‹ Histoire de la Polynésie orientaleChapitre 77 sur 124 · pour l'ile Nuuhiva, et 600 pour l'île Ua-Pu · texte numérisé non relu

pour l'ile Nuuhiva, et 600 pour l'île Ua-Pu

chie complète dans l'île : on ne pouvait plus passer par les chemins, ni s'aventurer dans les forêts, sans s'exposer à recevoir des coups de fusil. Triste existence en vérité que celle que menaient les missionnaires catholiques dans l'île Hivaoa ! Ils y étaient à chaque instant abreuvés d'outrages, volés et menacés de mort. Et toutes ces guerres ne se terminaient souvent que lorsque les vallées étaient ravagées, les cases, pillées et incendiées, les ennemis, tués et dévorés. Malheur au kanaque, homme ou femme, qui se laissait prendre ! On le poignardait, ou bien on lui coupait la tête, que l'on promenait triomphalement dans les vallées. Puis on se régalait de sa chair, et cet odieux repas était célébré au milieu des orgies, des danses et des chants lubriques. Pour montrer jusqu'où ces peuplades pouvaient pousser la férocité, je citerai le fait suivant. Au mois de mars 1870, le nommé Kohopu fut assassiné sur la route de Nahoë par plusieurs indigènes de Puamau, qui allèrent ensuite offrir sa tête à leur chef. Celui-ci l'accepta, en arracha les yeux et les avala tout sanguinolents; après quoi, il ouvrit le crâne, en sortit la cervelle, la fît cuire, et la mangea avec tous ses amis. De 1867 à 1870, rien que dans la vallée de Puamau, cinquante indigènes périrent de mort violente, et, dans les autres endroits de l'île Hiva-Oa, plusieurs centaines eurent le même sort. Mais, si le nombre des assassinats était considérable, la guerre faisait au contraire beaucoup moins de victimes. Depuis l'introduction des armes à feu dans l'archipel, les rencontres entre les naturels étaient devenues bien moins meurtrières; ils ne se battaient plus qu'à grande distance, et soigneusement abrités, au lieu de lutter comme autrefois corps à corps et à découvert \ Aussi dans la guerre qui éclata en 1870 entre deux tribus de la baie de Vaitahu (île Tauata) et qui dura six mois, n'y eut-il que quatre morts et un blessé.

1. Eyriaud Des Vergnes, L Archipel des îles Marquises, p. 47 et 48.

Cependant ces luttes étaient intolérables : elles empêchaient les communications et mettaient en péril la vie des Européens. Mais comment les faire cesser ? Le résident ne disposait que de quelques gendarmes, ce qui était complètement insuffisant : il eûtfallu une forte police et la Métropole ne voulait pas en faire la dépense. Aussi les indigènes se moquaient-ils des autorités françaises ; ils agissaient comme si elles n'existaient pas. Ils achetaient aux baleiniers des alcools et des armes, puis ils se querellaient et se massacraient.

En 1871 ou 1872, toute une famille kanaque de l'île Fatu- Hiva fut assassinée et dévorée par plusieurs de ses compatriotes, qui avaient eu autrefois à se plaindre d'elle. C'était la coutume chez les indigènes de ne jamais oublier une offense et de toujours la laver dans le sang.

Les Marquisiens, comme tous les Maori, possédaient au plus haut degré l'esprit de vengeance. Pour assouvir leur ressentiment, ils avaient recours à une dissimulation profonde et non seulement ils se montraient sans générosité vis-à-vis de leurs ennemis vaincus, mais ils faisaient preuve aussi d'une effrayante férocité.

