INTRODUCTION DE LA POMME DE TERRE EN EUROPE
Nous venons de voir, dans le Chapitre précédent, que d'après les données historiques et les constatations faites par les explorateurs naturalistes, on peut être conduit à admettre que le pays d*origine de la Pomme de terre sauvage devait être placé dans une région montagneuse qui se trouve située sur les confins du Chili et de TAraucanie. Elle aurait été l'objet de premières cultures au Chili même, puis au Pérou où les Incas n'avaient pas peu contribué à faire donnera ces cultures une grande extension. Lors de la conquête du Pérou par Pizarre, vers 1533, les Espagnols constatèrent que c'était une des grandes ressources de cette contrée à demi civilisée, mais ne furent pas autrement séduits par Tintérét que devait présenter le précieux tubercule et du parti qu'on pourrait en tirer en Europe, dans les cultures espagnoles. Il n'existe, en effet, à notre connaissance, aucun document historique qui fasse même mention de l'introduction de la Pomme de terre en Espagne. Si elle a dû y être apportée, ce qui est indubitable, cela ne doit être dû qu'à l'effet du hasard, probablement comme un reste de provisions alimentaires, faisant partie de la cargaison de quelques-uns des vaisseaux qui étaient chargés de porter à Charles-Quint les trésors d'or et d'argent, bien autrement estimés^ arrachés par Pizarre et ses compagnons aux Incas, victimes de leur rapacité. Nous verrons par la suite que, dans tous les cas, on a des traces du passage de la Pomme de terre d'Espagne en Italie et de l'Italie dans les Pays-Bas. Â partir de là, les documents historiques ne font plus défaut, et nous pouvons la suivre pour ainsi dire successivementy passant des Pays-Bas en Autriche, d'Autriche en Allemagne, puis de l'Allemagne en Suisse^ et de la Suisse en France. Nous traiterons plus loin de cette histoire sous le titre de V Introduction de la Pomme de terre sur le continent européen.
II y a eu, en effet, en Europe, deux introductions distinctes de la Pomme de terre : celle dont nous venons de parler, et celle qui, dans le même temps, c'est-à-dire vers la fin du xvi* siècle, en a été faite en Angleterre. Le fait de ces deux introductions est d'autant plus remarquable qu'elles se sont effectuées sous la forme de deux variétés bien connues du Solanum tuberosum, celle à tubercules jaunâtres et à fleurs violacées pour l'Angleterre, et celle à tubercules rougeàtres et à fleurs violettes pour le continent européen . Si l'introduction qui en a été faite sur ce continent a débuté par l'importation en Espagne du précieux tubercule, apporté directement du Pérou, la Pomme de terre a suivi une autre voie pour pénétrer en Angleterre. Comme nous le verrons, avec de plus amples détails, on est porté à croire que son exportation directe de la Virginie, dans TAmérique du Nord, peut être attribuée à une importation momentanée^ dans cette colonie anglaise, de tubercules transportés sur des vaisseaux espagnols qui auraient été pillés par des navires anglais. Car le Solanum tuberosum n'étant pas indigène dans la Virginie, il fallait bien expliquer de quelque façon que ce fût son apparition dans ces parages à peine explorés, en provenance du Pérou où il était cultivé depuis un temps immémorial. Voyons donc quels sont les documents historiques qui permettent de suivre pas à pas ce qui s'est passé en Angleterre, à ce propos, vers la fin du xvi* siècle.
§ 1. Introduction de la Pomme de terre en Angleterre. —
En 1584, Sir Walter Raleigh avait reçu de la Reine Elisabeth une patente royale, qui lui avait été octroyée à charge par lui d'organiser la colonisation anglaise dans un territoire de l'Amérique du Nord, nouvellement découvert, et qui en l'honneur de la Reine et de son célibat fut appelé Virginie. Le point central où les débarquements se sont efiectués paraît avoir été surtout Tlle de Roanoak. Plusieurs expéditions furent faites, mais sans résultats pratiques, jusqu'en 1588, et Raleigh se dessaisit de sa patente en 1590. Dans Tune de ces malheureuses expéditions, des colons étaient restés en Virginie toute une année, dénués de toutes les ressources qu'ils avaient espéré y trouver pour s'y établir, et n'attendant plus avec anxiété que l'arrivée du navire qui devait leur apporter des secours de toute espèce. Avant l'arrivée de ce navire, il advint que
TAmiral Drake, de retour d'une expédition contre les Espagnols à Carthagène et dans leurs possessions des Indes occidentales, débarquait inopinément en Virginie pour prendre des nouvelles des colons. Ceux-ci, qui n'avaient plus qu'un désir, celui de quitter la colonie, jugèrent prudent de profiter d'un retour possible en Angleterre, et, avec le consentement de Drake, ils s'embarquèrent le 18 Juin 1586, et arrivèrent à Portsmoulh le 27 Juillet suivant. Cette année 1586 est jugée, en Angleterre, comme Tannée d'introduction, dans ce pays, de la Pomme de terre, et voici sur quoi se base bette opinion : Il existe un rapport de cette expédition, daté de Février 1587, dont le titre peut se traduire ainsi :
« Relation brève et véridique de la Découverte de la nouvelle terre de Virginie^ des avantages quon y trouve et dont ou peut tirer profit^ à divers points de vue commerciaux ou autres^ écrit par Thomas Hériot, au service de Sir Walter Raleigh et membre de la Colonie^ qui a été employé à cette découverte pendant
douze mois révolus, » Or, dans la 2* par- Fig. 18. — L» Virginie et les Caro-
tie de ce Rapport, qui traite des produc- ^*°^'' ^"'^ États-Unis,
tions que la Virginie est apte à fournir pour la nourriture et le bien-être de la vie des hommes, et dont les « colons faisaient usage, comme les naturels, pendant le temps de leur séjour, ainsi que des productions qu'on obtient par semis et labourage », se trouve un passage où il est parlé en premier lieu du Mays, puis des Racines, et qui se termine ainsi : « Openhauk est une sorte de racines de forme arrondie, quelques-unes de la grosseur d'une noix, d'autres beaucoup plus grosses, qui se trouvent dans les terres humides et marécageuses, croissant plusieurs ensemble, l'une à côté de l'autre sur des filaments, comme si elles étaient attachées à une corde. Quand on les a fait cuire ou bouillir, elles constituent un très bon aliment ».
M. W. S. Mitchell, qui a publié en 1886 une étude historique très remarquable, intitulée : The origin of the Potato\ et de la-