‹ Histoire de la prédicationChapitre 5 sur 55 · II. Mais Dieu est surtout appelé saint,* pour que · texte numérisé non relu

II. Mais Dieu est surtout appelé saint,* pour que

nous imitions sa baiuLeté. Et l'auteur entre dans sa seconde partie.

L'Écriture nous [)ropose plusieurs exemples à imiter. II en cite quelques-uns ; « Tout ainsi qu'on « conseille aux femmes enceintes d'avoir devant « leurs yeux des portraits de beaux petits enfants, « afin que l'enfant qu'elles ont conçu en tire de la « ressemblance, ainsi il faut que nous ayons assi* ce duellement devant nos yeux les exemples des saints « serviteurs de Dieu, afin d'en concevoir de saintes <c pensées et produire de semblables actions. »

Maïs nous ne devons les imiter que parce qu'ils imitent Dieu, et nous devons nous-mêmes i'imiler. Cest pour cette fin que l'Ecriture sainte nous appelle enfants de Dieu.

On ne peut imiter Dieu en toutes choses. Ainsi, par exemple, en ce qu'il lance le tonnerre, eto. Mais on peut l'imiter dans sa sainteté. Ainsi celui qui hait le mensonge imite Dieu; ainsi l'homme charitable imite Dieu. Longue suite d'exemples plus ou moins développés. Du Moulin mêle à l'imitation proprement dite l'imitation par analogie ou par emblèmes. Il pose même en principe, page 113, que toutes les œuvres de Dieu dans la nature offrent des leçons dans ce genre.

En recommandant cette imitation , Du Moulin reconnaît qu'elle est nécessairement imparfaite. « Nous

a imitons la sainteté de Dieu en même façon que

< les aiguilles des cadrans» par leur mouvemmi € tardif 9 ImîfiaDi le mouvenent du sofeU, duquel la a vitesse est iûcompréiiensible. »

Il est cependant des choses où Dien agit saintement et justement et où nous ne pouvons point suivre son exemple.

I. Ainsi, Dieu Tent que nous perdonnioDS à ceux qui nous ont offensés, chose que lui-iuème ue fait pas toujours.

d. La règle de Ëitre aux autres œ que nous voudrions qu'ils nous fissent est bonne entre les hommes, non de Dieu à nous.

3. Dieu permet les maux du monde qu'il pourrait empêcher^ nous ue pouvons ni ne devons T muter en cela.

(Ici agression contre TÉi^liiC romaine, qui veut bien que le pape permette la paillardise à Rome, pour éviter les adultères; *»qui confère au prêtre la pui^isance de créer Dieu, «uuiiue Dieu a créé rhomme (1 — qui appelle le pape Sainteté.)

« Mais pource que la perfection de Dieu est înftc niment au*desôus de la portée de nos esprits, et « que, quand nous nous proposons sa parfaite sain- « teté en exemple, sa justice vengeresse des péchés « nous vient au*devaot et nous eÉl'raye, Dieu a mis

< devant nos yeux* un exemple de sainteté familier « et accessible, et où Dieu se montre favorable et « clément, à savoir Pexemple de la sainteté de

(i) Voir la cilalioB #b ce nomtii, ptge si

PVUtK M) mqihjn. âS

c Jésus-ChrisU » Ce&t celui que les apôtres ont > TQulu imiter. « Saint Paul appelle Jésus- Christ « V image de Dmt imiêible, pouree qu'en lui appac raiâseut clairemectit toutes les vertus de Dieu qui « sont salutaires. »

