LES PETITS PRÉFETS
On dit les petits prophètes^ on dit les petits poètes grecs, pour désigner dans l'antiquité sacrée et profane les prophètes et les poètes qui n'ont laissé que peu de traces de leur passage. Il nous a semblé qu'on pourrait appeler les petits préfets un groupe de magistrats qui n'ont fait que séjourner transitoirement dans des temps de troubles et de malaise civils à la Préfecture de police, et dont l'existence éphémère n'a été signalée par aucun acte remarquable.
Çicéron raillait agréablement Vatinius sur ce que ce patricien n'avait été consul que peu de jours; il disait que c'était une merveille que sous son consulat on n'eût vu ni hiver ni printemps,
ni été ni automne. Et, ce même Vatinius reprochant de son côté à Cicéron de ne l'être pas venu visiter pendant son consulat, le prince des orateurs romains lui répondait qu'il en avait eu le dessein, mais que la nuit l'avait surpris.
N'est-il pas tel préfet de l'époque que nous rappelons , duquel on eut presque pu dire la même chose ?
M. Bavoux.
M. Bavoux avait été un des professeurs de l'Ecole de Droit de Paris. En 1817 ou 1818, un procès passablement scandaleux qu'il soutint contre le pouvoir lui donna une sorte de célébrité et lui valut les éloges outrés de la presse libérale de l'époque. Mais tout s'oublie , et les scandales scolastiques plus vite que d'autres. M. Bavoux rentra bientôt dans l'obscurité, et l'on n'entendit plus parler de lui pendant les dernières années de la Restauration. On ignorait à Paris la présence et l'existence même de M. Bavoux , lorsque le 29 juillet i83o il fit son entrée à la Préfecture de police pmprio motu. Il y resta quarante-huit heures, ni plus ni moins, el onques depuis on n'entendit plus parler de ce magistrat improvisé.
\l. Bavoux est conseiller à la Cour des comptes et député. Il a publié quelques ouvrages de droit, entre autres la Jurisprudence du Code
sa probité, ses lumières, lui ont acquis une juste prépondérance. M. Vivien, conseiller d'État en service ordinaire, a publié il y a quelques mois, dans la Revue des Deux-Mondes , une notice sur la police, qui témoigne à la fois de ses lumières, de ses vues élevées et de son amour du bien public.
M. Saulnier.
M. Saulnier, qui succéda à M. Vivien, avait été préfet sous l'Empire. Pendant la Restauration il s'était livré à la culture des lettres et des sciences, et, aidé de quelques capitalistes, il avait élevé une feuille qui avait justement acquis une grande célébrité, la Revue Britcumique. Mais comme il ne suffit pas d'avoir été un préfet impérial distingué pour devenir un bon préfet de police; comme on peut être fort instruit sans pour cela posséder les lumières convenables au chef d'une administration aussi importante, M. Saulnier s'aperçut, en homme d'esprit, de son insuffisance administrative. Il eut la franchise de faire part de ses scrupules au ministre dirigeant, qui lui donna, dès le i5 octobre, un successeur.
M. Saulnier ne resta donc que vingt jours à la tête de la police, ce qui est bien peu, mais ce qui est assez si l'on considère les malheurs qui peuvent arriver dans la capitale sous un préfet de police peu entendu et peu façonné aux rudes exigences de ses fonctions.
M. Saulnier fut remplacé par M. Gisquet.
A proprement parler, les six préfets dont nous venons de présenter les silhouttes, n'avaient été, en quelque sorte, que les gardiens transitoires qui conservaient à l'heureux M. Gisquet le siège de la Préfecture de police.
• . M. GlSQOET.
Un biographe appartenant au parti radical, un de ces hommes contre lesquels M. Gisquet, préfet de police, eut tant à lutter alors que les passions politiques fermentaient si activement, que l'émeute grondait par les rues, et que la guerre civile éclatait au sein même de la capitale; l'écrivain qui, dans la Biogmphie des hommes du Jour, dont il a la direction, s'était plus d'une fois montré Je détracteur passionné de M. Gisquet, a tracé de lui, dans la notice plus que sévère qu'il lui consacre, le portrait suivant :
« En étudiant M. Gisquet par ses actes, nous » avons trouvé en lui un homme doué d'une haute «capacité administrative, d'une énergie peu » commune, d un courage que six années dc-
» preuves de tout genre n'ont pas vu se démentir » un seul instant, et qui paraît ne point l'aban- » donner aujourd'hui que tout l'abandonne; » même, et surtout, les hommes du pouvoir, qui » le considérèrent si longtemps comme leur Pro- » vidence. »
Rien, pour notre part, ne nous semble plus à l'abri du soupçon de partialité que cette appréciation sortie d'une plume radicale. 11 est vrai que le blâme et parfois l'injure suivent de près cet éloge, dans l'écrit auquel nous avons cru devoir l'emprunter. Quant à nous, dégagé que nous sommes de tout esprit de parti, et habitué à ne juger les personnes que d'après leurs actes, nous nous attacherons à être vrai et impartial pour ce magistrat, comme nous l'avons été pour ses prédécesseurs.
Né à Vezin (Moselle), le i4 juillet 1 792, M. Gisquet (Henri-Joseph) entra dans la vie sous des auspices peu favorables. Son père, simple lieutenant de douanes, n'avait pour subvenir aux besoins de sa famille, composée de sa femme et de sept enfans, que les modiques appointemens de son emploi. M. Gisquet ne reçut donc qu'une éducation restreinte, dont il profita d'ailleurs autant que possible, grâce à son précoce amour du travail et à son assiduité.
Vers la fin de 1808, M. Gisquet, alors âgé de sei/.e ans, vint à Paris et obtint un emploi de copiste dans les bureaux de MM. Périer frères, ban-
(juins, auxquels il avait été recommandé par M. Mathieu de Montmorency; noble patronage dont le jeune homme prit à cœur de se montrer digne. Ardent au travail, doué d'une intelligence rare et d'une mémoire prodigieuse, il ne pouvait rester longtemps placé au dernier rang des employés : trois mois s'étaient à peine écoulés, qu'on lui accordait une gratification et 600 francs d'appointemens, chiffre qui fut doublé avant l'expiration de la première année. Ce fut alors une grande joie pour le jeune commis de pouvoir être en aide à son père, à ses frères, à ses sœurs, pour lesquels il avait conservé la plus vive affection.
Casimir Périer, l'homme d'Etat le plus éminent que la France ait eu à regretter dans ces derniers temps, apprécia bien vite la capacité du jeune Gisquet; il sentit, ainsi qu'il le disait lui-même, qu'il y avait là plus d'étoffe qu'il n'en fallait pour faire un commis; il le chargea donc de la tenue des livres de sa maison de banque, emploi fort important, qui demandait une aptitude particulière, et que M. Gisquet remplit jusqu'en 18 17. A cette époque, bien qu'il eût largement ouvert sa bourse à sa famille et souvent même à ses amis pendant les dix années qui s'étaient écoulées, il se trouvait déjà possesseur d'un petit capital qui lui permettait de songer à se faire une position indépendante. Il fonda alors au Havre, avec le concours de quelques amis, une maison de coin-
merçe, en société avec M. Théodore Brunei, fils d'un des associés de la maison Périer. Tous deux avaient pressenti la prospérité que le retour de la paix devait assurer si rapidement au port de mer le plus voisin de la capitale. Les premières opérations de cette maison furent heureuses, et tout faisait espérer aux jeunes associés les résultats les plus satisfaisans, lorsqu'une crise désastreuse vint jeter l'inquiétude et la perturbation dans le commerce. La maison de banque de MM. Périer en fut un moment effrayée, et Je chef de cette maison s'empressa d'appeler près de lui M. Gisquet, dont la capacité et le dévouement pouvaient dans cette circonstance difficile lui être d'un si grand secours. Celui-ci n'hésita pas: il accourut à Paris; il parvint en peu de temps à remettre les affaires de ses bienfaiteurs dans leur état normal, et à leur rendre à eux-mêmes la confiance que leur situation devait leur inspirer. Satisfait de ce résultat, il se disposait à retourner au Havre; mais, cédant aux instances de MM. Scipion et Casimir Périer, il renonça à son établissement personnel, et devint, le i er janvier 1819, leur associé. Deux ans après, M. Scipion mourut, et comme déjà Casimir Périer était engagé dans la lutte politique où il devait briller d'un si grand éclat, la maison de banque n'eut plus en réalité d'autre chef dirigeant que M. Gisquet.
La durée de cette société était de six ans ; M. Gisquet y acquit une fortune de 5oo,ooo fr.
environ. Ason expiration, M. Joseph Périer ayant désiré entrer comme associé gérant dans la maison de son frère, dont il est encore aujourd'hui le chef principal, M. Gisquet se décida à fonder de son côté une maison de banque, entreprise que M. Casimir Périer lui rendit facile en le commanditant pour une somme égale à celle qu'il avait honorablement acquise.
Ce fut à cette époque que M. Gisquet commença à s'occuper des affaires publiques : élève de Casimir Périer auquel il était doublement uni par les liens de la reconnaissance et de l'amitié, il se jeta résolument dans l'opposition, et compta au nombre des premiers membres de la Société Aide-toi le ciel Caldera. Ce fut chez lui, dès lors, qu'eurent lieu les réunions électorales et les scrutins préparatoires pour le deuxième arrondissement. Seize fois de suite il fut nommé par l'opposition scrutateur dans les élections des petits et grands collèges.
En 1828, M. Gisquet fut élu juge suppléant au Tribunal de commerce; mais un grave accident, un malheur imprévu, qui le frappa vers la fin de cette même année, l'empêcha d'occuper immédiatement le siège consulaire où l'avait appelé la confiance de ses concitoyens : comme il chassait dans le bois de Saint-Martin, à Boissy-Saint-Léger, son fusil éclata et lui tracassa le poignet gauche. Craignant d'alarmer sa famille, il applique lui-même un premier appareil sur cette blessure,
revient à Paris et fait appeler un chirurgien. L'amputation était indispensable; il la fit pratiquer immédiatement, et ce fut seulement après cette cruelle opération , qu'il alla faire part à sa famille de l'événement qui venait de mettre ses jours en péril : «Tout danger est passé, dit-il alors, il ne résultera de tout cela que l'économie d'un gant par paire. »
Bientôt le ministère Villèle fut renversé. L'association parisienne pour le refus de l'impôt nomma des commissaires chargés de recueillir les signatures; le nom de M. Gisquet fut inscrit au premier rang parmi ceux des citoyens auxquels était confiée cette patriotique mission de résistance passive et légale, et lorsque, plus tard, une médaille fut votée en l'honneur des 221, ce fut encore M. Gisquet que l'on chargea de l'exécution de celte mesure qui devait avoir de si importans résultats.
« Alors, dit le biographe que nous avons déjà » cité, M. Casimir Périer«t le plus grand nombre » de ses amis ne travaillaient que pour obtenir » des concessions; M. Gisquet allait plus loin, il » prévoyait hautement et souhaitait une révolu- » tion. »
Le 26 juillet i83o, dès que les ordonnances contresignées Polignac furent connues, M. Gisquet sentit que la lutte était imminente, et, en homme de ccèur, il résolut d'y prendre une part active. Il fit acheter toute la poudre qui se trou-
vaitchez les débitais de la banlieue, et la fit distribuer aux hommes énergiques qui les premiers coururent aux armes. Le même jour il assistait» dans les bureaux du journal Le National, à la réunion des membres des bureaux définitifs aux dernières élections, qui se considéraient avec quelque fondement comme les organes du corps électoral qui les avait choisis, et qui, dans cette circonstance, renouvelaient l'exemple donné par leurs devanciers, le jour de la prise de la Bastille» M. Gisquet fut choisi avec quatre autres citoyens, MM. Mérilhou, Boulay de la Meurthe, Hubert et Féron 4 pour faire connaître aux membres de la Chambre des députés réunis d'abord chez M. Delaborde, puis chez Casimir Périer, la résolution des hommes courageux qui voulaient proclamer la légalité de la résistance.
On sait, et l'histoire consignera avec sévérité dans ses pages les hésitations et les subterfuges dilatoires de la fraction de la Chambre qui se disait alors la plus avancée.
Le même soir, au cenjre des barricades qui s'élevaient et au bruit de la fusillade qui commençait à s'engager, les représentais des électeurs choisirent chez M. Cadet Gassicourt, rue Saint-Honoré, douze commissaires qui eurent mission d'organiser la résistance dans chacun des douze arrondissemens, de lui imprimer une aage direction et d'établir les centres d'action sur les points principaux de la capitale. M. Gisquet
fut désigtte pouf lé deuxième arrondissement.
