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Esquisse DE LA PLAGE DE AL\HAHENA
Il A^-nl 1844
Echelle lÔ.ooo
Rapport sur le combat de Faâa^ adressé à M. le commandant particulier de Taïti, par M. Bonard, capitaine de corvette, commandant rUranie.
1" juillet 1844. f
Monsieur le commandant particulier, j'ai l'honneur de vous adresser mon rapport au sujet d'un engagement que, dans la nuit du 29 au 30 du mois dernier, j'ai livré aux insurgés du district de Punavia, avec une partie de l'équipage de VUranie.
Les indigènes, dans la journée du 29, ayant annoncé l'intention d'inquiéter le camp de VUranie, je me résolus à pousser une forte reconnaissance en avant, pour m'assurer de leur position et tâcher de les surprendre, s'il était possible. Vers dix heures du soir, je réunis tous les hommes disponibles restés à bord, et avec vingt hommes pris au camp de l'Uranie, je formai un corps d'environ 150 hommes, avec lesquels je me rendis, sans bruit, à la propriété de Faâa, qui est située à trois quarts de lieue de marche du camp, et qui n'avait pas encore été inquiétée. Arrivé là, je plaçai 50 hommes en avant-garde, sous les ordres de MM. Domezon, enseigne de vaisseau, et Joubert, élève de première classe. L'arrière-garde, destinée à servir de réserve et à transporter les blessés à Faâa, se composait de 15 hommes et de 10 canotiers-majors, sans armes, le tout sous les ordres de M. Lasource, élève de 2« classe. Le reste, commandé par M. Bachme, lieutenant de vaisseau, et composé de deux sections, formant le centre, devait suivre de près l'avant-garde. L'ambulance était établie à Faâa, et le canot, mouillé à l'îlot de Motou-Faâa, était destiné à recevoir les blessés après les premiers pansements.
Ces dispositions prises, je me mis en route, en recommandant le plus grand silence, ordre qui fut parfaitement exécuté. Les insurgés, d'après les indications du guide, devaient se trouver dans une grande case placée dans un enclos très-fourré à environ 20 minutes de marche. Je comptais les surprendre dans leur premier sommeil, et me retirer après les avoir dispersés ; mais, peut-être prévenus de notre marche, malgré notre silence, ils étaient sur leurs gardes. Les premiers rangs étaient à peine arrivés le long du ruisseau qui côtoie l'enclos du côté de l'Est, qu'il se fit dans le camp une grande rumeur, et de tous côtés nous les vîmes accourir et se préparer à la défense. En même temps, l'avant-garde fut reçue par une vive fusillade, partant principalement de l'enclos. Je donnai l'ordre d'enlever cette position à la baïonnette, ce qui fut fait en un instant, grâce à l'élan communiqué
par MM. Bachme, Domezon, Fergus et le maître magasinier Romain, qui se sont élancés à la tête de l'avant-garde et de la première section du centre. Bientôt les insurgés se dispersèrent. Les chercher pendant la nuit dans les broussailles eût été très- dangereux, par la nécessité de diviser nos forces; je donnai l'ordre de ralliement et je reformai les troupes en ordre renversé. Nous nous remîmes lentement en marche sur Faâa, emportant nos blessés et leurs armes, Tarrière-garde s'arrêtant de temps à autre pour contenir les insurgés, dans le cas où ils auraient eu l'intention de se reformer et de nous attaquer.
Nous arrivâmes enfin à Faâa, où l'on s'occupa de l'embarquement des blessés et de leurs armes. En même temps, je réunis un conseil d'officiers, et je me décidai à évacuer cette position difficile à garder et dont la défense eût trop divisé nos forces.
Les troupes un peu reposées, nous nous remîmes en marche, et vers deux heures nous arrivâmes à Papeïti, sans avoir tiré un coup de fusil depuis notre départ de l'enclos que nous avions envahi.
11 est difficile d'évaluer exactement le nombre et les pertes des insurgés ; ils avaient le soir même communiqué avec Moréa, et beaucoup d'habitants de cette île s'étaient rendus à leur appel. Tous les rapports les portent à 300, et je ne crois pas ce nombre exagéré.
Nous avons eu de notre côté cinq morts et neuf blessés, dont les noms suivent :
Morts. M.Poret, volontaire de la marine ; Papou, matelot; Leroux, idem ; Damman, idem ; Bourget, idem.
Blessés. MM. Bonard, capitaine de corvette ; Constant, 2' maître de manœuvre ; Michel, 2*^ maître calfat ; Willem, matelot; Garnier, idem ; Guichon, idem ; Cauvet, idem ; Nicolas, idem; Tomasset, idem.
Le guide indigène Pouta a été tué en escaladant la barrière de l'enclos des insurgés.
Je dois particulièrement citer : Domezon, pour la manière dont il a conduit l'avant-garde lorsque nous allions en avant, et l'arri ère-garde lorsque nous avons opéré notre retour, et le second-maître Bonnet, qui, à peine convalescent d'une blessure reçue à l'affaire de Mahahéna, a voulu marcher au premier rang, et s'est élancé le premier dans l'enclos des insurgés. •
J'ai l'honneur, etc.
Le capitaine de corvette, commandant de l'Uranie,
A. BoNARD.
Rapport sur le combat de Hapapé adressé à M. le gouverneur des établissements français de l'Océanie, par M. le chef de bataillon de Bréa, commandant les troupes expéditionnaires.
Papeïti, 2 juillet 1841.
Monsieur le gouverneur, j'ai Fhonneur de vous rendre compte de l'expédition dirigée contre les insurgés de Taïti pendant les journées des 29 et 30 juin dernier.
La colonne expéditionnaire, formée d'une demi-compagnie d'artillerie, avec un obusier de montagne, d'une compagnie de débarquement de rUranie et de quatre compagnies d'infanterie de marine (effectif 405 hommes), partit en sections de Papeïti le 29, à quatre heures du matin, pour se rendre à Hapapé (pointe de Vénus). A neuf heures, nous étions au pied de la montagne qu'il faut franchir pour pénétrer dans la vallée de Hapapé, en venant du village de Papana, où quelques Indiens auxiliaires vinrent se joindre ànous. En cet endroit, les éclaireurs de l'avant-garde tirèrent quelques coups de fusil sur des vedettes de l'ennemi, qui prirent aussitôt la fuite. La montagne fut gravie sans autre obstacle que celui qu'opposait naturellement la pente extrêmement roide du terrain.
Le Phaéton, qui suivait le mouvement de la colonne, ayant doublé le petit promontoire que forme la montagne en s'avançant dans la mer, tira quelques coups de canon à mitraille pour sonder la profondeur de la vallée. De mon côté, conformément à vos ordres, je fis tirer quelques coups d'obusier dans le même but, dès que nos troupes furent rendues sur la hauteur. J'envoyai ensuiteM.de Lavaissière, enseigne de vaisseau, en reconnaissance avec la première section de marins dans la plaine boisée qui s'étendait devant nous. Ces dispositions prises, je fis remettre la colonne en marche, et nous avançâmes, en suivant le littoral de la baie, vers le village de Hapapé. La section envoyée en reconnaissance s'enfonça dans les taillis jusqu'au pied de la montagne, et tira quelques coups de fusil sur des vedettes de l'ennemi, qui ripostèrent par des coups de tromblons, en battant en retraite. M. de Lavaissière a conduit cette reconnaissance avec beaucoup de discernement.
A dix heures et demie, nous étions rendus à Hapapé, où d'après vos ordres, je fis faire halte devant une grande case située à environ cent pas du rivage. Toutes nos troupes y trouvèrent facilement place pour se reposer sans se désunir. Tranquille du côté du rivage, qui est entièrement découvert, je pris des dispositions pour éviter toute sur-
prise du côté opposé : à cet effet, j'établis une ligne de sentinelles à l'entrée du bois, que je fis fouiller jusqu'à portée de fusil. Tout portait à croire que les insurgés nous attendaient à Papenoo ; en conséquence, il fut résolu qu'après un repos de trois heures, pendant lequel les troupes se rafraîchiraient, on se mettrait en marche pour cette baie.
Vers deux heures, en effet, nous nous remîmes en marche, en passant devant le temple et la grande case des missionnaires anglais, pour doubler la pointe de Vénus. Au moment où l'arrière-garde formée par la 28^ compagnie arrivait à la hauteur du temple, l'ennemi déboucha subitement sur les derrières et par le flanc, et commença l'attaque. La 28" soutint bravement le premier choc, qui fut fatal à l'un des missionnaires, qu'une balle des insurgés étendit mort sur son balcon ; d'après vos ordres, je fis aussitôt replier la colonne pour venir arrêter l'ennemi. En un instant, les derniers pelotons formés par les voltigeurs et la 30'' compagnie furent en ligne et commencèrent un feu si bien nourri, que les insurgés rentrèrent presque aussitôt dans le bois. Ils y furent poursuivis jusqu'à l'entrée, et là s'établit une ligne de feux qui, de part et d'autre, se soutint longtemps avec une extrême vivacité.