Lauteur énumèra tous les exemples que nous trouTODS en Jésus-Christ : obéissance, chanté, hu- Biilîté, patience, clémence, mépris du monde, assiduité à la prière, usage de la Parole de Dieu contre les tentations, soumission aux autorités même païennes, soumission à l'Église, soumission i\ son père putatif. — Outre ces exemples, qui sont pour tous les hommes, il en a donné de particuliers aux ministres : « Ajoutez qne Jésus-Cliiist, prêchant en « une nacelle parmi l'a^tation des vagues, pendant 9 que les pharisiens enseignaient au temple de Jé- « rusalem, est un exemple de notre condition. Car a pendit que les j^risiens de ce siècle prêchent « sous des voûtes azurées et en des temples su- « perbes, nous avons à prêcher parmi l'agitation « et la contradiction des peuples, que TÉcritaie « sainte compare à des grosses eaux, au soixante- « cinquième Psaume et au dix-septième de i'Apoc calypse. »

« Mais la superstition, semblable aux limaçons « qui souillent les roses de leur écume, a œr- « rompu l'imitation des œuvres du Rédempteur par « des imitations absurdes et extravagantes, aux- « quelles la Parole de*Diiett ne nous oblige pas» » Ici la controverse est un peu chicanière : imitation

du jeûne de quarante jours; lavement des pieds

par ie pape, « pource que Jésus -Christ a lavé les « pieds à ses disciples; mais il n'imite pas Jésus-*

Christ en faisant baiser ses pieds aux rois; » crosse, en forme de houlette, portée par les évôques, parce^que Jésus-Christ a dit : /e mu le boa berger; autel de pierre, parce qu'il est écrit que la pierre élaii Christ; cierges allumés, parce que Jésus-Christ a dit : Je suis la lumière du monde; titres que le pape emprunte ou dérobe à Jésus-Christ.

L'auteur termine par une exhortation. Dieu, en nous appelant ses enfants, nous oblige à imiter sa sainteté. Soyons donc saints, c'est-à-dire séparés pour un usage saint. Représentons de jour en jour mieux l'image de Dieu dans notre conduite. Sans cela, le titre de saints, que nous avons en qualité de chrétiens, nous tournerait à déshonneur, « comme un « manteau royal mis sur les épaules d'un mendiant. »

Du Moulin a traité une grande variété de sujets; mais, chose remarquable chez un controversiste de profession , les particularités de la morale et le détail de la vie commune l'attirent et le retiennent facilement. Il leur consacre des discours entiers; il y revient souvent dans les autres. C'est ainsi que, faisant un sermon sur la vision de Jacob, il s'arrête lon^çuement et d'une manitre intéressante sur la simplicité de mœurs du patriarche, qui couche sur la dure et dort à la belle étoile (i) :

(0 NeiiTiène wniioii de b qualrième déeade.

FlCimB DU MOULIN. S7

« Voilà donc Jacob, fiîs d\m père riche et opu- « lent, qui sort comme fugitif de la maison de son « père, avec un bàtoii en la main, sans train, sans « serviteurs y sans commodité ^ pour faire à pied un « chemin de quelques quatre cents lieues, et passer « par un pays où courent les lions et qui est infâme « de brigandages. Chose de quoi s'ébahir, qu'Abra*, « ham, envoyant son serviteur en Mésopotamie, ^ « pour trouver une femme à son fils, l'envoya avec « train de chameaux, suivi de serviteurs et chargé et de riches présents; et qu'Isaac, qui n'était point « inférieur à son père en richesses, ait envoyé « loin de soi son fils, héritier de la promesse, en « si pauvre équipage, comme si c'eût été quelque « pauvre étranger.

«i On pourrait dire que Jacob est sorti à la déro- « bée, pour se cacher de son frère, lequel, comme « atné et violent, avait plus de puissance en la « maison d'ïsaac. Mais j'estime plutôt qu'Isaac en « cela a suivi le conseil de Dieu, et ne l'a point « fait sans consulter la bouche de rÉtemel, Dieu « voulant par ce moyen humilier Jacob, afin de < rélever puis après , et le faire passer par de « grandes difficultés, pour lui rendre plus sensible « son assistance, afin que. Dieu l'ayant béni après « cela, il ne pût dire : Cest mon père Isaac qui « m*a amassé ces biens, mais qu'il les tint sim- « plement et nûment de la bénédiction de Dieu, •t Comme de fait, retournant du pays où il avait « été serviteur et étranger, et figure de Jésus-

