Pour n'en citer qu'un seul : M. de Bovis
opinion les pays auraient été reliés entre eux par des chaînes d'îlots non interrompues et aujourd'hui affaissées. C'est en diminutif la thèse du continent disparu, thèse soutenable à la rigueur, mais qui semble reposer sur des bases peu solides. Les indigènes, eux, ne s'inquiètent pas de la vraisemblance ou de l'invraisemblance de leurs traditions : ils déclarent simplement être venus d'une île, quel que soit son éloignement, comme je l'ai déjà dit plus haut, et cette île, ils la placent au soleil couchant et la nomment; or, il est à remarquer qu'elle existe toujours : le groupe nord des Marquises (Nuka-Hiva) prétend tenir sa population de Vavao (arch. Tonga- Tabou) et le groupe sud, de Tahiti; les Tuamotu auraient reçu la leur de Tahiti ; Tahiti serait une colonie de Raiatea et de Huahine ; cette dernière de Raiatea, celle-ci de Savaï (Samoa) ; les Gambier auraient été peuplées par Rarotonga et les Tubuaï par Rarotonga et Tahiti ; enfin, Râpa devrait ses habitants à Rarotonga.
Cependant, au moment où parurent les Européens, beaucoup d'indigènes se trouvaient depuis longtemps sans communication avec l'île d'où leur race était sortie et ignoraient même la route qui y conduisait. Dans leur émigration dirigée d'abord de l'Ouest à l'Est, ensuite vers le Nord, enfin vers le Sud, les indigènes une fois possesseurs de terres nouvelles s'y établirent donc sans espoir de retour et, en dehors des relations de voisinage, n'en sortirent, pressés par la famine ou par la guerre, que pour aller toujours plus loin. On s'explique ainsi, comment, avant l'apparition des Européens, les naturels de l'archipel de la Société ignoraient l'existence du groupe sud des Marquises, alors que les indigènes de ce dernier archipel avaient parfaitement connaissance d'îles situées au Sud et à l'Ouest ; la célèbre carte géographique dressée par le Polynésien Tupaïa et recueillie par Cook le démontre suffisamment.
Néanmoins il ressort des traditions et des chants entendus par les premiers navigateurs que les îles les plus rappro-
chées dans le sud-est de l'Océan Pacifique se visitaient de temps en temps les unes les autres. Pour accomplir leur navigation les indigènes se guidaient, paraît-il, sur les étoiles ? En ce cas, le domaine de leurs connaissances astronomiques s'est singulièrement réduit : on pourra s'en convaincre à la fin de ce chapitre.
On parle de l'impossibilité d'une longue traversée dans de frêles pirogues. Celles-ci n'étaient pas si fragiles qu'on veut bien le dire, si j'en juge d'après le spécimen qui est conservé au musée d'Auckland en Nouvelle-Zélande : cette embarcation est d'un seul morceau et peut contenir cent personnes; les Maori n'ont pas mis moins de quinze ans à la creuser dans un tronc d'arbre. Il est évident cependant qu'elle eût été insuffisante pour une grande entreprise. Mais les Polynésiens possédaient autrefois des bâtiments beaucoup plus importants : c'étaient les pirogues doubles composées de deux pirogues simples liées ensemble et réunies par une plate-forme ; elles avaient une grande voile triangulaire et des rames. Il n'y en a plus, c'est vrai; néanmoins elles existaient, Forster et Cook l'affirment : ils racontent qu'aux Marquises, à Tahiti et ailleurs, il y en avait qui mesuraient quarante mètres de long; elles exigeaient cent quarantequatre rameurs, huit hommes pour gouverner, et un pour commander; sur la plate-forme prenaient place trente guerriers environ. 11 faut dire, à la vérité, qu'il n'y avait guère qu'un ou deux bâtiments de cette grandeur dans chaque île et que les autres doubles pirogues ne renfermaient qu'une cinquantaine d'hommes ; toutefois ces dernières étaient encore capables de supporter un voyage au long cours. Nous sommes maintenant bien loin des frêles pirogues. Admettons donc un instant qu'au lieu de combler ces doubles pirogues de passagers, on y ait mis, suivant leur grandeur cinquante ou seulement vingt-cinq passagers, réservant ainsi de l'espace pour l'eau et les vivres, qu'une petite flotte de ces bateaux soit partie par les vents d'ouest qui régnent
dans ces mers à certaines époques de l'année et durent souvent jusqu'à quinze jours, que le temps enfin ait été beau, la possibilité d'une réussite devient incontestable. Et c'est précisément ainsi que procédaient les naturels comme ils le déclarent dans leurs chants : ils accumulaient des provisions de toutes sortes, puis, emportant de l'eau, des vivres, des graines, des chiens et jusqu'à des petits cochons de dix-sept à dix-huit livres, ils se lançaient hardiment sur les flots à la recherche de nouvelles terres. Sans doute beaucoup ont dû périr, mais il a suffi que quelques bateaux aient accompli un heureux trajet pour que de nouvelles îles se soient trouvées peuplées.
