Invasion suédoise pendant la guerre de Trente ans
*)) Ce fut le curé de la Broque, Louis Piat, qui le premier exigea de ses paroissiens la dîme des Pommes de terre. Sur leur refus, une sentence du prévôt de Badonviller du 19 Octobre 1693 les condamne à livrer à leur curé le cinquantième du produit pour tenir lieu de la dîme. Cette sentence déclarait les habitants de la vallée de Celles soumis à la même servitude,
. » Le Val de S'-Dié. si majtraité pendant les guerres du xvu* siècle, remplaça la Vigne par la Pomme de terre, et la fit rentrer presque subitement dans la rotation triennale par les versaines ou terres de repos. Le Chapitre de S'-Dié, témoin de la misère du pays causée parles ravages de la guerre, fut plus généreux que le curé de la Broque et n'exigea la dîme qu'après une cullure libre de plus de 50 ans. Les habitants du Val invoquèrent la prescription et l'affaire fut portée à la Cour souveraine. La Cour balança longtemps entre l'humanité et le droit du seigneur. Les citadins regardaient la Ppmme de terre comme un fruit vil et grossier^ destiné plutôt à ls( nourriture des animaux qu'à celle de l'homme, et ils la rangeaient à côté du gland. Cependant un arrêt du 28 juin 1715, conforme aux conclusions du procureur général et fondé sur le droit divifif condamna les habitants du Val à payer la dîme des Pommes de terre ou Topinambours aur le pied des grosses dîmes. Cet arrêt fit naître des troubles au moment de la récolte. Les pauliers furent maltraités et les récoltes enlevées parles habitants. Un nouvel arrêt du 23 mars 1716 ordonna de livrer sur place le onzième du produit.
» La Pomme de terre ayant été adoptée successivement par les sujets des abbayes de Senones, Moyenmoutier et Etival, et par ceux des Dames de Remiremont,ces quatre établissements religieux sollicitèrent en commun un arrêt de dîme. C'est alors que Tédit du prince, du 4 mars 1719, prévint l'arrêt. »
Nous sommes reconnaissant à M. Chamoùin de nous avoir fait connaître que M. H. Labourasse a publié, en 1891,dansles J/^/wo^re^ de la Société des lettres^ sciences et arts de Bar-le-Duc^ 2® série, t. IX, unMémoire trèsdocumenté, intitulé :Par/nen«/ere^^aL^^e/irfe. Nous en détachons le texte de l'arrêt du 28 juin 1715 et celui de l'éditdu 4 mars 1719, dont il vient d'être question. Ces textes renferment d'assez curieux détails sur ce que l'on pensait alors de la Pomme de terre et sur les ressources qu'on commençait à tirerdesaculture.
Arrêt de la Cour souveraine de Lorraine et Barrois du 28 juin 1715^ portant règlement pour la dlme des Pommes de terre y à propos de la réclamation des habitants du Val Saint^Dié.
« Léopold, par la grâce de Dieu, Duc de Lorraine, Marcbis, Duc de Calabre, Bar, Gueidres, etc
» Ouï Didier, avocat, qui a conclu à maintenir et garder les habitants du Val de Saint Diez dans la haute possession, en laquelle ils sont de mettre et recueillir des Pommes de terre dont s'agit, dans toutes sortes de terres indistinctement, sans en payer la dixme....
» Ouï aussi Bourcier de Montureux, pour notre Procureur général, qui a dit :
« Quoique cette contestation, ne soit née qu'au sujet d'un
fruit vil et grossier, qui semble plutôt destiné à la nourriture des animaux qu'à celle des hommes, cependant cette cause ne laisse pas d'être de quelque importance, parce que ce fruit étant devenu fort commun dans toute la Vosge, surtout dans le temps malheureux que Ton vient d'essuyer, elle intéresse d'un côté grand nombre de communautés, et de l'autre beaucoup de Décimateurs, pour lesquels l'Arrêt qui interviendra servira de règlement.
» D'ailleurs, s'il est vrai qu'il y ait été apporté, comme on l'a dit, du fond des Indes; s'il a mérité dans la Plaidoirie une description pompeuse, et d'être comparé au fruit le plus rare, le plus précieux et le plus beau de tout le Paradis terrestre, sans doute qu'il n'est pas si méprisable que l'on croit; en sorte que sa destinée mérite par plus d'une considération, comme notre dite Cour voit, quelque attention de sa part.
» Il est vrai que ce fruit, qui est connu dans la Vosge depuis environ cinquante ans *, se plante et sème vers les mois de Mars ou d'Avril, tantôt dans des Potagers ou Vergers, tantôt dans des Ché- •nevières, quelquefois dans des terres arables au lieu de grains, comme dans les terres de Mars; mais bien plus ordinairement cependant dans les terres de repos ou qui sont versaines (Jachères) selon le terme du pays, en sorte que dans ce cas cette Pomme se
1. — L'Arrêt étant du 28 juin 1715, l'introduction de la culture de la Pomme de terre dans les Vosges daterait de 1665.
sème dans les sillons mômes qui servent de préparation à la semaille suivante.