Le lendemain 28, alors que le canon tonnait, que les citoyens tombaient sous la mitraille des troupes royales, M. Gisquet siégeait au Tribunal de commerce, lui cinquième, et contribuait puissamment à la rédaction de ce jugement mémora* ble qui, en déclarant les ordonnances contraires à la Charte, condamnait l'imprimeur Gauthier Laguyonnie à livrer ses presses au journal Le Courrier Français, et donnait ainsi à Tinsurrec* tion la sanction de la loi. Le jugement disait en substance : «Que les ordonnances du s*5 juillet » étant contraires à la Charte, n'étaient pas obli- » gatoires pour les citoyens, aux droits desquels «elles portaient atteinte, etc. »
Dans la soirée du 28 juillet on s'occupa de réorganiser la garde nationale. M. Gisquet fut nommé colonel d'état-major.
Un des premiers soins du gouvernement provisoire qui prit immédiatement en main la direction des affaires, fut de constituer un conseil général pour l'administration de la ville de Paris. M. Gisquet fut appelé à faire partie de ce conseil, où il siégea jusqu'au jour où il fut appelé aux fonctions éminentes de préfet de police.
Ici se présente une de ces phases de la vie publique de M. Gisquet dont ses ennemis se sont emparés avec le plus d'avidité : la France, par cela même qu'elle désirait conserver la paix, sentait la nécessité de se préparer à la guerre;
des mesures furent prises pour que l'armée fut portée à 5oo,ooo hommes. Les hommes répondirent à l'appel, comme toujours; mais on reconnut bientôt qu'il était impossible de les armer : nos arsenaux étaient dégarnis. D'un autre coté, les gardes nationales s'élevaient à plus d'un million et demi d'hommes, et nous n'avions pas 5oo,ooo fusils! Le gouvernement songea donc à faire un achat d'armes à l'étranger, et M. le maréchal Gérard, ministre de la guerre, fit appeler M. Gisquet pour le charger de cette acquisition. Un crédit de trois millions fut mis à sa disposition.
Voici comment M. Gisquet rendit compte luimême, dans une circonstance solennelle, de cette affaire dans laquelle on l'accusait d'avoir fait un gain considérable, ce qui du reste eût été fort légitime, puisque l'opération était faite aux risques et périls de M. Gisquet et delà maison Rothschild :
« Je suis parti de Paris le 20 ctobre; le 4 j'étais a Londres, le 5 à Birmingham. Beaucoup de personnes annonçaient hautement qu'il était facile de remplir de pareilles commandes. On croyait qu'il existait en Angleterre des magasins de fusils, et qu'on pouvait les obtenir à volonté, comme on achète du sucre ou du coton. Je fus bientôt détrompé. Je reconnus l'impossibilité absolue de me faire livrer par le commerce non pas 3oo,ooo fusils, mais 3o,ooo, en quatre mois. Depuis quinze ans, la paix avait
anéanti toutes les fabriques d'armes en Angleterre, et la seule branche de ce commerce qui conservât un peu d'activité, était la fabrication des fusils destinés à la traite des nègres. Ces fusils sont tellement inférieurs qu'il serait dangereux, qu'Userait coupable même de les confier à nos concitoyens. Un quiproquo est donc la seule cause de toutes les allégations odieuses portées contre moi : on a supposé que les fusils que j'avais achetés pouvaient être obtenus au même prix que ceux fabriqués pour la traite.
» Le 7 octobre, une négociation fut entamée avec le gouvernement anglais, et je parvins à conclure un marché qui mettait à ma disposition 566,ooo fusils au prix de a5 schellings, ce qui fait 3 1 francs 87 centimes ; plus 6 pence de commission. On voit que chaque fusil me coûtait à Londres 3a fr. 5o cent., non compris les frais d'emballage, les droits de sortie, les frais d'embarquement, etc. En réunissant ces frais, il est facile de se convaincre que ces armes, vendues par moi à M. le ministre de la guerre à 34 f. 90 c, me coûtaient réellement plus de 35 fr. rendues à Calais. »
11 paraît en effet que , loin de faire des bénéfices illicites sur cette opération, M. Gisquet y perdit environ 40,000 fr.
Quelques mois après, le i cr mai i83i, M. Gisquet fut nommé membre de la Légion-d'IIonneur. A cette époque, Casimir Périer avait ac-
cepté le portefeuille du ministère de 1'intérieUn fl ne tarda pas à reconnaître que la police de Paris n'était pas dirigée d'une manière complètement satisfaisante ; « Je suis mal secondé , dit-il h M. Gisquet; mes intentions sont mal comprises; mes ordres ne sont pas exécutés avec la promptitude et la précision que je veux introduire dans Jes diverses parties du gouvernement. Tout le monde se mêle de faire la police; on en fait au château, on en fait dans les ministères, on en fait dans les états-majors, on en fait partout. Cette marche est intolérable... a
Le résultat de cette conférence fut la nomination de M. Gisquet au secrétariat général de la préfecture de police. Deux mois après, le 26 décembre, le secrétaire général était préfet.
L'ordre social alors était mis en péril par l'activité et l'ardeur des passions qui s'agitaient. Ce fut donc au l'établissement de l'ordre que le nouveau préfetdutemployerd'abord toutes les forces morales et matérielles dont il pouvait disposer; mais ces préoccupations politiques ne l'empêchèrent pas de se montrer tout d'abord administrateur actif et intelligent. Sentant combien il était important que la partie flottante de la population de Paris pût être soumise aux investigations voulues par la loi, il publia, le 19 novembre i83r, une ordonnance qui enjoignait à tous les habilans de Paris indistinctement de faire, sous les vingt-quatre heures, au commissaire de
police de leur quartier, la déclaration des per* sonnes logées chez eux, même à titre gratuit.
Aucune maison de Paris n'était alors pourvue de gouttières, de sorte que, par un temps de pluie, surtout depuis rétablissement des trottoirs, les piétons ne pouvaient éviter d'être écrasés qu'en se laissant inonder par les masses d'eau qui tomba ion i des toits. Le 3o novembre i83i , une or-* donnance du préfet de police imposa aux propriétaires des maisons bordant la voie publique l'obligation de faire construire des chéneaux et gouttières.
Une autre plaie hideuse et grandissant chaque jour s'étalait dans les rues et sur les places publia ques; c'étaient les saltimbanques. Uneordonnance en diminua le nombre de moitié en renvoyant à la frontière tous ceux qui n'étaient pas Fran» çais, et en soumettant les autres aux mesures d'ordre les plus sévères.
Dès cette époque aussi, grâce à la vigilance du nouveau préfet dont le coup d'oeil sur embrassait toutes les parties des attributions qui lui étaient dévolues, la statistique des maladies honteuses diminua sensiblement.
M. Gisquet avait surtout à cœur de moraliser son administration. Avant lui on était convaincu que la police des voleurs ne pouvait se faire que par des voleurs; il prouva le contraire en réformant tous ceux de ses agens qui avaient été frappés d'une condamnation quelconque, et en n'admet-
tant que des gens honnêtes dans le service de sûreté où Ton n'avait pas craint, avant lui, de faire entrer des repris de justice.
Un instant, lors de l'invasion du choléra, la salubrité de la capitale fut compromise; il fallait dans ces temps de trouble et de deuil une énergie presque surhumaine pour maintenir Tordre, et l'on peut hautement le reconnaître, maintenant que rentré dans la vie privée le magistrat d'alors montre la ferme résolution de n'en plus sortir, M. Gisquet ne resta point au-dessous des obligations que les circonstances lui imposaient.
Les services que M. Gisquet fut appelé à rendre, non-seulement à la capitale, mais au pays, durant le cours de son administration, furent importans et nombreux; dans l'impossibilité de les relater ici, nous indiquerons seulement, dans leur ordre, les graves événemens, les épisodes de perturbations , les attentats, dont le souvenir a du demeurer gravé dans lamémoirede tous les lecteurs.
Le complot républicain des tours Notre-Dame, dontles journaux anglaisavaient parlé par avance, le 3 janvier 1 83a , fut un des moins importans, et eût pu cependant entraîner de terribles conséquences; vint ensuite le complot légitimiste dit de la rue des Prouvaires; puis tout à coup le choléra fondit sur Paris et exigea de la part de ses magistrats une vigilance, une énergie, un dévouement de tous les instans. Une émeute des chiffonniers, irrités des tentatives que l'on faisait pour intro-
duire un nouveau système de nettoiement, jeta quelque alarme, en même temps que le développement des doctrines saint-simoniennes appelait une sérieuse attention, et que, tandis que les légitimistes s'agitaient sourdement, le parti bonapartiste complotait de son côté et tentait, le 5 mai i83a, une démonstration agressive au pied de la colonne de la place Vendôme. Bientôt la Société des Amis du Peuple, qui avait lentement préparé ses moyens d'insurrection , s'agita , et menaça hautement de se mesurer dans les rues avec la force légale: la révolte du 5 juin fut résolue, elle jour du convoi du général Lamarque vit les citoyens s'armer les uns contre les autres, au sein même delà capitale. Presque en même temps quatre départemens s'insurgeaient à l'appel de la duchesse de Berri, dont l'arrestation opérée quatre mois plus tard, à Nantes, par les soins de la police de Paris, ne parvenait que difficilement à mettre un terme à la guerre civile.
M. Gisquet , on le pense bien , dut prendre une part active et importante à ces événemens qui se succédaient avec une si cruelle rapidité : l'attentat du Pont-Royal, où un coup de pistolet fut tiré sur le roi le jour de l'ouverture de la session des Chambres, vint témoigner, le 19 novembre, que les partis ne renonçaient pas à leurs projets régicides. Celte année se termina par l'adoption, en décembre, de mesures rigoureuses contre les réfugiés qui avaient organisé une sorte
de tribunal secret , et qui, par leur conduite, compliquaient les embarras de l'administration en cherchant à engager la France dans une guerre de propagande contre l'Europe entière.
L'année i833 s'ouvrit par des agitations inquiétantes , bien que les motifs ou le prétexte des manifestations qui les annonçaient fussent loin d'avoir une grande importance. MM. fiem et Ramorino étaient venus à Paris pour tenter d'embaucher tous ceux qui se sentiraient disposés à grossir l'armée libératrice du Portugal. Beaucoup de républicains acceptèrent les pro» positions que leur firent ces deux généraux à cet égard, et le préfet de police, d'après l'avis qu'il reçut du ministère , favorisa cette opération. M. le duc de Brunswick, soit qu'il fût séduit par cet exemple, soit qu'il eût d'autres projets que ceux qu'il avoua hautement, voulut à son tour organiser une petite armée de volontaires à laide de laquelle il pût reconquérir ses États, d'où il avait été expulsé au commencement de 1 83 1 , à peu près comme Charles X l'avait été de la France. 11 vint à Paris, fit faire des enrôlemens, et conclut avec un négociant, M. Vincent Nolté, un traité pour l'armement et l'équipement de 5,ooo hommes. Il devait en outre lui être fourni, pour reconquérir son royaume de iiq. lieues carrées, une artillerie de i pièces de canon, 2,000 gargousseset 3oo,ooo cartouches. Il paya d'avance sur ces fournitures une somme de 5o,ooo fr.
Les mesures que prit en cette occasion le gouvernement français arrêtèrent tout court l'exécution des projets belliqueux du duc, qui du reste s'était mis en rapport avec la mère de Henri V, et dont le matériel de guerre pouvait tout aussi bien être destiné à alimenter la guerre de Vendée qu'à opérer une restauration à Brunswick.
Le duc fut en conséquence expulsé de France après avoir formellement refusé de partir lorsqu'on lui en signifiait l'invitation.
Plusieurs Anglais, entre autres un sieur JVJuirson, furent de même expulsés h la suite de manœuvres plus ou moins significatives.
C'est à cette époque aussi qu'apparurent à la fois deux faux Louis XVII , qui furent l'un et l'autre condamnés, et dont l'un était d'origine prussienne.
Cependant une affiliation plus redoutable que celles qui l'avaient précédée s'était organisée sous le titre de Société des Droits de l'Homme. A la suite d'une tentative de mouvement, le 18 juillet, près de trente de ses principaux membres furent traduits devant le jury et condamnés pour la plupart. Deux avocats , MM. Dupont, de Paris, et Micbel, de Bourges, furent suspendus à cette occasion pour avoir, dans la défense, adressé des outrages au ministère public.
