CHAPITRE IX
FEYDÀU DE MARVILLE ,
Huitième lieutenant-général de police.
Feydau de Marville était issu d'une famille parisienne illustrée à la fois dans l'église et dans la magistrature, et deux de ses oncles avaient brillé aux premiers rangs parmi les écrivains et les princes de l'Eglise gallicane. Le premier, Mathieu Feydau, après avoir été agrégé à la maison de Sorbonne, fut un des soixante-douze docteurs exclus pour n'avoir pas voulu adhérer à la condamnation du célèbre Arnaud. Chassé d'exil en exil par la haine puissante des jésuites, Mathieu Feydau était mort à Annonay dans un âge très avancé. Le second, Henry
Feydau, s'éleva par sa piété et ses vertus au faîte des honneurs ecclésiastiques; il devint évêque d'Amiens, gouverna son diocèse avec une rare sagesse et succomba, victime de son infatigable charité, au ravage d'une maladie pestilentielle qui décimait le troupeau dont il s'était fait chérir. Les magistrats que cette famille fournit aux fleurs de lys ne furent pas moins environnés du respect public; tous se montrèrent dignes d'appartenir à ce généreux Parlement de Paris, qui comptait autant de grands citoyens que de membres, et sut demeurer en tout temps le Palladium modeste et sacré de nos libertés nationales.
Claude-Mathieu Feydau de Marville était déjà conseiller-d'état quand le choix de Louis XV s'arrêta sur lui pour remplacer Hérault de Vaucresson. Le poste de lieutenant de police n'avait pas cessé d'être difficile à tenir : les querelles religieuses semblaient assoupies à la vérité, mais loin d'être terminées encore. Les jésuites ou molinistes d'une part, les jansénistes d'une autre, tâchaient de réunir et de ranimer les brandons de la querelle religieuse; en observation entre eux deux, le parti philosophique,jugeanttoutl'avantage qu'il pourrait tirer de ces vaines et scandaleuses querelles, ne cessait d'alimenter, par ses sarcasmes dirigés contre Tune ou l'autre faction tour-à-tour, la bile et la rage de ces belligérans dévots. M. de Marville ne se dissimula pas la pesanteur du fardeau dont il allait se charger; mais enfin, n'écoutant que la
voix de l'utillité et du devoir, il se décida à accepter, et entra en fonctions le ai décembre 1739.
Ses premiers efforts tendirent à dépouiller les basses classes de leur crédulité et de leur férocité gothiques. 11 crut qu'en offrant aux derniers rangs du peuple des moyens faciles de se divertir par des spectacles mis à sa portée, il déterminerait dans des mœurs abâtardies une réaction salutaire : il encouragea donc les théâtres forains. A sa voix, des Scaramouches de Sienne et de Pise, des Arlequins de Bergame, des Polichinelles de Naples et de Gaëte, des Pantalons et des Cassandres de Florence et de Milan accoururent à Paris et ouvrirent leurs scènes comiques dans les foires Saint-T.aurent, Saint-Ovide et Saint-Germain-des-Prés.
Le privilège ne fut accordé aux entrepreneurs de ces théâtres qu'à la condition de se soumettre à un tarif arrêté et fixé d'avance par le lieutenant de police; il établit, pour arriver à son but, les prix sur la base la plus minime: aussi la foule prit-elle bientôt le chemin des baraques italiennes, et Polichinelle et Scaramouche portèrent-ils un terrible coup aux intrigues théologiques. Ce que le lieutenant de police avait prévu arriva : le peuple, les classes moyennes, les artisans préférèrent le baragouinage joyeux d'Arlequin au baragouinage puritain de la Sorbonne.