» Ce fruit a cela de singulier que quoique la plupart de toutes les autres plantes ne se produisent que par leur semence, le Topinambour* se produit par lui-même; car on le coupe en plusieurs petits morceaux, que le Laboureur répand dans la raie qu'il a tracée avec sa charrue. Cette Pomme se nourrit et se forme dans cette terre pendant tout Tété et se recueille au mois de Septembre ou d'Octobre, qu'elle fait place aux grains que l'on sème en cette
saison
» La dixme des Pommes de terre est extraordinaire, puisqu'elle ne se perçoit qu'en peu d'endroits ; elle n'a point encore été levée, quoique connue et en usage dans le Val Saint-Diez depuis plus de quarante ans.
» On a rapporté deux autres arrêts du Conseil souverain de
Colmar, en croyant que l'on peut s y conformer d'autant plus
. que l'Alsace étant contiguë à la Vosge, le Topinambour a été connu et est en usage à peu près en même temps dans Tun et dans Tautre pays.
» L*on ne doit donc pas avoir aujourd'hui plus d'égard à la
requête des habitans du Val de Saint-Diez; d'autant plus qu'il conste que dans ce Val, comme dans toute la Vosge, l'on ne plante de ce fruit en quantité, que depuis vingt ou vingt-cinq ans^y et qu'on en plantoit dans les commencemens si peu, qu'on auroit eu pudeur d'en exiger la dixme : en sorte que cette petite quantité
n'a déjà pu leur acquérir aucune possession valable Et si notre
dite Cour venoit aujourd'hui à décharger les habitans du Val du payement de la dixme de Topinambours qu'ils plantent dans leurs terres de grosses dîxmes, cette grande quantité qu'ils y mettent déjà aujourd'hui, et qu'ils ne manqueroient pas d'augmenter encore dans la suite, en changeant absolument la surface de la terre, frusteroient les Décimateurs de tous leurs droits. Car outre que les habitants se verroient par là déchargez du paiement de la dixme,
1. — Dans cet Arrêt, la Pomme de terre est également désignée sous le nom de Topinambour.
2. — La grande culture de la Pomme de terre ne remonterait par suite dans cette région qu'à 1690 ou 1695.
c'est qu'ils tirent encore de ce fruit des avantages considérables pour eux. Le Topinambour multiplie infiniment; ils en engraissent
leurs bestiaux, ils s'en nourrissent eux-mêmes
» Notre dite Cour condamne les Parties de payer à l'avenir
la dixme des Pommes de terre qu'ils planteront ou ensemenceront sur les terres sujettes à la grosse dixme, soit qu'elles soient en versainôy ou en saison^ sur le pied qu'elles payent la même grosse dixme ».
Voici maintenant la teneur de l'édit ou de l'ordonnance de 1719 qui devait régler cette question, si importante alors, de la dîme des Pommes de terre.
Ordonnance de Liopold du 4 Mars 1719.
«... Plusieurs des Décimateurs de nos États nous ayant remontré que depuis quelques années en ça, les Habitans de nos Villes et villages font plantation de Topinambours ou Pommes de terre dans les héritages où ils avoient accoutumé de semer et planter des fruits décimables; que la dixme desdites Pommes de terre n'est pas moins due que de tous les autres fruits, et notamment lorsqu'elles croissent dans les héritages sujets à la dixme d'ancienneté; que, etc..
» Ordonnons qu'à l'avenir la dixme des Topinambours ou Pommes de terre soit délivrée en espèce aux Décimateurs ou à leurs Fermiers, . par ceux qui en auront planté et recueilli, soit dans les terres en versaine (jachères), ou en saison réglée, es héritages sujets d'ancienneté à la dixme, et ce lors de la récolte générale, et dans les Maisons ou Granges des Planteurs d'icelles, sur le pied et à même quantité qu'ils avoient accoutumé de payer la dixme grosse ou menue des autres fruits* qu'ils ensemençoient auparavant dans les héritages plantez ou semez de Pommes de terre, sans que les Décimateurs ou leurs Fermiers puissent exiger la dixme de celles desdites Pommes de terre que les Propriétaires ou Locataires desdits héritages auront pris sans fraude pour le défruit (usage) journalier de leurs familles avant la dite récolte générale, ni de celles qu'ils auront plantées dans des héritages non sujets auparavant à la dixme grosse ni menue...
» Lunéville, le 4 Mars 1719 ».
