‹ Histoire de la Polynésie orientaleChapitre 53 sur 124 · L'AFFAIRE PRITCHARD · texte numérisé non relu

L'AFFAIRE PRITCHARD

L'Angleterre refuse d'annexer l'archipel de la Société. — Retour de Pritchard à Tahiti. — Intrigues de ce consul. — Opposition faite par le parti tahitienanglais au gouvernement du Protectorat français. — Démêlés de PomarelV avec les autorités françaises . — Arrivée de la ratification du Protectorat par le roi Louis-Philippe. — La reine refuse d'amener son pavillon. — Dupetit-Thouars prononce la déchéance de Pomare IV. — Installation du capitaine de vaisseau Bruat comme gouverneur des Établissements français de l'Océanie. — Protestation envoyée par la reine Pomare IV au roi Louis-Philippe. — Menées de Pomare IV, appuyées par les Anglais. — Fuite de l'ex-reine à bord du ketch anglais le Basilisk. — Soulèvement des indigènes. — Opérations militaires françaises. — Arrestation et expulsion de Pritchard. — Le gouvernement du roi Louis-Philippe refuse de sanctionner la déchéance de la reine Pomare IV. — L'affaire Pritchard en Angleterre et en France. — Le cabinet britannique fait comprendre à l'ambassadeur de France qu'il attend des réparations de la part du gouvernement français. — Celui-ci exprime ses regrets au gouvernement anglais et accorde une indemnité à Pritchard.

Cependant Pritchard, après un très long voyage, était arrivé en Angleterre. Le moment n'était pas propice pour y parler d'une aussi petite affaire coloniale : le ministère tory venait d'être renversé par sir Robert Peel. Pritchard proposa l'annexion de l'archipel de Tahiti ; mais on l'écouta à peine. Ces îles lointaines n'intéressaient pas alors suffisamment le cabinet anglais et celui-ci refusa de les prendre. L'Angleterre devait se repentir plus tard de la négligence avec laquelle elle avait examiné cette affaire.

Pritchard fréta un bâtiment de commerce et repartit pour l'Océanie. Le 7 décembre 1842, il fit escale à Sydney (Australie). Ce fut dans cette ville qu'il apprit l'Établissement

provisoire du Protectorat français sur Tahiti ^ Cette nouvelle détermina le Révérend à ne vouloir rentrer dans l'île qu'appuyé d'une force imposante. Dans ce but il quitta son navire ■de commerce et resta à Sydney pour y attendre le passage d'un vaisseau de guerre anglais.

Au mois de janvier 1843, une corvette anglaise U Talbol vint mouiller devant Tahiti. Les officiers de cette corvette annoncèrent le prochain retour de Pritchard. Aussitôt une sourde agitation se manifesta dans l'île : le bruit se répandit que la reine Victoria allait envoyer des troupes pour abattre le Protectorat français.

En effet Pritchard s'était embarqué sur la frégate anglaise la Vindicîive, commandée par le capitaine Toup Nichoias, vieux marin, ennemi acharné des Français. La frégate la Vindiciive parut devant Tahiti le 25 février 1843 ; mais Pritchard n'attendit pas pour débarquer qu'elle fût dans le port de Papeete ; il descendit à terre dans la partie sud de l'île 2.

De là il se dirigea vers la demeure de la reine. En chemin, il dit aux indigènes qu'il rencontrait : « Arrachez vous-mêmes le pavillon du Protectorat, le feu de la Vindiciive vous soutiendra. » Les indigènes eurent le bon sens de résister à ces excitations. Pomare IV accueillit bien Pritchard; elle l'appela comme autrefois son ami et son conseiller. L'habile Révérend avait d'ailleurs pris ses précautions pour être bien reçu : il avait apporté à la souveraine de nombreux présents.

Pritchard revenu, le parti tahitien-anglais se réorganisa augmenté de presque tous les mécontents du nouveau régime. Le Révérend fut alors encore plus puissant qu'auparavant. Sous son impulsion, une véritable campagne politique commença pour miner l'influence française; les indigènes

1. Lire p. 524,aux Pièces justificatives, la lettre du consul Pritchard aucomte d'Aberdeen.

2. Lire p. 525, aux Pièces justificatives, la lettre du consul Pritchard au comte d'Aberdeen.

suscitèrent des obstacles de tout genre au conseil provisoire du Protectorat.

