Ollivier, ouvr. cité, p
Les sept derniers païens furent baptisés le jour de l'Assomption 1868. Depuis le jour de Pâques, les missionnaires catholiques avaient baptisé aux principales fêtes de cent à cent trente kanaques. Les convertis avaient renoncé à la polygamie et renvoyé les femmes que la loi chrétienne ne leur permettait pas de garder. La phtisie faisait à cette époque de grands ravages parmi les indigènes : il y avait en moyenne de vingt à vingt-cinq morts par mois, ce qui était énorme pour une population réduite de 1 .200 individus à 900 depuis l'arrivée des missionnaires. Ceux-ci n'avaient aucun moyen de secourir les malades: ils ne pouvaient leur procurer le moindre remède, ni les vêtir, ni leur donner même une nourriture suffisante.
Un Européen se trouvait aussi aux portes du tombeau : c'était le Frère Eugène Eyraud, le fondateur de la Mission de l'île de Pâques. En l'année 1866, il avait déjà la phtisie. Les travaux pénibles auxquels il s'était consacré pour l'établissement de la Mission avaient achevé de ruiner sa santé. Maintenant il gisait sans forces et sa fin approchait. Le 19 août 1868, il demanda combien il restait encore d'infidèles dans l'île : « — Plus un seul », lui répondit le Père Zumbohlm. Alors le mourant leva ses yeux et ses mains vers le ciel et la joie fit reparaître un instant la vie sur son front pâle. Le lendemain 20 août, il expira, après trois jours d'agonie ^
A cette époque la Mission était parvenue à l'apogée de sa
1. Lettre du R. P. Roussel de la Congrégation des Sacrés-Cœurs au R. P. Dumonteil, 1" novembre 1868. Annales de la Propagation de la Foi, t. XLI, p. 323, 324 et 325.
Le Frère Eugène Eyraud avait failli plusieurs fois devenir la victime de l'anthropophagie des indigènes ; les dangers qu'il courut ainsi furent révélés, quelque temps avant sa mort, par un des naturels à un autre religieux le R. P. Gaspard Zumbohlm. Ce dernier en fait mention dans la lettre suivante, qu'il écrivait le 25 mars 1867 :
« Un mot sur le cannibalisme qui existait dans l'île avant l'arrivée des missionnaires.
« Bien des fois, nous avons essayé d'arracher à nos kanacs quelque aveu là-dessus; mais la honte, la crainte, peut-être aussi le manque de confiance leur ferment la bouche. Dernièrement, je m'étais mis en route pour aller voir un malade, lorsqu'un insulaire d'une trentaine d'années me rejoignit et m'accompagna jusqu'au terme de mon voyage. Le sachant bien disposé pour nous,
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puissance ; les Pères catholiques régnaient en maîtres sur les naturels. Mais cela ne dura pas longtemps : des colons vinrent se fixer dans l'île et l'autorité des missionnaires ne tarda pas à baisser. Le premier colon qui arriva fut un capitaine au long cours français, M. Dutrou-Bornier. 11 acheta aux indigènes un terrain et s'y établit. Plus tard, il s'associa avec un négociant anglais, M. Brander, pour l'exploitation de l'île de Pâques. Dans ce but, M. Dutrou-Bornier se mit à recruter des travailleurs et dès lors des difficultés s'élevèrent entre les Pères et lui. De quel côté furent les torts ? Voilà ce qu'il est impossible de dire, car seuls les missionnaires ont écrit sur cette affaire et M. Dutrou-Bornier est mort sans avoir rien publié à ce sujet. Pour en parler avec impartialité, il faudrait connaître sa version et, comme il n'existe que celle de ses adversaires, on doit s'abstenir de tout jugement. Ce qu'il y a de certain seulement, c'est que leurs démêlés s'envenimèrent au point d'atteindre les proportions d'un conflit, car la population s'en mêla. Les Pères eurent leurs partisans et M. Dutrou-Bor-
je profitai de l'occasion. Après quelques compliments sur ses bonnes dispositions, j'entame la conversation suivante :
„ i)is-moi franchement, mon ami, si tu n'as pas vu quelquefois manger de la chair humaine dans ton pays.
