‹ Histoire de la prédicationChapitre 51 sur 55 · IHusioDs jusque dans le repentir · texte numérisé non relu

IHusioDs jusque dans le repentir

« Je pourrais jomdre ici un amas d'illusions que « le cœur de Thomme lui fait souvent en- matière de « religion et de foi, en matière de service et de culte « extérieur, en matière de morale et de pratique, ce Croyez-vous que le cœur n'ait pas eu beaucoup de « part à ridolâlrie païenne? Croyez-vous que ce ne « lut pas lui qui avait corrompu l'entendement des « hommes jusqu'à leur faire servir des divinités hcm- « teuses, ridicules, souillées de crimes? C'est le cœur « qui voulait adorer en elles ses véritables idoles, qui « sont ses vices. Croyez-vous que le cœur n'ait pas « beaucoup de part à toutes les religions charnelles « et superstitieuses? N'est-ce pas lui qui a fait in- « venter celles qui servent à la politique et qui cheF<* a chenl la pompe mondaine, comme la religion de « Rome? Pensez-vous qu'il n'ait point contribué à « la naissance des hérésies et de toutes les erreurs « dans la foi : ces erreurs que la curiosité, l'orgueil, tf l'amour de la nouveauté et de la singularité, T^net têtement, 1 opiniâtreté engendrent, nourrissent, dé- « fendent; ces hérésies que saint Paul met entre les « œuvres de la chair? S'agit-il aussi du culte de la « religion : il n'aurait jamais été chargé de tant de « cérémonies si le cœur des hommes n'était pas trop « amoureux des choses sensibles. C'est lui qui a « substitué les services volontaires de la superstition

DAIIIIL I»B flUnRYlLU. 587

ce aux devoirs de la vraie piété, et qui souvent a fait a croire aux hommes qii*en s'acquittant exactement « et scnipnieusement de ces senrices extérieurs on a pouvait suppléer à tout : que dis-je? faire plus que « se sauTer et avoir des mérites de reste. £nfin, « s'agit-il (le la uiorale et de la pratique : c'est le a cœur qui a taut lait errer les hommes sur le soute verain bien et sur le nombre des vertus et des « vices* Cest ce dangereux conseiller qui nous fait « toujours rabattre, retrancher quelque chose de nos « devoirs et presque toujours en remettre Tobservaa tion. C'est le cœur qui empoisoune nos meilleures « actions par quelque mauvaise vue, ou qui tire le « mal du bien, faisant naître l'orgueil et la préce somption de la vertu même et de la justice, ce qui « fait une des pins dangereuses tentations des saints « eux-mêmes. — Après cela , qui n'avouera que le <K cœur est plein de fraude et trompeur par'de$$u$ « lonlet ehùHs (1)? »

Conclusion. — Ueiions-nous Je notre cœur, auquel nous sommes disposés à pardonner bien plus que jusqu'à septante fois sept fois. « Ne nous fions jamais « à noire cœur que comme à un lion apprivoisé » Soyons humbles, vigilants, persévérants à prier, soigneux de nous examiner sans cesse nous-mêmes. Le cœur des autres est trompeur aussi : souvenons-nous* en dans nos rapports avec notre prochain et dans 1 éducation de nos enfants. « Demi-chrétiens, qui «( vous flattez sur quelques marques extérieures que

(1) lome 111, pages 234-'236. (2) IbiU., page Ài».

588 DàN1£L de SUPBRYILLB.

«t VOUS êtes les enfants de Dieu, prenez garde à vous,

a de peur que la pensée que vous avez ne soit une « pure illusion, comme le songe de celui qui, selon « Tex pression d'Ésaïe, croit qu'il mange et qu'il boit, a et voici f quand il est éveillé^ son àim est vide (1). » Enfin, tâchons tous d'acquérir une véritable sincérité devant Dieu.

Le second discours traite de la malice désespérée du cœur humain et la prouve par rËcriture, la raison et l'expérience.

Le troisième discours traite de la difiiculté de connaître notre propre cœur. Dans la première partie, Torateur présente les preuves de cette diiiiculté; dans la seconde, il en indique les sources.

Rébuiii ous maintenant notre opinion sur Daniel de Superviile.

Il a traité des sujets de tout genre et de fort beaux, avec solidité, ampleur et méthode. 11 l'emporte sur Du Bosc par le càté pratique de ses enseignements ; il a tout dirigé à rédifieation, à l'asscinblage du corps de Christ; jamais il n'est resté purement spéculatif. Sa doctrine est saine et belle : c'est la vérité selon la piété, exposée par un esprit qui la connaît et un cœur qui la sent. Son âme est tempérée et bienveillante-, il controverse rarement et toujours sans aigreur. Nous remarquons cependant, dans le sermon sur la Vengeance défendue^ un étrange exemple de prévention anticatholique.

(I) Tome Ultptie 341.

DANUL OE SUFBRVILLE. 589

f Je ne m*éfoiiMc pas, dit-il, de voir un païen, un c ioûdèle, uq homme du monde, qui ne connaît « que les lois de la nature, suivre les mouvements « de &'d passion et couru à la vengeance. Je le « plains dans sa fureur; il ne connaît pas la grâce; il or ne eonnatt pas ce Dieu qui nous a aimés lorsque « nous étions ses ennemis et ce Jésus qui est mort < pour des injustes : mais qu*un chrétien haïsse , € qu'un chrétien ne puisse rien souffrir et qu'il fasse € gloire de se venger, c'est ce qui m'étonne. Je souf- € fre qu'un homme de la religion romaine, qui ne « eounait guère ni la grâce ni la vérité, et qui est € imbu des maximes d'un zèle persécuteur, foule c souvent aux pieds la charité : mais qu'un homme c qui se dit chrétien réformé la viole, que dans sa c fîireur il n'écoute plus ni raison, ni devoir, ni « exhortations, ni menaces, qu'il résiste à la voix du « sang de Jésus-Cbrist, qui crie de meilleures choses « que le sang d'Abel, et qu'il veuille, à quelque « prix que ce soit, assouvir son rcssenlinicnt et per- « dre celui qui l'a oû'ensé, c'est là le prodige (1). »

Superville fait preuve, en général, d'un jugement sûr. Quand on a lieu de le critiquer sous ce rapport, c'est plutôt sur la dogmatique de son temps que tombe le blâme.

Sa forme est trop didactique, trop décousue, et reproduit trop peu le mouvement et la physionomie de ses lexles. Il ne manque pas de clarté dans Texpression ; mais il est loin, sous ce rapport, de la luci-

(i) ToneUl, page 39$.

590 DANIEL DE SUPEnVJLLE.

dité cfistalline de Du Bosc; il est surtout moins clair

dans la succession des idées et dans la manière dont il annonce les divisions.

Esprit moins agréable que Du Bosc, il l'égale pour le moins en grandeur et en eil'usion, comme aussi en savoir et en culture philosophique; mais il ne sait pas toujours convertir son savoir et sa pliiloso|)liie en éloquence. Il explique et définit bien les faits, mais ne les fait pas voir.

On rencontre souvent chez lui des images heureuses et habilement prolongées. Nous avons cité déjà celle qu'il développe dans Texorde du sermon sur la Vanité du monde; en voici une autre, empi'un* tée au sermon sur le Désir d'élrt avec Chriet :

« Nous sommes ici étran£;ers et voyageurs; la c naissance nous fait entrer dans ce monde comme « dans un pays auparavant inconnu; nous y roulons « quelque temps, et la mort met fin au voyage, a Chrétien, pourquoi t'embarràsser de tant de soins «c et de tant d'affaires dans ce pays où tu es nouveau « venu , où tu ne dois pas demeurer longtemps, el (K d'où à toute heure tu peux être obligé de partir? « Tu plantes, tu bâtis, tu démolis, lu t'agites, tu te oc lies à tous les objets qui t'environnent; ne dirait- <K on pas que tu peux t'en assurer la possession pour a toujours, ou du moins pour quelques siècles? Le oc soldat qui campe dans un lieu tâche à la vérité de « s'y reposer, de s*y rafraîchir s1l le peut. Mais le « voit-on former là des plans, des projets de de- <c meure, d'établissement? Non, il attend Tordre, Je

DjUlIBL DE SUFERYILLE. 691

« signal du général, prêt à plier d'abord sa tente, à a partir, à marcher? Ud étreoger vient sur vos côtes ce avec son vaisseau; il entre dans vos ports; il sétc journe quelque temps dans vos villes; il y trafique, <c il y vend, il y achète, mais toujours dans le des- « sein du retour. Le vent devient-il favorable, le « pilote avertit-il qu'il faut lever l'ancre, mettre à (c la voile, le voilà prêt; il abandonne votre rivage, « il s'éloigne bans peine pour retourner dans sa paa trie. Chrétiens, vous êtes ici-bas comme des soldats a qui ne font que camper; à tonte heure, on peut «c crier, comme il est dit dans Michée : Debout et a gu*on marche l Vous êtes ici comme des passagers « dont le vaisseau est quelque temps à Tancre ou « dans un port, mais qui doit faire bientôt voyage cr plus loin. Peut<^être aujourd'hui ou demain le vent « va changer; il faudra s'appareiller, remettre en a mer; quittez, quittez sans regret un rivage étran- « ger, presque tout ennemi, un rivage dangereux a par mille écueils. Oh ! llneureux vent que celui qui « nous pousse vers le port du salut 1 Ohl l'heureux et passage que celui qui nous porte de ce monde « d;ins réternitél l'avantageux délogement que celui « qui nous fait quitter la terre pour noùs faire trou- « ver entre les bras de lésus-Christ 1 Mon désir tend a à déloger de ce corps et de ce monde pour être « avec mon Sauveur (i)* »

Superville est ingénieux dans ses rapprochements et surtout dans ses allusions bibliques. — « Ce n'est

(i) Tome U» page SeS.

592 DAKISL DB SnfBRVlLLB.

« qu tu muuiantque le fidèle peut dire : J'ai vaiocu. a Ce D'est que lorsque le temple de son corps est a renyersé que les Philistins meurent avec lui (I). » — « Dieu ne béniU pas ordiiiaircnieût des gens qui « n*ont pas essayé sur eux-mêmes les remèdes qu'ils <r présentent aux autres. Les auditeurs, fort exacts à « comparer la vie des pasteurs avec leurs leçons, ne « se souviennent pas toujours de ce que disait Jésus- « Christ des docteurs de la lui : laites ce quils mus « diêenty ei non pus ce quiU font; et ils laissent perdre « le fruit des meilleures exhortations lorsqu'elles ne « sout pas soutenues par des exemples. On dit à ces « ministres : Vou$ iwez la voix de Jacob^ mais vous « amz Us tnains d^Éstm , et on ne les veut plus « croire (2). »

On a reproché à Superville de prodiguer ces rapprochements. N'a-t-il pas encouru ce reproche dans le passage suivant du discours sur la Lutte entre la chair H ¥ esprit?

Tous ceux (jui veuleut coniballre contre des en- « nemis puissants^ tâchent de iaire ce que tirent les « Philistins à Tégard de Samson. On cherche soi- « gneusement à découvrir en quoi consiste la prince cipale force de T adversaire , et puis on tâche de a trouver dos moyens pour lui ôter cette force et pour « la surmonter. Faisons-en de même pour notre chair. « Avant toutes choses, si nous voulons vaincre cet « ennemi, ne le nourrissons pas, ne lui prêtons pas

ii) Tome n, page 380. Voir cMessus le paasage enller, pege Stt. (S) Toaie m, pagei 131-192.

« nous-mêmes des armes par un entretien de nos « corps qui les engraisse, les reode plus intraitables^ <c plus indociles. Ca été quelquefois un bon moyen a pour s ui monter certains peuples que de leur pré- « sentor des plaisirs, des délices, des femmes, dîi « vin, de la bonne chère. Balaam sut perdre les Is- « raélites par les femmes madianites. Un peuple efa féminé est demi-vaincu. Annibal se perd par les « délices de Capoue. Mais en vérité ce serait une Bié- « thode qui ne réussirait pas à Tégard de notre chair. « Hm lui doimerail son aise, ses plaisirs, abondance a toujours nouvelle de mets, de joie et de voluptés, « bien loin de la trouver plus Êeiible, moins aguerrie, a la trouverait mille fois plus foite e( plus învîneH a liie. Jamais on ne s'avisa d'envoyer soi-même des

« Iprovisions dans une ville que Ton veut prendre, ou « de laisser aux assiégés tous les passages ouverts « pour faire venir des rafraîchissements et du se- <t cours tant qu'il leur plait. On les serre de près, ok « leur coupe les passages, cmi ôtcla liberté d'entrer « et de sortir. Mes frères, il faut laisser à nos corps «t leur nourriture et même quelque liberté. Noos ne a VOUS demandons pas les pratiques d'un zèle cruel « contre votre propre corps; mais tenez-le an cer- « taines bornes; prescrivez-lui, comme Salomon à « Scimhi, de ne sortir point d'une certaine encemte - « (1 Rois II, 36) ; que la tempérance, la sobriété le « tiennent un peu à Fétroit (i ). »

On ne peut pas ranger Superville parmi les ora-

(1) Toœ n, paies avr-m

594 DAMKL DE Slil'i^HViLLK.

tear» tràs éloquents; mais cependant il a de ràme,

du mouvement, de la chaleur, et les instances de sa charité sont oratoires.

« 0 homme, s'écrie-t-il quelque part, tu ne peux « le résoudre à former des désirs pour une aulre vie ! a D'où vient cela? Cest que tu te tiens au présent, « que lu vois, que lu tâtes, et pour l'avenir, cet « obscur avenir, tu n*y peux pénétrer, dis-tu, ou tu « ne le vois que si confusément que tes doutes, dis- « putant toujours contre ta foi, refroidissent tous les « désirs. Mais quoil Uirisl n'a-t-il pas mis en lumière « la vU et f immortalité par l'Évangile? Sa doctrine, tt ses promesses, ses miracles, son ascension dans le «c ciel doivent-ils te laisser encore dans rinorédulité? « Si nous avons peu de foi, nous avons encore moins a d'amour. Il faut bien que cela soit, puisque nous « ne souhaitons pas de voir, de posséder Tobjet aimé. « L'amour demande Tunion; Tamour fait tout quitter « pour ce- que Ton aime. Vous dites que votre fa- « mille vous retient ici; ne savez-vous pas que ^iita conque aime père, ou nière^ ou enfants plus que Jésus- A Christ, n'eu pasMgne de lui? En vérité, nous faisons et bien voir que nous ne sommes pas encore aussi las « du monde et du péché que nous le devrions être .« et que nous voulons quelquefois qu'on le croie, « puisque nous craignons tant la mort, bien loin de « la souiiaiter. Nous disons aisément beaucoup de a mal du péché, nous nous plaignons des ravages « qu'il fait dans le monde et dans notre propre cœur, a A nous eu croire, nous sommes bien las d'avoir

DANIEL DB SCFBRVILLX.

