‹ Histoire de la Polynésie orientaleChapitre 54 sur 124 · Id · texte numérisé non relu

Id

A M. le contre-amiral commandant en chef la station de l'Océan Pacifique.

Papeïti, le 5 novembre 1843 (style taïtien, 4 novembre suivant le nôtre).

Monsieur l'amiral, j'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite ; vous pensez que je me laisse guider par les conseils des personnes qui m'entourent et qui ne sont point favorables aux projets de la France, me dites-vous, et qui pourront même attirer de grands malheurs sur ma personne et sur mon peuple. Vous vous trompez entièrement ; j'agis d'après ma propre impulsion. Quantau pavillon que j'ai adopté, s'il porte une couronne, c'est parce que j'ai désiré qu'il en fût ainsi, et que cet emblème rappelle celui de ma souveraineté : tel est le motif pour lequel je désire le conserver.

Je désire voir mon pavillon flotter comme par le passé, sans que nul changement y soit apporté. Rien n'est stipulé à cet égard dans le traité, aussi ne dois-je avoir aucune crainte. Le seul motif qui m'ait engagée à donner ma signature le 9 septembre 1842, c'est la crainte d'exposer mon peuple à quelque malheur.

Signé : Pomare, reine de Taïti.

Le prétendu pavillon royal continua donc d'être arboré sur la demeure de la reine; mais celle-ci ne le hissait et ne l'amenait qu'en même temps que la frégate anglaise le Dublin^ ce qui indiquait clairement d'où venait la résistance^. Dupetit- Thouars envoya le commandant Mallet donner de nouveaux avis à la reine. Ils restèrent aussi sans effet. Alors Dupetit- Thouars écrivit à Pomare IV une nouvelle lettre :

Frégate la Reine-Blanche, Papeïti, le 5 novembre 1843.

Madame, déjà plusieurs fois je vous ai fait donner avis et je vous ai informée par écrit que depuis le jour où vous avez demandé la protection de la France et où vous avez signé un traité avec moi, pour abandonner la souveraineté des îles de la Société à S. M. Louis-Philippe, roi des Français, vous avez perdu le droit de nommer des ambassadeurs et de faire des traités ou tout autre acte de politique extérieure,

1. Rapport du contre-amiral du Petit-Thouars à S. Exe. M. le ministre de la marine. Frégate la Reine-Blanche, 15 novembre 1843.

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et par là aussi vous avez perdu tout naturellement le droit de bannière. Liée irrévocablement, que la réponse du roi fût affirmative ou négative, de votre côté tout était consommé du moment où votre signature a été donnée ; vous êtes dès lors définitivement engagée. La prise d'un pavillon par votre personne est donc un acte vicié dans son origine, nul de plein droit et de plus une offense envers la France, puisque vous manquez à vos engagements avec elle. Je vous ai fait toutes les représentations et donné tous les avis que ma bienveillance pour vous et votre bien m'a suggérés, afin de ménager votre amour-propre et vous amener de vous-même à détruire un acte qui, par la manière dont il a été effectué, est non seulement une infraction formelle à la foi que vous devez au traité, mais de plus, c'est une infraction formelle à la foi que vous devez au Roi des Français et à son gouvernement.

Puisque par votre lettre en date d'hier, vous confirmez votre refus d'amener ce pavillon, et par là vous continuez à insulter à la France et au roi, et à vous jouer de notre bonne foi, de vos promesses et de vos engagements les plus solennels, c'est avec regret, je vous le déclare, puisque vous m'y forcez de nouveau, que si avant deux heures écoulées à partir de la remise de cette lettre, ce pavillon n'est point amené, et qu'avant le coucher du soleil vous ne m'ayez écrit une lettre d'excuse de votre inconcevable conduite, et fait une déclaration formelle que vous revenez de bonne foi à votre traité avec la France, je ne vous considérerai plus comme reine et souveraine des terres et des indigènes des îles de la Société, et j'en prendrai possession au nom du roi et de la France.

Par suite de cet acte, toutes les terres de la reine Pomaré et celles des personnes de sa famille qui ne se soumettront pas au gouvernement du roi, seront confisquées au profit de l'État.

Recevez, etc.

Signé : A. Du Petit-ïhouars.

Pomare IV répliqua en ces ternies :

Papeïti, le 6 novembre 1843 (style taïtien).

Amiral, je ne me suis écartée en rien du traité que j'ai conclu le 9 septembre 1842, traité que j'ai conclu sous l'influence de la peur. Oui, je dois le répéter, si j'ai donné ma signature, c'est uniquement par crainte.

Je puis l'assurer, en plaçant une couronne dans mon pavillon je n'ai nullement eu l'intention de rompre mon traité ni de me mettre en opposition avec les gouvernements européens.

Telle a été ma volonté royale. Je ne désire en aucune manière susciter le moindre éloignement entre moi et le Roi de France ; bien loin de là, je suis pleine de respect pour sa personne, ainsi que pour le traité conclu avec lui.

Je me suis rendue au désir que vous m'avez exprimé ces jours derniers dans une de vos lettres où vous me demandiez de vouloir bien prévenir tous les chefs pour qu'ils se réunissent et que vous puissiez leur présenter le commissaire du roi de France et donner communication des lettres dont il est porteur.

Je désire qu'aucun désordre n'ait lieu dans mon gouvernement ; telle est la volonté que j'ai fait connaître à mon peuple.

Un de mes plus ardents désirs est de souffrir seule des circonstances qui se présentent aujourd'hui ; mais, je vous en prie, ne m'enlevez pas ma souveraineté ; laissez-moi tout ce qui m'appartient, et ne vous établissez pas sur la petite île Moutoii-Oula.

Je place toute ma confiance en Dieu, et je le prie de protéger votre roi.

Recevez mes salutations.

Signé : Pomare, reine de Taïti.