D'autres sociétés secrètes ou avouées existaient à cette époque; nous citerons les suivantes : Société Aide-rloi, le Ciel t'aidera; Société pour
l'instruction gratuite du peuple, — pour la défense de la liberté de la presse, — pour secourir les condamnés politiques , — pour la propagande et la publication des écrits républicains, etc. Il y avait en outre les loges maçoniques secrètes, les coalitions d'ouvriers, les conférences des adhérens de l'abbé Châtel et autres.
C'est dans cette situation des partis hostiles k l'ordre établi, que des troubles éclatèrent simultanément à Paris, à Lyon et à Saint-Etienne.
Ceux de Paris eurent pour prétexte une nouvelle loi sur" les crieurs publics; ceux des Lyonnais n'étaient qu'une queue de l'insurrection de i83i, et pouvaient être causés par le malaise des ouvriers et leurs démêlés avec les maîtres dans une crise commerciale. A Saint-Étienne, un agent de police fut assassiné , un commissaire de police fut blessé.
A la suite de ces événemens, une loi nouvelle sur les associations fut présentée aux Chambres, qui l'adoptèrent. Cette loi fut promulguée le ii avril i8'5/\. Les républicains protestèrent avec énergie et préparèrent dès lors activement la révolte qui devait éclater quelques jours plus tard. Ils formèrent à cet effet une nouvelle société, dite d'action, qui se divisa en quinturies, décuries, centuries, dont les membres furent portés au nombre de douze cents environ, obéissant à des chefs inconnus, se réunissant à l'improvisle sur la voie publique, et devant être
constamment prêts à engager le combat si l'ordre leur en était transmis par leurs décurions ou éclaireurs.
La situation déjà grave du pouvoir se compliqua par la mort déplorable du député Dulong et par le renouvellement partiel du ministère dont le président, M. de Broglie, donna sa démission à la suite du rejet par les Chambres d'une loi relative au traité conclu avec les États-Unis. M.Thiers succéda à M. d'Àrgout au ministère de l'intérieur.
Déjà alors l'insurrection connue sous le nom de journées d'avril était résolue dans l'esprit des républicains; et une collision armée était devenue inévitable. Or, ce n'était pas à Paris seulement, mais sur tous les points centraux de la France que la lutte devait s'engager. Les associations départementales, organisées à l'instar de la société mère, avaient reçu du comité central l'ordre de se tenir prêtes à combattre. Le préfet de police, qui avait suivi pas à pas toutes les phases de cette vaste conspiration, crut devoir, aussitôt que le nouveau ministère fut constitué, lui soumettre les faits qui étaient à sa connaissance, et s'expliquer sur Ja nécessité de prévenir par des mesures énergiques le péril imminent qui menaçait l'ordre et les institutions de l'État. M. Gisquet demandait en même temps l'autorisation de faire arrêter , outre les membres du comité dirigeant, deux cents des principaux meneurs du parti républicain. Après quelques hé-
sitations dé M. ThierS, cette mesure qu'approuvaient M. le maréchal Soult et M. Guizot, fut adoptée : les arrestations eurent lieu le 11 avril * mais deux des principaux chefs de l'association, MM. Kersausie et Cavaignac, parvinrent à Sé soustraire à l'exécution des mandats décernés contre êU*.
Le ç) avril, le comité républicain de Lyon avait levé l'étendard de la révolte : en cinq minutes des barricades avaient été élevées dans toutes les rues, et bientôt les insurgés avaient été maîtres de toute la ville. La lutte dura six jours; on sait combien elle fut terrible, et au prix de quels cruels sacrifices la victoire fut acquise à nos soldats.
Saint-Etienne, Arbois, Marseille, Clermont, Lunéville, Nancy, Béfort, eurent presque en même temps leur révolte, ou du moins leur tentative d'insurrection; mais c'était à Paris que devait, malgré les arrestations opérées par les soins de M. Gisquet, être porté le coup décisif. Averti que les ordres d'attaque étaient donnés pour le i3 avril à huit heures du soir, le préfet de police se concerta avec le ministre de l'intérieur et le commandant de Paris sur les mesures à prendre* On craignait que des sous-officiers de la garnison eussent été séduits, et l'on dulen arrêter jusqu'à ving-trois dans un seul régiment.
Le i3 , en effet, entre quatre et cinq heures du soir, les barricades s'élevèrent, la fusillade s'enga*
gea contre les gardes municipaux, et bientôt aussi contre la ligne et la garde nationale, dans le quartier Saint-Martin, entre les rues Saint-Méry, Jean-Robert, des Gravilliers, Beaubourg, etc.; les sections des onzième et douzième arrondis* semens élevèrent également des barricades au quartier Saint-Jacques et dans les aborda du Panthéon.
Nous ne rappellerons pas les scènes cruelles de la lutte qui s'engagea le lendemain : la garde municipale perdit trois hommes tués sur place , et compta vingt-trois blessés. Deux capitaines du 35 e régiment furent tués. Ce régiment , le Gi* et le 32 e , eurent en outre vingt-cinq blessés. Les insurgés ne comptèrent que quatorze morts et une douzaine de blessés; mais le rapport de M. Girod (de l'Ain) constata plus tard que vingt-neuf personnes présumées étrangères à la révolte avaient perdu la vie par accident, ou, ce qui est plus déplorable, par suite d'erreurs de personnes, commises dans l'ardeur du combat.
La Chambre des pairs, constituée en Cour de justice, procéda au jugement des principaux chefs de cette insurrection. Les accusés de Lyon, de Saint-Étienne , de Lunéville, de Grenoble, de Marseille, d'Arbois, de Besançon, furent en même temps déférés à sa haute juridiction. Dans le cours des débats, vingt-huit des principaux accusés de la catégorie de Paris parvinrent à s'évader de la prison de Sainte-Pé-
lagie. La presque totalité des autres furent condamnés. Mais plus tard tous furent graciés par la clémence royale.
Les journées d'avril parurent avoir découragé les républicains en dévoilant les ressorts auxquels ils avaient eu recours. On ne devait plus, ce semble, redouter qu'ils s'aventurassent de nouveau à engager la lutte armée ; mais on devait craindre que la haine de quelques-uns tentât de recourir à l'assassinat politique, qui, aux yeux de certains hommes fanatisés, est encore un acte patriotique.
Jusqu'alors la vie du roi n'avait été menacée que par l'auteur resté inconnu de l'attentat du Pont-Royal. Jusqu'aux journées d'avril les ennemis de la royauté, comptant sans doute sur le triomphe de leur opinion par les seuls efforts insurrectionnels, s'étaient abstenus d'actes isolés d'agression contre la personne royale; mais désormais, alors qu'ils venaient de reconnaître leur impuisance, tout devait faire craindre que les en fans perdus du parti se portassent à des tentatives d'assassinat. Le préfet de police dut donc redoubler de vigilance, bien que le roi, accoutumé depuis sa jeunesse à une vie active et orageuse, méprisât personnellement le danger, et montrât une répugnance invincible à se laisser entourer de précautions qui le forçaient de renoncer à ses habitudes et à ses goûts. Nous ne rappellerons pas ici lescirconslances préliminaires
de l'attentat odieux de Fieschi; M. Gisquet avait ordonné pour la journée du 28 juillet i835, où le roi devait passer la garde nationale en revue sur les boulevards, toutes les mesures d'ordre et de vigilance ordinaires aux approches des grandes solennités publiques; et les débats qui s'engagèrent plus lard devant la Chambre des pairs ont prouvé que si le vague avertissement adressé dans la nuit du 27 au 18 par le commissaire de police Dyonet, d'après les indications du nommé Suireau, n'ont pu mettre sur la trace du crime projeté, ce fut par suite de circonstances fatales et de l'insuffisance surtout des renseignemens contenus dans cette note.
On sait les terribles résultats de l'explosion de la machine infernale braquée par Fieschi sur le cortège l oyal, au moment où il passait entre les rangs de la 8 e légion, à la hauteur du Jardin-Turc. L'illustre maréchal Mortier, le général Lâchasse de Verigny, le colonel Rafle, le lieutenant-colonel Rieussec (8 e légion), le comte Villatte, furent atteints mortellement, ainsi que treize autres victimes : plus de vingt autres personnes furent blessées, et parmi elles les généraux Colbert, Brayer, Heymè, Blein et Pelet.
Fieschi, Pépin et Morey payèrent de leur tête ce crime évidemment inspiré par les traditions et les espérances républicaines.
Ce n'est que pour mémoire qu'à la suite du crime de Fieschi et de ses complices nous men-
tionnons ici les diverses tentatives ou les projets d'autres individus : Un sieur N... avait résolu de tuer le roi à la fin de l'année j835; M. Gisquet parvint à fai re expatrier volontairement ce monomane, qui alla résider au Sénégal. Un déserteur, nommé Jomard, avait formé le même projet; il fut traduit en cour d'assises. Les frères Chaveau, le sieur Hubert et consorts, furent condamnés pour le complot, dit de Neuilly. Nous n'enregistrerons de même que sommairement le crime du républicain Alibaud, dont les dernières paroles sur l'échafaud furent celles-ci : * Je meurs pour la liberté, pour le bien de l'humanité, pour l'extinction de l'infâme monarchie. »
Le dernier acte important de l'administration deM. Gisquet futla découvertes la dispersion de l'affiliation républicaine désignée sous le nom de Société des Familles, et organisée surtout pour coopérer avec des militaires égarés ou séduits à un coup de main révolutionnaire. Le 8 mars i836 le préfet fit cerner une maison isolée, rue de l'Ourcine, 1 13, où se trouvèrent tous les in- 6trumens et ustensiles nécessaires à la fabrication clandestine de la poudre de guerre. Par suite de cette découverte, on opéra l'arrestation des principaux chefs de la Société des Familles, entre autres de Blanqui, de Barbes, et de nombre d'autres contre lesquels furent prononcées, trois ans plus tard, les peines les plus graves à raison des déplorables événemens du 12 mai 1839.
Les services que M. Gisquet fut appelé à rendre à la capBe de Tordre et des institutions de Juillet avaient été d'abord dignement récompensés : il fut successivement nommé conseiller d'Etat, officier de la Légion -d'Honneur, et commandeur du même ordre. Son gendre, M. Nay, partageant la faveur de son beau-père, après avoir rempli pendant quelque temps des fonctions de coniiance au cabinet de la préfecture de police , fut nommé receveur général du département de l'Aube.
Mais contrairement à l'essence même des fonctions dont il était revêtu, ou plutôt par suite de l'état des esprits au sein de la capitale dans une époque de troubles, de scissions, de révolte ouverte, M. Gisquet, préfet de police, avait considéré sa mission presque exclusivement au point de vue politique. Il le savait, lui-même l'avait proclamé; aussi lorsque l'émeute eut cessé de rugir, lorsque le gouvernement se trouva enfin assis sur des bases plus solides, et qu'un cabinet plus conciliateur eut succédé, en i836, à un ministère tout d'action, M. Gisquet comprit que sa mission était terminée et que le moment pour lui était venu de quitter le poste qu'il occupait, ainsi qu'il en avait manifesté déjà souvent le dé* sir. Le 6 septembre i836 il donna sa démission, qui fut acceptée, mais non pas toutefois sans qu'il eût été tait beaucoup d'efforts pour le décider à conserver le poste où il avait été assez heu-
reux pour rendre tant et de si importans services. M. Mole, chef du nouveau cabinet, vint deux fois trouver M. Gisquet pour le presser de rester à la préfecture; le roi lui-même le fit appeler, l'accueillit de la manière la plus gracieuse et lui témoigna le regret de le voir abandonner le poste où sa confiance l'avait appelé.
Rentré dans la vie privée, M. Gisquet ne tarda pas à se trouver en présence des ennemis nombreux qu'il s'était faits pendant les cinq années qu'il avait passées au pouvoir; et lorsque, Tannée suivante, il se porta candidat aux élections de l'arrondissement de Saint-Denis, le même ministère, qui avait voulu d'abord le maintenir aux affaires, fit ses efforts pour faire échouer son élection qui eut lieu cependant à une majorité recommandante.