Nous n'avons pas besoin de faire remarquer les détails assez curieux que nous font connaître cet Arrêt et cette Ordonnance, surtout en ce qui concerne l'introduction, à la même époque, de la Pomme de terre dans TAlsace et les Vosges. Use peut que Gaspard Bauhin qui la cultivait à Bâle, vers 1620, n y soit pas resté étranger. Mais il ne serait pas possible de lui en savoir gré, car il n'en dit rien lui-même, et nous ne faisons cette supposition qu'en raison du voisinage de Bâle et de la région alsacienne et vosgienne.
Quant au nom de Topinambour que Ton donne parfois dans cet Arrêt de 1715 à la Pomme de terre, on se rappelle que Frezier, en 1716, dans la Relation de son Voyage de la Mer du Sud, désignait aussi les Papas des Indiens du Chili sous les dénominations de Pommes de terre ou Taupinambours, dénominations qui s'ajoutent aux noms français déjà cités de Truffes^ Truffes rouges et Patates.
D'un autre côté, cherchons s'il ne serait pas question de notre plante dans les ouvrages horticoles ou agricoles de cette époque. C'est inutilement que nous feuilletons à ce sujet les divers traités, où il est question des plantes potagères, publiés successivement par le célèbre La Quintinye, en 1692, 1695 et 1739. Mais nous trouvons dans un livre peu connu, intitulé L'École du Jardin potager y publié en 1749 par De Combles, un article très intéressant sur la Pomme de terre, qu'il appelle Truffe, car, ainsi que nous venons de le voir, elle n'était connue que sous ce nom ou sous celui de Patate. Voyons ce qu'en dit De Combles, à son Chapitre lxxix :
« Description de la Truffe ; ses différentes espèces , ses propriétés, sa culture, etc.
» Voici une plante dont aucun auteur n'a parlé, et vraisemblablement c'est par mépris pour elle qu'on Ta exclue des plantes potagères ; car elle est trop anciennement connue et trop répandue, pour qu'elle ait pu échapper à leur connoissance ; cependant il y a de l'injustice à omettre un fruit qui sert de nourriture à une grande partie des hommes de toutes nations. Je ne veux pas l'élever plus qu'il ne mérite, car je connois tous ses défauts, dont je parlerai ; mais j'estime qu'il doit avoir place avec les autres, puisqu'il sert utilement, et qu'il a ses amateurs. Ce n'est pas seulement le bas peuple et les gens de campagne qui en vivent; dans la plupart de nos provinces, ce sont les personnes même les plus aisées des villes; et je puis avancer de plus, par la connoissance que j'en ai.
que beaucoup de gens l'aiment par passion. Je mets à part si c'est affection bien placée, ou dépravation de goût; il a ses partisans, cela me suffit.
» Il y a deux espèces de truffes, qui ne diffèrent l'une de Tautre que par la couleur extérieure, Tune étant rouge et Tautre blanche tirant sur le jaune: cette dernière est préférée, ayant moins d'âcreté que la première*.
» La plante qui la produit, fait une quantité de racines ligneuses, blanches et menues, garnie de beaucoup de chevelu : le fruit' naît entre deux terres, et tient aux racines par une espèce de pédicule, au nombre de vingt ou trente, les uns plus gros, les autres plus petits; ce fruit est d'une forme allongée, arrondie aux deux extrémités, inégale, ayant des espèces d'yeux enfoncés tout autour, qui sont autant de germes de la plante, de la longueur de 3 à 4 pouces, sur 18 lignes environ ' de grosseur diamétrale : il est revêtu d'une pellicule qui se lève aisément quand il est cuit : sa chair est blanche et ferme, un peu aqueuse, sans aucune odeur. La plante pousse plusieurs branches à-la-fois, qui sont dures et ligneuses, presque triangulaires, de couleur en partie verte et en partie rougeâtre, garnie de feuilles et de petits rameaux dans toute son étendue : ces feuilles sont disposées de la même manière quecellçs du Rosier, et de grandeur approchante, d'un vert terne, velues aux sommités des tiges : il sort des aisselles des feuilles quelques bouquets de fleurs portées sur une queue assez longue : ces fleurs sont d'une seule pièce, découpées en étoile, de couleur gris de lin, avec quelques étamines jaunes dans le centre, dont les pointes se réunissent et forment une espèce de quille ; elles sont portées sur un embryon qui se trouve au fond du calice, lequel se change en un fruit rond, de la grosseur d'une petite noix, qui est d'abord vert, et qui jaunit en mûrissant. Ce fruit est charnu, et renferme une grande quantité de petites graines, par lesquelles la plante âe multiplieroit au besoin; mais on ne s'en sert pas.
1. — C'est la première fois qu'il est question d'une variété jaunâtre, comme celle d'Angleterre.