M. COURTIN
Préfet de police du 2 au 8 juillet I8i&.
M. Courtin, né à Lisieux, en 1771, était, en 1790, procureur au bailliage d'Orbec; il se fit, peu après, recevoir avocat au parlement de Rouen.
A l'époque du procès de Louis XVI, il réclama l'honneur de défendre ce prince malheureux; un pareil dévouement était louable sans doute ; mais il aurait fallu pour cela quelque chose de plus que le talent, c'est-à-dire une expérience que son âge ne lui avait pas permis d'acquérir.
La première réquisition l'ayant atteint, il partit pour l'armée , y resta jusqu'en 1 796 comme secrétaire attaché à différens états-majors, et quitta le service, en qualité de démissionnaire, au mois d'avril de la même année.
11 vint alors à Paris, où il se lia avec Bonneville et l'abbé Fouchet qui le mirent au nombre des collaborateurs de leur journal intitulé la Bouche de fer. Courtin passa ainsi les phases les plus orageuses de la révolution, se livrant à des travaux moitié politiques, moitié littéraires, et apportant dans les uns et dans les autres le sens droit, les opinions modérées qui* rassortaient de la trempe de son caractère. 11 occupa, sous le Directoire, plusieurs emplois importans au ministère de la guerre, et finit par rentrer au barreau en 1802, en se faisant inscrire sur le tableau des avocats de Paris. Il s'était déjà fait remarquer par des plaidoyers lumineux, lorsqu'en i8o3 il fut nommé, par la protection de Cambacérès, substitut du procureur-général à la Cour de justice criminelle du département de la Seine. En janvier 181 1 , il fut appelé aux (onctions d'avocat-général à la Cour impériale, puis enfin, dans le même mois, il fut élevé au poste important de procureur impérial près le tribunal civil de la Seine. La Restauration arriva et n'ôta rien à M. Courtin, qui fut maintenu dans ses fonctions et qui fut même décoré par le roi de l'étoile de laLégion-d'Honneur. Au retour de l'îled'Elbe, il fut l'un des premiers magistratsqui allèrent complimenter Bonaparte aux Tuileries.
Les événemens marchèrent vite. M. Courtin voulut en suivre et ne chercha pas à en discerner et à en pénétrer les résultats. Il accepta,le i juil-
let i8i5, des mains de la commission executive du gouvernement, le titre de préfet de police que ladroit Real venait d'abandonner, et ne montra pas, il faut le constater ici, dans son éphémère administration la tempérance politique et la modération qu'on s'était plu à lui reconnaître jusqu'à ce jour. Il pactisa, lui magistrat, avec ceux qui voulaient allumer les passions populaires; il tenta de remettre dans les clubs qui cherchaient à renaître une partie du pouvoir de la police. On a pensé à cette époque que le triomphe des fédérés eût assuré le sien et qu'il eût pris la place de Fouché. Quoiqu'il en soit, le court passage de M. Courtin à la police ne fut signalé que par des fautes, et le tort qu'il eut et qu'il dut avoir aux yeux des honnêtes gens de tous les partis, ce fut de vouloir faire un levier politique d'une puissance qui n'est jamais ji respectable et si digne d'être respectée que lorsqu'elle se borne à graviter consciencieusement dans le cercle des attributions qui'lui sont confiées. Le lot d'un préfet de police n'est point, et nous l'avons dit déjà, de se constituer personnage politique; il est avant tout le gardien, le surveillant le plus actif et le plus vigilant des intérêts moraux et matériels de la capitale; il doit veiller à sa tranquillité, à sa vie, à sa salubrité, à ses édifices, à tout ce qui fait sa prospérité, sa gloire, son salut.
M. Courfui était au reste digne d'entendre et
d'interpréter ces devoirs. Comme magistrat de Tordre judiciaire, il a fait des discours dignes des mercuriales les plus éloquentes des Orner et des Denis Talon. lia parlé haut et bien pour la consécration des droits de la justice , qui ne sont que les droits du peuple , et souvent il a manifesté des sentimens dignes de l'antique magistrature de la France, qui elle aussi était une gloire de la patrie.
M. Courtin, compris dans les listes de proscription en i8i5, ne revint en France que très-peu de temps avant les événemens de juillet 1 83o , auxquels il ne prit aucune part.
POLICE DE LA RESTAURATION
M. Dec a.zes.
M. Ëlie Decazes est né à Saint-Martin- en -Lave, près de Libourne (Gironde), le a8 septembre 1780, d'une bonne famille de la bourgeoisie , anoblie en i5q5 dans la personne d'un de ses membres par Henri IV. Son père, qui exerçait avec distinction la profession d'avocat, lui fit faire ses études au collège de Vendôme : à l'âge de dix-neuf ans il prit lui-même rang au barreau, et ses débuts furent assez brillans pour faire présager que le champ rétréci de la chicane de province lui semblerait bientôt un théâtre trop étroit. Peu de temps en effet après son inscription au tableau de l'ordre, le jeune Decazes quitta le département de la Gironde pour venir à Paris où le précédaient de vives recoin-
mandations , qui ne tardèrent pas a le faire admettre dans un modeste emploi au ministère de la justice. Doué d'une physionomie régulière et spirituelle, le jeune Decazes , dont les études fortes et sérieuses s'enveloppaient de formes aimables, se trouva de ce moment en relations avec tout ce que la magistrature comptait de personnages illustres ou éminens. En i8o5 il épousa la fille de M. le comte Muraire, premier président de la Cour de cassation; l'année suivante il fut nommé juge au Tribunal de première instance du département de la Seine; puis, presque immédiatement , Madame , mère de Napoléon, le choisit pour secrétaire de ses commandemens en remplacement du comte Guieux.
Quatre années plus tard , au commencement de 1809, M. Decazes fut élevé aux fonctions de conseiller à la Cour d'appel de Paris, et les magistrats contemporains de cette époque ont conservé le souvenir de la fermeté pleine de convenance avec laquelle il présida plusieurs affaires criminelles qui eurent alors du retentissement.
Appelé en 181 r aux fonctions de conseiller de cabinet de Louis Bonaparte, roi de Hollande, il s'attacha assez sérieusement à la personne et aux intérêts de ce frère de l'Empereur pour mécontenter Napoléon, qui ne lui pardonna jamais cette fidélité, ce dévouement qu'il n'eût dû considérer cependant que comme l'accomplissement d'un devoir.
Les événemens de 1 81 4 » en renversant le trône édifié par l'Empereur, trouvèrent M. Decazes conseiller de la Cour d'appel (depuis Cour royale). Louis XVIII le confirma dans ses fonctions, il prêta alors doublement serment de fidélité aux Bourbons, comme magistrat d'abord, puis comme capitaine de la garde nationale parisienne. M. Decazes, après le débarquement de l'île d'Elbe, et lorsque le 20 mars au matin on annonçait que Napoléon se présentait aux portes de la capitale, convoqua sa compagnie, lui communiqua la dernière proclamation de Louis XVI 1 1 et l'exhorta à lui garder fidélité.
On sait l'entrée pacifique de Napoléon dans la soirée du 10 mars. M. Decazes, bien que refusant de le servir, ne quitta pas immédiatement Paris, et lorsque le 25 du même mois les chambres de la Cour impériale furent convoquées pour recevoir M. Gilbert Desvoisins, nommé premier président en remplacement de M. Séguier, et pour entendre la lecture d'une adresse à l'Empereur, il s'opposa, au sein de rassemblée, à la réception du nouveau premier président, déclarant qu'il ne voyait dans Bonaparte qu'un usurpateur.
a Est-il besoin d'une autre preuve de sa légitimité, répondit le] conseiller A***, que la rapidité de sa marche? Quel autre qu'un souverain légitime aurait pu venir en vingt jours de Cannes à Paris ?
— Je n'avais jamais ouï dire, répliqua M. ï)ecazes, que la légitimité fût le prix de la course. »
Après cette spirituelle protestation, M. Decazes n'avait plus qu'à se retirer dans sa famille : c'est ce qu'il fît.
Les fautes des Cent- Jours et la désastreuse issue de Waterloo ramenèrent à Paris M. Decazes qui, le 7 juillet i8r5, fut nommé préfet de police en remplacement de M* Courtin. Sa nomination fut contresignée du nom de Fouché, duc d'Otrante, et le premier acte auquel il dut concourir fut la dissolution de la Chambre des représentons.
La situation d'un préfet de police à l'époque et au milieu des événemens d'une seconde in vasion était assurément une des plus difficiles que pût accepter un homme d'Etat. Les partis irrités étaient alors en présence, et une violente réaction multipliait sur tous les points de la France les arrestations, l'ostracisme et même les exécutions sanglantes. Les fonctions en tout temps si difficiles de la Préfecture de police étaient d'autant plus pénibles alors et délicates, que tous les fonctionnaires, à quelque hiérarchie qu'ils appartinssent, se trouvaientinévitablement placés sous la surveillance active du parti qui venait de triompher. Terrible et odieux moment de lutte, où celui qui ne montrait pas de zèle était soupçonné de trahison. Les étrangers occupaient le sol de la France, et , dans la capitale
qu'ils eussent voulu traiter en pays conquis, c'était uniquement au préfet de police et au préfet de la Seine qu'ils s'adressaient pour tous les besoins . pour toutes les exigences de leurs troupes. Celait à ces deux magistrats qu'ils recou-î raient pour faire disparaître pu amoindrir \e$ difficultés, les conflits souvent menaçans , que faisait naître leur séjour au milieu d'habitans qui les abhorraient, M. Pecazes,, et c'est une justice qu'à celte époque les. partis, hpstjles surent lui rendre, se montra constamment ferme, vigilant, infatigable dans l'accomplissement de devoirs pénibles, où il eut le mérite de sauver de toute atteinte l'honneur et la sûreté de Paris,
Bien des accusations depuis lors se sont élevées contre le préfet de police des jours réactionnaires de i8i5; mais à côté de ces attaques passionnées et dénuées de bonne foi comme de preuves, on a du tenir compte du témoignage de plus d'un des proscrits d'alors, de celui de Benjamin-Constant entre autres, qui proclamai^ avec reconnaissance que c'était à son crédit, à ses actives et persévérantes démarches qu'if avait du de voir son nom effacé de la liste fatale des proscrits du mois de juillet.
