous les hommes et naturellement le faire aimer de toutes les femmes. Sappho y fut prise, et comme Phaon restait insensible à toutes ses avances, de désespoir elle se précipita du rocher de Leucade dans la mer.

On s'est demandé ce qui avait pu donner l'idée d'un pareil roman. 11 serait possible à la rigueur que Sappho eût aimé un jeune homme du nom de Phaon et que, dans les vers où elle chantait sa passion, elle eût parlé de ses souffrances, de son dégoût de la vie, de son projet de se jeter dans la mer ; puis que, partant de ces aveux, la comédie eût brodé le reste. Cette explication pourtant rencontre plus d'une difficulté. Il n'est pas sûr, mais il est très vraisemblable quje Sappho fut mariée. Commenl pouvait-elle alors chanter en termes pareils une pareille passion sous les yeux de son mari? Il faudrait donc admettre qu'elle était veuve. Mais le roman perd aussitôt de son attrait, et bien certainement la comédie n'eût pas négligé ce détail qui portait à sa victime le dernier coup du ridicule. Enfin ce qui s'oppose avec plus de force encore à cette hypothèse d'un amour réel, c'est la dignité de la réponse que Sappho fit à Alcée, c'est le jdroit qu'elle s'arrogeait de semoncer Charaxos, ce sont tant de beaux vers sur la vertu, que l'on renconti*e dans ses fragments. Tout cela suppose une conduite honorable, une réputation intacte, ce qui n'eût pas été le cas avec cet esclandre.

Ce qu'il y aurait de plus probable, si l'on veut à toute force , trouver une cause, c'est que Sappho aurait chanté en poète, en artiste désintéressé, une légende populaire de Lesbos, comme faisait à peu près à la même époque Stésichore.On s'imagine trop aisément que la poésie de Sappho n'a jamais été que l'écho de son propre cœur. Quelque^ personnelle qu'ait été d'ordinaire la muse des poètes éoliens, il lui arriva pourtant quelquefois de

sortir d'elle-même. Certains vers d'Alcée permettent de le croire pour ce poète*, et pour Sappho la chose est plus facile encore à constater. Non seulement elle composa des épithalames où elle devait faire une place aux sentiments d'autrui, mais elle traita des légendes mythiques. Elle put chanter ainsi celle de Phaon, séduite par le côté pittoresque et les tableaux passionnés que présentait cette histoire. Il n'en fallut pas davantage aux comiques pour tout brouiller, tout confondre, et mettre sur le compte personnel de l'artiste ce qui était simplement un produit de son imagination.

Nous voici maintenant au point le plus délicat de la vie de Sappho, à ses relations avec les personnes de son sexe, avec toutes ces jeunes filles à qui d'ordinaire ses vers sont adressés. Que faut-il en penser? Ici encore un peu d'histoire générale ne sera pas superflu. La vie des femmes à Athènes était complètement « claquemurée aux choses du ménage ». On sait le mot de Périclès : i La meilleure femme est celle qui en bien comme en mal ifait le"Tnoins parler d'elle*. » Le silence et la réclusion, c'est-à-dire lefiacement complet, tel était donc le lot de ce sexe chez les Athéniens. Chez lesDoriens et les Éoliens au contraire, la femme était aussi libre que l'homme. La danse, léchant, la course, tout appartenait aux jeunes filles comme aux jeunes gens, et souvent même les deux sexes se rencx)ntraientdans desexercices communs, dans des concours publics, sous les yeux des anciens de la cité. Parmi les hommes, nous l'avons vu déjà à propos de Théognis^, 11 se formait de plus vieux à plus jeune un lien d'une nature particulière, une sorte d'amitié enthousiaste où l'homme mûr consacrait tous ses soins à cultiver l'esprit, le cœur et les mœurs de l'adolescent qui se donnait à lui ; le môme usage, la môme ambition régnait parmi les femmes. C'était à qui réunirait autour d'elle le plus grand nombre de vierges, à qui auiait les plus; belles, les plus gracieuses, les plus intelligentes. En réalité l'éducation de la jeunesse féminine se faisait dans ces cercles. La jeune fille y apprenait la danse, la musique, le chant, la poésie,

• Voir, par exemple, frag^ 50. il est bien difficile d'expliquer ce vers autrement.

" Thuctd., ir, 45.

3 Voir plus haut, p, 19\.

c'est-à-dire qu'elle y recevait toute la culture intellectuelle et morale qui formait alors la femme accomplie.

Voilà le rôle que remplit Sappho comme tant d'autres; elle n'y mit de particulier que son talent*. On accourait à elle de toute part, et du plus loin, de Milet, de Colophon, de Salamine, de la Pamphylie même. Et pourtant il y avait à Mitylène d'autres institutrices, renommées également, Gorgo, Andromède. C'étaient entre elles des rivalités qui, par leur ardeur, rappellent celles que la Renaissance vit éclater entre les écoles des différents maîtres. On se critiquait, on se raillait sans pitié, on s'enlevait les élèves sans scrupule. Il reste des échos de tout cela dans les fragments de Sappho, et l'on en trouverait autant, sans doute, chez ses rivales, si nous avions leurs œuvres. C'est à l'adresse de l'une d'elles, Andromède, que Sappho décochait ce irait si finement aiguisé de malice féminine : « Quelle campagnarde teséduitresprit ? Une femme qui ne sait pas relever sa robe surses chevilles^» Il s'agissait sans doute d'une élève qui faisait mine de la quitter pour passer dans le cercle de cette Andromède. Ailleurs Sappho dit : « Andromède a vraiment une belle compensation 3. » Ce devait être une allusion à quelque infidèle, et Sappho se remettait de sa perte en rappelant qu'il était passé de l'école de sa rivale dans la sienne une élève bien meilleure. Quelquefois elle se consolait par la raillerie : « Bon voyage, disait-elle à la jeune Polyanactis *. » Dans un passage elle paraît se moquer de la morgue (Je Gorgo ^.

Quand on connaît les Grecs, on s'explique aisément cette jalousie ardente à propos d'une chose où pourtant l'intérêt pécuniaire n'était point on jeu, car tout cet enseignement, tous ces soins étaient gratuits. Les Grecs en effet n'ont compris que fort tard- la légitimité du salaire en matière d'instruction, et l'un

> Un vase athénien nous la montre précisément en train de remplir ces fon^ lions. Sappho, désignée par son nom même, est assise, tournée vers la droite. Elle tient des deux mains un feuillet où se voient des lettres. A sa droite, devant elle, deux jeunes filles revêtues de l'himation se tiennent debout, écoutant avec attention. L'une d'elles tient une lyre, l'autre s'appuie sur l'épaule de sa compagne. Une troisième jeune fille, placée derrière, élève une couronne au-dessus de la tête de Sappho. V. Domont et Chaplain, Céramiques de la Grèce propre, pi. VI.

« Frag. 70.

3Frag. 58,

< Frag. 86.

5 Frag. 48.

3S principaux griefs contre les sophistes, c'est la prétention ii'ils élevaient de vendre leur science, tout comme l'orge et le ornent se vendaient au marché. Mais si l'intérêt n'avait rien voir dans ces compétitions, elles étaient stimulées par un senment plus puissant peut-être encore chez les Grecs. Aucun 3uple ne fut aussi sensible au désir de paraître, de primer, anité ou gloire, qu'on l'appelle comme on voudra, jamais race e ressentit plus vivement cette passion. Qu'on songe alors à jque devait éprouver d'orgueil, de voluptueuse ivresse, la femme, i maîtresse qui pouvait présenter dans les fêtes, dans les con- )urs, les élèves les plus belles, les plus habiles à danser, à ianter ; comme son cœur se dilatait aux applaudissements qui iluaient leurs succès ! Et c'était presque tous les jours que se résentaient ces occasions de figurer en public. Les fêtes étaient ombreuses dans cette société riche, amie du plaisir, et sous i ciel d'une inaltérable sérénité. Tantôt c'était une compagne ui se mariait et dont les jeunes amies chantaient l'épithalame; mtôt revenait une procession religieuse comme celle où un oète de Y Anthologie convoque si gracieusement les vierges de esbos: « Accourez à l'aimable téménos d'Héra aux yeux brilmts, accourez. Lesbiennes, dirigeant là vos pieds légers. Exéiitez vos beaux chœurs en l'honneur de la déesse. Sappho vous uidera, tenant sa lyre d'or. Heureuses êtes-vous de cette danse: ous croirez entendre un hymne de Calliope même *. » Il y vait enfin les concours pour la beauté qui se célébraient dans e même temple d'Héra : y conquérir le prix était le rêve de hacun de ces cercles rivaux.

Cette vie commune d'études devait nécessairement faire naître Qtre les jeunes élèves et celles qui les dirigeaient une amitié rofonde. Que sera-ce s'il se joint encore à ce penchant naturel ne sensibilité vive et surtout une passion pour son art, comme Bivait Sappho? Chanter est toute sa vie; elle ne connaît, elle 'aime que les Muses et les Charités. Ce ne sont pas seulement >ur elle des déesses, mais des amies, des compagnes; elle vit fec elles, elle leur parle, elle les invoque comme des êtres réels, miliers : « Venez, dira-t-elle, venez, Charités aimables, et vous,

* Anthol. Pal,, IX, 189.

Muses à la belle chevelure ^ » Et ailleurs : « Chastes Charités aux doigts de rose, filles de Zeus, venez *. » On sent tout son bonheur à faire chanter la lyre sous ses doigts inspirés : « Voyons, lyre divine, prends une voix pour moi 3. » C'est elle probablement qui créait ainsi toutes ces formules d'enthousiasme aimable, de familiarité charmante entre le poète et son luth, si communes depuis. Enfin, dans cet art divin, elle voyait quelque chose de plus encore qu'une élégante récréation, de plus même qu'une haute culture pour l'esprit. Elle le vénérait comme le gage de son immortalité. Elle adorait ces Muses « qui l'avaient faite illustre* » et devaient rendre sa mémoire impérissable: « Oui, je le dis, on se souviendra de moi, même dans l'avenir. s »

Avec cet amour ardent pour la poésie, avec la noble idée qu'elle s'en faisait, on s'imagine aisément quels soins passionnés elle devait mettre à réunir autour d'elle le plus grand nombre d'élèves, à les stimuler, à les pousser dans leurs études. Tantôt elle les complimente : « Je crois que jamais en aucun temps une vierge aussi habile ne verra la lumière du soleil s. » Tantôt elle les gourmande : « Morte, dit-elle à quelque indolente, morte, tu seras gisante un jour et il n'y aui*a souvenir de toi, ni alors ni plus tard. Car tu ne participes pas aux roses de la Piérie. Mais invisible même dans les demeures d'Hadès, tu erreras sans consistance avec les morts obscurs 1 1 La réprimande même était parfois assez vive : « Je n'ai trouvé personne plus ennuyeuse que toi, ma chère 8. » Elle cherche par tous les moyens à les attirer, à les gagner à la cause sainte de la poésie; elle leur promet toutes les délices des muses: « Je chanterai harmonieusement, leur dit-elle, des choses agréables pour mes compagnes 9. » Elle leur voue une affection éternelle: sa pensée n'est pas changeante *<>.

' Frag. 60.

3 Frag. 45.

<Frag. 10.

»Frag. 32.

6 Frag. 69.

• Frag. 68.

« Frag. 77.

9FrjL^. u.

'OFra^. n.

A un dévouement aussi ardent, Sappho ne rencontmit pas toujours une correspondance parfaite. Son âme passionnée s'exhale alors et voit partout la trahison : « Tous ceux à qui je fais du bien me font du mal *, » s'écrie-t-elle ; elle se décourage, elle s'affaisse sous le désespoir. Ici nous touchons au nœud même du problème. Il reste de Sappho deux morceaux étendus, dont une ode entière que Denys d'Halicarnasse a citée comme un modèle de grâce et de brillante élégance. Cette ode est adressée à Aphrodite ; c'est une plainte pour un amour dédaigné :

Déesse au trône bariolé, immortelle Aphrodite, enfant de Zeus, ouvrière de ruses, je te supplie, ne dompte pas, vénérable, mon cœur par des ennuis et des tourments.

Mais viens, si jamais, en d'autres moments, entendant ma voix, tu Texauçais : laissant alors la demeure de ton père, tu venais, ayant attelé ton char d'or.

Et de beaux passereaux rapides, agitant vivement leurs ailes à travers réther, t'amenaient du ciel sur la terre noire,

Et ils allaient vite. Pour toi, ô bienheureuse, souriant de ton visage immortel, tu me demandais ce que certes je souffrais et pourquoi donc je t'appelais,

Et ce- que je voulais le plus dans mon cœur insensé, me disant : « Qui veux-tu que la Persuasion pousse à t'aimer? Qui donc, ô Sappho, t'a feit injure?

Oui ciertes, si elle te fuit, bientôt elle te recherchera ; si elle ne reçoit pas tes présents, eh bieni elle t'en fera; si elle ne t'aime plus, elle t'aimera bientôt, même malgré elle.

Viens à moi, aujourd'hui encore : débarrasse-moi de mes soucis pénibles, et tout ce que mon cœur souhaite de voir accompli, accomplis-le. Toi-même, sois mon alliée..

Quel est l'objet de ces vers si brillants? Rien dans le texte même ne l'indique d*une manière certaine, puisqu'il suffitd'unc légère modification pour changer le sexe du correspondant 2. Mais il semble qu'en se plaçant au point de vue que nous venons d'indiquer, le doute n'est guère possible, et que les choses s'expliquent comme d'elles-mêmes.

Ce qui parle dans ces vers, c'est une maîtresse désolée de la

• Frag. 12.