Il n'y avait plus guère d'espoir de fléchir sa résistance ; toutefois, Dupetit-Thouars résolut de tenter une dernière démarche; il se rendit le soir même à la maison de la reine, mais ne fut pas admis. Pomare IV était chez Pritchard ; elle fit répondre à l'amiral qu'elle verrait si elle devait lui accorder une audience. Dans la nuit il reçut une lettre de la souveraine qui lui fixait un rendez-vous pour le lendemain à huit heures du matin ; l'amiral suspendit alors l'exécution des ordres qu'il avait donnés pour l'occupation de Tahiti, Avant d'accomplir un acte aussi grave que celui de la déchéance de la reine, il désirait avoir avec elle une entrevue personnelle. Elle eut lieu, et voici comment il l'a racontée, le 15 novembre 1843, dans un rapport adressé au ministre de la marine :

... A huit heures du matin, le six, je me rendis à l'audience que j'avais obtenue ; là je rappelai à la reine toute la suite des événements, et je lui représentai le danger réel auquel elle s'exposait par son opiniâtreté. N'ayant pu obtenir aucune réponse soit positive, soit négative, je pris congé en lui annonçant que si, avant midi, son pavillon était amené, je descendrais avec le commissaire du roi et que nous éta-

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Mirions le protectorat ; mais que si son pavillon n'était point amené, je donnerais cours à l'exécution des mesures que j'avais prises et seulement suspendues jusqu'à sa réponse, et qu'alors je prendrais possession définitive de l'archipel des îles de la Société et dépendances.

Dupetit-Thouars se retira, laissant à Pomare IV quelques heures pour réfléchir. La reine hésitait. Pour Fempécher de céder, Pritchard lui promit que si les Français amenaient son pavillon, il amènerait également le sien ; lintrigant consul ajouta : « Comme le pavillon anglais ne peut manquer de se relever, celui de Votre Majesté se relèvera en même temps. » Accoutumée à obéir aux suggestions de cet homme qui la dirigeait tant au spirituel qu'au temporel, la souveraine s'obstina à laisser flotter son pavillon royal et l'heure fatale sonna. Aussitôt l'on battit la générale et des détachements français débarquèrent. Ils arrivèrent devant le parc de la reine et le cernèrent. Au milieu se trouvait le mât de pavillon ; la galerie d'habitation royale était garnie de tous les partisans de la domination anglaise. Au moment où les sapeurs pénétraient dans l'enclos du parc, un dignitaire indigène vint à la porte et cria : « Tabou ! tabou ! (interdit, sacré). » Il ne fut pas tenu compte de cette défense et la troupe française se rangea en bataille. Alors le représentant de Pomare IV réitéra une protestation contre la tyrannie et la violence des Français, qui prétendaient envahir un pays qui avait sa nationalité reconnue ; Porateur de la reine termina par un appel à la reine Victoria d'Angleterre, qui lui avait promis aide et protection en toute circonstance ^ Un roulement de tambours couvrit le reste de la harangue, et le capitaine de corvette d'Aubigny, commandant les troupes de débarquement, s'écria : «Entendez-vous, officiers, soldats et matelots de la France ! et vous, habitants de ces îles ! Je prends possession de ce pays au nom de S. M. Louis-Philippe, roi des Français. Nous jurons de mourir, s'il le faut, pour y

1. Voir, aux Pièces justificatives, les lettres des indigènes.

faire respecter le drapeau tricolore !» A ce moment le pavillon tahitien fut amené et celui de la France fut hissé pendant que les tambours exécutaient des roulements, et que les marins et les soldats criaient trois fois : « Vive la France ! Vive le Roi! » La déchéance de la reine Pomare IV était accomplie (6 novembre 1843).

Pritchard amena le pavillon du consulat anglais. Le Révérend était hors de lui ; il se mit à haranguer les naturels qui s'étaient réunis devant sa demeure ; ses excitations n'eurent pas de succès : personne ne bougea. Le soir, la ville de Papeete fut aussi calme que les jours précédents. Il y eut bien, après, quelques rixes individuelles entre des Anglais et des soldats français, mais l'ordre ne fut pas sérieusement troublé.

Le 8 novembre 1843, Dupetit-Thouars installa à Tahiti le capitaine de vaisseau Bruat comme gouverneur des Etablissements français de l'Océanie. Celui-ci fît publier des ordonnances et des règlements pour assurer l'ordre et tranquilliser la population. Le service administratif et militaire fut aussi organisé; le capitaine de corvette d'Aubigny devint commandant de Papeete ; le commis principal de la marine Quoniam, chef du service administratif ; le chef de bataillon de l'infanterie de marine de Bréa, commandant supérieur des troupes; le capitaine d'état-major Mariani, commandant de la place ; le capitaine Somsois, directeur de l'artillerie, et le capitaine Rambaud, directeur du génie.

Pomare IV protesta contre sa déchéance prononcée par Dupetit-Thouars ; elle écrivit à Louis-Philippe la lettre suivante :

La reine Pomare à Sa Majesté le Boi des Français.

Paofai, Taïti, le 9 novembre 18-43.

0 Roi !

J'ai été privée, dans ce jour, de mon gouvernement. Ma souveraineté a été violée, et votre amiral s'est emparé, les armes à la main, de mon territoire, parce que j'étais accusée de ne pas obserA-^er le traité conclu le 9 septembre 1842,

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Je n'eus jamais l'intention, en mettant ta couronne dans mon pavillon, de condamner ledit traité et de vous insulter, ô Roi !

Je suppose que vous ne considérerez pas le fait d'avoir mis la couronne dans mon pavillon comme un crime ; votre amiral ne demandait le changement que d'une petite partie ; mais si j'y avais consenti, ma souveraineté aurait été méprisée par les grands-chefs.

Je ne connaissais non plus aucune partie du traité qui déterminât la nature de mon pavillon.

Je proteste formellement contre la dure mesure prise par votre amiral ; mais j'ai confiance en vous, et j'attends ma délivrance de votre compassion, de votre justice et de votre bonté pour une souveraine sans pouvoir.

Ma prière, la voici: Puisse le Tout-Puissant adoucir votre cœur! Puissiez-vous reconnaître la justice de ma demande, et me rendre la souveraineté et le gouvernement de mes ancêtres !

Soyez béni par Dieu, ô Roi ! et que votre règne soit long et florissant !

Telle est ma prière. Signé : Pomare.

Cette lettre fut remise au gouverneur Bruat, qui la fit partir par le premier navire.

Le 11 novembre 18/i3, Dupetit-Thouars s'embarqua sur la frégate la Reine-Blanche pour les îles Sandw^ich. Par décision du ministre de la marine, le capitaine de vaisseau Bruat devait comme gouverneur exercer l'autorité à terre, seul et sans partage ; quant aux bâtiments affectés à son service et placés sous son commandement, ils formaient une subdivision de la station de rOcéanie mise sous les ordres du contre-amiral Dupetit-Thouars.