Feydau de Marville, qui réunisssait à la gravité du magistrat l'esprit de l'homme du monde et
l'élégance de l'homme de cour, avait long-temps fréquenté le salon de Mme de Tencin, cette femme singulière qui fit son frère cardinal et ne voulut pas rester religieuse r là il avait connu Lesage, Marivaux, Lamothe, Fontenelle et la foule des beauxesprits de ce temps, qui s'y réunissait chaque semaine. Le nouveau lieutenant de police voulut faire servir ces anciennes amitiés, ces agréables liaisons à l'accomplissement de son projet de civilisation du menu peuple. Il engagea Lesage et Marivaux à travailler pour le théâtre de la foire; il donna à Lamothe le plan de quelques tragédies dont les sujets étaient tirés de l'histoire de France, et pria Fontenelle de s'occuper d'une espèce d'encyclopédie à l'usage et à la portée des artisans. On sait comment les deux premiers remplirent leur tâche; quant à Lamothe et à Fontenelle, ils n'ont rien laissé dans leurs ouvrages qui puisse faire penser que l'idée philantropique de Feydau deMarville, réalisée plus tard par Debelloy et Francklin, eût germé dans leur esprit.
Un autre, à leur défaut et par d'autres voies, aida puissamment le lieutenant de police à réveiller dans l'ame du peuple les souvenirs de gloire, de probité et de joyeuse insouciance que les malheurs des guerres civiles, les agiotages de la rue Quincampoix et le scandale des dissensions religieuses avaient éloignés de son cœur et de son esprit : cet autre était le poète Vadé.
Avec la muse moitié milicienne, moitié haren-
gère de ce coupletier, le peuple chanta encore en France. Certes, les poésies de Vadé n'étaient pas étincelantes d'images, riches d'antithèses et de métaphores; les perles, non plus que les rubis, ne chatoyaient dans ses hémistiches, mais on y trouvait le naturel et l'à-propos à chaque instant; partout on y touchait au doigt la candeur, la verve, l'élan du poète, et l'homme du peuple, le soldat, croyaient, en répétant ses grotesques mais patriotiques refrains, avoir pensé vingt fois ce qu'il exprimait si bien dans leur langage.
Sous l'édilité de Feydau de Marville, Paris fit un grand pas dans la carrière des perfectionnemens de toute espèce. Habile à tout faire profiter à l'amélioration et à l'adoucissement des mœurs, il sut faire tourner au profit de la charité les plaisirs mêmes du carnaval, auxquels il donna un développement et une magnificence inusités jusqu'alors. Ces fêtes annuelles avaient été de tout temps une simple occasion de licence et de plaisirs; Feydau de Marville dissémina ses agens dans toutes les grandes réunions publiques, et sur le produit de chacune d'elles il fit prélever un droit dontil consacra le fruit au soulagement des pauvres. Cet impôt, improvisé par lui et qui depuis areçu une régularisation utile, donna dès la première année de l'administration de Feydau de Marville une recette de si5o,ooo fr., somme énorme si on la compare au chiffre actuel produit par une trentaine de théâtres et plus de cent établissemens, spectacles et bals,
ouverts en toute saison aux divertissemens du public.
La promenade fastueuse de Longchamp attira aussi l'attention du lieutenant-général de police. Chaque année, de graves accidens se succédaient sur la route de l'abbaye à la mode et rendaient ce prétendu pèlerinage de trois jours tributaire de la Morgue et du Châtelet. Feydau de Marville rédigea une longue ordonnance qui réglait la marche des voitures et jusqua l'allure des chevaux. C'est depuis son administration que deux files de voitures sont établies à droite et à gauche de l'avenue des Champs-Elysées; le milieu de la chaussée était, dans son ordonnance, exclusivement réservé aux voilures de la cour, aux équipages des ambassadeurs et des princes du sang; les cavalcades enfin ne pouvaient aller qu'au pas.