« sans cesse à lutter aveo lui* Nous grondons môme tt souvent contre le moade, qui ne nous est pas (ou* « jours si favorable que nous voudrions; et dans les « conversations, si Ton nous écoute, on trouvera que « ehacun de nous feia sans peine le prédicateur sur ot la vanité des créatures. Ah !^ mes frères, moins de « paroles, moins de beaux discours, moins de plaintes « contre le siècle et contre le vice, et un peu plus de «t pratique , un peu plus de désir pour être avec a Christ, un peu moins de crainte de la mort. C'est « elle seule qui achèvera d'étouffer le péché chez « vous et de vous délivrer de la vanité à laquelle a toutes les créatures ont été assujetties. L'ouvrier ce craini-il la fin de son travail? Le voyageur apprête hende*t-il de voir finir ses longues courses et sou « voyage pénible? Le malade a-t*il besoin d'être «c exhorté, pour apprendre à désirer de sortir de sa a langueur et de recouvrer la santé? Le matelot

a n'est-ii pas bien aise de trouver le port après la er tempête? Chrétiens, d*où vient donc que, malgré

a les orages qui battent votre vaisseau, malgré les 0c maladies qui vous travaillent, malgré les longues et « fâcheuses peines de votre carrière, vous n'osez uu- <c visager qu'en tremblant une mort qui doit être la tt fin de tous vos travaux? Après tout, sans la mort a nous ne pumons entrer maintenani dans le ciel; « nous n'avons point aujourd hui de chariot pour <c nous y porter. Dieu nous a dit en quelque sorte, tt mais dans un autre sens qu'autrefois : Nul ne peut « wdr ma face et vivre. Ëh bien, Seigneur, que nous

596 DAMtBi. i»s sumviiLt.

a cessions donc de vivre pour voir ta face ; que nos « yeux se ferment pour le monde, afin de voir lésusa Christ. Ce Jésus qui a bien voulu quitter le ciel a pour nous : quoi ! ne cfuitterions-noiis pas de bun a cœur la terre pour aller à lui? Mes frères, cette «r terre est-elle si aimable? Réfogiés, y trbnvez-vons a tant d'agrément? Est-ce ici-bas que vous avez une « du permanente? Vous avez quitté votre patrie pour « Dieu : ne pourriea-vous quitter le monde ^tier <c pour jouir de Dieu plus parfaitement? Que nous « pourraient faire nos plus cruels enuemis de pis, « que de nous cnq)e(:hcr d'entrer dans le ciel? Et « nous voulons bien être ennemis de notre piopre fic bonheur jusqu'à différer de teUe sorte d'aller à « Dieu, que je ne sais presque quand nous voudrions « partir, s il s'en remettait tout à fait à nous(l)? »

On peut reprocher à Superville quelque «MlusioD on lâcheté dans le style ; il manque de précision quel- «{uefois et de concision toujours.

Sous le rapport de la langue, Du Bosc est plus habile; il a plus de nombre et d'harmonie, plus d'élégance; niais Snperville, eh revanche, a plus de naturel; il n'a jamais la moindre trace d'affectation, de recherche ou de rhétorique.

(1 Le détir d'ilre ovee C%m<. {Sermon» wr divers texlee. Tome II, pagei

JACQUES SÂURIN.

Au nom de Saur in, le fameux hémistiche de Boileau nous reident en mémoire :

Enfin Malherbe viitt

L'application, toutefois, n'en serait pas exacte. Malberbe était surpassé par plusieurs de ses prédécesseurs, par Ronsard, entre autres; mais il apporta une régie et il eut le génie de la faire accepter; il établit son règne sur la langue, comme plus tard Boileau, qui en est la seconde édition. Saurin n'a rien réformé, parce que, au fond, il n'y avait pa&de réforme à faire; mais il a surpassé tous ses devan* ciers, et il a apporté le génie là où jusqu'alors le talaat seul avait paru. Il est Q1& de ses propres oeuvres. Il n*a hérité de ceux qui Tout précédé que la forme, la convention, le rite ou le rhythiae : ce qu'il a d'essentiel n'est qu'à lui. Comme il n'a pas eu d*aiicêlres, il n*a pas eu non plus de descendants* Avec hii Téloquence brille tout d'un coup de son plus vif édat; puis cet éclat s'éteint et les ténèbres

598 JACQots SAtirnr.

reparaissent. Le principe de cette décadence est peut-être déjà chez lui.

Le nom de Saurin apparatt plus d'une fois dans la littérature française. De son temps même vivait Ëlie Saurin (1639-1703), pasteur à Utrecht, et surnomma le fameux Saurin. Il est connu par ses controverses avec Jurieu et par ses Réflexions sur Us âroitt d9 la èanseieneej écrites en réponse au (7ommentaire philosophique de Ba\le. Il y montre « la dif- « férence entre les droits de la conscience éclairée «( et ceux de la couscience errante. » Depuis la révocation de rÉdit Ho Nantes, la controverse loisonne dans le sein de l'Église réformée.

Joseph Saurin (1655-1737), frère du précédent, fol quelque temps pasteur dans le pays de Vaud, puis le quitta pour aller à Paris abjurer entre les mains de Bossuet. Sa fuite avait des causes honteuses. Habile mathématicien,, il devint membre de l'Académie des sciences et eut Thoniveur d'un éloge de Fontenelle. — Son (ils, Bernard-Joseph Saurin (1706*1 781 )y se fit un nom par la tragédie de Spar" tacus.

Mais le plus illustre des Saurin est celui dont nous avons à nous occuper ici. Jacques Saurin, méridio* nal comme la plupart de nos grands orateurs, naquit à Nimes en 1677, d'une famille distinguée dans les annesy dans les sciences et dans la magistrature* Son père, avocat et homme de lettres, éinii fort bon protestant et se retira à Genève lors de la Révocation. Jacques avait alors neuf ans* Il y commença

fACQUSS MURIlt. 599

des études de théologie, qu'il intenompit en 1694, à râge de dix-sept ans, pour prendre le parti des âmes. Il fit deux campagnes, Tune comme porte*» enseigne, dans le régiment anglais de lord Galloway (I), au service du Piémont. La paix faite en 1696 le laissa sans emploi. Il revint à Genève, où il reprit ses éludes sous MM. Troncbin, Pictet, Léger et Alphonse Turretin. 11 fut déjà remar4|ué comme prédicateur avant d'clie ministre. En 1701, âgé de vingt-quatre ans, il passa en Angleterre, où il devint pasteur de TÉglise wallonne de Londres. Dans un voyage qu'il dut faire pour sa santé en 1705, il prêcha à La Haye; il y eut un succès d'enthousiasme

on Ty retint comme de force, en créant pour lui une place de pasteur extraordinaire des nobles. Il ne quitta plus La Haye jusqu'à sa mort.

Saurin eut beaucoup d'admirateurs. Jusqu'à lui, la chaire protestante n'avait subi que dans une faible mesure l'iniSuence des grands prédicateurs catholiques. On s'était dit, semble-t-il, et avec raison : Toutes ces hardiesses, toutes ces magnihcences cadrèttt avec le culte brillant et formel du catholicisme; mais ciiez nous elles obscurciraient les vérités de la foi. L'éloquence protestante était donc demeurée essentiellement didactique. Saurin lui donna plus d'ampleur et la revêtit de belles draperies; il maugnra parmi les siens la grande éloquence, éloquence vive, véhémente, emportée quelquefois. Cette innovation fut accueillie avec une faveur marquée, et

(0 M* deBitrigny, longtemps député général dM Éi^iiei réfoméN. (JMffmirt.)

000 lACQUKS SAinUK.

chacun voulut prêcher comme lui; mais il manquait à 80S imitateurâ le talent qui le soutint et ie Ut réussir.

« Des prédkatenars norice^ dit te Journal Kuémin (( de La Haye, s'efforcent à uniter M. Saurin, parce «qu'ils seolenl que c'est un excellent modèle. « Nous les prions de considérer que Fimitation doit « avoir pour base la conformité des talents, et qu'il « m faut jamais se mouler sur quelqu'un, si Ton

ne (rouve pas en soi-même le caractère de son « modèle (4). »

A c6té de ses nombreux admirateurs, Saurm eut des détracteurs acharnés. Tout son séjour à La Haye ne lut qu'une longue lutte, qui le remplit d'amertume. Comment expliquer cette inimitié ardente et passionnée? Il ne suiiit pas d'alléguer que sa dogmatique, un peu relâchée, laissait en suspens bien des (fuestions, ce qui plaisait aux uns (comme Le Clercj, mais déplaisait aux auti*e,s« Ce n'est évidem- Hient là qu'un prétexte. On lui a reprodié aussi dV voir eu des mœurs légères, même dans son âge mûr; cependant des écrits freins d'aigreur contre lui n'y font pas même alhision. Je ne m'explique la baine dont Saurin fut lobjet que par ses succès, l'indiscrétion de ses partisans et l'imprudence avec laquelle il laissait voir qu'il sentait sa propre supériorité.

Voici comment le Journal liuéraire de La Haift appréciait en 1718 cette opposition :

<K Nous savons qu'il n'y a peut-être pas au moude

(0 Journal liliéniire dr La Haye, Tome X, page 72. Arlicle sur le lome Ul ùm Sermons de Jacques Sauna.

lACttim SAUMIf. fil

« im orateur ehréliea qu'on écoute avec une avidité « pÙM grande el qu'en même temps on e*attaehe da- « vaniage à critiquer. Plusieurs personnes même le a cxitique&t comme p^r traiiiUou. Un h<»Qimâ qui a passe pour babtie dans le publie et qui Test peat- « être (1), sent toute 1 uteudue des talents d un a grand homme; plus ii en est convaincu, plue il «r tremble pour sa propre gloire, et plus il tftcbe d'ob- « scurcir celle qui lui paraît un obstacle à sa réputa- <x lion. Il n'apporte à l'examen de robjet de son envie et qu'un esprit de censure, en négligeant la faculté « qu'a notre àme de sentir Le beau et de Tadiuu'er. « n ramasse des eritiques, quelquefois justes, plus « souvent mal [ondées, qu'aussitôt qu'elles sortent « de sa bondie le peuple reçoit avec la dernière «r avidité; l'idée qu'on a conçue de cet habile homme a dûime un air de vraisemblance à ces critiques, et «c la malignité du cœur humain les soutient et leur « donne cours.

« Il est rare pourtant que dans un siècle aussi « éclairé que le nôtre, les préjugés de Tenvie préa dominent longtemps sur les jugements impartiaux « de la raisott, secondés par Tamour généreux du « mérite. Pour me servir ici de la comparaison d^un « beau génie anglais, les talents extraordinaires reste semblent an soleil, qui en se levant lait sortir de « la terre, par la force de ses rayons, des vapeurs

(l) L*advcrsaire auquel il est Tait allusion ici, m peut ôtre Armand de La Ch** pelle, puis(}ii' il n'csi devenu le collègue de Saurio à La Haye qu'en 172S, et que raiticte cUé a éké publié es 1718. {Éditeur*,)

602 iACQUES fiAURlH.

(( qui les obscurcissent; mais a la lin ces nuages ne « servent qu'à orner la route de cet astre, dont îls « augmentent la lumière en la réfléchissant.

« Grâces à Dieu, il se trouve dans la société cer- « tains hommes qui ont du discernement et qui se « font un mérite d'être justes. Incapables eux-mêmes te de faire des productions peu communes , ils se « contentent de la gloire subalterne de les goûter et « de leur donner leur juste prix. De telles personnes, « parmi lesquelles nous voudrions pouvoir être ran- « gés, seront toujours les équitables défenseurs de « la réputation de M. Saurin; ils réussiront sans fit doute à mettre ses talents hors de Fatteinte de « Tenvie. Leur autorité, soutenue du vrai, commence

déjà à prévaloir sur Tautorité de quelques autres « appuyée par la prévention. On prononce déjà d'mi K air moins assuré ces décisions vagues, qui ôtcnt à « notre habile prédicateur le raisonnement et le sa- « voir, et qui ne lui accordent tout au plus qœ le « geste, la voix cl quelques degrés d'imagination.

« Pour rectifier cette idée, comme nous Tavons « entrepris, nous ferons considérer à ceux qui rea fusent le raisonnement à M. Saurin, qu'on n'est «c en droit de juger du raisonnement d'un autre que <f quand on peut se persuader avec quelque justice « qu'on s'est attaché soi-même à former sa propre <r raison; sans cela il est de la prudence de se re- « garder comme juge incompétent dans une ailaire « de cette nature.

« Nous convenons bien que, dans les sermons de

iAOQins SAimai. 003

« M. Sauriû, il se Irouve peu de raisonnemenls ab- « soluroent nouveaux, sur la vérité générale de la « religion et sur les vérités particulières qu'elle nous a enseigne. D'où vient? C'est que la matière n'en «c est pas susceptible. Les preuves que nous em- « ployons en faveur de rÉvangile sont vieilles, parce « qu'elles sont bonnes; elles nous ôtent le mérite « de Finvention, mais elles permettent à Tactivité « et à la justesse du raisonuement de se distinguer « en maîtrisant les préjugés, en distinguant les ar- « gumcnts solides et essentiels d'avec les raisons « faibles et incidentes, en considérant toutes les «r faces d'un raisonnement et en le mettant dans « son jour le plus avantageux, ce qu'on ne saurait a foire sans en pénétrer toute la force et sans se «c l'être approprié par la méditation. En un mot les « preuves, quoique inventées par d'autres, nous perce mettent de faire sentir, par la manière de les ma- « nier, (jue nous les aurions trouvées si nous avions a vécu dans un siècle moins lumineux.

« Pour appliquer à M. Saurin ce que nous venons « de dire, nous prions les plus raisonnables de ces « censeurs de conférer la manière dont il traite la « plupart des sajets avec celle qu'on remarque dans « les livres de nos autres théologiens distingues, et « qu'ils jugent ensuite sans .partialité à qui il est « juste de donner la préférence : le procès sera biena tôt vidé, et le préjugé ne tiendra pas longtemps

contre la raison.

A ceux qui ne veulent pas reconnaître notre

« auteur pour savant, nous demanderions volontiers « ce qu'Ua eatendent par le savoir d'ua ministre de « rËvangile. Eeirce un savoir également prefead el « éteadu dans toutes les sciences? Mais où est « Vhcwdme qui soH parvenu à ce degré de perlée- « tkm plus qa'hnmatiie? Un hommâ est savant, «c quand il est instruit non d'un grand nombre de « choses vaines ou simplement curieuses, mais quand a il sait des choses utiles et qui influent sur sa pro- «c fession. De plus on peut passer^ en quelque sorte^ c pour g^éralement savant, quand on a réussi à « tormer sa raison, puisqu'une raison exacte et cul- « tivée est la clef de toutes les sciences (1). »

Ce fut en 4739 qu éclata le plus violent orage, provoipié par la publication du second voluiue des DUemtn hktoriques^ ertiîçttes , théolagiques et mormx^ sur les événements les plus mémorables du Vieux et du J^ouveau Testament (2). Dans un de ces discours^ Saurin avait émis une opinion erronée sur le^ mensonge, à propos de l'ordre duuae par 1 Éternel à Samuel de mener avec lui une génisse en allant sacrer David, (i Samuel, XYI, S.) « Cette commîsûon, a dit-il, sembla périlleuse à Samuel. U crut ne pouce voir s'en acquitter sans risquer de perdre la vie... . a Dieu fournit à Samuel uu mo^en d'éviter ce péril, «c II lui dit de déguiser le siyet de son voyage et a qu'au lieu de déclarer, en arrivant à Bethléhemi

(1) Jounml littéraire de La Haye. Année iTit. tome X, pagM tV-^S* Artiell

sur le tome Ul des Sermons de Jacques Saurin.