Dans les premiers jpurs d'août i8i5, un mois après sa nomination à la Préfecture de police, M. Decazes fut élu membre de la Chambre des députés par les électeurs du département de la Seine, au premier tour de scrutin. Au mois de
septembre suivant il fut appelé à remplacer le duc d'Otrante, Fouclïé, au ministère de la police générale.
Certes c'était une épreuve grande et difficile que celle qui devait attendre le jeune ministre, appelé, dans les circonstances où se trouvait le pays, à un poste si périlleux. M. Decazes, en arrivant au ministère, n'y devait trouver que le résidu de trois ou quatre épurations successives, qui en avaient enlevé à peu près tous les hommes capables. Fouché , peu confiant dans sa propre situation , avait négligé de rien organiser pour un successeur dont il attendait de jour en jour la venue; lesjtraditions et l'expérience devaient ainsi manquer à M. Decazes, prenant possession du plus important des services administratifs, dans un moment où il fallait à la fois exercer une surveillance active sur tout le royaume et prendre des mesures politiques analogues aux vues et à l'esprit des deux Chambres. Pour n'être pas jugé au-dessous de la situation cju'il acceptait, le ministre delà police devait se montrer de plein saut habile orateur parlementaire et profond administrateur.
Le 18 octobre, M. Decazes présenta à la Chambre des députés un projet de loi tendant à autoriser le ministre de la police et ses agens à arrêter et à détenir, les individus prévenus de délits contre la personne et l'autorité du roi, la famille royale et la sûreté de l'Etat.
Cette loi fut adoptée séance tenante , à une majorité de 128 voix ; la Chambre des pairs l'adopta également.
Un spirituel publicjste de l'époque, M. Fiévée, trouva cette loi mal rédigée : « Mais, disait-il, » l'opinion de la Chambre était favorable à M. De- » cazes. Pendant les Cent-Jours, sa conduite avait » été courageuse : nommé préfet de police au re- » tour du roi, il montra du dévouement, travailla » jusqu'à altérer sa santé, et maintint Paris dans » l'ordre, sans le secours d'aucune loi extraordi- » naire. Au moment où M. Fouché parut dange- » reux, même à ses collègues, M. Decazes, pré- » fet de police , lutta contre Fouché , et le public, » qui juge les faits, et ne se trompe jamais moins » que quand il s'en tient là, ne chercha point si » M. Decazes n'avait rien de mieux à faire que » d'accepter cette lutte honorable; il lui sut gré » de sa conduite; enfin, le discours qu'il pro- » nonça en venant proposer la loi manquait » d'ordre et même de la correction nécessaire » quand on parle en public au nom de l'auto- » rite ; mais il y avait de la chaleur, une haine » prononcée contre les factions, et quelque chose » qui répondait si bien aux sentimens de tous les » cœurs, que la majorité accepta la loi, sans » même y vouloir de simples amendemens. »
Au mois de novembre de cette même année 181 5, M. Decazes et tous les autres membres du cabinet déposèrent à la Chambre des
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pairs les ordonnances et actes en vertu desquels le maréchal Ney était Référé à sa haute justice.
Quelques jours plus tard il fut, ainsi que M. BarhérMarbojs, ministre de la justice, attaqué vivement dans la Chambre des députés, au sujet de l'évasion de 5T. de Lavalette. On proposa , dans (Jeu* séances publiques, d'obliger ces deux ministres à fournir des reqseigrçemens sur cet événement. La Cham>re > malgré le renvoi de pette proposition aux bureaux , qe donna aucune suite à cette affaire.
A cette époque, M. Dècazes était fréquemment attaqué à la tribune : le 22 mars 18 16, M ? Je comte deKergorlay J'apcusa d'organiser un système de diffamation dans les journaux cpntre les principes religieux et monarchiques delà Chambre,
Ce serait sortir de notre cadre que de nous étendre ici sur les conspirations de l'époque; il n,ous suffira de dire que dans ces temps déplorables pu le pouvoir, se défiant de ses forces, se montrait toqr à tpur peureux ou violent, le jeune ministre résista, autant qu'il ctait en lui, aux mesures acerbes, aux proscriptions , aux provopations d'une majorité furibonde, au risque d'encourir sa haine. Obligé de lutter avec la Chambre intmuvahle , \\ p^tiiH delà confiance du monarque la fameuse ordonnance du 5 septembre 1 8 1 8, qui sauva nps institution.-, d'une ruine imminente. La circulaire qu'il adressa en cette occasion aux préfets peqj être considérée comme le
premier pas franchement fait dans la voie des libertés constitutionnelles : « Sous le rapport de » la convocation , disait-il , point d'exclusions » odieuses , point d applications illégales des dis- » positions de la haute police pour écarter ceux » qui sont appelés légalement à voter : surveil- » lance active , mais liberté entière ; point d'ex- » tension arbitraire aux adjonctions autorisées » par l'ordonnance. Il n'y a pas deux sortes d'in* a téréts dans l'Etat, et pour faire disparaître jus- >* qu'à l'ombre des partis, qui ne sauraient sub- » sister sans menacer son existence, il ne faut » que des députés dont les intentions soient de » marcher d'accord avec le roi, avec la charte, » avec la nation, dont les destinées reposent en » quelque sorte entre leurs mains. »
Les élections eurent lieu , la nouvelle Chambre compta un plus grand nombre de défenseurs de la liberté constitutionnelle, et M. Decazes, malgré les clameurs ultra-royalistes, s'apprêta à marcher avec la nation. 11 présenta dans ce sens trois projets de loi : le premier exemptait tout écrit de la censure préalable, et déterminait les formes à suivre pour la saisie des ouvrages dangereux, après leur publication. Le second avait pour objet de modifier la loi du 29 octobre 181 5 sur la suspension de la liberté individuelle. Le troisième portait que jusqu'au 18 janvier 1818 les journaux continueraient à parâttre sous l'autorisa^ tion du roi.
Le 18 décembre 1818, le ministère de la police fut réuni à celui de l'intérieur, dont le portefeuille fut confié à M. Decazes. Un nouveau ministère , dont faisaient partie le maréchal Gouvion-Saint-Cyr , le marquis Dessolles et le baron Louis, obtint d'abord une imposante majorité; mais l'assassinat du duc de Berri vint donner contre lui des forces nouvelles au parti ultra. Des députés, des pairs, ne craignirent pas d'accuser M. Decazes de complicité. « Les pieds lui ont glissé dans le sang », écrivait M. de Chateaubriand dans le Conse/vateur, et cette absurdité, reproduite à la tribune par un député, valut à son auteur le titre de calomniateur que lui donna M. deSaint-Aulaire: «Songez, s'écria-t-il, que désormais il faut que vous obteniez la tête de M. Decazes, ou que la vôtre reste chargée d'infamie!
Ces accusations , d'une violence incroyable, rendirent inévitable la retraite de M. Decazes. Il offrit au roi sa démission, que Louis XVIII accepta à regret, le nommant, en même temps qu'il lui donnait M. Siméon pour successeur, ambassadeur en Angleterre, duc, et ministre d'Etat. A son retour de son ambassade en 1820, il donna sa démission et se retira dans le département de la Gironde, où il se livra à de vastes travaux agricoles et industriels.
Depuis la révolution de j83o, M. Decazes a été nommé grand-référendaire de la Chambre des pairs, en remplacement de M. de Sémoiiville.
POLICE DE LA RESTAURATION
M. Angles (Bernard) comte.
M. Auglès est né à Grenoble en 1780, d'une famille assez obscure. Quelques succès au collège de la ville lui valurent la protection de personnages influens de son département, et après avoir fait son droit à Toulouse et s'être fait inscrire pour la forme sur le tableau des avocats de celte ville, il entra dans lacarrière de l'administra lion. On le trouve maître des requêtes en 1809, et bientôt il est chargé de la correspondance du troisième arrondissement de la police générale de Pempire. Cette subdivision comprenait tous W départemens d'au delà des Alpes. M. Anglès, toujours soutenu par d'illustres protecteurs, en conserva la direction jusqu'à la chute du gouvernement impérial, malgré les réclamations qui s'élevèrent en plusieurs circonstances sur Pin-
suffisance de ses moyens administratifs et sur la faiblesse de ses vues. En effet, M. Angles, revêtu dans ces provinces réunies d'un pouvoir illimité, ne sut pas déjouer les trames de l'Angleterre et de l'Autriche qui tendaient à désaffectionner ces nouveaux Français et à leur faire prendre en haine le gouvernement de l'empereur. M. Angles assistait, pour ainsi dire, l'arme au bras et en amateur au développement de toutes ces machinations étrangères, qui finirent par amener les revers de i8i3 et l'invasion de 1814.