D'après vos instructions, dès que la position des tirailleurs fut établie, je fis masser la réserve derrière la case et le temple, et j'allai reconnaître la position de l'ennemi. Je ne tardai pas à m'apercevoir qu'il était certains points où le feu des insurgés semblait plus vif et mieux nourri, et je jugeai que Tobusier serait d'un puissant effet sur les divers points que je remarquais. Je vous en rendis compte, monsieur le gouverneur, et, aussitôt, M. le capitaine Somsois reçut ordre d'aller avec son obusier s'établir aux endroits indiqués. Cet officier a pleinement justifié la confiance que j'avais dans son expérience, et s'est acquitté de sa tâche avec beaucoup de courage et de sagacité. Il a fait jouer sa pièce successivement sur divers points et avec un succès qui a porté le trouble chez l'ennemi. Mais il restait un point où semblait s'être concentré leur principal effort. Protégés par quelques accidents de terrain, dérobés en grande partie à notre vue parle feuillage des goïaviers, ils semblaient braver notre feu. Le combat se prolongeait depuis près de deux heures ; il fallait y mettre un terme par un trait d'audace. J'ordonnai alors à la 28*^ compagnie de se porter en avant pour enlever cette position ; je fis battre la charge, et aussitôt la compagnie désignée, conduite par son brave capitaine, s'est précipitée à la baïonnette. Je ne vous dirai rien de la vigueur avec laquelle cettecharge a été exécutée, puisquevousétiez sur les lieux. Ce qu'ily a de certain, c'est que l'ennemi s'est aussitôt débandé. Tous nos tirailleurs, suivant le mou-
vement de la SS**, se sont portés en avant, et ont repoussé les insurgés jusqu'à la montagne, en les poursuivant de leurs coups de fusil. Pendant toute la durée du combat, les insurgés ont fait disparaître, au fur et à mesure, leurs morts et leurs blessés vers la montagne ; mais la dernière charge avaitété poussée avec une telle vigueur, que les derniers atteints n'ont pu être enlevés ; aussi nous avons trouvé neuf cadavres sur ce point. Au reste, il est facile de juger, d'après les nombreuses traces de sang que nous avons remarquées, que les pertes des insurgés ont été considérables.
De notre côté, nous avons également à déplorer des pertes. Voici de quelle manière elles sont réparties :
1° Compagnie de débarquement, un blessé;
2° Infanterie de marine, deux tués et quinze blessés ;
3° ïaïtiens auxiliaires, un tué et deux blessés.
M. le docteur Ferrier, chirurgien de la colonne expéditionnaire, a prodigué ses soins aux blessés avec beaucoup de zèle et de dévouement. L'ambulance avait été établie dans la case de la mission. L'embarquement des blessés, à bord du Phaéton, a eu lieu le soir même.
Ce combat a été un combat de tirailleurs, où tout le monde a fait son devoir. Toutefois, je dois vous signaler, d'une manière particulière, M. Somsois, capitaine d'artillerie ; M. Lavigne, capitaine de la 28"^ compagnie d'infanterie de marine; Jourdain (Marie-René), sergent de la même compagnie, blessé; Fautrel, quartier-maître de /'t/ran/e, blessé grièvement ; Vaudrel (Noël-Éloi), voltigeur, amputé ; Théodore (Paul), fusilier à la 30'' compagnie, blessé ; Désiré, fusilier à la même compagnie, blessé grièvement ; Pellegri (Bertrand), caporal d'artillerie.
MM. les officiers attachés à l'état-major ont rivalisé de zèle et de courage pour la transmission des ordres de M. le gouverneur.
Pendant le combat, le Phaëton, a tiré quelques coups de canon qui ont fort incommodé l'ennemi.
Comme à Mahahéna, nous avons bivouaqué sur le champ de bataille. Le lendemain, vous avez ordonné de marcher sur Papenoo. La colonne est partie à cinq heures du matin et a parcouru deux lieues de pays au delà de Hapapé jusqu'à Mahuna, où nous sommes arrivés vers onze heures, sans trouver l'ennemi. Seulement, nous avons remarqué que toutes les casesvenaient d'être abandonnées, que, dans plusieurs, le feu était encore allumé et le repas préparé, ce qui indiquait une fuite précipitée vers la montagne, leur refuge habituel.
A une heure après-midi, nous étions de retour à Hapapé, où une -dépêche vous a appris l'urgence de notre prompt retour à Papeïti. En
conséquence, le Phaëton, à son retour de Mahuna,où il avait suivi la colonne, a reçu à son bord toutes les troupes de l'expédition. A cinq heures du soir, nous débarquions à Papeïti. Je suis avec respect, etc.
Le Commandant des troupes expéditionnaires,
W^ DE BrÉA.
Rapport adressé au ministre de la marine par M. Bruat, gouverneur des établissements français de l'Océanie.
Papeïti, le 8 juillet 1844,
Monsieur le ministre, j'avais l'honneur de vous annoncer dans mon rapport du 16 juin, que les principaux chefs de toutes les parties de l'île m'avaient fait connaître l'agitation qui régnait dans la population. Les événements n'ont pas tardé à justifier mes prévisions. Les chefs de Mooréa m'annonçaient qu'un soulèvement avait été arrêté par eux dans cette île, et que les auteurs de ce soulèvement étaient des habitants de Taïti, du district de Paéa; mais, peu après, je sus qu'un certain nombre d'hommes, dont je ne connais pas lechiffre, quitta cette île et vint débarquer à Taïti.
De son côté, le chef Utomi, par une lettre datée du 28 juin, m'annonça que les gens de Paéa s'étaient avancés jusque dans son district, pour aller sur Papeïti : là, il était parvenu à leur faire rebrousser chemin; mais il ne savait pas s'il pourrait vaincre leur obstination une seconde fois.
J'appris, de plus, que le district de Papana avait été pillé par les gens de la pointe Vénus, qui, de là, devaient s'avancer sur Papeïti.
Voulant éviter une attaque combinée, je résolus de marcher sur Hapapé (pointe Vénus).
Dans la nuit du 28, je donnai les ordres en conséquence ; et le 29, à quatre heures du matin, 450 hommes, sous les ordres de M. le commandant de Bréa, se mettaient en route pour cette expédition.
Je rejoignis la colonne à Papana, où je retrouvai, ainsi que je l'avais ordonné, le chef de la police européenne et indigène, avec une vingtaine de naturels qui s'étaient joints d'eux-mêmes à nous, sous le commandement du chef Itoti, dont je signale le dévouement éprouvé à Votre Excellence.
J'ordonnai de faire porter rapidement ces hommes en avant pour éclairer la colonne.
Nous franchîmes la montagne d'Onetreehill et arrivâmes sans coup férir à Hapapé. Les tirailleurs seuls, commandés par M. de la Vaissière, enseigne de vaisseau, eurent un léger engagement, mais repoussèrent aussitôt l'ennemi.
Je fis reposer et dîner les troupes.
Nous avions à notre gauche un ruisseau, et plus loin, à demi-portée de fusil, le rivage. La droite était couverte par les maisons des missionnaires anglais et le temple.
Pendant ce temps, le bateau à vapeur le Phaéton, qui avait suivi la colonne, avait, par mon ordre, doublé la pointe, et mouillédel'autre côté, en position de surveiller les mouvements de l'ennemi. Les communications étaient maintenues par deux canots armés en guerre : l'un d'eux m'apporta un billet du capitaine Maissin, m'annonçant que, d'après ses observations, il ne pouvait porter à moins de 2.000 (femmes et enfants compris), le nombre des insurgés retirés à Mahunaet sur la pointe escarpée un peu plus rapprochée de Papenoo.
Pendant que les troupes achevaient leur repas, je me rendis à bord pour reconnaître par moi-même la position de Tennemi ; et, quoique le vent fût assez fort et contraire, je donnai l'ordre au Phaéton de continuer sa route et de mouiller un peu plus loin, vis-à-vis Mahuna.
De retour au camp, je donnai l'ordre au commandant de Bréa de faire mettre la colonne en marche ; mais divers incidents firent qu'elle ne put s'ébranler avant une demi-heure.
Le pays est extrêmement fourré, couvert de taillis épais ; je fis marcher pour gagner le bord de la mer, afin de n'avoir qu'un flanc découvert.
Ainsi que vous le fera connaître le rapport de M. de Bréa, que j'ai l'honneur de transmettre à Votre Excellence, l'arrière-garde avait à peine commencé son mouvement, qu'elle reçut une vive fusillade partant des mêmes broussailles que venaient de quitter les tirailleurs. Cette attaque fut repoussée avec vigueur par la 30" compagnie.