« — Oui, quelquefois.
(, — Et, toi-même, n'en as-tu pas aussi mangé ?
„ — Non, jamais. C'étaient les anciens qui faisaient cela. De l'autre côté de l'île, il y avait un homme assez avancé en âge, dont le corps et surtout le visage étaient horriblement tatoués. Cet homme passait pour très méchant. Un jour, je le vis entouré d'une foule de personnes ; il se disputait avec elles, et poussait des cris affreux. Tout à coup, on se jeta sur lui, on l'assomma et, après avoir fait rôtir son corps dans un four, on le mangea tout entier. »
« Je voulus savoir pour quel crime on avait tué cet homme. A mes questions réitérées, mon compagnon se contenta de répondre : « Cet homme était très méchant. »
« Il m'avoua ensuite que, dans une autre circonstance, il avait encore vu manger cinq hommes à la fois. J'eus beau insister pour avoir quelques détails sur cette effroyable boucherie, le kanac garda un morne silence. Probablement les victimes étaient des prisonniers faits pendant une guerre civile. Ce que j'ai appris encore, c'est que lorsque le Fr. Eugène se trouvait seul à Rapa-nui, les insulaires avaient plusieurs fois voulu le manger. Mais le plus grand nombre s'y était heureusement opposé. On peut dire qu'une Providence particulière ne cessa de protéger ce bon Frère, d'autant plus exposé, qu'il se méfiait moins des pièges qu'on lui tendait. Il a été souvent bien près de perdre la vie, comme d'autres étrangers l'avaient perdue avant lui... » (Les Missions calholiques, n° du 27 novembre 1868.)
nier, les siens. En 1870, les deux partis indigènes se battirent, se volèrent et incendièrent des cases. Il y eut des morts et des blessés. Torometi tira deux coups de fusil sur ses propres frères, Tioni et Daniel ; quelques jours après, il tua Mini. Le 10 juillet, le village fut livré aux flammes. L'anarchie reparut dans l'île de Pâques. La tombe du Frère Eugène Eyraud ne fut même pas respectée : sa pierre sépulcrale et sa croix furent foulées aux pieds et mises en pièces K Comme l'île n'appartenait à aucune puissance européenne ou américaine il n'y avait pas de gendarmes pour empêcher les troubles et maintenir la paix. Aussi la lutte devint-elle si violente qu'elle finit par amener l'un des deux partis à s'exiler: les missionnaires, jugeant que la place n'était plus tenable pour eux, résolurent de s'en aller avec la plupart de leurs adeptes. Vers le milieu de l'année 1871, le Père Roussel partit de l'île de Pâques et emmena avec lui tout ce qu'il put embarquer de néophytes sur la goélette qui était venue le chercher. Ils étaient, paraît-il, une cinquantaine^. Or, comme M. Dutrou-Bornier avait déjà envoyé à son associé M. Brander trois cents indigènes 3, l'île de Pâques se trouva de la sorte presque entièrement dépeuplée^.
M. Dutrou-Bornier mourut dans l'île de Pâques au mois
1. La pierre avait été taillée dans du marbre qu'on avait fait venir de Valparaiso (Chili).
La tombe du Frère Eugène Eyi'aud est placée dans le cimetière d'Hangaroa. Elle a été depuis réparée et se trouve maintenant l'objet de la sollicitude et de la vénération des derniers insulaires.
2. Tepano Jaussen, L'île de Pâques, p. 6. — Dans les Annales de la Propagation de la Foi, t. XLIV, p. 221, il estdit ceci : « ... cent cinquante {sic) kanacs, préférant la religion à tout, se sont réfugiés à Gambier. » — Ils y restèrent et contribuèrent à repeupler cette île.