28 nnm wt woini»*

« Christ, lequel, en servant comme étranger, s*est « acquis une épouse» à savoir son Église, U pairlie « ainsi à Diea : Jai pasié ce Jourdain awû un hâê9n: « mais mainlenant je suis avec deua, bandes, (Ge?- « nèseXXXli, 10.)

a S*étant donc rais en chemin , à peine étant éloip « gné de quiuze ou dix-huit lieues de la maison de « son père, il s'endort an scÂr, élani harassé du « chemin. H était couché sur la dure; pour re- « muer son lit, il eût fallu un. treaibieiuent de «c terre; son chevet était une pierre , le ciel sa cou* er verlure, et outre cette couverture, une auUe « meilleure 9 à savoir la providence de Dieu. Alors « on ne savait que c^est de coucher sur trois ma^ « telas, et toutes les délicatesses qui ont affaibli « les corps et amolli les courages n'étaient encore a inventées. Dont ne se £aut ébahir si des pera sonnes endurcies à la peine étaient excellentes a en vertu; car la vertu s'acconunode mieux avec <K l'austérité et avec la simplicité. Elle endurcit le « corps par abstinence; elle néglige les curiosi- « tés; elle se contente de satisfaire à la nature , la- « quelle se contente de peu ; mais la convoitise n*a « point de limites et va à Tialini. Cest un grand « mal quand la curiosité et vanité a rendu nécesc saires les choses superflues ; car par ce degré les «c choses mauvaises deviennent eniin nécessaires.

« Lorsque Boos, abondant en richesses » cou- « chait au bout d'un tas de blé, et que les filles « de Jéthroy princa et sacrificateur de Madian, me-

PIKRRK DU MOULIN. 29

« nnent abreuver les troupèaux, et qu'on patrîsr-

« che avait uae pierre pour son chevet, c'était le c temps aucpiel Dieu pariait du <sel aux hommes, « et de ce siècle-là se pronuent les grands exemples «( de vertu et de familière communication avec « Dieu, iamais tels songes que celui de Jacob ne « sont advenus à un h ou i me couché sur le duvet. « Ainsi f en L'histoire romaine, on appelle ce siècle-. « là le siècle des vertus, lorsquW prenait de la « charrue les généraux d'armée, iest^uels avaient < des durillons aux mains, comme s*ils eussent « marché sur les mains. Alors la terre était plus « fertile, comme se glorifiant d'être labourée par « une charrue triomphale et par des dictateurs « couronnés de victoires. La vertu ne peut vivre c eous Tempire à&s voluptés, ni entrer en un esprit et qui sert à son ventre, et qui discerne mieux les « vins et les sauces que les bonnes doctrines. Un « père et une mère qui accoutument leurs enfants « à délicatesse, et qui leur donnent tout ce qu'ils « demandent, en recevront en fin do Fallliction.

« Ce que je dis, non pas que j'estime qu'un tt hoaiiue soit plus agréable à Dieu pour être mal c couché, ou mai vêtu, ou mai nourri. Je sais c qu'il est loisible de se servir des ccmimodités « que Dieu donne, et que tous les corps ne souf- « trent pas vu pareil traitement. Dieu ne requiert « point de nous que nons traitions nos corps avec « cruauté. Celui serait insensé ou hypocrite qui, « pouvant coucher en un lit, aime mieux jooncher

30 nnai ou wwuh.