3 Parmi les éditeur?, les uns prétendent que les veri sont adressés à un homme et lisent lOAot<rav: c t'aimera, même quand tu ne voudrais plus ». Les autres lisent IHloura et soutiennent que l'objet de cette passion est une femme. C'est à cette opinion que nous nous rangeons. Voir du reste Bbrok, LyriciGraeci,lU. Sappho. Frag. i,nole.

ibi lIlSTOlUiî: DE LA POÉSIE LYRIQUE GRECQUE

froideur, de TabandoQ d'une élève chérie ; seulement elle s'exprime avec Texaltation de ces natures éoliennes, sensibles et poétiques, passionnées pour le beau, qui ne connaissaient dans leurs affections ni degré ni limite, Je lis dans un roman bien connu de George Sand, Valentine, la réflexion suivante sur une lettre que Tune des deux sœurs écrivait à Tautre : « Cette lettre, toute palpitante de joie et d'espoir, était l'expression d'une véritable amitié de femme, romanesque, expansive, sœur" de ramour. pleine d'adorables puérilités et de platoniques ardeurs. » George Sand aurait eu à définir lé caractère de ce morceau de Sappho, qu'elle n'eût pas parlé différemment. Cette chaleur de sentiments, ces termes de feu que nous réservons aujourd'hui au seul amour d'un sexe pour l'autre, les anciens, ne l'oublions pas, les mettaient au service de l'amitié, mais d'une amitié noble, élevée, entre deux âmes éprises du beau*. Un sophiste du second siècle, Maxime deTyr, a rapproché dans une comparaison curieuse Socrate et Sappho. 11 rappelle les expressions du philosophe qui pouvaient si facilement être prises en mauvaise part, les formes passionnées qu'il donnait à son affection pour Alcibidde, pour Critobule, pour Agathon, pour cette tête divine de Phédon, et il met en regard les peintures de Sappho^. Pour lui, le philosophe et la poétesse sont deux maîtres du même amour, de cet amour qui consiste à engendrer de belles pensées dans ceux qu'on aime, c'est-à-dire en langage ordinaire, à développer en eux toute la perfection intellectuelle et morale dont ils sont susceptibles. En effet, c'est bien ainsi que Sappho l'entendait. Platon viendra plus tard, qui donnera la lliéorie de cet amour; Sappho, qui ù'est que poète, se contente de le réaliser et de le peindre. Comtnela morale se confondait alors avec la science, la poésie, l'art et même la beauté, que le culte des Muses renfermait en lui la plus liaute perfection dont cette époque eut l'idée, c'est à ce culte

' L'amitié chez les Grecs passait avant la famille, et même encore chez les Romains, on retrouve des traces de cette préférence. Pline le Jeune dit d uu de ses amis qui s'était donné la mort volontairement ; o Mille avantages concouraient à lui -faire aimer la vie : le tétDoignage d'une Donne conscieiice, une banl*' réputation, un erédit des mieux établis, une femme, une Glle, un pelit-iils, dM sœurs très aimables et, ce 9m eU encore plut précieuw, de véntmble* ami». » El rhomme qui parle ainsi, était marié et fort épris deta femmr. Plim. ui. Lettres, J. <2.

iU^xjji£ DE Tth. D»««eil. \\\N'

'elle s'adonne elle-même et qu'elle convie ses jeunes disciples, e défection de leur part, c'était comme une trahison, comme e apostasie, et Ton comprend que Sappho recouiût â Aphrodite, a reine de tout amour, implorant son aide et la suppliant de nener Tinfidèle.

l ces hautes et pures idées se mêlait encore une admiration ir la beauté qui peut nous paraître sensuelle et qui n'était is doute qu'une émotion purement estliétique. Les Grecs laient le beau jusqu'au délire; la vue d'une belle figure les lit dans des transports que nous avons peine à comprendre, igin nous a conservé de Sappho ce curieux fragment :

l me parait être l'égal des dieux cet hommc-là qui s'assied en face de et qui tout près, te parlant agréablciucnt, t'cutend à sou tour X sourit gracieusement. Voilà ce qui frappe de stupeur mon cœur is ma poitrine. Car tout aussitôt que je te vois, il ne me reste plus parole.

lais ma langue se brise et un feu léger couit sur ma peau; je ne Yois s de mes yeux et l'ouïe me bourdonne.

a sueur coule, un tremblement me prend toute, et je suis plus verte l'herbe. Il me semble peu s'en faut mourir, fais il faut tout oser...

lette ode avait un grand renom dans l'antiquité. Catulle s en it inspiré et l'avait traduite presque mot pour mot * ; Plu- [ue y voyait la peinture la plus vive et comme le diagnostic l'amour 2. Et pourtant ce n'est pas l'amour, à proprement 1er, que Sappho devait peindre en ces vers, mais le trouble fond, la sensation accablante que produit dans une âme de te, d'artiste, la vue de l'objet admiré. Si le phénomène était que, on ne songerait probablement pas à l'interpréter de cette aière ; mais ici encore se représente l'exemple de Socrate. Cet ame si maîU*e de lui, si tempérant, si sage, se servait exacteat des mêmes termes que Sappho, pour peindre l'effet que duisait sur lui la vue de ses jeunes auditeurs : le cœur lui tait dans la poitrine et la sueur couvrait son corps à la vue Charmide; la présence d'Alcibiade le frappait, le ravissait

;at-, 41* Louise Labbé dut s'en inspirer égaiemcnl dans son beau sonnetqui nience par ce vers :

Je vis, je meurs ; je me brûsle ^ilmeuo^e»

LUT., Erot., XVIII .

(l'an enthousiasme pareil à celui des Bacchantes ; ses yeux se tournaient sur Autolycos, comme sur un flambeau pendant la nuit*. Nous ne comprenons plus guère une pareille exaltation, l>arce que nous n'avons plus la même sensibilité esthétique. On en retrouverait pourtant quelques exemples chez les modernes. I^es sonnets de Shakespeare pour le jeune lord Southampton, ceux de Michel- Ange pour le jeune Tommaâo Cavalieri, respirent la même adoration pour la beauté, le même tremblement, le même anéantissement devant son rayonnement divin. Tous ces sentiments si divers, si étranges même parfois, se retrouvent dans cette théorie de l'amour idéal que Platon fait si poétiquement exposer par Socrate :

« Quand un mortel divin porte en son âme, dès l'enfance, le germe de ces vertus, et que, parvenu à la maturité de Tàge, il désire produire et engendrer, il va aussi çà et là, cherchant la beauté dans laquelle il pourra engendrer, car jamais il nele pourrait dans la laideur. Dans l'ardeur de produire, il s'attache donc aux beaux corps, de préférence aux laids ; et, s'il rencontre dans un beau corps une âme belle, généreuse et bien née, cette réunion lui plaît souverainement. Auprès d'un tel homme, il abonde aussitôt en discours sur la vertu, sur les devoirs et les occupations de l'homme de bien, et il s'applique à l'instruire; car le contact et le commerce de la beauté lui font engendrer et produire ce dont il i)ortait le germe. Absent ou présent, il pense toujours à son bien-aimé, et ils nourrissent en commun les fruits de leur union. Aussi le lien et l'affection qui les attachent l'un à l'autre sont-ils plus intimes et plus forts que ceux delà famille, parce que leurs enfants sont plus beaux et plus immortels 2. »

C'est à la lumière de ces belles paroles et comme sous le rayon d'un spiritualisme aussi élevé qu'il faut contempler l'image de Sappho et pénétrer dans sa poésie 3.

Ce qui frappe tout d'abord, c'est le caractère exclusivement féminin de son talent. Tout y respire la femme et rien qûela fem*

' Maxim K db Tyr, loc. cit.

2 Platon, Banquet, p. 686, 10 (Didot).

•' Ce rapprochement entre Sappho et Platon D'arieo do forcé, puisque PitM lui-même fait dire à SocrotVe (\u'\\ 'à v^\^ ^"a doctrine de l'amour dans les œuvi« de cette poétesse. Phèdre, p. iv>K , % VVi\^^>v^

LA POÉSIE LYRIQUE A LESBOS : SAPPHO i57

me. ContemporaiDetl'Alcée, Sappho fut témoin et, comme lui, victime des troubles politiques qui déchiraient Mitylène. Sa famille fut chassée, elle-même dut quitter sa patrie et chercher un refuge à Fétranger. Mais rien n'en a transpiré dans ses œuvres; aucune amertume n'en a filtré dans le miel de ses vers. Les anciens qui les lisaient au complet, n'y ont jamais signalé d'allusions politiques. Évidemment Sappho se sentait mal à l'aise au milieu de toutes ces agitations, de toutes ces luttes où l'àme ardente d'Alcée se plongeait au contraire avec volupté. Tout ce qui peut assombrir l'âme, lui répugnait; elle s'éloignait instinctivement des pensées irritantes et des objets tristes. Elle n'aimait à remuer ni la fange ni le noir qui se trouvent au fond de tout cœur humain. « Que les vents, disait-elle, emportent mes chagrins et mes soucis ! * » La Fontaine a parlé quelque part des sombres plaisirs d'un cœur mélancolique. Ce sont des plaisirs de raffiné, de moderne, que n'eût point goûtés l'àme naïve et toute grecque de Sappho. Elle y aime à vivre au contraire dans la lumière, dans l'azur; elle écarte comme des images importunes ces idées de caducité, ce fantôme hideux dont Mimnerme avait le frisson. Elle défend môme à sa fille de pleurer à son trépas : « Le deuil, dit-elle, n'est pas séant dans la demeure des Muses 2. » Elle veut mourir comme une fleur, qui se ferme, sa journée finie, et s'aflaisse sur sa tige, doucement, laissant aux brises du soir, comme souvenir d'adieu, ses arômes les plus délicats.

La nature éolienne et féminine de Sappho n'a donc rien de sévère, d'ascétique. Elle aime la vie et tout ce qui donne de la grâce, de l'attrait, aux quelques instants que nous passons sur cette terre 3. Elle aime la fortune, non pas sans doute avec le sot égoïsme de l'avare, mais elle sait apprécier l'or, elle vante la nature inaltérable de ce métal, sur qui la rouille ne peut mordre, et, comme Pindare, elle le proclame « fils de Zeus* ». Pourtant c'est à la vertu qu'elle donne encore la préférence : « La richesse, sans elle, n'est pas un compagnon sans danger 5. » Mais elle ne craindra pas de dire qu'elle se plaît aux délicatesses du luxe,

2Frag. 136.

«Frag. 79.

<Frag. 141.

* Frag. 80.

i|u'<^lle trouve du plaisir à étendre ses membres sur de doux matelas*. Elle recherche la société, les jouissances de la table. « Viens, dira-t-elle, ù Cypris, viens verser à nos festins dans des coupes d'or un nectar délicatement mélangé 2. » C'est sous la rose du banquet, comme disaient les anciens, c'est entre gais convives que les heures coulent avec le plus de charme pour ces natures sympathiques; les propos aimables, les chansons légères, les vins délicats, voilà ce qui anime leur esprit et, comme au grain d'encens mis sur la flamme, lui fait dans une douce chalear dtWelopper toute sa grâce, tous ses parfums. La plupart des poésies de Sappho unt dû se produire dans ces aimables symposies entre la maîtresse et ses belles élèves. C'était une atmosphère à souhait pour le vol de ces vers légers, frémissants, comme des ailes d'oiseau.

On ne peut dire si Sappho fut coquette, mais nous avons vu combiea elle était sensible à la beauté chez les autres. Et pourtant ici encore elle donnait le pas à la vertu : « Celui qui n'est que beau n'est bon qu'à regarder ; celui qui est bon sera toujours beau, » disait-elle 3. Quant à elle, eut-elle ce don divin? Les témoignages des anciens nous la montrent petite et brune. Alcée, dans les vers qu'il passe pour lui avoir adressés, ne parle que de son air décent et des boucles noires de sa chevelure. Une monnaie de Lesbos lui donne des traits plus énergiques que gracieux, alourdis encore par une coiffure malheureuse : elle fait l'effet d'une matrone plutôt que d'une muse. Évidemment ce n'est pas là Sappho. En tout cas, elle avait la grâce,

Cette grâce plus belle encor que la beauté,

qui tient à l'attitude, aux mouvements, à la manière de se mettre. On le sent à quelques mots, à cette remarque dédaigneuse, par exemple, qu'elle fait sur une rivale qui ne sait pas même relever sa robe sur ses chevilles *, Cela n'a l'air de rien pour nous autres modernes qui n'avons sous les yeux que la robe étriquée et le paletot grotesque de la mode. Mais que l'on songe à la robe

' Frag. 50.

2Frag. 5.

3 Frag. 101.

"ffrag. 70.

LA POKSIE LYRIOUK A LESBOS : SAFFHO 2V.»

drapante de la femme antique, à ces tissus amples et légers dont die s'habiilait; comme elle pouvait au gré d'une fantaisie savante tantôt les laisser flotter, tantôt en resserrer les plis, et quel admirable instrument de coquetterie un pareil vêtement devenait entre des mains habiles ! Les belle>s statues de femmes que l'antiquité nous a laissées, en sont la preuve ; quelques figurines de Tanagre nous le montrent également. Dans un fragment, Sappho nous parle de la courroie bariolée qui couvrait les pieds d'une Jeune femme, « belle œuvre lydienne* ». C'était cette courroie qu'il s'agissait précisément de laisser voir, sans en avoir l'air, comme aussi la cheville fine et bien modelée, et tout fait croire que Sappho excellait dans les gracieux mystères de cette tactique féminine.

Entre les fleurs et les femmes, il y a comme une concordance, une harmonie mutuelle qui d'instinct portent les plus belles d'entre celles-ci vers les plus jolies d'entre celles-là. Les anciens eux-mêmes avaient remarqué l'amour de Sappho pour les roses, et le plaisir qu'elle trouvait à célébrer cette fleur, à lui comparer les plus charmantes vierges de son entourage 2. C'est à ce goût sans doute que Méléagre faisait allusion, lorsque, tressant sa Couronne, pour se justifier de n'y mettre que quelques brins de Sappho, il disait : « Mais c'est tout roses 3. » Elle avait comme parfumé toute sa poésie de cette fleur ; le nom en revenait dans maints adjectifs composés dont il forme la base. Des fleurs, des guirlandes, des couronnes, voilà ce qu'on rencontre souvent encore quand on parcourt les fragments de Sappho. Elle en orne son cou, ses épaules; elle engage ses amies à revêtir, comme elle, c«s parures odorantes *.

C'est ainsi qu'elle aimait à s'entourer des choses les plus gracieuses, jeunes filles ou fleurs, et ses œuvres sont le fidèle reflet de ces goûts délicats. Un rhéteur ancien remarque que Sappho, chantant la beauté, les amours, le printemps, l'alcyon, s'est fait un idiome agréable et qu'elle a tissé tous les beaux mots dans sa poésie ; et c'est la seule, ajoute-t-il, qui ait fait cela ^ . D'au-

•Frag. 19.

2 Frag. U6.

3 Anthol. Pal., IV, i, 6.

* Frag. 78.

^ Deubtk., De eloc., 166.

2r>0 HISTOIRE DE LA POÉSIE LYRIQUE GRECQUE

très juges pourtant se sont montrés plus sévères et trouvaient quelque afféterie dans le style de Sappho. Ils lui reprochaient, ainsi qu'à Anacréon, un certain nombre de comparaisons qui n'étaient, disaient-ils, « qu'une flatterie inconvenante pour Toreille* ». Voici quelques-unes des comparaisons relevées par ces censeurs moroses : « plus blanche que le lait, plus tendre que l'eau, plus harmonieuse que la peçtis, plus fière que le cheval, plus délicat que la rose, plus doux qu'un manteau de fête, plus précieux que l'or». Il est difficile de séparer ce qui dans ces citations revient en propre à Sappho. Je ne trouve parmi ses fragments que cette seule comparaison: « beaucoup plus blanc qu'une brebis* », qui paraisse tomber sous le coup de cette critique. 11 serait donc possible que le plus coupable des deux auteurs fut Anacréon. Et puis, après tout, cette sentence n'est-elle pas un p(»u rigoureuse ? Et ces rhéteurs ont-ils suflisamment tenu compte du genre naïf, populaire, du plus grand nombre de ces productions? Ces poètes d'instinct plutôt que d'art prenaient tout bonnement les images qu'ils avaient sous les yeux, celles que devaient saisir le plus facilement leurs auditeurs; ils cueillaient, pour ainsi dire, à pleines mains les comparaisons, comme les fleurs qui naissaient autour d'eux. Plus tard, quand l'art se fut introduit dans la poésie, que l'habitude eut défraîchi toute cette parure des champs, on put la trouver trop simple, un peu enfantine même ; il n'en est pas moins vrai' qu'à son jour, à son heure, elle avait eu son éclat et son parfum.

