‹ Histoire de la Police de ParisChapitre 9 sur 24 · HÉRAULT DE VAUCRESSON · texte numérisé non relu

HÉRAULT DE VAUCRESSON

Septième lleuienant-genéral de police.

François-Louis de Bourbon , prince de Conti , avait fait élever une charmante habitation sur le riant plateau qui domine, en vue de Paris, la plaine et le village de Vanvres. Les beaux-arts avaient été misa contribution pour embellir et décorer cette résidence presque royale , et les jardins , les bois , les métairies qui l'entouraient en doublaient à la fois le mérite et le prix en s'harmonisant merveilleusement avec la somptueuse élégance qui éclatait de toutes paris dans le château.

Le prince de Conti, qui s était distingué au siège

de Luxembourg , qui avait noblement payé de sa personne dans la campagne de Hongrie, en i685 , et avait commandé aux batailles de Fleurus , de Steinkerque et de Nerwinde, possédait toutes les nobles qualités d'un prince et d'un héros. Appelé au trône de Pologne par le suffrage unanime de la nation, il s'était vu, faiblement soutenu qu'il était par les armes et l'influence de la France, contraint de renoncera l'héritage glorieux de Sobieski ; il se consolait en cultivant les arts et les lettres, en protégeant surtout ceux qui les cultivaient avec honneur , et répétait avec Mme Deshoulières , à propos du témoignage impuissant d'estime et de confiance d'un peuple qui lui décernait la couronne :

C'est la forlune qui la donne , Il suffit de la mériter.

D'un caractère hardi , vif, enjoué , le prince de Conti s'exprimait avec élégance et précision ; il aimait le laconisme pourlui et les autres, et les aventures bizarres , les faits singuliers , les rencontres imprévues avaient pour son esprit un charme particulier. Un jour qu'à la suite d'une partie de chasse où , dans les bois de Verrières et du Vaisynet, il avait réuni tout ce que la cour avait d'élégans seigneurs, il se dirigeait vers sa retraite chérie de Vanvres en traversant la route d'Orléans , il vit accourir de loin un homme excitant de l'éperon Far* deur et le galop d'un assez médiocre cheval du Li-

mousin. — D'où viens-tu ? où vas-tu? que demandestu? cria le prince au moment où le cavalier traversait la route. Sans arrêter son élan, sans regarder l'interlocuteur , le cavalier répondit du même ton et avec une brièveté pareille. — De Bourges! A Paris! Un bénéfice ! — Tu l'auras ! répliqua le prince, tandis que l'ardent solliciteur disparaissait dans un nuageux tourbillon de poussière : Tu l'auras ! cria-t-il de loin en riant , et il tint parole.

Ce cavalier si pressé était Philibert-Antoine Hérault. D'une maison noble mais peu fortunée de la province de Berry,il venait dans la capitale, comme tant de cadets de famille, chercher fortune et tendre les mains aux largesses que la faveur ne cessait de faire tomber aux alentours d'une cour heureuse et splendide. Léger d'argent , mais riche d'une instruction solide, d'un esprit élevé et d'une activité remarquable, le jeune Hérault se sentait au cœur l'étoffe d'un homme supérieur et utile. Le succès devait répondre à ses vœux, car l'ambition, dans une ame droite et opiniâtre, est le plus assuré garant de l'avenir et de la fortune.

Le prince deConli fit d'abord donner à son protégé improvisé un bénéfice simple decentpistoles; puis , à la suite des remerciemens qu'Hérault lui adressait dans sa vive et sincère reconnaissance , remarquant la tournure heureuse de son esprit , son intelligence, ses talens , le prince l'attacha à sa personne en qualité de secrétaire intime.

Accroché dès-lors au premier rayon de l'aveugle et rapide roue de la fortune, le jeune gentil, homme, le cadet , ne devait pas rester en si beau chemin ; il parcourut rapidement tous les degrés de la faveur de l'excellent prince, et, à la mort de Conti, en 1709, il était historiographe et chancelier de la maison de Conti-Bourbon , et recevait un traitement annuel de dix mille et quelques écus.

