INTRODUCTION DE LA POMME DE TERRE EN FRANCE
Nous avons VU, dans le Chapitre précédent, que Gaspard Bauhin, dans son PhytopinaXy imprimé à Baie en 1596, avait parlé de la culture de la Pomme de terre, appelée par lui, le premier, Solarium tuberosum, dans les jardins de cette ville. C'est de Ih, probablement, qu'elle s'est introduite dans d'autres cantons en Suisse, et que de la Suisse elle est passée en France.
Le premier auteur français qui s'occupe de la Pomme de terre est le célèbre agronome Olivier de Serres. 11 y consacre tout un article dans son Théâtre d Agriculture et Mesnage des champs^ dont la !'• édition a paru en 1600. La Pomme de terre se trouvait donc en France, en même temps qu'en Angleterre, en Belgique, en Autriche, en Allemagne et en Suisse, ainsi qu'en Espagne et en Italie, vers la fin du xvi* siècle.
Au Chapitre x du VI® Livre du Thââtre cV Agriculture, on peut lire cet article qui est intitulé Cartoufle, et dont voici la teneur même d*après l'ouvrage d'Olivier de Serres.
« C'est arbuste, dict Cartoufle, porte fruict de mesme nom, semblable à truffes, et par d'aucuns ainsi appelle*. Il est venu de Suisse, en Dauphiné, despuis peu de temps en çà. La planle n'en dure qu'une année, dont en faut venir au refaire chacune saison. Par semence, l'on s'en engeance, c'est-à-dire, par le fruict mesme", le mettant en terre au commencement du printemps, après les grandes froidures, la lune estant en decours, quatre doigts pro-
1. — Ceci nous apprend que le nom de Truffes^ donné aux tubercules de la Pomme de' terre, date de l'époque même de son introduction en France.
2. — Par le fruit, il faut entendre tubercule. Le mot fruit, dans le sens de produit ou de production, est du reste employé de même par nombre d*auteurs des xvii« et xviii« siècles.
fond, désire bonne terre, bien fumée, plus légère que poisante : Faer modéré. Veut estre semé au large, comme de trois en trois, ou de quatre en quatre pieds de distance Fun de l'autre, pour donner place à ses branches de s'accroistre, et de les provigner*. De chacun cartoufle sort un tige, faisant plusieurs branches, s'eslevans jusqu'à cinq ou six pieds, si elles n'en sont retenues par provigner. Mais pour le bien du fruict, Ton provigne le tige avec toutes ses branches, dès qu'elles ont attaintla hauteur d'un couple de pieds ; d'icelles en laissant ressortir à Faer, quelques doigts, pour là continuer leur ject ; et icelui reprovigner, à toutes les fois qu'il s'en rend capable, continuant cela jusques au mois d'Aoust : auquel temps les jettons cessent de croistre en florissant, faisans des fleurs blanches*, toutes-fois, de nulle valeur. Le fruict nai§t quand-et les jettons à la fourcheure des nœuds, ainsi que glands de chesnc. 11 s'engrossit et meurit dans terre, d'où l'on le retire en ressortant les branches provignées, sur la fln du mois de Septembre, lors estant parvenu enparfaicte maturité. L'on le conserve tout Fhy ver parmi du sablon deslié en cave tempérée ; moyennant que ce soit hors du pouvoir des rats, car ils sont si friands de telle viande*, qu'y pouvans attaindre, la mangent toute dans peu de temps. Aucuns ne prennent la peine de provigner ceste plante, ains la laissent croistre et fructifier à volonté, cueillans le fruict en sa saison : mais le fruict ne se prépare si bien à Faer, que dans terre, en cela se conformant aux vraies truffes, auxquelles les cartoufles ressemblent en figure; non si bien en couleur, qu'elles ont plus claire que les truff'es : Fescorce non rabouteuse, ains lice et desliée. Voilà en quoi tels fruicts diffèrent Fun de l'autre. Quant au goust, le cuisinier les appareille de telle sorte, que peu de diversité y recognoist-on de Fun à l'autre. »
Dans l'édition du Théâtre (T Agriculture^ publié en 1805 par la Société d'Agriculture du Département de la Seine, et qui est accompagnée de très nombreuses notes explicatives, le texte ci-
1. — Nous avons vu aussi que, d'après G. Bauhin, le provignage des tiges de la Pomme de terre était en usage dans la Franche-Comté, à cette époque.