On serait profondément étonné d'une si incroyable incurie de la part d'un fonctionnaire noblement salarié par un gouvernement généreux, si l'un des premiers actes du gouvernement provisoire de 1814, ou, pour mieux parler, du gouvernement de M. deTalleyrand,ne venait donner le mot de cette coupable énigme et expliquer la longanimité antipatriotique de M. Angles. Le directeur de la police d'au delà des Alpes fut nommé, le i3 avril 1814 (quinze jours à peine après la capitulation de Paris ! ), commissaire au département de la police générale du royaume, puis conseiller d'État le ag juin suivant* L'empereur débarque au golfe Juan, et M. Angles se met à la suite du cortège royal et part pour Gand, où il est appelé à la rédaction du Moniteur royaliste, qui s'imprimait dans cette ville. Est-il besoin de rappeler ici que cette feuille, rédigée par des Français, ne cessait de prédire l'abaissement
de la France, le triomphe de l'étranger et le retour des exilés sur les cadavres de l'armée nationale? Il s'en fallut de bien peu que le destin de la bataille de Waterloo ne fît mentir les oracles de ces Calchas politiques; mais, heureusement pour M. Angles et les autres émigrés, l'aigle fut abattue dans la forêt de Soignes et sur le chemin de Wavres, et le retour en France des Bourbons ne fut plusmis en question.
Au retour deGand M. Angles, qui s'était acquis la confiance royale, fut nommé président du collège électoral des Hautes- Alpes. Il faut lire le discours qu'il prononça devant les électeurs assemblés pour se faire une idée de l'inconcevable impudeur politique de l'époque. On n'a jamais rien vu de si extraordinaire depuislesreviremens de conscience de la Ligue et de la Fronde, ou plutôt les raffinés de ces deux époques mémorables n'étaient que des enfans au prix des transfuges de Gand. Quoiqu'il en soit, le dévouement monarchique de M. Anglès ne resta pas sans récompense, il fut nommé député au premier tour de scrutin et revint à Paris, comme il était revenu de Gand, plein d'espoir pour l'avenir et assuré des faveurs qui allaient pleuvoir sur lui. Cette heureuse prévision ne tarda pas à se réaliser; la * promotion de M. Decazes à des fonctions plus élevées laissa vacant le poste de préfet de police. On y plaça M. Anglès, et dès le i5 septembre i8i5, il s'installa à l'hôtel de la Préfecture.
M. Angles suivit avec une religieuse exactitude les erremens de son prédécesseur. Bien plus, dans ce poste éminent où la faveur l'avait porté, et où un magistrat quelque peu indépendant et ami de l'équité pouvait encore, jusqu'à un certain point , agir avec liberté, il se conduisit d'après les ordres et les inspirations personnelles du ministre de la police. M. Decazes avait profondément médité l'aventure d'Alcibiade coupant la queue à son chien pour donner matière aux conversations publiques des Athéniens. Il avait, autant qu'il avait pu, préfet de police, donné une extension réelle à cette parabole politique. M. Anglès continua ce déplorable système. C'est sous l'administration de M. Anglès que la hideuse fable de la fille tête-de-mort de la rue Plumet, ayant trois cent mille francs de dot, prit naissance; c'est de son temps que le feu dévora l'Odéon qui avait ouvert ses portes à un escamoteur inconnu; c'est encore à cette époque que des pluies de gros sous tombèrent commepar enchantement dans quelques rues des environs du Palais-Royal, et que les piqueurs commencèrent leurs épouvantables caravanes. Si l'on joint aces jongleries policières l'emploi des agens provocateurs, les processions annuelles de trois ou quatre cents misérables parcourant les rues de Paris sans être nullement inquiétés par les agens préposés à la tranquillité publique ou la gendarmerie, les conspirations ourdies dans les turnes de
la basse policeet qui aboutissaient à faire marcher dans le tombereau des suppliciés trois ou quatre malheureux, conjurés sans le savoir, et républicains sans s'en douter, on aura une peinture rembrunie, mais assez fidèle de l'administration de M. Angles comme préfet de police. D'ailleurs, les préoccupations religieuses et politiques de l'époque ne permettaient guère au magistrat . chargé spécialement de la police de la ville de se consacrer tout entier aux exigences de sa place. Le ministre dirigeant n'ignorait pas que la police religieuse du Pavillon-Marsan était nombreuse, éveillée, bien servie; il lui importait de n'être pas pris au dépourvu par elle et d'épier jusqu'à ses moindres démarches, si bien que l'immense personnel de la préfecture, qui devait être destiné à protéger la vie, la fortune et la sécurité des citoyens, ne servait, en réalité, qu'à protéger des ambitions personnelles, de sourdes vanités et des intérêts avides.
Aussi, dans cette période de six ans, nul arrêté salutaire, nulle ordonnance égidiale, ne sortirent des bureaux de la préfecture. Le préfet Anglès se contenta d'exhumer de temps à autre quelques anciennes ordonnances dont il laissait l'exécution à qui de droit, et de signer, à des époques convenues, l'ordonnance sur la destruction des chiens , sur l'enlèvement des glaces, sur les bains de rivière, et sur l'ouverture de la chasse. C'était seulement dans ces circon-
stances qu'il donnait signe de vie, et la cité n'entendait plus autrement parler de lui. Il y avait loin sans doute de ce magistrat à un La Reynie, à un Sartines, et même à un Lenoir. Mais c'est que La Reynie, Sartines et Lenoir, tout sujets d'un roi absolu qu'ils fussent, se considéraient d'abord comme les gardiens et les sentinelles vigilantes de la capitale, et ne se mêlaient guère des intrigues de cour, des démêlés de ministres et des luttes de portefeuilles.
Lorsque, suivant la belle et pittoresque expression de M. de Chateaubriand, le pied du ministère Decazes lui eut glissé dans , le sang, M. Anglès sentit le sceptre de la police prêt à s'échapper de ses mains; cependant il se conserva encore une année. Ce ne fut que le 20 décembre 1821 que M. Anglès cessa définitivement ses fonctions de préfet de police, pour les remettre à M. Delaveau , homme plus avant que lui dans les confidences gouvernementales du système alors triomphant.
M. Anglès se réfugia alors dans le conseil d'Etat, hôtel des invalides, à cette époque , de tous les hommes qui étaient censés avoir rendu des services à la chose publique.
L'administration de M. Anglès sera sévèrement jugée par l'histoire : c'est dans les temps orageux des discordes civiles que les grands magistrats se révèlent. Impassible, au début de sa carrière, devant les attaques sourdes dirigées contre le
gouvernement national, il ne sut ou ne voulut pas défendre Tordre de choses dont il lui était libre d être dans son for intérieur le secret ennemi, mais dout il avait le tort d'avoir reçu des dignités, des places , des bienfaits. Lorsque le parti qu'il avait servi d'une manière a r cane triompha et le porta en récompense à la plus belle position qu'un magistrat homme de bien puisse envier, celle de préfet de police (car c'est là, à la police, selon la juste et noble expression de M. Lenoir, qu'on peut arracher les ailes au crime et donner des couronnes à la vertu ) , il ne sut rien faire , ni comme administrateur , ni comme philosophe, ni comme citoyen , pour justifier l'empressement que la faveur avait mis à le revêtir de cette magistrature populaire. Aucune amélioration importante, aucune mesure sanitaire, aucune initiative généreuse, ne furent dnes à ce préfet. 11 marcha dans l'ornière de la routine, et s'il s'en écarta quelquefois, s'il donna quelque extension aux attributions de sa place , ce fut dans des circonstances tellement graves , tellement honteuses , tellement sanglantes, qu'on ne peut et ne doit lui en tenir aucun compte.
On a dit de M. Ànglès qu'il était un homme plus laborieux que fin, plus paperassier que laborieux, plus fiscal que fin et laborieux. La finesse, bien qu'elle soit une sorte de vertu dans une position difficile à la fois et élevée comme celle de préfet de police, n'est pas cependant
dans le chef suprême de tant de gens fins par devoir et par nécessité une condition sine qaà non. Quand un préfet n'est pas fin , mais qu'il a la conscience de la sainteté , de la grandeur , de l'importance de ses fonctions; quand il reste convaincu qu'il ne doit, qu'il ne peut faire usage des redoutables ressorts qui jouent,sous sa main, que pour la sûreté , la garde , le salut de ses concitoyens; quand il ose repousser les odieuses trames d'un favori sans principes, qui veut, pour maintenir sa faveur, entourer le trône de fantômes menaçans ou de farfadets moqueurs; quand, disons-nous, ce magistrat repousse la funeste alliance que lui propose un nouveau Concini , ce magistrat qui résiste à la séduction, aux caresses et aux menaces , qui suit sans hésiter la route tenue par les grands caractères ses devanciers , cet homme-là mérite les hommages des contemporains et l'estime de la postérité.
Il est à craindre que M. Anglès, qui n'a pas su mériter les uns, se trouve déshérité de l'autre.
POLICE DE LA RESTAURATION
Mil.
iM. Deiavau, Cinquième préfet de police.
M. Deiavau, né en 1788, était avocat lors des événemens politiques qui , en 1814, ramenèrent en France les princes de la maison de Bourbon. Il entra à cette époque dans la magistrature , et ce fut dans le parquet d'une Cour royale que la faveur du parti qui dominait alors en France l'alla chercher pour l'installer sur le siège envié de préfet de police.