Le 12 novembre, après une revue des troupes, le gouverneur Bruat reçut une cinquantaine de négociants et de résidents étrangers. A l'issue de cette cérémonie, le port dePapeete fut déclaré port franc. Le 22 novembre, une députation des îles du Vent et des îles Sous-le-Vent vint à Papeete, au palais du gouvernement (ancienne résidence de l'ex-reine), présenter ses respects au gouverneur Bruat. Les chefs indigènes reconnurent l'occupation française, et M. d'Aubigny fut nommé commandant particulier de l'archipel de la Société,

Le 8 janvier 18/i/i, le capitaine anglais Tucker fit demander

par lettre au gouverneur français Bruat d'admettre provisoirement comme consul d'Angleterre M. Pritchard; celui-ci regrettait déjà son abdication; mais M. Bruat refusa de lui accorder l'exequatur à cause de ses sentiments hostiles visà-vis des Français. Le Révérend avait reçu chez lui l'ex-reine; elle habitait une case située dans l'enclos du consulat anglais. Pomare IV n'était pas inquiète de sa déchéance, Pritchard, par ses paroles et ses manières, arrivait à la tranquilliser complètement; il lui disait qu'elle serait soutenue par le gouvernement britannique. Le parti tahitien-anglais n'avait pas renoncé non plus à faire de l'opposition ; sourdement il ne cessait de dire du mal des Français. Pritchard entretenait soigneusement ces mauvaises dispositions. Tout à coup une lettre de Pomare IV fut colportée et publiée dans certaines parties de Tahiti. Voici ce que contenait cette lettre :

Paofai, 10 janvier 1844.

Paix et santé, aux petits chefs et autorités, dans les six districts, aux habitants et aux gouverneurs.

Je vous fais savoir que notre vaisseau va partir pour Oahu où l'amiral lui ordonne de se rendre ; il y a ici un petit bâtiment de guerre qui nous protège et il y en a un en route pour venir. N'écoutez point ceux qui vous disent que nous ne serons point aidés. L'Angleterre ne nous abandonnera jamais ; restons tranquillesjusqu'à l'arrivée des nouvelles que nous attendons ^ Je vous ordonne de tout supporter patiemment et vous défends de faire commettre aucun désordre et de maltraiter les Français. C'est sur moi que vous devez fixer vos regards, suivez mon exemple et prions Dieu de nous délivrer des difficultés dans lesquelles nous nous trouvons, comme il délivra Heseldah (Ezéchias).

Paix et santé à vous tous.

Signé : Pomare, Reine ^.

Gomme cette lettre était extrêmement séditieuse, le gouverneur Bruat donna Tordre de la saisir, ce qui fat fait. Le

1. Allusion à la lettre écrite par Pomare IV à la reine Victoria et à la réponse de celle-ci.

2. Je certifie la présente traduction avoir été faite par moi sur l'original tahitien. Signé : Samuel Wilson, interprète du gouvernement.

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12 janvier, un navire de guerre à vapeur français le Phaéton arriva à Papeete. Ce renfort n'était pas inutile, car la situation s'aggravait de jour en jour. Les indigènes prenaient des allures de rebelles. L'un d'eux lut publiquement dans un temple protestant la lettre de Pomare que le gouverneur Bruat avait interdite. Cet homme fut arrêté. Le 17 ou le 19 janvier, la frégate anglaise Dublin quitta Papeete et fut remplacée par le Basilisk, ketch de Sa Majesté Britannique, A ce moment Pomare IV essaya de se rapprocher des autorités françaises : elle voulut entrer en conciliation avec le gouverneur Bruat. Celui-ci ne demandait pas mieux ; il était disposé à un accommodement : à reconnaître l'ex- reine comme chef de district et à la traiter avec une suprême distinction. Mais Pritchard dit à Pomare IV que, si elle écrivait à Bruat, le Basilisk partirait de Tahiti et qu'elle perdrait à jamais l'appui de l'Angleterre. Il n'y eut donc point de négociation et la lutte continua entre la souveraine déchue et les autorités françaises. Le parti tahitien-anglais redoubla d'audace et prit même une attitude nettement révolutionnaire. Dans une assemblée un juge, nommé Piapa, foula aux pieds une lettre que le gouverneur français avait adressée aux habitants de l'île. Piapa fut sommé de venir rendre compte de sa conduite et, sur son refus, Bruat le fit arrêter. Les ennemis des Français se servirent habilement de cette arrestation : ils effrayèrent Pomare IV et parvinrent à lui inspirer dételles craintes que, ne se croyant plus en sûreté à terre, elle abandonna la case qu'elle habitait dans l'enclos de Pritchard et se retira avec ses enfants à bord du Basilisk. La fuite de la reine eut lieu dans la nuit du 30 au 31 janvier iSlià. Dans la matinée, le gouverneur Bruat reçut la lettre suivante :

Monsieur,

Ketch de S. M. B. Basilisk.

Papéiti, 31 janvier 1844.

Comme je désire qu'aucun fait politique, de nature à engager mon Gouvernement, ne se passe dans cette île sans être immédiatement

porté à votre connaissance, j'ai l'honneur de vous informer qu'à une heure avancée de la nuit dernière, j'ai reçu de l'ex-Reine une communication suivant laquelle et à la suite de certains rapports d'une nature grave, elle s'estimait en danger personnel et me demandait la permission de séjourner à bord du navire que j'ai l'honneur de commander.

J'ai l'honneur de vous informer que j'ai accédé à cette demande et que l'ex-Reine est maintenant à mon bord. Je vous prie. Monsieur, de ne pas induire de tout ce qui précède, que je considère la personne de l'ex-Reine comme courant le moindre danger sous le Gouvernement d'un officier si bien connu et si hautement apprécié par ses qualités ; c'est bien plutôt dans le but de calmer le trouble d'esprit qui agite dans les circonstances présentes cette malheureuse femme, que je fai autorisée à se mettre sous la protection du pavillon anglais.

Permettez-moi d'exprimer la haute estime que je professe pour V. Ex. et de me dire

Votre humble et obéissant serviteur

Signé : H. I. Hunt, Lieutenant, C.

La réponse du gouverneur français fut sévère et ferme; la voici :

Papéïti, 31 janvier 1844.