Les travaux de la Chambre commencèrent:
M. Gisquet prit place dans les rangs de l'opposition dite tiers-parti, et combattit plusieurs des projets présentés par le ministère.
dépendant les ennemis personnels de l'ancien préfet de police travaillaient sourdement à miner sa réputation, et accréditaient de toutes parts les bruits les plus injurieux sur sa gestion et même sur sa vie privée. Les bruits qu'ils répandaient, les. calomnies diffamatoires qu'ils s'efforçaient de faire circuler, furent accueillis par le journal le Messager, qui, le 12 septembre i838, ne recula pas devant l'impudeur de leur pu-
blication : et Nous connaissions, dit-il, avant »que le public s'en occupât, tous les détails de » ce honteux mystère où l'immoralité de l'homme «privé le dispute à la corruption de l'homme » public. » A la suite de ces lignes venait une série d'accusations les plus graves.
M. Gisquet, qui était alors dans le département de l'Aube, accourut à Paris et s'empressa déporter plainte contre le Messager. Mais l'ancien préfet de police retrouva jusqu'au palais quelquesuns des personnages qu'il avait imprudemment froissés : accusateur, on le traita comme accusé; on fouilla dans sa vie intime. L'organe du ministère public, dont la mission était de soutenir la plainte de M. Gisquet, fut au contraire son adversaire le plus passionné. Cependant, le jury déclara le Messager coupable de diffamation.
A la suite de ce procès, M. Gisquet fut privé, par ordonnance, du titre de conseiller d'État; une autre ordonnance destitua M. JNay, son gendre, qui était alors receveur général du département de l'Aube. Cette mesure, qui atteignait du même coup l'ex-préfet, bien que le verdict du jury lui eût donné gain de cause, et son gendre, auquel aucun reproche n'avait pu être adressé, fut, nous devous le dife, accueillie du public avec un pénible sentiment. Elle ne put être considérée, même par les esprits les plus prévenus, que connue une satisfaction accordée à de puissans ressentimens politiques.
Cependant la Chambre des députés avait été dissoute; de nouvelles élections se préparaient, et M. Gisquet pouvait se présenter de nouveau devant le collège qui l'avait déjà choisi pour mandataire, avec la presque certitude d'être réélu; mais il renonça à la candidature qui lui était offerte, A cette occasion, il adressa aux électeurs de l'arrondissement de Saint-Denis une circulaire où se trouvait le passage suivantt
«Je viens, messieurs, en vous, exprimant mon éternelle et vive reconnaissance pour l'intérêt et la confiance que vous m'avez accordés, vous dé* clarer qu'il n'entre pas dans mes intentions de solliciter de nouveau l'honneur de la députation.. . J'ai besoin de goûter dans la retraite un repos devenu nécessaire après tant d'orages... Je veux d'ailleurs me consacrer à un travail qui ne sera pas inutile à ma réputation... »
M. Gisquet faisait ici allusion à ses Mémoires qu'il a publiés depuis en quatre volumes in-8°. Ouvrage remarquable, fécond en renseignemens précieux, et que, pour notre part, nous estimons être l'histoire la plus complète et la plus impartiale des quinze dernières années qui viennent de s'écouler.
M. Gabriel Delessert.
Nous voici parvenu au terme de notre tâche , et le compte-rendu succinct de l'administration de M. Gabriel Delessert, préfet actuel, va clore de la manière la plus heureuse cette longue nomenclature de magistrats, animés pour la plupart de l'amour du bien public, et dont quelques-uns ont rendu de si éminens services non-seulement à la cité parisienne, mais au pays tout entier.
Avant d'entrer toutefois dans l'examen des actes nombreux, des améliorations importantes que M. Delessert a accomplies dans le cours d'une édilité qui remonte déjà à sept années, nous avons pensé qu'il serait utile de nous arrêter un moment pour considérer dans son ensemble imposant, dans ses mille détails patens et secrets la vaste et
tutélaire institution dont le préfet de police commande et dirige tous les rouages.
Les institutions municipales d'une capitale s'étendent et grandissent avec ses murailles et sa population. Sous Louis XIV, ainsi qu on a pu le voir, un lieutenant de police assisté de quelques escouades d'agens, d'un guet à pied et à cheval, dont l'effectif ne dépassait pas cinq cents hommes, suffisait pour maintenir l'ordre et faire respecter les lois. C'est qu'alors l'influence de la religion , l'autorité paternelle du parlement , et surtout la force despotique du trône, venaient merveilleusement en aide à l'action régulière et toujours uniforme d'une police entée sur l'arbitraire et l'habitude de l'obéissance. Il en est, et il en doit être autrement aujourd'hui qu'une liberté presque sans limite est le bien de tous, que l'affaiblissement des croyances a rompu les anneaux de cette chaîne mystérieuse qui unissait le peuple aux institutions, et que, dans des jours si rapprochés de nous, nous avons vu les factions appeler en quelques heures sur le pavé de la place publique non plus, comme aux temps de la Ligue et de la Fronde, quelques centaines de vagabonds et de laquais, mais des milliers de combattants intrépides, expérimentés, et ayant fait d'avance le sacrifice de leur vie à leurs idées. A Paris, où une population de onze cent mille âmes s'agite et se presse incessamment dans un rayon de quelques kilomètres, ce n'est pas trop pour assurer l'or-
dre et la sûreté publique qu'un budget de douze millions de francs, une garde spéciale de 2,596 fantassins et 647 cavaliers, un corps de sapeurs pompiers de 83o hommes, 3oo sergen ts de ville, des bureaux où travaillent le jour, et souvent la nuit, près de 3oo employés, un service extérieur enfin de commissaires de police, d'ofïiciers de paix, d'inspecteurs, d'agens de tout ordre , qui comprend près de 2,000 personnes.
Deux surveillances suprêmes, deux puissantes garanties sociales surgissent de la Préfecture : la police politique, dont l'œil de lynx pénètre à travers les plus épaisses ténèbres pour assurer la sûreté intérieure, éventer les complots, et prévenir les tentalivessubversives; la police municipale, aussi active, aussi clairvoyante, aussi infatigable que son aînée, mais plus palpable, plus effective, si l'on peut s'exprimer ainsi, et dont les résultats plus immédiats semblent intéresser plus directement les citoyens. Toutes deux concourent, par des moyens différens, à la tranquillité de l'Etat : la première en entourant le trône et les institutions des lueurs salutaires de son multiple regard; la seconde en épiant à chaque heure, à chaque minute, à chaque seconde, ces myriades de bandits, de vagabonds, de malfaiteurs de toute espèce, écume ordinaire des populations gigantesques, dont les instincts cauteleux, rapacesou meurtriers menacent sans relâche la fortune, le repos ou la vie des citoyens.
Il serait difficile, dangereux peut-être de chercher à soulever le voile qui couvre l'organisation et les moyens delà police politique. Elle n'a point au surplus de règles fixes ni de système arrêté : die se développe en quelque sorte avec les événemens, se complique ou se modifie d'après leur marche. Les agens de cette police, inconnus les uns aux autres, se recrutent d'ordinaire parmi les hommes du monde ruinés par leurs prodigalités ou leurs vices; parmi les femmes douées de quelque beauté et de quelque esprit, mais dont l'âge a prématurément diminué les chances de ressources et de fortune; parmi les jeunes gens qui, dans les temps d'agitation, feignent au milieu de leurs condisciples une exaltation qu'ils n'éprouvent pas, un fanatisme qu'ils échangent volontiers contre l'or qui doit servir à leurs études, à leurs besoins ou à leurs plaisirs. La police politique, que se sont appliqués à caractériser deux anciens préfets, MM. Vivien etGisquet, parait du reste avoir eu le même caractère dans tous les temps et dans tous les lieux; elle doit selon nous, par cela même, échapper complètement à l'analyse, à l'appréciation du moraliste et de l'historien.
Il n'en est pas de même de la police municipale. Sans vouloir entrer dans des détails qui seraient sans utilité, nous indiquerons sommairement le mécanisme de la surveillance continuelle qu'elle exerce, et dont le vaste réseau s'étend à la fois sur tous les quartiers de Paris et de la banlieue.
11 est affecté à chacun des arrondissernens de Paris une brigade dont la force varie suivant l'importance et le besoin de la localité. Cette brigade est placée sous les ordres directs d'un officier de paix, et se compose de sergens de ville et d'inspecteurs. Leur mission est d'explorer sans relâche toutes les parties de l'arrondissement, de faire exécuter les lois et ordonnances, de constater les contraventions, de réprimer les désordres , d'arrêter les malfaiteurs en flagrant délit, depor* ter secours où le besoin l'exige, et d'assurer autant que possible la liberté de la circulation. Leur service commence le matin et ne doit finir qu'à minuit, heure où la sûreté de la ville est confiée à d'autres agens et à des patrouilles militaires fournies par les postes de la garde nationale, de la garde municipale et de la troupe de ligne.
Les sergens de ville et inspecteurs ont dans leur arrondissement un bureau central où se tient l'officier de paix auquel chacun fait son rapport verbal ou par écrit, s'il y a lieu. Celui-ci en forme un résumé qu'il adresse au préfet deux fois par jour, et plus fréquemment en cas d'événemens graves. De celte façon rien ne peut se passer dans Paris sans quelepréfet en soit immédiatement iuformé, et jamais ce magistrat ne quitte son cabinet sans connaître d'une manière précise et exacte l'état dans lequel se trouve la capitale.
Une forte brigade de sergens de ville est spécialement chargée de faire disparaître les embar-
ras de la voie publique, et plus particulièrement de faciliter la circulation aux abords des halles, marchés, et lieux plus ordinairement fréquentés.
Quatre brigades, dites centrales, sans destination fixe, se tiennent en permanence à la disposition du préfet pour les cas imprévus, et prêtes à se porter partout où les agens spéciaux seraient insuiïisans(i).
Les agens composant les rondesde nuit, divisés en escouades que Ton appelait dMtveïoxs patrouilles grises , circulent toute la nuit dans Paris. Ces patrouilles suivent des itinéraires tracés d'avance, pour que tous les quartierssoientexplorésàlafois. Elles visitent surtout les rues et les lieux qui servent d'asile aux repris de justice et aux gens dangereux, les quartiers isolés, enfin tous les points
(l) Le corps des sergeas de ville se compose de 300 hommes , et cela depuis quatre ans seulement. Auparavant il ne comprenait que 250 hommes. Nous allons en faire connaître la répartition :
Le service général se compose de 17 brigades, savoir: 12 brigades d'arrondissement, 1 brigade pour les voilures, 4 brigades centrales.
Il y a tel arrondissement qui nécessite l'emploi d'un personnel de police plus nombreux que tel autre arrondissement ; ainsi la brigade de tel arrondissement se compose de 1G ou 17 hommes, tandis que dans tel autre elle n'est composée que de i 2 hommes ; mais, terme moyen, les brigades des 12 arrondissemens se composent exactement de 15 sergens.
La brigade des voilures est composée de 20 sergens , et les qualrc brigades centrales de 25 hommes chacune , au total 300 hommes.
Chaque sergent coûte, terme moyen, i ,500 fr.
de la voie publique où la sûreté des citoyens pourrait être menacée.
Les inspecteurs des hôtels garnis doivent visiter tous les jours les hôtels ou maisons où Ton reçoit les voyageurs, pour inscrire sur des bulletins séparés, qui sont transmis le jour même à la Préfecture, les noms, prénoms, âges, sexes, professions, des personnes entrées dans ces maisons , et de celles qui en sont sorties. Ces bulletins, classés aussitôt par ordre alphabétique, servent, dans une foule de cas, à faire retrouver la trace des voyageurs. Pour faire apprécier l'utilité et la multiplicité de détails de cette opération, il suffira de dire qu'il existe plus de 4,ooo maisons où l'on loge en garni, et que le mouvement journalier des entrées et sorties est de 2,600 environs par jour. Le nombre des bulletins ainsi recueillis s'élève à près d'un million par année. La population moyenne des personnes logées en garni est de 37,000, dont 6,000 étrangers.
Quant au service de sûreté ressortissant de la police municipale, sesagens, dont nous tairons à dessein le nombre, sout chargés spécialement delà surveillance des repris de justice que leur condamnation a soumis à cette condition pénale; de la recherche si souvent périlleuse des auteurs de crimes et délits, et de leur arrestation, comme aussi de la recherche des personnes qui peuvent constater leur culpabilité; de l'exécution des mandats et ordonnances judiciaires; en un mot de
tout ce qui concerne Ja police active en matière civile.
Mais à cette surveillance directe, infatigable, toujours debout, toujours arnjôe dans l'intérêt social, ne se bornent pas les travaux incessant de la Préfecture de police. Sentinelle attentive , elle ne se contente pas seulement de veiller à la sûreté des citoyens, à la tranquillité de la ville , à la conservation des édifices puhlics et particuliers, à la clarté et a la salubrité de la voie pu* blique; sa sollicitude s'étend bien au delà. A quoi lui serviraient les cent yeux d'Argus , si elle n'avait pas les cent bras de Briarée?