3. Celui-ci les flt travailler à sa plantation de Haapape (Tahiti).
4. Malgré mon désir de m'abstenir de tout jugement sur cette affaire entre les Pères et M. Dutrou-Bornier, faute d'éclaircissements suffisants, je ne puis m'empêcher de relever que dans les îles de l'Océan Pacifique oriental les missionnaires et les colons n'ont jamais pu vivre sans se quereller. Ces querelles ont été beaucoup plus graves dans les îles restées indépendantes, où ne se faisait sentir aucun pouvoir capable d'intimider des Européens, que dans les îles devenues françaises, où les agents de police, les gendarmes, empêchaient religieux et laïcs d'aller jusqu'à commettre des violences. Sur les causes de ces conflits, j'ai entendu, durant mon voyage, bien des plaintes.
d'août 1876. Il laissait deux filles, Caroline et Hariette, qu'il avait eues de la reine Koreto ; l'aînée était reine, sous la régence de sa mère ^
et non des moins intéressantes. Je vais les résumer ici afin que le lecteur puisse en avoir une idée :
Le missionnaire accuse le colon d'être généralement un impie, un exploiteur, sinon un voleur, et de plus un débauché. Il lui reproche de ne pratiquer aucune religion, et souvent de ne pas se gêner pour railler celle qu'il voit suivre; de vendre des marchandises dix, vingt, cinquante fois ce qu'elles valent réellement; de donner au Polynésien pour une somme de travail considérable un salaire dérisoire; enfin de courir les filles ou de vivre en état de concubinage.
Ce à quoi le colon réplique :
Mon incrédulité ne regarde pas le missionnaire; qu'il ne s'occupe pas d'elle et il s'évitera de ma part des réflexions désagréables. Je n'ai pas fait vœu de pauvreté ni de chasteté, que je sache. Si je me suis éloigné de mon pays et suis venu ici, bravant bien des dangers, c'est dans l'espérance de faire le plus vite possible une petite fortune qui me permettra de me retirer dans ma patrie et d'y vivre sans travailler. Comment puis-je l'acquérir cette aisance si le missionnaire, sous prétexte d'honnêteté, révèle à l'indigène la valeur réelle de la marchandise que je veux lui vendre? Avant le règne théocratique des Pères, les kanaques ne se plaignaient pas d'acheter un objet ou une étoffe dix, vingt, cinquante fois sa valeur; ils s'estimaient mêmeheureux de l'avoir ainsi, puisqu'ils n'en trouvaient pas dans leur île et que les occasions de se les procurer étaient rares. Dans les contrées orientales et dans les îles sauvages, la seule honnêteté du commerçant consiste à faire honneur à sa signature ou à ses engagements. Or je ne vole pas les kanaques, puisque je leur livre la marchandise qu'ils achètent. Quant à leur payer leur travail le prix qu'on le paie en France, autant y retourner en ce cas et j'y serai mieux servi, car nous savons tous ici ce que vaut le travail de l'indigène, quand encore on peut l'obtenir, le sol produisant de lui-même au delà des besoins des insulaires; non seulement je ne ferais plus de larges bénéfices, mais je serais vile ruiné, vu les faibles ressources dont je dispose. D'ailleurs les missionnaires sont bien imprudents de réclamer là-dessus, car ils donnent encore moins que moi et souvent nedonnent rien du tout aux naturels qui travaillent sur les terres de la Mission, parce que c'est, disent-ils, pour le bon Dieu et son église ou la religion et par conséquent c'est faire une œuvre méritoire. Maintenant, pour ce qui concerne ma vie de débauche, j'avoue parfaitement que non seulement je suis loin d'être un saint, mais que je suis très homme, et je ne cherche même pas à m'en excuser attendu que dans un pays où les filles sont déflorées avant l'âge de puberté et où les femmes changent de maris tous les mois si ce n'est toutes les semaines, je crois que je ne débauche aucune jeune fille ni ne détourne aucune femme de ses devoirs d'épouse. J'ajoute encore ceci : avoir ici une femme, c'est avoir une servante, et c'est le seul moyen de se la procurer dans un pays où nulle personne ne veut en servir une autre. Enfin pour épouser une de ces vahiné, je ne crois pas qu'un Européen sérieux puisse jamais y consentir après ce que je viens de dire sur la conduite de ces jeunes personnes ; l'idée n'en peut germer que dans la cervelle de gens aussi peu intéressés dans cette question que le sont les missionnaires.