(2) Le premier volume avait paru à Atnsiordam en 1720; le second TOlume ne fut publié dans U même TUIe qu'en 172S. {^Èditeun,)

9 la véritable raison pour laquelle il y était yeaUf « il n'avait qn'à emmener avec lui une génisee et « qu'à dire qu'il avait dessein de la saciilior a l'Étera nel. Cette précaution était sure; mais comment « raccorder avec les idées que rÉcritorenous donne a des lois de la vérité? Il n'est déjà que trop mai- « aisé de les concilier avec la conduite de quelques m saints personnages, qui paraissent y avoir porté « attemle et qui, bien loin d en avoir été puais, « semblent en avoir eu des récompenses. Mais nous a avons une soluUou générale au\ difîicuhés qui « naissent de leurs exemples. C'est que les plus c saints hommes ont lenrs taches.. . Ici ces solutions « De sauraient avoir lieu. C'est le Dieu de vérité qui « parie; c'est par son ordre que Samuel doit user de « déguisement (1). »

Ce passage fut dénoncé par les coUegues de Saurin (2) à rantorité supérieure, et le synode de La Haye s'en occupa l'anuée suivante. Après de lonjiues tlélibérations et bien des disputes, le synode agréa comme satisfaisante ;3) la déclaration suivante de Saurm :

« le n'ai prétendu, dans ma dissertation sur le

« mensonge, Taire autre chose que rapporter Mâle* « riqummt les sentiments de ceiix qui croient que tt lé mensonge est toujours criminel et de ceux qui

« le croi^t innocent dans de certains cas.

(0 Diteoun kUtoriptet H eriH^ tvr U yUux et h N^mteam THtmuni, AmlardMiii irai. Tome JL (ËdiUon in-8«. Tome IV, ptge Si6.)

(H) m. eMsOk CWi,BiNl el UCiMpette.

(I) Le T Mplembre tTSO» quaire mois avant la mort deSawte.

006 JACQUES SAUiUll.

a Les ternies de menlir^ de mensonge, de déguise- « mmi dé la vérilé, de dessein d'induire dans l'en eur^ « lorsque je m*eli sers dans moD discours XXXI «[ et dans ma Hésompiion, surtout dans rexplication « qne je propose de 1 Samuel XYI, 2, doivent éire cr pris dans le seûsr le plus doux et comme n'emporte- tânt que la réticence d une partie de la vérité.

a Je reconnais qu'il implique contradiction que a Dieu puisse jamais donner un ordre qui porte « Tombre de ce qu'il y a de criminel dans le men- « songe,' comme je condamne toute proposition con- « traire à celle-là.

« Si, contre mon intention, les termes dont je me a suis servi pouvaient donner la moindre atteinte à « l'émineuce des perfections de Dieu, je les désa- «f voue,

« Par rapport à la sainteté et à la véracité de « Dieu, comme aussi à Tobligation où les hommes « sont de dire vrai, je m*en tiens à la doctrine con- « tenue dans mon catécliisme, que j euseignerai tou- « jours (4). »

La Chapelle attaqua Saurin avec une violence et tt UQO grossièreté incroyables, dans la BibUothépie ramnné$j à la rédaction de laquelle il concourait. Voici quelques exemples de ces attaques :

« Les pauvres gens (M. Saurin et l'un de ses dé- « fenseurs) font pitié. Ils parlât de ce qu'ils n'ena tendent point. Ils n oui pas la première idée des

I ) Cti MFFEPiR. ^Voxveau Dictionnaire imUnique et cHUque, La Baye, tiM. l'ome IV, pages itfo>i»i.

JACQUES «AURiM. 607

« choses, et c'est assez Tordinaire de M. Saurin. « Ses idées sont tout au plus comme les atomes de a Déiiiocriter qui volent au hasard et qui s'accrochent « de môme, li faut donc lui apprendre ce qu'il au- « raii pu savœr s'il était capable de méditer ce qu'il « lit (1). »

Et ailleurs : a Cet écrit vient d'une autre main a que la sienne; mais il est visible qu'il a dirigé a cette main et qu'il Ta animée. On objecterait vain^ « ment les louanges excessives que Técrivain de la « Défense lui donne; car c'est au contraire une « preuve convaincante que cette défense a passé « sous ses yeux et n'a été faite que de concert avec « lui. Cest son faible que les louanges outrées (2). »

Le même critique reproche à ces discours un tour pédantesque et cite à leur propos cette description que donne Furetière de Tordre de bataille de Tarmée de Galimalias :

« A la gauche de la seconde ligne^ on voyait les «c Exagératums^ troupes levées en la^ province de «c Hùbkrie, et qui se rangeaient et maniaient de telle « sorte que quelquefois elles paraissaient le double « ou le triple de ce qu'elles étaient en effet.

a Entre ces deux corps, se trouvaient deux gros « bataillons. Celui de droite était composé ^AuUnitée ik presque innombraLles; car elles faisaient la plus a grande force de l'armée. Elles étaient sous la ft charge de deux lieutenants-généraux, dont l'un se

(2) IWrf. Tome UI, page 9T9.

« liomuuul index, qui, au contraire des autres chefs, « marchait toyjours à la queue, aiin de rallier see « trempa, fort sujettes à se débaoder. L'autre, a appelé Polyanthea^ marchait à la tête. C'était « im homme laborieux, quilles avait réunies eu* « semble, n'en ayant fait qu'un corps, divisé en « vingt-trois régiments, et pour éviter la coulusion «c dans la marche, il les faisait filer par ordre alpiia* « bétique, comme les rentiers de l'Hôtel de Ville. « Elles étaient composées de toutes sortes de na* « tîons. n y avait desr Arabes «t des Raisins, qui (( taisaient peur au peuple, cause qu on n'entendait a point leur langue, gens de père en fils et de toute « ancienneté attachés au bervice de ces iilai^ de n Pédantme* Il y avait aussi des &recs et des Ro- « mains^ <}ui faisaient grand bruit et qui marchaient « avec beaucoup d'équipage, quoique ce ne fftt <c pourtant que de la populace; car tout ce qu'il y « avait de noble, de propre et de poli s'était mis ce dans le parti de la Rhétorique, Ce qui se trouvait « ici de rmarquabie, c'est quo cbacpie iiutorîtf était « obligée, en venant s'enrôler, d'avoir un bulletin de <c santé, pour marquer le lieu d'où elle venait, et «'elle devait porter <ce buHetin avec soi ou le laisser « à un contrôleur appelé La Marge; autremeut on le « tenait pour venir d'un lieu suspect (i). »

Cet acharnement et ces injures étonnent d'autant plus de la part de La Chapelle, qu'il avait de Tin-

( i ) For ETiÉAE. Nouvellt aHégorique» iB^Uothique rtutonnée. Tome U, paftef 181-192.)

1ACQUB8 SàVMS, 609

slraction, du talent et de l'esprit. Dans la coDtroverse sur le mensonge^ il défendait k vérité^ Biais sans amour pour la Térité. Il montra, d*un bout à l'autre de cette atiaire, la haine d'un homme timide. Gel orage abrégea probablement les jours de Sauriu; il ne fut, du reste, que le plus haut point d'une tempête qui dura toute sa vie. On le poursuivit encore après sa mort, arrivée le 30 décembre 1730. Pressée par les instances de La Chapelle, la cour de Hollande déclara, le 27 juillet 1731, qu'il avait réfuté, selon la Parole de Dieu, des doctrines erronées sur le mensonge, et « qu'il s'était comporté dans « cette dispute comme un pieux et âdèle ministre de « la sainte Parole de Dieu (I). »

Nous trouvons dans un journal du temps quelques détails sur la mort de Saurin :

« Se jugeant à Textrémité, il demanda ses con- « frères. Us eurent entre autres des discours de piété <c convenables à son état. Il parla toujours à ses cr collègues comme étant sur le point d'aller rendre « compte au Juge de l'univers. Dans le temps même « qu'il avait le râlement de la mort, il les entretint « de la manière la plus touchante. Il leur répéta « plusieurs fois les vœux ardents qu'il faisait pour <c leur mmistère. Us firent la prière au - malade et « l'assurèrent qu'ils étaient très satisfaits des senti- « ments éditants dont ils le voyaient pénétré. Il ne « pouvait se lasser de témoigner combien il était

(1) EsetrmH du Sêgîitré de* rMMiom de ta èour de HeUande, dié par ChanffiBplé dans «on DieUomudret ton» IV, p«g« i9i.

€ reeoanrâsaAt des grâces el des eonsolatioiis àotâ

a iHeu le rempUfi^îi par sa i Il >rde. Il adressa • à rainé de ses mitanis des ttdbûrUlAOBs égaiemirt a tendres et chrétiennes. H lui dit phistenrs fois : « Aiiaez Dieu, moa tik^ mon citer âls; attachez-yoïis « à la piété; ûvtj^tfae cela de bon. — £t à im firo- « séh te : Bénissez Dieu de vous avoir Cail tuimaitre c sa Yénté. Vous aure» ïài&bl de& croix à porter, bieasL c des amertames à ^dnier, bien des scmffrancas à <c essuyer; mais L eteroité est au bout. — De lûmjpa « en fmps, il s'écriail : Mon theo, lUs-moi voir ta « §^ire1 — Il rendit Fesprit vers les sn heures du « soir el. fut très peu de temps sans parier, li se « croyait sans doute obligé de na point cesser a ci édifier un grand uoiuLie de persouucs de dis- « tinction et autres, qui étaient témoins de toirt ea « i|iie nous Yonoos de rapporter (1). »

(0 Journal Utiérairt de La Haye, tome XXJ, pages »S-af4» article «v Im «MBOM de Smiii fv la 9méim^ publié tm nu, qnalre ans après aa anoct. ^ NoateinpnuitOBa 4 UrdaiioDd*imtéakoni oculaire qndiiiMadé^^ rtatianiia de Saurin aree ses enTÏeux collègues, le jour m^me où il mourut :

« Le «amcdi matin. M. Sanrin se trouva i rextr^mtt»^, mah ayant toulpfg connaisiauee. 11 dit à ceux qni êtaifiit présenls : Ne plt-uroz point, la mor l n'est •< ripn ; elle e«t désarmée a uifs yeux ; je n ai que des grAcc» à ri ndre â mon Dieu ; u suis heureux, je suis ipuodé tit» coD»olaUoo^ divines. J avau» craint ia morl, « imjs elle n^eslrJeDrBéiiiiieE Dieu des leoooisqn'il me dODne.A'^BBoulm Yolr les niivfotres» On lui demanda ai cela ne lui donnerall point d'émotion. « Biai« « dIMl» ne m*4meut qa» mon eafait m MH. Oiion efcClims j «iniCHi» H las araH voulu envoyer chercher la veille; mais les mMrcins Ton avaient empêché. U dit à ces meçisii urs le bon état oû il se trouvait; il pria Dieu qu'il bènft leur ministère, • leur (lit qu'il leur «lemaotlalt pardon s'il les avail offensés en qnelqtie chose. îls reçurent assez bien son complimenl. M. Chion le pria aussi rte lui pardonner s i l'avait oiTcasé; cela fut reçu avec lemiresse. M. Giion lui fit la prière. U réitéra ses mouvements de dévotion, disant qu'il était heureux et qu'il bénissait Dieu de ses ylaea. Onini dcoModa voudrait voir MM. BudI «t de La Ckapdle» B rtpandil : m trH volontiers. » Quand Us furent venni^ il leur réUtra la pcière ée Inâ par>

Voici comment le même journal apprécie le caraclère de ^orin :

c( M. Sauiin seutait ce qu'il prêchait. On le voyait « pénétré de la religion qu'il annonçait. C'était un « cœur droit. 11 avait une douceur qui ebarmait. Sa € vivacité l'empêchait, il est vrai, d'être insensible « aux maux auxquels il pouvait être exposé, maie il « était incapable d*auGune aigreur. Il était patient « par principe. Il avait une piété gaie; elle était « officoeuse. Il ne se servait de la bienveillance dont « les grands l'honoraient que pour être utile à ses « prochains...

donner s'il les avaU offensés, cl Ir^ témoignages des grâces dont Dieu le comblail. Oftjt sur le mot de pardon pi-niTal que M Iliirt insista, hii disant d'examiner sa coaseience, de ne se point Caire d illusion, poiiii d'équivoque, point de sophisi&c. Le malade rt^pondit trnnqnillement qu'il n'as ail ])oint difTamt- la r<'puiation de ttérWf qu'ii u avait pris part direcieu)*'i)i ni indirectement aux libelles qui avaient liiitt, ei4pi*il n'avail fourni aucan mémoire. M. Huet disait : « Cetfett p<^taiMi « de ne fiM tmir la plame, ai on ttài agir les autres. » Alors le malade, «*elfor- ÇÊÊ/^ dil Idon iNHit : « Monsleitr Huet, Dieu m*esl (éUMin, oe Dieu devant lofuel m Je vais comparattre, que je n'ni rien fait de tout cela, et ce que j'ai déclaré est la «• pure Térité. » A quoi M. Hucl répondit ■< Jf* reçois celte espèce de satisfaction; m je TOUS pardonne et je prie Dieu qu'il vous fasse miséricorde. >» {Jacqur<^ Sau' rin. Vm page de l'histoire de l'éloquence sacrée, par J.-J. va.> ÛusTKiutB, ptateur à RotUrdum. Traduit du lioUandai». BruxeUcs, 1 854. Page 12s.)

