BONARD
Le gouverneur des établissemens français de iOcéanie au ministre de la marine et des colonies.
1" janvier 1847.
Monsieur le Ministre,
J'ai l'honneur de vous annoncer que le fort de Fautahua, qui passait pour inexpugnable, a été enlevé le 17 décembre par nos troupes et nos Indiens auxiliaires. Les deux chefs insurgés de cette vallée et les indigènes qui occupaient le Paré, au nombre de cent et quelques
personnes, se sont rendus à discrétion et ont livré leurs munitions -et leurs fusils. Ce succès inattendu contre un point toujours considéré ■comme inaccessible, a jeté la consternation parmi nos ennemis.
Aussitôt après l'occupation du fort, nos avant-postes se sont portes à 2 lieues vers Fintérieur, sur un sommet appelé le Diadème, d'où l'on découvre le camp et la vallée de Punaroo, avec laquelle se relie celle de Fautahua.
Malgré d'énormes difficultés de terrain, et malgré la saison des pluies, je fis de suite concentrer dans les montagnes les troupes et les vivres nécessaires pour descendre dans la vallée de Punaroo.
Certain, cependant, de l'effroi qu'avait dû inspirer dans ce dernier camp la vue du pavillon français, qui flottait à la fois derrière lui, sur le Diadème^ et en face, à Punaavia, j'envoyai le principal chef de Fautahua, fait prisonnier, pour demander aux. insurgés ce qu'ils comptaient faire, et leur annoncer qu'en cas de soumission de leur part, j'exigerais la remise de 250 fusils. Ils ne donnèrent d'abord qu'une réponse évasive. Je renvoyai immédiatement le messager pour leur déclarer que, si le lendemain à midi les armes n'étaient pas livrées, j'attaquerais le camp.
Dans cette position critique, sans défenses sur leurs derrières, bloqués devant par nos troupes de Punaavia, à qui j'avais donné l'ordre de s'avancer dans la vallée pour leur couper là retraite, saisis ainsi dans une gorge dont les deux extrémités se trouvaient fermées, les insurgés ont mis bas les armes et ont fait leur soumission au gouvernement du protectorat.
Les armes et les munitions ayant été livrées, je me rendis le 22 décembre, avec le régent, à Punaavia, où, dans une assemblée solennelle, les chefs principaux de l'insurrection, Utomi et Maro, suivis de plus de mille personnes de Punaroo, ont juré fidélité au gouvernement du protectorat, sollicité et obtenu l'autorisation de transporter leurs cases sur le bord de la mer, et de vivre sous l'autorité des nouveaux chefs institués par le régent et reconnus par le commissaire du Roi. (Annexe n° 1.)
Ces événemens ne pouvaient manquer d'avoir un grand retentissement dans l'île et d'exercer une heureuse influence sur les insurgés de Papenoo, qui, après leur défaite du 10 mai dernier, avaient continué à vivre dans le fond de la vallée où ils avaient été repoussés.
Sentant l'importance de profiter de l'efFetproduit, je fis sur-le-champ partir un messager chargé de sonder leurs intentions. La plupart laissèrent voir qu'ils étaient prêts à accepter toutes les conditions; quel-
ques autres demandèrent le temps de connaître mieux les événements qui venaient de se passer dans les autres parties de l'ile, et tous promirent d'envoyer des messagers aussitôt qu'ils seraient éclairés.
Le 24 décembre, en effet, treize messagers, représentant tous les chefs sans exception, arrivèrent chez le régent Paraïta et lui firent connaître qu'ils venaient demander la paix et faire leur soumission au gouvernement du protectorat. Le régent me fît immédiatement prévenir, et j'envoyai, pour me représenter à la réunion, M. le directeur des affaires indigènes et un officier de mon état-major.
Les conditions de la soumission ayant été établies, ainsi que Votre Excellence le verra par le procès-verbal de la séance que je lui adresse ci-joint, les messagers se retirèrent. (Annexe n^S.)
Aujourd'hui, 1"' janvier, les chefs sont venus eux-mêmes à Papeete, suivis de deux ou trois cents personnes, et apportant 84 fusils seulement et quelques cartouchières.
Je leur ai fait remarquer que ce n'étaient pas là les conditions de la paix, et qu'ils devaient livrer 450 fusils et les munitions. Après s'être excusés sur les difficultés qu'ils éprouvent à faire rentrer les armes, ils ont promis néanmoins qu'avant le 7 janvier tout ce qu'ils ont serait remis.
Ainsi se trouve établi en droit et en fait, et du consentement de tous les chefs et du peuple, le principe du désarmement.
