CHAPITRE IX
La législation sur le timbre. — Fraudes nombreuses. — Le Londvn Dispatch. — Abaissement du timbre en 1836. — Ses conséquences. — Action combinée du timbre et du droit sur les annonces. — Développement du Times. — Réclamation des journaux.— Abolition du timbre. — Création de journaux à bon marché.
L'histoire de la législation sur le timbre fait nécessairement partie de l'histoire de la presse. Nous ne saurions par conséquent nous borner à mentionner la transformation d'un impôt dont l'établissement avait exercé une influence si prompte et si sérieuse sur les journaux du temps. Établi , comme nous l'avons vu, en 1712, et appuyé par les pénalités les plus rigoureuses, cet impôt avait été continuellement éludé par les imprimeurs et les journalistes; néanmoins il fut un des premiers impôts que Pitt aggrava, lorsqu'il entreprit de rétablir les finances anglaises. Cet impôt devint alors tellement lourd, que
la tentation de le frauder fut irrésistible pour les imprimeurs, dès qu'ils eurent la perspective d'une vente assez considérable. La révolution de juillet en France et le bill de réforme en Angleterre, en répandant une vive agitation dans tous les esprits, donnèrent une grande impulsion à la presse ; le parti radical , qui se croyait triomphant, redoublait d'efforts, et inondait l'Angleterre de ses publications. Des hommes entreprenants imprimèrent journaux et brochures sur des feuilles non timbrées, les firent crier par les rues, distribuer à domicile, et, comme le droit sur chaque numéro de journal était alors de 4 pence ou 40 centimes,
ils pouvaient, malgré des frais de toute sorte, donner leurs journaux à des prix trois ou quatre fois moindres que ceux des publications légales , et ils en vendaient un nombre prodigieux. En 1831, la vente d'un journal hebdomadaire de principes tout à fait révolutionnaires , le London Dispatch , qu'un écrivain radical , nommé Hetherington , rédigeait et vendait lui-même, et dont le prix avait été fixé à 4 sous seulement, atteignait le chiffre de 25 000 exemplaires par semaine. On évaluait à 150 000 feuilles par semaine la vente des publications non timbrées ; des gens passionnés se faisaient un point d'honneur de favoriser la fraude , et, pendant quelques années, ce fut une lutte acharnée entre les adversaires du timbre et la police. Dans les trois
premières années du ministère de lord Grey, il y avait eu 509 poursuites pour vente de journaux non timbrés; il y en eut 219 dans la seule année 1835 , et ce nombre s'accrut encore en 1836. L'impuissance du gouvernement à réprimer la fraude était d'autant plus manifeste, qu'il y avait alors en vigueur, suivant une remarque de M. Hume, dix-neuf lois ou parties de lois contre les imprimeurs , éditeurs et vendeurs de journaux non timbrés. Le ministère anglais prit le sage parti d'abaisser l'impôt du timbre de 40 cent, à 10 ; les journaux quotidiens diminuèrent aussitôt leur prix de tout ce qu'ils ne payaient plus au timbre, et avec cette réduction considérable disparut la différence de prix, qui seule faisait vivre les publications non timbrées. La fraude cessa d'exister dès qu'elle n'eut plus pour elle la séduction du bon marché.
La loi qui réduisait l'impôt du timbre fut mise en vigueur le 15 septembre 1836 ; elle eut pour conséquence immédiate un accroissement considérable dans
la vente des journaux. Du 5 octobre 1835 au 5 avril 1836, les journaux avaient fait timbrer 14 874 652 feuilles; du 5 octobre 1836 au 5 avril 1837, ils en firent timbrer 21 362 148. L'augmentation immédiate fat donc d'environ 50 pour 100. Aussi la perte du Trésor, qu'on avait évaluée aux trois quarts de l'impôt perçu en 1835, ne fut-elle que d'un peu plus de moitié, et ne tarda-t^elle pas à être entièrement cou-
verte. En effet, le nombre des journaux s'accrut , et la circulation s'en développa dans une proportion bien plus forte encore. Dans Tannée 1842, les 6euls journaux anglais firent timbrer 50068 175 feuilles. En 1848 , voici quel a été le nombre des timbres délivrés aux journaux :
Timbres à 10 cent. Timbres à 5 cent.
Angleterre.... 67 476 768 8 704 236
Écosse 7 497 064 176854
Irlande 7 028956 44 702
Le timbre, quoique réduit à 10 centimes, continuait de faire office de droit de poste, et conférait aux journaux le droit de circuler gratuitement dans l'étendue des trois royaumes. Le législateur avait voulu que l'impôt se justifiât par sa modicité et par le privilège qu'il emportait avec lui. Néanmoins , les propriétaires de journaux ne se tinrent pas pour satisfaits. Ils prétendirent que l'assujettissement de leurs feuilles au timbre n'était de la part du gouvernement qu'un expédient financier, un procédé simple , expé-* ditif et économique de percevoir le droit de poste. Le timbre n'étant au fond que la rémunération d'un service, ne pouvait équitablement être perçu que quand ce service était réellement rendu. S'il était juste de soumettre au timbre les numéros expédiés en province et que le gouvernement se chargeait de transporter
gratuitement, il était abusif de contraindre les journaux à faire timbrer les numéros qu'ils vendaient dans Londres et qu'ils faisaient transporter à leurs frais , sans recourir aux malles. Les réclamations furent d'autant plus vives que la diminution du timbre avait été loin de produire pour la plupart des journaux les avantages qu'ils en avaient attendus. En effet, si, en 1836 , tous les journaux sans exception avaient vu le cercle de leurs lecteurs s'étendre , cette augmentation n'avait pas tardé à faire place à un mouvement en sens contraire , ainsi que cela résulte <Lu tableau suivant, qui présente le nombre des feuilles que chacun des journaux quotidiens de Londres a fait timbrer de 1837 à 1850. Ces chiffres, puisés aux sources officielles, établissent qu'à partir des années 1843 ou 1844, tous les journaux, à deux exceptions près, ont vu décroître régulièrement leur publicité. ÏJAdtertiser, qui n'a point perdu, doit ce privilège à sa position toute spéciale, qui lui ouvre tous les restaurants et toutes les tavernes. Quant au Times, il a vu quadrupler sa clientèle.