J'ai reproduit aussi exactement que possible les plaintes des missionnaires et celles des colons; mais je m'abstiendrai de tout commentaire, car cela m'entraînerait trop loin.
1. Alphonse Pinart, Voyage à File de Pâques (Océan Pacifique), 1877.
L'associé de M. Dutrou-Bornier, M. Bjander, continua l'entreprise de colonisation et M. Brander fils en hérita après la mort de son père. En somme, l'exploitation de l'île de Pâques continua jusqu'en 1887. Durant tout ce temps, les visites des missionnaires catholiques furent rares. En 1886, le Père Montiton n'avait pu s'arrêter que dix jours dans l'île de Pâques. Au commencement de 1888, il y retourna et y demeura six mois. Les deux tiers de la population ayant été transportés à Tahiti et aux Gambier, presque tous les naturels restés dans l'île de Pâques étaient retournés au Paganisme. Les deux églises, les presbytères et les maisons d'école se trouvaient dans un état lamentable ^. Néanmoins les habitants revirent le prêtre avec joie et celui-ci n'eut pas de peine à ramener les idolâtres au Christianisme.
Le Chili allait s'emparer de cette île sur laquelle la France avait pourtant les premiers droits, puisque c'était par ses nationaux qu'elle avait été convertie et colonisée. De plus, en 1872, la reine de Rapa-nui avait adressé à Tahiti une demande de Protectorat, et, en 1881, un chef et une vingtaine d'indigènes étaient venus à Papeete pour demander la nomination d'un résident. Le gouvernement français avait remercié la souveraine et donné l'espoir d'une prochaine annexion, puis répondu au chef et aux indigènes qu'il les considérait comme ses protégés, mais qu'il ne disposait pas d'assez de fonds pour placer dans leur île un fonctionnaire en permanence. Il eût suffi, cependant, d'y mettre un simple gendarme, comme on l'avait déjà fait dans d'autres îles des Établissements fraciçais de l'Océanie, à Piapa-iti, par exemple, et la solde de ce simple soldat est si modeste qu'elle n'aurait pas coûté une grosse dépense au budget français; mais on lésina, on ajourna encore, et, finalement, l'étranger profita de ces fautes. Au mois de juillet 1888, un navire de guerre chilien arriva à l'île de Pâques et le
1. Lettre du R. P. Albert Montiton, missionnaire de la congrégation des Sacrés-Cœurs (Picpus), à son supérieur général. Papeete, 10 septembre 18^8. Annales de la Propagation de la Foi, t. LXI, p. 1.31.