Les boucheries, à cette époque, étaient éparses dans les rues de Paris, quoique quatre rues seulement eussent le privilège de porter ce nom. C'était un spectacle hideux (et ce spectacle a duré jusqu'en i8o5) que celui de ces mares de sang qui allaient périodiquement teindre les ruisseaux de tout un quartier; que l'aspect de ces viandes chaudes et palpitantes étalées avec complaisance aux yeux des passans. D'autres inconvéniens résultaient d'ailleurs d'un pareil usage: souvent des bœufs échappés au coup mortel se ruaient, furieux, par les carrefours, renversant tout ce qui s'opposait à
leur passage et causant de graves et déplorables
accidens. Feydau de Marville voulut signaler son séjour à la police par un service éminent rendu à la population parisienne, et il disposa les élémens d'une ordonnance pour exclure de l'intérieur de la ville les abattoirs de boucherie. Par malheur, c'était encore le temps des maîtrises, et la corporation des bouchers était riche, puissante et fortement appuyée en cour. Le ministre, à qui Feydau de Marville avait communiqué son projet et qui l'avait approuvé avec empressement, écrivit bientôt dans un sens contraire, enjoignant, sans déduire nulle raison à l'appui de son virement de vue, de ne pas donner suite pour le moment à cette affaire et de demeurer jusqu'à nouvel ordre dans le statu quo,
Ainsi fut ajournée indéfiniment cette amélioration désirée, qui ne devait se réaliser que sous le règne de Napoléon, dont la volonté de fer tenait peu de compte des réclamations sordides, qui n'ont pour résultat, d'ordinaire, que d'éterniser le malêtre du plus grand nombre au profit de l'égoïste rapacité du plus petit.
Des débris de fortifications encore debout dans la partie méridionale de Paris, entre la rue Saint- Victor et la vieille église Sainte-Geneviève , servaient de repaire à une nuée de malfaiteurs, restes impurs des anciennes Cours des Miracles, qui se répandaient périodiquement par la ville à la tombée
de la nuit. M. de Marville intenta un procès aux chanoines deSainte-Geneviève, qui se prétendaient possesseurs de ces pans de murailles élevés sous Philippe-le-Bel, gagna au Parlement et au grand Conseil, et se hâta de faire disparaître ces antiques traces de la barbarie, si bien qu'un seul fragment de ce mur colossal existe encore et sert aujourd'hui de clôture à un jardin séminarien de la rue Clovis, près de Saint-Etienne-du-Mont. Le quartier Saint- Victor fut dès lors purgé des bandes de gens sans aveu qui le désolaient, et l'œil de la police put pénétrer d'une manière plus efficace dans les rues ténébreuses, étroites et escarpées du Mont-Saint- Hilaire.
Tandis que la sollicitude du lieutenant de police s'étendait si activement sur les quartiers habités par les classes pauvres, il consacrait la plus importante partie de sa fortune à embellir une autre portion de la capitale. Sur les terrains vagues et fangeux qui avoisinaient la rue Montmartre il fit élever à ses frais un hôtel magnifique, ainsi que de nombreuses maisons élégantes, solides et commodes. Ce quartier nouveau, cette rue bâtie par ses soins, reçurent et portent encore le nom de leur fondateur; et malgré les nombreux embellissemens qui ont changé depuis cinquante ans la physionomie de la capitale, le quartier et la rue Feydau sout restés, encore aujourd'hui, en réputation d'élégance et de beauté parmi ceux habités
par l'opulente et industrieuse population parisienne.
Le faubourg Saint-Germain, une partie du faubourg Saint-Marceau, les rues affluenles dès faubourgs Saint-Martin et Saint-Denis n'étaient pas pavées. Feydau de Marville fit auprès du Parlement et du prévôt des marchands de vives instances pour frire cesser cet état de choses qui entra vailles communications de la Cité et causait au commerce un notable préjudice. Son zèle ne demeura pas infructueux : la ville et le Parlement cédèrent à ses patriotiques instances: on opéra un emprunt, et le lieutenant de police, qui prêchait d'exemple, non content de souscrire le premier pour dix mille écus, usa de toute son influence à la cour pour obtenir du monarque la permission d'exploiter les bancs de grès de la forêt de Fontainebleau, moyennant une faible redevance.