Cette arrière-garde se trouvait entre la maison habitée par les missionnaires et les insurgés. La décharge dirigée sur elle atteignit M. Mekean, missionnaire anglais distingué, qui se trouvait sur la galerie de sa maison, et qui fut tué au moment où je venais de lui faire mes adieux.
Je fis arrêter la colonne et reprendre la position que nous allions quitter ; j'ordonnai de laisser l'ennemi épuiser ses munitions en tiraillant sur nos troupes qui étaient à couvert, et en envoyant de temps à
autre quelques coups de mitraille sur les points d'où partaient les cris les plus animés et le feu le plus vif.
Cet ordre fut rempli avec vigueur et succès par M. le capitaine Somsois, commandant l'artillerie.
Les insurgés tentèrent de nous tourner.
Après deux heures, le feu se ralentissant, la charge fut sonnée, et la brave section de la 28^ compagnie, conduite par son capitaine M. Lavigne, les chassa de tous les points où ils étaient embusqués. Cette section fut suivie de toute la ligne des tirailleurs, et poursuivit l'ennemi l'espace d'une demi-lieue : sa déroute était complète.
Pas un coup de fusil ne fut riposté, et les fouilles que je fis faire dans le bois m'annoncèrent qu'il était totalement évacué.
Le Phaëton, qui arriva à la fin de l'action, put encore tirer quelques obus sur les fuyards.
Après avoir détruit les maisons dans lesquelles les insurgés s'étaient réfugiés, la colonne reprit position. Je donnai l'ordre de compléter les vivres et de se préparer à marcher, à la pointe du jour, pour poursuivre l'ennemi.
Le lendemain, en effet, à 7 heures moins un quart, la colonne partit. Nous aperçûmes les feux des insurgés, qui se retirèrent du plus loin qu'ils nous virent.
A dix heures, j'arrivai à Mahuna, où je fis faire une halte et occuper une hauteur plus rapprochée de Papenoo. Voyant qu'il était impossible d'atteindre l'ennemi qui fuyait devant nous, et dont une partie se retirait même dans les montagnes, je revins prendre position à Hapapé, où j'arrivai à 1 heure. Mon intention était de camper à Onetreehill et de ne rentrer que le lendemain à Papeïti, lorsqu'à deux heures et demie M. Lucas, négociant à Papeïti, me remit une lettrede M. le commandant particulier, qui m'annonçait que Papeïti était sérieusement menacé par les gens de Faâa, et qu'un engagement sanglant avait déjà eu lieu à Faâa, entre les marins débarqués de VUranie et les insurgés. Cette lettre me faisait aussi connaître qu'une attaque était projetée sur Papeïti pour la nuit suivante.
Je me décidai. Immédiatement les troupes furent embarquées, et à 5 heures, elles descendaient à Papeïti.
Les troupes placées sur un terrain fort couvert ont montré un sangfroid et un courage dignes d'éloges.
Tout le monde a fait son devoir; cependant je dois signaler plus particulièrement à Votre Excellence MM. les capitaines Lavigne et Somsois.
Les personnes composant mon état-major ont rivalisé de zèle. Je citerai en première ligne MM. Nicolaï et Malmanche. Ce dernier a de
plus dirigé avec beaucoup de capacité rembarquement et les relations avec les bâtiments.
M. de Bréa a montré le sang-froid et la bravoure qui lui sont habituels.
J'ai l'honneur de joindre à mon rapport un état de demandes pour les personnes qui se sont le plus distinguées et la liste des tués et des blessés.
Quant aux pertes de l'ennemi, elles ne sont pas encore bien connues ; cependant les indigènes citent les noms de neuf morts et d'une trentaine de blessés.
M. le capitaine Maissin a rempli son devoir avec sa distinction ordinaire, et a encore rendu plus évidente l'indispensable nécessité des bateaux à vapeur pour le genre de guerre que nous avons à faire.
Le chef Itoti s'étant parfaitement conduit, j'ai l'honneur de vous" demander la croix pour lui ; cette distinction méritée ne peut que produire un bon effet.
Il paraît que les insurgés de l'est sont fort indécis; ceux de l'ouest sont à Pounavia. Le chef Utomim'a fait dire qu'il fera tous ses efforts pour les amener à retourner chez eux. Le chef ïati est resté fidèle ; mais la plupart de ses gens l'ont abandonné de nouveau.
Veuillez agréer, etc.
Le Gouverneur des établissements français de VOcéaniey
Bruat.
Le comte de Jarnac à Monsieur Guizot,
Londres, 4 août 1844.
Monsieur le ministre,
Les dernières nouvelles de Tahiti ont produit en Angleterre la sensation la plus vive et la plus générale. Jamais, depuis mon arrivée à Londres, je n'ai vu un incident de la politique extérieure exciter une telle impression.
Le parti religieux, si puissant en lui-même, si influent par ses affinités avec les sentiments les plus élevés comme avec les plus aveugles préjugés de ce pays-ci, s'est le premier ému. Des réunions de saints ont été convoquées dans toute l'Angleterre, des discours violents et amers ont été prononcés, des imprimés et des gravures ont été répandus, reproduisant la proclamation de M. d'Aubigny du 3 mars,
et représentant les diverses circonstances de l'arrestation et de l'emprisonnement de M. Pritchard; rien enfin n'a été négligé pour lui concilier les sympathies populaires et pour l'élever au rang des martyrs delà foi évangélique.
La presse politique, de son côté, n'est pas demeurée en retard, se fondant sur les versions les plus incorrectes et les plus exagérées des faits ; les feuilles qui soutiennent habituellement la politique ministérielle, comme celles qui la combattent, se sont accordées pour constituer en affront national la conduite de nos officiers. Sans vouloir reconnaître la position véritable de M. Pritchard, on répète, dans la société comme dans le public, qu'un consul d'Angleterre, agent, agent de la reine, non seulement à Tahiti, mais dans un autre groupe (Riendly-Islands) a été, en plein exercice de ses fonctions, arrêté, incarcéré dans un véritable cachot pendant plusieurs jours avec des procédés d'une sévérité telle, que sa santé en a été gravement atteinte ? expulsé enfin sans qu'aucune accusation intelligible ait été produite contre lui. On affirme que tout le langage, toute la conduite de nos agents sont empreints cette fois d'une animosilé, d'une hostilité si évidente contre l'Angleterre, qu'il est impossible à ce pays-ci de ne plus les ressentir profondément, et de n'en pas prévoir les conséquences extrêmes. Je dois ajouter encore, monsieur le ministre, que ces sentiments ne me semblent point résulter du fait.de notre protectorat à Tahiti ou de l'occupation subséquente de l'île, mais bien des événements que les dernières nouvelles viennent de livrer à la discussion publique. Je trouve lord Aberdeen chaque jour plus préoccupé de cette difficulté nouvelle, et s'il tient à conserver le plus longtemps possible un caractère confidentiel et amical à toutes nos communications, il ne paraît pas moins convaincu qu'une satisfaction est impérieusement due à l'honneur de la Grande-Bretagne. Désirant toujours laisser à Votre Excellence l'initiative de toute proposition, il n'a précisément exprimé, dans nos entretiens, aucune mesure spéciale ; mais il m'a positivement dit qu'il n'hésiterait point pour sa part, à désavouer et à censurer hautement tout agent de l'Angleterre qui eût tenu le langage officiel et la conduite attribuée ici à l'un de nos officiers ; et je sais d'autre part que le renvoi direct et immédiat de M. Pritchard à Tahiti a été formellement proposé et discuté dans le conseil.
Je ne cesse, monsieur le ministre, de prémunir, et lord Aberdeen et toute personne avec laquelle je crois devoir accepter la conversation sur ces événements, contre la déplorable confiance accordée ainsi aux premières versions de la presse et des parties intéressées. Je ne cesse de rappeler que c'est surtout en vue d'accidents et d'épreuves pareils
pour nos relations, qu'une politique de confiance mutuelle a été proclamée par les deux gouvernements. Mais je n'en dois pas moins appeler sur cet état général des esprits toute l'attention de Votre Excellence, et réclamer d'elle toutes les informations qui me permettront de rectifier des jugements évidemment aussi erronés. Quant à aujourd'hui, il importerait particulièrement de pouvoir faire reconnaître les faits mêmes imputés à M. Pritchard, et de donner ainsi quelque précision à des accusations qui ne se produisent encore que sous la forme d'assertions Aagues et banales.
Déjà la situation des affaires du Maroc et l'arrivée de M. de Nesselrode à Londres avaient excité quelques doutes sur le maintien des relations intimes des cabinets. J'ai lieu de craindre que, sans une prudence très grande de part et d'autre, la politique proclamée par les deux couronnes, il n'y a pas encore six mois, ne soit gravement menacée.
M. Guizot au comte de Jarnac.
Paris, 8 août 18i4.