M. Deiavau apportait dans ce poste toutes les qualités qui font les hons magistrats. D'un caractère froid , d'une intégrité scrupuleuse , d'un esprit observateur et éclairé , il aurait sans doute illustré son édilité par des améliorations précieuses, par des travaux dignes de ses hautes fonctions, si des préoccupations politiques et religieuses n'avaient concouru à le placer con-
stamment hors de la ligne ordinaire des devoirs d'un magistrat civique. En effet, sous la Restauration, le préfet de police était presque un homme politique. C'était pis encore, c'était un inquisiteur assermenté, dont toutes les mesures, toutes les ordonnances étaient inspirées, dictées ou rédigées par le parti épiscopal siégeant aux Tuileries. La congrégation, qui s'était immiscée, malgré Louis XVIII et ses ministres, jusque dans le conseil, jusque dans les délibérationsd Etat, avait la haute main sur les affaires de police intérieure et étrangère , et, véritable Ariane crossée et mitrée, elle seule tenait le peloton de fil de ces labyrinthes obscurs et secrets.
On a dit que M. Delavau était affilié à la congrégation ; qu'initié à la marche des intrigues du pavillon Marsan, il aidait de tout son pouvoir à préparer les voies contre-révolutionnaires qui devaient signaler l'avènement au trône du successeur de Louis XVIII. Ces imputations sont trop graves, trop dénuées de preuves pour que nous puissions les accueillir légèrement. Ce que nous devons constater, c'est que M. Delavau, soit par gratitude pour ceux qui lui avaient frayé la route des honneurs , soit par des convictions personnelles, ne cessa de montrer une grande» indulgence et une factieuse prévention pour des hommes qui empiétaient à front découvert sur la légalité et les droits du pays. C'est ainsi qu'en 1822 et 1823 des prêtres furibonds choisirent
quelques églises de Paris pour y prêcher , et , dans des prédications digues des beaux temps de la Ligue, fulminèrent contre la Charte et les lois de l'Etat d'impuissans anathèmes. Cette inconcevable arrogance alarma les citoyens; les, journaux indépendans signalèrent à la justice la conduite criminelle de ces modernes Mathans.
M. Delavau ferma les yeux et les oreilles : le scandale appela le scandale; quelques tumultes éclatèrent dans les églises où ces sermons se faisaient. Le préfet de police prit fait et cause pour les orédicateurs; et ceux qui avaient eu le tort de protester hautement contre les maximes subversives de ces prêtres provocateurs furent seuls punis. Telle n'avait point été la conduite de M. de Sartines dans des circonstances à peu près semblables. Lorsque les ordres de la cour le forçaient (et remarquons que dans ce temps la cour était tout) de sévir contre les jansénistes, il obéissait; mais les molinistes ou jésuites voulaient-ils se targuer de cette victoire remportée sur leurs adversaires pour se mettre en évidence. M. de Sartines, sans consulter alors que son devoir, les mettait aussitôt dans l'impossibilité de continuer leurs chants de triomphe et d'insulter à la faiblesse de leurs ennemis vaincus.
Trois polices , en 1 8*2 1 , date de l'avènement à la préfecturede M. Delavau, sedisputaientlaprééminence à Paris. La police du château proprement dite , qui se composait de gens de toute condi-
lion, de tout habit et de toute opinion ; la police sacerdotale ou du pavillon Marsan, qui avait autant de préfets de police que de curés de paroisse; et enfin la police de la préfecture. C'était à qui de ces trois polices chercherait à saisir, à connaître les moyens, les intrigues, les roueries de ses rivales. Le préfet de la véritable police était obligé pour n'être pas pris au dépourvu, surtout pour ne pas encourir le reproche de n'être point au niveau des circonstances, d'éclairer, d'espionner en quelque sorte les deux autres, comme il aurait fait des ennemis de l'État. De cette plaie, résultat de l'influence des coteries de cour , découlait l'abandon presque entier des devoirs de la véritable police. El en effet , pendant que ces polices royales s'observaient l'une l'autre, les ventes de carbonari se multipliaient tellement, qu'il y avaitquatre cent quatre-vingts ventes à Paris en 182^, et qu'en i8a5ce nombre était arrivé à neuf cent soixante-seize, dont l'effectif composait en réalité une armée secrète de mécontens de plus de vingt mille hommes !
Pour donner une idée de l'espèce de confusion qui régnait alors dans l'administration de la police, nous allons citer une anecdote, dont un magistrat respectable nous a garanti l'authenticité.
i\r e X..., femme bel esprit, tenait chez elle un salon fondé sous le ministère précédent et conservé parce qu'il paraissait utile. Ce salon était leren-
dez-vous de toutes les illustrations possibles, des capitalistes, des gens de lettres, des hommes de guerre, de robe et d'art; c'était un pandémonium. On y parlait haut, on y pensait haut, et c'était une bénédiction d'entendre les utopies, les systèmes, les doctrines se heurter, se discuter, se combattre, tout cela au milieu d'un jeu d'enfer, d'un concert ravissant et d'une triple et quadruple haie des plus jolies femmes de Paris. On jour, un des orateurs habituels de ce club, qui avait parlé longtemps dans l'intérêt de la république, avait été accosté en sortant par un général de l'ancienne armée impériale. — «J'ai été ravi de vous entendre ce soir, mon cher baron, dit le général, vous avez été au-dessus de vous-même. Oui, oui, vous pouvez m'en croire, nous chasserons un jour ces gens-là et le temps n'en est pas éloigné. Gardez précieusement voire éloquence, mon cher baron, elle nous servira bientôt. Je ne vous dis que cela aujourd'hui ; mais quelques jours encore, et je vous ferai peulètre une confidence qui vous comblera de joie et d'espoir.» Là-dessus on s'embrasse, on se presse la main comme des Guillaume Tell, des Procida, et l'on se jura, en serrant les dents, en élevant les yeux vers le ciel, qu'on rendrait à la France la conscription, la censure, la guerre générale, le sénat muet, et la cocarde tricolore.
Le lendemain matin, le préfet de police reçoit une lettre du directeur de la police secrète qui,
tout en lui faisaut des reproches assez amers sur le peu de soin qu'il prend delà sécurité delà famille et du gouvernement royal, le prie de vouloir bien venir immédiatement au château.
Le préfet s'y rend.
« Eh bien ! monsieur, lui dit le grand personnage fort avant alors dans la faveur du roi et des princes; on conspire, on traîne de nouveaux complots, et vous n'en savez rien ?...
— En effet, rien n'est encore venuji ma connaissance, monsieur le duc, répond M. Delavau, et je crois pouvoir vous assurer que...
— N'assurez rien, interrompit le duc, au moins avant d'avoir pris lecture de ce rapport.»
Le préfet prend le rapport qui lui est présenté, Je lit avec attention : puis, retirant froidement de sa poche un autre rapport qui lui avait été adressé, à lui préfet, il le présente au duc en lui disant :
« Monsieur le duc, nous sommes quittes. »
Le rapport de M. le duc était signé par le baron X..., celui du préfet était signé par le général X...
Le duc se prit à rire : « Nos gens se sont trompés, monsieur, dit-il au préfet, et voici une plaisante aventure : je la conterai au roi; cela fera rire Sa Majesté. »
Le courtisan courut près de son maître, et le préfet retourna à son hôtel. Le conte amusa les Tuileries et la rue de Jérusalem pendant vingt-
quatre heures, ce qui n empêcha pas que les mêmes moyens amenassent encore en diverses circonstances les mêmes résultats.
On se demande si, condamné à être ainsi constamment sur ses gardes, un magistrat pouvait se livrer à toutes les exigences de ses fonctions. Cependant on doit rendre justice à M. Delavau, sauf quelques circonstances où il a sans doute obéi trop aveuglement aux anciens erremens de la police, telle que M. Decazes l'avait faite, il a montré plus d'une fois de la modération, de la douceur et une espèce de courage qui n'est pas commun chez nous, celui de mépriser les injures. M. Delavau a exhumé d'anciennes ordonnances tombées en désuétude, il a ravivé, rajeuni l'esprit de quelques autres, en a élaboré de nouvelles et s'est acquis ainsi une sorte de réputation d'érudition administrative.
A l'édilité deM. Delavau se rattachent plusieurs améliorations qui ont embelli la ville de Paris et qui ont ajouté à sa splendeur. Nous voulons parler du canal Saint-Martin, achevé et inauguré sous son administration; de plusieurs quartiers nouveaux sortis en quelque sorte de terre (les quartiers François I er , Saint-George), des boulevards nivelés, d'autres plantés entièrement, des quais restaurés et élargis, enfin la création de plusieurs marchés, remarquables presque tous par l'élégance et la commodité de leurs bâtimens, le système des trottoirs dans les rues de Paris, la
création des bornes-fontaines et l'adoption d'un plan de nettoiement général plus en rapport avec les besoins et l'accroissement de la première cité du royaume.
Certes, toutes ces choses utiles ne dérivent pas seulement de la préfecture de police, le Conseil municipal, le préfet du département, M. de Chabrol, l'un des meilleurs administrateurs que la ville de Paris ait possédés depuis longtemps, ont pour le moins autant de droits à la reconnaissance publique que M. Delavau; mais pour ceux qui savent combien l'action de la police est mêlée intimement à toutes les affaires de la capitale, combien elle peut entraver, affaiblir, annihiler même quelquefois les projets les plus utiles et les plus beaux, il restera constant que la reconnaissance publique ne saurait séparer le chef de la police du chef du corps municipal, et que du concours de ces deux magistrats est sorti, pendant une période de plus de six années, tout ce qui s'est fait de bon, d'honorable et d'utile.