Il y avait, d'ailleurs, bien autre chose dans la poésie de Sappho. Celle (ju'Horace appelait « la mâle Sappho », celle qui put écrire des vers aussi énergiquement passionnés que les deux grands fragments, ne dut jamais tomber dans la fadeur ou du moins s'y oublier. Le gracieux n'était pas le domaine exclusif de son imagination ; elle pouvait sortir des roses et des guirlandes de fleurs, et quelques mots conservés d'elle sont une preuve que sa muse ne dédaignait pas de toucher aux objets les plus vulgaires. Elle parle des pois d'or qui croissent sur le rivage^; elle nomme même la pelle («fx»)), instrument domestique, dit

» Voir Bkrok, Lyi\ Graec. Sappho, frag. 122-123. 2 FraR. 112.

"î Frag. 30.

YEtymologicum magnum, avec une naïveté qui rappelle le bon Lancelot des Racines grecques. Si Ton rapproche ces expressions de quelques autres d'un genre moins simple, mais d'un usage tout aussi domestique,- si Ton se rappelle que Sappho parlait du coffret particulier fypwtTj), où les femmes mettaient leurs parfums et les menus objets de leur toilette*, qu'elle faisait figurer dans ses vers fe le bois de Scythie », qui servait à teindre en jaune la laine des brebis et les chevelures féminines^, peut-être, au lieu de l'accuser d'afféterie, serait-il plus juste de reconnaître en elle un des premiers représentants de cette poésie familière, de cette peinture de la vie de tous les jours, dont les Alexandrins se croyaient les inventeurs.

U est probable pourtant que ses instincts la portaient de préférence aux scènes riantes, et que son imagination se trouvait plus à son aise dans la région du délicat et du gracieux. On songe involontairement a l'Albane, quand on lit des vers comme ceux-ci :

Des Cretoises alors dansaient harmonieusement de leurs pieds charmants autour de Tau tel aimable, foulant la tendre, la douce fleur de la prairie ^.

Ces vers pourraient servir de légende aux toiles ravissantes où le maître fait danser les nynjphes et les amours sur une herbe divinement* verte. L'antiquité, dans son trésor de mythes, avait de bien jolies légendes d'amour : Sappho en conta quelques-unes, et ce n'étaient pas les moins gracieuses. Prométhée et Pandore, Séléné visitant Endymion*, devaient offrir des scènes charmantes à ce pinceau de femme. On connaît l'aventure de Léda courtisée par Zeus sous la forme d'un cygne : Sappho l'avait redite avec toute la fraîcheur de poésie que comportait le sujet, sil'onenjugeparle petit fragment où elle nous montre Léda trouvant un œuf couleur d'hyacinthe caché sous des fleurs 5. Mais ici même encore, dans le choix des sujets, si le gracieux domine, il n'exclut pas le sérieux. Sur cette lyre d'or, tout

' Frag 156.

2Frag. 167.

3 Frag. 54.

♦ Frag. 143, 13^.

a Frag. 56.

enguirlandée de roses, il y avait des cordes pour les sujets élevés et m^me pour les sujets pathétiques. Elle avait chanté dans ses odes IVxpédition de Thésée contre le Minotaure*, Thistoire si tragiquement funèbre de Latone et de Niobé2. Mais de même, dit le poète anacréontique, que dans Tâme des amoureux il y a un petit signe qui les fait reconnaître, ainsi dans la poésie de Sappho, dans les sujets choisis par elle, on peut retrouver la marque légère de ce talent féminin. Quelque sombres que soient ces deux légendes de Thésée et de Niobé, elles ont pourtant leur cAUS lumineux. Il y a des jeunes gens, des jeunes filles. Les jeux variée des enfants de Niobé, le retour triomphal de ces adolescents, de cesvierges qu'avait sauvés Thésée, leurs chants de grâces, leurs danses autour des autels de leur patrie 3, tout cela prêtait à des scènes aimables, à Texpression de sentiments délicats, tendrez, qui formaient un heureux contraste avec la terreur du reste et où se devait retrouver avec avantage le caractère féminin du génie de Sappho.

Il est rare que le sentiment de la nature se rencontre dans les âmes vivement occupées par la politique et ses luttes. La vie active avec son mouvement, ses passions, sa fièvre d'espérances et de craintes, prend d'ordinaire l'homme tout entier et ne laisse plus de place en son cœur pour les tranquilles jouissances que donne la contemplation d'un beau site ou d'un ciel splendidement étoile. Il ne paraît pas qu'Alcée ait été jamais accessible à ces émotions *. Il faut plus de calme dans l'SSistence, plus de sérénité, plus de bienveillance dans l'âme, pour aimer vraiment la

* Frag. U4.

^Frag. 31 et 143.

3 Sur le vase François, de Florence, se trouve précisément une scène de ce genre : Thésée, pour célébrer sa victoire sur le Hinotaure, conduit au son d'une lyre un chœur de jeunes gens et de jeunes filles. V. Monum, delV Inst. ArchécÀ.

IV, tav. LVI-LVII.

^ Dans la paraphrase que donne Himerios de son Hymne à Apollon, et que nous avons citée p. 231, il y a une remarque qui prêterait à la supposition contraire, s'il était bien sûr que c'est autre chose qu'un enjolivement de rhétorique. A propos des oiseaux qui de leurs chants saluent l'arrivée du dieu, le rhéteur ajoute qu'ils chantent a comme naturellement les oiseaux dans Alcée ». Si celte remarque est fondée., le poète n'aurait pas été aussi insensible aux choses de la nature que nous le disons. On pourrait rappeler encore ce qu'il dit des oiseaux aux plumages variés qu'il voit sur la mer (fr. 84), du loup marin qui nage à la surface des flots (fr. 107). Quand Alcée regardait la nature, il la voyait bien, d'un œil qui en saisissait nettement les traits et les couleurs ; mais en résumé ce n'était pas de ce cAté que se portaient de préférence son attentien et ses goûts.

naluro, pour se sentir i\ son tour aimé par elle, et partant pour lui parler avec confiance, pour entendre sa voix, la comprendre, faire enOn d'elle comme sa confidente. On a souvent refusé aux anciens une pareille sympathie : je crois que Ton a tort. Ils Font exprimée avec moins d'elfusion, moins de lyrisme ou de rhétorique que les modernes, ils n'en ont pas fait comme eux affaire de mode et de bon ton ; mais il s'est rencontré, même dans l'antiquité, des âmes délite à quiTAme de la nature s'est révélée dans toute sa tendresse et toute sa beauté. Quand je lis dans VIliade ces vers : « Lorsque sur la voûte céleste, les étoiles, autour de la lune éclatante, apparaissent dans toute leur splendeur; lorsque aucun souffle n'altère la sérénité de réther,les rochers, les cimes des monts se dessinent vivement; Timmensc profondeur des cieux semble ouverte, et tous les astres étincellent. A ce spectacle, le pdtre est pénétré de joie * ; » je ne peux croire que le poète qui a peint un pareil tableau n'en a point senti la grandeur infinie et qu'il n'a pas été, lui aussi, pénétré de joie jusqu'au fond le plus intime de son être, chaque fois qu'il le contemplait. Alcman, de même, a parlé de la nuit, de son charme mélancolique, de ce sommeil réparateur dont elle enveloppe et baigne tous les êtres de la création depuis la roche inanimée jusqu'au petit oiseau blotti dans la mousse de son nid".

Mais c'est dans &ippho que ce sentiment semble s'être manifesté de la manière la plus vive et la plus nette. Elle a compris, comme un moderne, toutes les harmonies de la nature. Elle en sent les beautés, elle en peint d'un trait sûr les accidents variés. « Un air frais, sonore, dira-t-elle, court à travers les branches des pommiers, et des feuilles agitées tombe le sommeil^. » La mythologie même et ses voiles gracieux ne lui cachent pas les splendeurs de l'aube matinale : elle a vu s'élever îiu-dessus des flots miroitant comme des milliers de glaces cette Aurore si poétiquement chaussée par elle « de sandales d'or * », et son épithète est aussi précise, aussi juste que celle dont Homère a coloré les doigts de la même déesse.

• Iliade, viii, 555.

2 Voir plus haut, p. 1H.

3 Frag. 4, ♦Frag. 18.

Mais c'est la nuit surtout qui parle à son cœur, à son talent de pot»te ; elle entendait déjà, Qomme le chantre moderne,

Ces voix sans nombre Qui passent vaguement dans le ciel étoile.

Avec ses astres d'or sur fond noir, avec la lumière douce, sereine, de sa lune, la nuit, dans ces climats heureux, a pour les yeux des caresses charmantes et de mystérieuses douceurs pour les âmes. Personne n'y fut plus sensible que Sappho. Malgré le petit nombre des fragments qui nous restent d'elle, il en est plusieurs qui nous peignent des scènes nocturnes; elle aimait visiblement à éclairer ses tableaux des poétiques rayons de cette heure paisible. « Dans son plein brillait la lune, dit-elle, et les vierges se tenaient autour de l'autel.*» Horace se souviendra de cet effet pittoresque de lumière, quand à son tour il nous peindra Vénus et les Grâces dansant imminente luna ^. Et ailleurs :

Les astres autour de la belle lune cachent aussitôt leur brillante forme, lorsque dans son plein elle fait rayonner sur toute la terre sa lumière argentée *.

Les voix de la nature lui sont également douces et bienvenues. Elle salue avec amour le rossignol, « ce messager du printemps, ce chantre à la voix aimable* ». Mais dans les moments detristesse,quand son àme s'affaisse sous le fardeau de la vie,si par hasard elle entend chanter l'hirondelle, on dirait qu'elle s'étonne de cette insensibilité que la nature montre pour ses peines : « Que me veux-tu donc, gracieuse hirondelle 5?» Tu chantes et je pleure, pourquoi cette dissonance ?semble-t-elle dire, tant son commerce avec la nature est intime. Elle lui parle comme à une compagne, elle lui fait part de ses doutes, de ses surprises. Les oiseaux, les astres, tout vit, tout a sentiment pour cette âme passionnée: « Hespéros, s'écrie-t-elle, toi qui ramènes tout ce qu'avait dispersé la brillante aurore, qui ramènes la brebis, la chèvre, c'est toi qui ravis la jeune fille à sa mère!^ » Enfin, c'est la contem-

» Frag, 33.

2 //or., Od., 1,4,5.

•^ Frag. s.

< Krag. 39.

^ Frag. 88»

« frufcî, 05.

plation amoureuse de la nature qui lui a fourni la plus charmante comparaison peut-être qu'un poète grec ait rencontrée. 11 s'agit d'une jeune fille qui s'était fait désirer, ou qui peut-être avait paru dédaignée :

Comme une douce pomme, dit Sappho, comme une douce pomme rougit au sommet de la branche, bien haut, bien haut. Les cueilleurs Tont oubliée: non, ils ne Font pas oubliée, mais ils n^onlpuTattelndre'.

Voilà les bonnes fortunes que la nature ménage aux artistes qui l'aiment d'une àme tendre et naïve.

Ce n'est pourtant pas ce côté de son talent qui avait frappé les anciens; ce n'est pas comme peintre de la nature, mais comme peintre de l'amour, que Sappho était surtout célèbre. Poètes ou prosateurs, tous ceux qui parlent d'elle, sont unanimes à la présenter comme le chantre le plus ardent qu'ait rencontré cette passion dans l'antiquité. C'est ainsi qu'une épigramme d'Antipater de Sidon nous dit qu'elle fut nourrie par Cypris et Éros et qu'avec elle la Persuasion tissait la couronne éternelle des Muses 2. On connaît les vers où Horace nous fait sentir l'amour et les feux qui continuent à vivre dans les cordes de sa lyre^. Enfin, suivant un mot rapporté par Plutarque, ses paroles étaient vraiment mêlées de flamme et ses chants avaient toute l'ardeur de son cœur *. Quand on étudie les fragments qui nous restent, on n'est point surpris de ces éloges, tant ils brûlent mêmeiencore aujourd'hui la main qui les remue. L'imagination • ardente de cette femme allume tout ce qu'elle touche. Nous avons les oreilles tellement rebattues de cette mythologie erotique, de ces Vénus, de ces Cupidons, de ces Amours, qu'il nous est bien difficile aujourd'hui de prendre au sérieux ces êtres sans réalité, et telle est pourtant la sincérité du talent de Sappho, la naïveté de son âme et de ses émotions, que ces noms sur ses lèvres reprennent aussitôt la couleur et la vie. Comme les Muses et les

• Frag. 08.

^Anthol. Pal.,\n, U.

3 HOR., Orf., IV, 9 :

Spirat adhiic amer

Vivunlque oommissi calores

Aeoliae fidibus puellae. * Pllt., Erot., XYIII.

Cliarites, comme sa lyre elle-même, comme la nature entière, Aphrodite, Éros, s'animent : elle leur parle, elle les implore, elle leur raconte ses songes, elle leur confie ses pensées les plus socrM(^s, les battements les plus intimes de son cœur. Elle vit do bonne foi dans ce monde merveilleux, divin ; pour elle, ce ne sont ni des fictions, ni d'aimables chimères, dont s'amuserait une ame d'artiste, mais bien de redoutables réalités. Elle se fait d'eux une image nette, précise; Homère n'a jamais conçu ses dieux sous une forme plus plastique. Elle voit réellement descendre de l'Olympe le dieu Éros vêtu d'une chlamyde couleur de pourpre S et c'est bien un être réel, terrible, qui l'assaille, quand elle s'écrie :

Éros qui dompte les membres des humains, de nouveau roe secoue, reptile amer et doux,insurmontable^

Ou encore :

Kros do nouveau m'agite le cœur, ouragan qui se précipite sur les cbônes à travers la montagne^.

Comme nous sommes loin de toutes les mièvreries alexandrines, de toute cette mythologie de boudoirs et d'étagères, les cupidons, les petits culs-nuds d'amours, comme disaient nos pères !