Monsieur le comte, j'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 4 de ce mois et dans laquelle, en me rendant compte de l'effet général produit en Angleterre par les nouvelles de Tahiti, vous me signalez toute la gravité de cet incident. Plus les esprits s'en montrent passionnément préoccupés, plus il importe de leur laisser le temps de se calmer. Nous nous abstiendrons donc en ce moment, de toute communication, de toute discussion officielle à ce sujet. Mais votre réserve ne doit pas être inactive, et je vous invite à faire au Foreign-Office d'abord, et aussi partout ailleurs, tout ce qui sera en votre pouvoir pour combattre et rectifier les erreurs de faits, les fausses appréciations qui pourraient égarer de plus en plus l'opinion publique et entraîner le gouvernement britannique lui-même à des résolutions ou à des manifestations qui rendraient plus difficile la solution d'une question délicate. Si je ne me trompe, l'irritation qui se manifeste en Angleterre tient surtout à ce qu'on y croit que M. Pritchard, lorsqu'il a été arrêté et ensuite embarqué, étaitrevêtu du caractère de consul de S. M. Britannique. Rien n'est moins exact. M. Pritchard avait par une lettre du 7 novembre 1843, adressée à M. l'amiral Dupetit-Thouars, formellement déclaré qu'il amenait son pavillon et cessait ses fonctions consulaires ; et il les avait en effet complètement
cessées. Ce n'était donc plus que comme simple particulier, comme étranger qu'il résidait à Tahiti. Or, le droit d'éloigner d'un établissement colonial, quelle qu'en soit la forme, tout étranger dont la présence trouble l'ordre et compromet la sûreté de l'établissement, est non-seulement un droit partout reconnu et pratiqué, mais il résulte pour nous à Tahiti de la convention même du 9 septembre 1842, qui porte que « la direction de toutes les affaires avec les gouvernements étrangers, de même que tout ce qui concerne les résidents, est placé à Tahiti entre les mains du gouvernement français et de la personne nommée par lui ».
M. le gouverneur Bruat avait donc incontestablement le droit d'éloigner de Tahiti M. Pritchard, et d'après les faits tels qu'ils nous sont jusqu'à présent connus, il y a tout lieu de penser que, pour la sûreté de l'établissement français dans cette île, pour celle même des troupes françaises chargées de la défendre, il y a eu nécessité d'user de ce droit, en renvoyant de Tahiti le chef moral et le principal instigateur des mouvements insurrectionnels qui avaient éclaté sur quelques points et menaçaient Papeete même.
Quant aux circonstances qui ont accompagné le renvoi de M. Pritchard, je ne me dissimule point qu'elles ne sauraient être justifiées toutes, et qu'on y rencontre des procédés et des paroles qui choquent l'équité, l'humanité et la convenance. Mais je ne dois pas et je ne veux exprimer à cet égard mon jugement que lorsque j'aurai scrupuleusement recueilli et examiné, sur cet incident, tous les renseignements propres à m'éclairer.
Le comte de Jarnac à M. Giiizof.
Londres, le 10 août 1844.
Monsieur le ministre.
J'ai revu plusieurs fois depuis quelques jours lord Aberdeen ou sir Robert Peel. L'un et l'autre m'ont parlé dans les termes les plus formels, de l'importance qu'ils attachent aux derniers événements de Tahiti. Ils m'ont vivement pressé tous deux de réclamer au plus tôt de Votre Excellence quelques communications qui leur fassent connaître les vues du gouvernement du Roi sur les difficultés nouvelles, et qui puissent calmer l'effervescence qu'elles ont soulevée dans tout le pays. Le principal secrétaire d'État continue à déplorer profondément des événemens qui, contrairement au vœu si éminent des deux gouvernements, viennent placer ainsi en conflit l'honneur de la Grande-
Bretagne et de la France. Mais, fidèle au principe que, dès notre premier entretien, il a exposé dans le langage le plus amical, il persiste à m'assurer qu'il veut s'en remettre à la justice et à la loyauté du gouvernement du Roi pour toute proposition d'accommodement, persuadé que le simple examen des faits établira pleinement le caractère juste et légitime des réclamations de l'Angleterre. Ainsi aucune mesure de satisfaction ou de réparation à prendre par le gouvernement du Roi n'a encore été formulée par lord Aberdeen, ou ne sera indiquée par Lord Cowley. Le principal secrétaire d'État s'est borné jusqu'ici à reproduire parfois la première pensée du retour de M. Pritchard à Tahiti, pour réfuter les accusations élevées contre lui, et à me témoigner le désir de connaître sur ce point l'opinion de Votre Excellence. Malgré cette réserve de lord Aberdeen et la modération de son langage, toujours plein de bienveillance pour la France et d'amitié pour Votre Excellence, je crois remarquer que le désaveu formel, sinon le rappel d'un de nos agents de Tahiti, ou quelque mesvire au moins équivalente, lui paraît au fond pleinement due à l'honneur de l'Angleterre. Cette impression est évidemment celle du public autant que celle de la presse.
ïl est incontestable toutefois, monsieur le ministre, que les premières opinions de la portion la plus éclairée du pays et du gouvernement anglais lui-même se sont insensiblement rectifiées depuis le jour où j'ai eu d'abord l'honneur de les signaler à Votre Excellence. Je craindrais d'abuser de ses moments en lui rendant compte avec plus de détails de mes longs entretiens avec lord Aberdeen ; mais elle peut être assurée que je n'ai négligé aucun argument ou aucun effort pour contribuer à ce résultat. Déjà je suis heureux de voir qu'on n'insiste plus à Londres sur le caractère officiel de M. Pritchard à Tahiti^ lors de son arrestation, et que l'on ne conteste plus, en thèse générale, notre droit d'expulsion, que j'avais revendiqué dès l'origine comme inhérent au régime et consacré par la pratique de tout établissement colonial. Je ne désespère même plus d'amener le gouvernement anglais à reconnaître qu'au fond toute la question est dans la conduite réelle de M. Pritchard. 11 n'est pas douteux, en effet, comme je ne cesse de le répéter ici, que, sauf certaines formes et certains procédés sur lesquels, en attendant de plus amples informations, j'avais dès le principe refusé la discussion, et quant auxquels Votre Excellence m'a fait depuis connaître son regret et sa désapprobation, la mesure prise contre M. Pritchard, dans son ensemble, pourrait être pleinement justifiée, si sa complicité directe et patente avec l'insurrection était prouvée. Aussi Votre Excellence comprendra-t-elle facilement le prix
que j'attacherais à être informé au plus tôt de faits clairement établis contre lui, ou qui lui seraient imputés avec quelque fondement. Je n'ai pas à dire, monsieur le ministre, que tant d'attaques banales ou évidemment exagérées de notre presse contre M. Pritchard ne sont ici d'aucun secours et ne sauraient constituer un argument sérieux auprès du principal secrétaire d'État, qui persiste à le considérer comme victime des accusations les plus injustes comme des procédés les plus arbitraires.
Je dois encore ajouter ici que, d'après quelques paroles de lord Aberdeen dans notre dernier entretien, j'ai cru remarquer chez lui la pensée qu'une compensation pécuniaire allouée à M. Pritchard pourrait être accueillie par le gouvernement anglais et contribuer essentiellement à l'accommodement du différend. Avant de connaître quelle serait l'opinion de Votre Excellence sur une mesure pareille, j'ai dû éviter d'engager à ce sujet aucune conversation, même pour obtenir les éclaircissements que j'aurais voulu lui transmettre dès aujourd'hui ; mais je ne crois pas me tromper en soumettant à l'appréciation de Votre Excellence cette impression nouvelle qui m'a paru se manifester chez le principal secrétaire d'État.
Je regrette de trouver, monsieur le ministre, que la sollicitude continuelle de lord Aberdeen sur la conséquence de ces derniers événements de Tahiti est toujours très-vivement partagée par le public, et il m'est facile de voir autour de moi à quel point leprincipal secrétaire d'État doit être pressé lui-même sur cette question par le conseil comme par le pays.
M. Guizol au comte de Jarnac.
Paris, le 15 août 1844.
Monsieur, j'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 10 de ce mois. Je comprends l'impatience qu'éprouve lord Aberdeen de recevoir de nous quelque communication positive sur l'affaire de Tahiti ; mais puisque les deux gouvernements ne sont pas d'accord dans leur appréciation des faits imputés à M. Pritchard, il faut avant tout éclaircir ces faits ; c'est le seul moyen d'arriver à des termes d'arrangement qui, de part et d'autre, puissent être jugés équitables. Je fais donc recueillir et je m'empresserai de vous envoyer tous les éléments de cette espèce d'enquête. En attendant, appliquezvous à bien établir que le renvoi de M. Pritchard à Tahiti, de quelque manière que ce soit, est absolument inadmissible, car son retouraggra-
verait infailliblement les désordres dont ses menées ont été la première cause.