Non» tronrons dans le même ouvrage, page 33, une prem du détlntfrasiement de Saurin:

«« Institué bérMor d'une grande fortune par m certain Loub Lambert, eomme

« lui né à Nlnics et mort plus tard en Hollande, il fut odieuscmoit cité devant lei « tribunaux par 1»" fr- re unique et dé?li« rii»- de (•clui-ri. L'occasion fut hdle nui « ennemis de Saunn pour l'attaquer dans toutes sortes de libelles, qui mirt nf u dans l'absolue nécessité de se détendre. Tri(unplier lui était facile, puisqu U pou- « nil prouver, par des témoignages suffisants, que ce ric1« héritage lui était venu « aMnmenI à son insn. Ilaia une grande âme, œmme la sienne» avait tanin « d'un pins grand triomphe. U laissa donc libre cours au procès, aOn de fUre « ndoir aon bon droit aux yeux de tous; mais, lorsque le juge eut prononcé en sa « faveur, il partagea, moyennant certaines conditions, ce trésor dont la jouissance <« lui avait été rendu'- -^nv' rc '-nire )e^ pnrents et les corcligioonaires du déftint, « sans en rien garder pour lui-uéme. » (i'^ticun»)

« Son commerce était gracieux et aisé. On ne « trouTait en lui qu un seul déCaut, qu'oa prenail «c pour de la fierté; mais ceux qui le ofMuiaiasaieDt « bien savaient que ce qu'on appelait de ce nom c n'étail tantôt qa'une franchise éioignée de tonte « cérémonie, tantôt qu'une distraction à laquelle ses « grandes occupations le livraient quelquefois. Il «c avait de l'ambition, mais sans orgueil (I). 9

n connaissait peu les hommes, tout en peignaui admirablement l'homme. Ce contraste singulier se présente souvent, comme on voit souvent aussi, au rebours, des personnes qui connaissent fort bien les hommes, mais qui ne savent pas les peindre. L'otn servation ne suffit pas; il faut y ajouter l'étude de soi-même et la méditation, la généralisation. Lamennais lait remarquer que les hommes les plus retirés du monde sont ceux qui peignent le mieux l'humanité. Voici comment Chautfepié, dans son plémmt au Dictionnaire dt Bayle^ caractérise Saurin sous ce rapport :

«c Jamais homme ne fut pénétré d'un plus profond « respect pour la Divinité et n'en parla d*une maa nière plus judicieuse et plus noble, mais il ne tf connaissait guère les hommes. Quand il était ques- « tion de les dépeindre en chaire, il démêlait avec « une précision admirable les illusions qu'ils se fora ment, les ressorts qui les remuent et les passions « qui les agitent. Il faisait de ûdèles portraits, mais « dont il voyait les originaux dans la société sans les

(0 Journal littéraire de La Haye, Tome XXI, pages 280 et 283.

MGQins SAunm. 613

« reconnaître. La seule ressource qui lui restât dans « certaines circonstances était une espèce de pressen- « timent; car, quoiqu'il ne crût pas que les hommes <£ fussent aussi méchants qu'ils le sont, il les craice gnait cependant assez pour vouloir sortir, d'affaire « avec eux à quelque prix que ce fût. La raison d'un « procédé si bizarre en apparence n'est pas diiliciie <c à deviner. M. Sauhn était accoutumé à une vie « douce cl Irariquille, aimait son cabinet, Li\ail le « cœur excellent et assez peu d'expérience du monde « ou d'idée de la malice qui y règne. Le soupçon le « gênait et la haine lui était à charge. Avec de patt reiiles dispositions, on aime mieux hasarder un <c jugement favorable que de s'armer de fierté et de « deUance : imprudence dont on a ordinairement « occasion de se repentir dans la suite. £n un mot, «c M. Saurîn n'avait aucun talent pour se démêler « des pièges qu'on aurait voulu lui tendre (1). »

Nous trouvons dans le même auteur un témoignage précieux sur l'esprit que Saurin apportait dans les matières de controverse : « En dépit de m l'exemple, dit Chauflepié, il alliait la tolérance « avec le zèle, et distinguait entre des injures et des c arguments... Le* support était accompagné chez « lui de la charité la plus tendre pour ceux qui se « trouvaient dans la misère ( 2). »

La tolérance est un des beaux traits de son carac»

0) GbaoffipiC. Nouveau IHeUonnaire hUtorique et critipie. Tome IV, pages 180-1 S3.

(3) JMd; page 182.

614 XAflQm SAOBR.

ière. Ëlle ^trait alors dans les esprits, et l'oa ierait use bibliothèque de» ouvrages de ce lempe qui s'y rapportent. Les faits avaient suggéré la doctrine; les excès de rintolérance avaient frayé la voie à la to» léranee; mais si elle était daus les esprits, elle n'était pas encore dun^ les cœurs : la violence de ses défenseurs eux-mêmes dans leurs controverses réciproques suffirait seule à le montrer. Saurin, lui, était vraî* ment tolérant; il L'était par noblesse de cœur et élévation d'esprit; sur ce point et d'autres encore, il avait des idées plus grandes et plus vastes que ses omt^porains.

En résumé, Saurin nous présente plus de qualités que de défauts. C'est un huinnie faible, imprudent, passionoé, un peu trop épris de la gloire, mais candide, sincère, probe, doux, plein d'amour et de lar* geur. C'est un vrai chrétien.

Voyons maintenant ses principaux ouvrages. Son

Abrégé de la théologie et de la morale chrciiennef m farm de eaiécki$mê^ parut en i722. Saurin avait contribué à la Ibndalion d'une société dont le but principal était de faire instruire les eniants des réfiigiés pauvres et, après leur avoir enseigné leur religion, de les mettre en apprentissage. Ce fat \x.iir eux. qu'il composa ce catéchisme; mais ce n'est pas un catéchisme ordinaire, et il est diffidle de croire qu on le plaçât immédiatement entre leurs mains. Il est vrai qu'alors Finstruction religieuse ne se prenait pas au petit pied et qu'elle allait en première ligœ

dans 1 éducation d'un homme bien élevé» Nos catécbismes aont loin de valoir ceux de ce teaips-là, pour la pensée, les raisonnements et la doctrine, et cependant Sauria déplore dans sa préface la négligence qu'on apportait dans riustroction reli^euse de III jeunesse. Son catéchisme est précieux à étudier et lait connaître mieux que ses autres ouvrages sa tbéo» logie et ses idées sur la religion.

Trois ans plus tard, Saurin commença la publication de ses lettres sur VÉtat du dimtianism m France^ adressées aux «a(Mif»M romatfif , aux prù- UHanlê temporismrs et aux déistes (1725-1727). Cet ouvrage provoqua une guerre de plume des plus violentes. Les attaques étaient injustes et grossières au delà de toute idée, et la délense si maladroite qu^eUe semble partir d'ennemis déguisés. C'était, du reste, une affaire toute personnelle : ou en voulait à SauriUy non à ses opinions. L'impression qu'on reçoit de ce champ de bataille est triste, mais sans gran* deur. En le remuant avec le soc, on y trouve bien les scabra rubigine pUa^ les gakas inanes, mais on n'a pas lieu d'appliquer le

Granâiaqoe effosfiis mirabitur ossa sepuîeris.

Nous avons déjà mentionné l'orage qu'excita la

publication, commencée en 1720, des Discours histmifises^ cntiquay Mologiques tt moraux mr les événmmis les plms fnémorables iu Vieux et du Nùuvem

Testament {i). C'est une espèce de commentaire, des-

(1) On dMgne soaTent cei oavnge tow le nom »M$ 4« SmtM*

616 iàCQtm ftAUiUN.

tîné piimitivement a servir de texte à une collection de gravures. L'auteur fut accusé par les uus de scep* ticisme, par les autres d'un rigorisme exagéré. Le fait est qu'il s'y montre d ua bout à Tautre très lo^ ui et ne déguise jamais sa pensée.

Les Sermons de Saurin forment douze volumes, dont les cinq premiers seulement ont été pubiieb par lui, de 1708 à 1725 ( i ). Peut-être a-t-il encore préparé le sixième, qui parut peu de temps après sa mort, en 4732. Il apportait une grande sévérité dans le choix des sermons dont U composait ses volumes, et la publication de ceux qu'il avait écartes a nui à sa réputation^ bien que Thomme supérieur ft*y fasse reconnaître encore.

Le débit de Saurin ajoutait beaucoup de prix à ses sermons. U avait une noble figure, un bel organe et avait développé par Tétude ses doua naturels.

Voici comment s'exprime à cet égard la BtbUo-

thèque française :

« A un extérieur tel qu'il le fallait pour prévenir c( son auditoire en sa faveur, H. Saurin joignait une a voix forte et sonore. Ceux qui se bouviennent de «c la magnifique prière qu'il récitait avant le sermon tf n* auront pas oublié non plus que leur oreille était « remplie des sons les plus harmonieux. Il aurait été « à souhaiter que sa voix eût conservé le même « éclat jusqu'à la fin de i action, mais nous avoue-

(i) Le premier i n i708, le deuxième en I713, le troisième ea t7i7, le quatrième en 1720, le doquiëme eu â72S.

JAGQUBS SAURIN

« roQS que souvent il ne la ménageait pas assez (1). » « — J'ajouterai à cet éloge, dit Chauffepié, après « cette citation, une particularité que je tiens d*un « homme à qui M. Abbadie lui-même l'avait dit, « que la première fois que ce grand homme en- « tendit prêcher M. Saurin il fut tellement ravi en « admiration qu'il se demandait : Ëst-ce un ange « ou un homme qui parle (2)? » — Ce mot d'Abbadie se doit entendre surtout de la récitation de Saurin (3).

( 0 BibUotkigw françaiie. Tome XXH, partie II, pige W*

(2) Nouveau Dictionnaire kUianfUe et eHHque, Tome IV, page tT7. Article : Saurin {Jacques).

(3) « Pendant les vingt-cinq ans que dura son minisl^Te, Saurin resta en pos- « session de la gloire précoce qu'il avait acquise, cl il y puisa une autorité de m langage et une atturanee d'esprit qui ne ae aoni reneontréea au mtaie degr6 « elles aucun des autres orateurs du refuge. Par Fétendite de ses connaiManoes, « réiévailon de ses pensées, Ftian de son imagination, la force de ses arguments, « la mélbode lumineuse de son exposition, il produisait l'impression la plus pro- M fonde sur les flots de réfugiés qui se pressaient dan* l'cnc inlf trop étroite du « temple. Des échelles étaient dressées contre les murs pour recevoir ceux qui « n'avaient pu trouver place dans la vaste nef de l'église. L'élite de la population K hollandaise de La Haye, les Beinsius, les van Haren, les Wassenacr, les hommes m ttUl qui tenaient alors dans leurs mains les destinées de l'État et dorant les- « quels Tenaient s'hnmiiier les ambassadeurs naguère si arrogants de Louis XIV, •c aoeouralent pour Fentendre et joignaient leur témoignage approbateur â celui « des Français. 11 n'y avait pas jusqu'à la sérénité de son noble visage, jusqu'à la ti darlé d'^ voix sonore et vibrante, jusqu'à ce mélange de ferveur genevoise « et d'ardeur méridionale, qui ne contribuassent à transporter les auditeurs en- « thousiasles qui atiUiaieat à ses sermons. La première fuis qu Abtjadio rcnlcndil « prêcher. Il bit tellemeat rari qu'il s'écria : « Est<e on homme, estHse un ange « qui parte? » Le savant et judicieux Le Gterc avait reHisé longtemps de Tenir à « ses sermons, se déOant des effets produits, disait-il, plutôt par une vaine élo- « qucnce que par la force des arguments. l'n jour, ses amis rentraîni renl dans « le temple; mais, pour ne pas céder à l iulluence de ces accents harmonieux cl « de ce gcsle rapide et expressif, il eut soin de se placer derrière la chaire, de « manière à ne pas voir l'orateur. A la ûn du discours, il fui lout surpris de s'aper- « ceroir qu'il STait diaogé de position et qu'il était profondément ému et rempli « dradmiration. » (NifHcfi mr /oogwct Santrin, en tète des Stmiom dkaitU, publiés par H. Ce. Wnss* Paris, i8S4. Pages Tm-ix.) (ÉMleurt,)

618 lAOQOU SAimm.

Citons encore TapprécialM»! de Le Cierc dàm sa Bibliothèque ehmiie :

< Ceux qui ont ouï M. Sauna eut eu FaYautage « de ifoir qu'il souUent tout cela par nne action qui « y répond parfaitement bien. On dit que Torateur a Eschiue, quoique cnncnii de Démosthène , lisant « un jour dans une ville de Grèce une oraison que « ce çrrand orateur avait faite contre lui, îl hii attira « radmiration de ses auditeurs» ce qui fit dire à « Eschine : Ahl si vous l'aviez ouï lui-même l — le « ne ferai point d'application de cotte histoire. Le s lecteur comprendra assez ce que je veux dire (1). >

Saurin jouit toute sa vie d'une réputation immense, à laquelle dut nuire toutefois l'imilalion maladroite de ses copistes. C'est un malheur pour les grands hommes de faire école. L'imitateur sans talent dénonce les côtés faibles de son modèle, et la parodie, pour être involontaire» n'en est que plus dangereuse. Campistron pourrait dégoûter de Racine. Saurin avait une éloquence originale, hardie, parfois sauvage et brusque à la manière de Bossuet« C'était bien avec son génie; mais on comprend ce que ce genre peut devenir entre des mains maladroites, et combien il était fâcheux pour Saurin qu'on prétendit le retrouver dans l'éloquence haut empanachée de ses imitateurs. Néanmoins dans touX le dix-huitième siècle sa réputation a plutôt grandi que dimmué; il a été souvent réimprimé; enhn il a rompu son

(1) BtNhOkiqtiê eAoMe. Toflie XXV, page 179. (Arllde nr Uê temm I A D des 5«rmefw de Jacquet Seittiiu)

lAOQtnn sAVMif. 619

ban, pénétré dans le public catholique et» seul de tous les réformés, il a pris rang dans la littérature nationale. II a fallu que Maury en pariât,... poor le calomnier, il est vrai. Aujourd'hui son crédit a beaucoup baissé. L'édition publiée à Paris de i829 à 1835, la seule qui soit un peu bonne, est tombée loute jeune, et on Tobtient à très bas prix (i), Aakentnmfaia libelU^ et dans le nombre de ces Ubelli il faut compter les sermons. Aucun genre littéraire n'a des catacombes aussi effroyables; mais que Sau* rin y soit enterré avec les autres, cela ne nous fait pas honneur.

Nous ne baserons guère notre appréciation de Saunn que sur les volumes qu'il a lui-même publiés, et comme, dans Tédition de 1829, qui a suivi l'ordre des matières, cette distinction n'est plus possible, nous donnons ici les titres des sermons contenus dans les cinq premiers volumes.

Premier volume : Le Renvoi de la eonv^rmon (trois sermons). — Les Profondeurs divines. — Sermon pour le jeûne célébré à l'ouverturê de la can^gne de l'atmée J706. ~ La Nature du piehé irrémieiibk. La Peine du péché irrémissible» — L*Aumùne» — La Suf' fi$ance de la BévélatUmn .

Deuxième volume : L'À$turance du Saha. — £'tmmemité de Dieu. — Les Dévotiom passagères. — Lû DiviniU de JéeuS'ChrûL — Les l^ourmenis de ï Enfer*

(i) Les ciUUoQsde M. Vinel »oiit faites d'apn s les édilions de La Haye; mais ^€it à la noutelto MMoii de Paris, 1 829, et quand il j a lieu, aui 5erMM« cMtêt iê /• terifi(édiliCNi publiée par M. Gli. Wâtt en 1SS4) que te ravporleiU no» renveis, eee édilions éiâni pins à la portée de la plupart des leclennu {È^&iewn.')

620 MOQUES SAURIir.

— Le Ravissement Je saint Paul. — Les Frayeurs de la mort, — Sermon êur les malheurs de l'Europe, — les Passùm. — La Néeeuité des progrès.