Et quand il s'agit de peindre des sentiments, Sappho n'est ni moins naïve ni moins expressive. Quelle mélancolie, quel abattement dans ces vers :

La lune est couchée, les Pléiades aussi ; voici la moitié de la nuit, l'heure est passée, et moi je suis seule sur ma couche* !

On connaît les vers de Musset, ce beau passage de la Nuit d'octobre :

C'était, il m'en souvient, par une nuit d'automne, Triste et froide, à peu près semblable à celle-ci ; Le murmure du vent de son bruit monotone, Dans mon cerveau lassé berçait mon noir souci.

'Frag. 64.

- Frag. 40.

»Frs»g. 42-.

*Fra^. 52.

J^étais à la fenêtre, attendant ma maîtresse. Et, tout en écoutant dans cette obscurité, Je me sentais dans l'âme une telle détresse Qu'il me vint le soupçon d'une infidélité, etif.

Ces vers sont admirables da description passionnée. L'isolement du poète, son attente, ses angoisses, puis ce vent avec son bruit monotone, cette bise « qu'on entendait de loin comme un soupir humain », ces émotions de Famé et ces tristesses de la nature qui se font les unes aux autres un lugubre accompagnement, tout cela sans doute compose un tableau inoubliable. Le fragment de Sappho n'a pas cette richesse de développements : ce n'était ni dans les habitudes ni même dans les moyens de cette poésie primitive. Le genre d'ailleurs ne s'y fût pas pr^té. On n'a donc sous les yeux que quelques traits, mais comme ils sont nets ! Comme ils sont admirablement choisis, et quel thème fécond ils prêtent à l'imagination qui s'en pénètre ! Sappho a trouvé le moment, la situation, le contraste, tout le motif enfin que Musset exploite en artiste consommé. Elle excelle dans ces esquisses pénétrantes, qui vous ouvrent une longue perspective de sentiments et d'images : « Douce mère, fait-elle dire à une jeune fille,, douce mère, je ne puis plus tisser la toile, domptée par l'amour d'un éphèbe, grâce à la tendre Aphrodite*. » Ou encore ailleurs : « Mets-toi là, en face, mon ami, et répands sur tes yeux la gràce^. » Elle aie talent plastique; elle sait trouver l'attitude révélatrice, elle sait mettre son personnage en scène. Vn peintre n'aurait qu'à suivre de son crayon, de son pinceau, les lignes que présentent ses vers, pour avoir un tableau. Quel joli sujet pour un Proud'hon, par exemple, qu'Aphrodite descendant de l'Olympe sur son char traîné par deux passereaux, telle que nous la montre Sappho dans son ode 1

Sans avoir l'ampleur de développement d'un moderne, d'un Musset, Sappho possède une qualité qui s'en rapproche et qui vaut peut-être mieux encore. Dans la peinture des passions, disait Stendhal, on n'émeut que par le détail, et c'était l'opinion du critique que cette finesse d'analyse n'est possible qu'avec

' Frag. 90.

2Frag. 19.

un instrument aussi délicat, aussi précis et maniable que la prose. Stendhal oubliait le second des deux fragments que j'ai cités plus haut, celui dont A. Chenier a si gracieusement imité le début*. Sappho, sans que le vers y perde rien de sa poétique harmonie, a donné dans ce morceau le diagnostic le plus précis d'une émotion poussée à ses dernières limites. Les ancieus rhéteurs avaient été frappés de cette exactitude. Dans son traité Du Sublime, Longin vient de dire qu'un des moyens sûrs de le produire, c'est de choisir les traits principaux d'une chose et de les réunir; puis il ajoute; « C'est ainsi que Sappho prend l'un après l'autre et de la manière la plus vraie chacun des symptômes qui se trouvent dans la passion de l'amour. Et en quoi fait-elle preuve de talent? Par son habileté à choisir et à relier entre eux tous les traits les plus forts, les plus énergiques. » 11 cite alors cette ode, et continuant : « • N'admirezvous pas comme dans le même moment son âme, son corps, le sens de l'ouïe, la langue, la vue, la couleur, tout enfin est représenté par elle comme mort, et comment tour â tour elle est froide, brûlante, elle déraisonne et parle sensément, .comme elle craint, comme elle est presque morte. Ce n'est pas une souffrance, mais une réunion de souffrances 2. »

Sappho s'était exercée dans un grand nombre de genres et son œuvre était des plus variés. 11 y avait en première ligne des Épithalames. On a remarqué que les relations de famille ont généralement encore chez les Grecs modernes quelque chose de plus vif, de plus profond, de plus cérémonieux qu'ailleurs, et qu'en particulier les formalités et les cérémonies du mariage y sont pour la poésie un thème des plus variés et des plus caractéristiques. « La poésie intervient dans tous les détails de ces fêtes, dans tous ces usages : c'est elle qui en indique le motif, qui explique ce qu'ils ont de symbolique, et leur prête ce qu'ils ont de plus touchant et de plus solennel. A chaque partie du cérémonial du mariage correspond une chanson ou une suite de chansons composées exprès. U y a des chansons pour les fiançailles, il y en a d'autres pour le moment où le paranymphe rase le futur^ d'autres encore pour celui où les compa-

' Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire... 2 Long.. />u 6'mW., X.

gneB de la fiancée la parent et la voilent. Les adieux de celle-ci à la maison paternelle sont aussi le sujet de chansons fort touchantes ; c'est en chantant que marche le cortège qui accompagne les époux à Téglise, et ce qu'il chante, est strictement approprié à cette partie de la fête. On a de même des chansons faites pour Tinstant où Ton ôte à la mariée le voile sous lequel elle est entrée dans sa nouvelle demeure; il en est d'autres enfin pour les danses du lendemain de la noce et de plus spéciales encore pour les danses du troisième jour, à Tentour de la fontaine. Toutes ces chansons, partout à peu près les mêmes pour le motif et pour les idées, varient d'un lieu à l'autre pour les termes, et partout elles sont très nombreuses ; de sorte que les pièces de cette espèce formeraient à elles seules une portion considérable des poésies nationales de la Grèce moderne*. »

Cet usage de rehausser par des chants les cérémonies du mariage est de la plus haute antiquité dans la Grèce, du moins chez les Doriens et chez les Éoliens. Nous en avons dit un mot, en commençant cette histoire de la poésie lyrique. Mais ces chants, d'abord uniformes, avec le temps se polirent et devinrent une des branches les plus aimables de la littérature grecque. Alcman avait probablement essayé déjà de leur donner la forme poétique *; mais c'est Sappho qui passait pour avoir en réalité créé le genre de l'épithalame. Avec le caractère familier, gracieux et passionné de^ son talent, son art singulier de présenter les choses par le côté vivant et plastique, elle se trouvait naturellement amenée à traiter ce thème aimable. Ses rapports de société l'y prédisposaient encore. Il venait nécessairement un jour où les jeunes filles qui s'étaient mises sous sa direction, la quittaient pour suivre un jeune époux dans sa maison. Bien des pensées diverses devaient en ce jour remuer l'àme affectueuse de Sappho : ces liens qui se rompaient d'un côté pour se renouer de l'autre, ces idées de jeunesse, d'amour, de bonheur, la gaieté malicieuse, humoristique, qui souvent se mêlait à ces fêtes, tout se réunissait pour solliciter le poète à mettre la main sur ces refrains grossiers, afin d'en faire l'organe de sentiments plus dignes. C'est ainsi que Sappho créa l'épithalame. Du premier coup elle

Fauribl, Chants populaire* de la Grèce, Disc, prélim. XXIX. 2 Voir page 113.

i7l> HISTOIHE DE LA POÉSIE LYRIQUE GRECQUE

I)orta le genre à sa perfection : aucun poète ne Ty surpassa. Elle s'inspirait sîuis doute, ici comme ailleurs, d'anciens chants populaires. Quand \os i)oc'tes romains, dans leur curieux étalage (rénidition, font lever letoile du soir sur le mont OEta, c'est un non-sens, une maladroite r<^miniscence de Sappho. Pour elle, au contraire, cVtait une tradition nationale, parfaitement ci sa place. Le nom de cette montagne rappelait à ses compatriotes éoliens leur antique styour dans les contrées septentrionales de la Grèce europtîenne et probablement réveillait en eux de vieux et chers souvenirs. Ce ne fut pas sans doute le seul dont s'inspira Sappho.

Il ne nous reste malheureusement que des fragments très courts de ces compositions tant admirées des anciens. Le rhéteur llimérios, dansun texte extrêmement altéré, paraît donner l'analyse d'un de ces épithalames. Il montre Sappho entrant dans le thalamos, dressant le lit nuptial, réunissant les vierges, les conduisant dans le nymphéon ou chambre de la mariée ; puis, amenant Aphrodite sur le char des Charités et, tout autour, faisant jouer le chœur des Amours. Elle entrelaçait d'hyacinthe, continue le rhéteur, les cheveux d'Aphrodite qu'elle laissait flotter aux vents, à l'exception de ceux qui étaient partagés sur le front. Quant aux Amours, ornant d'or leurs ailes et leurs boucles de cheveux, elle faisait courir leur troupe en avant du char avec des flambeaux qu'ils agitaient en l'air*. Cette exposition, malgré le caractère gracieux qu'a voulu lui donner le rhéteur, ne nous oflre pourtant qu'une esquisse assez eflacée de toute la poésie que Sappho mettait dans ce genre de composition.

Les deux imitations de Catulle nous en rendraient bien davantage, sans pouvoir encore nous dédommager complètement de la perte des originaux. Sans doute, Catulle y a fait preuve d'un talent réel, ses vers ont bien du charme, et l'on a pu dire que YEpithalame de Junie et Manlius était écrit par les mains de Vénus et des Grâces. Je crois pourtant que le latin n'arrivait pas à reproduire la simplicité naïve et gracieuse que font soupçonner quelques traits conservés de Sappho. Puis, il y a des images par trop romaines, comme l'allusion au coricubinus dans le premier

' HfMER., I, A.

de ces deux épithalames. C'était déjà trop de l'indiquer : Catulle y appuie avec une insistance toute fesccnninc. Ce qu'il d\\ dos effets légaux du mariage, sans lequel il ne peut être procréé de citoyens, c'est très moral sans doute, mais un peu prosaïque ; il y a un arrière-goût de notaire et de maire. Je n'aimerais pas beaucoup non plus la façon dont il termine l'autre épithalame :

Ne résiste pas à un tel époux, ô vierge I il n'est pas juste de résister à celui à qui ton père t'a donnée lui-même, ton père avec ta mère, ces deux êtres à qui tu dois obéir. Ta virginité n'est pas tout entière à toi ; elle appartient à tes parents, un tiers à ton père, un tiers à ta mère; tu n'as pour toi qu'un tiers. Ne résiste donc pas à tes parents, qui tous deux ont donné, avec la dot, leurs droits au gendre.

A ce raisonnement en forme qui sent la chicane romaine, combien je préfère ce cri de Sappho :

Virginité chérie ! ô compagne innocente 1 Où vas-tu ? Je te perds ! Ah I tu fuis loin de moi 1 — Oui, je pars loin do toi ; pour jamais je m'absente ! Adieu ! C'est pour jamais, je ne suis plus à toi *.

S'il y a des additions malheureuses dans Catulle, il y a des omissions qui ne le sont pas moins. Tout poète qu'il est, il lui arrive d'oublier les traits les plus poétiques. On a dans l'oreille encore cette charmante apostrophe au dieu du soir, que je citais plus haut : c'est un fragment d'épithalame. On a remarqué ce contraste gracieux, touchant, cet Hespéros qui ramène tout ce qu'a dispersé l'aurore, qui ramène la brebis, la chèvre, mais ne ramène pas la vierge à sa mère. Catulle qui avait sous les yeux le passage, qui le traduisait, par une fatalité inexplicable, a justement laissé le trait qui en est le charme naïf: « Hespérus, s'écrie-t-il, quel astre dans le ciel est plus cruel que toi? Qui pourrait enlever une fille aux embrassements d'une mère, aux embrassements d'une mère enlever une fille qui résiste et livrer au jeune homme ardent une chaste vierge ?

Et juveni ardenti castam donare pueliam *. »

Sans compter que ce vers lourd, traînant, pourrait bien ne pas être parfaitement séant dans la bouche d'un chœur de

* Trad. d'A. Chénier.

2 Catul., LXII, 23.

vierges. Est-ce donc pour rabaisser Catulle que nous nous permettons ces critiques sur deux des pièces qui passent pour ses meilleures? Non certes, mais simplement pour prouver une fois de plus, s'il le fallait, qu'avec ces poètes d-art, d'inspiration laborieuse, les Catulle, les Horace, on est à Rome et non plus à Lesbos.

Les criticiues sont loin d'être d'accord sur la forme que Sappho avait donnée à ses épithalames. Quelques-uns y voient des compositions choriques ; l'une des imitations de Catulle nous offre un chœur de jeunes filles et un chœur de garçons, qui, venant chacun de leur côté, se rencontrent à la porte de la maison nuptiale où ils instituent une lutte poétique. Les jeunes gens môme font remarquer que leurs rivales se préparent et sont fort attentives à leur affaire, tandis qu'eux-mêmes ils sont distraits. Au contraire^ l'autre épithalame de Catulle, celui de Junie et Manlius, ne présente aucune trace de disposition chorique : c'est une monodie où du commencement à la fin le poète parle en son nom. Comme le ton de ce morceau paraît se rapprocher du grec beaucoup plus que l'autre, il est probable que c'est lui qui reproduit avec le plus d'exactitude la forme antique. L'épithalame était donc monodique, c'est-à-dire chanté par une seule voix, sauf les refrains que répétait la troupe des jeunes filles et des jeunes gens. Mais le contenu de ces compositions était assez dramatique, si l'on en juge par les fragments. Sappho faisait parler tour à tour les jeunes gens, les jeunes filles, le fiancé, ia future épouse : ce devait être comme une petite scène] vivement mouvementétî de dialogue et d'action, où se croisaient les traits malins, les tableaux gais, les réflexions humoristiques ou touchantes. Tantôt c'est une jeune fille que le poète nous montre disant qu'elle veut toujours rester vierge *; ou bien c'est l'épousée faisant ses adieux à la virginité 2; tantôt c'était une scène dlntérieur, un Greuze, sans la sentimentalité bien entendu: un jeune homme, ou peut-être un parent, un ami de la maison, venait demander la main de la fille : « Nous la donnerons », répondait le père 3. Ailleurs, c'est une invitation ironique aux charpentiers

» Frag. 96.

2Frag. 100.

3 Frag. 97.

d'élever, d'élever encore le toit de la maison conjugale, tant est grand le fiancé :

Plus haut le toit !

Hyménée !

Plus haut, charpentiers !

Hyménée !

L'époux arrive, semblable à Ares, Hyménée !

Plus grand qu'un homme grand.

Et, quand il parait, enfin, ce fiancé gigantesque :

A quoi pourrais-je te comparer convenablement, ô cher époux? A un arbre élancé: voQà la meilleure comparaison *.