<E Bur la dure, ou qui se ceint d'une corde, pou-

a v^iiit avoir une courroie, ou qui, comme fout c quelques moines, couciie sur des piauclies et a « une téte de mort pour son chevet; car en telles « austérités arliûcielles, les païens peuvent suret monter les chrétiens, et toutes les disciplines des « Capucins et Feuillants n'approchent point de celles <c des prophètes de Baal, qui s ensanglantaient et se « déchiquetaient le corps de lancettes pour le sera vice de leur Dieu. Seulement je dis que la sim- « plicité et austérité en la vie est louable quand « elle procède du mépris de ce monde et du désir c de mater sa chair et tenir en bride sa convoite tise, et non point de scrupule superstitieux, ou a d* affectation ét ostentation, et quand l'homme se a sert avec sobriété des biens que Dieu donne, sans a y apporter artifice, ni délicatesse, ni curiosité, a et quaiid il est aussi content de coucher sur la a paille en cas de nécessité que s'il élait couché a en un bon lit. L'homme qui craint Dieu est aussi a content d'être vêtu de drap que de soie; il se a sert de vaisselle d'argent avec autant de mépris « que si elle était de terre, et de vaisselle de terre a avec autant de coniuntemeul que si elle était ce d'argent. Par exercice il a endurci son corps, et u par sobriété il l'a accoutumé à s*accomraoder a « tout et à se passer à peu. Ayant parmi les ri* « chesses imité la pauvreté, quand la pauvreté « vient, il la reçoit gaiement; car il s'est déjà fa- « miliarisé avec elle, se souvenant de Jésus-Christ

PIXRRE DU MUUUIf. 31

« qui D'avait pas où reposer son chef, et de Jean

a Baptiste, né en une illustre maison, qui vivait de « sauterelles et de miel sauvage, et de saint Paul, « qui, gagnant sa vie à coudre des pavillons, n'eût m pas voulu changer de condition avec l'empereur « romain.

« Or Jacob étant ainsi mal couché et loge à Tena seigne de Tétoile , ne laisse pas de dormir pro- « fondément et de jouir d'un doux sommeil. Au « contraire, vous trouverez des hommes qui ne « peuvent dormir en un bon lit. D'où vient cette « différence? Cela vient de ce que Jacob avait la <r conscience à repos et se fiait en Dieu, sur lequel il « déchargeait ses soucis avant que s'endormir, ayant m Dieu pour conducteur et cheminant en sa vocation, i»

Tout ce passage, qui nous relient si longtemps au pied de Téchelie de Jacob, peut bien passer pour disproportionné en un tel sujet : c'est proprement une digression; mais cela tient au genre de Du Moulin, qui ne fait pas tant des sermons selon toutes les règles, que des discours familiers et libres. Quelquefois il a Tair de diviser et de distinguer, et vous voyez, sous des chiffres plus ou moins nombreux, se succéder des analogies ou des similitudes, qui ne sont au fond .que les différentes formes d*une même idée. Ces similitudes lui plaisent, et il en donne autant qu'il en trouve; souvent ainsi une vérité présente à l'esprit ses différentes faces et finit par être entièrement connue. Cest la méthode du Sauveur.

BIERHB DU MOOUIf.

Par rattention qu'il donne aux choses de ia nature ^ Du Moulin sa rattache au seizième siècle. Là dix -septième siècle send^le se renfermer dans le monde social; son langai^e devient beaucoup moins métaphorique, et les métaphores se meuvent dans un cercle beaucoup plus étroit.

Du Moulin avait, au reste, converti sa méthode en système : « Que si nous passons la Tue sur «c toutes les créatures, difr4I, nous trouerons que « Dieu a empreint ès créatures des images de ver- « tus 9 et parle à nous par les choses inanimées, « desquelles si nous ensuivons les enseignemeMs, te nous sommes imitateurs de Dieu en quelque <c façon. Pour exemple, Dieu a fait que nous peru dons la clarté du soleil par rinterposition de la .. « lune, pour nous enseigner que les âmes perdent « la clarté du Soleil de justice par rinterposition « des choses inférieures sujettes à changement. Il « a fait que le soleil échauife beaucoup plus les « basses vallées que le somet des montagnes , a pour nous enseigner qu'il fait sentir beaucoup <c plus sa grâce salutaire aux humbles qu'aux hau* te tains. Il a créé Thomme la stature droite pour a élever ses pensées en haut(l). »