2. — On remarquera qu'il est question de fleurs blanches. Ce devait être une variation obtenue par semis de la variété primitive, qui avait les fleurs violacées.
3. — Au xvi« siècle, le mot viande était employé dans le sens général de nourrî-
dessus d'Olivier de Serres est annotée de la façon suivante par le célèbre Parmentier.
« Quoique la description de la Gartoufle ne se rapporte pas exactement au Topinambour [Helianthus tuberosus), tout porte cependant à croire que c'est lui qu'Olivier de Serres a désigné ici, et non la Pomme de terre {Solarium tuberosum)^ comme plusieurs auteurs célèbres l'ont prétendu; en effet, la plante que décrit Olivier de Serres sous le nom de Gartoufle a le port d'un arbrisseau, elle s'élève à environ deux mètres * (cinq à six pieds de haut), pousse une tige que l'on provigne avec toutes les branches, donne des tubercules qui ont l'apparence extérieure des truffes [tuber) et naissent à la fourchure des nœuds, donne des fleurs qui ne fructifient point et sont de nulle valeur. Or la Pomme de terre n'a aucun de ces caractères, et elle étoit vraisemblablement encore très peu connue en Europe, où elle ne faisoit que d'être importée à l'époque où le Théâtre de V Agriculture a paru. »
Nous n'avons pas besoin de discuter les termes de cette Note, en ce qui touche les caractères communs à la fois à la Pomme de terre et au Topinambour, quant à la hauteur de la tige et à la production des tubercules; mais Parmentier fait dire à tort par Olivier de Serres, que les fleurs ne produisent point de fruits, puisque l'auteur dit seulement qu'elles sont de nulle valeur, c'est-à-dire d'aucun intérêt, d'aucun usage. D'un autre côté, Olivier de Serres parle de « jettons faisant des fleurs blanches », ce qui n'est pas le cas du Topinambour, dont les fleurs sont jaunes. 11 n'est pas jusqu'au provignage, qui n'est pas le fait du Topinambour, en raison de ses tiges raides et droites, mais qui était pratiqué en Bourgogne pour la Pomme de terre, d'après ce que nous apprend Gaspard Bauhin [Prodromos Theatri botanici de 1620) dans ce passage déjà cité ci-dessus : « Les Bourguignons ont l'habitude aussi d'étaler les rameaux sur le sol et de les recouvrir de terre dans le but d'augmenter le nombre des tubercules ». Enfin, ce qui achève de prouver qu'Olivier de Serres ne pouvait parler du Topinambour, c'est qu'il n'a été question de cette plante en Europe, qu'en 1616, d'a-
1, — Nous avons vu plus haut, d'après les descriptions des Botanistes du xvi« siècle, que la tige de la Pomme de terre, à cette époque, s'élevait en effet a cette hauteur.
près ce qu*a établi A. de Candolle dans son ouvrage sur V Origine des plantes cultivées.
Mais ce qui semble devoir expliquer Terreur de Parmentier, et cela ressort delà dernière phrase de sa Note, c'est qu'il n'était pas au courant de ce qui avait été publié au xvi* siècle sur la Pomme de terre, et qu'il avait dû conserver sur son histoire les idées qu'il avait émises en 1781, dans son Mémoire intitulé : Recherches sur les végétaux nourrissants qui, dans les temps de disette^ peuvent remplacer les aliments ordinaires. « Originaire de la Virginie, y dit-il, la Pomme de terre s'est naturalisée si parfaitement et avec tant de facilité en Europe, qu'on croirait à présent qu'elle appartient à notre hémisphère. Les Irlandais la cultivèrent d'abord dans les jardins par pure curiosité, et ce ne fut guère (\\xau commence* ment du xvii* siècle^ qu'ils essayèrent d'en faire usage. Sa culture passa bientôt en Angleterre, puis en Flandre, en Allemagne, en Suisse et en France... » Or, d'après ces idées, comment croire, en effet, que la Pomme de terre pouvait, avant 1600, être cultivée par Olivier de Serres, dans ses terres du Pradel, non loin de Villeneuve-de-Berg, petite ville du Vivarais, en Languedoc, qui fait partie aujourd'hui du Département de l'Ardèche?