Troisième volume : Le Prix de l'âme. — La Péni-- Urne de la pécheresse, — Laceord de la religwn avec la politique. — La plus sublime Dévotion, — La Vie des courtisans. — Le Véritable objet de la crainte. — Les Difficultés de la Heligion ciirétienne. — La Recherche de la vérité. — Le Trafic de la vérité, Les Avaurtages de la Révélation.

Quatrième volume : La maniire d*étudier la reliyton. — L'Amour de la Patrie. — Le Goût pour la dévotion, — La Sainteté. — Les Conversations. — La Viiion béaiifique de la Divinité, — Vindiipen^ eMe obligation d'un dévouement universel aux lois divines. — Le Travers de l'esprit humain (trois sermons).

Cinquième yolmne : Sermon pour le dimanche avant Noël (Ésaïe, IV, 5, 6). — Le Cantique de Siméon. — Les dernier» diicowrs de Jéeue-Christ à ses apôtres. — La Prière sacerdotale de Jésus- Christ. — La Passion,

— La Résurrection de Jésus-Christ, — La Foi obscure.

— La Participation des chrétiens à VexaUalion de Jésus^Christ. — Le Premier discours de saint Pierre,

— Sermon pour le jeûne du 13 novembre 1720. — L'Eternité de Dieu, — Pour un jour de communion.

On peut déjà s'apercevoir, à la seule lecture de

cette liste, que Saurin a traité des sujets beaucoup

plus variés que ses prédécesseurs. Outre les sujets

lAGQUES SAURIN. 621

ordinaires, que tous les prédicateurs traitent au moins une fois (comme, par exemple, les textes de la Passion), il aborde des sujets nouveaux, qui vont à la nature de son esprit et qui devaient plaire à Tauditoire choisi dont il était entouré. Il étudie davantage les divers rapports de la religion avec la vie humaine et la société; ainsi il prêche sur l'égaHté des hommes, sur la vraie liberté, sur l'accord de la religion avec la politique, sur le tribut. Il a, en outre, plusieurs sermons de circonstance.

Avant la révocation de TÉdît de Nantes, une idée domine chez tous les prédicateurs réformés : la défense de leur Église et de ses doctrines. Les réfoi iiies étaient menacés de plusieurs manières, et la lutte était pour eux une nécessité; mais cette préoccupation, toute respectable qu'elle fût, puisqu il s'agissait pour eux de défendre la vérité et non pas les Intérêts d'une secte, restreignait beaucoup l'horizon de la chaire. Certains sujets n étaient jamais traités ou Tétaient trop exclusivement au point de vue de l'Église protestante. La prédicalion n'avait pas en vue l'individu avant tout; mais, sans négliger l'édification individuelle, elle regardait davantage à la communaoté. On y cliercherait en vain aussi quelque écho du dehors, si ce n'est les allusions générales à la persécution. Elle ne peut donner aucune idée de la société de cette époque, de ses mœurs, de ses habitudes, de sa littérature. Mais une fois sur la libre terre de Hollande, les réformés eui:ent plus le loisir de regarder autour d'eux; ils se mêlèrent davantage

à la société^ el leur prédication en fat fiorcémcut mo*

diûée.

Ëiie le fut aussi sur uu autre paiut. Parmi les sujets négligés dans la période qui dous a occupés ju»qa*ici, nous avons signalé déjà les sujets de morale ; Saurin le premier leur donna une large place, s'occupant également de morale descriptive et de morale prcscriptive. Toutefois il ne négligea pas le do^oae comme on le négligea daos la euite»

Il a introduit hardiment des sujets religieux dmveauA, allronlaut d'assez grandes diûicultés pour que les titres de plusieurs de ses sermons effrayeiit : fai Profondeurs dwines: VImmentité dê Dieu; XÉUfmté de Dieu; le liavissimenl de saint Paul; la Visioti béatifique de la Dmmté; la plus sublime Dévêdan; la JM objicure; les Toamients de l Enfer.

On a beaucoup dit que c'est de Saurin que date la décadence de la théologie. Il se trouve, il est vrai^

à quelque distance de ses devaiiders et du réveil religieux actuel; mais il est certainement très ortho* dc»ee. Il n'a évité aucun des grands sujets : la Tremformation du pécheur; V Assurance du salut; Vlmfeceebililé du fidèle; la Divinité de liem^Chriêt^ Il seraif difficile à Torthodoxie la plus exigeante de trouver la sienne en défaut sur aucun point; elle s'étend même à des doctrines que le réveil a considérées comme secondaires, ainsi la prédestination. Pourquoi donc le réveil, qui a exhumé plusieurs des devanciers de Saurin, Ta-t-il laissé lui-même dans une sorte d^ou* bli? Il y a une raisou à cela, saus compter k pré*

ventioa très ûjiKte dont il esl deYOUii lobjet. U n'a

pas pressé aussi vivement, aussi habituellement que d'autres la pensée de la justification par la foi et de la gr&ce opépante. Il en parle sans doute et souvent; mais ce no^^i pas, comme aujourd'hui, le sujet dans tous les sujets. Tout le christianisme est dans Saurin; omis certaines parties sont k Tétat latent, et c'est particulièrement le cas de ces principes qui, forteiœat saisis, dcmnent à toutes les pensées luie un^ pulsion idve et dominante. Sa prédication n'a pas assez de pente et les vérités ne tombent pas assez de tout leur poids.

Parfois il semble aussi n'avoir pas saki ks justes proportions des vérités cluélienues. Ainsi dans ses sermons sur le Runmi de la comersian (sujet» pour le dnre en passant, inconnu à notre réveil), il se rapproche trop du point de vue catholique, d'après lequel il feut être chrétien avant de se convertir. Toutefois cette prédication est riche en instructions et elle comblerait admirablement beaucoup dp lacunes que nous devons reconnaître dans la nôtre.

Ce qu'on peut louer sans réserves dans la iheo- Iqgie de Saurin, c'est son esprit libéral,, rationnel, et surtout son admirable loyauté: Tandis que les autres recommandent les vérités dont ils sont convaincus, Saurin a Tair de chercher la vérité pour son propce compte et d*ètre disposé à raccueillir quelle (qu'elle soit. Dans Texposé des objections et dans les réfutations, il montre une loyauté vaillante; il semble qu'on reconnaisse en lui Tancien soldat; mais s'il

lait face m danger avec courage, il ne le cherdie

pas toutefois : il est brave et non belliqueux. Sa loyauté donne un sentiment de bien-être et inspire la confiance; nous savons, à n*en pouvoir douter,

qu'il ne nous trompe pas, à moins qu'il ne se trompe lui-même.

Saurin fait grand usage dans ses sujets de la métaphysique; il l'aime et en est même fort épris. Elle Tempêche d'être mystique, bien qu'il croie Tètre, et cependant on raimeratt mieux mystique. Le bon mysticisme est la manne cachée des vérités évangéliques; il fait sentir ce qui ne peut pas se dire, ce que l'analyse est impuissante à expliquer. Saurin s'y prend autrement; il s'efforce, par exemple, de nous donner une idée claire et nette des joies du paradis eu dL^linp liant tous les éléments de la félicité étemelle. Chateaubriand suit une autre voie; il parie de fleuves d'or, de rivages de rubis, etc.; mais ces symboles, splendidement arides, ne s'adressent qu'à l'intelligence, ils ne font rien sentir. Ck>mbien j'aime mieux la manière dont s'y prend Fénelon. Lisez, dans le dix-neuvième livre de Télémaque (1), sa description du paradis, et vous verrez comment on peut exprimer l'inénarrable. Ce n'est pas une méthode, c'est plutôt Tabsence de méthode; c'est une inspiration; c'est le bon mysticisme.

Si nous voulons savoir ce qu'on pensait alors de la métaphysique, au moms dans les sermons, écou-

(i) Le livre XIX do la division lu Télémaque en XXIV livres est compris dans le livre XIV de la division en XV 111 livres. (Éditeurs.)

UCQCfiS fiAURIK* 625

loDS un critique de Saurin. « C'est un grand mal- « heur, dit-il, pour ceux qui ont assez de géuie pour a le sentir, que les principes de la métaphysique « soient bi délies et si peu féconds. Cette science a méhte certainement que nous nous y attachions « avec la plus avide curiosité; mais elle est trop « haute et trop sublime pour de petits esprits comme a les nôtres. Peut-être que les anges, les chérubins a mêmes, osent à peine s^en mêler (1). »

Cependant Saurin ne croit pas traiter des sujets trop difficiles. Voici comment il en parle lui-même, dans son sermon sur ^Éternité de Dieu :

vL Que ceux de vous, mes frères, qui ne pourront « pas suivre ce raisonnement ne s^en prennent qu'à « eux-mêmes. Qu'ils ne disent pas que ce sont là ce des réflexions abstruses et métaphysiques, qui ne « doivent pas être apportées dans ces assemblées. 11 tt n'est pas juste que l'incapacité d'un petit nombre « de personnes, incapacité causée par leur attache- «t ment volontaire aux choses sensibles, et pour ainsi a dire par leur entuiicement criminel dans la ma- « tière, retarde l'édification de tout un peuple et «r nous empêche de lui proposer les premiers prin* a cipes de la religion naturelle (2). »

Saurin a raison; car si Ton peut faire des méditations creuses et trop difficiles, on [>eut aussi, et c^est le cas trop souvent aujourd hui, rester au-des-

(0 Jtmrmd KlfMre d« La Rage, Tome m, pa^e S9|. (Artide sur le Umm V des Sermtm de Saurin.) (s) lEditioD de Ms. Tome vm, pige sis.

C26 JACQUES SAUaiM.

sous de son audîtoire. Il faut éviter les expressions

et les idées scientitiques et abstraites, que le plus grand nombre ne comprend pas : tout doit prendre un corpii, tout doit devenir vivant et palpable; mais il faut éviter avec le même soin les trivialités, qui ne satisfont pas les esprits les plus ordinaires. On est étonné de rencontrer souvent cliez le petit peuple une iotelligeuce des choses divines qu'on ne rencontre pas toujours chez les hommes plus cultivés. C'est que ces choses se comprennent avec le cœur. 11 ne faut donc laisser de côté que les sujets aux* quels le cœur ne saurait atteindre. Est-ce le cas pour le développement auquel Saurin fait allusion dans les paroles que nous avons transcrites? Nous allons en juger. — Il veut {>rouver que, de la conscient e que nous avons de notre propre existence, résulte nécessairement la persuasion de Téternité de Dieu.

a Si je âuis aâsuré de mon existence, dit-il, je ne ut suis pas moins assuré que je ne la puise pas de a moi-môme, et que je la tiens d'un être supérieur. « Quand j'ignorerais Thisloire du monde; quand a je ne saurais pas par tradition que je ne suis que a du jour d'hier^ selon l'expression du Psaliiiibte; a quand je ne saurais pas que mes pères, qui étaient « nés comme moi, sont morts, comme je suis bien « assuré que je mourrai bientôt; quand je ne saurais cr rien de tout cela, je ne douterais pourtant pas « que je ne dusse mon existence à un être supé- « rieur. Je ne pourrais jamais me convaincre qu'une

« créature aussi laibie que jcT le suis, une créature « qui trouve à ses moindres volontés des obstacles a iosurmontablt:?, une créature qui ne saurait ajou- « ter une coudée à sa statwre^ une créature qui ne « peut pas proloni^HT d'un seul instant sa propre « vie, et qui est iorcée de céder, soit qu'elle le « veuille, soit qu'elle ne le veuille point, à une a puissance majeure qui lui crie : Tu es poudre et «r tu rêkmrmras en poudre; je ne pourrais jamais me a convaincre qu'une telle créature subsiste de toute a éternité; beaucoup moins, qu'ciic ne doive son « existence qu'à elle-même et qu'à Téminence de « ses pLittclions. Il est donc sûr que j'existe, il est « sûr que je ne suis pas Tauieur de mon existence.

« Mais je ne veux que cette certitude, je ne veux « que cette double pi(>po>iiioa : J'existe, je ne suis a pas Tauteur de mon existence, — pour me con* a vaincre qu'il y a un Être éternel. Oui, quand une tt révélation, émanée du sein de la toute-science, ne «c nous donnerait pas cette idée de la Divinité; quand *«c Moïse n'aurait pas prononcé cet oracle : Avant ce que les montagnes fussent nées, et que tu eusses formé a la terre habitable^ même d*éurnité m itermté^ tu e$ « le Dieu juii; quand les vingl-quatre Anciens qui a sont assis devant Dieu, ne rendraient pas hom- « mage à son éternité et ne s'écrieraient pas sans c( cesse en se prosternant devant lui : Nous te ren- « dans grâces^ Setgneur, qui es, qui*étais9 qui dois « être; quand l'Être étemel n'aurait pas dit de îui- « même : Je suis alpha el oméga^ le premier et le der-

« nier; — bien plus oncore, ([uand cet Être éternel « ne nous aurait pas convaincus de sa grandeur par

les ouvrages qu'il a opérés; quand je serais tout c seul dans la nature des êtres, je serais forcé d'ad- « mettre un Être étemel, et cetle proposition : Il « y a un être éternel, naîtrait du sein de eelle-oi : « j'existe, et je ne suis pas l'auteur de mon exis- « tenoe; ear si je ne suis pas l'auteur de mon exis- « lence, je la dois à un être qui est hors de moi. « Cet être, à qui je dois mou existence, tu*e la « sienne de lui-même, ou il la doit comme moi à « un être qui est hors de lui. S'il la tire de iui- « même, voilà VVAvq éternel que je cherche; s'il la « doit à un autre être, je fais le même raisonnement a sur celui-ci que sur l'autre. Je remonte ainsi, et je ft suis contraint de remonter, jusques à l'Être qui « existe par lui*4nôme et qui a toujours existé (i). »

Un des traits distinctifs de Saurin, c'est une clarté qui ne laisse subsister aucune ombre. Il est sous ce rapport aussi admirable que Du Bosc. Rien de plus distinct, de plus net que chacune de ses idées. Il n'y a pas une de ses explications, même lorsqu'elle n'est pas juste, qui ne renvoie content.

Comme exemple d'explication d'un point. difficile, citons le passage suivant du sermoh sur VAumêm :

« La charité nous rassure contre les frayeurs que « la pensée du dernier jugement doit nous inspirer. « C'est Jésus*Christ qui nous fournit cette pensée, « et qui nous dit dans le ciiapitre XXY de haint

(0 tmon de P»rii. Tm VUI, ptgei 2is-3i$.