Quelquefois c'était un campagnard qui venait prendre femme en viUe. On voit d'ici l'effet que produisait ce coq de village dans la bonne société de Mitylène, quels rires fins, quelle ironie accueillait son air endimanché, ses prétentions aux belles manières et aussi les singuliers invités qu'il amenait de sa métairie. C'était l'usage qu'un des amis du fiancé défendît l'entrée de la chambre nuptiale aux camarades qui faisaient mine d'y pénétrer. U parait qu'un jour cet office de portier fut tenu par un rustre taillé à coups de serpe, une espèce de Polyphème, sur qui les quolibets tombèrent dru comme grêle. Nous avons encore un écho de ce charivari dans ce fragment grotesque :

Le portier a des pieds de sept brasses, des sandales de cinq cuirs de bœuf; dix savetiers y ont travaillé *.

Cela devait se chanter, si pourtant on le chantait, sur un air d'où descend en droite ligne Malhrougf% s'en va-t-en guerre, 11 est probable en etfet que toutes ces compositions n'étaient pas chantées d'un bout à l'autre. 11 y avait sans doute du récitatif, du parlé. Un grand nombre de ces sujets, tels que les fragments nous permettent de "^ les entrevoir, ne comportaient guère une vraie musique.Un ancien rhéteur remarquait qu'on ne pourrait ni les adapter à un chœur musical ni les chanter sur la lyre, et qu'ils ne pouvaient être exécutés que par un chœur de récitation K

• Frag., 9i 2 Frag., 98.

DÉMET., Bloc 16

Le ton de ces compositions d'ailleurs était très varié. Si plusieurs, par réminiscence des divertissements populaires d'où sortait le genre, toucliaient à la farce, d'autres au contraire étaient empreintes de la poésie la plus relevée. Lorsque dans son Epithalame de Thétis et Pelée, Catulle faisait figurer les Dieux au banquet, il imitait probablement Sappho, qui, elle aussi, avait dû quelquefois introduire des divinités dans ses poésies nuptiales. Un fragment visiblement pris d'un epithalame semble 'indiquer :

L'ambroisie avait été mélangée dans le cratère. Hermès prît le broc pour verser aux Dieux, et ceux-ci tendaient leurs coupes, faisaient la libct* tion et souliaitaieut toutes les prospérités à l'épousé *.

Nous avons ici une scène de haute poésie, quelque chose de igné à la fois et de gracieux : il s'agissait sans doute d'un mariage de première classe, et sans effort, avec la souplesse d'un talent riche et varié, Bappho se mettait au ton des personnages qu'elle voulait célébrer. Le mètre, les images, les pensées, tout était chez elle parfaitement approprié. Il y avait aussi les sujets tempérés, il y avait surtout ceux où parlait son cœur, quand c'était, par exemple, une de ses plus belles, de ses plus chères élèvefe qui se décidait enfin à la quitter. Peutrétre s'agit-ii (l'une de ces vierges, longtemps résistante à l'amour par affection pour sa mal tresse, dans cette jolie comparaison de la fleur solitaire, sans défense, exposée à tous les outrages. C'était peutêtre pour l'eugdger à se chercher un protecteur que Sappho lui disait :

Telle que l'hyacinthe que sur les monts les bergers foulent aux pieds, la fleur teint la terre de sa pourpre... *

Nous n'avons medheureusement qu'une partie de cette image; mais Catulle nous en a conservé la traduction dans les deux johs couplets que l'oû sait»; Le pinceau facile et voluptueux de

» Frag. 51. Ce fragment n'est pas rangé par Bergk parmi ceux qui nous resteot des epiUialames; mais cependant à la (in de sa note le critique reconnail Que ces vers ont tout 1 air d appartenir à quelque poème de ce genre.

2 Frag. 94.

'' ^-AiiL., LXl :

Ul flos irv se^U* %tcie,\,\i* \\^^v£\\.mx \vçi\\\%..»

'Arioste Fa reproduite à son tour*. Enfin, quand Racine écrivait ces vers empreints d'innocence et de fraîcheur :

Tel en un secret vallon

Sur le bord d'une onde pure

Croît à l'abri de l'aquilon

Un jeune lys, l'amour de la nature * ;

c'est probablement de l'Arioste, de Catulle et finalement de Sappho qu'il s'inspirait. Ainsi une heureuse image une fois créée et mise au monde par un poète de talent, reste et, passant d'une génération à l'autre, s'en va plus de deux mille ans après refleurir, toujours aussi fraîche, aussi aimable.

Il y avait dans l'œuvre de Sappho des hymnes d'un genre particulier, des hymnes invocateurs (xXr]Ttxo(). Il est possible que l'ode à Aphrodite soit une de ces compositions. C'était donc une transformation complète de l'hymne ancien, et dans la manière dont l'entendait Sappho, il ne restait plus rien qui rai)pelàt le caractère religieux, épique ou laudatif du poème qui jadis portait ce nom. Sappho en faisait un appel à un dieu, le cri d'une âme en peine qui réclamait un sauveur. En somme, c'était une prière en vers, et l'on peut aisément croire qu'elle eut plus d'une fois l'oocasion d'en adresser à ses divinités chéries, Aphrodite, Éros, les Charités, les Muses. Il est probable qu'il s'en trouve tjttëlques passages dane les fragments, mais rien ne les indique. On lui attribuait aussi des épigrammes. V Anthologie en contient trois qui sont données comme probablement- d'elle ; mais la chose n'est pas certaine 3.

Enfm on dit qu'ayant appris par les chants de Pamphos le rtom d'OEtolifios, Sappho le chanta ainsi qu'Adonis.*. C'est probablement â cette dernière composition qu'appartiennent les vers suivants :

Le bel Adonis meurt, ô Cythcréc! que faisons-nous? Frappez votre sein, jeunes filles, et déchirez vos tuniques •',

' Orl. fur., Canl. I, si. 42 :

La vurgiuclla c btinild alla rosa.

2 Alhalie, act. II, se. 9.

3 Gee épigrammes sont repruduitoB dans Bergk sous les u<" 118. ii^, 120. <Paus., IX, 29, 8

^ FraK. 62.

Le talent thrénétique de Sappho avait fait une grande impression sur les anciens. Un poète de ÏAnthoîogie regarde même le thrène ainsi que Tépithalame et la poésie amoureuse, comme les trois genres où excella notre auteur: « toi, s'écrie-t-il, ô toi, le plus doux réconfort pour les jeunes amants, Sappho, de concert avec les Muses, la Piérie sans doute ou THélicon au beau lierre t'ont parée et fait chanter à légal de celles-là, toi la muse de Téolienne Érèse. Avec toi, Hymen Hyménée, la torche brillante en main, se tient au-dessus de la couche nuptiale; ou, gémissant avec Aphrodite qui pleure le jeune rejeton de Cyniras, tu vois le bois sacré des immortels. Partout, ô vénérable, salut à toi, comme à une divinité. Car même encore aujourd'hui, nous regardons tes chansons comme filles du ciel*. »

Tout dithyrambique que cet éloge nous paraisse, à nous qui ne pouvons plus lire les œuvres, l'antiquité tout entière y souscrivit. Bien que d'autres femmes aient aussi manié la lyre avec éclat, Sappho était la poétesse par excellence, comme Homère le poète. Une inscription, recueillie au xvi« siècle à Pergame sur une pierre qui servait de base à sa statue probablement, la met au-dessus de toutes les femmes comme le vieillard de Méonie est au dessus de tous les hommes, qui ont chanté. Il courait sous le nom de Platon une épigramme qui la saluait du titre de dixième muse. L'éloge est devenu bien banal; mais il eut d'abord son originalité et sa valeur. Horace qui étudia Sappho s.\ec soin, qui parle d'elle à plusieurs reprises, semble pourtant donner la préférence à Alcée^. C'était un goût personnel, qui s'expliquerait peut-être par la nature légèrement académique de ce poète homme de lettres et de cour. Sappho plus encore qu'Alc^e en était Tantithèse complète. Mais cela n'empêchait point Horace de sentir tout le charme de ses vers et surtout de cette strophe sapphique, que notre poétesse passait pour avoir inventée 3. Sappho continua d'être étudiée, même chez les Latins. Ses œuvres figuraient parmi celles que le père de

• DioscoRiDE, Anthol. Pal., VU, 407.

Et te sonantem plenitu aureo, Alcaee, plectro.

3 Sur 104 pièces lyriques qu'Horace a composées, il y en a 26 en slrophw sapphiquet; et 37 eu alcaïques.

Stace faisait expliquer dans son école *. Au v« siècle, Claudien les. met entre les mains de la jeune Marie, la future épouse de Honorins*.* A plu^ forte raison dans sa patrie, parmi les écrivains de sa lïingue, son souvenir resta-t-il très présent. J*en trouve une preuve jfrappante dans une des plus jolies pages du roman de Dcffhnis et Chloé. On ne connaît d'une manière exacte ni lé nom ni le siècle ni le pays de Fauteur de ce petit chef-d'œuvre. Des détails très précis qu'il donne au commencement sur la ville de Mitylène font croire qu'il avait habité cette région, s'il n'en était pas originaire. Ce qui confirmerait cette opinion, c'est la connaissance intime qu'il avait des œuvres de Sappho, comme le prouve cette page où il s'inspire si gentiment de la comparaison que j'ai citée plus haut. L'auteur vient de parler de la cueillette des fruits qu'on faisait après l'août, et il poursuit ainsi :

« Parmi ces pommiers, un, ayant été déjà tout cueilli, n'avait plus ni feuille ni fruit. Les branches étaient nues, et n'était demeurée qu'une seule pomme à la cime de la plus haute branche. La pomme, belle et grosse à merveille, sentait aussi bon ou mieux que pas une : mais qui avait cueilli les autres n'avait osé monter si haut, ou ne s'était soucié de l'abattre; ou possible une si belle pomme était réservée pour un pasteur amoureux. Daphnis ne l'eut pas sitôt vue, qu'il se mit en devoir de l'aller cueillir. Chloé l'en voulut garder; mais il n'en tint compte; pourquoi elle, peureuse et dépite de n'être pas écoutée, s'en fut où étaient leurs troupeaux, et Daphnis, montant au lin faîte de l'arbre, atteignit la pomme qu'il cueillit, et la lui porta et, la voyant mal contente, lui dit telles paroles : « Cette pomme, Chloé ma mie, les beaux jours d'été l'ont fait naître, un bel arbre l'a nourrie; puis, mûrie parle soleil, fortune l'a conservée. J'eusse été aveugle vraiment de ne pas la voir là, et sot, l'ayant vue, de l'y laisser, pour qu'elle tombât à terre et fût foulée aux pieds des bétes ou envenimée de quelque serpent qui eût frayé au long; ou bien, demeurant là haut, regardée, admirée, enviée, eût été gâtée par le temps. Une pomme fut donnée à Vénus comme à la plus belle : tu mérites aussi bien le prix. Ayant même

Stacb, SUv., V, 3,155.

Claud., De nupt. Honor.et Mar., X, 236.

beauté l'une et l'autre, vous avez juges pareils. 11 était berger, lui; moi, je suis chevrier. » Disant ces mots; il mit la pomme au giron de Chloé, et elle, comme il s'approcha, le baisa si suavement qu'il n*eut point de regret d'être monté si haut, pour un baiser qui valait mieux à son gré que les pommes d*or*. »

En 1879, le Musée égjptien de Berlin a fait racqulsition de quel(iues fragments de parchemin, provenant de Médinet-el- Fa} um, Tancienne Arsinoë. Parmi ces débris, se trouve un tout [M'tit morceau de 0'",0i de haut sur 0'",03 de large, trop mutilé naturellement pour qu'on puisse comprendre le texte. Mais on y a pu reconnaître pourtant la strophe 3apphi({ue. Ce maùUscrlt, il en juger par la forme des lettres, ne serait pas atitérieûr à l'an 650 de notre ère ni postérieur â 850. Ainsi jusqu'à cette époque on lisait, on recopiait les œuvres de Sappho. Il se peut qu'il en dorme encore un exemplaire dans quelque tombeau d'Egypte, et ([u'un heureux coup de pioche réveille et ramène au joui* cette nmse endormie depuis tant de siècles 2.

' Trad; Amyot. — P.-L. CoiRRiBR.

2 A Sappho l'on rattache otdin<iirement Érinoa. C'è6l une vieille habilude tioi ne repose, en somme que sur une erreur. On ne connaît ni la pairie ni l'époque de celle Érinna. On lafaitnaitie tantôt à Lesbos, tantôt À l'Ile de Télos, tantôt même à Rhodes. On peut dire toutefois qu'elle n'était pas de LesJ[)os, puis- (ju'elle écrivait en dorien. Quant à son époque, les uns, comme SuidaS et Eustathe, erï font une amie de Sappho : Eusèbe la met vers le milieu du tv* dèét. au temps de Démostiène. En vérité, l'on ne peut se prononcer. Cependant; aujoa même elle eût 6\/' contemporaine Ce Sappho, il est peu probable qu'elfe ^ figuré danâ le cercle de ses éièvds. Elle mourut à dix -neuf aiis« et uae ^ gramme anonyme {Anlhoi Pal., IX, lUO) nous la montre sous Ta surveilhni-Ê assez, dure d une mère qui ne la laissait pas quitter son métielr à tisser. Dâasfle

Îiuicilles conditions, le voyage et le t^our àLa!iJl>os étaient impossibles. Eofiii e poème qu'elle avait composé, la QuinoulUé, était en hexamètf-es. et pà conséqnent tout à l'ait étrangère la directfoâ de l'éc«le de Sai'phe

LA POESIE LYRIQUE EN SIOILE : STESICHORE

Agrandissement du genre lyrique. — La Sicile: population variée, active. — Stésiehore: patrie; descendance, famille. — Voyages probables en Grèce. — Cécité : la légende et l'histoire. — Mort cm poète ; les deux torobeaui à Qimère et à Catane. — Création: la triade} le nom de Stésiehore. — Les légendes épiques sous la fornje lyrique. — Les fêtes en l'honneur des héros de la guerre de Troie. — Caractère

fication, — Réputation.