Monsieur le Capitaine,

J'ai l'honneur de vous accuser réception de votre lettre de ce jour ; j'ai cru de mon devoir de vous prévenir, par ma lettre d'hier ^ que l'ex-Reine, dans toutes ses manœuvres, annonçait fappui du gouvernement anglais. L'asile, qu'elle vient de vous demander sans nécessité, confirme les bruits qu'elle a fait courir et leur donne une gravité telle que je dois vous faire connaître que l'ex-Reine ayant renoncé volontairement à la protection que je lui accordais, je n'ai aucune objection à faire à l'asile que vous lui donnez ; mais, par ce fait même, elle s'interdit la faculté de rentrer dans les îles de la Société et puisque vous acceptez la responsabilité de la prendre, je regarderai comme un acte d'hostilité son débarquement surun despointsdes îles delà Société comme aussi toute relation qu'elle pourrait entretenir avec la terre.

Signé: Bruat.

 M. le lieut*^ Hunt, commandant le dogre de S. M. B. le Bazilic.

L'officier anglais répliqua par une nouvelle lettre :

1. Lire p. 531 et 532, aux Pièces justificatives, la lettre du gouverneur Bruat et la réponse du lieutenant Hunt.

Monsieur,

l'archipel de la société 213

Ketch de S. M. B. Basilisk.

Papeïti, 1" février 1844.

J'ai riionneur de vous accuser réception de votre lettre du 31 janvier, et vous prie de recevoir mes remerciements pour la franchise de votre communication.

Comme, peu de temps après que j'eus reçu cette lettre, l'ex-Reine reçut de V. Exe. une dépêche par laquelle tout retour à terre, sans votre permission, lui est interdit, je crois n'avoir plus rien à dire au sujet de la Reine à bord de mon navire, et devoir me borner à vous accuser réception de la lettre mentionnée ci-dessus.

J'ai l'honneur d'être, etc.

Signé: H. I. Hunt, L* et C*.

Ainsi que cette correspondance le démontre, les relations se tendaient entre les Français et les Anglais. Ceux-ci ne négligeaient aucune occasion d'être désagréables à ceux-là; 41 y avait entre ces deux races une haine profonde simplement recouverte d'un vernis de politesse. La fuite de la reine était certainement l'œuvre des meneurs anglais dirigés par Pritchard. Celui-ci recourait à tous les moyens pour faire surgir un conflit entre la France et l'Angleterre; le Révérend voulait absolument forcer cette dernière à intervenir dans les afïaires tahitiennes ; il ne reculait pas à l'idée d'une guerre entre deux grandes nations, car il était persuadé que l'Angleterre serait victorieuse et qu'en conséquence la France abandonnerait Tahiti. L'acte que la reine venait d'accomplir était fort grave : en se réfugiant à bord du Basilisk, elle avait déclaré qu'elle venait réclamer la protection du capitaine anglais ; de plus Pomare IV avait amené avec elle ses enfants et elle avait juré de les tuer plutôt que de les voir tomber entre les mains des Français. C'est du moins ce que racontait le lieutenant Hunt au gouverneur Bruat ^ Une

1. Lire p. 536, 538 et 540, aux Pièces justificatives, la lettre du gouverneur Bruat, celle du lieutenant Hunt, et celle que le chef Paraita écrivit au même gouverneur pour lui faire connaître que Pomare niait formellement avoir prononcé ces paroles.

grande émotion se manifesta dès lors chez les indigènes ; ils crurent que la famille royale était en danger et la fermentation devint de plus en plus vive. Pritchard enflamma les passions, répandit des bruits absurdes et porta l'irritation à son comble dans les rapports des Tahitiens avec les Français. Des émissaires furent envoyés dans les différents districts et plusieurs petits chefs désertèrent leurs cases, emportèrent ce qu'ils possédaient et se retirèrent dans la presqu'île de Taiarapu, où, sous la conduite des chefs Taviri, Pitomai, Farehau et Terai se formait un parti hostile aux Français ^.

Cette sédition ne se produisit néanmoins que sur un point de l'île ; les grands-chefs de Tahiti, Tati, Utomi, Hitoti, Paraita, et le chef d'Eimeo Taisapa restèrent fidèles à la France. Ils se réunirent au palais du gouvernement où ils désignèrent les territoires que chacun devait administrer d'après les lois du pays ; les juges et les agents de police {muloi) furent nommés ; ces nouveaux fonctionnaires se présentèrent ensuite au gouverneur français et celui-ci les accepta. Un seul district ne s'était pas fait représenter : celui où régnait la sédition ^.

Pour la réprimer, le gouverneur envoya le Phaélon mouiller dans la baie de Papeare. Le capitaine Maissin et le capitaine d'état-major Mariani avaient été embarqués sur ce navire. Ils descendirent à terre, firent la topographie du terrain et prirent des dispositions pour arrêter l'émigration des indigènes. Les Français occupèrent en deçà de l'isthme de Taravao une position qui leur permettait de couper les communications entre la presqu'île et la grande terre, puis ils construisirent

1. C'est ici que commence en réalité l'insurrection des indigènes dite guerre ■de Tahiti (1844-1847) ; mais les hostilités proprement dites n'éclatèrent que Ijlus tard : elles seront racontées en détail dans le chapitre suivant.

Voir, aux Pièces justificatives, les lettres de plusieurs indigènes arrêtés et détenus sur l'ordre du gouverneur.

Lire p. 535 et 537, aux Pièces justificatives, les AiTêtés du gouverneur Bruat.

2. Le gouverneur des Etablissements français de l'Océanie au ministre de la marine et des colonies Papeete, 27 février 1844.

l'archipel de la société 215

un petit ouvrage au moyen duquel ils dominèrent tout le pays. Les indigènes qui vinrent de Taiarapu eurent la permission de passer dans la grande terre pour rentrer dans leurs foyers, mais l'entrée de la presqu'île fut interdite par terre et par eau K

Malheureusement les rebelles ne songeaient pas à retourner dans leurs demeures ; au contraire ils se montraient disposés à gagner la campagne pour marcher au combat. La famille royale les encourageait à la résistance. Pritchard en était l'âme. Il venait souvent à bord du Basilisk converser avec le commandant, le lieutenant Hunt, et ces deux Anglais s'entendaient pour empêcher Pomare IV^ de se rapprocher des Français. Depuis qu'elle s'était réfugiée sur le navire britannique, l'ex-reine n'avait cessé de souffler la révolte parmi le peuple tahitien-.

