II. — MULTIPLICATION PAR LE SEMIS DES GRAINES
La Pomme de terre peut se reproduire de diverses façons, mais principalement par la plantation de ses tubercules ou par le semis de ses graines. Ce dernier mode a été connu, dès son introduction en Europe. En effet, Charles de TEscluse en parle déjà, en 1601, comme nous l'avons vu plus haut. « Je n'ai, dit-il, jamais fait d'expériences sur les graines; mais j'ai appris par d'autres personnes que, dans la même année, elles donnent aussi des fleurs dont la couleur parait différer de celles de la plante-mère. Ainsi, mon ami Jean Hogheland m'écrivait que les pieds, qui étaient sortis de la semence que je lui avais envoyée, avaient donné des fleurs toutes blanches, mais qu'il avait constaté que ces pieds qu'il avait déterrés à la même époque où l'on déterre ceux qui ont été produits par des tubercules, n'avaient encore développé aucun de ces derniers, peut-être parce que les tiges n'avaient pas encore atteint leur maturité ». Plus tard, Miller nous a fait connaître, dans l'édition de 1768 de son Gardener's Dictionary ^ que le semis des graines était déjà pratiqué en Angleterre, pour obtenir des Pommes de terre plus hûtives. « Dans ce but, dit-il, les jardiniers de Manchester ont fait
choix des tubercules qui produisent leurs fleurs les premiers, et les ont laissés mûrir leurs graines qu'ils ont semées avec grand soin. Or les plantes ainsi obtenues ont généralement été plus précoces que les autres; et en répétant souvent ce système, ils ont si bien augmenté la précocité des tubercules qu'ils sont arrivés à en tirer parti deux mois après la plantation ». D'un autre côté, nous avons vu que Parmentier, en vue de la régénération de la Pomme de terre, avait conseillé d'employer le semis des graines et donné tous les procédés à suivre pour essayer ce nouveau mode de reproduction.
Nous ne pouvons reproduire ici tout ce que nous avons déjà cité de Parmentier à ce sujet; mais nous trouvons dans les Mémoires de la Société royale d'Agriculture de Tannée 1816, un document historique qui trouve ici sa place.
« Avis aux cultivateurs sur la manière de multiplier la Pomme de terre par le semis de ses graines y publié au nom de la Société.
» La facilité et l'abondance avec laquelle la Pomme de terre se multiplie par ses tubercules, lignorance où sont la plupart des cultivateurs de la possibilité de l'élever de semence, Topinion de quelques-uns sur la longueur et la difficulté de cette méthode, l'habitude enfin, ont empêché jusqu'ici de faire usage de ce moyen de reproduction, qui est cependant celui de la nature. Quelques amateurs seulement, dans l'intention de se procurer des variétés soit meilleures, soit plus appropriées à leurs besoins ou à leur climat, avoient fait quelques essais; mais ce n'est réellement que dans ces derniers temps que quelques membres de la Société royale et centrale d'Agriculture, et la Société elle-même, en ont fait un objet de culture suivie, et dont les résultats ont été tellement satisfaisans qu'elle a cru devoir proposer des médailles pour encourager cette méthode. De nombreuses expériences, dont deux particulièrement faites cette année, l'une à Paris, dans le jardin de M. Sageret. l'autre à Verrières, chez M. Vilmorin, en plein champ, et dans une terre qui n'a été préparée qu'à la charrue, ont donné la conviction, que ce moyen n'est ni si long, ni si difficile qu'on l'avait pensé, et que ses produits peuvent offrir d'utiles ressources en cas de disette, ou du moins et encore mieux, servir à la plantation, s'il arrivoit que le besoin forçât de consommer les tubercules
qui y étoient destinés; et quand ils ne seroient bons qu*à cela, ce seroit encore beaucoup, puisque la quantité de tubercules nécessaire à la plantation d'un arpent ou demi-hectare, est dans le cas de suffire à la nourriture de deux hommes pendant une année.
» Quoique en général les tubercules provenus de semis ne soient pas d'un gros volume, et que le produit total soil de beaucoup inférieur à celui qu'on obtient par la méthode ordinaire, il n'est cependant point à dédaigner. D'après plusieurs expériences, on pourrait l'évaluer à 50 setiers par arpent*, et il seroit susceptible de s'élever plus haut au moyen d'une culture très soignée. En 1813, on a présenté à la Société un pied provenu du semis de la Grosse jaune, consistant en 27 tubercules, dont un du poids de 10 onces, et en total du poids de 4 livres et demie ; on a même cité des exemples encore plus remarquables, tels qu'un tubercule du poids de 25 onces* provenant du semis de la Grosse blanche commune. D'ailleurs, tous les tubercules obtenus de semis jouissent d'une telle énergie vitale, que, quelque petits qu'ils soient, ils peuvent être employés avec avantage à la plantation.
» Ce n'est donc point ici un essai que l'on conseille aux cultivateurs, c'est l'emploi d'une pratique consacrée par l'expérience. Au surplus, s'ils conservent à cet égard quelques doutes, s'ils craignent de voir leur récolte diminuée par l'emploi d'un procédé nouveau, que, sans préjudicier en rien à leur plantation ordinaire, sans diminuer la quantité de terre qui y est annuellement consacrée, ils établissent, soit dans leur jardin, soit dans un coin de leur champ, une pépinière en semis; que les produits de ce semis soient plantés sur un morceau de terre que sans cela ils eussent négligé ou laissé en jachère, ils n'auront point à se reprocher d'imprudence, et ils s'applaudiront au contraire d'avoir obtenu un surcroît de provisions inattendu. Utilité publique, intérêt particulier, tout les engage donc à faire des semis de Pommes de terre; mais comme cette graine n'est point encore dans le commerce, il faut que chacun d'eux se procure la sienne, ce qui n'est pas bien difficile, puisqu'il ne s'agit que de ramasser les baies ou fruits, qui se per-
1. — L'arpent de Paris équivaut à 3,419 mètres carres, et 50 setiers = 78 hectolitres.