Du Moulin considère donc la nature coBiane une vaste parabde; elle n'est pas seulement pour lui une chose, mais un livre, dont chaque ligne nous instruit. Ën voici un exemple, tiré du cinquième

(0 J>euxiim0 décade de vtrntoiu. Sermon Y*

sermon de la quatrième décade, sur la prudence

du^étiecne :

a La prudence humaine sera une bonne servante

« quand, ès choses qui concernent le salut et le c service de Dieu , elle ne parlera jamais la premîère. Après que le fidèle aura appris de la « Païule de Dieu la fin où il doit tendre et les c moyens légitimes pour y parvenir , la prudence « humaine pourra apporter ses conseils, qui servi- « ront à éviter les empêchements et à s'aplanir le a chemin; mais si cette servante veut contrôler sa « maUresse et parler avec auLoiité, il faut faire « ce que Sara ht à Agar et la chasser de la mai- « son et lui dire : Va arrière de mai, 5aton, car € tu comprends les chos^ qui sont des hommes et non € eellis qui soni de Dieu*

a Qui plus esty tout ainsi que les Israélites cona sacrèrent à la structure et à romemeut du taberc nade les vaisseaux d'or et d'argent qu'ils avaient a emportés d'Egypte, ainsi la prudence chrétienne « se pourra utilement servir des conseils de la pru« « dence humaine et des exemples des païens 'dont « la prudence est louée, les faisant servir à l'édi- « fieation de TÉglise et à l'œuvre de notre salut.

a Pour exemple, l'homme prudent, qui cherche « à coUoquer son argent, tâche de le mettre en « main sAre et t>ù il y ait du profit. L'homme craia goant Dieu se servira de ce conseil, et pour s in- « citer à charité «nvers le pauvre; car il dira en « soi-même : Celui qui donne au pamre prête à usure

34> ^ • PIERRE DU MOULIH.

« à DUu* Pourrais-je consigner mon argent en meiK

« leure main et où il profite davantage qu'ès mams tt de Dieu 9 qui se constilue soi-^méme débiteur de n nos aumônes, qui est fidèle débiteur, eC qui tire « le bien qu'il nous fait d'un trésor inépuisable? De «t tout le bien que nous avons au monde, rien n*est « nôtre que ce que nous aurons ainsi donné.

et Voici encore un autre conseil de prudence hu- « maine : c'est qu'en matière d'acquérir des hérite tages, on aime mieux acheter des prés que des it vignes ) pource que la prairie ne craint pomt la « gelée blànche, ni la coulure » ni le Jacassement « qui so fait par la grêle, et est sujette à beauft>coup moins d'inconvénients. Tout hcmune doué n de prudence chrétienne imitera cet exemple ; car, « reconnaissant ^incertitude des biens de ce monde, € ii tâchera d*acquérir des biens qui ne puissent « étrè ravis par la guerre , qui ne soient point « sujets à ètie dérobes, qui ne puissent être évin- « eés par procès, qui ne soient sujets à confis- «cation, qui entrent avec nous en prison, et que « nous puissions emporter ès pays étrangers, quand « noua sommes bannis du n6tre. Teites sont les « vertus chrétiennes, à savoir l'amour et crainte do <c Dieu, la chanté envers nos prochains, le mépris 4c de ce monde, le zèle pour la cause de Di^u, « qui sont ornements spirituels (Jue nous ne dé- « pouillerons pas quand même nous dépouillerons «t ce corps, et, pour parler aYii l'Écriture, aurons a nos âmes pom* dépouille. ^ •

pint&B DU Motnnr* 35

< Cest aussi un conseil de prudence humaine de « ne €6 mêler point de beaucoup de métiers, mais en « avoir un bon et qu*on entende bien. C'est le conc seii que Jésus-Christ donnait à Marthe, sœur de « Lazare, au dixième diapitre de saint Luc, disant : « Marthe^ Marthe , tu eu souci et te travailles après € fcraiicotip de eftoses; ma» une éhosê est némsaire. € Mmiê a ehùiêi la bonne part qtU ne lui sera poinî «c ôiée. Ce qu'il disait pource que, pendant que « Marthe était actire au ménage, Marie, sa sœîir, a était assise aux pieds de Jésns écoutant sa parole.