Quant à l'idée que vous avez cru entrevoir dans l'esprit de lord Aberdeen, d'une indemnité à allouer à M. Pritchard pour les mauvais traitements qu'il a subis et pour les pertes qu'ils peuvent lui avoir causées, tenez-vous dans une réserve qui nous laisse toute notre liberté. Il ne faut ni se presser d'accueillir cette indication, quia besoin d'être mûrement examinée, ni la repousser absolument, car elle pourrait nous fournir un moyen de solution pour une question qui devient bien délicate et bien grave.
Le ministre de la marine à M. le gouverneur Bruat.
Paris, le 20 août 1844.
Monsieur le gouverneur, vos rapports des mois de janvier, février et mars me sont simultanément parvenus. Ils m'ont fait connaître les événements qui se sont succédé à Tahiti pendant cette période, les mesures que vous avez été conduit à adopter pour la répression des troubles, et les correspondances que vous avez échangées à cette occasion avec les officiers de la marine anglaise.
Votre conduite, en ces graves circonstances, a complètement répondu à la confiance du gouvernement du roi. Les dispositions que vous avez prises avec tant d'activité pour arrêter le désordre, et la promptitude avec laquelle vous vous êtes porté personnellement sur le théâtre de l'insurrection, témoignent tout à la fois de votre prudence et de votre énergie, et méritent mon entière approbation.
J'ai lu avec la plus grande attention les rapports que vous a adressés M. le capitaine de corvette d'Aubigny sur ce qui s'est passé à Papeete pendant qu'il s'est trouvé appelé à en exercer momentanément le commandement supérieur. J'ai recherché dans ces documents et dans ■ceux qui rendent compte des circonstances antérieures et postérieures à l'arrestation de M. Pritchard les éléments d'une appréciation exacte des faits qui ont déterminé et accompagné l'exécution de cette mesure.
Vous déclarez que, dans l'état d'agitation où se trouvait le pays, le renvoi de M. Pritchard était nécessaire ; je le reconnais avec vous, à raison de la gravité des faits que vous me signalez.
Vous ajoutez que vous n'avez pu toutefois approuver ni la forme ni le motif de l'arrestation ordonnée par M. le commandant particulier. Je partage également sur ce point votre opinion. Je regrette ce qui s'est passé à cette occasion et je vous charge de le faire connaître à
M. d'Aubigny. Dans la situation difficile où le laissait votre absence, cet officier a montré d'ailleurs une activité et un dévouement que j'aurais aimé à pouvoir louer sans aucune restriction. Recevez, etc.
Baron de Mackau.
Le Comte de Jarnac à Monsieur Guizot. (Extrait.)
Londres, le 22 août.
Monsieur le ministre,
Depuis plusieurs jours, lord Aberdeen tient entre les mains la
minute d'une dépêche préparée par lui-même et qui annoncerait à lord Cowley la résolution de renvoyer à tout hasard M. Pritchard à Tahiti, sur un vaisseau anglais. Je veux encore espérer, monsieur le ministre, que les conseils de la sagesse et de la modération prévaudront ; mais je ne vois personne qui ne me parle de la situation actuelle avec une vive appréhension.
Je suis, etc.
Le comte de Jarnac à Monsieur Guizot.
Londres, le 28 août 1844.
Monsieur le ministre,
Mes entretiens avec lord Aberdeen sur chacune de nos difficultés^ actuelles, et particulièrement sur les affaires de Tahiti, n'ont cessé d'être très-fréquents et très-intimes.
Voyant trop souvent le principal secrétaire dl^^tat envisager, soit des solutions que Votre Excellence n'accepterait point, soit des mesures prises directement par l'Angleterre pour réparer ce que le gouvernement et le pays considèrent comme un affront national, j'ai été heureux de remarquer quelquefois aussi que sa pensée se reportait encore sur une nature de satisfaction qui ne saurait en aucune façon engager l'honneur de la France. Dès que j'ai vu paraître chez lui l'impression qu 'un dédommagement pécuniaire pour M . Pritchard pourrait, suivant d'innombrables précédents, constituer une partie essentielle de la solution que ce gouvernement est maintenant irrévocablement engagé à poursuivre, je me suis empressé d'en informer Votre Excellence, d'après ses instances confidentielles. Je n'ai jamais écarté depuis lors la perspective d'un arrangement pareil, quand je l'ai vue se
présenter à l'esprit de lord Aberdeen. J'ai lieu de croire, monsieur le ministre, qu'une simple compensation pécuniaire, offerte pour les dommages et pour les souffrances qu'a pu éprouver M. Pritchard, mais qui eût laissé encore le gouvernement du roi et la France solidaires de tous les procédés dont il a été l'objet, n'eût pu être considérée en Angleterre comme une solution suffisante. Mais si quelquesunes des simples expressions d'improbation et de regret que Votre Excellence m'a dès le principe adressées étaient officiellement communiquées au gouvernement britannique, au nom du gouvernement du roi, peut-être la proposition simultanée d'une indemnité pourraitelle être présentée par lord Aberdeen au conseil comme une transaction satisfaisante pour les amours-propres si fatalement engagés de part et d'autre dans cette question.
Je suis loin d'affirmer encore, monsieur le ministre, qu'après les premières et si vives manifestations du gouvernement et du public anglais, et la persistance avec laquelle une portion très influente de la presse a réclamé le désaveu solennel de nos agents, comme condition indispensable de tout accommodement, une solution pareille pourrait être accueillie à Londres, ou satisfaire à l'attente générale, mais assurément elle serait conforme à l'impression que dès l'origine Votre Excellence m'a témoignée sur ces événements. La gravité des circonstances actuelles m'autorise à soumettre ces considérations à l'attention toute particulière de Votre Excellence.
Je suis, etc.
Le Comte de Jarnac à M. Guizot.
Londres, le 28 août ISié.
Monsieur le ministre,
La situation des affaires extérieures qui ordinairement occupe une si faible part de l'attention publique, est devenue depuis quelques jours de l'intérêt et de la sollicitude universelle.
Déjà, et sans parler des provocations incessantes des deux presses, les projets prêtés à la France sur la régence de Tunis et sur l'empire de Maroc, les bruits répandus sur une activité nouvelle remarquée dans nos arsenaux, et sur des armements projetés également en Angleterre, avaient fait naître les plus vives inquiétudes et les pressentiments les plus sinistres. A la nouvelle de la destruction de Mogador et de l'occupation de l'île qui en ferme le port, une impression plus alarmante s'est répandue. Dès le principe, on avait proclamé que des
intérêts majeurs de l'Angleterre, ceux qui rendent légitime, nécessaire peut-être un appel aux armes, étaient par la nature même des ■choses, engagés dans cette guerre. Aujourd'hui on voit ces mêmes intérêts placés presque en conflit direct avec ceux de la France. Enfin, monsieur le ministre, l'absence de toute communication oflîcielle du gouvernement du roi sur les derniers événements de Tahiti, après un délai de près d'un mois, a encore accrédité l'idée que, malgré le désir des deux souverains et des deux cabinets, une rupture •entre les pays est à la veille d'éclater. 11 est de mon devoir de le dire à Votre Excellence, et assurément je ne suis pas le seul à l'en informer; la guerre, ses conséquences probables, les forces, les ressources, les alliances respectives des deux pays sont devenues ici le thème général de la conversation, et les classes qui par leurs habitudes et leurs intérêts seraient le moins portées à admettre ces formidables éventualités se prêtent aujourd'hui à les prévoir et à les discuter. Je ne remarque chez la portion vraiment influente du public aucune animosité contre la France, aucun désir de pousser le gouvernement à des démonstrations prématurées ni provocantes ; l'impression dominante me paraît être que par la force même de tant de circonstances adverses et par suite de l'état des esprits en France, une lutte est à la veille de devenir inévitable pour l'Angleterre.
Le conseil tout entier, et le principal secrétaire d'État pour les affaires étrangères particulièrement se montrent préoccupés au plusi haut point de cette situation des esprits comme de l'ensemble de ces difficultés qui semblent surgir de toutes parts pour se conjurer contre l'œuvre des deux cabinets. Mais de toutes ces graves questions, monsieur le ministre, celles qu'ont soulevées l'emprisonnement et l'expulsion de Pritchard n'ont cessé de tenir le premier rang dans la pensée de lord Aberdeen.Je n'ai pas à dire à Votre Excellence que les retards prolongés de toute démarche officielle de la part du gouvernement du roi, qui pût dégager de l'affaire l'honneur de la Grande- Bretagne, augmentent chaque jour sensiblement les inquiétudes que m'a témoignées dès le principe lord Aberdeen. Votre Excellence aura elle-même remarqué que le rappel de lord Cowley a été formellement indiqué, sinon réclamé ces jours-ci par le principal organe de l'opinion publique. Je sais d'ailleurs, à ne pouvoir en douter, que les membres les plus influents du conseil se sont vivement émus de cette situation, qu'un changement complet dans la politique extérieure de la Grande- Bretagne est discuté chaque jour, que les partis les plus extrêmes, •enfin ceux qui rendraient impossible peut être le maintien des rapports diplomatiques entre les cours, sont sans cesse passés en revue.