commandant Tore en prit officiellement possession au nom de son gouvernement. Par son indifférence et son indécision, la France avait perdu une station maritime de premier ordre, puisque l'île de Pâques était la seule qui fût située entre l'Amérique du Sud et les archipels de la Polynésie orientale. Mgr Verdier, vicaire apostolique de Tahiti, supplia le Saint- Siège de détacher l'île de Pâques de la Mission de Tahiti pour l'annexer au diocèse de Santiago du Chili. En effet il paraissait tout naturel qu'un diocèse chilien fût à l'avenir chargé de pourvoir aux besoins spirituels des habitants de Rapa-nui. Rome et l'archevêque de Santiago ayant accepté, un navire de guerre chilien se rendit ensuite à Tahiti et reçut de Mgr Verdier, au nom de l'archevêque de Santiago, la cession des églises, presbytères et terres de la Mission catholique. Le vicariat de Tahiti était désormais déchargé de l'île de Pâques. Malheureusement l'archevêque de Santiago ne put pas pendant longtemps s'occuper de ses nouveaux fidèles. Leur délaissement était d'autant plus regrettable que maintenant ils désiraient sérieusement pratiquer leur religion. Ils attendirent près de dix ans d'être visités par un prêtre catholique ; encore celui qui vint n'appartenait-il pas au diocèse de Santiago : c'était un Père du vicariat de Tahiti, M. Georges Eich, provincial de cette Mission. Durant son voyage de 1897-1898, il fit un court séjour dans l'île de Pâques. Il ne s'y arrêta que quatre jours. « C'est à peine — dit-il, dans une lettre intéressante — si j'ai eu le temps de faire face aux plus pressantes nécessités de nos pauvres insulaires. J'ai baptisé soixante-six personnes, béni dix-huit mariages, confessé presque tous les adultes, visité tous les malades et les vieillards, prononcé bon nombre d'instructions et traité toutes sortes d'affaires spirituelles et temporelles. Je me demande encore comment j'ai pu suffire à tant de travail^.. »
1. Lettre du R. P. Georges Eich de la Congrégation des Sacrés-Cœurs de Picpus, provincial de la Mission de Tahiti. Ile Tahiti, Papeete, 1" avril 1898. Annales de la Propagation de la Foi, t. LXX, p. 373.
Le Père Eich fut accueilli avec des transports de joie par les indigènes qui ne cessaient depuis plusieurs années de réciter chaque jour des prières publiques pour supplier le Seigneur d'avoir pitié de leur détresse et de leur envoyer un prêtre. Parmi eux se trouvait le kanaque Pakaratî, leur catéchiste, qui avait été le fils spirituel du Père Eich dans l'île Moorea.
Ce missionnaire recueillit de curieux renseignements sur la conduite religieuse des naturels de l'île de Pâques pendant les neuf années qu'ils avaient été abandonnés :
« Tous les jours, soir et matin, ils se réunissaient à l'église d'Hangaroa pour y faire la prière en commun sous la présidence de Pakarati ; les prières ordinaires terminées, ils en ajoutaient de spéciales pour le Pape, les Évêques, les Prêtres, etc.. Tous les mercredis, vendredis et samedis, un bon nombre d'indigènes faisaient une abstinence rigoureuse, afin de gagner l'indulgence sabbatine du scapulaire du Mont Carmel. Les mêmes jours, y compris le dimanche, toute la population assistait pieusement à ce qu'elle a surnommé : « la messe et le sermon du Père Pakarati ». L'office consistait à chanter des cantiques et à réciter les prières en usage pendant le saint sacrifice et à s'unir d'intention aux prêtres qui célébraient à cette heure même sous toutes les latitudes. Le dimanche soir, il y avait « salut », c'est-à-dire que les néophytes exécutaient les chants usités aux saints du Très-Saint- Sacrement, se transportaient par la pensée jusqu'aux églises de Tahiti et y adoraient Jésus présent dans le Tabernacle, ou bien ils s'imaginaient assister à la bénédiction que donnait le prêtre à Papeete ou ailleurs.
« Ils observaient très régulièrement toutes les grandes fêtes de l'année et sanctifiaient le Vendredi-Saint par l'adoration solennelle de la Croix.
« Quand il y avait un mariage à célébrer, les fiancés faisaient part de leur dessein au catéchiste. Celui-ci prenait des informations pour s'assurer qu'il n'y avait aucun empêchement à
leurs désirs; s'il n'en découvrait aucun, il conduisait les deux jeunes gens devant le roi nominal du pays pour lui rendre hommage comme à leur souverain, puis il les emmenait à l'église où tout le peuple était convoqué. Après le chant d'un cantique et la récitation de quelques prières, il invitait les futurs époux à manifester à haute voix leur mutuel consentement, et, dès qu'ils l'avaient fait, le peuple entonnait un dernier cantique et la cérémonie était terminée.