Les principaux chefs qui ont fait aujourd'hui leur soumission, sont : Farehau, Fanahue, Pisomaï, Taviri et Nutere ; la grande cheffesse Bearu-tua était représentée par son mari, et doit venir elle-même à l'assemblée du 7 janvier, fête commémorative du rétablissement du protectorat. Les quatre premiers sont ceux qui, en 1843, ont appelé le peuple à la révolte et ont toujours eu la plus grande part d'influence dans l'insurrection. Leurs soumissions faites publiquement, solennellement, et auxquelles les populations qu'ils commandent ont adhéré, sont les dernières que le gouvernement du protectorat aura à recevoir.
Une circonstance m'a frappé, c'est que, dans toutes les assemblées qui ont eu lieu, un seul chef, Fanahue, a prononcé le nom de Pomaré, et a été désavoué par tous les autres. (Annexe n" 3, avec le duplicata seulement.)
Je m'estime donc heureux de pouvoir annoncer à Votre Excellence, avant de remettre à mon successeur la mission que je tenais de la confiance du Gouvernement, que les îles Taïti et Moorea sont complètement pacifiées, et que je ne prévois pas de nouveaux troubles pour J'avenir.
Je me plais à reconnaître que, pour m'aider à obtenir ces résultats.
M. l'amiral Hamelin m'a accordé la plus franche coopération, et a mis toujours à ma disposition tous les moyens en son pouvoir. Veuillez agréer, etc.
Le gouverneur des e'tablissemens français de VOcéanie commissaire du Roi près la reine des îles de la Société,
Signé : Bruat.
Compte rendu de Venlrevue de M. le gouverneur, commissaire du Roi avec la reine Pomaré; à Papetoai [île Moorea),le 6 février 1847.
M. le gouverneur s'étant rendu avec son état-major et les personnes de sa suite auprès de la reine, a été reçu par elle dans une maison où se trouvaient réunis une partie de sa famille, le chef Tapoa, de l'île de Bora-Bora, et le missionnaire de l'endroit. M. le gouverneur ayant remarqué cette dernière circonstance, a prié la reine, après les premières salutations échangées, de vouloir bienluifaire connaître tellieu qu'elle jugerait convenable pour qu'il pût l'entretenir en particulier avec les personnes de sa suite qu'elle désirerait garder auprès d'elle.
La reine ayant proposé le temple pour servir à cet objet, M. le gouverneur l'y a accompagnée et lui a fait connaître par l'organe de M. Darling, interprète du gouvernement, qu'il était vivement satisfait de la voir revenir dans le gouvernement du protectorat. 11 lui a dit en même temps que tout le pays avait beaucoup souffert; qu'elle-même avait enduré de grandes privations auxquelles il n'avait cessé de compatir et qu'il était heureux de voir terminer en ce jour; que la population s'étant totalement soumise et qu'elle-même rentrant dans le gouvernement du protectorat pour cimenter la paix rétablie, aucun nouveau trouble ne pourrait survenir, et que la tâche qu'il aurait désormais à remplir de concert avec elle serait de chercher tous les moyens les plus convenables pour rendre heureux le peuple de ces îles.
M. le gouverneur a demandé en conséquence à la reine si elle prenaitbien sincèrement l'engagement des'unir à lui dans un même esprit pour travailler en commun à l'avantage du pays et du gouvernement du protectorat. La reine ayant répondu qu'elle était positivement déterminée à contribuer de tout son pouvoir à l'établissement définitif et à la prospérité de ce gouvernement, M. le gouverneur lui a dit que désormais il compterait sur son concours comme elle pouvait de son
côté compter sur la protection du Roi des Français pour la soutenir dans tous ses droits.
M. le gouverneur a fait connaître à la reine qu'il était prêt à lui donner toutes les explications qu'elle pourrait désirer sur sa position future ou sur tel autre sujet qu'elle voudrait éclaircir; qu'il lui donnerait des explications aussi franches que possible, afin d'éviter toute méprise, et qu'il la priait de vouloir bien lui adresser sans restrictioa toutes les questions qu'elle aurait à lui faire.
La reine a répondu qu'elle s'en remettait entièrement à M. le gouverneur, et qu'elle agirait selon qu'il le désirerait. M. le gouverneur lui a dit alors qu'il était heureux de la confiance qu'elle lui témoignait, qu'il la priait d'écarter tout sentiment de contrainte ou d'inquiétude, et de A'ouloir bien le considérer à l'avenir non seulement comme son protecteur, mais encore comme le meilleur de ses amis..