Cependant il avait été donné six jours aux chefs révoltés pour rentrer dans l'obéissance. Ils conservèrent une attitude hostile. Le délai expiré, le gouverneur Bruat eut encore une fois pitié d'eux ; il permit au capitaine Henry qui avait une grande influence sur les indigènes de tenter de ramener les rebelles. Celui-ci partit le 26 février au matin. Le lendemain le gouverneur Bruat quitta Papeete avec la corvette V Embuscade et cent cinquante hommes de troupes pour se rendre à l'isthme de Taravao. Les compagnies de l Embuscade et du Phaélon devaient porter ses forces à trois cents hommes. Pour garder le port et la capitale, il laissa VUranie et la Meurthe et plus de deux cents hommes de troupes 3.

Pritchard se jetait dans des menées de plus en plus hostiles, semant de faux bruits pour porter l'irritation à son comble entre les Tahitiens et les Français. Depuis l'arrivée

1. Le gouverneur des Établissements français de l'Océanie au ministre de la marine et des colonies, Papeïti, 27 février 1844.

2. Lire p. 536 et 538, aux Pièces justificatives, les deux lettres échangées à ce sujet entre le gouverneur Bruat et le lieutenant Hunt.

3. Le gouverneur des Établissements français de l'Océanie au ministre de la marine et des colonies, Papeïti, 27 février 1844.

du vapeur le Cormoran, bâtiment de guerre anglais commandé par le capitaine Gordon, une nouvelle absurde avait été répandue dans Tahiti et principalement dans les districts de Taiarapu : une escadre anglaise allait venir pour chasser les Français. Il circulait aussi dans l'île des copies de journaux contenant des articles violents contre la France. Les calomnies redoublèrent, lorsqu'on sut que Bruat était en route pour l'isthme : c'était, disait-on, pour dévaster l'île et massacrer toute la population indigène jusqu'aux enfants. On ajoutait que les prisonniers faits dès les premiers symptômes de rébellion avaient déjà subi d'affreuses tortures. Or ils se trouvaient fort bien traités à bord; Bruat les avait emmenés avec lui, car il avait prévu toutes ces manœuvres ; il rendit la liberté à ces prisonniers afin de contribuer à éclairer le peuple.

Le gouverneur Bruat rejoignit le capitaine Henry, qui avait échoué dans ses négociations avec les indigènes insoumis. Ne voulant pas disséminer ses forces, Bruat détruisit le poste provisoire établi par le capitaine Maissin. M. Henry pilota le Phaéton, qui remorqua VEmbuscade jusqu'au port situé au sud de l'isthme de Taravao. Gomme le Phaéton était le premier navire qui fût venu à ce mouillage, Bruat l'appela « Port-Phaéton ; » (29 février '18/i/i, h heures du soir^).

Les Français débarquèrent et s'emparèrent de quaranteneuf pirogues récemment abandonnées ; ils abattirent ensuite les arbres pour découvrir le pays. Le lendemain, pendant qu'on pratiquait la route, on reconnut la case, dite de la Reine,, éloignée de 2.000 mètres du rivage : cette case fut occupée. Les avant-postes ayant fait évacuer l'isthme sans tirer un coup de fusil, une pièce de canon fut placée en cet endroit ; vers la fin de l'après-midi les marins et les soldats bivouaquèrent. Les jours suivants la petite armée construisit une fortification avec fossés. L'ennemi ne chercha pas à sur-

1. Le gouverneur des Établissements français de l'Océanie au ministre de la marine et des colonies, Papeiti le 13 mars 18é4.

prendre les travailleurs, et cependant les rapports de plusieurs personnes annonçaient que les révoltés étaient au nombre de deux mille hommes. Les chefs de Tautira vinrent trouver le gouverneur et dans ce district et dans celui de Papara beaucoup d'indigènes retournèrent chez eux. M. Bruat fut très secondé par un missionnaire anglais, M. Orsmond, lequel parla avec vigueur contre les machinations de ses compatriotes. Ce pasteur protestant montra même au gouverneur français une pièce que lord Aberdeen avait adressée le 25 septembre 1843 au consul Pritchard ^, aux missionnaires anglais et à ses collègues: elle déclarait, en résumé, que le Gouvernement de Sa Majesté Britannique ne voulait pas intervenir activement en faveur de la reine Pomare, ni entraver en rien l'exercice du Protectorat français, et que la reine ferait bien de se soumettre à sa situation afin d'éviter un traitement plus rigoureux. Cette pièce, dont la publication eût été si importante pour la paix de Tahiti, était restée cachée jusqu'alors par Tinfluence de Pritchard.

Le retranchement du poste de Taravao n'était pas encore terminé quand le gouverneur Bruat reçut coup sur coup plusieurs lettres de M. D'Aubigny, commandant particulier de Papeete. Les premières disaient que tout continuait à aller assez bien dans la ville ; la dernière contenait au contraire de graves nouvelles ; voici ce que racontait M. D'Aubigny à

M. Bruat:

Papeïti, le 4 mars (1844). Monsieur le Gouverneur,

Hier, en sortant de la messe, j'avais l'honneur de vous écrire que tout était tranquille, et j'expédiais un commissionnaire pour vous porter en outre un message de M. Moerenhout. Il doit être près de vous depuis une ou deux heures. Après son départ, les affaires ont pris une tournure que je veux immédiatement porter à votre connaissance.

1. Lire p. 525,527, 528 et 529, aux Pièces justificatives, les lettres de M. Addington à sir John Barrow, de Lord Aberdeen à Lord Cowley, de M. Guizot. au comte de Rohan-Chabot, du comte Aberdeen au consul Pritchard.

Hier, à onze heures du matin, j'ai été prévenu par un billet de M. Guillevin qu'une sentinelle du camp de l'Uranie avait été attaquée et terrassée pendant la nuit.

Voici le fait : un matelot était en faction sur le môle. Sur dix heures et demie, un individu s'est glissé jusqu'à lui, lui a asséné un coup de poing sur la tête qui l'a renversé. En tombant, le matelot a crié au secours ; l'individu s'est jeté sur le fusil que le matelot défendait de son mieux. Pendant la lutte, les hommes du poste sont venus au secours de leur camarade. L'individu, en les voyant, s'est enfin armé de la baïonnette, dont il était parvenu à s'emparer. Suivi de près, on est entré presque en même temps que lui dans sa case ; il a été arrêté et est à cette heure entre mes mains, et aurait été de suite traduit devant un conseil de guerre si j'en avais eu la puissance. La baïonnette n'est pas retrouvée.