Quelque temps après il y eut une grande assemblée populaire de plus de quinze cents personnes. Les principaux chefs de l'île et Pritchard étaient présents. La réunion s'ouvrit au milieu des vociférations des deux partis tahitienanglais et tahitien-français. Les partisans de l'Angleterre déclarèrent au nom de Pomare IV que cette reine ne voulait plus de la protection de la France et du traité qui avait été signé avec cette nation; ils ajoutèrent : ^^ La Vindictive est là pour nous défendre contre nos ennemis. » Les partisans de la France protestèrent contre ces propos audacieux; le grand-chef Hitoti s'écria : « L'on veut faire oublier aux Tahitiens leurs engagements ! » Des indigènes le pressèrent de se taire; mais il répliqua : « Pourquoi me tairais-je? c'est Pritchard qui a tout fait; c'est lui qui nous a fait maltraiter les prêtres catholiques et qui maintenant veut encore attirer sur nous la colère de la France ! » A ces mots, un tumulte épouvantable l'interrompit; il attendit que le bruit fût un peu apaisé, puis il voulut continuer de parler; mais les créatures de Pritchard lui imposèrent violemment silence et le chef fut contraint de se retirer suivi d'un grand nombre d'assistants.

Semer la discorde entre les Tahitiens, cela ne suffisait pas à Pritchard : il entreprit de créer un incident capable d'amener une rupture entre la reine de Tahiti et les autorités françaises. Ce rusé consul fit remarquer à Pomare IV qu'elle n'avait pas signé l'acte qui instituait un pavillon de Protectorat; que par conséquent elle avait le droit de conserver l'ancien pavillon tahitien et de le hisser sur sa demeure. La reine se laissa persuader et donna l'ordre de remettre sur sa maison l'ancien pavillon tahitien. Celui-ci fut d'abord arboré tel quel, puis il reçut des modifications : des palmes de cocotier furent placées dans le centre, et peu de jours après, elles prirent l'aspect d'une couronne; l'ancien pavillon natio-

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nal se transformait en pavillon royal. En même temps le capitaine Toup Nicholas adressait à ses compatriotes une proclamation dans laquelle il leur interdisait de se soumettre aux règlements prescrits par les autorités françaises. Le gouvernement provisoire du Protectorat réclama auprès de la reine Pomare et du capitaine Toup Nicholas. Ceux-ci refusèrent toute satisfaction. Le Conseil provisoire n'insista pas ; comme il ne fallait qu'une étincelle pour amener un conflit, le lieutenant de vaisseau Reine crut prudent d'attendre le retour de son supérieur, le contre-amiral Dupetit- Thouars.

Fier de son succès, le parti tahitien-anglais redoubla ses intrigues. 11 accabla Pomare IV de faux rapports qui lui prédisaient le plus triste sort : les Français allaient la rendre captive et l'emmener en exil. La reine crut toutes ces calomnies et fut très effrayée. C'était une femme faible et simple, qui subissait absolument l'ascendant de Pritchard et de ses créatures. Sur leur conseil elle signa une lettre dans laquelle elle déclarait que, n'ayant cédé qu'à la crainte en signant le traité de Protectorat, elle le désavouait et demandait la protection de la reine Victoria. Aussitôt qu'il fut en possession du précieux papier, le capitaine Toup Nicholas fréta une goélette pour le porter immédiatement en Angleterre et chargea de cette mission le capitaine en second de la frégate la Vindictive.

Voyant que tout lui réussissait, Pritchard se jeta dans des menées de plus en plus violentes. Il tint des discours provocants. Les 5 mai et 5 octobre I8/i3, il parla en chaire contre les Français. Ce dernier jour, en sortant du temple, il excita vainement les naturels à aller sur la montagne enlever de force les pavillons de signaux des Français.

Comme les communications avec l'Europe n'étaient pas alors aussi rapides qu'elles le sont aujourd'hui, les pourparlers diplomatiques d'ordinaire si longs l'avaient été encore davantage à cause des distances. Néanmoins, le 25 mars 184

le roi Louis-Philippe avait ratifié l'acceptation du Protectorat français sur Tahiti. Par une ordonnance royale du 17 avril 1843, le capitaine de vaisseau Bruat avait été nommé gouverneur des Etablissements français de l'Océanie et commissaire du roi Louis-Philippe près la reine Pomare.