M. le gouverneur a ajouté qu'il espérait que cette réunion serait aussi complète que leur séparation l'avait été jusqu'à ce jour, et qu'elle se continuerait à jamais. Il a dit à la reine que, si elle avait voulu s'unir à lui dès le principe, bien des malheurs auraient été évités; qu'elle devait connaître aujourd'hui quelle était la source de ces malheurs, et qu'il l'engageait pour l'avenir à ne point prêter l'oreille aux influences étrangères qui lui avaient été si funestes.
La reine a répondu, par l'organe du chef Uata, qu'elle était vivement sensible aux paroles toutes bienveillantes que M. le gouverneur venait de lui faire entendre; que désormais sa résolution serait inaltérable et qu'elle se joindrait à lui en toutes choses pour le bien du gouvernement, et qu'elle était d'ailleurs bien décidée à ne pas écouter des paroles mensongères. Elle a terminé en disant à M. le gouverneur qu'elle se remettait pleinement entre ses mains avec toute sa famille afin qu'il agît à son égard comme il le jugerait convenable. M. le gouverneur a répondu qu'il allait la conduire au milieu du peuple pour faire connaître publiquement qu'elle venait de rentrer dans le gouvernement du protectorat, et qu'il la rétablissait, au nom du Roi, à son rang de souveraine dans ce gouvernement, tel qu'il se trouvait établi. Il lui a fait connaître la teneur des paroles qu'il comptait prononcer à ce sujet, telles qu'elles sont relatées dans le procès-verbal cidessous. La reine y a pleinement accédé.
Procès-verbal de la séance publique.
Après être convenu avec la reine, en séance privée, de sa rentrée dans le gouvernement du protectorat, M. le gouverneur l'a accompagnée au lieu où se trouvait réunie la population et y a prononcé,.
par l'organe de M. Darling, interprète du gouvernement, les paroles suivantes, par lesquelles la reine a été publiquement admise àreprendre son rang dans le gouvernement du protectorat.
« Vous tous qui êtes ici réunis dans la même enceinte, je vous annonce avec satisfaction que la paix est désormais rétablie d'une manière solide, et que le pays va de nouveau rentrer dans la prospérité. La reine Pomaré est arrivée; elle s'est tout à fait soumise au gouvernement du protectorat, tel qu'il est établi aujourd'hui. Je vous fais donc connaître qu'au nom du Roi Louis-Philippe, je la rétablis dans ses droits et dans son autorité, qu'elle exercera dorénavant sur toutes les terres de ce royaume comme reine reconnue dans le gouvernement du protectorat. »
Certifié par les interprètes du gouvernement.
Signé : H. de Robillard. — A.-J. Darling. Pour copie conforme à l'oi'iginal enregistré. Le secrétaire-archiviste,
P. ROUTET.
Rapport adressé, le 7 février 1847, au ministre de la marine et des colonies par M. le contre-amiral Briiat.
Papetoai (île Moorea), 7 février 1847.
Monsieur le ministre, j'ai l'honneur de vous adresser le compte rendu de l'entrevue particulière que j'ai eue hier à Papetoai avec la reine Pomaré, et le procès- verbal de l'assemblée publique dans laquelle je l'ai rétablie comme reine des îles de la Société dans le gouvernement du protectorat.
Votre Excellence remarquera les circonstances rapportées au commencement de la première de ces pièces. Ce sont ces circonstances, prévues par moi, qui m'ont engagé à venir à Moorea, dès l'arrivée de Pomaré, pour ne point la laisser sous l'influence de conseils qui auraient rendu plus difficiles nos premières relations.
Il n'échappera pas à Votre Excellence que, dès la première entrevue» j'ai coupé court à ces conseils, en éliminant les personnes qui, par caractère, doivent demeurer étrangères aux affaires politiques.
J'ai voulu que la position entre la reine Pomaré et le commissaire du Roi ne restât pas un seul instant équivoque; qu'elle fût clairement et franchement établie de part et d'autre.
En conséquence, j'ai prié Pomaré d'éloigner tout esprit de crainte ou de fausse honte, et de me présenter, dans notre entrevue privée, toutes les demandes, toutes les objections qu'elle pouvait avoir à me faire au sujet de sa position et de ses droits. J'ai insisté sur ce point. La réponse de la reine n'a rien laissé à désirer ; elle se confie entièrement, dit-elle, au gouvernement du protectorat, et promet de le seconder de tous ses efforts.
Telle est aujourd'hui la position ; j'espère qu'elle complétera, aux yeux de Votre Excellence, les nouvelles que j'ai eu l'honneur de lui annoncer par mes précédentes dépêches.
La reine va se rendre à Papeete, où elle résidera habituellement.
Veuillez agréer, etc.
Le Gouverneur des établissements français deVOcéanie, commissaire du Roi près la reine des îles de la Société,
Signé : Bruat.