Du reste, on peut lire, dans cette même édition du Théâtre d^A-: griculturCy deux passages qu'il nous parait intéressant de citer ici. Le premier est extrait de l'éloge d'Olivier de Serres par François de Neufchàteau. « Le Linné de la Suisse, le célèbre Haller, dans sa Bibliothèque botanique^ caractérise en peu de mots, suivant son usage, le Théâtre d'Agriculture. Il dit que c'est un grand et bel ouvrage, d'un homme qui parle d'après son expérience, qui aime les moyens simples et qui ne cherche pas des artifices dispendieux. Hâller ajoute un autre trait non moins caractérisque de Texactitude et des soins avec lesquels Olivier de Serres a écrit, c'est qu*il est le premier agronome qui nous ait donné en détail l'histoire de la Pomme de terre, alors assez récemment apportée d'Amérique ». Le second passage se trouve dans V Essai historique sur Vétat de l'agriculture en Europe au xvi' siècle, par le G. Grégoire, qui s'exprime en ces termes : « D'après le célèbre Haller, on a cru qu'Olivier de Serres connoissoit la Pomme de terre et qu'il l'avoit décrite sous le nom de Cartoufle. J'ai suivi, sur ce point, l'opinion qu'autorisoit le grand nom de Haller; mais ce pourroit être une erreur.
Notre collègue Parmentier, à qui il appartient surtout de parler des Pommes de terre, parce qu'il est celui, de tous les agronomes, qui a le plus étudié ces racines utiles, et qui les a le plus fait valoir, croit qu'on ne peut leur appliquer la description des Cartoufles, qui ne sont, selon lui, que les Topinambours. Il faut observer qu'Olivier de Serres dit que cette espèce de truffes, qu'il appelle Cartouflesj était venue de Suisse, et qu'encore aujourd'hui, en Suisse, on donne à la Pomme de terre le nom de Tarleuffel^ qui approche beaucoup celui de Carioufle ».
Ajoutons ici que ce mot TarteuffeL n'est en somme que la modification germanisée du nom italien Tartuffoliy sous lequel Charles de l'Escluse et Gaspard Bauhin disaient qu'on désignait de leur temps la Pomme de terre, et que ce tubercule porte encore, en Allemagne, le nom de Rarloffel, qui se rapproche singulièrement du mot Carioufle employé par Olivier de Serres.
Mais après la constatation de l'introduction de la Pomme de terre en France, d'un côté par cet agronome dans le Vivarais, de l'autre par Gaspard Bauhin dans la Franche-Comté et la Bourgogne, les documents historiques font défaut pour nous apprendre de quelle façon elle a pu se propager dans les régions avoisinantes, sinon même être délaissée, puisque, comme nous l'apprend encore G. Bauhin, elle n'avait pas tardé à être accusée de donner la lèpre.
Voyons cependant, si courte que soit son histoire pendant le XVII* siècle et la plus grande partie du xviii*, tout ce que nous avons pu trouver qui soit relatif à la Pomme de terre, en France, pendant celte période caractérisée par la lenteur des progrès que faisait la culture du précieux tubercule. Examinons d'abord ce qu'il en était à Paris, et ensuite dans les provinces.
Le Solanum tuberosum était une plante intéressante au point de vue botanique; elle devait tout au moins attirer l'attention des curieux ou des' savants, grâce aux travaux descriptifs de Ch. de l'Escluse et des Bauhin. Ce Solanum ne figure pas dans le Catalogue des plantes du Jardin royal des plantes médicinales (aujourd'hui le Muséum d'histoire naturelle de Paris) publié par son fondateur, Guy de la Brosse, en 1636. Mais en 1665, la Pomme de terre était cultivée dans ce Jardin Royal, car sur le Catalogue publié cette même année par Joncquet. sous ^es auspices de Vallot, parmi les
noms des plantes cultivées dans VHortus regius se trouve notre plante sous ce nom : « Solarium iuberosum esculentum (Bauhin, Pinax), forte Papas Peruanorum (Clusius, Hist,) » ce qui doit s'interpréter comme étant la Pomme de terre à fleur violette, car à la suite de ce premier nom se trouve : « Idem, flore albo », c'est-àdire la variété à fleur blanche. Ainsi donc, en 1665, voici que la Pomme de terre est enfln introduite dans Paris.