« Une personne était-elle gravement malade, Pakarati était aussitôt mandé auprès d'elle. Il l'exhortait par des paroles pleines de foi à se confier en la miséricorde de Dieu, lui suggérait les plus puissants motifs de contrition parfaite, récitait auprès d'elle les prières de la recommandation de l'âme, et l'aspergeait de temps en temps d'eau bénite... En 1888, le R. P. Albert Montiton avait béni une grande quantité d'eau qui fut mise en bouteille. Lorsque Pakarati s'aperçut que la provision touchait à sa fin, plein de confiance en la bonté de Dieu, qui ne refuserait pas, pensait-il, de donner son approbation paternelle à l'unique moyen qui fût en son pouvoir pour satisfaire sa piété et celle de ses compatriotes, il prit une vingtaine de bouteilles presque pleines d'eau commune et il acheva de les remplir avec ce qui lui restait d'eau bénite; de cette manière, il pouvait attendre l'arrivée d'un missionnaire, l'eau sainte devait durer longtemps. J'avoue que cette pieuse sollicitude m'a grandement édifié, aussi avant de quitter Pakarati, je lui ai laissé une telle quantité d'eau bénite qu'il n'aura pas besoin, je l'espère, de recourir.de nouveau à son système multiplicateur ^ »
Le Père Eich apprit aussi que les colons chiliens s'étaient emparés des biens de la Mission pendant son abandon. L'un des précédents gouverneurs de l'île de Pâques avait détruit la chapelle de Vaihu, pour en employer les planches à la
1. Lettre du R. P. Georges Eich, de la congrégation des Sacrés-Cœurs de Picpus, provincial de la Mission de Tahiti. Ile Tahiti, Papeete, l" avril 1898. Annales de la Propagation de la Foi, t. LXX, p. 375, 376 et 377.
construction d'un hangar. Les familles chiliennes étaient allées s'installer dans les presbytères des missionnaires. De plus, on avait logé des marchandises dans deux chambres contiguës à l'église d'Hangaroa. Mais elles n'y étaient pas restées longtemps : Pakarati, aidé de quelques indigènes, les avaient prises et jetées dehors, sans que personne eût osé lui demander pourquoi. Son influence était très grande, non seulement sur les indigènes, mais même sur les étrangers; ceuxci savaient jusqu'où pouvait aller son énergie lorsqu'il voulait défendre la cause de la religion^.
Personnellement, et au point de vue religieux, le Père Eich n'eut qu'à se louer, jusqu'à son départ, du gouverneur chilien qui se trouvait alors à l'île de Pâques. Celui-ci se nommait don Alberto Sanchez. C'était un ancien officier de l'armée chilienne; il avait servi avec distinction dans la guerre contre le Pérou. A son titre de gouverneur officiel, il joignait celui d'agent d'une Société commerciale de Valparaiso à laquelle avait été cédée, pour une période de vingt années, l'exploitation de l'île de Pâques. Il disposait, pour faire respecter son autorité, de trois gendarmes et de quelques familles chiliennes; mais il n'avait pas souvent occasion de les employer dans ce but, les indigènes se montrant respectueux et soumis envers le pouvoir établi. Il régnait sur eux en maître absolu, les faisant travailler à sa guise, les payant à sa fantaisie (12 francs pour tondre 100 moutons) et réalisant ainsi de très gros bénéfices pour la Société qu'il représentait. Les indigènes se trouvaient presque entièrement dépossédés. Ils pouvaient à peine cultiver quelques arpents de terre autour de leurs demeures et protéger leurs plantations contre les continuels ravages des nombreux moutons, chevaux et bœufs, qui erraient librement, et de tous les côtés, dans l'île ^.
1. Lettre du R. P. Georges Eich, de la congrégation des Sacrés-Cœurs de Picpus, provincial de la Mission de Tahiti. Ile Tahiti, Papeete, 1" avril 1898. Annales de la Propagation de la Foi, t. LXX, p. 380.