J'ai tout lieu de craindre que, si aucun arrangement des différends actuels ne pouvait être arrêté, une politique au plus haut point compromettante pour les relations des deux cours ne saurait longtemps encore tarder à prévaloir dans le conseil.
En attendant la décision du gouvernement du roi, que tous les amis d'une union intime avec la France, et ceux même qui ne peuvent la voir sans quelque ombrage dans des circonstances plus favorables, me pressent de réclamer au plus tôt de Votre Excellence,je ne néglige aucun effort pour rassurer et pour contenir les appréhensions et les impatiences que je rencontre autour de moi. Je rappelle que les deux souverains ayant proclamé solennellement, il y a peu de mois, une politique d'entente cordiale, il serait déplorable que l'année ne puisse s'achever sans que les faits n'eussent démenti les assurances royales. Je répète plus encore que les difficultés actuelles sont si graves, qu'elles ne peuvent évidemment tomber d'elles-mêmes en oubli, et qu'elles aboutiront nécessairement maintenant, soit à une solution satisfaisante pour les deux parties, soit à une rupture. Dans le premier cas, regretterons-nous, une fois le résultat obtenu, quelques délais, quelques explications confidentielles, sans lesquels il n'aurait pu être atteint? Si au contraire nous deAions être entraînés à des partis extrêmes, quelle réaction n'éclaterait pas plus tard des deux côtés de la Manche, avec quelle sévérité l'histoire et la conscience publique ne demanderaient-elles pas compte à chaque partie de toute démarche, ou de toute parole qui eût pu précipiter d'aussi formidables extrémités ?
Recevez, etc.
M. Giiizot à M. le Comte de Jarnac.
Paris, le 29 août 1844.
Monsieur le Comte, j'ai rendu compte au Roi dans son conseil, des entretiens que j'ai eus avec M. l'Ambassadeur de Sa Majesté Britannique relativement au renvoi de M. Pritchard de l'île de ïaïti et aux circonstances qui l'ont accompagné. Le Gouvernement du Roi n'a voulu exprimer aucune opinion, ni prendre aucune résolution sur cet incident avant d'avoir recueilli toutes les informations qu'il pouvait espérer, et mûrement examiné tous les faits, car il a à cœur de prévenir tout ce qui pourrait porter quelque altération dans les bons rapports des deux États.
Après cet examen, le Gouvernement du Roi est demeuré convaincu :
1° Que le droit d'éloigner de l'île de Taïti tout résident étranger qui troublerait, ou travaillerait à troubler et à renverser l'ordre établi, appartient au Gouvernement du Roi et à ses représentants; non seulement en vertu du droit commun de toutes les nations, mais aux termes mêmes du traité du 9 septembre 1842 qui a institué le Protectorat français et qui porte : « La direction de toutes les affaires avec les Gouvernements étrangers, de même que tout ce qui concerne les résidents étrangers, est placée à Taïti entre les mains du Gouvernement français ou de la personne nommée par lui. »
2° Que M. Pritchard,du mois de février 1843 au mois de mars 1844, a constamment travaillé, par toutes sortes d'actes et de menées, à entraver, troubler et détruire l'établissement français à Taïti, l'administration de la justice, l'exercice de l'autorité des agents français et leurs rapports avec les indigènes.
Lors donc qu'au mois de mars dernier, une insurrection a éclaté dans une partie de l'île de Taïti et se préparait à Papeïti même, les autorités françaises ont eu de légitimes motifs, et se sont trouvées dans la nécessité d'user de leur droit de renvoyer M. Pritchard du territoire de l'île, où sa présence et sa conduite fomentaient, parmi les indigènes, un esprit permanent de résistance et de sédition.
Le 7 novembre 1843, M. Pritchard avait écrit lui-même à l'Amiral Dupetit-Thouars qu'il amenait son pavillon et cessait ses fonctions de consul. 11 les avait, en effet, complètement cessées; et les agents anglais en étaient eux-mêmes si coiiAaincus que, les 8 et 9 janvier dernier, le capitaine Tucker, commandant la frégate le Dublin, demandait à M. le Gouverneur Bruat d'admettçe provisoirement M. Pritchard comme consul d'Angleterre, non en vertu de son ancienne commission, mais comme un homme propre à traiter, avec les autorités françaises, des intérêts des Anglais résidents dans l'île. Et M. Bruat s'y refusait, déclarant que la conduite de M. Pritchard avait constamment été trop hostile à la France pour qu'il pût recevoir un nouvel exequatur.
Quanta certaines circonstances qui ont précédé le renvoi de M. Pritchard, notamment le mode et le lieu de son emprisonnement momentané et la proclamation publiée à son sujet, à Papeïti, le 3 mars dernier, le Gouvernement du Roi les regrette sincèrement, et la nécessité ne lui en paraît point justifiée par les faits. M. le Gouverneur Bruat, dès qu'il a été de retour à Papeïti, s'est empressé de mettre un terme à ces fâcheux procédés, en ordonnant l'embarquement et le départ de M. Pritchard. Le Gouvernement du Roi n'hésite point à
exprimer au Gouvernement de sa Majesté Britannique, comme il l'a fait connaître à ïaïti même, son regret et son improbation des circonstances que je viens de rappeler.
Le Gouvernement du Roi a donné, dans les îles de la Société, des preuves irrécusables de l'esprit de modération et de ferme équité qui règle sa conduite. 11 a constamment pris soin d'assurer, aux Étrangers comme aux nationaux, la liberté du culte la plus entière et la protection la plus efficace. Cette égalité de protection pour toutes les croyances religieuses est le droit commun et l'honneur de la France. Le Gouvernement du Roi a consacré et appliqué ce principe partout où s'exerce son autorité. Les Missionnaires anglais l'ont eux-mêmes reconnu, car la plupart d'entre eux sont demeurés étrangers aux menées de M. Pritchard, et plusieurs ont prêté aux autorités françaises un concours utile. Le Gouvernement du Roi maintiendra scrupuleusement cette liberté de consciences et ce respect de tous les droits; et en même temps, il maintiendra aussi et fera respecter ses propres droits, indispensables pour garantir à Taïti le bon ordre, ainsi que la sûreté des Français qui y résident et des autorités chargées d'exercer le Protectorat.
Nous avons la confiance que Pintention du cabinet Britannique s'accorde avec la nôtre, et que, pleins l'un pour Pautre d'une juste estime, les deux Gouvernements ont le même désir d'inspirer à leurs agents les sentiments qui les animent eux-mêmes, de leur interdire tous les actes qui pourraient compromettre les rapports des deux États, et d'affermir, par un égal respect de leur dignité et de leurs droits mutuels, la bonne intelligence qui règne heureusement entre eux.
Je vous invite à donner à Lord Aberdeen communication de cette dépêche, et à lui en laisser copie.
Recevez, Monsieur le Comte, l'assurance de ma considération très distinguée.
Signé : Guizot.
M. Guizot à M. le Comte de Jarnac.
Paris, le 2 Sept'. 1844.
Monsieur le Comte, en exprimant au Gouvernement de Sa Majesté Britannique son regret et son improbation de certaines circonstances qui ont précédé le renvoi de M. Pritchard de l'île de Tahiti, le Gouvernement du Roi s'est montré disposé à accorder à M. Pritchard, à raison des dommages et des souffrances que ces circonstances ont pu
lui faire éprouver, une équitable indemnité. Nous n'avons point ici les moyens d'apprécier quel doit être le montant de cette indemnité, et nous ne saurions nous en rapporter aux seules assertions de M. Pritchard lui-même.
11 nous paraît donc convenable de remettre cette appréciation aux deux commandants des stations française et anglaise dans l'Océan Pacifique, M. le Contre-Amiral Hamelin et M. l'Amiral Seymour. Je vous invite à faire, de notre part, cette proposition au Gouvernement de Sa Majesté Britannique, et à me rendre compte immédiatement de sa réponse.
Recevez, Monsieur le Comte, l'assurance de ma considération très distinguée.
Signé : Guizot.
M. le Comte de Jarnac, chargé d'affaires de France à Londres.
Lord Aberdeen à Lord Cowley.
Foreign-office, le 6 septembre (1844).
Mylord,
Je joins ici, pour l'instruction de Votre Excellence, les copies de deux dépêches adressées par M. Guizot au comte de Jarnac, et qui ont été mises entre mes mains par le chargé d'affaires de France.
