CHAPITRE PREMIER
LES MIGRATIONS MALAiSIENNES EN POLYNESIE
Les légendes et les diverses hypothèses sur le berceau de la race polynésienne. — Les indigènes sont venus de TOccident. — Possibilité pour eux d'effectuer de longues traversées avec les faibles moyens dont ils disposaient.
Dans la baie de Taiohae ^ (île Nuku-Hiva de Farchipel des Marquises), on remarque à l'Ouest, sur une falaise, une grosse roche bizarre ayant à peu près l'aspect d'une barque : les naturels racontent que c'est la pirogue au moyen de laquelle leurs ancêtres ont abordé la première fois dans le pays.
Cette légende contient un renseignement important : les Marquisiens ne se croient pas autochtones et sont en cela d'accord avec les traditions des autres archipels, lesquelles
1. Dans la langue polynésienne il n'y a pas d'e muet et la lettre u se prononce ou ; de plus, toutes les lettres doivent être articulées et deux voyelles de suite ne font jamais diphtongue. Taiohae se dit donc Ta-i-oha-é ; Rurutu, Rouroutou ; Moorea, Mo-o-ré-a ; Uapu, Ou-a-pou. J'ai toujours dans cet ouvrage respecté l'orthographe indigène, sauf pour les mots qui sont considérés comme passés dans la langue française.
b HISTOIRE DE LA POLYNESIE ORIENTALE
déclarent toutes que les Polynésiens sont des émigrés originaires de l'Occident.
La population de chaque île se prétendant issue de celle d'une autre île, quelquefois très éloignée, mais toujours située dans la direction du soleil couchant, l'on peut parvenir par une marche rétrograde à reconstituer d'une façon assez satisfaisante l'itinéraire accompli par les émigrants, depuis leur point de départ. Suivant les anciens chants des insulaires de Tonga-Tabou et de Samoa, le berceau de la race polynésienne serait une certaine île Bourotou, qui doit être l'île Bourou ou Bouro de l'archipel des Moluques, en Malaisie. Quoi qu'il en soit, c'est de cette région qu'ils partirent ; puis ils se divisèrent en deux branches qui se répandirent vers l'Est : l'une atteignit les archipels Sampa et Tonga, l'autre, l'archipel Fidji ou Viti. Après une colonisation plusieurs fois séculaire dans les deux premiers archipels, surtout à Savaï (Samoa) — Oheavaï de la carte du Tahitien Tupaïa — les Polynésiens reprirent leurs courses aventureuses et successivement peuplèrent les diverses îles du sud-est de l'Océan Pacifique ^.
Ils y arrivèrent à des époques différentes et que l'on ne saurait préciser, mais qui vraisemblablement ne doivent pas être très éloignées pour les îles soumises à la domination française, si l'on en juge par les listes royales les plus longues que fournissent les archipels. Ils conservèrent le souvenir de toutes ces pérégrinations et c'est en mémoire des deux grands pays qu'ils avaient quittés que l'on voit ces quantités de noms, ressemblant à ceux de Bourotou et Savaï disséminés partout : Bora-Bora, Rurutu ; Havaii (Raiatea), Hawaii (Sandwich), etc. De telles désignations ne sont pas l'effet du hasard, elles prouvent une origine commune et la science
1. D'après H. Haie dont les travaux ont été popularisés en France par De Quatrefages. J'adopte dans ce chapitre leur thèse parce qu'elle est généralement la plus admise dans le monde savant; mais, pour moi, je ne crois pas à l'origine malaisienne des Polynésiens. Voir mon autre ouvrage, Les origines des Polynésiens.
est aujourd'hui d'accord avec les déclarations des Polynésiens, car elle constate qu'ils sont tous de la même race et parlent une même langue.
Mais comment sont-ils parvenus en ces îles reculées à travers de si vastes mers sur lesquelles il faut parcourir souvent des distances considérables avant de rencontrer une terre ? Si l'on admet qu'ils allaient volontairement à la recherche d'îles inconnues, il leur fallait des bateaux capables de lutter contre les lames, un vent favorable, de l'eau douce et des vivres pour une traversée d'au moins vingt jours. La plupart des officiers de marine considèrent comme impraticable un pareil voyage dans de frêles pirogues. Aussi les hypothèses sont-elles nombreuses : des flots d'encre ont été répandus sur ce sujet. Les uns^, faisant des Polynésiens des autochtones, ont admis l'existence d'un continent disparu, dont les derniers vestiges seraient les archipels des Marquises, de la Société, etc. Certaines traditions parleraient en effet d'une île qui se serait effondrée sous les flots et qui aurait été située à moitié route entre Nuka-Hiva et Ua-Uka où il y a, dit-on, un haut fond sur lequel on ne trouve que cinquante mètres d'eau ~. La légende raconte aussi que l'île Nuka-Hiva a été séparée par Tupa de l'île Ua-Pu et que cinq îles auraientdisparu entre le N.-O. et le N.-E. de Nuka-Hiva. Qu'y a-t-il de vrai dans tout cela ? Pour les affaissements de quelques îles la chose peut être exacte ; quant à la disparition d'un continent le fait est plus douteux : sans en nier la possibilité, il faudrait supposer que le cataclysme se serait produit à une époque tellement lointaine que la race polynésienne en aurait perdu le souvenir. Les autres-^, admettant l'émigration des Polynésiens, ont insinué que les espaces pour communiquer pouvaient être moindres : suivant leur