Grâce à elle les approvisionnemens de la ville sont assurés; elle explore avec une sollicitude paternelle les balles et marchés où les infatigables cultivateurs des environs de Paris viennent chaque matin apporter leurs denrées; le fleuve est soumis, comme la ville elle-même, à sa vigilance de toutes les heures; pas un bateau qui ne se trouve sous sa tutelle, pas une embarcation qui ne dorme en paix sous sa responsabilité. Les accidens reudus possibles par les glaces de l'hiver ou par les chaleurs de l'été sont également prévenus ou amoindris par sa vigilance.
Plus de 7,000 becs de gaz, sur un développement de 168 mille mètres, répandent chaque nuit, avec plus de 11 mille réverbères, des flots de clarté ; 1 20 mille mètres d'égouts (trente lieues) sont sans cesse explorés par elle.
Elle surveille les hôpitaux , les prisons , les maisons de prostitution , lèpres inévitables d'une immense capitale où toutes les passions désordonnées bouillonnent, fermentent et feraient explosion si la sagesse du législateur n'avait jeté çà et là quelques sordides oasis où les passions les plus abjectes s'éteignent dans la fange.
Elle veille aux intérêts, à la santé du peuple, en vérifiant les poids et mesures dans les boutiques ; en soumettant à l'analyse les alimens conservés, et- les boissons vendues au détail.
Elle protège les tombeaux des morts dans les qua re nécropoles de Paris, et veille avec le même soin sur ces autres temples de la destruction qui, sous le nom d'abattoirs , renvoient chaque jour des centaines d'animaux à la consommation publique.
Elle contient d#ns le devoir plus de trente mille scélérats, voleurs, meurtriers, vagabonds, repris de justice. Elle les connaît tous, et, ainsi que ce générai de l'antiquité qui faisait de mémoire l'appel de tous les soldats de son armée , elle sait leurs noms, leurs surnoms atroces, leurs crimes passés, leur situation actuelle, leurs changeantes demeures , et souvent même jusqu'à leurs projets.
Il existe à la préfecture de police un bureau où l'on conserve une collection qui remonte à plus de cent ans, de tous les arrêts et jugemens portant condamnation à des peines afflictives,
infamantes ou correctionnelles rendus par les tribunaux ou cours royales de France. On y joint chaque jour les indications particulières propres à faire reconnaître au besoin, même ceux qui, traduits en justice sous la prévention d'un crime ou délit, ont été acquittés. Cette collection , qui , avec les olim de notre ancien parlement, est sans contredit Tune des plus précieuses de nos archives , s'appelle les sommiers judiciaires, et contient plus d'un million de bulletins ou dossiers.
C'est à l'aide de ces sommiers que la Préfecture de police peut baser sur des données certaines ses investigations et ses captures : l'autorité judiciaire, de son côté, en tire un grand avantage , et y puise incessamment ses informations.
On compte dans le département de la Seine plus de 6,000 établissemens «lassés, c'est-à-dire considérés comme dangereux , insalubres ou incommodes. La Préfecture étend encore sa surveillance salutaire sur ces établissemens, et les circonscrit dans une limite protectrice des intérêts publics, en leur disant : «Tu n'iras pas plus loin»»
Comme dans toutes les sociétés où l'excès d'une civilisation mal comprise affaiblit le germe et l'autorité des croyances religieuses et des liens moraux, le suicide est devenu chez nous un fait fréquent, presque régulier. De a5o à 3oo qu'il était en i83o , il se trouve aujourd'hui porté au chiffre effrayant de 7 à 800. La moitié de ces
suicides s'opère par la strangulation , l'asphyxie ou l'immersion. La Préfecture a suivi pas à pas ïes progrès du mal , en a calculé les causes, et s'est appliquée à en neutraliser autant que possible les résultats. Partout des boîtes de secours, des instructions claires , précises ont été éparpillées sur les rivages du fleuve , dans les corpsde-garde, chez les commissaires de police, dans tous les établissemens centraux. Des hommes dévoués , des soldats charitables se sont consacrés au sauvetage des noyés, des asphyxiés, des blessés (i). Nous avons vu que la Préfecture était éminemment surveillante; ici elle se montre conservatrice et humaine. Des bateaux circulent la nuit autour des ponts pour guetter en quelque sorte le désespoir au passage ; et sur les bords du canal de l'Ourcq, jadis si funeste aux buveurs de la barrière et aux piétons attardés , de distance en distance sont échelonnés des gardiens de nuit qui protègent les passans nocturnes contre les embûches des voleurs non moins que contre les hallucinations de l'ivresse.
(i) Grâce à ces mesures non moins qu'au progrès de la science, on parvient aujourd'hui à rappeler à la vie le quart au moins de ces malheureux.
Un fait digne de remarque, est que le nombre des cas d'aliénation mentale a suivi exactement la même marche de progression que celui des suicides. Il semblerait ainsi exister entre ces deux natures de faits une sorte de solidarité dont il y aurait sans doute un grand intérêt philosophique à rechercher les causes.
Un gouvernement, avec !a mission de protéger les citoyens et les propriétés, de maintenir l'ordre et la sécurité publiques, a aussi le droit de veiller à sa conservation, c'est même un devoir, par le nombre immense des intérêts liés à son existence. Si les lois punissent plus sévèrement que tous les autres les crimes e{ attentats dirigés contre le chef de l'État,, c'est que l'attaquer, c'est mettre en périf non pas seulement ses jours précieux , mais encore les intérêts les plus chers du pays, son repos, sa stabilité, son avenir.
Serait-ij d'ailleurs possible que le chef de l'Etat restât exposé sans défense aux coups de ses ennemis; que les lois qui protègent les individus, qui punissent le moindre acte attentatoire aux droits ou à la liberté des citoyens, déniassent au premier $e tous le droit de veiller à sa propre conservation? Serait-il possible, lorsque le vœu national a constitué un état social, lorsqu'il a choisi pour la placer à sa tête une glorieuse dynastie, que la majorité n'eût pas la faculté de les défendre ?
Assurément non. Tous les hommes de cœur, tous les amis du pays veulent que la personne du roi soit désormais à l'abri de ces sauvages atteintes qui auraient déshonoré le nom français si le bon sens public n'y eut reconnu des actes isolés d'une frénésie anormale. Tous veulent que rien ne soit négligé pour veiller sur une vie pré-
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cjeuse, pour prévenir les entreprises r< : gî* ulrs , pour découvrir les criminels desseins des ennemis d'un pouvoir appuyé sur le vqeu et le concours à la fois du peuple et de Farinée.
Mais quelle sera l'autorité! vigilante dont le pouvoir sera assez étendu , l'autorité morale assez influente pour présenter de suffisantes garanties contre les entreprises perverses des partis?
Cette autorité ne peut&re que lapojice; etquelque délicate, quelque difficile que soit une semblable mission, quelque terrible responsabilité qu'elle entraîne, un préfet de police doit l'accepter sans hésitation, l'accomplir avec une vertueuse fierté.
Si l'on songe que de Paris dépend le repos de la France, si l'on songe que de la tranquillité ou de l'agitation de cette capitale dépendent le repos ou la perturbation du pays, on conviendra que le poste de préfet de police est , sinon le plus éclatant dans notre système gouvernemental , du moins le plus utile et le plus efficace. Dès lors on se convaincra que l'homme que la confiance du chef de l'État appelle à ces importantes et délicates fonctions ne doit pas être seulement un administrateur intègre et prévoyant, un magistrat sévère et consciencieux; qu'il faut encore qu'il joigne à ces qualités éminentes une connaissance profonde des hommes et des choses, une solide instruction des lois qui régissent le pays, une perspicacité d'intelligence, un dé-
vouement et un courage personnels que rien n étonne , que rien ne puisse ébranler.
Le 6 septembre i836, M. Gabriel Delessert , alorspréfet du département d'Eure-et-Loir (î ), fut investi des fonctions de préfet de police en remplacement de M. Gisquet. Le roi, en confiant , dans un moment difficile, ce poste important à M. Delessert, donnait un éclatant témoignage d'estime et de satisfaction au citoyen dévoué qui avait su tour à tour, dans les rangs de la milice citçyenne et dans la hiérarchie administrative, se concilier les sympathies et le suffrage de tous par la sagesse de ses vues , par sa fermeté, par son amour de l'ordre et delà justice, et surtout par les brillantes manifestations de l'intrépidité la plus noble, du caractère le plus élevé.
Le préfet d'Eure-et-Loir hésita d'abord à se charger d'un fardeau aussi lourd, à accepter une si grande responsabilité. Sa défiance de lui-même causait son hésitation, mais son respect pour le
(i) M. Gabriel Delessert avait occupé antérieurement la préfecture de l'Aude. Nommé le 12 février 1824, il s'était rendu immédiatement à son nouveau poste , car alors une certaine agitation se manifestait dans le Midi. Le 9 mars suivant, il adressa aux sous-préfets et aux maires des communes de ce département une proclamation où Ton remarque le passage suivant, qui semblait dès ce moment tracer la ligne de conduite que depuis lors il a suivie :
« La loi sera toujours la règle de mon administration : peu c m'importent les opinions qui ne la blessent pas ; mais je suis « parfaitement décidé à la faire respecter toutes les fois qu'elle « sera menacée. »
roi, son amour du pays, la conscience qu'il avait, sinon de ses forces, du moins de son inaltérable dévouement, finirent par le déterminer, et le 6 septembre, après une conférence avec le roi et les membres du conseil , il prit possession de l'hôtel et des fonctions de préfet de police.
Il serait difficile de relater ici tous les actes administratifs importans de M. Delessert, toutes ses créations utiles, toutes les innovations heureuses qu'il a introduites, et que l'expérience de plusieurs années a consacrées. A les citer textuellement, nous tomberions dans une sèche et aride nomenclature; mais il nous suffira, pour montrer combien son administration a été déjà féconde en résultats, d'indiquer sommairement les principales améliorations que la Préfecture de police et la ville de Paris lui doivent, améliorations qui, surtout en ce qui concerne la sûreté publique, Jes approvisionnemens, la surveillance et la découverte des malfaiteurs, l'extinction du recel, la moralisation des détenus, l'amélioration du système pénitentiaire, ont été immenses, et suffiraient pour placer au premier rang son édilité.
Depuis son installation à la Préfecture de police, M. Delessert a rendu plus de deux cents ordonnances ou arrêtés. Sans nous appesantir sur la plupart de ces règlemens de police ou de prévoyance que la sollicitude du magistrat publie chaque année sur les murs de la capitale pour in-
diluer des mesures d'ordre ou de précaution, nous citerons, par leurs titres seulement, les ordonnances qui, révélant plus spécialement la sollicitude du magistrat et de l'administrateur, doivent tenir une place importante dans l'histoire de notre luxe, de notre civilisation, de nos habitudes et de nos besoins.