Jusqu'ici la poésie lyrique des Grecs s'était à peu près tenue 4 récart du riche trésor do mythes que renfermaient leurs épopées. Ces belles [légendes aux majestueux développements, ces grandes et fortes expositions d'aventures, de combats ; ces catastrophes de familles princières, qui jadis avaient ensanglanté la Grèce et qui, contées par les rapsodes, ravirent pendant si longtemps des milliers d'auditeurs, l'élégie et la poésie ïambique n'en avaient eu que faire. Ces deux genres, l'un avec son but moral, l'autre avec ses visées satiriques, se renfermaient exclusivement dans le moment actuel. Leur apparition même avait eu l'à-propos d'une heureuse innovation pour les générations récentes qui commençaient à se lasser de récits tant de fois entendus. La ipuse d'Alcman, dans son essor, avait à peine effleuré du bout de l'aile cette vaste et solennelle matière. Les légendes qu'elle pouvait traiter dans ses hymnes d Apollon, à Héra, à Aphrodite, aux Dioscures, étaient d'ordre

m) HISTOIRE DE LA POÉSIE LYRIQUE GRECQUE

purement religieux, de caractère tout à fait local, et n'avaient rien d'épique proprement dit. Puis, le cadre simple du vieux poète, sa strophe au retour monotone, le milieu même dans lequel il vivait, le but un peu trop utilitaire que la tournure d'esprit des Spartiates imposait à l'art, môme à leur insu, toutes ces raisons diverses concouraient à tenir la poésie lyrique dorienne éloignée d(^ la matière épique. Nous venons de voir ce qu'était la poésie éolienne, son caractère tout passionné, tout personnel. Le poète de Lesbos ne connaît que son cœur, il ne sait que son àme, il ne s'intéresse qu'au drame qui se joue en lui-même ou tout près de lui. Ses amours ou ses haines, ses plaisirs ou ses peines, ses jouissances ou ses épreuves, voilà ce qu'il chante, et sa petite strophe artistement ciselée ne pourrait guère d'ailleurs contenir que cette goutte d'essence poétique. I^our introduire dans la lyrique le vaste courant de poésie narrative que rionie avait fait jaillir de son sein, il fallait un esprit plus désintéressé, un milieu plus ouvert, un sol enfin plus pénétré d'éléments hétérogènes. Ces conditions se rencontraient dans la Sicile.

Toute reculée qu'elle est à l'extrémité occidentale du monde hellénique, cette île n'en était nullement isolée. Sa population mêlée où toutes les races de la Grèce avaient des représentants, se tenait en relations suivies avec les principales cités de la métropole, et aucun progrès ne se faisait dans cette dernière, qui ne fût aussitôt remarqué, compris et importé. Rien n'était plus libre de préjugés que l'esprit de ces insulaires; c'est un phénomène que présentèrent d'ailleurs toutes les colonies grecques. En quittant sa patrie, le citoyen perdait cette âpreté de convictions, ce point de vue limité dans les sentiments, les affections, les idées, qui s'entretient si facilement sur le sol natal. Bon gré mal gré, l'horizon s'élargissait. On voyait d'autres choses, et les mêmes choses même, on les voyait autrement: à plus forte raison en était-il ainsi, quand des membres différents de la grande famille hellénique se rencontraient sur" le même terrain, comme ce fut le cas en Sicile. Doriens, Éoliens, Ioniens, s'y coudoyaient et de ce frottement se dégagea comme un esprit nouveau; une nationalité nouvelle se forma qui, tout en restant grecque, eut son caractère à elle» sa maxvvibT^ ^<& nq\s ^l ^^^ ^oûts. Le Sicilien,

émancipé de toutes les entraves traditionnelles, était plus facilement accessible aux nouveautés. Sans passé lointain, partant sans préjugés, il accueillait volontiers les légendes que lui apportaient des chanteurs étrangers : Cinéthon de Chios avait fait applaudir Tépopée ionienne d'Homère à la dorienne Syracuse. Puis, dans ce peuple actif, intelligent, il se remuait beaucoup d'idées qui n'attendaient qu'un habile metteur en œuvre. Il y avait donc là une place à prendre pour la poésie lyrique ; s'affranchissant de son rôle politique et peu à peu de ses attaches religieuses, sortant du cercle intime et personnel, elle pouvait traiter des sujets plus vastes, plus indépendants, et par là même accomplir enfin le dernier progrès qui lui restait à faire. Ce fut le grand service que rendit Stésichore. Avec ce poète, Ja Grèce de l'Ouest entrait à son tour dans la littérature, où elle devait continuer à se distinguer par son esprit inventif.

On n'était pas d'accord dans l'antiquité sur la patrie de Stésichore. Les uns le faisaient naître à Himère, et c'est une tradition qui remonte assez haut, puisqu'on la trouve déjà consignée dans le Phèdre de Platon *. D'autres le disaient originaire de Mataure, colonie locrienne à la pointe méridionale de l'Italie. C'était l'opinion de PhQon de Byblos entre autres, dans son ouvrage sur les viUes et les hommes distingués qu'elles ont produits ; c'était également celle d'Etienne de Byzance. On a cherché à* expliquer cette contradiction. Pour Welcker, Stésichore serait effectivement né à Himère, et si plus tard il avait passé pour enfant de Mataure, c'est que son père ou lui avait émigré dans cette dernière ville 2. Pour 0. Mûller, ce serait le contraire qui se produisit. Les ancêtres de Stésichore seraient de Mataure ; puis quand la ville d'Himère fut fondée par une réunion de colons ioniens de Zanclé, de colons doriens de Syracuse, ses parents seraient venus s'y fixer peu avant la naissance du poète 3. Enfin une troisième tradition le ferait naître à Pallantion, en Arcadie. Mais cette tradition fort singuUère n'a rien d'historique ; on l'explique par ce fait que Stésichore avait parlé de ce Pallantion dans son poème de la Géryonide, ce qui est à vrai dire une explication

' Plat., Phèdre, 24A a

9 ««7. ^.«~ tri^i^m C«J>

' l'LAT., rneare, 244 a.

2 Wblcker, Kleine Schrif., l, p. 150.

^0. MuLLBR, Hist, de ia liU, grecq., I,p. 410.

bien peu satisfaisante. On a prétendu encore que si Ton avait donné au poète cette origine arcadienne, c'est parce qu'il s'était essayé dans le genre pastoral, lequel aurait dans les bergers d'Ariadle ses modèles les plus parfaits *• Quoi qu'il en soit de toutes ces traditions, une chose est bien certaine, c'est que Stésichore eut sa résidence habituelle à Himère. C'est là qu'il composa la plus grande partie de ses œuvres et qu'il eut sa statue qui se voyait même encore au temps du trop fameux Verres.

La fdiation du poète n'est guère mieux établie que sa patrie: on lui a donné toute sorte de pères, par suite de ce symbolisme si cher à l'imagination des Grecs. On l'a fait petit-fils et même, en dépit de la chronologie, (ils d'Hésiode, et il paraît qu'Arâtote lui-même n'était point opposé à cette tradition qui donnait à notre poète pour père le vieux chanteur d'Ascra et pour mère une jeune fille du voisinage d'iEnéon, nommée Climène. 0. MûUer verrait dans cette tradition un écho assez peu altéré de l'histoire : il y avait une école hésiodique dans le pays des Locriens d'iEnéon et dans les villes voisines de Naupacte; le criti(ïuo suppose qu'une famille de ces pays, profitant de l'occft* sion qu'offrait la fondation de Locres Épizéphyréenne par le« Locriens Osoliens, serait allée s'établir dans cette région, puis de là à Mataure, et c'est ainsi que Stésichore aurait été donné comme fils d'Hésiode, parce que ses ancêtres seraient origlnairei d'un pays où fiorissait la poésie hésiodique >. D'autres ont voulu expliquer cette filiation, non par des raisons historiques, mail par des considérations littéraires : Stésichore serait le fils d'Hésiode, parce qu'il aurait été l'héritier, le continuateur de sa poésie. Mais c'est que précisément on ne voit aucun rapport entre l'abondance épico- lyrique de Stésichore et la direction outc généalogique et didactique de l'école hésiodique. Stésichore a pu emprunter quelques mythes à cette école, mais ni l'esprit, ni la tendance, ni le procédé poétique ne sont les mêmes. C'est d'Homère et non pas d'Hésiode que descend Stésichore.

Suidas a donné pour père à notre poète Euphorbe; il y aurait

Welcrer, op. cit., p. 160.

O. M'ÔLLBR, op. cit., 1, k\\.

LA POÉSIE LYRIQUE EN SjCILE : STÉSICHORE 283

là, dit-on, une allusion à des pensées pythagoriciennes qui se seraient rencontrées dans ses œuvres*. On sait qu'Euphorbe était un des personnages sous le nom desquels Pythagore prétendait avoir vécu jadis. En tout cas, Tallusion serait assez pénible. Platon fait Stésichore fils d'Euphèmos 2. Enfin une inscription fort mutilée d'un hermès du Vatican le donne comme fils d'Euclide. Comme les fondateurs d'Himère sont les Euclidea Simos et Sacon, on aura voulu sans doute par cette filiation le rattacher à cette noble famille. Stésichore aurait eu deux frères, Hélianax et Mamertinos ou Améristos ; ce dernier, paraît-il, se serait illustré comme géomètre.

Nous avons très peu de renseignements Bur la carrière de Stésichore. Son enfance avait été, dit-on, marquée de merveilleux: un rossignol s'était posé sur se» lèvres. Un passage d'Aristote nous apprend qu'il conta aux gens d'Himère la fable du Cheval et le Curf, pour les mettre en garde contre les menées . ambitieuses de Phalaris 3. Le fait n'a rien d'invraisemblable en lui-même ; seulement Aristote se serait trompé sur le nom du tyran ; Phalaris régna sur Agrigente, et c'est Gélon qui s'empara d'Himère. Ce ne serait pas la seule fois que notre poète aurait pris part à la vie politique, au moins par ses conseils. Suivant Aristote encore, Il aurait invité les Locriens à ne pas se montrer si insolents, de peur que les cigales de leur pays ne fussent réduites à chanter à terre, ce qui voulait dire qu'ils s'exposaient  voir leur territoire si bien ravagé que les cigales n'y pourraient trouver un arbre où se poser *.

On croit généralement que Stésichore ne se contenta psis de feiire entendre sa voix dans les principales villes de Sicile, mais qu'il suivit l'exemple de tant d'autres artistes et voyagea dans la métropole. 11 serait possible même qu'il eût dû à ces voyages plus d'une idée féconde. Il put se mettre ainsi directement en rapport avec la poésie chorique d'Alcman et voir sur place les heureux effets de ce perfectionnement. C'est à peu près vers l'époque où il pouvait se trouver en Grèce, que la flûte fut admise

' Hartuno, Die gt^iech» Lyrik, l, p. 4 si.

2 P|.AT„ Phaed., XXfl ^kn\sT.,Rhét„ n, 20.

4 Arist».. op. cit., U« 14 k

à œncourir aux luttes musicales de Delphes ; un vers de lui montre qu'il connaissait ces concours :

Apollon aime los jeux et les airs des flûtistes.

Il est donc très naturel de croire que son horizon, comme artiste, comme poète, s'élargit peu à peu sous le coup des réflexions que devait lui suggérer la vue de cette activité, de cette variété d'eflbrts et de progrès. Enfm, ce qu'ont dit les anciens critiques de la richesse de pensées de Stésichore, de l'étendue de ses connaissances, de son expérience des choses de la vie, tout cela s accorderait avec cette supposition de voyages à travers le monde hellénique.

Ce n'est là pourtant qu'une hypothèse, et comme elle n'est pas absolument nécessaire pour expliquer la direction que prit le talent de notre poète, quelques critiques modernes la rejettent Et d'abord, en effet, nous n'avons sur ces pérégrinations aucun témoignage bien sûr; quelque probable que soit l'influence d'Alcman sur Stésichore, rien dans ses œuvres ne prouve qu'il l'ait ressentie directement: Stésichore n'arieiï composé dans le genre même du poète laconien, rien qui ressemble à ses hymnes, à ses gracieux p^irthénies. Quant au perfectionnement que Tintroduction du chœur avait apporté dans la poésie lyrique, on a fait observer que le poète sicilien put très bien en être informé par unltaliote, Xénocrite, qui étaitdeLocrèsÉpizéphyréenne. CeXénocrite fut un des principaux artistes à. qui la musique dut sa seconde transformation, ou catastase. On sait de plus qu'il traita dans ses chants non seulement les légendes divines, mais les mythes héroïques. Tout aveugle qu'il était de naissance, il avait beaucoup voyagé dans la Grèce; il put. revenir terminer ses jours dani? sa patrie où Stésichore l'aurait connu : par son entremise, il eût été mis au courant des derniers progrès qui venaient de s'accomplir dans le double domaine de la musique et de la poésie.

Ce qui est beaucoup mieux attesté que les voyages de notre poète, c'est la cécité dont il fut firappé pour avoir mal parlé d'Hélène, et sa guérison, quand il se fut rétracté. La merveilleuse légende courut de bouue haute à travers la Grèce. Dans

le Phèdre de Platon, Socrate y t'ait une charmante allusion*. Isocrate dans son Panégyrique d* Hélène rappelle naturellement un fait aussi glorieux pour la mémoire de son héroïne 2. Horace en dit un mot dans une épode, ajoutant même ce détail nouveau que Castor et Pollux avaient chaudement pris fait et cause pour leur sœur 3. Enfm toute cette histoire était devenue proverbiale dans l'antiquité. 11 n'en est peut-iHre pas qui ait été plus souvent rappelée ; on la rencontre même chez un Père de rÉglise, Tertullion. D'où venait cette légende? Des comiques d'Athènes sans doute, comme tant d'autres qui s'en allaient tourner en ridicule les noms les plus glorieux, jusque dans la postérité la plus lointaine. Ici du moins, la plfidsanterie était bénigne, et Stésichore,

Sanctifié par sa palinodie,

comme Voltaire disait de Gresset, restait encore suffisamment respectable.

Ce qu'il y a de vrai, sans doute, au fond de tout cela, c'est que le poète, avec la mobilité d'imagination d'un artiste, avait parlé d'Hélène et de ses aventures de deux manières diiîérentes. 11 l'avait d'abord montrée, dans son Hiupersis probablement, condamnée par les Achéens à être lapidée, et les désarmant par sa beauté, au moment où ils se mettaient en devoir d'exécutfer la sentence. Plus tard, sans se soucier de la contradiction, il profita de la liberté que lui laissait la diversité des traditions et composa non pas une palinodie, ni même un éloge d'Hélène, comme on l'a souvent répété, mais un poème tout simplement intitulé Hélène. Allant lui-même au-devant de l'objection, il disait dès les premiers vers :

Non, ce n'est pas la vérité que j'ai contée autrefois; non, tu n'es pas montée sur des navires aux nombreux rangs de rames, et tu n'es pomt allée dans la cité de Troie *.

S'il fallait en croire un renseignement de Suidas, Stésichore aurait été assassiné par un brigand. Il est probable qu'il s'agit

' Plat., Phaed., 242 et suiv.

* IsocRAT., Encom. Helenae, 64.