Dans le mois d'octobre 1843, Bruat arriva sur la frégate rUranie à Taio-Hae (île Nuka-Hiva). Il remit à Dupetit- Thouars une lettre de l'amiral baron Roussin. Cette lettre venant de Paris et datée du 28 avril 1843, contenait la nomination de Bruat et l'approbation accordée par le gouvernement du Roi aux actes que Dupetit-Thouars avait accomplis au nom de la France. L'amiral obéit aux ordres qui lui étaient donnés : il installa Bruat dans l'archipel Nuka-Hiva et partit pour Tahiti afin d'y porter la nouvelle de l'acceptation définitive du Protectorat.

Dupetit-Thouars entra dans le port de Papeete le l"*" novembre 1843, et le jour même notifia à la reine de Tahiti et aux consuls étrangers la décision du gouvernement du roi des Français. La ratification de l'acte du 9 septembre 1842 était ainsi rédigée :

Louis-Philippe, Boi des Français, à la Reine Pomare, salut !

Illustre et excellente Princesse, Notre Contre- Amiral Du Petit- Thouars, Commandeur de la Légion d'Honneur et commandant en chef de nos forces navales dans l'Océan Pacifique, nous a rendu compte de la demande que, de concert avec les grands chefs principaux de vos îles, vous avez faite de placer votre personne et vos terres, ainsi que la personne et les terres de tous les Taïtiens, sous le protectorat de notre couronne, — offrant de nous remettre la direction des affaires extérieures de vos États, les règlements de ports et autres mesures propres à assurer la paix dans cet archipel. Notre cœur s'est ouvert à votre voix ; et puisque, d'accord avec les chefs de vos îles, vous ne pensez pas trouA^er repos et sûreté qu'à l'ombre de notre protection, nous voulons vous donner une preuve éclatante de notre royale bieuA^eillance en acceptant votre offre. Nous conférons tous pouvoirs au Gouverneur de nos Établissements dans l'Océanie, le capitaine de vaisseau

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Bruat, pour s'entendre avec vous et avec les grands chefs. Il a toute notre confiance, écoutez-le. Conservez vos terres et votre autorité intérieure sur vos sujets ; et, sous la garde de notre sceptre ami, assurez leur bonheur par la sagesse et la bonne foi. De notre côté, nous chercherons comme toujours, les occasions de vous donner ainsi qu'à tous les habitans de vos îles, des gages de la sincère affection que nous vous portons ; que la paix et la prospérité soient avec vous !

Donné en notre Palais des Tuileries, le 25® jour du mois de mars

(L. S.) Signé : Louis-Philippe.

Contresigné : Guizot,

Ministre Secrétaire d'Étal au département des Affaires Étrangères de S. M. le Roi des Français.

Le 2 novembre, Dupetit-Thouars s'informa de ce qui s'était passé durant son absence. Il écrivit à Pomare IV d'amener le pavillon qu'elle avait adopté depuis l'arrivée de la frégate la Vindictive. Le lendemain, 3 novembre, l'amiral avertit la reine que, le pavillon du protectorat n'ayant pas suffi pour faire respecter les droits de la France vis-à-vis des étrangers, il se trouvait dans la nécessité de le remplacer sur tous les points de protection par le pavillon français i. En effet, le à novembre au matin, le drapeau français fut hissé sur l'îlot Motu-Uta. Il fut immédiatement salué de vingt et un coups de canon par la Reine-BlancJie et V Embuscade. Vers quatre heures de l'après-midi, les frégates françaises VUranie et la Danaé jetèrent l'ancre dans le port de Papeete; elles avaient à leur bord le gouverneur Bruat et son état-major. Au coucher du soleil, par ordre de l'amiral, ces frégates prirent part au salut du pavillon français 2.

A la demande faite d'amener son pavillon de fantaisie, Pomare IV répondit par la lettre suivante :

1. Rapport du contre-amiral du Petit-Thouars à S. Ex. M. le ministre de la marine. Frégate la Reine-Blanche, 15 novembre 1843.

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