Ordonnance dq io février 1837 sur les ustensiles et vases de cuivre et de divers métaux. Le préfet enjoint que des visites fréquentes soient faites chez les traiteurs, aubergistes, pâtissiers, fruitières. — 29 mai, ordonnance concernant les travaux sur la voie publique et les pmpriéiésy riveraines. — 28 août 1 837, concernant /&r carrosses, coupes et cabriolets de remise offerts au public pour marcher à l'heure ou à la course. Cette industrie, jusqu'alors en quelque sorte indépendante, se trouve ainsi sagement réglementée. — 26 août, concernant les chemins de fer. Mesures utiles dans le double intérêt du public et d'une industrie alors naissante. — 3o septembre, concernant le bruit du cor y dit trompe de chasse , dans Paris. Antique prohibition des lieutenans-généraux de police, judicieusement renouvelée. — iS octobre 1837, concernant les en fans trouves et abandonnes. Cette ordonnance, qui a produit les meilleurs résultais , était rendue pour assurer l'exécution d'un arrêté du Conseil général des hospices, rendu le a5 janvier précédent, et contresignée du duc de La Rochefoucauld-Liancourt,
— coprésident. — 3o novembre 1837, ordonnaiice portant règlement de la police des êtablissemcns insalubres et incommodes. — 8 janvier i838, ordonnance contenant des mesures utiles au commerce du port de Bercy. — a5 janvier i838, concernant le moulage, l'autopsie et V embaumement des cadavres. — 10 février i838, concernant /or ventes par autorité' de justice. Cette ordonnance, par des motifs de convenance et d'ordre public, supprime l'ignoble baraque que l'on établissait jusqu'alors sur la place du Châtelet pour mettre à l'abri les commissaires-priseurs procédant aux ventes par autorité de justice. Elle prescrit les mesures qui devront être observées dans les salles de l'hôtel des commissaires-priseurs, place de la Bourse, 2, où elle autorise les ventes pour l'avenir. — 27 février i838, ordonnance concernant les vacheries dans l'intérieur de Paris. — i5 avril i838, concernant les bateaux à vapeur. — 21 mai i838, concernant la conservation et la vente des capsules et autres préparations fulminantes. Cette ordonnance prescrit des mesures de sûreté que l'on néglige malheureusement trop souvent. Un arrêté du même jour réglemente le mode de transport pour ces mêmes produits fulminans et pour les allumettes chimiques : «Attendu le danger que présente ce transport, y est-il dit, il est défendu à tout fabricant, débitant ou dépositaire, de faire aucune expédition parles messageries, diligences et autres voilures de transport
de voyageurs. 11 est défendu aux entrepreneurs de voitures de s'en charger. Le transport ne peut avoir lieu que par la voie du roulage ou par eau, et après déclaration de la nature des colis à l'expéditeur, etc. » — 4 août i838, concernant la conservation des monumens d'art et religieux de la capitale. — i5 septembre i838, concernant le service des voitures faisant le transport des voyageurs en commun. Celte ordonnance prescrit, dans l'intérêt du public, des mesures plus propres à garantir la sûreté et la commodité des voyageurs. — 20 mai i83g, concernant/^ bains de rivière. Mesures de sûreté et de décence publique. — i cr juillet 1839, concernant les commissionnaires stationnant sur la voie publique. Cette ordonnance réglemente tout ce qui concerne l'obtention de livret, l'individualité, les conditions de moralité, etc. Il est à regretter qu'elle n'ait pas en même temps établi un tarif du prix des commissions a\ec ou sans crochets. Les exigences des commissionnaires sont aussi grandes que celles des cochers et ont besoin d'être soumises à des conditions analogues. — 6 septembre i839, concernant C autopsie y l'embaumement et la momification des cadavres; enjoint l'accomplissement de formalités rendues indispensables par le progrès de la science. — 19 octobre 1839, concernant les crieursj chanteurs, vendeurs et distributeurs d'écrits y dessins et lithographies sur la voie publique. Cette ordonnance applique la loi du
îo décembre i83o, celle du i6 février i834> les articles 471 et 477 du Code pénal. — 4 novembre, concernant les barrières et saillies sur les boulevards intérieurs. Les mesures depuis longtemps désirées que prescrit cette ordonnance pouvaient seules parvenir à compléter le système d'embellissement des boulevards, suivi avec tant de persévérance et accompli à si grands frais. Elle rappelle, coordonne et complète les dispositions contenues dans l'ordonnance du prévôt des marchands du 8 avril 1 766, dans l'ordonnance du ^décembre i8a3. Elle mentionne la délibération du conseil municipal sur la matière, s'appuie sur le texte de la loi du 16-24 août 1790, titre XI, et ordonne l'enlèvement des barrières qui, pour la plupart, présentent des solutions de continuité, forment des renfoncemens dangereux pendant la nuit, etc. — i5 octobre 1839, concernant la codification des anciens règlemens, arrêtés et ordonnances sur la police d? la rivière. Jusqu'ici épars et sans unité d'ensemble, la police de la navigation des rivières, canaux et ports. — i5 janvier 1840, concernant ta? voitures de place , leurs dimensions et mode de construction à tavenir, le service de suiveillance sur les stations, etc. Cette ordonnance a apporté de notables améliorations que le public a appréciées en en profitant. Grâce au système de surveillance établi et à la création d'inspecteurs revêtus d'uniformes, on est parvenu à faire cesser la grossièreté prover-
hiale, en quelque sorte, des cochers, et à substituer Un service régulier, presque élégant, à celui jusqu'alors trop négligé des voitures publiques.
— 10 mars 1840, arrêté concernant l'emploi des machines Jocomotives sur les chemins de Jèr. Nouvelles garanties de sécurité pour les voyageurs.
— 1 novembre i84o* concernant la vente et la taxe du pain dans Paris. Cette ordonnance, rendue en exécution d'une décision du ministre de l'agriculture et du commerce du 7 octobre i84o r portant qu'il serait immédiatement procédé à la révision générale des règlemens qui régissent la profession de boulanger à Paris, est trop importante pour que nous nous contentions de la mentionner. Son préambule, ainsi conçu, ne lui donne heureusement qu'un caractère provisoire, car elle n'a pas répondu , dans son exécution, à ce que l'on en attendait :
« Considérant qu'il importe, en attendant, de remédier aux abus qui se rattachent au régime actuellement en vigueur pour la vente et la taxe du pain, ordonnons :
» Article I er . A compter du 16 novembre courant, la vente du pain dans Paris se fera au poids, constaté entre le vendeur et l'acheteur, soit qu'elle s'applique à des pains entiers, soit qu'elle porte sur des fractions de pain. Art. a. En conséquence, la taxe fixera désormais le prix du kilogramme de pain, au lieu de déterminer, comme par le passé, le prix des pains de 2, 3,4
et 6 kilogrammes, àrt. 3. Ne sont point soumis à la taxe : i°Tout pain du poids d'un kilogramme ou d'un poids inférieur; a° Tout pain de * première qualité du poids de a kilogrammes, dont la longueur excéderait 70 centimètres. Le prix du kilogramme de ces espèces de pain sera réglé de gré à gré entre les boulangers et le public. Art. 4' Les boulangers seront tenus de peser, en le livrant, le pain qu'ils vendront dans leur boutique, sans qu'il soit besoin d'aucune réquisition de là part des acheteurs. Quant au pain porté à domicile, l'exactitude du poids pour lequel il sera vendu devra être vérifiée à toute réquisition de l'acheteur. A cet effet, les boulangers auront toujours sur leurs comptoirs les balances et les poids nécessaires, et ils devront en pourvoir leurs porteurs de pain. Art. 5. Quelles que soient la forme et l'espèce du pain vendu, l'acheteur ne sera tenu de payer (au prix de la taxe pour le pain taxé et au prix fixé de gré à gré pour le pain non taxé) que la quantité de pain réellement indiquée par le pesage, sans que les boulangers puissent prétendre à aucune espèce de tolérance, »
Cette ordonnance a soulevé, dans son exécution, une assez vive polémique; elle semble être, en réalité, de beaucoup trop favorable aux boulangers, qui ne se rappellent pas assez que leur devoir serait de se concilier, par leur probité et la stricte observance des règlemeus, la bienveil-
lance de l'autorité municipale. Le préfet de police aurait le droit d'ordonner la fermeture d'un ou de plusieurs établissemens de boulangers , comme aussi d'en créer un plus grand nombre, s'il le jugeait convenable; mais cette considéralion ne suffit malheureusement pas pour maintenir beaucoup de boulangers dans les sévères limites delà probité commerciale (i).
Une ordonnance du l5 octobre 1841 réglemente la police de rétablissement d'abattoir et d'c~ quarrissage d * Aubervilliers \ — 6 décembre i84j » ordonnance sur les mesures de salubrité doits les halles et nuuvhés. — il décembre 18^1 , concernant la vérification périodique des poids et mesures. Cette ordonnance est rendue en exécution de l'art. 3 de la loi du > \ août 1790, des lois des 22 juillet 1791, i cr vendémiaire an IV (s3 septembre 1795), des ordonnances royales des l8 décembre 182 5, 2J décembre i832, de la loi du 4 juillet 1837, qui abroge le décret du L2 février 181 2, et interdit l'usage de tout poids et mesure
(l) Il y a à Paris 604 boulangers, divisés en 4 classes. Ils sont soumis à fournir un cautionnement en nature, c'est-à-dire en farine, dont la quotité est fixée à 20 sacs pour chacun ; ils sont en outre tenus d'avoir en magasin un approvisionnement, dont le maximum, calculé d'après l'importance des établissemens, doit être de 110 sacs pour les boulangers de première classe, 1 10 pour ceux de deuxième , &û pour ceux de troisième , et 30 pour ceux de quatrième.
Cet approvisionnement suffirait atix besoins de la capitale pour au jours environ.
autre que ceux qu'établissent les lois des î8 germinal an III et *i 9 frimaire an VIII, constitutives du système métrique décimal. Elle rappelle les ordonnances royales des 18 mai i838, 17 avril 1839 et 16 juin même année sur la forme des poids et mesures décimaux. Dans son application, facilitée et mise à la portée de toutes les intelligences par ses arrêtés des 16 février et i3 avril 1842, cette ordonnance n'a rencontré que de faibles obstacles, grâce aux mesures de bienveillance prescrites par le magistrat, et désormais l'usage des nouveaux poids et mesures est devenu général et populaire dans tout le ressort de la Préfecture de police. — 3 juin 18/p, concernant les conduits et appareils a? éclairage par le gaz. Cette ordonnance doit rendre les accidens bien rares, si elle est rigoureusement observée. — 10 juin 1842 , concernant les nourrices, directeurs, meneurs et meneuses, de nourrices. La sollicitude du préfet s'étend utilement, dans cette ordonnance, sur des cas possibles et prévus de surveillance et de soins propres à offrir à la classe peu fortunée plus de sécurité complète sur l'état sanitaire des nourrices et la sûreté de ménage des enfans. — Septembre i843, concernant la circulation dans Paris des voitures chargées de plâtre. Ces voitures, qui répandaient une poussière désagréable et insalubre sur leur parcours, devront à l'avenir être couvertes d'une toile qui. obviera à cet inconvénient.
Le simple aperçu de ces ordonnances, dont notre cadre nous a obligé d'abréger la nomenclature, témoigne de la sollicitude incessante et éclairée'que le préfet actuel apporte dans l'exercice de ses fonctions étendues. Toutes, on peut le voir, sont éminemment marquées au cachet de cette inflexible tendance au bien public, condition essentielle des bons citoyens élevés au poste de ledilité.
Les mesures de salubrité publique, qui ont une si directe influence sur les mœurs, sur la richesse, sur la grandeur d'une capitale, paraissent avoir, dès le premier jour, vivement préoccupé M. Gabriel Delessert. Un conseil, composé des sommités de la science et de la pratique, se réunit deux fois par mois sous la présidence du préfet de police, et lui adresse chaque année un rapport étendu, substantiel, admirablement lucide, sur ses travaux de chaque jour.. Tout ce qui touche directement ou indirectement aux questions de salubrité, d'hygiène, et même de bien-être public, est traité dans ce travail avec une paternelle sollicitude par ces tuteurs delà santé générale. Le commodo et Xincommodo de certaines usines, les épizooties, les exhumations, les bains publics, tout y est discuté, approfondi, pesé par un conseil desavans que dirige un homme distingué par sa science, sous le patronage et la responsabilité du premier magistrat de la police de Paris.
M. de Martignac, ce probe et bloquent homme d'État, enlevé à l'avenir par une mort prématurée, disait: «Nos prisons punissent et ne corrigent pas. » Elles dégradent et avilissent, eut-il pu ajouter, au lieu de pousser au repentir et à l'amélioration. M. Gabriel Delessert, comme son frère Benjamin, avait, dès avant son accession à la Préfecture, senti toute la justesse de ce mot profond : aussi s'est-il particulièrement appliqué, deputs son édilité, à ramener le système pénitentiaire à son objet primitif, punir et corriger.
H existe dans le département de la Seine onze prisons : le Dépôt de la Préfecture; la Force; la Maison des Jeunes Détenus; le Dépôt des condamnés de la rue de la Hoquette; les Magdelonnettes; Sainte-Pélagie; Saint-Lazare; la Conciergerie; la maison de répression de Saint-Denis; le Dépôt de Mendicité de Villers-Cotterets (quoique situé dans le département de l'Aisne, cet établissement est classé dans les dépendances du département de la Seine); la Prison pour Dettes, rue de Clichy.