« Cette même prudence humaine donne conseil € aox voyageurs de ne se charger pas de fardeaux « inutiles, et de se hâter et gagner pays pendant K qa'il foit joor, de peur d'être surpris par la « nuit, et de ne s'amuser point à ivrogner ès hô- « telieries, mais se servir du temps pour avancer « chemin. Tous ces conseils sont utiles aux fidèles; « car aussi ils se reconnaissent voyageurs el pas- « sants, tendant et aspirant au ciel, où est le. vrai « pays et la demeure des enfants de Dieu. Auquel « cheaùu quiconque veut s'avancer, il se doit don- « ner garde de se charger de sollicitudes terrien- « nés, (fui sont fardeaux qui retardent et empê- « chent i homme de s'avancer en ce chemin et « rabattent son allégresse. Ce sont lambeaux de « cet habit que rApùtre veut que nous dépouil- « lions, disant : D^pouiOez h vieil homme quant à « la emwtrsaHm précédente ; car les convoitises char- « nelles et les soucis de ce monde sont comme

36 nBRRB DD MOULIN.

« lambeaux de ce vieil habit traînant, par lesquels « Satan arrête les hommes, pour les empêcher de a s'avancer au chemin de salut.

« A cela même tend le conseil de se hâter en « ce chemin et d'employer le temps peudaiU que « la Parole de Dieu nous éclaire; car le temps de a la vie est court et le jour de la mort incertain , « sinon qu il est certain qu'il ne peut être guère « éloigné; et la tâche de notre régénération est « pénible, en laquelle nous avons à résister à «nous-mêmes; et Satan est perpétuellement en a embûches, et le monde nous est contraire et fait « un grand bruit tout à Tentour de nous; et la « nuit de rignorance s'avance et un siècle téné- «( breux nous talonne da près : ce qui nous oblige « à nous hâter et à racheter le temps, car les jours a sont mauvais, et à tâcher à fortifier notre foi par a la méditation de ta Parole de Dieu et par la « prière assiduelle et par l'exercice des bonnes «t œuvres, fiaiisant un trésor d'aumônes, pendant «t que nous avons le temps, disant à Jésus-Christ, « avec ces deux disciples dont est parlé au der- « nier chapitre de saint Luc : SeignmTf dmeure K avec notts, car h mr approche d le jour ut dé* a cliné,

a Ceci aussi est de la prudence d*un qui entre- « prend un voyage en pays éloigné , d'envoyer dett vaut soi son argent. C est ce que doit taire tout « homme craignant Dieu, et c'«Bt un des princi-

a paux conseils de la prudence chrétienne; car

PRMUS DU HOUUN. 37

« nous faisons toub piofession de tendre et aspirer « au royaume des cieux, qui est un voyage long et « plein de difficulté. Cependant nous mettons tout « notre travail à amasser des richesses et nous « charger d'espèces qui n'ont point de cours au a royaume de Dieu. Mais Tamour de Dieu et sa « vraie connaissance , la pureté de conscience, le « mépris de ce monde, la charité envers les pau* « vres, sont biens qu'il faut envoyer devant nous « et que Dieu met en réserve , et dont il est le réc munérateur, et que nous retrouverons après la « mort, selon^ que Jésus -Christ dit, au seizième « chapitre de saint Luc : Faites-vous des amis des « richesses iniques, lesquels, quand vous défaudrez^ « VOUS reçoivent és tabernacles éternels, »

Du Moulin est le plus populaire des orateurs protestants de son époque, et sa popularité ne se montre pas seulement dans les images, mais dans les tours et dans les mouvements, dans les idées et dans les raisonnements. Il a la parole franche, incisive, jamais véhémente ni emportée, et nul ne tombe moins dans Texagération. Sa rondeur, son Apreté (Derbheit) se contiennent toujours dans le vrai, et il est remarquable par un bon sens, souvent spirituel, eum gram salis. Sa phrase généralement assez brève, vive, pressée (I), arrêtée court, a une forme de sailhe et une honnête brusquerie, Bans affectation, qui sent son seizième siècle, et

(1) « Léfère el eourt Têtue, eUe aUail à srands pat. » (La Foxtaixe.)