Des naturels de Rapa-nui (la grande Râpa) ou île de Pâques prétendent être venus il y a un millier d'années de Râpa, l'une des plus petites îles de la Polynésie, située au sud des Tubuaï et des Gambier. Or l'île de Pâques est à 2,300 kilomètres de Pitcairn, du dernier groupe d'îles; à l'Est, vers l'Amérique, il faut franchir environ 2.700 kilomètres poLir rencontrer une île. On est confondu de l'énormité de la distance et par conséquent de la longueur du voyage.
Et cependant les Polynésiens sont allés bien plus loin encore, jusqu'à la Terre de Feu et au cap Horn, qu'ils nommaient Ragiriri et Taitoko; c'est du moins ce que déclarent d'anciennes traditions mangaréviennes récemment recueillies.
Dans leurs légendes, les Maori désignent Hawaïki(Savaï) et Rarotonga comme leurs patries d'origine.
Ces expéditions étaient presque toujours la conséquence d'une surabondance de population ou de la guerre. L'influence des prêtres s'employait souvent à encourager les tendances à l'émigration : dans un intérêt politique et religieux, pour se débarrasser de gens qu'ils craignaient ou faire de la place dans les îles où la population était trop dense, ils n'hésitaient pas à déclarer que la présence d'une terre leur était révélée par les dieux dans telle direction et
LES ORIGINES -. ' It
les indigènes, sur la foi de ces affirmations mensongères, s'embarquaient et voguaient vers le point tant désiré. Que de déceptions ont dû se produire pour un succès, et quels drames affreux ont dû se passer !
Le grand-père de Gattaneua, chef de Nuku-Hiva, accompagné de plusieurs familles, partit dans quatre grandes pirogues pour l'île Utupu qu'une tradition marquisienne supposait exister à l'ouest de l'archipel. 11 ne revint pas et l'on n'a jamais su ce qu'il était devenu.
Voici un fait curieux, qui mérite d'appeler notre attention : le 5 avril 1777, le célèbre navigateur Cook se rendit à l'île Manua qu'il avait nommée Harvey; à son deuxième voyage, le 23 septembre 1773, il l'avait trouvée inhabitée; en y revenant, il y rencontra des hommes ressemblant à des Nouveaux-Zélandais, sauf le tatouage : ces sauvages prirent une attitude si menaçante que les Anglais renoncèrent à descendre à terre. L'émigration continuait donc à une époque relativement récente.
Wilson a déclaré à Porter qu'il tenait des indigènes que plus de huit cents hommes, femmes et enfants avaient abandonné l'archipel des Marquises pour aller coloniser d'autres terres.