Le Dépôt de la Préfecture, la Conciergerie, \çl Force et surtout Saint-Lazare , ont été, depuis l'édilité de M. Delessert, l'objet d'un grand nombre d'améliorations, et cette voie de progrès ne 'Sera point abandonnée, car le zèle du magistrat ne manquera pas à cette œuvre importante, a L'aiUprité conférée au préfet tje poljce sur les prisous, dit avec raison M. Vivien dans un re-
marquable travail sur la Préfecture de police, lui permet de contribuer efficacement à la solution du problème posé par la science, et de choisir avec certitude les applications les plus sages et les plus vraies. Investi d'une autorité qui s etend sur une population moyenne de 5,ooo détenus, il peut exercer une influence marquée sur les mœurs publiques et la sécurité de la capitale, et déployer au profit commun , non cette philanthropie bâtarde et inintelligente qui flatte les détenus et leur rend la prison préférable à leur propre demeure, mais cette discipline humaine quoique rigoureuse, bienveillante quoiqu'inflexible, qui fait apparaître aux yeux des condamnés la justice sociale comme l'austère et impartiale gardienne de la» morale et de Tordre.»
Cette mission d'avenir, M.Gabriel Delessert Ta acceptée avec faveur et l'accomplit avec dévouement. Le régime pénitentiaire des jeunes détenus du département de la Seine est là pour prouver tout ce que le préfet actuel apporte de soins, de persévérance, de véritable philanthropie dans la direction de cette maison modèle si utile, et si noblement protégée par la ville de Paris.
Il faut lire dans les propres rapports du préfet de police à M. le ministre de l'intérieur les résultats obtenus par les réformes éclairées du magistrat infatigable et certain d'atteindre un but salutaire. Chacun de ces rapports contient des données intéressantes, des observations judicieuses, des
aperçus profonds; tous sont empreints de cet amour du bon , de l'utile, du vrai, qui forme le trait distinctif du vrai citoyen, de l'homme d'État, du magistrat digne de ce nom.
« Avant la réforme introduite, dit M. Delessert dans son rapport du 29 juin 1839, et lorsque les enfans étaient abandonnés à tous les dangers de la vie commune, les récidives étaient dans les proportions de trente sur cent trente. Depuis quinze mois que la séquestration est complète, il n'y a eu que sept récidives sur deux cent trente-neuf enfans qui, dans ce laps de temps, ont été incarcérés sur la demande des familles. »
Le magistrat philanthrope a pensé que l'émulation ne devait point être abolie parmi déjeunes infortunés dont le cœur faussé ne peut être encore entièrement corrompu.
«Jusqu'ici, dans les prisons communes, dit-il dans son rapport du 29 février 1 84o, le stimulant le plus puissant est le denier de poche et la cantine. qui en permet l'emploi. Tous deux engendrent des abus, et la cantine surtout a quelque chose de choquant qui est en opposition avec les mots punition et égalité, qui sont le symbole des prisons. Je les ai depuis longtemps supprimés au pénitencier. J'ai dû chercher à y substituer quelque encouragement nouveau , et j'y ai placé en première ligne un système de distribution de prix.
Ces prix, qui consistent en livres et en outils, selon qu'on le juge plus en rapport avec l'éduca-
tion antérieure ou les goûts des enfans, au lieu d'être distribués périodiquement, sont délivrés en échange de témoignages de satisfaction d'un ordre inférieur, accordés toutes les semaines, sur des listes de candidats présentée» par l'aumônier, l'instituteur et l'agent spécial des travaux. Ces sortes de récompenses d'un premier degré, et qui sont désignées sous le nom de bon* points, m'ont paru devoir exercer une influence heureuse sur l'application au travail et sur les progrès de l'étude. La fréquence des distributions, les différentes formes et les divers degrés d'importance qui leur ont été assignés , l'assurance donnée à l'enfant que, mieux il fera, plus tôt il sera mis en possession d'un objet utile et dont il pourra tirer vanité auprès des personnes admises à le visiter; toutes ces choses combinées sont effectivement autant de moyens d'aiguillonner l'insouciance, de stimuler l'hésitation, et d'encourager les bonnes tendances. »
Enfin, pour achever la faible apologie de l'institution dont nous avons essayé d'indiquer l'excellence, citons encore M. Vivien : «Le système cellulaire, dit cet économiste distingué, qui, dans son rapide passage à la Préfecture, fut dans l'impossibilité de s'occuper de questions que depuis il a approfondies en voyant les résultats obtenus par ses successeurs, ét surtout par le préfet actuel; le système cellulaire a été appliqué, le jour aussi bien que la nuit, dans les maisons des jeunes dé-
ténus, et a pu se concilier avec l'instruction, les exercices religieux et les exigences des travaux manuels. Il n'a exercé aucune influence fâcheuse ni sur la santé, ni sur le moral des détenus. Plu» sieurs rapports publiés dans ces dernières anr nées attestent les succès obtenus par ce régime spécial, et le gouvernement a récemment érigé cette prison en maison centrale, sous le titre de Maison centrale d'éducation correctionnelle.
L'ordonnance royale qui appelait M. Gabriel Delessert à la Préfecture de police porte la date du 10 septembre 1 836; le 12, le nouveau préfet prêta serment entre les mains du roi ; dès le 5 du mois suivant il était élevé par une seconde ordonnance aux fonctions de conseiller d'Etat en service extraordinaire, avec autorisation de participer aux travaux des comités, et de prendre part aux délibérations du conseil.
Du jour où il avait accepté le poste difficile et important que la confiance du souverain et du cabinet mettait en ses mains, M. Gabriel Delessert dut se consacrer à 1 étude spéciale des attributions si compliquées dont se compose la Préfecture de police. Dans toutes il s'appliqua à introduire des améliorations, à concilier les intérêts, à unir le bon à l'utile.
Au mois de décembre 1 836, la crue soudaine et inusitée des eaux de la Seine répandit la déso^ lation sur plusieurs points delà capitale, dont de bas quartiers se trouvèrent presque complète-»
ment inondés. Le préfet de police se hâta de visiter lesdiflférens points de Paris et delà banlieue qui souffraient de ce sinistre; il adressa des paroles d'encouragement , et distribua des récompenses aux mariniers dont le dévouement s'était spontanément signalé d'une manière utile, et prescrivit les mesures les plus efficaces pour arrêter l'envahissement du fléau. A la même époque, il fit une visite générale des prisons qu'il examina dans leurs plus minutieux détails, recueillant les observations judicieuses, accueillant les plaintes fondées, et recommandant partout l'humanité, la bienveillance , la stricte observation delà justice. Au mois d'octobre de l'année 1837, M. Delessert, qui avait laissé de si honorables souvenirs de son administration dans le département d'Eure-et-Loir, reçut des habitons de son chef- lieu un témoignage d'estime et de gratitude qui dut lui être bien précieux. Une députation des plus notables citoyens de Chartres vint offrir à son ancien préfet une médaille frappée en son honneur avec du métal des cloches fondues dans l'incendie delà cathédrale.
M. Gabriel Delessert, dont la sollicitude s'étendit tout d'abord sur les parties les plus importantes de son administration, parvint enfin à résoudrecomplétement unproblèmesocialqui avait préoccupé ses prédécesseurs, en excluant totalement des fonctions même les plus infimes de la Préfecture tous ceux dont les antécédens n'étaient
pas irréprochables , et qui, en raison de condamnations judiciaires, ou d'une ancienne proxénéité avec les malfaiteurs, devaient être a bon droit suspects aux honnêtes gens (i).
Efficacement secondé par le chef actuel de la police municipale, que son expérience approfondie des hommes et des événemens rendait , non moins que la droiture de ses vues, digne de s'associer au zèle et aux travaux d'un magistrat animé de l'amour du bien public, M. Delessert est parvenu à moraliser, en quelque sorte, le personnel comme l'action même de la police, en n'admettant dans les rangs de ce nombre infini d'agens qui concourent à la sûreté publique que des hommes honnêtes et d'une moralité éprouvée. Un des résultats les plus précieux de cette mesure a été de faire presque entièrement disparaître parmi le peuple ces déplorables préjugés
(1) Voici les termes de l'arrêté qui , en supprimant Panciennc brigade de sûreté pour organiser, sur des bases entièrement différentes, le service qui la remplace, et qui depuis lors a rendu de si notables services , appelle à sa tête uu ancien commissaire de police de la ville de Paris, M. Allard.
« Nous, conseiller d'État, préfet de police, etc.
« Arrêtons ce qui suit :
« Art.l". La brigade de sûreté est dissoute. Le service dont elle était chargée sera immédiatement réorganisé d'après de nouvelles bases, et sous la dénomination de service de sûreté.
« Art. 2. Aucun repris de justice ou libéré de condamnation quelconque ne pourra y être admis.
« Art. 5. Le chef de la deuxième division soumettra à notre approbation l'état nominatif des agens et employés qui devront faire partie du nouveau service de sûreté.
traditionnels qui exposaient les agens de l'autorité à la haine et même au mépris des masses. Aujourd'hui, sur tous les poittts de Paris, les citoyens, les ouvriers , les hommes même le moins partisans de l'ordre, prêtent, au besoin, mainforte aux agens de la police dans l'exercice de leurs pénibles fonctions ; le peuplé a enfin compris que c'est dans son intérêt, dans celui de ses travaux, de ses ressources, de sa famille -, que les agehs déploient une infatigable Vigilance, renoncent au repos, et exposent courageusement leur vie , pour rechercher les malfaiteurs, les saisir et les placer sous la main delà justice.
Par une prescription utile, et du reste conforme à un arrêté d'ordre public qui n'avait jamais reçu . son exécution j M. Gabriel Delessert a enjoint, sous la date du 11 février 1 84 r , aux officiers de paix, le port d'un costume d'uniforme (1).
Cette sage mesure , dont le résultat devait être de familiariser eu quelque sorte le public avec la vue des dépositaires de l'autorité, a prêté tout d'abord une force nouvelle aux attributions des officiers de paix, modestes et utiles fonctionnaires, sur la vigilance, sur le zèle et souvent l'énergie desquels reposent en grande partie le repos et la sécurité des quartiers de Paris sur lesquels ils exercent une surveillance de tous les instans.
(1) Habit bleu, brodé d'argent au collet, aux paremens et à la taille ; chapeau à cornes , épée à poignée de nacre et d'argent, ceinture de soie bleue clair à franges.
Cette mesure de prescription d'un uniforme a depuis été étendue à tous les employés du service actif, de la navigation, des halles et marchés, etc.
Lors deréchauffouréeanarchique de Barbes et de Blanqui, au mois de mai 1 8 3<), on fit un reproche à la police de n'avoir pas prévu l'événement qui ensanglanta pendant quelquesheures un quartier populeux ; mais ceux qui élevaient ce blâme ignoraient que la collision armée qui éclata Je dimanche 12, à quatre heures du soir, n'avait point été résolue pour ce jour-là dans le conseil des anarchistes , et que l'aveugle impatience de Barbes et de quelques autres sectionnâmes avait hâté de plusieurs heures cette levée de boucliers qui, sans cette circonstance, grâce aux mesures que l'on avait prises, n'aurait pas entraîné ce regrettable Conflit où le sang des soldats et des citoyens coula.
Avant la révolution de i83o , la force dont disposait la ville de Paris consistait en un corps de gendarmerie formé de i ,5^8 hommes dont 917 a pied et 611 â cheval , et en un corps de sergens de ville composé de 100 brigadiers et sergens. La garde nationale avait été licenciée.
Une ordonnance, en date du 16 août i83o, en supprimant le corps de la gendarmerie , institua pour le service de garde et de police de la capitale un corps spécial composé de i,o43 hommes d'infanterie etde/Joo cavaliers, sous la dé-
nomination de garxle municipale. L'institution des sergens de ville fut conservée, et leur effectif fut porté à 298 hommes. La garde nationale, dont le zèle et le dévouement ont été si admirables toutes les fois que Tordre, la tranquillité et les pouvoirs furent menacés, forma la troisième force conservatrice. Une ordonnance du il\ août i838 modifia en quelques points l'organisation de la garde municipale, et régla les attributions du service de ce corps, placé ^sous l'autorité du ministre de l'intérieur et sous les ordres immédiats du préfet de police, et qui déjà alors avait rendu d'éclatans services. Le préfet de police, pour les casex traordinaires,fut autorisé à l'employer même dans les communes du ressort de la Préfecture.
La garde municipale, corps intelligent et dévoué, qui par sa surveillance permanente et active a souvent prévenu et déjoué les tentatives des factions, participe à la fois de l'organisation militaire et de l'ordre civil. A ce double titre, elle doit être placée sous le commandement du préfet de police, d'autant plus que, réunissant les avantages que donne l'expérience militaire aux garanties que donne l'habitude des formes légales, elle jouit sur la population parisienne d'une autorité morale qui exerce autant d'influence utile que la force et la bravoure qu'elle sait déployer au besoin.