M. Delavau avait succédé à M. Angles le 20 décembre 1821 ; il donna sa démission le 6 janvier j 828. On sait que ce fut à cette époque que le ministère Villèle se dispersa pour faire place au ministère Martignac. M. Delavau, auquel le nouveau ministère avait offert de conserver son poste, ne voulut pas le garder. Il crut sa couscience intéressée à prendre sa retraite en même
lemps (jue les hommes dont il avait épousé les principes politiques, et hors des rangs desquels il ne voyait point de salut possible pour la monarchie. Quelle que soit l'opinion qu'on puisse avoir, cette conduite de M. Delavau paraîtra honorable si on la compare aux apostasies, aux renoncemens effrontés qui ont affligé la France depuis lors.
Les révolutions donnent de hauts et puissans enseignemens de moralité; par malheur on les oublie trop vite.
POLICE DE LA RESTAURATION
M. Debelleyme,
Sixième préfet de police.
L'avènement du ministère Martignac, au commencement de l'année 1828, amena à la Préfecture de police M. Debelleyme, qui remplissait alors les fonctions de juge d'instruction à Paris.
On a dit ? et nous le répétons sans commentaires, que le ministère successeur du cabinet Villèle était le plus rationnel, le plus patriotique et le plus national que la France ah eu sous la Restauration. Sans partager entièrement cette opinion, nous avouerons que ce ministère, composé d'hommes modérés et voulant le bien , aurait pu sauver la monarchie si le salut public dépendait delà loyauté et delà vertu des hommes appelés au pouvoir. Malheureusement l'expérience a prouvé et l'histoire enseigne que les plus vils intrigans politiques, que les hommes
sans convictions, sans foi, sans honneur, sont souvent bien plus aptes qu'eux à diriger le char de l'État et à conduire habilement dans le port la nef gouvernementale lorsque la tempête vient
M. Debelleyme apporta à la Préfecture de police, le 6 janvier 1828, jour de son installation, les qualitésqu'on avait pu reconnaître en lui lorsqu'il n'était que simple juge d'instruction : une sévérité rigide, un amour véritable du travail, une grande finesse de tact, et surtout , ce qui est de première nécessité dans une place semblable, une activité continue, que rien ne pouvait ralentir et que rien ne devait abattre.
Le nouveau préfet de police se hâta de faire dans l'administration importante qui lui était confiée les réformes que la couleur bien prononcée du ministère qu'il servait rendait nécessaires. La police fut à peu près rendue à l'esprit de son institution; elle cessa de camper au milieu des sacristies , sous le porche des temples, contre les bénitiers des églises; elle prit un essor plus rationnel, elle retourna dans les assemblées, dans les carrefours, sur les places publiques : la sécurité de la ville y gagna; la propreté, l'éclairage de la voie publique s'améliorèrent; et de nombreux suffrages excitèrent et encouragèrent les efforts du nouveau magistrat, à qui l'on se plaisait à prêter de bonnes et généreuses intentions.
Non content d'exhumer les anciennes ordon-
n an ces de police , M. Debelleyme en composa d'utiles. C'est ainsi que par un arrêté sagement motivé il ordonna aux propriétaires de faire construire , dans un délai déterminé , des gouttières le long de leurs maisons. Avant lui , pendant les longues pluies d'hiver et les grands orages de l'été , les malheureux piétons étaient cruellement arrosés par des douches qui tombaient de vingt et quelquefois de vingt-cinq mètres de hauteur. Le nouveau système appliqué par M. Debelleyme devait garantir à jamais les pauvres citadins de l'injure de ces cataractes tecturales.
M. Debellevmc rendit aussi une ordonnance concernant les enseignes et les auvents qui menaçaient, par leur saillie sur la voie publique, la vie des citovensl Cette ordonnance est utile, et les successeurs de M. Debelleyme l'ont maintenue; mais s'il faut en croire un bruit de l'époque, le préfet de police ne la mit à exécution que pour atteindre un bien et satisfaire une convenance particulière. Voici le fait :
Le duc d'Orléans (aujourd'hui Louis-Philippe) avait fait terminer à grands frais le Palais-Royal. Les ignobles galeries de bois avaient été remplacées par la belle galerie de pierre qu'on voit aujourd'hui; les différentes arcades qui avaient été vendues au profit des créanciers de Philippe- Égalité rentraient petit à petit dans le domaine de son fils, que les trésors de l'indemnité avaient
mis à même d'agrandir sa fortune déjà colossale. Mais Je désordre s'était mis dans les enseignes des marchands des anciennes galeries ; les prospectus peints, bariolés, sculptés, étaient les uns sur les autres, et présentaient à l'œil le plus grotesque spectacle. Quelques-unes de ces enseignes étaient plus hautes que l'orific» de la boutique, et plusieurs d'entre elles faisaient une saillie de plusieurs mètres sur la voie publique. Il se décida à invoquer la loi pour faire rentrer dans le néant ce genre de charlatanisme commercial. Mais d'un autre côté, le prince visait à la popularité et l'avait obtenue. La perdre pour un si mince sujet, la voir se briser, cette popularité, c'était renoncer aux bénéfices futurs qu'elle pouvait valoir. Avec cette exquise sagacité qui le caractérisait dès lors, le duc d'Orléans jugea la position, et prit immédiatement son parti. Quelques momens d'entretiens affectueux avec le préfet de police aplanirent les difficultés, et M. Debelleyme rendit une ordonnance régulatrice à l'usage de la capitale, mais qui ne devait réellement sa création qu'aux convenances du Palais-Royal. Les enseignes tombèrent bientôt de toutes parts, celles de la rue Quincampoix comme celles de l'ancien Palais-Egalité; le même niveau passa sur toutes les boutiques,et la popularité du prince ne vit pas le moindre nuage obscurcir son écusson tricolore.
Louis XII , en montant sur le trône de France,
avait dit à ceux qui le pressaient de tirer ven-. geance de ses ennemis : a Le roi de France ne venge pas les injures du duc d'Orléans.» Louis- Philippe, roi des Français, a donné une extension à ce mot sublime et a dit : «Un roi de France se souvient des services rendus à un duc d'Orléans. » M. Debelleyme ,tcomme tant d'autres, aurait pu arriver sous le gouvernement de Juillet aux premières dignités de la magistrature; mais il aima mieux cacher sa vie, et se relégua lui-même sur le siège fort honorable, mais fort peu brillant, de président du Tribunal civil de la Seine.
M. de Chabrol , un des meilleurs administrateurs que la ville de Paris ait eus , accomplissait alors son système de dallage des boulevards, d'établissement de trottoirs, de création de squares et de plantations d'arbres le long des quais et sur les places publiques. M. Debelleyme prit part, autant que ses attributions le lui permettaient, à ces heureuses et municipes innovations. 11 ne resta étranger à aucune amélioration généreuse, et déploya tout le zèle d'un bon magistrat pour la splendeur et l'accroissement de la cité.
La partie morale de l'administration générale n'échappa pointa M. Debelleyme. Avant lui, ces misérables créatures jetées, comme autrefois les esclaves numides à la férocité des tigres de l'amphithéâtre romain , jetées , disons-nous , à la luxure et à la concupiscence des grandes villes, étaient tenues de se présenter au dispensaire
pour se soumettre à l'examen de» hommes de l'aii. Un impôt était prélevé sur ces malheureuses (•2 fr.), et souvent pour l'éviter elles ne se présentaient pas régulièrement. C'est assez dire que la santé publique dépendait de leur misère ou de leur avarice. M. Debelley me sentit la portée d'une nécessité si affligeante; il supprima l'impôt, et ferma ainsi la porte à toute excuse de la part de ces malheureuses, qui n'avaient plus leur pauvreté à objecter. L'arrêté de M. Debelleyme, considéré sous le rapport sanitaire et moral, est sans contredit très-louable et très-digne d'éloges; il n'en est malheureusement pas de même sous le rapport administratif et philosophique. D'abord, l'impôt (abject si l'on veut) prélevé sur ces créatures était consacré à des dépenses qu'on est aujourd'hui forcé de faire supporter à des professions plus dignes d'intérêt (les chiffonniers, les charbonniers, les forts de la halle, les décrotteurs, sont obligés de . donner une somme plus forte qu'autrefois pour l'obtention de leurs médailles); au contraire, la. sûreté publique n'y a rien gagné , puisque malgré la suppression de cet impôt, le chiffre connu des individus attaqués de cette cruelle maladie qu'on voulait atteindre n'a pas été sensiblement diminué.