3 Hoa., Epod., XVII, 42.

* Prag. 32.

iH6 HISTOÏKK m LA POÉSIK LYRIQUE* GRECIQUE

d'un homonyme du po^te, peut-ôtre d*un de ses descendants, car il laissa de la postérité. La Chroniqtie de Paros parle d'un s rond Siésirhore, qui remporta une victoire à Athènes, la troisième année de la cii*^ Olympiade. }1 parait à peu près certain (jUf 1(? noire mourut dans la lyi% celle qui vit naître Simonide, C'est la date que donne Suidas. Eusèbe met cette mort une olympiade plus tcH. On sait que notre poète vécut très vieux, Cicéron, dans scm ppuscule de la Fte<7/es«e, le cite parmi les nombreux hommes de talent grecs qui conservèrent leurs Équités jusque dans lïige le plus avancé, et Lucien le fait moupir à So ans ^ 11 faudrait donc placer sa naissance entre Q45 et 6iO. ]1 y avait deux tombeaux de lui, l'un dans la ville qui était ordinairement donnée comme sa patrie, IJimère, et Tautro à Calano, mais ^n ne saurait dire lequel avait vraiment ses os; ])eut-(Hre même n'étaient-ils tous deux que des (.'énotaphes. Ces deux monuments se distinguaient par la singuWité de leur l'orme, qui était exactement semblable dans Tune et l'autre ville. C'était un octogone élevé sur huit degrés, avec une colonne à chacun des huit pans. La chose avait même passé en proverbe et Ton disait de tout objet régulièrement parfait dans son exécution, (jue c'était tout huit (nhxd ôxidS). Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que, ailleurs encore, le nom du poète se trouvait en rapport tout aussi intime avec ce même nombre. Au jeu de dés, le côté du cube qui avait huit points, se nommait le côté de Stésichore. Y avait-il là quelque allusion personnelle à notre auteur ? Il ne paraît pas. Welcker explique ainsi la forme originale des tombeaux : r(mdroit où ils s'élevaient aurait servi de place de danse I)our les deux villes, et le nombre des pans du monument aurait indiqué le nombre des chœurs, qui eût été en même temps celui des tribus de la cité 2. Un autre critique va plus loin encore: pour lui, les deux monuments en question n'auraient été que des thy mêlés, élevées sur une place de danse ; le nom de Porle slésichor (tenue, donné à la porte voisine dans les deux villes, se rapporterait, non pas au nom du poète, mais à la destination de ces deux places et signifierait endroit ou se tiennent desch(Burs\

• Lrc, Maci'ob., 26.

^ Welcker, op, cit., p. 170.

3 Uartvso, loc. cil., p. AST.

LA POÉSIE LYRIQL'E EN SICILE : STÉSICUOBE 287

Il n'y aurait là qu'une rencontre toute fortuite de mots dont on durait fiait avec le temps un souvenir iiistorique. Ainsi cequ'oh appelle la biographie de Stésichorc s'ouvre, se continue et se terme par le doute. C'est une série de points d'interrogation, et, pour couronner le tout, son nom môme est un problème dont on agite encore la solution. Cela nous am6ne à parler de l'oeuvre du i>oète.

Nous avons vu ce qu'était la strophe d'Àlcman et celle des chanteurs éoliens, un certain nombre de vei-s, plus ou moins considérable, quatre au plus chez ces derniers, qui formaient comme une phrase rytlimique, invariablement répétée jusfju'à la fin du poème. Par une originalité qui du coup le mit hors de pair et le classa parmi les créateurs, Stésichore d'une unité lit une triade. 11 composa sa phrase de trois tnembres dont deux semblables, la strophe et Vantistivplié, qui se faisaient éqUillbi*e, et le troisième, Vépode, de structure différente, qui était comme la conclusion de cette période rythmique. C'est à cette invention que le poète aurait dû, dit-on, le nom sous lequel il est resté connu, car il s'appelait en réalité Tisias. Cependant cette opinion est loin d'être certaine; elle ne repose que sur un texte de Suidas oii plutôt sur une interprétation peu probable de ce texte'. Quoi qu'il en soit, l'innovation de Stésichore était un progrès capital. Par elle la poésie chorique arrivait à son entier développement, son organisme achevait de se compléter, et le ty[)en'en devait subir désormais aucune modification. Simonide et Pindâre se serviront de la triade, telle qu'elle sortit des mains

* Voici les expressions mêmes de Suidas : IxXiier, *i Str.rrt/ofo; oti i:p«r,To; xt««f«o^(« yopôv f<TTT,<Tïv* lr.i\ rpôTtoov Tiffia; IxaXtTTo. C'est le philoldgue hollandais Lennep [ad Phalar., p. 2B0), du siècle dernier, qui le premier s avisa que ces m..ts du lexicographe étaient une allusion au perfectionnement apporté par le poète : il traduisait xop?,v ir:r,(Ti, par: il arrêta le chœur. Le chœur allait, puis revenait, chantait la strophe, puis l'anlistrophe; mais avant de reprendre son <'*volu:ion. il faisait une i>ause bendant laquelé il chantait I epode. Celte interprétation soulève plus dune difficulté. Il n est pas bien sur d'abord que ces deux mois grecs aient ici le sens que leur donne i.ennep ; ce o'est pas celui qu'ils ont d'ordinaire ; ils ne signifient en effet que diriger des diœurs, former des choristes. Puis on connaît le pendiant qu'avaient les anciens à expliquer les noms après coup ; OR sait que d'étymoio^ies fausses, ridicules, sont venues de celte muDie. Rien ne prouve que nous ne soyons pas ici en présence d'une tentative de ce genre. tJk nom de Stésichore, en effet, semble plutôt désigner une famille d'ar* listes que rappeler une invenlion glorieuse: c'est un nom do profession que notre poète pouvait fort bien avoir trouvé dans la maison paternelle, et donl Tingéiiiosité des gramiBairiens aura plus lord voulu lui faire un titre d'honneur.

puissantes de son créateur. Et c'était si bien la forme naturelle du lyrisme chorique, que les tragiques eux-mêmes ne pourront s'en aiïranchir : ils y resteront fidèles pour leurs chœurs autant (lue le permettent les exigences du drame.

iJi Stésichore agrandissait ainsi le moule de son rythme, c'était pour le rendre capable de contenir le flot de pensées nouvelles qu*il voulait y vei-ser. 11 ne se proposait rien de moins que de remettre l'ancienne épopée sous la forme l^Tiqueetde la rajeunir de cette façon par la nouveauté du cadre. L'hymne ainsi dévelopjK^ cliangeait si complètement de nature que quelques critiques ont pu dire que Stésichore était l'inventeur de ce genre. En réaJité, Thymne, nous l'avons vu, existait bien avant Stésichore: Terpandre, AIcman et beaucoup d'autres en avaient composé. Mais ces hymnes avaient un caractère particulier. Ceux de Terpandre, par exemple, graves, solennels, étaient exclusivement religieux; ceux d'Alcman, plus légers d'allure, plus gracieux de pensées, se teintaient d'une bonhomie qui ne permettait guère de les ranger dans la haute poésie. Puis, les uns et les autres ne célébraient que des divinités, ou, s'ils chantaient des héros, c'étiiient des demi-dieux, enfants du pays, comme Castor etPollux. Us ne sortaient donc pas des légendes indigènes ou des légendes reHgieuses. Aussi toute cette poésie avait-elle quelque chose de liturgique ou de [particulier, de local. Le souffle n'en pouvait être, bien puissant, ni les tableaux bien variés. Avec Stésichore, l'hynme aussitôt change d'aspect et se transforme complètement. Laissant de coté tout ce (lui pouvait rappeler la personne du ï)oète ou le sanctuaire, Stésichore se reprend aux anciennes légendes de l'épopée, aux héros profanes des vieux cycles grecs: il déploie à son tour

L^harmoiiieux tissu des saintes mélodies.

La chute d'Ilion, la vengeance d'Oreste, les prouesses d'Héraclès, la chasse de Colydon, tous ces noms glorieux, avec leur cortège de hauts faits, la longue série d'aventures qu'ils amènent, reparaissent dans les vers du poète et s'y meuvent avec aisance, grâce aux agrandissements qu'il a donnés à la forme lyrique.

On s'est demandé à quelle intention Stésichore avait composé ces grands poèmes héroïco-lyriques. 11 ne s'agissait pas, cela n

de soi, d'un vainqueur à célél)rer, comme pour les odes triomphales de Simonide et de Pindare, et l'on ne peut guère admettre non plus que Stésichore n'ait fait que sui\Te un caprice désintéressé d'artiste, une fantaisie de dilettante : ce n'était pas l'usage encore de son temps. Il devait travailler pour quelque fête religieuse ou profane. La difficulté était de déterminer le caractère de cette fête sur laquelle les anciens ne nous ont laissé aucun renseignement, et que les rares débris qui nous restent de Stésichore ne semblaient pas devoir beaucoup éclairer. C'est pourtant un passage de l'un de ces poèmes, VOrestie, qui amis lacritiqufî sur la voie* :

Il faut, dit le poète, il faut, inventant une mélodie phrygienne, faire retentir, pour charmer le peuple, ces hymnes inspirés par les Charités à la belle chevelure, aujourd'hui que revient le printemps *.

C'était donc une fête populaire que le poète devait rehausser de ses chants; cette fête revenait avec les premiers jours de la belle saison, et Ton doit naturellement penser que le sujet de l'hymne n'était pas sans rapport avec la solennité. Or il est certain qu'en Sicile et dans la Grande-Grèce le souvenir des héros de la guerre de Troie était resté vivant plus que partout ailleurs. Un grand nombre de ces héros passaient pour avoir abordé dans ces pays, pour s'y être établis, lorsqu'à leur retour des divinités jalouses les poursuivirent sur les mers ou leur fermèrent la patrie. Il restait d'eux en plusieurs endroits des reliques que Ton conservait avec piété. Ainsi dans un temple d'Athéné, près de Métaponte, on montrait les outils dont s'était servi Épéos pour fabriquer le cheval de Troie. Un temple de la même déesse à Daunie possédait les haches d'airain et autres armes de Diomède et de ses compagnons. C'est Aristote qui nous donne tous ces détails, et qui nous apprend encore qu'en plusieurs villes de ces contrées on avait élevé des temples à ces héros : ainsi Philoctète avait le sien à Sybaris, Achille à Tarente ; dans cette dernière ville, il y avait des sacrifices pour les Atrides, les Tydides, les iEacides, les Laertiades, et en particulier pour les Agamemno-

• ScHNEiDÉwiN, Ibyci Rheg. carm. reliq.; Praef,, p. 51. — Suivi par O.Mùli.er dans son épître mise en lête de l'édilion.

2 Frag, 37,

i90 HISTOIRE t)E LA POÉSIE LYRIQUE GRECQUE

nides, avec cette singularité qu'à ces derniers les femmes ne pouvaient goûter aux victimes, en souvenir sans doute de l'attentat de Clytemnestre*. Tous ces héros étaient vénérés comme des fondateurs, des œcistes. Mais comme la croyance populaire établissait entre eux et les dieux infernaux un rapport intime, leur culte se célébrait à la même date que celui de ces dieux, c'est-à-dire au printemps, à l'époque où Ton croyait que les uns et les autres s'unissaient pour renvoyer à la surface de la terre les fleurs et les fruits. On immolait des victimes sur leurs tombeaux, autour desquels venaient danser les jeunes gens et les jeunes filles. Des chœurs devaient s'y faire entendre, et rien n'est plus naturel que de supposer les hymnes héroïques de Stésichore composés pour ces fêtes. Elles n'avaient rien de bien religieux, le caractère en était plutôt profane, ce qui laissait au poète toute sa liberté d'allure. Son imagination que n'enchaînaient ni les rites ni la liturgie, pouvait prendre son essor et choisir à son gré dans le riche trésor des mythes. Le caractère même du héros qu'il s'agissait de célébrer, se prêtait ou plutôt même poussait à cette indépendance. Toutes ces histoires mythiques se touchaient, se pénétraient réciproquement, et Ton pouvait passer de l'une à l'autre avec autant d'aisance que l'on remonte les divers anneaux d'une chaîne. Dans cette matière qui s'oUvrait devant lui, immense, infinie, le poète n'était plus borné que par son propre goût. Il est probable que dans ses premiers essais il se maintint avec une certaine timidité sur le terrain religieux, mais que peii à peu ses instincts d'artiste s'enhardirent, et qu'à la fin l'auteur de ces hynmes n'obéissait plus qu'à des inspirations purement esthétiques. Il en fut de ces compositions comme du dithyrambe et de la tragédie, qui, nés du culte, finirent par se séculariseï* et n'être plus qu'un plaisir tout profane, une jouissance toute littéraire;

11 ne nous reste malheureusement guère plus que les titres de quelques-unes de ces grandes œuvres lyriques. Les fragments qui les accompagnent en partie, sont si peu étendus qu'il nous est impossible de nous faire une idée de ce genre de compositions. Il est probable que les odes triomphales de Pindarc, ses

' Aribt,, Demirahil. au8cult.,\û^.

LA H)ÊSIE LYRIQUE EN SICILE : STÉSICHOftE 29l

plus grandes, ses plus épi(|ues, comme lalV^pylhique, s en rapprochent beaucoup. Stésichore évidemment servit de modèle : c'est lui qui avait ouvert la voie et fait descendre, pour ainsi dire, la poésie du ciel sur la terre pour la consacrer à la glorification des mortels. Mais on ne saurait lejuger ni pour le talent ni pour le genre par une comparaison avec ses successeurs. Ses œuvres paraissent avoir eu des dimensions beaucoup plus grandes que les odes pindariques, puisque Ton parle de deux livres pour son Orestie, Il est probable aussi que le ton en était plus largement épique. La critique ancienne a relevé chez lui, non sans une nuance de blâme, la richesse et l'ampleur des détails : redundat atque effunditur, dit Quintilien *. Mais le même juge reconnaît que la lyre de Stésichore soutenait sans en être écrasée tout le poids delà matière épique et que le poète a su faire agir et parler ses héros avec une convenance parfaite : c'était aussi l'opinion de Denys d'Halicarnasse 2. Il ne lui aurait manqué que la mesure dans l'emploi de ses riches facultés pour se placer le plus près d'Homère.

On peut juger de la variété des sujets traités par Stésichore, si l'on passe en revue les douze titres qui nous restent de ses hymnes épico-lyriques : les Funérailles de Pélias où étaient dtScrits les jeux célébrés à cette occasion 3 ; une Génjonide où l'on voyait Héraclès aller ravir jusque sur les bords du Tartessos les bœufs du monstre à trois corps*; un Cerbère^; un Cycnos^; une Scylla'^; la Chasse du sanglier de Calydon^; une Europie, où étaient racontées, avec les erreurs de l'héroïne, les aventures de son frère Cadmos parti à sa recherche, puisque d'après le Rcoliaste d'Euripide on voyait dans le poème Athéné semer les dents du dragon ^^ ; une Eriphyle où Asclépios Ressuscitait Capanée et Lycurgue*0; une ïliupersis ou Ruine d'Ilion**; uno Hélène

IQCIST., Jnsl. oralor., X, I, 62.

