CHAPITRE PREMIER
La plante qui produit les tubercules désignés sous le nom de Pommes de terre et que, par extension, on appelle du même nom, n'a été importée en Europe que vers la fin du xvi» siècle, comme on le verra plus loin. Aujourd'hui qu'elle est à peu près cultivée sous tous les climats tempérés, qu'elle concourt à l'alimentation générale de l'humanité, qu'elle entre aussi pour une forte proportion dans la nourriture des bestiaux et qu'elle est l'objet de grandes cultures industrielles, on peut dire qu'elle est universellement connue. Or ce qu'il importe aussi de savoir, c'est qu'elle a été depuis longtemps décrite par les savants qui s'occupent de l'étude des plantes, lesquels ont pris soin d'observer ses organes de végétation et de reproduction, de noter ses caractères différentiels, pour la classer systématiquement en lui assignant la place qu'elle doit occuper parmi ses congénères dans la famille à laquelle elle appartient. C'est ainsi qu'on est arrivé à reconnaître en elle une espèce du genre iSoZa/iMm, qui fait partie de la famille des Solanées avec plusieurs autres genres (notamment ceux qui comprennent les Pétunia^ les Tomates, les Tabacs, les Jusquiames, les Datura, la Belladone, les Goquerets, etc.), et qu'elle porte depuis la fin du
HISTOIRE DE LA POxMME DE TERRE
x\v siècle le nom scientifique de Solarium tuberosum que lui a conservé Linné dans sa réforme générale de la nomenclature.
Bien que la Pomme de terre fut suflisamment coimue au xvii* siècle pour ses qualités alimentaires, sa culture fut loin de prendre une grande extension. En France, ce ne fut guère mi^me que vers la fin du xviii' siècle qu'on commença, grâce aux efforts persévéde Parmentier, à Tapprécier à sa juste valeur. En Angleterre, cependant, elle rendait déjà de très grands services, et lorsqu'on était arrivé, par des soins culturaux assidus, à obtenir de la Pomme de terre des variétés plus productives, plus avantageuses à divers titres, on fut conduit à se demander si, par des apports nouveaux de la plante recueillie dans son pays d'origine à Tétat sauvage, on ne parviendrait point à découvrir de meilleures variétés que celles que Ton possédait. Plus récemment, et lorsqu'à la suite de ces apports mêmes un fléau inattendu a failli presque anéantir, en 1845, toutes les espérances des immenses récoltes qui se faisaient alors de la précieuse Solanée, on en vint aussi à désirer retrouver, dans son type sauvage, le moyen de se mettre à l'abri des atteintes de cette redoutable maladie.
On savait, en Angleterre, que le Solanum tuberosum y avait été introduit par des tubercules apportés de la Virginie. Était-ce bien là son pays de véritable origine? On ne devait pas, en effet, tarder à reconnaître que la Pomme de terre ne se trouvait actuellement, dans cette région de l'Amérique du Nord, que dans les endroits mômes où on la cultivait. Les anciens indigènes ne la connaissaient pas : elle devait donc y avoir été importée et n'y croissait pas spontanément. « Le D' Roulin, qui a beaucoup étudié les ouvrages concernant l'Amérique septentrionale, dit A. de CandoIle\ m'affirmait jadis qu'il n'avait trouvé aucune indication de la Pomme de terre aux États-Unis avant l'arrivée des Européens. Le D' Asa Gray me le disait aussi, en ajoutant que M. Harris, un des hommes les plus versés dans la connaissance de la langue et des usages des tribus du Nord de l'Amérique, avait la même opinion. Je n'ai rien lu de contraire dans les publications récentes, et il ne faut pas oublier qu'une plante aussi facile à cultiver se serait répandue, même chez des peuples nomades, s'ils l'avaient