En 1826, cent cinquante insulaires d'Anaa (Paumotu) prirent la mer dans trois doubles pirogues pour aller à Tahiti rendre hommage au roi Pomare 111, leur nouveau suzerain. Le début du trajet fut heureux et déjà ils apercevaient Mehetia, quand tout à coup des vents d'ouest les poussèrent hors de leur route ; trois pirogues disparurent. Lorsque ces vents eurent cessé, les gens de la troisième pirogue essayèrent de reprendre le chemin de Tahiti : ce fut en vain ; empêchés de nouveau par d'autres vents contraires, ils voguèrent au hasard pendant de longs jours et, leurs provisions s'étant épuisées, ils furent contraints pour subsister de se nourrir de la chair des morts. Enfin ils abordèrent à la petite île Vanavana (Barrow), où ils demeurèrent pendant
trois mois pour se remettre de leurs fatigues. Ils n'étaient plus qu'une quarantaine d'individus, hommes, femmes et enfants. Les ressources y étant insuffisantes, ils se rembarquèrent et firent naufrage à l'île Apunui (Byam-Martin). Là, au bout de huit mois, un navire anglais vint à passer : c'était le Blossom commandé par Frédéric- William Beechey. Immédiatement les indigènes allumèrent des feux et trois hommes montant dans un canot se rendirent à bord. L'un d'eux, nommé Tu-Wari, fit au capitaine le récit de ses infortunes. Touché de ses malheurs, Beechey consentit à le prendre et à l'emmener à Tahiti avec sa femme et ses enfants.
Le Père Mathias Gracia affirme aussi que quarante hommes d'une tribu de l'île Ua-Pu (Marquises), s'étant révoltés contre leur chef Heato et ayant été vaincus par lui, s'embarquèrent pendant la nuit dans l'espoir de trouver de nouvelles terres. Leur sort est toujours resté inconnu. Ils avaient en effet bien peu de chances de réussir s'ils se sont dirigés vers le Nord-Est, car partout de ce côté la mer est déserte sur un immense espace jusqu'à la côte d'Amérique.
L'on objectera peut-être que ces exemples sont un peu anciens. En voici un tout à fait récent : les héros de l'aventure étaient encore vivants pendant l'année 1900.
Un jour, dans Fîle Rurutu (Archipel Tubuaï), un enfant de huit ans est trouvé mort au pied d'un cocotier : y a-t-il eu crime ou accident ? Les opinions se partagent à ce sujet : le sabre d'abatis de l'enfant est resté fiché dans le pédoncule d'une feuille et semble corroborer l'hypothèse d'une simple chute du haut de l'arbre; mais la plupart ne voient là qu'une ruse de l'assassin destinée à détourner les soupçons et imputent la mort de l'enfanta des ennemis de sa famille. Deux individus sont arrêtés, jugés et malgré leurs protestations d'innocence condamnés à mort.
A Rurutu, la peine capitale consistait à abandonner sans vivres les coupables sur un des quatre minuscules îlots nommés Maria situés au nord-ouest de Rimatara : là ne pous-
sent que quelques cocotiers et buissons de mikimiki ; c'est la mort lente par suite de toutes sortes de privations.
L'arrêt prononcé, on arma la goélette du pays le Manureva, on embarqua les condamnés et l'équipage, puis la population sous la conduite du pasteur se rendit selon l'usage sur la grève, où elle se mit à prier et à chanter des cantiques pour demander au Créateur d'accorder aux voyageurs une mer calme et de les guider dans leur route. Lorsque ces invocations furent terminées, on lâcha les amarres et la goélette s'élança sur la mer.
11 faut ordinairement par vent debout quatre ou cinq jours pour aller de Rurutu à l'île Maria. Après dix jours les capitaines (au nombre de quatre pour être plus sûrs d'arriver à bon port) n'avaient pas encore la terre en vue. Les provisions devenaient rares et les jours succédaient aux jours. Ils comprirent alors qu'ils s'étaient perdus ! Grâce à la pluie et au produit de leur pêche, ils parvinrent à prolonger leur existence. La traversée prenait des proportions effrayantes, car plus de vingt jours s'étaient écoulés depuis le départ. Des jours encore se passèrent. Le vingt-cinquième, ils aperçurent dans le lointain un point bleu au-dessus des flots : c'était une montagne et déjà ils croyaient reconnaître Tahiti, lorsqu'en s'approchant ils constatèrent avec stupéfaction... qu'ils se trouvaient devant Tubuaï ! Ils avaient continuellement tourné autour de leur archipel, ainsi s'expliquait la longueur extraordinaire delà traversée. Ils finirent par aborder à Pairatu, le lieu d'où ils étaient partis ! J'ajoute, en terminant, qu'ils ne virent pas dans leur échec le résultat de leur ignorance et la nécessité de mieux s'instruire ; ils en tirèrent la conclusion suivante : « Si nous n'avons pu trouver notre route, c'est que Dieu ne l'a pas voulu parce que les condamnés étaient innocents. » Et de retour à Rurutu, les deux hommes furent de nouveau jugés, et cette fois, acquittés.