Frappé de cette audace, convaincu que toute notre force réside dans le prestige de supériorité morale qu'il nous importe de ne pas perdre au milieu des Indiens, et persuadé que le meilleur moyen d'en finir avec eux était de s'emparer du directeur et de l'instigateur de leur agitation, je me suis décidé à faire arrêter Pritchard. Cet acte est accompli ; il a été saisi hors de chez lui, à cinq heures du soir, au moment où, sous une pluie battante, il allait mettre le pied dans un canot accompagné du capitaine du Basilisk, de M. Collie, etc., pour se rendre soit à bord du Basil isk, soit à bord du Cormoran.

Après avoir lu ces lignes, le gouverneur Bruat repartit de suite pour la capitale.

Voici ce qui s'y était passé. Le 2 mars, pendant qu'il pleuvait à torrents, le bruit s'était répandu que trois mille hommes armés étaient à trois heures de marche de Papeete afin de l'enlever et de l'incendier sur-le-champ. A cette nouvelle, le commandant D'Aubigny avait immédiatement mis Papeete en état de siège ^ et pris toutes les mesures nécessaires à la défense de. la place. Une partie de la population avait été néanmoins prise d'une terreur panique et beaucoup d'indigènes s'étaient enfuis. Vainement les autorités françaises avaient essayé de faire renaître le calme, le parti tahitien-

1. Lire p. 541, aux Pièces justificatives, la copie de Tordre du commandant particulier, relativement à la mise en état de siège de Papeete.

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anglais ne cessant d'enflammer les passions. Dans la nuit du 2 au 3 mars, une sentinelle française avait été surprise, terrassée et désarmée à Papeete par un indigène, dont on n'était parvenu à s'emparer qu'après une véritable lutte. Le 3 mars, dans l'après-midi, les Français avaient été prévenus qu'ils allaient être attaqués. Alors, frappé de toutes ces audaces et convaincu que le meilleur moyen d'en finir avec les Tahitiens était de se saisir du directeur et de l'instigateur de leur agitation, le commandant D'Aubigny, comme il le disait dans sa lettre, avait donné l'ordre d'arrêter et d'emprisonner Pritcliard. En conséquence le chef de la police avait saisi l'exconsul anglais hors de chez lui, le 3 mars48ZiZi, à cinq heures du soir, au moment où il allait descendre dans un canot pour se rendre à bord du Basilisk ou du Cormoran. Le Révérend avait été mené et enfermé dans un blockhaus. 11 y était mis au secret, mais traité comme un prisonnier de distinction ^. Le commandant D'Aubigny ne s'en était pas tenu là ; il avait fait en plus afficher la proclamation suivante :

Établissement français de VOcéanie.

Une sentinelle française a été attaquée dans la nuit du 2 au 3 mars

En représailles, j'ai fait saisir le nommé Pritchard, seul moteur et instigateur journalier de reffervescence des naturels. Ses propriétés répondront de tout dommage occasionné à nos valeurs par les insurgés ; et, si le sang français venait à couler, chaque goutte en rejaillirait sur sa tête.

Papeïti, 3 mars 1844.

Signé : D'Aubigny.

Telle était la situation dans cette ville lorsque le gouverneur Bruat y revint le 7 du même mois. Bruat était très mé-

1. La presse anglaise a raconté que Pritchard avait été maltraité ; rien n'est plus faux. Lire p. 542, aux Pièces justificatives, le ti'aitement qui lui fut réservé.

content : certes, il reconnaissait que, dans l'état d'agitation OÙ se trouvait Tahiti, ces mesures étaient devenues nécessaires, mais il n'approuvait ni la forme, ni le motif de cette arrestation, dont il ne se dissimulait pas les conséquences avec une nation comme l'Angleterre, toujours disposée à soutenir ses nationaux, alors même qu'ils sont dans leur tort. Cependant, comme il ne voulait pas décourager le parti français et raffermir les révoltés, le gouverneur ne désavoua pas les actes de son subordonné ^ et se contenta, aussitôt arrivé, de faire transférer Pritchard du blockhaus à bord de la Meurthe en donnant au commandant Guillevin l'ordre de recevoir l'ex-consul à sa table. Ensuite, considérant que celuici n'était plus qu'un simple résident anglais dont l'influence sur l'ex-reine Pomare IV et le parti révolté était devenue dangereuse pour la tranquillité de l'île, le gouverneur J3ruat écrivit au capitaine Gordon, commandant le bateau à vapeur le Cormoran^ pour lui conseiller de quitter Papeete, où il n'avait aucune mission, et d'emmener avec lui Pritchard, qu'il promettait de mettre à sa disposition dès que ce bâtiment s'en irait du port, à la condition toutefois que ledit capitaine Gordon s'engagerait à ne pas déposer l'ex-consul dans aucune des îles de l'archipel de la Société. Le commandant du Cormoran comprit que sa situation était fausse et sentit la nécessité de se retirer : il avisa donc le gouverneur Bruat de son prochain départ et consentit à prendre Pritchard à son bord 2. Le 12 mars, celui-ci fut avisé par le commandant de la Meurthe que le gouverneur Bruat, à son grand regret, lui

1. Il y a lieu de remarquer que l'arrestation de Pritchard fut opérée sur l'ordre du commandant D'Aubigny et sous le gouvernement du capitaine de vaisseau Bruat. L'amiral Dupetit-Thouars n'eut donc aucune part dans cet acte grave contrairement aux affirmations de nombreuses publications parues sous les auspices du gouvernement français.

Dans ses Souvenirs de la Navigation à voiles, la Marine d'autrefois, le viceamiral Jurien de la Gravière place l'arrestation de Pintchard après plusieurs combats de la guerre de Tahiti ; c'est une erreur : les indigènes étaient déjà soulevés, mais aucun combat n'avait été livré.

2. M. Bruat à l'amiral Mackau, Papeïti, 12, 13 et 21 mars 1844. Lire p. 546, aux Pièces justificatives, cette dernière lettre.