Pour parvenir au but que M. Debelleyme se proposait, ce n'était pas l'impôt qu'il fallait abolir , c'était le mode des visites médicales. Ces femmes ne sont , certes, ni des modèles de chas-
teté, ni des exemples de décence ; mais pourtant il se trouve dans ces créatures , même les plus profondément plongées dans le vice et la débauche, quelques faibles restes de pudeur et d'honnêteté. Voyez donc à quelle dure extrémité se trouve réduit ce reste de pudeur naturelle a la femme, lorsque chaque mois elle est obligée de venir deux fois , en plein jour , devant des Esculapes, fort instruits sans doute, mais dont les manières, le ton, les expressions, ne sont que trop appropriés à leur ministère, se livrer aux investigations les plus révoltantes. On peut le dire avec vérité , là est le mal , là est le mépris de l'humanité, là est le flagrant délit d'4mmoralité de l'administration. Rétablissez l'impôt si vous le voulez, mais ne forcèz plus ces malheureuses femmes à paraître en plein jour, elles qui ne se livrent à leur cruelle industrie que dans les ténèbres, devant un aréopage persifleur. Ne les contraignez pas à chasser de leur âme, de cette âme que Dieu a faite de son souffle, le peu d'essence divine qu'elle contient encore, précieuse étincelle qui peut un jour les rappeler à la vertu. Rétablissez l'impôt, mais que des médecins désignés par la voix publique, que des hommes respectables autant qu'éclairés soient chargés de faire ces visitesà domicile : entourez ces hommes de science de toutes les foudres de la loi, si vous craignez qu'on ne leur laisse pas exécuter leur mandat; mais encore une fois ne laissez pas sub-
sister un scandale d'autant plus affreux que c'est une administration qui a les mœurs publiques dans ses attributions qui souille ces mœurs en donnant chaque mois le spectacle d'une procession publique de Lais de bas étage et de Phrynés à sordides salaires.
(jne institulion utile et qui fait le plus grand honneur à M. Debelleyme est celle des sergensde-ville(i). Ces agens, employés spécialement à assurer les voies de communication par la ville, à prévenir les querelles, et à réprimer les manœuvres incessantes des filous et des vagabonds qui se promenaient effrontément par la ville sous 4'égide de Yhabeas corpus (loi qui ne devait être appliquée en aucun temps et en aucun lieu à des gens de cette espèce), sont une nouvelle garantie d'ordre et de sécurité; et l'on doit delà reconnaissance au magistrat qui a su, dans un but d'utilité générale, trouver un nouvel auxiliaire à Po-
(i) L'uniforme donné aux sei gens- de-vil le est peut-être trop militaire. Pourquoi une épée, par exemple ? n'est-ce pas une confusion d'attribution et d'insignes dans un emploi tout civil? Nous sommes un singulier peuple ; il faut des épées ou des baïonnettes partout. Les émeutes et les séditions ont lait croître des milliers de moustaches sur des faces fort peu belliqueuses , et depuis vingt-quatre ans de paix générale on n'a jamais tant usé d'uniformes, on n'a jamais tant vu de vanités armées, lu uniforme simple, comme celui des employés des douanes, par exemple, aurait mieux convenu auxsergeos-dc-ville. En Angleterre, lescnnstables n'ont qu'une baguette à la main, et ils se font obéir de la populace de Londres, pour le moins aussi insolente et irascible que la populace de Paris.
béissance aux lois. Il appartient en effet à un gouvernement libre d'avoir une police patente, reconnaissante; on doit laisser aux pouvoirs despotiques le honteux privilège des agens déguisés et des sbires secrets.
Ce fut sous M. Debelleyme qu'une entreprise toute démocratiquesurgit tout à coup : nous voulons parler des omnibus ou voitures à cinq sous. Déjà, sous le règne de Louis XIV, un spéculateur de qualité avait essayé de créer des véhicules à frais communs (il nous reste encore une comédie du temps, intitulée Les carrosses à cinq sous), et avait obtenu du roi un privilège de 99 ans. Mais ledix-septième siècle était encore trop aristocratisé pour adopter une telle invention, et les voitures à cinq sous firent banqueroute. Il était réservé à notre temps de développer l'idée, et de la faire fructifier au profit du public et d'un petit nombre d'heureux actionnaires, au nombre desquels, assure-t-011, M. Debelleyme fui compté.
Sous Louis XIV, il était défendu aux conducteurs de recevoir dans ces voitures des laquais, des ouvriers en habits de travail, des gens ivres. Le préfet de police n'imposa pas de si dures conditions aux inventeurs du dix-neuvième siècle; si bien qu'un pair de France peut être placé dans l'omnibus entre deux valets en livrée; que le juge qui va siéger au tribunal correctionnel, s'y trouve parfois assis, côte à côte, avec l'homme sur le sort duquel il va prononcer tout à l'heure; et
que la petite maîtresse peut être assise tout juste auprès d'un prolétaire à demi-ivre. L'omnibus est une espèce de cimetière, où tous les rangs, toutes les conditions, tous les états sont confondus; on se prend, on s'enchâsse, on se quitte sans un salut, sans un mot, sans un geste; on paye, on acquitte sa place, et c'est tout. L'omnibus est un symbole du siècle où nous vivons; le suum cuique est gravé là sur tous les fronts : l'égoïsme, l'impertinence, l'égalité, mais cette égalité dans les manières et dans la mise, que l'on prend par habitude, que l'on quitte par orgueil, sont sculptés sur tous les panneaux, se reflètent sur tous les visages. C'est l'arche de Née, c'est un paradis commun, c'est un husting ambulant, c'est un lupanar, c'est tout ce qu'on veut, tout, excepté une voiture.
Si l'on considère les omnibus sous le double rapport de la morale et du commerce, on voit que ni l'un ni l'autre n'ont gagné à cette invention renouvelée, non pas des Grecs, mais de nos ancêtres. Comme nous ne faisons point ici une page de roman, nous glisserons volontiers sur les inconvéniens qui peuvent résulter de l'entassement des sexes, et du plus on moins de facilité offert à tous les appétits déréglés: nous passerons outre. Mais nous ferons remarquer, et au besoin nous pourrions appuyer notre remarque de documenset de témoignages universels, que les omnibus ont tué à Paris le commerce de détail ;
qu'en particulier, sur les boulevards, la ligne la plus étendue que les omnibus parcourent, la vente chez les délaillans est diminuée d'un cinquième, et, dans quelques branchesdecommerce, d'un quart. Cela, en économie sociale, peut fort bien être regardé comme une vétille; cependant, lorsque la vie de plus de vingt mille familles est intéressée dans une question , il est permis de remplacer des utopies commerciales par des faits positifs. Ajoutons à ce grief, qui n'en sera pas un pour M. Debelleyme, pour les coactionnaires d'omnibus, pour les oisifs et pour les paresseux, que Paris, qui a toujours eu la réputation d'être la plus mal pavée de toutes les capitales de l'Europe, est encore, sous ce rapport, pire qu'il n'a jamais été. Ces effroyables véhicules, qui entraînent des masses énormes, tracent dans les rues et sur les boulevards des sillons profonds, où des voitures légères se perdent et se renversent. L'administration y porte remède autant qu'elle peut, mais en vain, et la Ville perd elle-même avec ces voitures, quoique l'impôt qui les frappe soit considérable. Comme les pièces de monnaie jetées par le lion , dans la fable du Tribut des animaux ' envoyé à Alexandre, les premières voitures dites omnibus, qui n'étaient qu'au nombre de i5o sous M. Debelleyme, ont eu une prodigieuse postérité : le nombre total de ces voitures s'élève aujourd'hui à plus de i ,000, ce qui ne prouve pas la bonté de l'institution, mais ce qui prouve du
moins l'excellence de ses produits, et l'avantage qu'ont pu tirer divers préfets qui ont succédé à M.Debelleymeen suivant son exemple, en concédant des lignes dans lesquelles ils faisaient gratuitement attribuer un intérêt à des tiers qui n'étaient parfois que leurs représentans.
On dit que M. Debelleyme avait l'intention de purger nos rnœursde l'ignoble habitude qui nous rend (nous si grand peuple et si bien civilisé), si inférieurs aux Anglais, aux Espagnols, et à presque tous les habitans des grandes capitales du Nord ; nous voulons parler de ces mares hideuses et fétides qui se renouvellent chaque soir à la porte de nos théâtres, de nos assemblées, et souvent même jusque sur les bases de nos monumens les plus précieux et plus dignes de respect; M. I)ebellevme avait, dit-on , l'intention de faire construiredesurinairesambulans, etuneordonnance sévère de police aurait forcé les cyniques Athéniens de l'Attique Gauloise de réformer une habitude grossière et barbare. 11 y aurait eu certes de grands obstacles à vaincre; on aurait crié à la tyrannie, au despotisme, à l'arbitraire; mais il n'en est pas moins vrai que c'eût été un immense service rendu aux mœurs et à la décence publique; et que forcer un peuple à obéir aux lois imprescriptibles de la chasteté et des convenances sociales, c'est userd'un droit que la morale donne sans partage au magistral (i).