Comme on l'a vu plus haut, beaucoup de marins européens se refusent à croire à la réussite de ces longues tra-
versées accomplies avec des moyens aussi rudimentaires. Ils semblent ainsi s'en reconnaître incapables eux-mêmes et se déclarer inférieurs à ces sauvages qui ont pu surmonter de telles difficultés. Mais ils se calomnient et l'exemple suivant va en donner une preuve.
Nous remonterons au 28 avril de l'année 1789. A cette date, se trouvait dans l'Océan Pacifique près de l'île Tofua (archipel Tonga), le navire le Boiinly monté par le capitaine George Bligli etquarante-six hommesd'équipage. On sait comment les procédés despotiques de ce capitaine anglais déterminèrent une révolte parmi ses officiers et ses matelots : ceux-ci le saisirent et le jetèrent dans une chaloupe avec dixhuit hommes qui lui étaient restés fidèles. L'embarcation n'avait que vingt et un pieds de long sur six de large et les malheureux abandonnés ne possédaient pour vivre que 125 litres d'eau et 150 livres de biscuit; pour se défendre, ils n'avaient que quatre sabres, le chef des rebelles, le lieutenant Christian, ayant refusé de leur remettre des armes à feu, tout en leur permettant d'emporter un sextant et des Tables nautiques. Eh bien, malgré la pénurie de leurs moyens de navigation et d'existence, pénurie encore plus grande que celle des Polynésiens lors de leurs migrations, ces infortunés Anglais firent en quarante-huit jours et au milieu de dangers inouïs et de privations affreuses un trajet de 3.618 lieues à travers l'Océan Pacifique : ils passèrent devant les îles Tofua, Fidji, les Nouvelles-Hébrides, l'Australie, franchirent le détroit de Torrès, et le 12 juin au matin enfin, arrivèrent devant la colonie hollandaise de l'île Timor, qui devait être le terme de leurs souffrances. Au cours de ce voyage extraordinaire, ils n'avaient perdu qu'un seul homme, massacré par les sauvages de Tofua dans une descente à terre.
Il est donc parfaitement possible de subsister longtemps dans une pirogue et d'y accomplir une importante traversée, n'en déplaise à certains officiers de marine. Dès lors laques-
tion se trouve résolue et nous n'avons plus qu'à nous incliner devant les traditions indigènes, c'est-à-dire à reconnaître que les Polynésiens sont des émigrés originaires de l'Occident 1.
1. Je n'ai pas cru devoir parler dans ce cliapitre de deux hypotlièses émises sur l'origine des Polynésiens.
La première les ferait venir de l'Amérique, quoiqu'ils n'aient aucun caractère anthropologique commun avec les peuplades de ce continent ; tout au plus auraient-ils des analogies de langage, mais très rares et fort incertaines. Cette théorie est surtout fondée sur l'impossibilité dans laquelle se seraient trouvés les Polynésiens de naviguer longtemps dans une direction opposée à celle des vents généraux, qui viennent de l'Est. Mais l'argument n'est pas sans réplique, car l'on sait que les vents d'Ouest, s'ils sont beaucoup moins fréquents peuvent toutefois souffler pendant des péi4odes qui durent jusqu'à quinze jours, et les indigènes pouvaient précisément utiliser ces périodes pour leur expédition.
D'après la deuxième hypothèse, les Polynésiens seraient originaires de la Nouvelle-Zélande ; mais cette théorie est en contradiction avec les lois générales qui relient les faunes éteintes aux faunes vivantes. En effet la faune fossile néo-zélandaise, que les fouilles exécutées jusqu'à nos jours nous ont fait connaître, n'a pas fourni un seul ossement de mammifère terrestre. Il est donc peu vraisemblable qu'une race humaine ait pu naître en ce pays.