« Matlhieu, que quand le Fils de l'homme viendra ti avec ses saints auges» il dira à ceux qui seront à « sa droite : Ven$»^ lê$ himê de mon Pire, poiêédet a en héritage le royaume qui W)us a été préparé dès la a ftméUuian du monde; car j'ai eu fam, <l vouê m'a^eâ a donné à mmig$r: fai eu soif, et vom nCoMz donné a o hoire. En tant que vous l avez fait à Tuti de ces a petiiBf voue me lavez fait à moi^méme^

« Voici encore un de ces passages qui doivent être «c entendus dans ce sens de sublimité dont nous par* « lions tout à Theure. Jésu&€hrist revêt la personne « des pauvres; il veut prendre sur soi, s'il faut ainsi • dire, tout ce que nous ferons en leur foveon « Quelle est la raison de cette conduite? Si tes pau* a vreâ lui sont si chers , pourquoi Aes laisse-t-ii « souffrir; et s'il les laisse souifinr, pourquoi dit-il « qu'ils lui sont si chers? Mes frères, c'est pour nous a mettre à 1 épreuve, c'est pour épui'er notre amour* «t S'il Tenait à nous avec la pompe de sa gloire, en-» « touré du feu détyorant, précédé de ia force et de la « majesté, accompagné de ses séraphins et de ces « dix mille miUien qui «ont eentinuellement dewmt hn; «c s'il venait dans cet appareil nous demander un « verre d'eau, un morceau de pain, un peu d*ar* tf gent, qui est-ce de nous qui pourrait lui refuser sa «c demande? Mais cette marque de notre amour se- «c rait suspecte. Ce sei*ait un mouvement exdté par « l'éclat de sa majesté, plutôt qu'un mouvement « ë*un vrai amour dont nous serions animés. Il n'est « pas étonnant qu'un roi soit respecté au milieu de

630 iACQUBS SACftlN.

« sa cour et sur son trône. La majesté éblouit, l'idée a du pouvoir suprême met en mouvemeut, s'il faut « ainsi dire» tontes les puissances de notre âme. a Mais s'il survient quelque disgrâce à ce roi, s'il est exilé de ses États, abandonné de ses sujets, c alors il éprouve quels sont ses Trais amis, et il « leur prépare mille réeoiu penses. Voilà Tirnage de « Jésus-Cbnst. £n vain, abattus au pied de son oc trAne, lui disons-nous mille et mille fois : Seù a gneur, tu sais que je t'aime. C'est peut-être Tamour «c pour les bienfaits et non Tamour pour le bienfai- « teur, qui nous diclc ces paroles. Exilé de sa roiir « céleste dans la personne de ses membres, aban- «t donné de ses sujets, couvert de haillons, logé a dans les liùpdaux, il vienl éprouver ses véritables « sujets, il sollicite leur compassion, il leur présente «c ses misères, il leur dit en même temps qu'elles ne « doivent pas être éternelles, qu il doit être rétabli « un jour, et qu'alors il récompensera leur soin par « une félicité éternelle; et c'est l'idée de ce texte : a J'ai eu faim et vous m'avez donné à manger; fat eu «c soif el vous m'avez donné à boire. Grand motif à Cl la charité! Poids immense sur une âme (pji aurait a quelque étincelle de ferveur et quelque ombre de ce générosité! Mais je ne suis pas surpris que des € motifs si forts en eux-mêmes le soient si peu pr c rapport à nous. Toujours renfermés dans cette € sphère d'objets qui s'offre à nos yeux, occupés du a période présent que nous fouruissous, resserrés c dans les bornes étroites de notre petitesse, nous ne

JACQDBS SAURIH* 631

« portons jamais nos rcirards sur l'avenir, nous ne « pensons jamais à ce grand jour où Dieu doit Juger « Vumvers en junke et prononcer Farrèt de notre « destinée éternelle. Mais qui est-ce, qui est-ce, qui « à la £ace de tous les hommes, à la face de tous les « anges, à la face de tout Funivers, et à la face de « Dieu même, pourra soutenir ce reproche, sortant et de la bouche du Fils de Dieu : Toi eu faim^ et vota M avez refusé de me donner à manger; j'ai eu soif, et et VOUS avez refusé de me donner à boire (1). »

Écoutons encore Saurin nous parler de la sainteté :

« Les plus simples peuvent se former (du moins

« s'ils veulent se prévaloir des secours qui leur sont a offerts) des idées de ce que nous appelons iainieié. « Il me semble, du moins, qu'il n'y a personne dans « cet auditoire qui ne puisse suivre la méditation « suivante, à laquelle je vous prie d'être attentifs.

cr Supposez, dans un monde qui vous soit entière^ « ment étranger, une société avec laquelle vous « n'ayez aucune sorte de relation et avec laquelle a VOUS ne puissiez jamais en avoir. Sup[)osez t[ue « cette société ait reçu de Dieu la dispense de s'as- « servir à certaines lois; qu'il lui ait permis de se a conduire au gré de ses désirs et qu'il lui ait déa daré que, comme il ne lui inlligerait aucune peine ff pour ce que nous nommons aujourd'hui wee, il ne « lui donnerait aussi aucune récompense pour s être <t attaché à ce que nous appelons vertu* Supposez

(1) Ëdilioa de Paris. Tome U, pages 16-18. " Sermons choisis^ pages n-i9.

68S YAOQQis aâvM.

daos cette société deux hommes qui auruut fait un usage tout opposé de cetto indépendaiK». L'un se dira à luî-mème : PDÎsqae je suis Farbitre de ma

a conduite et que ce premier Être» dont je dépends, c s'est engagé à ne me demander aucan compte de a mes actions, je ne consulterai dans ma vie d'autre a règle que mou intérêt. Quand mon intérêt denaan* a dera que je nie le dépôt qui m*a été confié, je le a ferai sans répugnance j quand mon intérêt deman- « dera la perte de mon «mî le plus tendre et le plus « fidèle, je deviendrai moi-mtoe son t>ourreau et « je lui percerai le flanc. Ainsi raisonne l'un de ces a hommes. L'autre, au contraire, dit : le suis libre, « il est vrai; je ne suis responsable qu'à moi-màne a de ma conduite, il est vrai; mais je tirerai de mon «( propre fonds certaines lois pour ma conduite et je « les SUIVI ai inviolablement. Je ne nierai jamais le a dépôt qui m'a été confié, et je le rendrai avec oc fidélité, quelque intérêt que j'eusse à me Tappro- « prier. Je conserverai chèrement la vie de cet «I homme qui a eu pour moi tant de fidélité et tant « de tendresse, quelque iiiicièt que je puisse avoir (c à sa perte. — Nous demandons à ceux mêmes de a nos auditeurs qui sont le moin» exercés à suivre a une méditation, s'ils peuvent obtenir d'eux-mêmes « de né pas mettre une différence essentielle entre <e ces deux hommes de la société supposée? Nous « demandons s'ils peuvent s'empêcher d'avoir de ce l'horreur pour le premier de ces hommes et d*a- « voir de la vénération pour l'autre? Or cette con-

a duîte, ou les principes de cette conduite, pour « lesquels vous ne pouvez vous empêcher d'aTOÎrdu « respeet et de k vénéfalion, quoiqu'elle se passe « dau& uu uiOEMle et dans uue société avec lesquels «r TOUS n'avez aucune relation et avec lesquels vous, « n'en aurez jamais; ces principes, dis-je, sont ceux a auxquels se dévoue celui que nos Écritures apce pellent mmW; ces principes sont ce que nous ap«* « pelons verlu^ justice» ordres ou, comme porte mon « texte, êmHMé. Soytz iainUp car jê mii saint,

c Portons plus avant noti*e méditation, et faisons a une supposilion d'uu autre genre. Vous avez tous « quelque idée de Dieu; vous en avez du moins « cette notion, c'est qu'il est souverainement indé* « pendant, c'est qu'il u'y a aucune créature qui «( puisse le punir ou le récompenser de l'usage qu'il a fait (Je son indépendance. Supposez, autant qu'on « le peut sans blasphème, qu'il prodiguât ses grâces « au dépositaire infidèle et ({u'il les refusât à l'autre; « qu'il couibiàt de ses biens celui qui enfonce le a poignard dans le sein de son ami le plus tendre « et le plus fidèle, et qu'il laissât Tautre dans la a misère et dans i indigence. Supposez, au contraire, « que Dieu prodiguât ses faveurs au dépositaire « fidèle, et qu'il les refusât à l'autre, et ainsi du a reste. Je demande à ceux mêmes de mes audiet teurs qui sont le moins exercés à suivre une mé- « ditation, s'ils peuvent s'empêcher de mettre une a différence essentielle entre ces deux usages de « l'indépendance. Peuvent -ils s*empôcber d'avoir

634 fAOQiaS ftAUMN.

« plus de respect et plus de vénération pour l'Être <c suprême dans le second cas qne dans l'autre? Or, c mes frères, encore une fois, ces lois, selon les- « quelles l'Être suprême agit, ce sont celles auxa quelles est destiné, dévoué, celui qui est appelé a samt dans nos Écritures. La conformité avec ces a lois, c'est ce que nous appelons verlUy justice^ « ordré^ ou, comme porte notre texte, taînteié. Ainsi « il me semble que les plus simples d'entre les chré- « tiens (s'ils veulent se prévaloir des secours qui leur ce sont offerts) peuvent avoir des idées de la sainteté.

« Il est vrai pourtant que les plus grands philo- <c sophes et les plus profonds théologiens ont quel* « quefois de la peine à parler avec précision sur ce « sujet et à répondre à toutes les questions aux- « quelles il a donné lieu. Peut-être qu'une des prin* a cîpales causes de ce qu'il a d'obscur, c'est sa clarté « même; car c'est une vérité que nous enseignent «r ceux qui nous forment à Tart de raisonner, que « quand on a porté une idée jusques à un certain « degré d'évidence et dé simplicité, tout ce qu'on « peut ajouter pour l'éclaircir ne sert plus qu'à l'ob- <c scurcir et qu'à la confondre. Une parUe des diffî- «c cultés qui se trouvent encore sur la nature du juste a et de l'injuste ne viendrait-elle pas de ce principe?

«c II me semble du moins qu'il résulte de ce que « nous venons d*entendre que tous les hommes ont « une idée claire et distincte de la sainteté, lors « même qu'ils manquent de termes pour s'exprimer « avec justesse et précision sur cette matière. 11 me

lAGQins SAinuN. 635

a semble qu'il n'y a point d'artisan qui puisse s'em* « pêcher de prendre , quelque parti sur cette ques* « tioQy qui a causé tant de débats dans l'école : « Sur quoi la dilltrence du juste et de Tinjuste et est-elle fondée? Est-ce sur l'intérêt uniquement? « Est-ce uniquement sur la volonté d'un Être su- « périeur, qui a prescrit telle ou telle loi? Car, puis- «c que nous ne pouvons pas nous empêcher d'avoir a en exécration un homme qui viole certaines lois, « quoiqu'il ne porte point atteinte à nos intérêts par a cette violation, il est clair que nous ne saurions « nous empêcher, quand nous réfléchissons sur nos « idées, de reconnaître que la différence du juste « et de l'injuste n'est point fondée sur l'hitérét uni- « quement. Et puisque nous ne saurions nous empè- « cher d'avoir plus de vénération pour l'être indé- «tt pendant, lorsqu'il suit certaines lois, que s'il les « violait, il est clair que nous ne saurions nous emic pêcher de reccHinaître qu'il y a une justice indé- « pendante de la loi souveraine qui l'a prescrite (1). »

Le temple était alors la grande école oii le peuple venait apprendre sa langue et oii Ton mettait la philosophie à sa portée. Il n'en est plus ainsi aujourd'hui. Mais, du moins sous le rapport de la langue, après tout ce qu'on a fait dans certains pays pour en avancer la connaissance, ne pourrait-ou pas mieux que Saurin porter ces raisonnements dans la chaire? Cela augmenterait singulièrement le nombre des sujets à traiter.

(I) la SainUti» (Âditton de ?arb. Totiiel«, iMgts 34S-S4».)

On peut reprocher à Sauria de faire trop d'érudkioD. CheE d'autresi aussi savants que lui, elle «si moins en dehors et mieux fondue dans Tensemble. Mais ce qui est frappant, c'est que, dans Téruditioa eomme dans la métaphysiquei il est toujours aminé, pratique^ allocutif.

Après avoir vu quel genre de sujets sont traités

par Saurin, disons maintenant quelques mots de sa méthode de composition. Il a fait dominer le sermon synthétique. Pour le coup, nous smnmes Inen loin dea êxplicaùons de Mestrezat et de Daiilé. Il emploie cependant quelquefois encore et avec sneoès la méthode analytique; ainsi dans ses sermons sur la Pénitence de la péciteresse, sur la Iristesse selon Dieu, sur la Friérê sacerdotah dê JéêfU'Ckriêi, Il a été moins heo^ reux dans son sermon sur ï Éierniié de Dieuy qui manque d'unité par Teâet de l'emploi de cette méthode.

Il veut établir cette proposition qu'un jour est devant le Seigneur comme mille ans et mille ans comme mjimr^ et il l'établit par l'éternité de Dieu, par sa toute-science, qui déeoule de son éternité, et par sa félicité, suite des deux premières; puis il en tire, avec saint Pierre, une conclusion contre les libertins, qui

disent : Où est la promesse de son avémmmC! Il inoutre enfin que la perspective de Tembrasement de runivers est propre à nous porter à la piété.

a Employons, dit-il, le peu de moments qui nous a restent à tirer du dogme de Tembrasement àm « monde, mis à couvert contre Tobjectioa des liber-

« tins, les motifs à la piété que l'Apôtre veut nous « y faire puiser» Biên-aiméiy voui n ignorez pa$ mne « ehoêe, c'est qiiun jour e$i mwrs le Seigneur ûêmme a miUe ans, et mille ans sont comme un jour. Le Seigneur M ne retnurde point sa promem,*. Mais lo jour du SH' ff gneur «tendra eomm$ un larron pendant la nuit^ et a en ce jour Us deux passeront avec un bruit sifflant de ff fcntpHe, eî les ilémenîe embrasés seront dissous, et la « terre et lous les ouvrages qui sont en elle brûleront ena tièrement. Voilà le dogme que l'Apôtre vient d'éta- « blir. Puis donc que toutes ces eîhosee doivent se diê" a sandre, quels vous faul-il être dans une sainte conc duite etrdans les muwes de piété, en attendant et vous « héUant à la venue du jour de Dieuî Voilà la consé- « quence qu'il en tire, conséquence dont la justesse «r ya parahre par cinq tableaux, que le dernier émir brasement de TuniTers nous retrace devant les a yeux : un tableau de la puissance de notre Juge, « un tableau des horreurs du vice, un tableau de « la vanité du monde présent^ un tableau des beau- « tés du monde à venir, un tableau de T excellence oc de la piété. C'est la troisième partie, c'est la conte clusion de ce discours

Et cela s'appelle un sermon sur l'Éternité de Dieu! J'aime mieux, pour le plan, le sermon sur la Pénitence de la pécheresse. Ce plan est indiqué en ces termes à la ûn de Texorde :

« Arrètons-nouB à la principale des drcoDstances « de la vie de cette pécheresse, et pour ranger nos

(1) Êdhloii 4e Paris. Tome VOI» page ssik

638 JACQUES 8AURIH.

« réflexions sous quelques chefs généraux, exami- « noDs dans sa conduite : 1, la douleur qui la dé- « chire; â. le Sauveur auquel elle a recours; 3. l'ace mour dont elle est embrasée; 4. le courage qni a i*anime. Remarquons dans ces quatre circonstances « quatre grands caractères de la pénitence : 1 . Elle <c doit ctre vive dans ses remords. iSoire péchere^be ce verse des larmes, et ses yeux sont les interprètes « de son cœur. 2. La pénitence doit être sage dans a son recours. Notre pécheresse s'humilie aux pieds <c de Celui qui a fait Texpiation de nos péchés et de « ceux de tout le monde. 3. La pénitence doit être a tendre dans son ^ercice et nous faire réparer, «r par des actes d'amour divin^ Tamour cpie nous a avons eu pour le crime, à. La pénitence doit être « courageuse dans son exercice. Notre pécheresse a surmonte tous les scrupules qu^un faux honneur c( pouvait lui dicter; elle va dans la maison du pha- «t risien, en la présence de tous les invités, reoon- « naître son crime, et puisqu elle u a point eu du « honte de le conmiettre, elle n'a point de honte de € l'avouer [i). »

Au reste, si Saurin nous mène parfois un peu loin, il y a tant de verve dans la conception première, tant de vivacité dans la manière dont il embrasse et traite sou sujet, que nous ne demandoos jamais oti il nous mène.