(i) Sous l'un des successeurs de M. Pcbelkyme, des Privé*
M. Debelleyme avait, dit-on, aussi le projet de supprimer les petites voitures traînées à J^ras par des hommes. Depuis quarante ans, des voix plus persistantes qu'éloquentes se sont élevées contre les travaux imposés aux nègres dans les colonies. La dignité de l'homme était compromise, selon les déclamateurs, parles charges que ces esclaves assimilés aux bëtes de somme traînaient continuellement. Cesnégrophilessi éloquens, si disertslorsqu'il s'agissait des noirs, ne peuvent trouver une parole pour frapper de réprobation cette coutume barbare qui, au milieu de Paris, transforme les blancsen chevaux et en mulets. Outrel'aspect dégradant que présente un malheureux qui traîne péniblement après lui une charge qu'un cheval ferait mouvoir à peine, il y a dans la résignation de cet homme (résignation produite par la misère ou par l'avarice) quelque chose d'horrible et de hideux; mais, dira-t-on , les Auvergnats, les Savoyards, les Limousins, qui se livrent à ces travaux, n'y sont pas forcés comme les nègres; c'est la cupidité qui les convie à se métamorphoser en brutes. Soit, mais il est du devoirdes magistrats de réfréner les mauvaises passions, quelles que soient les couleurs dont elles se revêtent; et c'est agir sagement que d'imposer une barrière salutaire à
publics ambulant, connus sous le nom de Vespasiennes , parunuit dans P.nis ; niais ce n'était qu'une entreprise particulière et non protégée par des arrêtés de police, l/entreprise échoua après avoir absorbé plus de 200,000 francs.
la basse avidité de ces hommes pour qui l'argent est un dieu, un symbole. Chez les Romains, chez les Grecs, les plus pauvres citoyens se seraient crus déshonorés s'ils avaient usurpé sur la voie Appienne ou sur la jetée du port du Pyrée de pareils labeurs. En i8a8, il était beau de penser à relever une portion du peuple de l'état d'abjection où il aimait à se vautrer: depuis i83o, c'est un devoir pour le magistrat. la souveraineté du peuple une fois proclamée, il est en effet horrible et funeste de penser qu'une parcelle de cette souveraineté se dégrade au point de devenir six heures par jour bête de somme. Quand Circé changea les compagnons d'Ulysse en pourceaux, elle écoutait la voix d'une passion violente; en rappelant les hommes à la dignité de leur êlre, le préfet de police écouterait aussi le langage d'une passion énergique, magnanime, celle du patriotisme et de l'amour de l'humanité.
En considérant d'ailleurs l'industrie dont nous parlons sous un autre point de vue, on ne peut disconvenir qu'elle soit la cause d'une multitude d'événemens funestes. Ces nuées de petites voitures, qui ne peuvent rivaliser de vitesse avec les chevaux, s'accrochent, se heurtent, se mêlent, et trop souvent déterminent des accidens graves, dont ceux qui les traînent sont les premières victimes(i). Leur stationnement sur la voie publi-
(1) Les maladies que ce genre de laheur engendre retombent presque toujours à la charge des hôpitaux, et l'on a ralculé que
que ( coin me les voitures de porteurs d'eau par exemple ) est également nuisible à la circulation et à la sûreté des passans. En un mot, les voitures à bras sont un fléau et une honte pour Paris et pour H) u inanité.
M. Debelleyme avait préparé plusieurs autres ordonnances, toutes marquées au coin de l'intérêt public. Deux entre autres , dont son successeur adopta la responsabilité , et qui , semblables à la robe de Nessus, dévorèrent le magistrat qui n'en était pas l'auteur, maisseulement le signataire, prouveraient que la sollicitude de M. Debelleyme s'étendait à tout, et ne reculait devant aucun sacrifice , même celui de la popularité. Seulement, en homme doué d'une grande prévoyance, d'un tact exquis et d'une prudence qu'il n'a jamais démentie, M. Debelleyme ne voulut pas publier, à la veille d'une retraite politique, des règlemensde police qui auraient nui à cette popularité qu'il recherchait. 11 légua à son successeur la délicate mission de promulguer des mesures utiles mais dangereuses, car l'irascibilité populaire commençait à s'augmenter des cris des factions, et tout présageait une crise prochaine et imminente.
cbaque Auvergual ou Limousin entrant dans uu hospice pour se faire traiter de fièvres, hernies ou blessures graves, coûtail plus de 300 francs à l'administration. L'économie publique n'est donc pas moins intéressée que l'humanité à la suppression de cet*** plaie.
M. Debelleymese relira donc de la préfecture , laissant après lui le gage d'une explosion qui devait, combinée avec les malheureuses mesures politiques d'un ministère antinational, produire une catastrophe dont le résultat serait le triomphe et la puissance de ses amis politiques.
M. Debelleyme rentra dans l'arène judiciaire; il est aujourd'hui président du tribunal civil de la Seine.
POLICE DE LA RESTAURATION
M. Mangin , Septième préfet de police.
M. Mangin, préfet de police lorsqu'éclatèrent les événemens de juillet i83o, fut à celte époque, comme tous les hommes de parti, l'objet des jugemens les plus divers. A \ccusé avec une acrimonie furieuse par les vainqueurs, timidement défendu par les vaincus ralliés, il est mort depuis lors dans la retraite, sans avoir vu luire pour lui le jour de la justice et de l'impartialité. INous allons dire quel il fut comme homme et comme magistrat, laissant au lecteur le soin de se former une opinion personnelle sur ses intentions, d'apr ès ses actes et les habitudes de toute sa vie.
Admis dès l'âge de seize ans au barreau de Metz à la suite de fortes et sérieuses études, M. Mangin, ardemment soutenu par le zèle et l'amitié de son ancien condisciple, M. de Serres, devenu
garde des sceaux, monta rapidement du banc des avocats au siège de la magistrature. Successivement procureur du roi et procureur-général à la Cour de Poitiers, il se fit remarquer par l'exagération de son zèle lors de la conspiration de Berton, en février 1822. On se rappelle qu'il osa, dans son réquisitoire, attaquer plusieurs membres de la Chambre des députés , qui essayèrent vainement de le poursuivre. Nommé officier de la Légion-d'Honneur, et bientôt conseiller à la Cour de Cassation, ce fut sur son siège d'inamovibilité que le ministère Labourdonnave vint le chercher pour le revêtir des fonctions de préfet de police de la ville de Paris.
M. Mangin apporta dans cette haute position la consciencieuse activité, le désintéressement, l'amour du bien, qui faisaient la base de son caractère. Peut-être la nature de son esprit ne le rendait-elle pas propre à la direction d'une administration aussi vaste, aussi, compliquée que celle de la préfecture de police; quoiqu'il en soit, il accepta le poste qui lui était offert, jugeant à bon droit quel'honnêtehommepouvait là, comme sur les fleurs de lis, préparer le bien, combattre le mal, acquérir enfin des droits à la gratitude et au respect de ses concitoyens.
Cependant, l'opinion publique, dirigée parles feuilles de l'opposition monarchique et les journaux du parti républicain, s'était soulevée à l'avénement au pouvoir du ministère Poliguac. On
n'a pas oublié quelles sinistres prophéties venaient chaque matin battre en brèche les bases du trône, ébranler la confiance populaire et solliciter la fidélité de l'armée. C'était un concert de malédictions et d'anathèmes qui se métamorphosa en coups de fusil le jour même où le drapeau blanc reconquérait sur la côte d'Afrique sa splendeur de Bouvines, de Laufelt et de Fontenoy. L'impopularité qui entourait MM. de Polignac, Peyronnet, Cliantelauze, Bourmont, Montbel, d'Haussez, Guernon-Ranville, rejaillissait naturellement sur le préfet de police M. Mangin. On s'accoutuma à ne voir en lui qu'une créature du bon plaisir et de la camarilla; qu'un ambitieux, qu'un sbire haut placé, tout prêt à jeter le poids deses faisceaux éd il i ta ires dan s les balances du despotisme et de la tyrannie. Cependant, rien n'était plus éloigné du caractère et de l'âme de M. Mangin : tous ceux qui l'ont connu peuvent dire quel homme digne c'était; quel citoyen, quel magistrat incorruptible, quel fonctionnaire exempt de faiblesses et de passion.
Deux causes, en apparence bien intimes, produisirent ou du moins aidèrent à produire de grands effets, et furent pour le mécontentement public, lorsqu'il éclata au mois de juillet i83o, des auxiliaires bien puissans.
M. Mangin, en entrant à la préfecture de police, trouva deux ordonnances élaborées, mais non promulguées, par son prédécesseur. La pre-
mière concernait les filles publiques, et imposait à ces malheureuses des heures de sortie et d'autres mesures que la décence publique réclamait depuis longtemps; la seconde avait pour objet le classement des forçats et des repris de justice libérés qui habitent Paris, et dont le séjour, quand il n'est pas suffisamment connu de la police, peut avoir de si fâcheux résultats pour la sûreté de la capitale. On présenta ces deux ordonnances à la signature du nouveau préfet : M. Mangin les médita longtemps, reconnut la sagesse des vues qui les avaient dictées, et ne balança pas à y apposer sa signature, à les prendre sous sa responsabilité et à en ordonner la promulgation ; ne se doutant pas que deux actes, fruits de la sollicitude de son prédécesseur et de la sienne propre, attireraient sur lui seul, de la part des citoyens même les plus étrangers aux sortes de gens dont il était question dans les ordonnances, une haine, une animad version dont il faut avoir été témoin pour y croire.