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faisait quitter la colonie, qu'il partirait le lendemain sur le Cormoran^ mais qu'il était autorisé à recevoir sa famille quand il le voudrait, et qu'en conséquence on mettait une embarcation à sa disposition pour les heures qu'il fixerait, car aucune embarcation étrangère au bord ne serait admise ^ Pritchard n'adressa aucune réclamation verbale ou écrite, mais il envoya une lettre de remerciements à M. D'Aubigny pour les soins qu'on lui avait donnés. Sa famille, avertie à deux reprises, ne profita pas de la permission qui lui avait été accordée de venir le voir, et sans s'être entretenu avec aucun de ses compatriotes, il fut transféré de la Meiirlhe à bord du vapeur anglais le Cormoran. Le 13 mars \^lxh, à onze heures, ce navire leva l'ancre et quitta Papeete emportant avec lui George Pritchard, ex-missionnaire, ex-consul d'Angleterre, l'homme qui depuis tant d'années tenait en échec à Tahiti les autorités françaises-.

Le Cormoran se dirigea sur Valparaiso (Chili), où il arriva le 28 avril. Là Pritchard prit passage sur la Vindiclive., qui partit le l*^'" mai pour Piio-Janeiro (Brésil) et l'Angleterre. L'ex-consul débarqua à Portsmouthle 26 juillet 18Zi/i.

Au comble de la colère, Pritchard raconta partout son arrestation et son expulsion. Aussitôt la Société des Missions de Londres fit retentii: Pair de ses plaintes ; toutes les sociétés religieuses protestantes agirent de même ; des réunions de saints furent convoquées et des meetings eurent lieu. Le missionnaire Pritchard y était déclaré martyr de la foi évangélique ^. Pritchard martyr ! l'on croit rêver ; et cependant ce mot fut réellement prononcé plusieurs fois dans ces assemblées, tant l'esprit de parti aveugle les hommes les mieux

1. Lire p. 545, aux Pièces justificatives, la lettre du gouverneur Bruat au commandant Guillevin.

2. Le gouverneur des Établissements français de lOcéanie au ministre de la marine et des colonies, Papeïti, 21 mars 1844.

3. Lire p. 574 et 576, aux Pièces justificatives, la lettre du comte de Jarnac, ambassadeur de France, à M. Guizot, ministre des afTaires étrangères, et la réponse de ce dernier.

intentionnés. Bientôt l'émotion devint générale dans tout le pays et, sous la pression de Fopinion publique, le gouvernement britannique fit comprendre à l'ambassadeur de France qu'il attendait des réparations de la part du gouvernement français.

Celui-ci pratiquait alors une politique d'efFacement qui consistait surtout à éviter ou à esquiver toutes difficultés. 11 venait encore d'en donner une preuve quelques mois auparavant. Vers le commencement de l'année il avait appris que Dupetit-Thouars avait prononcé la déchéance de la reine Pomare IV et pris possession au nom de la France de l'archipel de la Société et dépendances ; en même temps la lettre suppliante de la reine Pomare IV et l'annonce du mécontentement d'une partie de ses sujets étaient parvenues au roi Louis-Philippe. Alors, voulant s'éviter des complications, le gouvernement français avait décidé de désavouer Dupetit- Thouars, et le 26 février 18/i/i, la note suivante avait paru dans le Monileuv :

« Le Roi, de l'avis de son conseil, ne trouvant pas dans les faits rapportés des motifs suffisants pour déroger au traité du 9 septembre 1842, a ordonné l'exécution pure et simple de ce traité et l'établissement du protectorat français dans l'île Taïti. »

C'était une grave faute qu'avaient ainsi commise le roi et ses ministres, et nous verrons, dans la suite, quelles en furent les tristes conséquences pour la France ; mais ils n'avaient pas hésité à sacrifier son ambition à son repos tant ils aimaient la paix. En effet pas un gouvernement n'a tenu autant à s'éviter une guerre que celui du roi Louis-Philippe : pour cela rien ne lui a coûté, pas même les blessures d'amourpropre. Aussi, lorsque l'affaire Pritchard surgit, il résolut de tout faire pour l'arranger.

Ce n'était pas facile. Les événements de Tahiti produisaient en Angleterre une surexcitation considérable et dans la haute société comme dans le peuple on répétait avec une insigne

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mauvaise foi qu'un consul britannique avait été, en plein exercice de ses fonctions, arrêté, enfermé dans un cachot, avec des procédés si durs que sa santé s'en était ressentie, et qu'il avait été expulsé sans qu'on eût fourni contre lui une accusation précise i. 11 y avait menace de rupture entre les deux pays si la France refusait de donner des réparations -. Or les classes populaires de cette nation révélaient par leurs propos qu'elles étaient disposées à relever le défi, car, suivant une expression célèbre de cette époque, « la France s'ennuyait ». Mais le roi-bourgeois voulait la paix à tout prix. Ne pouvant l'obtenir dans sa famille, il entendait l'avoir dans son pays. 11 sut amener les ministres à partager son avis et le gouvernement français entra en pourparlers avec le gouvernement anglais.

M. Guizot, ministre des affaires étrangères, par l'entremise du Comte de Jarnac, ambassadeur de France, s'appliqua d'abord à rétablir la vérité des faits et des situations. Il démontra que Pritchard n'était plus consul au moment de son arrestation, mais un simple étranger, vivant à Tahiti sous la loi commune, et que les missionnaires anglais n'avaient pas à se plaindre de nos établissements dans l'Océanie, où la métropole pratiquait la liberté du culte, de la prédication et de la propagande. Ensuite le ministre des affaires étrangères aborda le fond de la question. Il maintint que les autorités françaises à Tahiti avaient le droit d'expulser tout étranger qui chercherait à leur nuire ou qui troublerait l'ordre et que celles-ci avaient eu de légitimes motifs et s'étaient trouvées dans la nécessité d'arrêter et d'expulser Pritchard, parce que, du mois de février 18/i3 au mois de mars 18/iZi, celui-ci n'avait cessé de travailler par toutes sortes d'actes et de menées à entraver, troubler et détruire rétablissement français

1. Le Comte de Jarnac, ambassadeur de France, à M. Guizol, ministre des affaires étrangères, Londres, 4 août 18i4. (Lettre déjà citée.)