Les sermons analytiques ne sont chez lui que des exceptions; il emploie à l'ordinaire la méthode sya-

(1) É«fitioii de Pari»* Tome U, page 396. — Sermons choisis^ page 353.

JACQUES SAdUM. 639

thétique, qu'il a le premier mise en honneur et qui consiste à concentrer tous les éléments du texte dans une idée commune, à traiter l'idée et non le texte. Saurin , toutefois, s'attache d'abord beaucoup au texte; il l'explique avec surabondance; mais cela fait, il cède à son génie, qui le pousse à Tabstraction, il se met à Taise et il s'attache exchisi veinent à son sujet. Voyez, comme exemples de cette méthode, ses sermons sur le Prix de Vàm^ sur Us Profondeurs divines (l'un de ses plus beaux), sur la plm êubUme Dévotion.

Ce fut là dans la chaire une révolution importante, qui eut ses bons et ses mauvais ell'ets. L'un des bons résultats immédiats fut d'introduire dans la chaire des sujets qu'il faut traiter, mais qu'on n'aurait pa$ pu traiter, ou pas assez librement, par la méthode analytique. Malheureusement on abusa de cette liberté; bientôt, pour beaucoup, le texte ne fut plus qu'un prétexte, et le prédicateur, cessant d'être rinterprète respectueux de la Parole, se contenta d'en cendre quel(|ues lembeaux à son discours. 11 est lâcheux aussi que le sermon analytique ait été si complètement chassé par le sermon synthétique.

Dans cette méthode même^ Saurin s'est donné plus de liberté qu'elle ne semble en comporter. Il faudrait remonter au vieux Du Moulin pour trouver ayant lui quelque chose de pareil. Son plan n'est quelquefois qu'une suite d'observations ou une énuméralion. Ainsi dans sou sermon sur le Trafic de la

640 lACQUBS BAURllC.

vérité Proverbes, XXIII, 23), après avoir établi qne vendre la vérité c'est la trahir, il énumère quels sont ceux qui la trahissent»

a Nous marquons, dit-il, six ordres de personues, « qui peuvent vmdré la vérité dans le sens que noua a avons indiqué : i. le courtisan; 2. le zélateur in» « discret; 3. Tapostat ou le nicodémite; 4. le juge; a 5. le politique; 6. le pasteur. Le courtisaD, par « une basse adulation; le zélateur indiscret, par des « fraudes pieuses, au lieu de ne défendre la vérité « qu*avec les armes de la vérité même; Tapostat a ou le nicodémite, par l'amour du siècle présent «c (2 Timothée, IV, iO) ou par la crainte des tour- « ments, lorsqu'il est appelé à rendre raison de sa « foi et de l'espérance qui est en lui et à prendre <( pour modèle ce Jésus, qui, selon Texpression de « TApôtre, fil cette belle confession devant Ponce Pi- « iau; le juge, par un principe de partialité, lors* « qn*il faudrait mettre un bandeau devant ses yeux « pour n'avoir point d'égard à 1 apparence des per- « sonnes; le politique» par une criminelle cirooii- . <c spection, quand il devrait porter la sonde jusque « dans le fond des plaies d'un État et examiner dans « des assemblées publiques quelles sont les véii* « tables causes de sa décadence et les vrais auteurs <c de ses misères; enfin le pasteur, par une lâcheté

qui l'empêche à^amtmter tout h c&nseil âê Dim» de « déclarer à Jacob ses forfaits et à Israël ses iniquités. « Ainsi l'adulation du courtisan, les fraudes pieuses « du zélateur indiscret, la mondanité el Id timidité

lACQCES SAUlUM. 6Ui

« de Fapostat ou du nicodémite, la partialité du

« juge, la criminelle circonspection du politique et « ia lâcheté du pasteur, Yoilà les six défauts que « nous attaquons; voilà six sources que nous ou- « vrons à vos réflexions, et ce qui doit occuper le « reste de ce diseours (i). »

Ainsi encore dans le smnon sur ht Cmucerm'- Hom (2) (Colossiens, IV, 6), il ne s arrête que fort peu sur l'idée générale; puis il passe à Ténumération des défauts qui lui paraissent condamnés par r Apôtre : les jurements, les paroles obscènes, les médisances, les oomplaisanoes outrées, les vides perpétuels. C'est là tout le plan de son discours.

Cette méthode est convenable, facile et parfois la seule possible; toutefois Saurin ne s'attache pas assez à ridée centrale du sujet. Il en est de beaucoup de ses sermons comme de ces arbres dont le tronc se divise en sortant de terre, et qui par conséquent n'ont point de tronc, mais seulement des branches.

Geli^ n'empêche pas qu'un des mérites spéciaux de Saurin, et celui peut-être qui frappa le plus ses auditeurs, c'est l'enchaînement logique. « Queiques- .« uns, dit un de ses apologistes, se feignent de ne « pouvoir le suivre, parce qu'il est trop suivi. » Jamais en effet, même dans les énumérations, il ne laisse reprendre haleine. C'est le cas en particulier du sermon sur la Sitinieië (3).

Saurin est remarquable par 1 art avec lequel il

(1) Édition de Paris. Tome i", pagei «UMll. (S) iM. Tome m.

(8) Ibid. Tomel".

dispose les idées selon une loi de progression. Elles

s'engendrent les unes les autres d'une manière si naturelle qu'il ne parait pas possible de les inter- Yertir» comme on le pourrait si souvent chez ses prédécesseurs. Voyez, comme exemple, la secoude partie du sermon sur la pltu sublime Dévotion (i). — On dit que les discours suivis fatiguent^ mais ceux qui ne le sont pas fatiguent bien davantage encore. Si les uns exigent parfois une attention trop soutenue, les autres n'en exigent pas assez, et l'esprit est fatigué par i indécision et le vague dans lesquels l'orateur le laisse. Gela est si vrai que les orateurs qui connaissent leur art inventent une liaison artificielle, quand , ils n'en ont. pas d'autre. Saurin, lui, n'en a pas besoin, parce que les différentes parties de son discours se lient naturellement.

Il est tellement préoccupé du besoin de donner à ses discours une forme compacte, qu'il emploie assez souvent la même forme dans deux parties de son discours, lors même que le sujet l'amènerait à en employer deux ditrérentes. Ainsi dans le sermon sur ÏAuwramt du salui (2), il combat dans la seconde partie la fausse sécurité par les mêmes argu* ments qui lui ont servi à établir dans la première la légitimité de l'assurance du fidèle.

Saurin est admirable dans la réfutation. Voyez le premier sermon sur le Renvoi de la conversion (3) et le sermon sur ÏÀum&ne (4). Son premier mérite est

(1) ÉdlUon à» Piris. Tone II> page m, (2) Ihêd. ToMe n.

(S) Md, Tome U . — Sermom dMê, (4) iML

JACQUES SAVaiK. 643

celui que nous avons déjà signalé : la loyauté dans la manière dont il expose les objections; mais en* suite il excelle à tourner ces objections en preuves. Cependant l'appareil ou l'échafaudaiîc loijitjuc est souvent trop visible ; il semble se complaire à montrer ce labeur de la dialectique qu'il faudrait soigneusement cacher : de là (osé-je le dire?^ nn peu de pédanterie dans la forme. C'est le cas dans le sermon sur la Tranquillité qui mit de la charité (i). Dans les sujets qui n*ont rien de tendre ni d'intime, que la logique se montre à découvert, avec ses formes an^ guleuses et sévères, qu'on frappe alors sans cacher son épée, on le comprend, — et c'est peut-être le cas pour le premier sermon sur le Renvoi de la «onversUm, oik il y a beaucoup de dialectique formelle. Mais quand il s'agit de développer cette parole : La parfaite charité bannit la crainte^ alors » on le sent, la logique doit être voilée. Disons la même chose pour le sermon sur la Divinité de Jésus- Çhrist dont l'érudition et la dialectique rem* plissent la plus grande partie. MassiUon a traité le même sujet avec une supériorité incontestable; son sermon est lyrique et fait ressortir ce qu'il y a de sublime dans la vérité qu'il développe; Saurin semble ne voir qu'un dogme dans cette vérité : il la développe d'une manière dogmatique, et Ton peut même dire scolastique.

Du reste, dans tous ses sermons, même dans les plus défectueux, Saurin est digne de notre admi-

(i; EdiUon de faris. Tome VI. (3) Ibid. ToneU.

IMQVn SAVMH.

ratioD. Pourquoi ne le iiirou pas davantage? Le talent ne copie pas, sans donte; mais le talent peut

s inspirer, et qui voudrait se passer de la lecture des grands maîtres risquerait fort de demenrer andessous de lui-mi^me. Or parmi les modèles de la chaire protestante, aujourd iiui encore, Saurin est le premier.

Tout ce qui précède nous a moins montré quelques-uns des éléments que quelques-unes des conditions de l'éloquence. Cest le cas en particulier de la dialectique. Elle n'est à l'éloquence que ce que le lien est à la jsrerbe. Or Saurin a davantage, et c'est ïéloquence qui le distingue de tous ses devanciers. Il a transporté dans la chaire réformée, par instinct ou par calcul, certaines formes qui n'avaient appartenu qu'à la chaire catholique, seule oratoire jusque-là ; il a mis de cAté les scrupules de ses prédécesseurs et ne s'est refusé aucune des ressources de l'éloquence. Ce genre oratoire, qui dès lors a pris le dessus, "est peu goûté des étrangers. En Allemagne, la prédication est beaucoup plus modérée, et en Angleterre, tandis que l'éloquence politique y est aussi emportée, plus emportée même qu'en France, l'éloquence de la chaire est calme jusqu'à la froideur. Il faut aux Français des allures plus vives; mais c'est un préjugé fâcheux de croire que pour les atteindre il faille à toute force une éloquence extérieure , bruyante, qui se démène un peu violemment. Une éloquence intérieure, tranquille, modé-

UGQUES SAUHIN. 045

rée, mais pmfonde, pénétrantet intime, pamendcait

bien mieux aux consciences. Faudrait -il pour cela cevenir au genre txauquille et uu peu Iroid de» pré* déceseeurs de Saurin? Nchi sans aucuB doute. Du reste, ici pas de règle précise : que chacun suive s* nature. Faire de ^éloquence ne vaut pas mieux que faire de Tesprit. a On peut, a dit Cicéron avec un^ <x grande justesse, simuler la philosophie, mais noA <K pas l'éloquence. j> On ne peut arriver au cœur que par la vérité. Si Ton veut imiter un genre, on ne parvient qu'au pastiche ou à la parodie.

Ajoutons qu'il est toujours fâcheux et périlleux d*étonner. Saurîn dut en faire l'expérience, jusqu'à ce qu il eut habitué ses auditeurs à ses ioraies si ncmvelles.

Comme orateur, il n'est inférieur à aucun des grands maîtres de la chaire catholique. Il peut man^ quer de quelques-unes des qualités qui se joignent ^ Féloqueiice : il n'a pas la richesse d'idées de Bourdaloue; il n'a pas la langue suave de IMassillon; bien qu'à la hauteur de Bossuet, quand il est sublime, il ne l'est pas d'une aiauièrG aussi continue i nH[6 il est oiiateur comme eux.

Saurîn a toujours le style direct, actif, allocutif. Il n'est jamais simplement didactique comme ses devanciers^ ses sermons sont porlés d'un bout à l'autre; il ne perd pas un instant de vue son auditoire, et même en compulsant de vieux livres dans son cabinet pour ses citations érudites, il est dans sa chaire, en prince d^ ses auditeurs.

046 lACQ^BS SAURIN.

Si Ténergie de pensée et d'images est la base de TéloqueDce, en cela encore Saurin surpasse ses devanciers. Prenons un exemple dans le troisième sermon sur le Renvoi de la conversion. Il veut établir que la patience de Dieu a des bornes.

et Mais à qui prêché-je? s'écrie-t^il. A qui prouvé-je a aujourd'hui cette triste vérité? Qui compose cet au- <t ditoire? Qui sont ces tisons retirés du feu et ces réa chappes de la grande ii ibuialion? Par quel coup de « la Providence paraît ici à mes yeux cet amas de « tant de provinces? D*où ètes-vous? Quelle terre « vous vit naitre? Ah! mes frères, que vous êtes sa- « vants sur la vérité que je prêche ! Le temps de la a patience a ses bornes, disions-nous : hélas! pouvez- « vous l'ignorer? N'en étes-vous pas des témoins <c d'expérience? Nos preuves ne sont-elles pas assez a sensibles? Demandez-vous des arguments plus con- « cluants? Venez, voyez; allons sur les masures de « nos temples; allons voir la poudre de nos sanc- « tuaires; allons voir nos forçats dans les l'ers et nos « confesseurs dans les chaînes; allons voir la i/errt çni ce nmu vomit sur la face de Tunîvers, et le nom ré- « iugié vénéré, dirai-je, ou en horreur par toute la «t terre? Ët pour vous présenter des objets plus tou- « chants encore, allons voir nos frères au pied d'un oc autel qu'ils croient idolâtre, les mères soutenant la « fortune de leur maison aux dépens de Tàme de a leurs enfants, qu'elles vouent à l'idolâtrie, et par «r un iiineste retour, conservant cette même foret tune à leurs enfants aux dépens de leur Ame pro-

« pre (i). Cédez^ cédez à dos misères» catasUopbes « des siècles passés! Mères dont la tragique mémoire a étonne la postérité, parce que vous fûtes forcées par « les horreurs de la famine à manger la chair de vos « fils et à conserver votre vie en Tarrachant à ceux a qui l'avaient reçue de vous, quelque sanglant que «( fût votre état^ vous ne leur ôtiez après tout qu'une «t vie passagère, et vous dérobiez par tin même coup « eux et vous aux rigueurs de la famine. Ici tout se . «c suit dans le même abime, et par un prodige inouï, « ia mère, la mère se nourrît, s'il faut ainsi dire, de « ia substance de l'ànie de son iils, et le fils à sou tour « dévore la substance de Tàme de sa mère.