Ceux de l'île Hivaoa paraissaient particulièrement méchants. C'étaient des gens orgueilleux et agressifs, voleurs, menteurs, paresseux et débauchés. Les missionnaires essayaient en vain de les civiliser. A chaque baie, ils couraient risque d'être tués et dévorés. Les sauvages n'hésitaient pas à employer la trahison; les Pères ne savaient à qui se fier. Plusieurs fois ils furent insultés, malmenés et dévalisés. Certains d'entre eux n'échappèrent à la mort qu'en prenant la fuite au plus vite. &

Seuls, les trafiquants n'étaient pas inquiétés par les indigènes qui avaient besoin d'eux et, pour ce motif, les respectaient ordinairement. C'étaient, pour la plupart, des capitaines de navires de commerce, qui venaient dans les îles du groupe S.-E. pour se procurer des cochons, des cocos

et des bananes en échange de bibelots, d'étoffes, d'outils et même d'armes. Depuis plusieurs années leurs visites devenaient de plus en plus fréquentes dans ces îles et de 1873 à 1876 leur nombre augmenta dans des proportions considérables. En 1877, des baleiniers de toutes les nations relâchèrent à Hivaoa et y échangèrent avec les indigènes, contre des vivres frais, des fusils, de la poudre et des balles. Dès lors, il devint évident, qu'un jour ou l'autre, les indigènes finiraient par se servir de leurs armes contre les autorités françaises.

C'est ce qui arriva deux ans après, en 1879. Un naturel d'Hanaiapa (Hiva-Oa) assassina un Européen qui l'avait insulté. Le corps de la victime fut coupé en quatre morceaux, rôti au four kanaque et mangé partons les habitants de l'endroit. Les trois gendarmes de l'île, ayant appris cette affaire, firent aviser leurs supérieurs par une goélette qui se rendit à Nuka-Hiva. Un croiseur le Lamolle-P lequel partit de Taiohae avec le résident des Marquises.

Arrivées dans la baie d'Hanaiapa, les autorités réclamèrent le meurtrier. Mais celui-ci avait vu venir le navire et s'était empressé de s'enfuir dans les brousses. Comme presque toute la peuplade l'avait suivi, une compagnie de débarquement se mit à gravir les collines qui dominent la baie d'Hanaiapa afin de s'emparer d'un point qui commandait la vallée. Mais durant ce trajet, les Français reçLirent tout à coup une décharge des naturels, embusqués derrière la crête de la montagne, et deux marins furent blessés. La compagnie de débarquement riposta par un feu de peloton et les canons du vaisseau envoyèrent quelques boulets. Tout cela resta sans résultat; les indigènes surent habilement courir entre les roches et s'abriter derrière elles : aucun d'eux ne fut atteint^. Bref, les Français durent regagner leurs canots en se contentant de maintenir l'ennemi à distance. La compagnie de

1. C'est du moins la version la plus répandue. Mais est-elle bien exacte? J'en doute. En 1900, le chef de la vallée d'Hanaiapa m'a raconté que sa grand' mère avait eu la jambe cassée par un boulet de canon.

débarquement rentra à bord du croiseur et celui-ci repartit. Le résultat de cet échec fut désastreux : les kanaques se proclamèrent vainqueurs et le chef de la vallée s'écria que si les Blancs s'avisaient jamais de reparaître à Hanaiapa, ils seraient tous tués et mangés.

La situation devenait extrêmement grave, car la révolte menaçait de prendre la proportion d'une guerre nationale ; en voyant les Français se retirer de l'île, les indigènes s'étaient presque tous soulevés. La Métropole manquait de troupes; elle dut laisser impunis pendant longtemps le crime et larébelliond'Hivaoa. Enfin, au mois de juin 1880, le contreamiral Bergasse Dupetit-Thouars, commandant en chef la division navale de l'Océan Pacifique, se rendit dans cette île avec la Victorieuse, le Dayol et le Chasseur, amenant avec lui un faible contingent de troupes d'infanterie et d'artillerie de marine, ainsi qu'un certain nombre de volontaires recrutés à Tahiti et aux autres îles des Marquises. Après une marche hardie au travers de l'île Hivaoa, appuyé par les mouvements des bâtiments placés sous ses ordres, cet amiral parvint, sans effusion de sang, à se rendre maître des tribus révoltées : terrifiées par ces forces militaires, elles déposèrent leurs armes et se soumirent au gouvernement français ^