Hérault, dans cette position avantageuse et brillante, avait su se faire des amis ; la bonté de son cœur, l'élégance de son esprit, son intégrité, ses talens avaient été appréciés à juste titre: le duc d'Antinlui conseilla de briguer un emploi public j iJ le fit , et fut nommé, avec l'appui de cet influent personnage, intendant de la province de Touraine. Bientôt il passa sous ce même titre à l'intendance plus importante de l'Auvergne , et ce fut dans ce poste que la faveur , juste et méritée cette fois par de dignes et loyaux services , l'alla chercher pour l'investir le 28 août 17*5 delà chargede lieutenantgénéral de police , que Ravot d'Ombreval venait de quitter.

Les circonstances étaient des plus graves. La bulle Unigenitus , fulminée par Clément XI , en 17 1 3 , avait porté le trouble dans toute l'église de France. Douze ans s'étaient écoulés depuis la promulgation de cette bulle , mais les discordes , les haines , les discussions qu'elle avait soulevées

étaient loin de se pouvoir apaiser. Le royaume était livré à une perturbation fiévreuse ; Paris surtout était le théâtre d'une multitude de scènes dont le scandale compromettait à la fois la tranquillité publique et le respect dont a besoin de s'environner toute religion.La ville semblait divisée en deux camps : les uns tenaient pour la bulle ; les autres , sous le nom <¥ appelons, se faisaient un devoir de la déchirer dans des écrits viol en s , dont le moindre défaut était de ne rappeler sous aucun rapport la logique éloquente des Lettres provinciales de Pascal. Ce n'était partout que des cris de rage , des imprécations, des anathèmes ; les folies sanglantes de la Ligue menaçaient de reparaître sous d'autres masques et avec un autre habit. Force était donc à la police , au moment où Hérault de Vaucresson en prenait la direction difficile , de descendre dans l'arène et d'en affronter les chances , enfin de séparer les combattans.

Certes, il est, dans tous les temps, déplorable de voir une autorité purement matérielle , un pouvoir dont l'unique mission devrait être de veiller à la sécurité des citoyens et à la salubrité de la ville, se jeter dans la lice religieuse et scruter les consciences au nom du roi. Mais si l'on se reporte aux jours de ces erreurs et de ces querelles en quelque sorte fabuleuses aujourd'hui, on reconnaîtra que l'intervention n'était pas utile seulement, mais de- * venait indispensable.

Le lieutenant de police agit dans ces circonstances difficiles avec un tact et une modérât ion qui lui concilièrent tout d'abord la sympathie et l'estime. Son pouvoir, déjà formidable , avait été disproportionnément augmenté par la cour ; il n'usa pas d'une surabondance d'autorité inutile, et, sans déployer de rigueurs, parvint à prévenir, à force de dévouement personnel et de vigilance, des maux que paraissait rendre inévitablel 'état d'exaspération des esprits.

Un pauvre diacre, fils d'un conseiller au Parlement, du nom de Paris, s'était confiné dans une maison du faubourg Saint-Marcel. Là , séquestré du monde , il se livrait avec ardeur à la prière et aux pratiques les plus rigoureuses de la pénitence. Pour subvenir à son existence , il n'avait voulu quele simple recours du travail de ses mains et avait appris l'art de fabriquer des bas au métier. Edifié de ses vertus, de sa modestie , de sa piété, le faubourg au sein duquel il vivait l'avait entouré d'une estime et d'une affection dont les mœurs crédules derOrientetl'admiration des marabouts pourraient seuls offrir quelque exemple.

Ce cénobite volontaire était appelant : il n'en fallait pas davantage pour éveiller les craintes et lesinquiétudcs du pouvoir. On savait que le pieux diacre, . par ses anciennes relations de famille et d'amitié , avait de nombreux partisans dans le Parlement; on savait que les abondantes aumônes qu'il ne cessait

de répandre lui avaient acquis une grande et redoutable influence sur la population indigente de Paris. En fallait-il davantage aux obséquieux conseillers de la couronne pour voir dans cet humble prêtre un conspirateur schisinatique? L'ordre fut donné d'enfermer le nouveau Calvin dans lesobscurs et muets cabanons delà Bastille.