2. Lire p. 577 à 582, aux Pièces justificatives, les lettres échangées à ce sujet entre l'ambassadeur de France et le ministre des affaires étrangères.

à Tahiti, l'administration de la justice, l'exercice de l'autorité des agents français et leurs rapports avec les indigènes. Mais Guizot déclara aussi que les circonstances qui avaient précédé le renvoi de Pritchard, notamment le mode et le lieu de son emprisonnement momentané et la proclamation publiée à son sujet, à Papeïti, le 3 mars I8/1/1, le Gouvernement du P»oi les regrettait sincèrement, et que la nécessité ne lui en paraissait point justifiée par lés faits ; que le Gouvernement du Roi n'hésitait pas à exprimer au Gouvernement de Sa Majesté Britannique, comme il l'avait fait connaître à Tahiti même, son regret et son improbation desdites circonstances (Dépêche datée du 29 août i8/i/i) ^ De plus Guizot fit savoir que le Gouvernement du Roi se montrait disposé à accorder à Pritchard une équitable indemnité à raison des dommages et des souffrances que ces circonstances avaient pu lui faire éprouver ; mais que, comme l'on n'avait pas en France les moyens d'apprécier quel devait être' le montant de cette indemnité, et que l'on ne pouvait s'en rapporter aux seules assertions de Pritchard lui-même, il paraissait convenable au Gouvernement du Roi de proposer au Gouvernement de S. M. Britannique de remettre cette appréciation aux deux commandants des stations française et anglaise de l'Océan Pacifique, le contre-amiral Hamelin et l'amiral Seymour (Lettre datée du 2 septembre \S!ik)^. Le gouvernement anglais donna son adhésion à cette proposition (Lettre du 6 septembre iSkfi) ^. Toutefois ce ne fut pas sans difficultés que Guizot put obtenir l'assentiment de la Chambre des députés : le ministère n'obtint que quelques voix de majorité. L'effet fut immense, car la masse des citoyens ne voyait pas cette affaire de la même façon que le gouvernement. La

1. Lire p. 584, aux Pièces justificatives, la dépêche de M. Guizot à M. le €omte de Jarnac.

2. Lire p. 586, aux Pièces justificatives, la lettre de M. Guizot au comte de Jarnac.

3. Lire p. 587, aux Pièces justificatives, la lettre de Lord Aberdeen à Lord Gowiev.

thèse gouvernementale était la suivante : les autorités françaises à Tahiti avaient le droit de faire sortir de l'île tout étranger qui y troublait l'ordre ou travaillait à nuire à l'Établissement français ; elles avaient eu de légitimes raisons d'arrêter Pritchard et de l'expulser ; mais il y avait eu dans les procédés employés à son égard certaines circonstances regrettables. Pour Guizot, il était inadmissible que tout fût permis ou possible même envers des hommes qui sont dans leur tort et que des agents français ne fussent pas tenus d'observer les bons procédés et les règles d'équité qui sont en usage partout dans les gouvernements réguliers et moraux. Ce ministre pensait que, pour éloigner Pritchard de Tahiti quand on n'avait contre lui aucune de ces preuves flagrantes qui permettent de traduire un homme devant les tribunaux et de le faire juger, et lorsqu'on même temps on avait quant à ses manœuvres une de ces convictions morales que les autorités intelligentes peuvent fort bien acquérir, quoique les preuves judiciaires leur manquent, il n'était pas nécessaire de le tenir pendant six jours au secret en lui interdisant de voir même sa femme et ses enfants, et de mettre ordre à ses affaires ; que l'on n'avait qu'à le faire partir immédiatement sur un bâtiment anglais ou français qui se trouvait dans le port ; qu'en agissant autrement on avait eu tort, et qu'il était honorable de le dire tout haut, et d'en exprimer le regret et l'improbation ; qu'il résultait de ces procédés spéciaux, et de ceux-là seulement, la légitimité d'une indemnité à Pritchard 1. Ce à quoi Thiers répliquait qu'il fallait traiter d'égal à égal avec l'Angleterre : ce n'était pas nous qui devions de désaveu, c'était l'Angleterre, car le coupable était l'exconsul. Et la grosse majorité de la nation française tenait le même langage que Thiers. Le traitement qu'avait subi Pritchard ne lui paraissait pas de nature à justifier les concessionsfaites; d'ailleurs, d'après les documents communiqués,

1. Paroles prononcées par M. Guizot à la Chambre des Députés dans la séance du 21 janvier 1845.

rien ne prouvait que ce traitement eût été mauvais. Elle disait que l'on avait renversé les choses et commentait amèrement la phrase suivante qu'avait écrite Lord Aberdeen : <f Quant à M. Pritchard, comme il a reçu une autre destination i, le gouvernement de S. M. Britannique n'a pas trouvé nécessaire d'entrer dans un examen plus approfondi de sa conduite à Taïti. » En effet une enquête approfondie eût prouvé que Pritchard était coupable et que l'Angleterre avait obtenu des réparations qui ne lui étaient pas dues. La France était dupe, elle venait de recevoir un cruel affront, voilà ce que constatait le peuple, car elle avait blâmé celui qui méritait des éloges ^ et donné de l'argent à celui qui aurait dû être puni. La nation jugeait que sa dignité avait été abaissée. Elle constatait que tout ce que le gouvernement anglais avait demandé, le gouvernement français le lui avait accordé : désaveu de M. d'Aubigny, indemnité pour Pritchard. D'après Lord Aberdeen, cette dernière concession était la manifestation matérielle la plus évidente du désaveu de la France à l'égard d'un de ses agents ; et l'on se rappelait ironiquement les paroles suivantes de M. de Jarnac : « Lord Aberdeen s'empresse de saisir dans sa pensée cette découverte admirable qui doit sauver la paix du monde. »

L'orgueil de l'Angleterre se trouvait donc complètement satisfait; au contraire la France était profondément humiliée. Il est vrai qu'en revanche celle-ci gardait Tahiti, Mooréa et les Tuamotu, tandis que la politique coloniale de l'Angleterre échouait cette fois d'une façon absolue. Le gouvernement britannique n'avait pas su profiter à temps du dévouement de ses agents, les missionnaires protestants, il avait dédaigné leur offre, et quand il s'était aperçu de sa faute, il n'avait pu la réparer même au prix d'une guerre, la France lui en ayant ôté le prétexte par sa soumission à toutes ses volontés. Telle

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