« Ah ! mes frères, voilà nos preuves, voilà nos ar- « gumeuts, voilà les solutions que nous opposons à «c vos objections, voilà véritablement le temps où le a Seigneur ne se trouve plus. Car depuis vos misères, a quels eûbrts n'avez- vous pas faits pour les termia ner et pour fléchir la vengeance qui vous poursuit ! « Combien d humiliations, combien de jeunes, com- « bien de soupirs, combien de larmes, combien de a protestations! Combien de mères éplorées, satis- € faites (le la ruine de leur maison, ont demandé a pour tout butin Tâme de leurs enfants! Combien et de Job, combien de Samuel se sont tenus devant « Dieu et ont imploré la délivrance de l'Église ! Tout « cela est inutile. Le temps est écoulé, le Seigneur ne

(0 < n y • une dédantion do roi de France qui porte que 1*od confiiquera le « bien de ceui qui ne fetoni pu Ue «êtes do bons calholiquee-roniaint eu lit de m la mort. »

6tô 4âcaw unmm»

« se trouve plus -, et peut-être, peut-être ne 96 trou- « Yera-t-ii jamais (i). d

Uélocfuence est eertaînemeiit dans la «mes «l/unc* tura; mais elle est aussi et surtout dans les idées fortes et hardies. Ciloos-en quelques exemples en*» core :

Dans l'exorde du sermon sur VAtmâne : « Au- «t jourd'hui, chrétiens, cette maison change de face. « Ce n'est plus ce superbe lieu d'où partent les ri- « chesses et Tabondance. C'est une maison d'indi- « gence. Cest, si je l'ose dire, un hôpital général, a OU j'asseiuble parla pensée tous les pauvres, toutes « les veuves indigentes, tous les orphelins destitués, <r tous les vieillards affamés que ces provinces virent « naître, et ceux que les malheurs des temps jetèrent « sur vos bords et répandirent au milieu de vous. « Quel spectacle! Dieu prend aujourd'hui la place tf de l'homme, et Thomme va prendre la place de « Dieu. IMeu prie, c'est Thomme qui exauce. Dieu a demande, c'est Thomme qui accorde. Dieu met <c toutes choses à prix, le ciel, la grâce, la gloire, et tf du haut de ces cieux, où il habite parmi les louan-

ges des bienheureux, il sollicite vos charités et vous ff crie par notre bouche : Donnez m aumùne c$ qu$ fc votM avez (2). »

A la hu de la première partie du même sermon :

Après avoir élevé notre méditation jusqu*au ciel, « nous reveaous à vous, mes frères. Nous rougissons

(0 Édtiion de Paris. Tome 1", pages lOd-uO-

(9) ÊdiUoQ à» Piris. Tome U, pa^e 2. — ^crmouf ciMit, {kige 2.

« de ce (]iie nous faisons aujouid liui. Nous avons « bonté qu li faille prêcher, cher, exhorter* Pource quoi? Est-ce pour vous porter à sacrifier vos for- « tunesi à renoncer à la vie, à être anaibému pour « voê fréruf ËBt-ce pour vous porter à quelque acte <K héroïque d'amour? Non. Il faut exhorter, il faut a crier, il faut prêcher, pour obtenir de vous un peu a de pain, quelques haillons, quelque petite portion a de ces biens que vous donnez si libéralement au ce monde. Quels chrétiens êtes- vous, bon Dieu ! Ësirce « ici rÉglise? Sont-ce là ces âamêHiqun de la foiî « Prêclions-nous aux buurywm des citua? Frappons- « nous à la porte de ces cœurs qui croient une vie <c étemelle? Mais comment, avec des sentiments si a durs, entreriez-vous dans ce séjour? Iriez-vous « rompre la communiiMi des saints? Iriez-vous troua bler les concerts des anges? Et ne sentez-vous pas « que si vous ne reDéla du mtrailU» de, char Oé^ vous « vous bannissez vous-mêmes d'un s^ur où tout res- « pire la ebaiité (i)? »

Ënfin, dans l'application du sermon sur le Dégoût du monde et le méprk pour la me : « Si la vie vous Qi parait aimable malgré tant d' amertumes qui l'em- « poisonnent, en vain vous en faisons-nous des poror traits si odieux. Mais voyez du moins où elle aboutit. « Ei qu'il me soit permis du moins de répondre aux « devoirs de mon ministère, qui m'appelle à ne vous

entretenir aujourd'hui que des morts et que des AT mourants. Un auteur moderne a publié un livre

(0 iMiitioB de Faris. Tome U, page 29. — Semunu ckoisi$t page 21.

6d0 i ACQUIS SAUfUK.

41 dont le titre est bien singulier; ce titre, c'est Rame' « souienaine. Titre plein d insiructioii et de vérité; « titre qui enseigne à cette Rome superbe, à cette «t Rome qui frappe les sens, qu'il y a une autre Rome «t de morts, une Rome ensevelie, image naturelle de « ce que Rome vivante doit être un jour. - Je vous < présente un pareil ohjet. Je vous présente votre a république, nou pas telle que vous la voyez, com- « posée de souverains, de généraux, de chefs de « laiiiille : ce n'est là que la surface de votre répu- « blique, c'est la république superficielle. Mais je « voudrais tracer à vos regards Tintérieur de cette « république^ la république souterraine. Car il y a « une république sous vos pieds : descendons^y, par- «c courons ces tombeaux qui sont dans le sein de la « terre, levons la pierre. O^i y voyons-nous? qu'y « apprenons*nous? Quels habitants, mon Dieu! Quels « citoyens! Quelle république!

« Ce n'est pas tout. Portez vos vues au delà de ces « tombeaux. Faites un acte de cette foi qui est une « subsistance des choses que vous ne voyez point. Portez « votre pensée sur ces âmes qui ne tombent point « sous vos sens, et qui animaient autrefois cette cen- « dre, celte poudre, ces ossements que vous voyez. « Où sont-elles ces Âmes? Les unes sont au comble « de ia félicité, les autres au comble de ia misère, a Les unes sont dans le sein de Dieu, les autres sont « avec les démons. Les unes sont abreuvées au tor- « rent des délices éternelles, les -autres ont leur por^ « tion dans le puiti de l^abime, dont la funUe monte

I1CQCH8 nvK». 651

c ausc siècles des siècles. Et pour tout dire en un mot, m les unes, pour s'être abandonnées au inonde, rem* ce portent les récompenses que le monde donne à ses « adorateurs; les autres, pour s èlre dévouées à Dieu, « remportent les récompenses que Dieu donne à ceux « qui l'aiment . Que ce contraste vous touche, qu'il « vous pénètre, qu'il vous transforme. Ët toi, grand « Dieu, donne du poids à nos exhortations, afin de ce donner du su<icès à nos vœux (1)1 ^

Sous le rapport de Tinvention oratoire, Saurin est éminemment rcniartiuable et n'est dépassé que par Bossuet. Ce n'est pas l'invention logique, invention que Saurin possède du reste à un haut degré; ce n'est pas Tinvention des idées, mais de ces traits qui frappent l'imagination et donnent aux idées de l'éloquence. Jugeons-en par un passage du sermon sur la Péniunirc de la pécfieresêe. Après avoir rappelé ces paroles de Jésus : Femme, U$ péehii te sont pardannii; ta foi ta sauvée; va-t'en CiL pnix^ l'orateur ajoute :

« C'est par là, mes frères, que l'évangélisle Unit « l'histoire de la pécheresse et que nous devons finir a ce discours. H y a pourtant une circoostance que «t saint Luc a supprimée, et si j^ose le dire, que je « voudrais qu'il eût racontée, avec tout le détail le c plus exact et le plus sévère. Quels turent les sen-- « timents de cette femme après qu'elle eut eu le cou- « rage de faire les démarches que vous avez vues? « Quels mouvements iirent naitre dans son âme l'ab- « solution qu'elle reçut? Quels effets produisit dans

(0 ÉdiUoa de Pari». Tome IX, pages 77-78.

« sa conscience cette voix du Sauveur du nxmde : tt àemm^ tes pédU$ te sont pardonms^ Femm, ta foi « fastmoée: va^fm m paix? Mais non» ce silence ii*a « rien qui doive uuus surprendre; mais non, ceUe <i joie n'étail pas une de ces cireonstaDcea de l'bis* a Hnre , qui dût entrer dans la narration de Thie-t (x, tQi'ten : c'est dans le cœur de cette pécheras^, « mis de cette pécheresse réoeneiliée, qne ce mystère « devait demeurer renfermé. C'est là cette paix de a i)ieu, qui surpasse tout mtmdement; c'est là cette « inénarralU et gloriêuse^ c'est ce eailhu blane qm a nul ne connaiL sinon celui qui Va reçu. Puissiez- vous «c le recevoir, mes frères, aiin de le connaître ! Puisse <i la douleur d'une repentanoe vive et amère dé* a ehirer vos cœurs, aftu que la miséricoi'de les guéa risse, les console, les eomUe de joie et d'allé* « gresse f 1) ! »

Citons encore un fragment du sermon sur le C/o»iique d« Simêon^ celui de tous OÙ Saurin a mia le plw d'Ame et de tendresse :

« Quelle est cette épée dont la sainte Vierge doU a avoir Tâme percée? C'était sans doute la douleur a qu'elle ressentit quand elle viL son Fils attaché à la « croix. Quel objet pour une mère! Qui de vous, mea ce frères, a réuni ses soins les plus vigilants et sa len* <i dresse la plus vive sur un seul objet, sur un entant, « qu'il regarde comme devant être la eoBsolatioii de «f ses maux, la gloire de sa maison, l'appui de ses derniers ans? Qu'il sente ce- que les expresaioBS les

(i) toUm d« Parla. Tome il, pa&Q m. ~ Strmêm dkoù^Sj ^

« plus recherchées sont incapables d'exprimer; qu'il c 8e mppose à la place de Marie; qu'il suppose cet « enfaut à la place de Jésus-Christ : faible image en- « core du combat que la nature livre à Marie ; laible « oonuneotaire des paroles de Siméon à Marie : Um « épée percera la propre âme, Marie va |)ei(lre ce Fils c dout un auge du ciel lui avait annoncé la nais* « sauce ; ce Fils dont les armées célestae étaient ve- « nues l'éliciter la terre; ce l ils, que tant de vertus, c tant de chanté, tant de bienfaits semblaient devoir 9 laisser éternellement snr ta terre. Elle se représente « déjà cette atlreuse solitude, cet abandon général € que Ton éprouve, lorsque, après avoir perdu ce « que l'on avait (le plus cher, on se trouve comme si « tout le monde était mort, comme si rou était resté « seul dans l'être des choses, et si tout ce qui nous « faisait mouvoir et tout ce qui nous faisait vivre était « anéanti. Ët par quelle porte le voitrelle ce Fils sortir « du monde? Par un genre de martyre dont la seule a idée ellraye Timagination. Elle voit ces mains chait ritables, qui avaient nourri tant d'affamés, cpii « avaient fait tant de miracles, percées de clous; elle « voit cette tête royale, sur laquelle le diadème de < l'univers devait être mis, couronnée d'épines, et ce « bras, destiné à porter le sceptre du monde, tenant « un roseau ridicule; elle voit ce temple» dans lequel « la Divinité a luéiié avec toute sa pf^ntto^, avec « toute sa sagesse, avec toute sa lumière, avec toute -« sa justice, avec toute sa miséricorde, avec toutes les C perfections qui entrent dans la notion de l'Etre su-

UCQUES SAUiUM.

« prêaie, elle le voit atteint avec une hache proiane a et une impie cognée; elle entend la voix des ena fants d'Édom, qui crient sur cette auguste demeure « du Très-Haut : A sac! à sac! et qui la réduisent en <c monceaux de pierres. Ëncore si, en voyant expirer « Jésus-Christ, elle pouvait s'en approcher pour le « soulager et pour recueillir cette âme qu'elle ne peut « retenir! S» elle pouvait embrasser ce cher Fils, le a couvrir de ses laruies et lui dire les derniers adieux! c Si elle pouvait arrêter encore ce sang qui coule à a grands flots et qui consume le reste de ses forces « épuisées, soutenir ce chef auguste qui chancelle et ce mettre du baume sur ses plaies! Mais elle est con- « trainte de céder à la violence; elle est entraînée « elle-même par la puissance des ténèbres; aile ne peut c offirir à Jésus-Christ que des soins impuissants et que « dos larmes inutiles. Une épëe percera la propre âme, tt Siméon connaissait donc le mystère de la croix; il a recueillait le sang que devait répandre ce Rédem}> a teur qu'il tenait entre ses bras, et il disait dans ces « sentiments : Seigneur, tu laisses mamtenanl aller ton a serviteur en paix selon ta parole, car mes yeux ont vu « ton salut (1), »

Mais l'exemple le plus ft*appant de ce genre d'invention, celui où Saurin montre le plus de hardiesse, est sans doute le passage suivant du sermon pour k Jeûne célébré à V ouverture de la campagne de 1706 :

« Ck>mme nous envisageons tout ce texte par rap- « port à vous, mes frères^ il vous est permis aujour-

(0 Ëdiliuu lie Paris. Tome IV, pages ii-a.

« d*hiii de donner un libre cours à vos plaintes et de « dire à la face du ciel et de la terre les maux que «c IKeu vous a faits. Mon peupU^ que fai^je fait ? Ah I « Seigneur, que de choses tu nous as faîtes! Chemins cc.de Sion couverts de deuil, portes de Jérusalem déflc solées, sacrificateurs sanglotants, vierges dolentes, « sanctuaires abattus, déserts peuplés de fugitifs, « membrei> de Jésus-Christ errants sur la face de a Tunivers, enfants arrachés à leurs pères, prisons « remplies de confesseurs, galères regorgeant de a martyrs, sang de nos compatriotes répandu comme « de Teau, cadavres vénérables, puisque vous sera vîtes de témoins à la i t ligion, mais jetés à la voirie a et donnés aux bêtes des champs et aux oiseaux des a cieux pour pâture, masures de nos temples, pou- « dre, cendre, tristes restes de maisons consacrées « à notre Dieu, feux, roues, gibets, supplices inouïs « jusqu'à notre siècle, répondez et déposez ici contre « rÉlernel.

« Mes frères, si nous considérions Dieu connue « juge, quelle foule de raisons ne pourrions-nous pas

a alléguer pour justilier ces coups dont il vous a frappe pés? L'abus que nous faisions de ses grâces, le mé- « pris que nous avions pour sa parole, les averlisse- « ments de ses pasteurs dont nous ne tenions aucun <K compte, tant de mondanité, tant d'orgueil, tant de « froideur, tant d ludiiTérence et taiU de vices odieux «t qui ont précédé nos misères, sont des témoins trop convaincants que nous les avions méritées; ils doi- « vent faire succéder à nos plaintes ce triste mais sin-

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