98 PIERRIi DU IfOUUH.

qni rappelle parfois Montaigne et Charron, dont la

vieillesse fut contemporaine de sa jeunesse. On aime à entendre dans la chaire, qui va devenir polie et rhétoncienne chez les nng, sévère et triBte chez les aut^res, ces derniers accents de la langue gauloise qui s'en va(i); car personne, après Du Moulin, ne parlera comme lui. il a encore le caractère virii et quelque peu rétif de la langue qu'on parlait avant lui. Ses successeurs immédiats auront déjà la phrase cicéronienne , telle du moins que le dix-septième siècle la comprenait; ils auront de la grandeur, mais une grandeur soumise : la soumission atteint le style avant le caractère.

La liberté du langage de Du Moulin, liberté toute gauloise, est généralement honnête. Il ne passe point, ce nous semble, les bornes de l'honnêteté, lorsqu'il dit : « Combien se trouvmnt « en cette ville de femilles où les maris sont oisib, « débauchés et ivrognes, dont les femmes travail- « lent incessamment pour nourrir des ventres et « des hommes inutiles, lesquelles ne reçoivent <t autre salaire de leur travail que des baliures et « des outrages? Ce mal est si commun parmi le « menu peuple de ce lieu, qu il semble que le ter-

roir le porte et que, par une constellation si* « nistre, ce pays soit le pays des mauvais maris, « tellement que si quel qu un hors d'ici a été bon « mari, il est à craindre qu'étant arrivé en ce lieu 41 il ne change d'humeur, étant atteint de cette

(i) « Eoteadcz les derniers acceou de noire liberté mourante. <•

PIERU DU JttQÇUjr. M

« contagion (1). » Ou encore : « LA-dessus le mari| € irrité de ses crieries, la charge de coups ou d'in- « jures; eu ce seul poiot il lait du courageux, « étant au reste lâche à toutes )>onnes actions (2). n.

Je ne voudrais pas en dire autant de ce passagQ du même.senaon ; « De vrai» il y a des fenune^ . « perverses et impudentes et déloyales à leurs « maris , et y en a de si inventives en malices quQ « le diable y par m$inière de dire 9 y serait ap- < prenti(3). »

On doit attribuer y non à Tauteur, mais à son siècle, la grossièreté de certaines images :

a Un tel homme (le blasphémateur) ressemble k a celui qui souffle dans la poussière et se remplit les « yeux, ou à celui qui crache contre le çiel, et c le crachat lui relumbe sur la face (4). »

« Une plus forte crainte chasse les moindres « craintes, comme quand une fièvre ardente fait « sécher les gratelles(5j. »

c Les évèques portent une croix d'or flottante « sur le ventre, pource que Jésus-Christ a porlé « sa croix sur ses épaules; mais ce ventre est « ennemi de la croix de Christ (6). »

« Tout ainsi qu'il est malaisé d'habiter avec des « meuniers sans être enfariné, ainsi les vices se « communiquent par la hantise (7). »

a Tout ainsi que pour guérir la fièvre on ap-

(0 Première Déeafle de $ermoM. Sermon V. (2) Ibid>

(3; Ibid» (4) Deuxième JHeaië* Semon V.