En effet, dès que ces deux arrêtés furent connus, la presse poussa un long cri d'alarme; les prêtresses des voluptés banales et les forçats libérés trouvèrent dans les colonnes des journaux opposans d'officieux avocats sur l'appui desquels ils ne comptaient certes pas. On fit sur ces deux actes d'une bonne police , d'une saine morale, les commentaires les plus faux, les plus boursouflés, et tous ces articles dirigés contre le ma-
gis t rat qui dédaignait de se défendre , sur d'avoir accompli un devoir, finirent par des appels à la révolte, par des résistances à la loi. On eût dit , dans cette burlesque occasion , que le salut de la France était attaché à l'indépendance des Lupercales, et que de Y incognito des citoyens forçats libérés dépendait la gloire de la nation. Ces provocations portèrent des fruits bien amers, lorsque les fatales ordonnances du a5 juillet furent rendues. On viten effet alors ces hommesqui n'ont d'autre profession que leur infamie, descendre dans la place publique, et être les premiers à allumer les brandons de la guerre civile. Des chefs d'insurrection qui ne savaient rien de leurs antécédens,de leur vie, voulurent du moins profiter de leur ardeur. On s'empara de leurs bras; on les fit mouvoir ; les habiles tirèrent de la haine aveugle de ces misérables un excellent parti; tandis qu'eux ne voyaient dans le massacre des citoyens qu'une prime accordée par la licence aux entraves qu'un magistrat avait résolu d'apportera leurs moyens d'existence et à leurposition antisociale. Cette considération sur les événe* mens de juillet, quia été omise, et probablement à dessein , de tous les rapports de cette époque , mérite d'être consignée , et si ce n'est pas pour l'édification de nos contemporains que nous écrivons ces lignes, ce sera du moins pour l'enseignement des moralistes et des politiques (i).
(1) On compte à Paris plus de trois mille protecteur» demau-
A notre avis, on doit tenir compte aux magistrats, non-seulement de ce qu'ils ont fait de
bien , mais encore de ce qu'ils ont voulu faire
vais lieux. Il y avait à Paris, en 1830, vingt-huit mille forçais libérés. Si on joint à ce nombre déjà prodigieux plus de six mille vagabonds et hommes sans aveu connus de la police, mais qu'elle ne peut arrêter en dehors des cas de flagrant délit, on atteindra le chiffre effrayant de trente-sept mille hommes. On voit quel parti on pouvait tirer dans un moment d'effervescence populaire d'un si grand nombre d'individus n'ayant rien à perdre et tout à gagner. A Dieu ne plaise que nous voulions dire que la majorité des combattans de juillet fussent pris dans ces rangs abjects. Il en était certes tout autrement; nous avons vu par nous-mème,et en grand nombre dans les rangs insurrectionnels d'alors, des hommes honorables et purs, des citoyens de courage et de conviction : les étudians comptaient dans ces rangs, et avec eux, avant eux même, des ouvriers intrépides, de vieux soldats que l'odeur de la poudre avait réveillés. Mais d'autres, malheureusement, appartenaient aux catégories que nous signalons. Une justice à leur rendre, au reste, c'est qu'ils se laissaient diriger avec une résignation exemplaire, et que l'on était même parvenu à établir parmi eux une discipline fort sévère. Nous avons suivi personnellement la marche des trois journées de combats, et nous nous rappelons fort J)ien avoir remarqué que les bandes où se trouvaient des filles publiques étaient celles qui déployaient le plus d'irascibilité et d'énergie pendant le péril. Quand la victoire fut décidée le 29 au soir, une partie des combattant, nouveaux Médors, allèrent chercher celles de leurs Angéliques qui expiaient à la préfecture de police des contraventions à l'ordonnance de M. Mangin. Le peu d'employés qui étaient restés fidèles à leur poste pendant le danger, reçurent les réclamations martiales de ces citoyens, qui étaient au nombre de plus de quinze cents. On leur promit de leur lendre immédiatement les détenues qu'ils venaient si singulièrement réclamer au nom delà patrie qu'ils se vantaient d'avoir sauvée, et de la gloire dont ils venaient de se couvrir.* Par mesure de précaution et de décence publique toutefois, on ne jugea pas à propos de les réunir dans la cour de la
dans l'intérêt général. C'est ainsi que par les études toutes spéciales que M. Mangin avait fait faire lors de sa courte administration , il est prouvé que son intention était d'extirper des rues, des boulevards et des promenades de la capitale ces jeux de hasard qu'une tolérance coupable multipliait depuis vingt ans d'une manière effrayante , et dans un seul intérêt fiscal. La santé du peuple avait aussi fixé son attention , et tout le temps qu'il fut préfet de police , de nombreuses visites furent faites par ses ordres dans les cabarets , où des chimistes habiles décomposaient, devant les commissaires et les agens spéciaux, les breuvages destinés aux plus pauvres citoyens, pour s'assurer s'ils ne contenaient rien de malfaisant. Frauder sur le poids du pain, principale nourriture du pauvre, est un délit (j'allais dire un crime) que commettent jour- Préfecture. On congédia les réela mans par le quai des Orfèvres , et on fit immédiatement sortir les femmes par le guichet du quai de l'Horloge et le pont au Change. De celte manière, les uns et les autres ne se rejoignirent qu'à la porte de leurs logis respectifs, où la pudeur publique n'avait plus rien à redouter.
N'oublions pas de mentionner ici deux faits dignes de remarque: les premières victimes de ces journées à jamais déplorables, où le sang français coula par des mains françaises, furent des filles publiques ; les premiers coups de fusil dirigés sur la garde royale française furent tirés par des Anglais. La conquête de l'Algérie portait déjà ses fruits ; car on ne supposera pas que des Anglais fussent assez nos amis pour défendre nos'libertés attaquées. Il y a un grand air de parenté entre les prouesses anglaises de 1830 et les balles anglaises d'Héliopolis et de l'Algérie.
nellement la plupart des boulangers de Paris. M. Mangin le savait, et il tint la main avec rigueur à l'exécution des arrêtés qui régissaient la matière. Peut-être fut-ce l'accomplissement de ces devoirs d'un loyal magistrat , pratiqués avec une minutieuse et ardente exactitude, qui empêcha M. Mangin de prétendre à cette popularité que d'autres n'avaient pas hésité à conquérir aux dépens de la dignité de leur robe, de la gravité de leurs fonctions, de la sainteté de leurs devoirs. Le peuple, trop peu éclairé pour connaître ceux qui le servent et qui veillent avec sollicitude sur sa santé , sur ses mœurs , sur ses intérêts, se fait d'ordinaire facilement l'écho des malédictions que les intéressés de tout état lancent contre les magistrats dignes de ce nom, et mêle, pauvre idiot qu'il est , ses anathèmes à ceux de ses exploiteurs quotidiens.
Le triomphe du peuple annihilant tous les pouvoirs émanés de l'autorité royale, M. Mangin quitta, le 28 juillet au soir, la Préfecture de police, aussi pauvre, aussi pur que lorsqu'il y était entré. Et cependant il aurait pu s'emparer de la caisse des fonds secrets (r) qui contenait plus de
(I) Les ennemis mêmes de M. Mangin reconnurent que la caisse de la préfecture de police était demeurée intacte tant qu'il était resté dans l'hôtel, et que personne, avant et pendant le combat des trois jours , n'y avait puisé. Et cependant elle se trouva vide ! f.e peuple fut accusé de l'avoir pillée ; mais le peuple ue pénétra point dans les appartements ni dans les bureaux de la préfecture; nulle part d'ailleurs il ne souilla sa victoire par le pillage.
8oo,ooo francs, et aller loin de Paris jouir d'une aisance dont personne sans doute ne se serait cru le droit de s'étonner , car il n'est pas rare de voir, par le temps qui court, l'opulence venir s'asseoir au foyer de l'homme dont le pouvoir n'a pas dépassé deux jours. — Il ne le fit pas; — il s'en alla, secouant la poussière de ses pieds, du palais où la calomnie avait empoisonné ses moindres actions; il s'en alla, tenant comme Caton l'ancien sa vertueuse épouse par la main, et se faisant précéder de ses jeunes enfans, qui ne connaissaient de l'opulence et des honneurs que le plaisir de secourir l'infortune.
En marchant vers la demeure d'un ami qui lui avait offert l'hospitalité (hospitalité qu'il n'était pas sans péril de faire accepter), M. Mangin put entendre les vociférations , les chansons effroyables, lesanathèmes sanglans dont quelquesuns des citoyens dont nous avons parlé poursuivaient son nom. Nul doute qu'alors s'il fût tombé entre leurs mains sa vie n'eût été en danger; mais il échappa comme par miracle, et put gagner sans encombre l'asile qui lui avait été préparé à Bruxelles, où il séjourna sous le nom de Meunier jusqu'à ce que la Révolution de Belgique le forçât de se retirer en Prusse.
M. Mangin n'éprouva nul regret de la perte d'un poste pour lequel il avait renoncé à la plus haute position judiciaire. Il sesoumitavec résignation au coup dont le frappait la Providence, et s'il
répandit des larmes amères , ce ne fut ni sur lui, ni sur sa femme et ses eufans sans fortune, mais sur les malheurs de la France , sur les maux qui menaçaient la patrie.
M. Mangin retourna aux tranquilles élucubrations delà méditation et de l'étude ; et sitôt qu'il put rentrer en France, il se fit inscrire de nouveau sur le tableau des avocats de la Cour royale du département de la Moselle.
C'est dans les paisibles et nobles labeurs du barreau, c'est au milieu d'une famille aimée, près d'une épouse respectable qui, pour la douzième fois, l'avait rendu père trois jours avant celui où furent signées les fatales ordonnances de juillet, que la mort vint le frapper au commencement de l'année i836, à l'âge de soixante-un an.
Un seul mot terminera dignement ces lignes consacrées à la mémoire d'un magistrat homme de bien : M. Mangin mourut pauvre, et ne laissa pour fortune à sa femme et à ses enfans que les éventuels souvenirs d'une reconnaissance politique, dont les témoignages ont vainement cherché à se traduire par une souscription rémunératoire restée en projet.