C'est depuis cette époque que les grès de Fontainebleau sont exclusivement réservés au pavage de Paris.
M. de Marville perfectionna la police des voitures publiques. ïl y avait alors à Paris 786 fiacres ou remises; 544 brouettes ou vinaigrettes, et, chose bizarre, plus de i,5oo chaises à porteurs: les hommes employés à la manœuvre de ces divers véhicules auraient formé une petite armée. Le lieutenant de police établit parmi eux une discipline sévère; il n'exigea pas de cautionnement,
pensant qu'une mesure simplement fiscale n'a rien à démêler avec la moralité, mais il exigea des certificats de probité et de bonnes mœurs de tous les cochers, brouettiers et porteurs; nul ne put être enregistré sans avoir prouvé, par la production de deux témoins répondans et solidaires, qu'il n'était repris de justice, vagabond ni valet chassé. Cette mesure était bonne sans doute, car l'administra* tion de Feydau de Marville ne présente pas un seul exemple de vols, de violences ou d'assassinats dans lesquels un cocher, routeur ou porteur ait été accusé de complicité.
L'intention de M. de Marville, et cette intention est rendue palpable par les ordonnances transitoires qu'il a rédigées, était de supprimer à la longue les voitures à eau traînées par un homme. Une telle intention était des plus louables, car c'est un spectacle pénible assurément que celui de ces cupides Auvergnats qui , dans les chaleurs de la canicule ou sous la rigueur d'un froid déchirant, s'épuisent en efforts infructueux pour rouler une lourde masse que le plus modeste animal traînerait sans peine et à peu de frais. La pensée du lieutenant de police n'a malheureusement pas trouvé de partisans chez ses successeurs, et l'on peut s'en étonner en présence de tant de déclamations du dix- neuvième siècle sur le travail forcé des noirs, sur la misère du {petit peuple, sur les rudes et disproportionnés labeurs qui jettent chaque jour
dans nos hôpitaux des hommes dans la puissance de la jeunesse et de la vigueur.
Telle fut l'administration de Feydau de Marvilie; et si , après l'éloge que nous avons cru en devoir faire, il faut, de nécessité, donner place ici au blâme, nous ne trouverons à lui reprocher que de n'avoir pas toujours fait la police avec une fermeté suffisante, avec une égale impartialité , d'avoir été souvent le magistrat de la cour lorsqu'il eût dû rester uniquement celui de la cité.
Mais il se faudrait, avant tout, reporter au temps où vivait Feydau de Marvilie : les hommes les plus purs , d'Aguesseau lui-même , ne trouvaient pas alors dans leur propre vertu la force de résister courageusement aux exigences d'un pouvoir dont on avait été façonné à respecter la parole. Quoi qu'il en soit , l'édilité de Feydau de Marvilie ne fut pas sans fruit, et la ville de Paris lui doit quelque gratitude de ce qu'il a fait, à la fois, et de ce qu'il a surtout voulu faire.
Feydau de Marvilie avait acheté , aux portes de Paris, à Gentilly , une charmante maison de campagne qui avait appartenu sous Louis XIV au poète Benserade. C'est là qu'il fixa son séjotfr après sa retraite des affaires. 11 agrandit cette charmante demeure, y attira tout ce que Paris renfermait d'artistes renommés et de gens d'esprit. Il fit les honneurs de son Tusculum, comme il appelait cette délicieuse habitation de Gentilly, avec le goût,
— Hi —
l'amabilité, les grâces et la dignité du grand siècle, laissant au fronton du péristyle les vers que Benserade y avait fait graver, et que sans doute il s'appliquait à lui-même:
Adieu, fortune, honneurs , adieu, vous et les vôtres!
Je viens ici vous oublier ; Adieu, toi-même, amour! bien puisque tous les autres
Difficile à congédier.