(S) Prtmiirt JOéeaâe, Semu» UI. ^ (6) JJetixUme Décade* ^moB V. (f ) TiviÊiime JHcoâe, Stn&on T«

40 pixaas du moulim*

a plique des herl)cs au poignet , ou des épitln^mes « et applications extérieures sur la région du foie; « mais ces remèdes sont légers au prix d'une sai- « gnée ou d'une potion de rhubarbe, pouice qu'elles « déchargent et purgent l'intérieur et prennent le « mal par la racine : il est le même des remèdes « qu'on emploie pour détourner l'homme des vices. « La sapîence humaine se sert d'applications exté* a rieures et a égard à la réputation et à la bien- « séance et aux incommodités que les vices appor-

tent en la société civile ; mais la crainte de Dieu a purge l'intérieur, change les cœurs et apaise le c brasier des convoitises» plantant en l'homme a d'autres alTections, de nouvelles pensées et des « inclinations contraires à notre corruption natu- € relie (1). »

Mais ces images, qui du reste ne choquaient point alors, sont moins nombreuses chez Du Moulin que les traits d'un style énergique et noble en même temps, tels que ceux-ci :

« Faut aussi considérer le lieu où nous sommes, « à savoir la maison de Dieu, où il se comnuniiciue c à nous et nous informe de sa volonté : un lieu « que les anges environnent, que le monde hait, et que les diabies cireuissent conmio loups autour . « de la bergerie du Seigneur (2). »

flc En sa mort, il a laissé son argent à Judas , « son corps à la terre et son âme à son Père , pour « nous apprendre à avoir, en mourant, moins de

(0 Fremiire Décade, Sermon UL (2} Première Décade. Sermon 1.

PIERRE DU MOULIlf. ki

« soin de notre argent et de notre sépulture que *« du salut de nos âmes(i). »

«c Semblable est la déceptioD de ceux qui, ayant a outragé leur prochain de fait ou de parole, disent, « pour se juslitier, que leur prochain les a pre* « mièrement offensés. Pource que leur prochain les « a oiiensés, ils se vengent contre Dieu en violant « ses commandements (2). »

Il nous semble que les traits énergiques et touchants se suivent et se lient de manière à faire un tableau saisissant dans le passage suivant :

« Avant que, par rinduction de Satan, le péché € fàt entré au monde, il y avait une paix générale : <c rhomme jouissait en paix de la faveur de Dieu, a le ciel riait à la terre, les animaux obéissaient à « l'homme par un instinct et inclination naturelle, « et toutes les créatures servaient à l'homme par « un concert et accord général. Mais depuis que « par le péché le mauvais ménage s'est mis entre « Dieu et Thomme, tout cela s'est changé. Car « rhomme alors a commencé de trembler à la voix « de Dieu et d'être effrayé par sa présence. Le ciel a a commencé à brûler l'homme, et Tair à le mor- « fondre et le battre d'orages. Les astres regardent « la terre d'un sinistre aspect. La mer s'émeut de « tempêtes. La terre ingrate se hérisse le dos d'é- « pines contre le labeur de l'homme. Les bêtes sau- « vages cherchent sa vie, les domestiques tâchent « à secouer son joug et se rebellent contre lui;

(0 Daixièm» Décade. Sermon V. (2) QwitTième Décade. SermoD

« laquelle rébellion eal fort juftte, car il est juste . <r que les créatures se rebellent contre celui qui « s'eçt rebellé contre Dieu. Elles vengent la que- 9 relie de leur maître et de leur créateur. Les

« vassaux ne doivent plus d'hommage à leur sei» gneur féodal, quand il est coupable de crime ff de lèse«m^esté(l). »

Terminons par Vanaly^ d'un sermon de Du Moulin. Nous choisissons le neuvième de la seconde décade, sur ce texte : Eternel, toutes tes œuvres le ce- UbreraïUf et 14$ bien-aifnëi U béniront, (Psaume CXLV, 40.) Ce sermon nous fera connaître la théologie de Fauteur et celle de Tépoque.

Analyte, — Nous ne pouvons connaître Dieu » si lui-même ne nous éclaire. Or il le fait de deux manières, par ses œuvres et par sa Parole : par ses oeuvres ) qui nous révèlent son caractère , et par sa Parole, qui nous déclare sa volcnité. L'orateur traitera :

Page 1