A la suite de ces événements, l'on désarma tous les naturels de l'archipel. 11 y avait longtemps qu'on aurait dû le faire. Cependant il est impossible de méconnaître que la plupart des hommes blancs non fonctionnaires, officiers ou soldats, ont été assassinés par leur faute : ils étaient les premiers agresseurs, ainsi que l'ont démontré les enquêtes de la police française. C'étaient des aventuriers de diverses nations, qui vivaient ordinairement sur un terrain que leur avait concédé un chef. Tant qu'ils respectaient les lois, l'administration française toléraitleur séjour parce qu'ils étaient les seuls colons de l'archipel, les seuls hommes qui consen-

1. Le Journal officiel de la République française, 15 septembre 1880. — Le Messager de Tahiti, 3 décembre 1880.

talent à travailler à la terre et rendaient par là quelques services à la colonie. Le sol des îles produisant sans culture au delà de ce qu'il fallait pour assurer les premiers besoins d'existence des indigènes, ceux-ci ne voulaient pas lui demander autre chose ; ils se refusaient à tout effort, continuaient de paresser doucement et de mourir au contact de la civilisation. ^

Les missionnaires catholiques travaillaient donc à peu près inutilement. Le kanaque, par calcul, demandait parfois l'eau sainte pour gagner les bonnes grâces du missionnaire dont il avait besoin, mais tout en restant dans son for intérieur superlativement indifférent au Christianisme. Les convertis sincères étaient rares et l'on pouvait les compter facilement. Il n'y en avait guère qu'un seul ou plutôt qu'une seule, car c'était une femme : la reine Vaekehu, que l'on désignait généralement sous le titre de reine de Nuka-Hiva ou des Marquises. Sa Majesté jouissait d'une pension que lui servait le gouvernement français et elle habitait à Taiohae, où elle avait sur les indigènes une influence considérable ^ La vieille reine était très bonne et cherchait encore tous les jours à l'être davantage^. On l'avait baptisée en 1853 et elle avait pris

1. Elle demeurait dans une petite maison européenne (un simple rezde-chaussée), que le gouvernement français lui avait donnée. Cette maison s'élève sur le rivage de Taiohae, à l'Ouest. Mais avant, il y a de cela très longtemps, la reine Vaekehu logeait tout à côté, à droite, dans une pauvre case kanaque placée au bas d'une falaise, et qui existe encore : on l'appelle pompeusement la case royale.

2. Elle était, il faut l'avouer, moins intelligente que la feue reine Pomare; mais, enrevanche, elle était meilleure qu'elle ; elle avaitsurtoutplus de dignité: sa vie publique et privée était irréprochable.

Elle ne partageait pas l'aversion que ses compatriotes avaient pour les Européens : elle les accueillait bien et tous ont vanté sa grande complaisance.

On éprouvera peut-être le désir de connaître les caractères physiques extérieurs de sa personne :

« La reine Vaekehu était une femme maigre et de taille moyenne, aux mains sèches et aux pieds un peu longs; la couleur de sa peau était jaune, d'une nuance assez foncée ; elle avait la physionomie pleine et ridée, des lèvres épaisses, un nez large et gros, de beaux yeux noirs, des cils, des sourcils et des cheveux blancs, ces derniers très abondants et crépus, mais pas du tout laineux. » (A. C. Eugène Caillot, £'p/sodes d'un voyage autour du monde. 1899-1903).

le nom d'Elisabeth lEritapetaV Elle était catholique et pratiquait sa religion. Néanmoins certains fonctionnaires affirmaient quelle n'en avait pas une idée bien exacte '. Quant aux autres naturels, s'ils doutaient du pouvoir de leurs Tiki, ils n'étaient pas pour cela plus pénétrés de la divinité de letu- Kirito (Jésus-Christ). Dans les districts relativement peuplés, à Atuana par exemple, les Pères baptisaient de temps en temps quelques kanaques; ils s'imaginaient alors que ceuxci se trouvaient convertis; mais ils ne l'étaient en réalité qu'à la surface. Au fond, les insulaires ne croyaient à rien et se laissaient vivre. Sortant à peine de la barbarie et s'y trouvant encore à bien des points de vue, ils ne comprenaient pas les dogmes de la religion chrétienne; la transition avait été trop brusque pour leur nature, ils n'étaient pas dans un état mental qui leur permît de digérer des enseignements aussi compliqués.