Votre Excellence verra par la première de ces dépêches que M. Guizot, tout en se plaignant de la conduite de M. Pritchard à Tahiti, et en justifiant son expulsion de l'île, par suite des actes d'hostilité qui lui sont imputés contre les autorités françaises, n'hésite pas à exprimer le regret sincère du gouvernement français pour les circonstances qui ont accompagné celte affaire; et M. Guizot ajoute que ces procédés ont déjà reçu le blâme du gouvernement français.
Dans la seconde dépêche M. Guizot annonce qu'en conséquence des dommages et des souffrances que les procédés en question peuvent avoir occasionnés à M. Pritchard, le gouvernement français est disposé à lui accorder une indemnité équitable; il suggère que le chiffre exact devra être fixé par les deux amiraux commandant les escadres française et anglaise dans l'Océan Pacifique, et il désire connaître l'opinion du gouvernement de S. M. en réponse à cette proposition.
Afin de mettre Votre Excellence à même de se conformer à la demande de M. Guizot, je crois ne pouvoir mieux faire que de vous renvoyer aux termes du discours prononcé hier dans les deux chambres
du Parlement par les lords commissaires au nom de la reine, comme exprimant l'entière satisfaction éprouvée par le gouvernement de S. M. du résultat des discussions qui ont eu lieu récemment entre nous.
Ma conviction est que le désir sincère des deux gouvernements de cultiver l'entente la meilleure et la plus cordiale rend presque impossible que des incidents de cette nature, s'ils sont vus sans passion et traités dans un esprit de justice et de modération, puissent jamais aboutir autrement qu'à une issue amicale et heureuse.
Quant à M. Pritchard, il lui est dû de déclarer qu'ila constamment nié la vérité des allégations portées contre lui, et qu'il a demandé les plus strictes investigations sur sa conduite. Mais comme il a déjà reçu une autre destination au service de S. M. avant les événements auxquels nous faisons allusion, et comme cette nomination a été confirmée depuis, le gouvernement de S. M. n'a pas trouvé nécessaire d'entrer dans un examen plus approfondi de sa conduite à Tahiti.
Agréez, etc.
Signé : Aberdeen.
Rapport sur les combats de Papenoo et de Piinavia adressé au ministre de la marine et des colonies par le gouverneur des établissements français de lOcéanie.
Papeïti,le 3 juin 1846.
Monsieur le ministre,
Les attaques des insurgés sur Papeïti et nos autres positions à Taïti continuant, j'ai profité de la présence de M. l'amiral Hamelin pour marcher contre les camps insurgés de Papenoo et de Punavia.
Le 8 mai, je suis parti à la tête de 800 hommes, soldats et marins et de 200 indigènes alliés.
Après avoir successivement chassé, sans coup férir, les insurgés de leurs positions de Papana, Ahonn et Tapahi, j'ai attaqué, le 10, leurs positions de Papenoo, qu'ils n'ont cédées qu'après un combat à la suite duquel les quatre forts élevés à Papenoo sont tombés en notre pouvoir. Après avoir poursuivi l'ennemi jusque dans le fond d'une vallée, qui finit par devenir impraticable pour des troupes organisées, et lui avoir enlevé deux nouvelles positions, j'ai bivouaqué jusqu'au 23 à Papenoo, faisant détruire tout ce qui pouvait servir à l'établissement d'un nouveau centre d'insurrection sur ce point, et établissant sur l'importante position de Tapahi un blockhaus qui nous ouvre la route des districts de l'est et la ferme aux insurgés de cette même partie de l'île.
Les états joints à mon rapport vous feront connaître ce que cette expédition nous a coûté en hommes tués et blessés.
Après avoir fait coucher la colonne expéditionnaire à Haapape, je suis entré le 24 dans la vallée de Fautahua, dont les habitants étaient venus commettre des déprédations jusqu'à Papeïti.
Comme à Papenoo, toutes les ressources de l'ennemi ont été détruites dans la vallée, et la colonne n'est revenue sur ses pas qu'après avoir rencontré des chemins impraticables et avoir enlevé à l'ennemi une fortification construite de manière à pouvoir offrir une vive résistance.
Le 25 j'étais à Haapape.
Après m'être concerté avec M. l'amiral Hamelin et avoir donné quarante-huit heures de repos aux troupes, je suis parti le 28 pour Punavia.
Le nombre des indigènes armés marchant avec nos troupes était alors de 261. La colonne expéditionnaire bivouaqua, le 28, à Utumaoro. Le lendemain matin elle marcha sur les retranchemens de Tapuna et de Atihué, que nos éclaireurs indiens trouvèrent évacués.
Le 29, à neuf heures du matin, nous occupions Punavia et les abords de la vallée où les insurgés s'étaient réfugiés.
Le 30, à cinq heures du matin, j'entrai dans la vallée avec trois compagnies et demie, un obusier de montagne et les indigènes de bonne volonté servant d'éclaireurs.
L'ennemi évacua son premier retranchement sans coup férir; le second fut pris après un léger engagement. Quoique j'eusse donné l'ordre de s'arrêter là pour reconnaître le terrain, notre avant-garde, entraînée par nos Indiens auxiliaires et des volontaires qui croyaient le fort abandonné en partie, s'engagea encore dans la vallée qui, resserrée entre deux murs de rochers presque à pic, n'a plus en cet endroit qu'une quarantaine de mètres de large.
C'était sur ce point que les insurgés avaient concentré leurs forces. A neuf heures du matin, au moment où la colonne y arriva pour soutenir l'avant-garde, qui me faisait prévenir qu'on allait entrer dans le fort, un feu des plus vifs fut dirigé sur elle d'un barrage placé derrière un coude de la rivière et couvrant entièrement l'ennemi ; en même temps des masses de pierres et des quartiers de roches furent lancés et roulés du haut des montagnes à pic qui nous dominaient.
Je fis prendre position au point où s'était arrêtée la tête de colonne, et jugeant la fortification naturelle que nous avions devant nous inexpugnable sans l'occupation du mamelon qui la dominait, et que je savais occupé, je fis faire des reconnaissances qui confirmèrent plei-
nement mon opinion sur la force de cette position et le nombre des occupans. Je détruisis dans la vallée toutes les ressources de l'ennemi sans qu'il osât sortir de ses positions ou nous inquiéter par un coup de fusil.
Les décharges de l'ennemi, faites à très petites portées au commencement de l'affaire et dans des positions très avantageuses pour lui, ont atteint le brave commandant de Bréa, qui a été mortellement frappé d'un coup de feu à la poitrine, M. le lieutenant de vaisseau Malmanche, mon chef d'état-major, qui a eu la jambe brisée par une balle, et a dû être amputé (son état ne donne plus aucune inquiétude); M. le capitaine Clérière, de la 31^ et M. l'enseigne de vaisseau, Lejeune, ont également été blessés; M. Perrotte, élève de 1''^ classe, a été tué sur les retranchemens de l'ennemi. Nos pertes de la journée sont indiquées dans le tableau que je joins à mon rapport. Plusieurs hommes ont reçu des contusions occasionnées par la chute des pierres, mais leurs blessures ne présentent aucune gravité.
A Punavia, comme à Papenoo, je fais détruire les fortifications élevées par les indigènes, et tout ce qui peut favoriser une nouvelle réunion des insurgés sur ce point, où d'ailleurs j'ai reconnu qu'il était indispensable d'établir un blockhaus.
Je continuerai à occuper Punavia avec les forces dont je disposerai, jusqu'à ce que les travaux que je fais faire pour l'occupation permanente de ce point, d'où les insurgés menaçaient Moorea, et par où ils recevaient leurs munitions, soient terminés.
Tels sont, monsieur le ministre, les résultats de ces expéditions, pendant lesquelles soldats et marins, dont beaucoup voyaient le feu pour la première fois, ont montré un courage et un dévouement dignes des plus grands éloges.
J'ai l'honneur de mettre sous vos yeux les noms des officiers, marins et soldats qui se sont particulièrement fait remarquer pendant les expéditions de Papenoo et de Punavia. Je prie Votre Excellence de prendre leurs titres en considération, et d'appeler sur eux les bontés de S. M.
La présence du Phaéton, très bien dirigé dans toutes ces circonstances, nous a été du plus grand secours. Veuillez agréer, etc.
Le gouverneur des établissements français de rOcéanie, commissaire du Roi près la Reine des îles de la Société,
Bruat.
Etat nominatif des officiers, soldats et matelots tués aux combats des 10 e/ 30 mai 1846, à Papenoo et Punavia.
Combat du 10 mai, à Papenoo {morts à Ihôpital par suite de leurs blessures).
MM. Chabiraud, voltigeur (1° compagnie); Allan, id., id. ; Rocher, id., id.
Combat du 30 mai^ à Punavia.
MM. de Bréa, chef de bataillon d'infanterie de marine; Perrotte, élève de 1'° classe de rUranie ; Queheillact, matelot de lUranie ; Perrain, matelot de l'Ariane; Baudry, voltigeur au 1''' régiment d'infanterie de marine (1'^'' compagnie) ; Jourdran, grenadier (2" compagnie).