Pour le pauvre diacre heureusement, le lieutenantde police futconsulté sur le mode d'enlèvement queJTon devait préférer, tremblant quel'on était à la cour de voir éclater une émeute. Hérault laissa parler le ministre; puis, après avoir froidement écouté ses instructions, — Monseigneur, dit-il, l'ordre que vous me donnez de faire arrëterle prêtre Paris a été nécessairement surpris à votre religion ; permettez-moi de ne le pas mettre à exécution, je vous en supplie. — Comment , vous refusez d'obéir au roi ! — Non , monseigneur , mais considérez que Pâris , bien que certainement appelant , n'est pas un brouillon dangereux. Ravir laliberléà un homme de bien, c'est plus qu'une rigueur inutile, c'est un crime chez un peuple civilisé ! — Un crime! mais pouvez-vous du moins répondre au roi de la conduite de ce prêtre ? — Commede la mienne, monseigneur ; je ferai observer la maison qu'il a choisie pour retraite, nul n'entrera chez lui sans que je le sache, mais s'il fallait charger de fers des mains qui ne répandent autour d'elles que des bienfaits , je serais forcéde renoncera un office aux exigences du quel ne saurait plier ma conscience !

Le ministre ne répliqua pas , le diacre ne fut pas confiné à la Bastille, et la conduite d'Hérault de Vaucresson, ébruitée par quelques indiscrets amis dans Paris , augmenta encore pour lui une estime à laquelle il s'appliquait à acquérir de nouveaux titres chaque jour.

Paris était alors un vaste labyrinthe dont rien ne pouvait, pour l'étranger etle citadin lui-même, démêler ou faire connaître les inextricables détours. Hérault fut le premier lieutenant de police qui s'occupa du soin de numéroter les maisons et d'indiquer par des tablettes de pierre le nom de chacune des rues. Ce système était le plus simple , le moins dispendieux et le plus durable. On voit encore au Marais les noms des rues deSaintonge, de Poitou , Vieiile-du Temple , etc., gravés en creux dans la pierre posée sous J'édilité de Vaucresson, tandis que, par les nouveaux systèmes d'indication tenté depuis quelque dizaine d'années sur verre, sur faïence, sur granit, le tiers des rues de Paris est sans nom, brisée qu'a été la plaque inscriptaire par l'émeute, qui ne sait respecter le nom d'Arcole , d'Erfurth,d'Iéna ou de Lodi, non plus que celui de Bourbon, de Turenne et de Condé.

Hérault donna à la capitale un autre gage de sa sollicitude : il fit transporter loin des murs les dépôts d'immondices qui infectent et déshonorent les abords d'une grande cité , et la manière dont il accomplit cet acte important en rehausse encore

le mérite. La dépense que nécessitaitune si urgente amélioration était considérable ; le prévôt des marchands et les échevins faisaient quelque difficulté de mettre les sommes nécessaires à la disposition du lieutenant de police. — Eh! messieurs, s'écria Vaucresson avec énergie , ne marchandez pas avec la peste! rejetez, si vous le voulez, mon projet ; je consacrerai quatre années de mon salaire pour le réaliser à moi seul, et nous verrons qui se dédira. Les bourgeois, honteux de leur lésinerie, votèrent la dépense , et la mesure de salubrité s'opéra. — Trouverait-on de nos jours beaucoup de magistrats animés à ce point de l'amour du bien public ?

Une plus importante amélioration encore recommanda , peu de temps après , Vaucresson à la reconnaissance de l'humanité.

Le légat Paul del Monte (depuis cardinal Pallavicini) venait d'arriver à Paris ; il manifesta au cardinal de Noailles , archevêque alors de la métropole, le désir de visiter les hôpitaux et aulres établissemens de charité de la capitale. Le vieux cardinal s'empressa de confier à un chanoine le soin de conduire l'ambassadeur du saint-père dans tous les lieux pieusement consacrés au soulagement de la douleur et des souffrances des classes pauvres. Le légat et le chanoine visitèrent successivement l'Hôtel-Dieu , la Charité , Saint-Louis , et arrivèrent à Saint-Côme, où se tenaient alors l'école

et les amphithéâtres de chirurgie. Le légat regarde, examine, interroge, et demande avant de se retirer à voir les salles consacrées à l'étude de l'anatomie. Le chanoine a beau dire et répéter que l'aspect de ces tristes lieux ne pourra lui causer qu'horreur et dégoût , le légat insiste ; on lui obéit , et il entre dans ces limbes sordides, où, à la honte des vivans, les morts sont trop souvent bien moins l'objet d'une étude utile et novice que le sujet de sacrilèges plaisanteries. Paul del Monte , que nulle émotion ne trahit, va, vient, marche au milieu de ces débris humains , et ne paraît frappé que de l'utilité de la science qui demande ses secrets à tant de hideux sacrifices. Tout à coup il s'arrête devant une lable noire (elles étaient en bois alors) : là se trouve étendu un cadavre déjà mordu par les scalpels et sur lequel se sont entaillées les scies: il regarde , il hésite, regarde encore, et jette un cri d'efTroi en tombant dans les bras de ceux qui le suivent et l'assistent...