* Dents, Velt. xtript. cens., 2, H, 3 Frag. 14.

* Frag. 4-10.

^Frag. n.

« Frag. 12, ' Frag. 13- « Frag. 14.

9 Frag. 13.

»o Frag. 16-17.

et la prétendue Palinodie^; des Retours^ et enfin une OrestieK .Ainsi l'histoire d'Héraclès, les légendes éoliennes, celles du cycle thébain, du cycle troyen, servirent tour à tour de sujet à la m use de Stésicliore, et par la variété des situations à peindre, des caractères à développer, lui fournirent sans doute Toccasion qu'elle cherchait de sV montrer dans toute sa richesse.

Stésichore ne tirait certainement pas de son propre fond tout le détail de ses compositions, il puisait à pleine coupe dans le grand courant épique. Les poèmes d'Homère, ceux des cycliques ont du lui fournir beaucoup pour son lUupersis, pour ses Retours et son Orestie, Si l'on en croyait quelques échos de l'antiquité*, pour ces derniers ouvrages, il se serait assez fortement aidé d'une Orestie d'un poète lyrique antérieur, Xanthos. Mais ce témoignage isolé n'a pas grande valeur : on ne comprend guère comment un poète qui aurait mérité d'être ainsi pillé par Stésichore, fût resté si profondément inconnu. Hésiode fut encore une des sources de notre poète : c'est d'après lui qu'au lieu d'Iphigéoie, il appelait Hécate la fille d'Agamemnon sacrifiée à Artémis ^ ; il mettait à profit le Bouclier du môme auteur pour la lutte entre Héraclès et Cycnos qu'il racontait dans son poème du nom de ce dernier; enfin on voit à plusieurs observations des scoliastes qu'il connaissait la Théogonie, Il connaissait également l'hymne homérique à Apollon Pythien. Il paraît qu'il avait aussi mis largement à contribution le poète épique dorien Pisandre, qui florissait vers la xxxiii'^ Olympiade, c'est-à-dire une trentaine d'années avant lui. C'est à ce poète qu'il aurait emprunté le nombre des douze travaux d'Héraclès et l'idée singulière de faire traverser au Soleil l'océan sur une coupe d'or, pour revenir à l'autre bout du monde où il doit recommencer sa course. Stésichore ne fut pas seul, du reste, à se laisser séduire par la grâce originale de cette conception : Mimnerme l'avait déjà mise à profit ^^ ; Panyasis, Antimaque dans sa Lydé, et peutêtre Eschyle dans ses Héliades la reprirent leur tour.

' Frag. 2(5-32.

' Frag. 33.

3 Frag. 33-i2.

4 Elien, Hist.vWf 1V,26; Athên., XIl, 513.

^Prag. 38.

fi Voir plus haut, p. A M.

Tout en empruntant, Stésichore pourtant ne laissait pas de faire acte de poète original. Soit qu'il suivît des traditions moins connues, soit plutôt qu'il ait modifie les légendes au gré de sa fantaisie, il est certain qu'elles se présentaient souvent dans ses vers sous des couleurs particulières. 11 n*est pas rare de voir les scoliastes relever des divergences entre lui et d'autres poètes comme Homère, Pindare. C'est mémo par ce côté qu'il occupa les commentateurs, et non par sa langue qui présentait très peu d'idiotismes locaux. Nous avons vu qu'il remania la légende d'Hélène : dans la Palinodie, Paris n'enlevait qu'un fantôme et la vraie Hélène était, sur Tordre deZeus, transportée par Hermès en Egypte où Ménélas finissait parla retrouver. Il repétrit de même le personnage d'Héraclès : les anciens armaient ce héros tout comme un hoplite grec, un combattant de VIliade, Parmi les œuvres qui nous restent de l'École hésiodique, se trouve même un poème où toute cette armure est décrite en détail, les jambarts, la cuirasse, l'épée, la lance, le bouclier enfin, sur la forme et les ornements duquel l'auteur s'arrête avec tant de complaisance que le poème en a pris son nom : c'est le Bouclier, Stésichore, renonçant à la tradition, aurait le premier, dit-on *, -fait paraître ce type, cher à la statuaire, d'un Héraclès avec l'arc, la massue,

Et du nord au midi sur la création

promenant réternelle justice

Sous un manteau sanglant taillé dans un lion.

Mais s'il n'est pas l'auteur incontesté de cette refonte pittoresque du personnage d'Héraclès, Stésichore mit bien certainement sa marque sur celui d'Athtné. C'est lui qui eut l'idée de faire sortir la déesse tout en armes de la tête de son père 2. Il retravailla de

1 Athbn., XII, 513. D'autres pourtant, comme Suidas (art. fisandre) font honneur de celte conception au poète épique Pisandre, qui chanta HéracJès dans un poème spécial. Cette opinion pourrait bien éire la vraie. Pisandre était de Garnir^, dans Tile de Rhodes; on sait le rôle d'intermédiaire que joua cette tle entre l'Oiient et l'Occident, entre les Phéniciens et les Grecs. C'est chez elle probablement que le héros grec dut se fondre avec le héros lyrieii analogue, Melkart. L'idée grecque l'emporta dans la conception définitive du personnage, mais certains traits orientaux sont bien visibles encore, ainsi la p. 'au de lion. En tout cas, Pisandre et Stésichore, qui étaient à peu près contemporains, furent les premiers qui se séparèrent de la tradition et présentèrent Héraclès dans son nouveau costume,

2 Frag. 62.

même la légende d'Artémis et d'Actéon, et le changement qu'il y introduisit semble accuser chez le poète un peu de rationalisme. On dirait que cette fable, sous sa forme traditionnelle et naïve, ait choqué son bon sens et qu'il ait senti le besoin de la corriger pour la rendre acceptable. Dans ses vers, Actéon n'était plus changé en cerf; Artémis lui jetait sur les épaules une peau de cet animal* . Stésichore avait introduit des changements tout aussi importants dans la légende d'Oreste. Contrairement à la tradition suivie jusqu'à lui, ce n était pas la nourrice, mais Talthybios qui sauvait le jeune prince. Il faudrait aussi rapporter à Stésichore les épisodes qui dans Eschyle et Sophocle amènent Clytemnestre au tombeau d'Agamemncm par suite d'un songe ; Eschyle aurait même reproduit le songe tel que le donnait Stésichore, à en juger par deux vers de ce dernier : Clytemnestre a rêvé qu'Agamemnon sous la forme d'un serpent s'approchait d'elle et qu'elle enfantait un serpent qui lui suçait à la poitrine le lait et le sang *. Stésichore mettait déjà Oreste sous la protection d'Apollon, qui lui faisait présent d'un arc d'or pour se défendre contre les Furies 3. Enfin il aurait imprimé à toute cette histoire de la famille d*Agamemnon une forme nouvelle qu'accepta le théâtre d'Athènes et dont on trouve des traces même sur des terres cuites antérieures à Eschyle *.

Ce ne sont pas les seuls témoignages que l'art plastique nous oHre du génie créateur de Stésichore. Un bas-relief bien connu sous le nom de Table Ilienne (Tabula Iliaca), trouvé en 1680 à Bovilles, à dix milles de Rome, et qui devait servir comme de tableau synoptique du cycle troyen tout entier, nous représente entre autres Fhistoire de la prise de Troie d'après VJliupersis de Stésichore : une inscription le dit formellement. Ce qui donne à cette représentation un intérêt particulier, c'est le départ d'Énée pour l'Italie, par lequel elle se termine ^. Nulle part, avant Stésichore, il n'est question de ce voyage du héros troyen, qui devait avoir tant de retentissement dans la littérature latine. Il est possible que notre poète, en le racontant, se soit fait tout sim-

» Frag. 6«.

2Frag. 42.

3 Frag. 40.

< G. Robert, Bild und Lied, \, Der Tod d. Algisthos.

* Yoir Baumeister, Denkmaler d, klass. Aller t,j p. 716.

plemcnt Técho do quelque tradition locale ; ce qui est tout aussi vraisemblable, c'est qu'il inventa lui-même cet épisode et jeta ainsi dans l'imagination populaire le germe d'où devait sortir un jour VÉnéide.

En tout cas, rien ne prouve avec autant de force la puissance créatrice du poète que cette persistance de son influence sur les plus grands génies. On la voit s'imposer à Pindare, qui fait, à l'exemple de Stésichore, reculer une première fois son héros chéri, son compatriote Héraclès, devant Cycnos *. Elle s'impose de même à Simonide, qui le cite à côté d'Homère, et comme lui, place la résidence d'Agamem non à Lactîdémone 2, Euripide construit son drame d'Hélène sur la fable de la Pa-^ linodie; il s'inspire de lui encore très probablement pour deux autres de ses tragédies, Héraclès furieux et Scylla, Enfin Ton retrouve jusque dans Théocrite, dans Alexandre TÉtolien, dans Euphorion, un (V*ho d(^ la manière dont Stésichore avait Imité certaines légendes 3. Les arts mêmes subirent cette inlluencx^ ; Polygnote, dans les tableiiux de la Lesché de Delphes où il peignit la ruine d'Ilion et le départ des Achéens, ne lit souvent que fixer par la couleur les scènes que le poète avait retracées dans ses vers*. Et Polygnote ne fut pas le seul à subir cette influence. Une petite anecdote que conte Athénée, nous monti'e ce qu'était la popularité de Stésichore et quelle impression pénétrante avaient faite ses grands poèmes épico-lyriques s. Simonide dans sa jeunesse se trouvait à Carthée, petite ville de son île natale, où il était occupé à dresser des choristes. Il habitait dans la partie supé^ rieuredela ville, près d'un temple d'Apollon, et maîtres et élèves éUu(*nt obligés de desci>ndre jusqu'en bas pour avoir de l'eau. Un Ane la leur apportait, et cet due, ils l'avaient nommé Épéos, parce que ce héros rendit aux Atrides un servici^ pareil, quand ils étaient dans le cheval de bois : l'histoire en était p<Mntedan9 un temple voisin conformément, dit Athénée, à ces deux vers de VIliupersis de Stésichore :

' Olymp.X (XI), 15.

* Frag. 39.

3 Voir les preuves dans les not«»s de l'édition de Bergk,

< Paus., X, 26, 27.

> ATBÉir., X, 456 U

La fille de Zeus prit en pitié Épéos qui avait soin de porter de l'eau aux Atrides.

Stésichore avait composé beaucoup d'autres poèmes de genres dilïérents, car ses œuyres réunies formaient en tout vingt-six livres. Il y avait un groupe particulier sur des sujets d'amour. On s'est longtemps imaginé que les anciens Grecs avaient dédaigné cette passion, littérairement bien entendu, et qu*à part les petites pièces où ils en parlaient pour leur propre compte, ils ne l'avaient jamais prise pour sujet dun poème. L'épopée, la tragédie, celle d'Eschyle du moins et de Sophocle, semblaient donner raison à cette opinion, car on n'y rencontre elïectivement que de rapides allusions, et jamais l'amour n'y sert de base à la fable. Cette passion avait pourtant ses poètes, comme les autres sentiments de Tàme; elle avait trouvé, elle aussi, son expression dans des chants populaires, et l'on ne peut nier même que les Grecs n'aient eu pour ce genre de composition un faible très prononcé. Ces histoires d'amour ressemblaient beaucoup à celles qui se content de nos jours, c'est-à-dire qu'elles avaient d'ordinaire un dénouement tragique : on s'y tuait ou Ton y mourait fréquemment. C'était Harpaliké qui se donnait la mort, parce qu'elle n'avait pu toucher Iphielos; c'était l'insensible Callirhoé pour laquelle se tuait le prêtre Corésos qui l'aimait et se voyait obligé de l'immoler dans .un sacrifice; c'étaient Eunostos et Ocha, ce couple /d'anioureux, qui se précipitaient dans les eaux du Bosphore; c'étaient Héro et Léandre, Céphaleet Procris, et tant d'autres encore, sans parler d'Alceste. Toutes ces aventures se chantèrent pendant longtemps en complaintes populaires dans le monde naïf des paysans, des pâtres, avant de prendre rang dans la poésie. Stésichore est pour nous le premier artiste qui leur ait donné la ferme littéraire. C'est même une chose assez remarquable que le même poète qui chantait d'une voix si puissante les hauts faits des héros, des familles princières, ait songé à redire sous la même forme chorique les peines de cœur d'êtres vulgaires, de pauvres inconnus, qui n'avaient pour eux que d'avoir aimé passionnément et d'en être morts. Cet avènement des humbles à la littérature est un signe des temps: les barrières qui parquaient l'humanité en

castes, décidément tombaient, et la poésie, comme la politique, donnait à toutes les classes le droit de cité.

On a les titres de deux de ces légendes d*amour traitées pai» Stésichore. De Tune, Rhadina, nous possédons même les deux vers du début :

Allons, Muse harmonieuse, commence un chant amoureux, (Usant les enfants de Samos sur ta lyre sensible •.

C*est Strabon qui nous a conservé ces deux vers avec le sujet du poème. Une jeune lille de Samos en Élide avait été mariée au tyran de Corinthe; un cousin qui Taimait^ la suit dans. cette ville sur son char, mais le tyran les tue Tun et l'autre et renvoie sur ce même char les deux cadavres. Puis, pris de repentir, il les fait revenir et les ensevelit honorablement 2; Dans ces pays soumis à tout l'arbitraire tyranniquc, bien des drames de ce genre ont du se jouer et se dénouer de même par le poignard.

L'autre légende avait pour titre Kaliké, C'était Thistoire d'une jeune fille éprise d'amour pour le bel Euathlos, mais ne voulant s'unir à lui que par un lien légitime. Désespérée de se voir repoussée, elle se jeta du haut d'un rocher : cela se passait à Leucade. Il parait que le poète avait peint cette passion malheureuse de couleurs si tendres et en même temps si chastes, que les femmes aimaient à chanter ces vers. On n'a pas d'autres détails sur le caractère de ces œuvres, qu'il eût-été si intéressant d'étudier. Stésichore ne dut y mettre ni le ton personnel et facile d'Alcman, ni le mouvement et le feu des Éoliens : la nature des sujets et la forme chorique s'y fussent également opposées. Peut-être, avec toutes les restrictions nécessaires, se ferait-on quelque idée de ces compositions de Stésichore, si on les comparait à quelques pièces du poète qui sut comme lui fondre si heureusement ensemble l'élément épique et l'élément lyrique. La Fiancée du Timbalier, Madeleine, pourraient être, sinon des sœurs, au moins des arrière-cousines de Rhadina et de Kalyké,

Stésichore avait aussi composé un Daphnis, Élien a raconté avec détails l'histoire de ce beau berger, et comme il a'est pas impossible que son récit soit calqué sur le poème même de Sté-

• Frag. 44.

2STRAB., Vni, 347.

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