Elle se trouvait encore dans le même Jardin en 1689, d'après le Schola botanica ou Catalogue des plantes que démontrait depuis quelques années^ aux étudiants dans le Jardin royaly Joseph Pitton Tournefortj attribué à Sherard. La Pomme de terre y est indiquée en ces termes : « Solanum tuberosum esculentum de G. Bauhin, Papas Americanum de J. Baubin. Truffe rouge ». Ces deux derniers mots sont instructifs, en ce qu'il nous rappelle le nom de Truff'e {Tartuffoli des Italiens) et la variété à peau rougeâtre décrite par Ch. de TEscluse et les Bauhin.
Tournefort, dans son Histoire des plantes qui naissent aux en^ virons de Paris (1698), ne parle pas de notre Solanum, non plus que Bernard de Jussieu, dans la 2* édition du même ouvrage publiée en 1725 ; mais il figurait, dans le petit Botanicon parisiense de Séb. Vaillant paru en 1723, en ces termes : « Solanum tuberosum esculentum (Pindiy). Patate ou Truffe rouge ». Et Ton retrouve ce Solanum^ indiqué sous le même nom dans le grand Botanicon parisiense du même auteur, publié par Boerhaave en 1727, mais avec l'épithète marginale Us., ce qui signifie qu'elle était en usage ou cultivée, et qu'elle pouvait se rencontrer dans les champs, aux environs de Paris.
Enfin, le Prodromus Florœ parisiensis ou Catalogue des plantes parisiennes publié par Dalibard en 1749, cite également notre plante sous le nom de « Solanum tuberosum esculentum (Pinax). Truffe rouge ». On ne connaissait donc encore, à Paris, que la variété rouge de la Pomme de terre, et seulement sous les noms de Patate ou Truffe rouge.
Nous avons vu, dans le Chapitre précédent, que Gaspard Bauhin avait parlé, en 1620, de la culture de la Pomme de terre dans la Franche-Comté : il faisait même connaître cette singulière légende, d'après laquelle on délaissait cette culture dans la croyance que la Pomme de terre donnait la lèpre. Ce qui venait en quelque sorte
appuyer cette légende, c'est qu'on prétendait que le Parlement de Besançon avait rendu, en 1630, un arrêt confirmatif de cette croyance. « Attendu, disait cet arrêt, que la Pomme de terre est une substance pernicieuse et que son usage peut donner la lèprCy défense est faite, sous peine d'une amende arbitraire, de la cultiver dans le territoire de Salins ».
Or nous devons à Tobligeance de M. J. Tripard, membre de l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Besançon, et qui réside près de Salins, les renseignements suivants, dont la clarté ne laisse rien à désirer.
« Il n'y a pas lieu, nous écrit M. Tripard, de s'arrêter à la légende qui croit pouvoir s'appuyer sur un arrêt du Parlement de Besançon, daté de 1630, car en 1630 le Parlement n'existait pas à Besançon : il était à Dole et fut supprimé en 1668 par le Roi d'Espagne. Le 16 juin 1774, il avait été rétabli à Dole par Louis XIV; après l'annexion de la Franche-Comté il fut transféré à Besançon.
« Les édits généraux ne font pas mention de cet arrêt : on comprend du reste qu'un édit sur la culture de la Pomme de terre devait appartenir à cette Catégorie. Il n'a donc pas existé. D'un autre côté, j'ai feuilleté les arrêts do 1630, parmi les arrêts manuscrits qui sont conservés dan& les archives du Doubs et je n'y ai rien trouvé ».
Vers la fin du xvi* siècle, la Pomme de terre n'avait pas seulement été introduite dans la Franche-Comté. L'introduction en avait été faite également dans les Vosges. M. René Ferry a bien voulu attirer notre attention sur ce que dit à ce sujet Gravier, dans son Histoire de S^-Dié {1836), Il s'exprime ainsi : « La Pomme de terre fut introduite dans les Vosges par les vallées de Schirmeck et de Celles au xvi® siècle, avec les opinions de Calvin qui s'y propagèrent et y firent des progrès plus rapides que la Pomme de terre. Les Vosgiens font honneur de cette plante aux Suédois, parce qu'en effet sa culture ne se répandit dans les Vosges que vers le milieu du xvii* siècle', et que jusqu'alors elle était restée circonscrite dans les jardins et tout au plus dans quelques chenevières. Quoi qu'il en soit, nous suivons ses progrès dans le pays à Taide des sentences et arrêts qui ont marqué son itinéraire.