Telle était la cause de l'évanouissement du légat : un jeune homme qu'il avait élevé et qui le servait en qualité de majordome était mort le troisième jour après son arrivée à Paris. Del Monte lui avait fait faire des obsèques magnifiques, et son cercueil avait été déposé au cimetière Saint-André-des-Arts. Eh bien! ce jeune homme enterré avec tant de pompe, mort depuis une semaine déjà, sur lequel une épitaphc de marbre gisait étendue, le légat venait de le retrouver là, sur ces planches infectes

et sanguinolentes L. On avait violé sa sépulture; des infâmes s'étaient partagé le suaire du trépassé; ils avaient trafiqué du plomb, du bois qui formaient son cercueil : ils avaient vendu son cadavre !

Car les corps s'achetaient alors; c'était un trafic permanent, connu, et, ce qu'il y a de plus incroyable, c'était un trafic toléré.

Del Monte courut à la cour, chez le ministre, chez l'archevêque; il se plaignit, non pas seulement au nom de l'humanité, mais en son titre de légat et d'ambassadeur; il demanda réparation: il l'obtint. *,

Cette lugubre aventure permit à Vaucresson de mettre en effet à exécution un projet qu'il avait mé* dité de longue main : il interdit l'entrée des cimetières, qui se trouvaient alors en grande partie adossés aux églises et aux couvens, à toute espèce de visiteurs, passé une heure précise et donnée; il enjoignit aux fossoyeurs, sous les peines les plus sévères, de faire trois rondes chaque nuit dans le triste domaine dont ils étaient les conservateurs-gardiens; il leur défendit surtout de distraire des fosses ou tranchées qu'ils creusent inévitablement chaque jour les débris humains que la pioche pourrait mettre à découvert.

Le lieutenant criminel fit le reste. Deux fossoyeursfurent pendus devan t Saint-André-des-Arts, et le commerce des cadavres, s'il ne cessa pas entièrement, perdit du moins de son cynisme, dont

s'effraient les hommes de philosophie et de piété, qui voient autre chose qu'une chair inerte dans le corps d'où l'ame s'est exhalée.

Hérault de Vaucresson suivit pour l'extinction ou l'affaiblissement dit moins de la prostitution la ligne de conduite de son prédécesseur, Ravotd'Ombreval; comme lui, il exhuma de vieux et sages ré-< glemens qui, s'ils ne furent pas tous observés avec rigueur, concoururent du moins à resserrer la corruption des mœurs dans son étroit et obscur lit de fange. *

Il fit aussi une chasse ardetite aux mendians et aux vagabonds. Son système n'était pas de les enfermer, mais d'en former des colonies; il voulait arracher à la paresse, à la débauche, à l'ivrognerie ces charançons de l'état moderne, pour les élever à la dignité de citoyens sur un sol vierge, sous un ciel nouveau. L'utopie d ? Hérault a peut-être fourni à Catherine II l'idée de ses colonies militaires, où la Russie puise maintenant son principal élément de force.

Hérault aimait les arts et les lettres : il fit dans le cours de son administration preuve maintes fois de ce double et honorable attachement. Un jour, on vint lui rapporter qu'un chansonnier célèbre, poursuivi par un implacable créancier, avait juré de tuer les sergens qui viendraient s'emparer de sa personne. — Ce serait une trop noire action pour le pauvre Gallet, dit Vaucresson; qu'on paie sa

delte à l'instant, et qu'il chante! — El, ce qui rend cette bonne action doublement louable, c'est que ( e, en mainte occasion, ne s'était fait faute de tympaniser le lieutenant de police dans ses vers.

Hérault de Vaucresson administra pendant quatorze ans. Dans ce long exercice de l'édilité, aucune voix ne s'éleva pour accuser sa probité, sa justice ni son impartialité. Le peuple lui voua, chose rare, un attachement mêlé de respect; et ce ne fut pas sans attendrissement qu'on vit, à sa mort, les dames de la Halle et les forts assister à ses funérailles et traîner volontairement à bras jusqu'à la barrière le char funéraire qui transportait ses dépouilles à sa terre de Vaucresson.

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