A partir de cette époque, il ne se passe plus rien d'intéressant aux îles Marquises. La Métropole délaisse de plus en plus cette colonie. Seuls les Pères continuent obstinément leur œuvre-, mais toujours sans obtenir de résultats sérieux.

Actuellement il existe encore des Missions à Taiohae (île Nuka-Hiva) et à Atuana (île Hiva-Oa). C'est dans ce dernier lieu que siège le vicaire apostolique, spécial à l'archipel;

1. La reine Vaekehu est morte à Taiohae, au mois de juin 1901, à l'âge de soixante-dix-huit ans.

Ses funérailles ont été très simples. Une longue file d'enfants précédait son corps, que suivaient le brigadier de gendarmerie, chef de poste, représentant le gouvernement français, les rares étrangers établis à Xuka-Hiva, et les indigènes de toutes les vallées de l'iie, ceux-ci versant des larmes et disant des prières. Le Père Gérauld (Pierre) Chaulel dirigeait la cérémonie religieuse.

La dernière reine des Marquises a été enterrée auprès de son époux le roi Temoana, dans un petit mausolée qui s'élève sur un tertre d'une quarantaine de mètres de hauteur. Celui-ci est situé devant la mer, à quelques pas de la maison européenne de la défunte, un peu à gauche, et, par conséquent, à côté de la Mission catholique.

2. L'un deux, le Père Gérauld (Pierre) Chaulel est depuis 42 ans (1900) dans la colonie, où il a rendu de grands services aux indigènes, notamment pendant l'elïroyable épidémie de 1863-186i.

l'administrateur des Marquises réside, lui, à Taiohae. Il y a des églises dans la plupart des districts et des prêtres viennent y dire la messe. Les endroits les plus importants ont en plus des écoles dirigées par des Frères. Ces prêtres et ces Frères, avec quelques gendarmes placés sous l'autorité de l'administrateur, et de très rares colons constituent toute la population européenne des îles Marquises. De troupes, il n'y en a plus, et il faut avouer qu'elles ne sont pas indispensables. Quant aux bâtiments construits par les ordres du gouvernement français au début de l'occupation, il n'en subsiste guère que des débris : le fort Collet, à Taiohae, n'est plus qu'un monceau de ruines.

Maintenant l'ordre et le silence régnent aux îles Marquises; mais c'est le silence de la mort qui règne parmi les tombeaux : les indigènes sont envoie d'extinction, emportés par un mal inconnue On ne trouve plus aujourd'hui, dans ces îles, de nombreuses tribus; beaucoup de vallées sont désertes et les autres renferment seulement un petit nombre d'habitants. La plus peuplée de toutes est celle de Puamau, dans l'île Hiva-Oa, et cependant elle ne possède que huit cents âmes^! Le voyageur européen erre avec stupéfaction au milieu des débris des habitations qui jonchent cette vallée ; les fondements des cases, composés de gros galets posés à la façon cyclopéenne, ont seuls subsisté ; les demeures ont disparu et il n'en reste plus que les bases; mais il y a tellement de ces vestiges que l'on en est confondu, et que l'on admet bientôt avec les anciens navigateurs, que l'archipel avait encore dans les premières années du dix-neuvième siècle une grande densité de population: au moins 80.000 habitants-^. Or, à l'époque actuelle, il ne renferme plus que 3.500 âmes : la diminution de la race maori est donc incontestable.

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