Blessés le iO mai 1846. (Combat de Papenoo.)
MM. Camsat, capitaine ; Martin, lieutenant ; Rhiel, sergent-major; Redort, voltigeur; Tingry, id. ; AUard, id. ; Guilbert, grenadier; Sebert, id. ; Sènes, second maître de VUranie; Rodinet, caporal des équipages; Gillard, fusilier; Kollman, id. ; Pee, chef indigène.
Blessés le 30 mai 1846. {Combat de Punavia.)
MM. Malmanche, lieutenant de vaisseau; Clairière, capitaine; Lejeune, enseigne de vaisseau ; Mondaille, fusilier; Vinsonneau, id.; Maudrier, id. ; Rosanciel, sergent; Grosjean, id. ; Garnier, voltigeur; Rocher, id. ; Obereider, id. ; Robineau, caporal tambour ; Pierre, matelot ; ïributien, id. ; Alzine, lieutenant d'infanterie.
Rapport de M. Bonard., capitaine de corvette, commandant la colonne expéditionnaire à Fautahua.
Fautahua, 21 décembre 1846.
Monsieur le gouverneur,
Conformément à vos instructions, je me suis rendu dans la vallée de Fautahua avec les deux colonnes composées de l'artillerie, de la 3^ compagnie de débarquement de VUranie, de la compagnie de voltigeurs et de la 31° du 1" régiment d'infanterie de marioe.
A la réunion des deux colonnes, opérée hors de vue de l'ennemi, je me suis concerté avec M. le commandant Masset, de l'infanterie de marine, pour le plan d'attaque que vous m'aviez prescrit. Les Indiens, commandés par lechef Tariirii, sont allés s'établir au pied d'un piton à pic, cachés dans les fourrés, et nous nous sommes échelonnés et retranchés de manière à nous porter mutuellement secours, sans confusion ainsi qu'à nos alliés allant en découverte.
L'indien qui s'était proposé de voir s'il était possible d'aller audessus de ce piton dominant les retranchements ennemis, n'est arrivé qu'à cinq heures du soir, mais exténué de fatigue. Il était parvenu jusqu'au haut sans être découvert de l'ennemi, qui ne se doutait pas qu'un homme, encore bien moins une colonne, pût passer par un tel endroit. Aussitôt sa réponse arrivée, j'ai résolu, d'après vos ordres, de commencer l'attaque le lendemain.
Ne craignant plus que l'ennemi connût notre présence, je me suis avancé jusqu'en vue du fort, le commandant Masset, avec la 31" en avant-garde, interceptant les passages, la 3^ compagnie de l'Uranie ensuite, puis les voltigeurs et l'artillerie. Chaque commandant de détachement se retrancha immédiatement pour la nuit, pendant laquelle nous bivouaquâmes.
Avant de continuer les détails de l'expédition, je vais tâcher, M. le gouverneur, de donner une idée de la forme de la position de l'ennemi, située au milieu des précipices, et qui, si elle ne nous a pas coûté une goutte de sang français, n'en a pas moins exigé de la part des troupes une audace, une agilité et une persévérance au-delà de toute expression.
Le fort de Fautahua est situé sur un pâté de montagnes à pic de tous côtés. De celui qui fait face à la vallée de Fautahua, que nous occupions, il n'y a d'autre moyen d'y parvenir que par des trous pratiqués dans le roc vif, dans lesquels on peut à peine poser le pied ; au-dessous, un précipice de plus de 200 mètres ; au-dessus une muraille droite, élevée aussi de 2 ou 300 mètres. Ce sentier, si je puis lui appliquer ce mot, est pris en flanc et en tête, pendant toute sa longueur, qui est de deux ou trois cents pas, par une redoute crénelée qui se trouvait occupée par l'ennemi. Le sommet de la muraille de roche au-dessus du sentier était aussi occupé par l'ennemi et des masses de pierres et de roches. C'est là que devait monter la colonne pour prendre l'ennemi à revers, pendant qu'on simulerait une attaque par l'autre côté. Aussitôt les bivouacs établis, je fis demander des hommes de bonne volonté par compagnie. Je ne leur dissimulai point le danger et les privations qui devaient les attendre pour mon-
ter d'abord et occuper ensuite ce piton, pendant que je disposerais tout pour leur porter des renforts. Personne de ceux qui se sont présentés n'a senti son courage mollir ; au contraire, j'ai été obligé de refuser beaucoup de volontaires pour cette dangereuse expédition, commandée parle 2' maître Bernaud.
Ces hommes ont été immédiatement rejoindre Tlndien Tariirii qui avait 25 hommes, ce qui, avec le charpentier civil Henriot, qui m'a demandé de partager le danger des soldats, formait un total de62hommes.
Ces braves ont tout laissé au pied de la montagne, sacs et habits. Ils sont montés tout nus, n'ayant que des cartouches et leurs fusils. Après des peines inouïes, ils sont parvenus, à onze heures du matin, à se hisser au-dessus de la montagne. Ce premier obstacle surmonté, nous avions chance de succès, mais il pouvait être chèrement acheté.
Pendant que ces hommes gravissaient, le commandant Masset, avec la 3i^ et les voltigeurs, s'avançait avec précaution contre le fort, feignant une attaque sérieuse. Toute l'attention des Indiens était portée de son côté, et des avalanches de pierres ne cessaient de couler du haut de la montagne aussitôt qu'il s'en approchait.
La 3^ compagnie de VUranie, prenant le chemin des volontaires, s'occupa immédiatement de rendre praticable la route aérienne pour la compagnie de voltigeurs qui devait, avec la compagnie de VUranie, prendre l'ennemi à revers. Presque toute la journée fut employée à cette opération. Seulement, l'après-midi, craignant de voir nos voltigeurs compromis, j'expédiai M. Brue (qui, jusqu'à cette heure, avait travaillé, avec le zèle et l'intelligence que vous lui connaissez, à tout préparer) avec une section de VUranie en renfort, gardant l'autre section pour finir le travail commencé.
Des cordes et des échelles en cordes amarrées aux plantes sortant des fissures des roches, tel était le chemin que devait suivre toute la colonne. Le pic a à peu près 600 mètres d'élévation, et 150 mètres devaient être faits en se hissant à force de bras, n'ayant pour appuyer les pieds que les roches nues ou quelques touffes de jonc.
Nos volontaires, après avoir fait un repos indispensable, se sont avancés sur les hauteurs qui dominent l'ennemi, alors entièrement occupé par le commandant Masset. A cheval sur des crêtes de montagne, comme sur un toit, un précipice des deux bords et le fusil en bandoulière pendant une partie du trajet, ils ont enlevé la position avec ardeur, malgré leur horrible fatigue. En un clin-d'œil, le pavillon taïtien est renversé, et, chose admirable, ils se contentaient de coucher enjoué l'ennemi déconcerté, en lui disant de mettre bas les armes, qu'il aurait la vie sauve.
Cette attaque imprévue a entièrement découragé l'ennemi ; pas un n'a osé tirer, tout ce qui ne s'est pas rendu a pris la fuite, mais ne peut nous échapper, car ils sont cernés et manquent de vivres : à chaque instant il en arrive exténués de fatigue, demandant à se rendre à ■discrétion.
Le clairon des volontaires, répondant à l'appel de celui de la colonne 'du commandant Masset qui, voyant le pavillon abattu, avait fait sonner afin de voir si nos troupes étaient maîtresses des hauteurs, la colonne s'élance aux cris de Vive le Roi ! par le sentier difficile dont je vous ai parlé plus haut : tout fuit. M. le commandant Masset fit, aussitôt qu'il fut entré, occuper les autres hauteurs et pousser la compagnie de voltigeurs jusqu'au Diadème que les gens de Punaavia, déjà •en route, voulaient nous disputer. Mais, grâce à cette prompte manœuvre, nous arrivâmes avant les renforts ennemis, qui se retirèrent sans oser tirer un coup de fusil. Nous avons eu, monsieur le gouverneur, dans cette difficile opération, le bonheur de ne perdre aucun homme ; un seul a été fortement contusionné par une pierre. Quelques Indiens, en se sauvant, sont tombés dans les précipices ; mais aucun acte d'inhumanité n'est à déplorer. Les troupes, après leur succès, partageaient leurs rations avec les Indiensexténués, qui n'étaient plus pour eux des ennemis, mais des malheureuxdont ils avaient pitié.
Je ne puis terminer ce rapport, monsieur le gouverneur, sans vous dire combien j'ai eu à me louer du zèle habile de M. le commandant Masset en particulier, et de tous les officiers, marins et soldats ; avec des hommes comme eux, nous irons partout. J'ai l'honneur, etc.
Le capitaine de corvetle commandant l'Uranie,