Avant les journées des 11 et |3 mai, l'insuffisance du corps de la garde municipale s'était
souvent révélée; elle devint manifeste à l'issue de ces tristes événemens. Le gouvernement , pour en accroître la force, demanda aux Chambres de porter son effectif à 2,996 hommes, c'està-dire de l'accroître de i,55a officiers, sous-officiers et gardes. Cette proposition fut acceptée , mais ce n'était là qu'un palliatif : en 1 84 1 , M. le ministre de la guerre, frappé dé l'importance des services de la cavalerie de la garde municipale , jugea qu'il y aurajt utilité et convenance à la charger des divers services généraux de la capitale , jusqu'alors partagés entre elle et les régimensde la garnison; un projet de loi fut présenté aux Chambres, ayant pour objet d'accroître la cavalerie de 247 hommes et 239 chevaux. Le conseil municipal s'associait en cette occasion aux vœux du gouvernement; aussi la loi ouvrant le crédit demandé dans un but d'utilité si généralement senti fut-elle votée à la presque unanimité. Ce corps d'élite fut élevé au chiffre de 3,243 hommes.
Lorsque, dans le cours de l'année 1840, la pensée généreuse de ramener en France les cendres de l'empereur Napoléon et de les déposer , selon les vœux exprimés dans son testament, sur les rives de la Seine, put enfin recevoir son exécution, M. Gabriel Delessert, sur la demande de M. le ministre de l'intérieur, nomma une commission à l'effet de rédiger une instruction détaillée sur les soins et précautions à prendre à
Sainte-Hélène pour l'exhumation des restes de l'Empereur, et leur translation en France.
L'espace nous manquerait pour enregistrer toutes les mesures utiles, tous les travaux hnportans auxquels le préfet de police actuel a présidé; c'est ainsi que la suppression des jeux publics lui imposa des devoirs inconuusises prédécesseurs, et que ce ne fut pas sans d'extrêmes difficultés qu'il parvint à réfréner les écarts et les tentatives d'une passion funeste ou d'habitudes enracinées. Par sa fermeté , par sa modération , M. Delessert parvint, en 1 84o, à calmer l'effervescence des différentes catégories d'ouvriers dont les récriminations se formulaient menaçantes au moyen de coalitions organisées. Grâce à la précision et à l'étendue des mesures qu'il sut prendre lors du vote de la loi des fortifications , l'agglomération de plusieurs milliers d'ouvriers étrangers, aux portes de la capitale, n'eut pour la cité ni pour la banlieue aucun fâcheux résultat.
La mise en activité de notre système développé de chemins de fer, en venant augmenter en quelque sorte la masse écrasante de sa responsabilité, ne le prit pas au dépourvu, et il parvint à organiser aussitôt de nouveaux moyens de surveillance tels, qu'en vain, à l aide de ces moyens rapides de transport, quelques malfaiteurs tentèrent d'échapper à la vindicte publique; aussi prompte dans son action qu'ils avaient espéré l'être dans leur fuite, la police de Paris les atteignit, et
Montely, le meurtrier d'Orléans, pas plus que les époux Verny, les assassins de Saint^Cloud , ne purent échappera son action vengeresse.
M. Delessert, en outre, et c'est peut-être là un de ses plus beaux titres à la gratitude et à J" estime de ses concitoyens, est parvenu, à l'aide de moyens nouveaux qu'approuvent également la morale, l'humanité et la raison, à introduire un nouvel ordre d'idées et de faits dans les rapports de la police , et par contre-coup de la justice, avec les malfaiteurs les plus dangereux. Ce n'était autrefois qu'à force de sévérité, de menaces, d'intimidation, que l'on tentait d'obtenir d'eux des aveux, ou, ce qui est plus précieux, des révélations; aujourd'hui, au contraire , on a recours seulement à la persuasion , on fait entrevoir un adoucissement possible de peine comme récompense d'une franchise complète devant la magistrature ou le jury, on exécute religieusement les moindres promesses; on sollicite l'intérêt personnel» ou s'adresse sans faux-fuyans à ce reste de bous instincts qui se trouvent encore plus fréquemment qu'on ne pense dans les cœurs même les plus endurcis; on inspire enfin une confiance profitable aux prévenus en leur parlant le langage de la raison, et en faisant naître chez eux l'espérance d'une amélioration à leur triste sort.
Aux plus récentes sessions des assises du département de la Seine, on a pu reconnaître et apprécier les immeuses résultats de ce système
d'aveux et de révélations sans réserve : des bandes de quarante et de soixante-dix-neuf malfaiteurs sont venues successivement s'asseoir devant le jury , et ce n'a pas été sans un étonnement mêlé de satisfaction qu'on a vu les plus compromis d'entre eux raconter, sans jactance, les moindres circonstances de leurs méfaits, préciser avec exactitude la part que chacun de leurs complices y avait prise, dévoiler tous les mystères du mal, puis enfin invoquer avec repentir l'indulgente commisération du jury pourdescrimesdontl'aveu complet semblait déjà une première expiation.
* Peut-être quelques-uns de nos lecteurs regretteront-ils de ne pas trouver ici de détails nouveaux sur la prostitution et sa surveillance ; nous avons pensé que les documens spéciaux que contient l'ouvrage de Parent- Duchatelet nous dispensaient de nous étendre sur cette matière. Il nous suffira de dire que , depuis l'avènement à la Préfecture de M. Gabriel Delessert, le nombre des cas de maladie s'est réduit dans une immense proportion. Des mesures plus exactes d'ordre et de police ont d'ailleurs été mises en vigueur pour circonscrire la prostitution dans l'intérieur des établissemens tolérés , et protéger la pudeur publique. Le nombre des prostituées, pour Paris et sa banlieue, est de 4,ooo environ ; le nombre des maisons dites de tolérance s'élève à près de deux cents. Un établissement religieux, fondé en 1821 , sous le titre du Bon Pasteur, est
ouvert à celles de ces malheureuses qu'un repen* tir tardif ou de sages conseils ramènent dans la voie du bien . Près de i ,000 filles y ont été admises depuis vingt ans, et sont rentrées dans le sein de la société, réconciliées avec elles-mêmes parla prière et le travail. Une semblable maison a été récemment ou verte à Versailles, sous le patronage de M me la duchesse de Grammont. Cette maison, dite/<? Refuge de Notre- Dame*de-Misériconle, obtient également d'heureux résultats.
Nous terminerons désormais en quelques mots ce qui nous reste à dire sur la Préfecture de police et l'édilité de M. Gabriel l)elessert,à laquelle il semble avoir été réservé de faire disparaître pour toujours les absurdes préjugés conservés trop longtemps par la population parisienne contre l'institution vigilante qui assure sa sécurité, son bien-être et son repos. La police, par sa nature, par son essence même, doit être présente à la fois partout dans Paris : aux spectacles, à l'église, au champ du repos, dans les bals, dans les réunions de toute espèce; son action tutélaire et insensible doit se développer sans choc, se frayer passage sans commotion, fonctionner sans mouvement et sans scandale. I,a police municipale, qui embrasse la police de sûreté, étend en même temps son puissant réseau de surveil- • lance et d'action sur toutes les parties de la cité; elle veille sur la fortune des citoyens, couvre de sa main puissante leur poitrine menacée , saisit
les malfaiteurs, assure l'exécution des mandats de la justice, et concourt avec une infatigable persévérance à assurer la vindicte des lois.
En outre de ces soins, la police a mission d'assurer les approvisionnemens de la cité, de veiller à la libre circulation de ses rues, etc. On, on jugera par un seul exemple des détails infinis que doivent entraîner tant de labeurs : il entre cha~ que nuit dans Paris plus de 6,000 charrettes destinées à l'approvisionnement des halles et marchés, et, de plus, 1,000 voitures environ de laitières, Le nombre des fiacres, cabriolets, onun il jus , voitures bourgeoises et équipages est de plus de 12,000. En y joignant les voitures publiques, celles de roulage, les camions, charrettes et voitures de toute espèce, on trouvera un mouvement de plus de 60,000 véhicules circulant chaque jour dans Paris, de six heures du matin à minuit, et dont il faut surveiller l'allure et la direction, pour, autant que possible, diminuer le nombre d'accidens presque inévitables. La prévoyance de M. Gabriel Delessert a d'ailleurs posé une borne à la tendance envahissante des entreprises de locomotion; depuis sept années qu'il occupe le siège de la Préfecture, malgré de pressantes sollicitations, en dépit de vives et puis- » santés requêtes, il n'a voulu consentira la création d'aucune nouvelle ligne de voitures, celles indispensables au service des chemins de fer exceptées. M. Debelleyme el M. Mangin avaient au-
torisé la circulation de 1278 voitures omnibus; M. (iisquetavait créé trois nouvelles lignes; M. Delessert a pensé que ces moyens de circulation étaient suffisants, et s'est refusé à les accroître.
L'arrêté des Consuls, encore en vigueur aujourd'hui, et qui forme en réalité comme la charte institutive delà Préfecture de police, contient les dispositions suivantes : « Le préfet de police exercera ses fonctions sous l'autorité immédiate des ministres; il correspondra directement avec eux pour les objets qui dépendent de leurs départemens respectifs ; il pourra publier de nouveau les lois et règlemens de police , et rendre des ordonnances pour en assurer l'exécu* tion.
« Il aura dans ses attributions la délivrance des passe-ports, des permis de séjour, des cartes de sûreté; le vagabondage; la police des prisons; la surveillance des maisons publiques, des filles publiques; la répression des attroupemens; la police des cultes, de l'imprimerie, de la librairie ; celle des théâtres, de la vente des poudres et salaires , des ports-d'armes , des recherches des déserteurs ; la petite voirie , la liberté et la sûreté de la voie publique , la salubrité; les incendies, débordemens, accidens sur la rivière ; la police delà Bourse, du commerce; les taxes et mercuriales; la circulation des subsistances ; les marchandises prohibées; la protection des monumens; les approvisionnernens, etc.
« 11 sera chargé de régler et arrêter les dépenses pour la visite des officiers de santé et artistes vétérinaires; le transport des malades, etc. »
A celte nomenclature des attributions du préfet, il faut ajouter celles que l'arrêté des Consuls n'a pas énoncées, et qui ne sont ni moins nombreuses, ni moins importantes : Livrets des ouvriers; surveillance des repris de justice; administration des halles et marchés; autorisation et surveillance des établissemens dangereux, insalubres ou incommodes; les aliénés; la recherche des crimes et délits; l'administration du corps de la garde municipale et de celui des sapeurs-pompiers; les fêtes publiques; la navigation; les voitures publiques, fiacres, cabriolets, omnibuset voitures de la banlieue; les eaux minérales; les boissons falsifiées; les maisons de santé; les hôtels et maisons garnies; la surveillance de l'exercice des diverses professions de pharmaciens , droguistes, herboristes, sages-femmes, boulangers, bouchers, charcutiers, cafés, restaurons, marchands de vin, laitières, porteurs d'eau, étalagistes, afficheurs, crieurs, brocanteurs, chiffonniers, chanteurs, baladins; les bals publics, la vérification des poids et mesures; la garantie des matières d'or et d'argent; les prisons, et le dépôt de mendicité du département de la Seine, etc.
Depuis quarante années, on le voit, les attributions déjà si nombreuses et si importantes du préfet de police ont presque triplé. Depuis qua-
rante ans, aux immenses occupations de toute nature qui absorbaient l'attention du magistrat, sont venues se joindre des préoccupations plus graves, plus austères encore; car notre grande régénération politique de 1789, et surtout notre révolution de i83o, en proclamant le dogme de la souveraineté nationale, ont ouvert la lice à tous les partis assez audacieux pour convoiter le pouvoir. De ce jour, la police a. dû devenir la sentinelle avancée de Tordre, la gardienne vigilante delà sûreté de l'État. Si, jusqu'alors, le premier objet de son institution avait été l'administration des intérêts matériels et moraux de la cité, elle a vu se placer sur la même ligne le second , autrefois très-accessoire , celui de prévenir les complots, de pénétrer les projets subversifs , de prêter au gouvernement le concours actif et éclairé d'une surveillance et d'une action propres a le défendre, à le préserver contre les manœuvres sourdes ou patentesdeses ennemis. Et cependant, ni ce surcroît de labeurs, ni ce vaste développement desoins, de surveillance]et d'autorité , n'a ralenti le mouvement salutaire des rouages de la Préfecture de police, Presque tous les fonctionnaires qui ont passé par cette édilité tutélaire ont laissé des souvenirs honorables, des gages éminens de leur amour pour la patrie et les institutions qui en font la force et la prospérité.